V. 3390. Se il ne seit de renardie
Et pour itant sachiés yorroie * Mon singnor méise en la ¥oie Par coi il séust plus des chiens * Qu*il ne face, si seroit biens A dans qui n*aiment for le droit.
Et pour çou yeil ici endroit' Raconter pour coi m'entremet Des bons proverbes d'Izopet
N. B. Suivent, dans le manuscrit , les fables d^Esope par Marie de France.
Voici comment nous traduirons littéralement ce morceau final : Que vous dirais-je ? Il n'y a contrée dans le monde habité où Renaît ne domine tout-à«rait Thomme qui tient quelque chose de lui. Et me blâme qui voudra (de ce que j*avance)? car je ne le dis pas par la raison que je
* Voudrais.
* Chiens, canaille, méchants.
' Je veux maintenant.
connaisse aucun homme qui se mêle de fourberie; mais Tavis concerne exprès la confirmation du discours (conte, leçon) que j*ai traité ici, comme vous venez d'entendre, pour le bon comte, savoir, que nul ne peut, j*en suis fâché, aujourd'hui devenir maître à moins qu'il ne s'entende à l'astuce. Et sachez que par cette raison je voudrais que moti seigneur fût mis en voie de savoir sur les méchants plus qu'il ne sait, ce qui tournerait au profit de ceux qui n'aiment que la droiture ; telle est précisément la raison de ce que j *ai voulu raconter pourquoi je m'occupe des bons proverbes d'Esope.
Le comte Guillaume de Flandre est mort ; le prologue nous en a informés. En rapprochant les vers 3338, sire Cuens, 3360, dou Conte, 3386, pour le bon Conte, 3392, mon singnor, nous remarquerons que l'auteur apostrophe le comte Guillaume, et en parle comme ayant été son contemporain, qu'il lui a pourtant survécu, qu'il a composé le poëme après son décès, et qu'il s'adresse à quelques uns des survivants, tels que Gui de Dampierre, frère de Guillaume, à ses maîtres vraisemblablement parents et successeurs de Guillaume, et se trouvant en des conjonctures pareilles. Quant au sens des derniers vers, 3396-98, l'autour s'y occupe des proverbes, c'est-
à-dire il a fait quelque chose d'analogue, ou bien il va peut-être les transcrire, et c'est ce qu'il fait sans doute pour instruire son seigneur et le monde d'une manière semblable à celle d'Esope et de Marie de France, qui a marché sur les traces de celui-ci. Quant à ce que, dans le manuscrit, les Fables de Marie de France suivent immédiatement le Couronnement de Renart, d'après ce qui précède, c'est là une circonstance toute fortuite, ou du moins qui ne décide rien dans la question sur l'auteur du roman du Couronnement de Renart : si les Fables ont été écrites par Marie de France pour William Longsword, elles l'ont été long-temps, — 30 à 50 ans, — avant le Couronnement de Renart, et l'auteur de celui-ci a pu vouloir tout simplement et naturellement expliquer le motif qui l'a porté à les copier et à composer son poëme à lui dans un esprit et une intention analogues.
VI. Les noms mentionnés dans un ancien poëme n'autorisent pas absolument à en déduire le pays de la composition et de l'auteur. Toutefois les connaissances géographiques des versificateurs du XII et du XIII' siècle n'ont guère été
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étendues» et il est sans doute bien permis de faire quelques conjectures sur le pays de l'auteur d'après les noms de lieux qui paraissent lui être les plus familiers. Dans les Fables, les Lais, le Purgatoire de Marie de France, Tauteur se renferme constamment dans les limites de la grande et de la petite Bretagne, de la Normandie et de la France d'alors proprement dite. Le Couronnement de Renart, au contraire, nous transporte vers la Flandre et nous restreint à ce pays et aux conti'ées voisines. Outre les noms de Rome, de Jérusalem et de quelques autres villes éloignées et qui ne prouvent rien, nous rencontrons ceux de Flandre, de Namur, de Gand, de Douai, de Cambrai et de Thérouenne ^ Renart se fait annoncer auprès du Lion comme prieur de Saint- Ferri *. Les critiques et éditeurs du roman de Renart ont suffisamment revendiqué pour les pays en question, les endroits de Malpertuis et Malrepair. Quant au nom de Grenomaisnil , Grignomaisnil , Guimomaisnil , que nous avons traduit par grande maison, diaprés greins, greinr dre et maisnil, qui ont cette signification , nous
' En Artois, département do Pas-de-Calais, VleiUe-Flandre. ' Probablement dans la Lorraine, ce pays ayant eu plosiean dacs du nom de Ferri.
