RENART LE NOUVEL
Dans son édition du roman de Renart, Méou a inséré non seulement le Couronnement de Renart^ mais il a publié aussi pour la première fois, diaprés les manuscrits, Renart^-le-Nouvet ou Novel, ou le Nouveau Renart , autre poëme du même cycle et parent des précédents , mais du reste indépendant et à part, comprenant 8048 vers de 8 syllables à rimes plates, divisé en deux livres et en 38 branches, composé par Jacquemart Gielée de Lille, en 1288. L'idiome et les noms géographiques cités dans Touvrage témoignent à la vérité en faveur de la Flandre et des pays limitrophes. C'est rauteur lui-même qui se nomme à la fin de l'ouvrage, et indique le lieu et la date de sa composition.
V. 8015. Ce DOS dist Jakemars Gielée, etc. 3052. £n Tan del Incarnation
Mil et deus cens et quatre vins Et huit fu chi faite li uns De ceste branche, en une ville Que on apicle en Flandres Lille.
L^'exactitude de la date est assez appuyée par les événements auxquels l'auteur fait allusion,
tels que la mort de Philippe III le Hardi, et par les noms qu'il cite à la fin de l'ouvrage : vers 7S62 , Tévéque de Tournai, Michel de Warraghien , mort en 1291 ; vers 7673 , Tévéque d'Amiens, Guillaume de Màcon, et vers 7S78, révéque d'Arras, Guillaume de Sisi.
Le Renart' le "Nouvel n'est nullement une agglomération de branches sans liaison ni unité et souvent même discordantes, tel que le roman de Renan proprement dit, il n'en forme pas non plus précisément une continuation ; seulement il en suppose connus les personnages et une partie des récits. Dans Renart-le-Nouvel , la fiction a de l'unité, tout marche^ tout se tient et forme un ensemble, et l'auteur est censé être le même pour tout l'ouvrage. Toutefois il n'échappera guère à l'attention du lecteur que, de même qu'il a été remarqué dans les poèmes de Reinaert et de Reineke, la première partie, le premier livre, pourrait être considéré comme un poëme entier et achevé, et que le l'esté, bien que joint à l'aide d^une transition soignée et assez naturelle, prête assez à se faire regarder comme une composition postérieure , ajoutée et soudée après coup.
Dans le nouveau Renart, la haine entre Ysengrin et Renart, leurs relations, leurs querelles et
si»
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une grande partie des aventures des précédents poèmes sont regardées comme des données» et servent de motifs et de ressorts; mais elles n'y forment nullement le sujet. Ysengrin n'y est qu'un personnage secondaire. Le sujet» c'est la révolte de Renart contre Noble^ leur lutte et leui* réconciliation » c'est la révolte du mal contre le bien» et la corruption de celui-ci, qui» en consentant à fraterniser avec celui-là» finit par tomber dans le vaste et pernicieux domabe du péché originel. Renart devine le méchant naturel d'un des fils du roi Noble» le séduit et rentratne à tous les vices ; il lutte contre Noble» se soumet en apparence, et se fait combler d'honneurs et de confiance ; la fraude se découvre cependant » la paix est rompue» nouvelle lutte» nouvelle réconciliation et nouveaux honneurs ; voilà conmient Tépopée du premier livre se répète à peu près dans le second.
Ce n'est qu'en un petit nombre d'endroits que l'auteur du nouveau Renart se laisse aller à la fable proprement dite » au simple apologue ; la plaisanterie» Tenjouement spirituel ou piquant» l'abandon naïf de maint auteur du moyra-âge» aussi candide d'esprit que rude de mœurs» ne régnent guère non plus dans le nouveau Renart. Le langage y est ordinairement gmve» le carac-
tère sérieux , le ton et les mœurs y sont chèvaleresques. Les animaux qui y jouent un rôle sortent fréquemment, presque constamment de leur naturel pour parler, agir et figurer tout*àfait à la manière des hommes; ils ont les armes, les coutumes, les mœurs et le langage des nobles chevaliers et des grandes dames.
Les traits d'érudition scolastique, les réminiscences de la mythologie et des littératures anciennes classiques ne sont que peu nombreux et très confus. Cependant, le lecteur ne pourra guère s'empêcher de sourire en voyant Renart comparé , quand il veut foire le médecin, à la fée Morgane, à Galien, à Hippocrate, à Virgile, à Âristote, et quand il combat, à Hector, à Achille , etc. ; en voyant Proserpine , éprise d'un fils du lion, se servir de Lucifer pour messager entre eux, etc. En maint endroit le lecteur es<t frappé des traits et allusions qui prouvent que les idées du temps et de Fauteur ont été empreintes de notions vagues sur l'Orient et sur les croisades, autant que des mœurs et des pratiques de la chevalerie de l'Occident an moyenâge.
La première partie du poëme, selon toute apparence, est tout bonnement une fiction fantastique, libre , sans allusion historique direclo ni
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personnelle. Vers la fin du poëme, dans les dei^ nières branches . qui d'ailleurs ne tiennent que faiblement au reste, ne sont qu'une espèce d'appendice, et pourraient aisément s'en détacha; les vers sont remplis d'allusions ouvertes et positives aux différends du clergé» des jacobins et des cordeliers, à Philippe IV le Bel, aux templiers et aux hospitaliers. D'abord la narration est animée, nourrie et sans aigreur ; mais à mesure qu'on avance, l'allégorie se montre plus fréquente et plus longue, elle devient satirique et affligeante, et verse un blâme amer sur la per^ yersité des hommes, en particulier sur celle du clergé. L'auteur, désolé de cette corruption universelle, laisse cependant percer partout son esprit pieux, son désir et son intention de corriger les pervers , d'exhorter à la foi et de ramener le monde à Dieu le Père , le Fils et le Saint-* Esprit.
dOMlHAIBE