V. 4265. Li fons est de boine pensée
£t s'est de fine amour bordée, Et clauwée ' de courtoisie.
De raison ricement poiiê.
Li mas en est tous de pité, Et li sigles d*umelité, etc.
Le navire est fortifié de concorde et de paix. L*ancre est de repentir, forgée de confession candide, trempée de satisfaction dans l'eau de dévotion.
V. 6291. No' santine est de boin espoir, Dedens fait cler ne mie noir :
Je le fis de miséricorde Carpenter toute par concorde.
La garde est faite par loyauté. Au haut du màt de patience, il y a un pommeau, c pumiel,» doré, étincelant d'innocence, et sur le pommeau
* doué.
■ Njtre.
400 RENAKT.
un grand aigle merveilleusement beau, appelé charité et couvert de saintes vertus ; en regardant cet aigle on peut aller sûrement par mer, et sans y fixer les yeux, nulle âme ne peut aller vers Dieu. La charité est capable de voler plus haut qu'aucune autre vertu, ainsi que Taigle sait s'élever plus haut que d'autres oiseaux. Renart ne saurait nous résister, car nous avons le bouclier de sobriété, dont nous nous couvrons contre son dard de tentation. Ce bouclier est garni d'abstinence ; les bords du navire sont couverts de virginité, et le navire est plein de la grâce divine.
La description étant terminée, Waukés et deux autres oiseaux viennent apporter un message de la part de Renart.
Si conme Renart envoie Roi Noblon ses letres. D'abord une longue épître en prose , et puis 62 vers, les vers 438S-4446.
La lettre de Renart est aussi formelle et aussi insolente que la précédente. Renart annonce qu'il se dédommagera de la prise de Malpertuis, qu'il a reçu de son seigneur et parent Cérastac, dans l'Orient, au^elà de la mer, un château appelé Passe-Orguel, et ces vastes dépendances.
REPURT* 401
qu'il est préparé à recevoir le Roi en ennemi , que le singe et les prisonniers se sont attachés à lui. Qu'il est prêt à se justifier quant aux amours avec Harouge » et que le Roi seul en est coupable.
Le Roi plein de colère défie Renart et lui fait dire qu'avant un mois il ira Tassaillir. Les messagers remettent des lettres à la lionne, à la léoparde et à la louve, qui conviennent de se les lire mutuellement.
La letre d'amors ke Renart envoie la RoinB dame Orgilleuse feme au Roi Norton.
Lettre en prose suivie de 22 vers (v. 4447-
La lettre contient une très respectueuse déclaration d'amour, et une demande de merci et des ordres de la lionne. L'amour de la dame pour Renart s'est refroidi ; elle se rit de la lettre, et chante une chanson amoureuse conforme à la circonstance.
La letre d'amors ke Renart ênvoia à dame Hiersent la Leuve. (V. 4469-4514; 46 v.)
Dans cette lettre d'amour en vers, Renart
rappelle les amours de Tristan et d'Yseult, de Pyrame et de Tisbé, et demande merci comme à la lionne. Hersent , qui en est émue , s'é^^e pourtant en chantant une chanson d*amour.
Les premiers vers de ces chansons sont indiqués avec la musique. Les trois dames lisent elles-mêmes leurs lettres à haute yoix , au lieu que le Roi et Renart font lire les leurs par des clercs.
La letre ke Renan envoia à Harouge le Lu^ parde. Lettre en prose, suivie des vers 4615- 4770 (266 vers).
La lettre est tendre et respectueuse. Renart demande pardon de sa conduite au jardin, et renouvelle la demande des bonnes grâces de la dame. Celle-ci chante une chanson.
Les trois dames , regrettant Renart, tirent au sort pour décider qui le gardera ; il échoit à Hersent, qui en parait bien aise. Elles chantent encore d'autres couplets , dont les premiers vers et la musique sont marqués.
Les trois dames s'accordent pour faire ensemble une lettre par laquelle elles informent Renart qu'elles sont instruites de sa conduite
à leur égard , et qu'elles sont conrenues de le laisser à Herseot seule. Renart n'en est guère content; il fait confidence de Taffaire à Grimbert, qui rinstruit de la double faculté de Taimant, c'est-à-dire d'attirer le fer et de faire révéler aux femmes tous leurs amours secrets quand on le place sous leur chevet la nuit. Dans son dépit^ Renart se propose, dès le lendemain, de se déguiser en marchand avec une vingtaine des siens, de se rendre ainsi au camp du roi, de persuader à celui-ci» au léopard et au loup de faire rexpérience de l'aimant, de se venger par là de leurs dames, et même de les emmener avec lui, s'il se peut, ainsi qu'il le pense.