n'hésitons pas à Tattribuer également aux mêmes contrées, d'autant plus que les noms géographiques d'une formation analogue y paraissent encore communs , tels que MaisriU-en' Vesprei^Neuf-Maisml^eic. En conséquence nous ne balancerons pas à voir en ceci un motif de plus de faille naître le trouvère aux mêmes contrées où il a placé la scène de son poème, et de priser que l'auteur des Fables, des Lais et du Purgatoire , c'est-à-dire Marie de France , ne pourrait être en même temps celui du Couronnement de Renart. Marie se disant de France, et ayant vraisemblablement été attirée en Angleterre par la dynastie normande, est picarde, 4;omme on l'a vu, et non flamande, au lieu que l'auteur du Couronnement de Rehart a dû appartenir aux provinces du nord-est.
VII. Un léger examen du style, delà langue et de l'orthographe fei'a remarquer des différences notables entre les ouvrages de Marie de France et le Couronnement de Renart, et prouv^>a également que Marie de France ne saurait êtrei l'auteur de l'un et de l'autre à la fois. Dans Marie de France, on trouve parfpis des mots évidemment anglais ou d'origine normande, tels que
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rite comtesse de Flandre , croisé avec Saint* Louis en 1248, et mort, au tournoi de Traseignies dans le Hainaut, en 1251.
IX. Roquefort établit que le comte Guillaume qui a inspii'é Marie de France, n*est autre que Guillaume Longue - Êpée, fils naturel de Henri II *.
Legrand d^Âussy a pensé que le personnage de Guillaume chez Marie de France a été Guillaume, seigneur de Dampierre, époux de Marguerite de Flandre, et père du comte Guillaume de Flandi*e, mentionné ci-dessus. Nous savons à quel point cette opinion est erronée ; aussi Roquefort l'a-t-il réfutée en motivant sa réfutation 3.
Méon, au sujet du Couronnement de Renart , fait du Guillaume jadis comte de Flandre, Guillaume de Dampierre, fils de Marguerite, comtesse de Flandre : jusque là nous sommes'd'accord; mais il attribue le poème du Couronnement
* Poésies de Marie de France, publiées par Roquefort. Paris, 1820, 2 V. 8^ Notice sur Marie de France, t I, p. 20.
■ Cfr. Roquefort, Poésies de Marie de France, 1 1, Notice, p. 17et8uiT., et Legrand d*Au8sy, Fabliaux^ t. IV, p. 151, 169 et siiiv.
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de Reoart à Marie de France; c'est là une erreur : nous croyons l'avoir démontré * •
L'abbé de la Rue rejette l'avis de Legrand d'Àussy, par les mêmes motifs que Roquefort, et celui de Méon, d'après lequel Marie serait auteur du Couronnement de Renart. 11 s'attache à l'idée que le seigneur pour qui Marie de France a rimé est Guillaume Longue-Ëpée, fils naturel de Henri II >.
Robert attribue le Couronnement de Renart à quelque auteur inconnu de la Flandre ou de la Normandie, et en date la composition de la fin du XIII® siècle; mais il fait vivre Marie de France pendant la première partie du XII* siècle, et fait de sou Mécène et du comte Guillaume de ses poèmes le comte Guillaume d'Ypres qui avait disputé la Flandre à Charles*le-Bon (le Danois) en 1119, qui poursuivit les meurtriers de celuici en 1126, s'attribua le titre de comte de Flandre, en fut dépouillé par Guillaume de Normandie, surnommé Clito , soutenu par Louis-le- Gros, et se retira en Angleterre, où il s'attacha
' Le Roman de Renart, publié par Méon. Paris, 1826. T. I, ayertissement, p. yj-x.
* Essais historiques sur les Bardes^ les Jongleurs et les Trouvères, par Pabbé de la Rae..Caen, 183A, 3 vol. 8% T. IIl, p. 70, 100.
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au parti d'Ëtieune ^ Les notions et les observations qui précèdent suffiront» à notre avis, pour éclairer sur ce point et réfuter l'opinion de Robert, bien que nous ne nous refusions pas à reconnaître que ses assertions aient quelque chose de spécieux.