AifM que Renart vint devant le Roi NMon, li (tisiesme de compaignon en guise de fiisicien (V.477M928; ISSvers^)
Renart et les (uens arrivent en effet auprès de Noble. Renart se présente comme physicien très instruit, parle de la fatale propriété de l'aimant, d'Ârtus et de Merlin, se dit élève de Morghe la Fée, de GalUens, d'Ypocras^ de Virgille, d^Aris* tote, et se donne le nom de Ginemans. U fait faire Texpérience de l'aimant par les trois nuuiis ; ceux-ci découvrent la vérité, s'en indignent,
404 rënart.
maltraitent leurs femmes et les chassent. Renart les attire jusque dans Passe-Orguel , où il les accueille et en fait son plaisir. La nouvelle en arrive à Noble, qui en est au désespoir, invoque les saints de France» et se prépare à partir pour attaquer Passe-Orguel.
Si ke les deus naves s' entrencantreni en mer, li nave le Bot et li Renan. (Y. 4929-5212; 284 y.)
Un vent propice conduit le Roi vers Passe-Orguel; Renart en est informé, fait également voile et va à sa rencontre. Renart fait plonger Blancart afin de percer et de couler le navire du roi. Le lièvre Gouart, quia l'œil au guet, s'en aperçoit et donne l'éveil; la loutre se jette à l'eau, et blesse Blancart, qui, dès lors, est fait prisonnier et mis en garde dans la sentine ; les trous sont bouchés. Alors les navires s'approchent, s'entrechoquent et commencent un assaut général. Renart irappe vaillamment.
' V. 50&8. Com se ce fust li bons Ectors \ U ÂcdlIesuThidéuB Ki d'Escalidone fu Dos Ki devant Tebesfuods.
Lesfils 4e Noble sont comparés à Rolians; No-
* flectof.
bles à Judas Macabés. Tous les animaux combattent comme des héros ayec des pierres, des flèches, des armes chevaleresques et autres ; le coq par exemple :
V. 5111. Âusi estCaQtecler li cos, Ke Percevausne Lanselos * Ne Gaawains, ne li prcos Tristrans, En un jour nus d'eus si vaillans Ne ftt conme Gantecler fu.
Car si esporon sunt agu, Et si ongle dur et taillant.
Dou biek va merveilles faisant ; Un des fins Renart creva l'oel, Et puis li dist par grant orguel :
Or aras-tu millor visée.
Adont i ot moult grant risée Des gens le Roi et grant lééce De çou dont Renart ot tristrece.
Ainsi Tenjouement et la raillerie sont môles au sérieux, le naturel des animaux est mêlé au cérémonial chevaleresque et au caractère guerrier du récit. Â prq)os de ce qu'un jeune fils de Re* nart se cache pour attraper le coq, et de ce qu'en lui perce de bonne heure le naturel rusé, car ortie cortiier doit tempre ortie, v*. 6141 (car ortie qui doit piquer pique de bonne heure) , Fauteur fait une digression sur ce que les parents négligent
' I^rceval ni Lancelot.
406 nenART.
trop souvent d'instruire leurs enfants dans es choses de la foi, et sur la pernicieuse coutume de mettre les enfants en nourrice, quelquefois chez des femmes de mauvaise vie, au lieu de les' élever soi-même et chrétiennement; ce qui le porte à raconter qu'une femme à qui le lait faillit, obligea son nourrisson à téter sa truie qui venait de mettre bas.
Si keli norice fist un enfant alaitier le truie et leurnon. (V. 5213-6664; 452 vers.)
Ce n*est ici absolument que la continuation immédiate de la branche précédente. L'enfant nourri du lait de cochon prit^ le naturel de cet animal, ce qui doit servir d'avertissement à Vïmmanité perverse qui trop souvent néglige Tédu» cation des enfants.
Renardielf fils de Renart, guette, atteint et maltraite Cantecler le coq. En général, le combat des équipages des deux navires est sanglant. Orgilleus Veut tenter un coup décisif pour faire chavirer le vaisseau du Roi; mais un coup de vent gonfle la voile du vaisseau royal et rejette Orgilleus :
V. 531i!i. Or dirai ki est cil dous vens Ki le sigle d'umelité
Bouta dont OrgueJ a maié :
Çoa est grâce ki vient de Dieu.
Renart en est épouvanlé ; une tempdte sépare les combattants, rejette Renart vers l'Orient» et le vaisseau du Roi yers TOccident. Renart se signe) invoque les saints, confesse son tort envers Noble, promet de se croiser, se fait asperger d'eau bénite , et fait chanter solennellement des vers qui appartienn)ant au rit catholique.
às-per-ges me Do«inl-ne, y -00 - po et mun - da - bor ;
-▼a • bis me, et su • per ni-?em de - al - ba • bor.
L'orage se calme ; Renart rentre à Passe-Or<< guel, repi'end ses esprits et son impiété, oublie ses promesses et recommence sa vie antérieure. L'auteur en fait application aux hommes, et les sermonne isur ce qu'après les périls ils oublient trop isouvent tout, jusqu'à Dieu, Jésus, etc. ; il leur montre les bétes en exemple, car une fois attrapées, elles ne se laissent plus prendre. Vient ensuite Taventure d'un bourgeois qui fait garder un poulet râti par son singe. Renart 11 goupius
408 RËNART.
trompe le singe et emporte le poulet ; mais quand le bourgeois répète rexpérience sur un second poulet , le singe en effet ne se laisse plus duper une seconde fois.
Pendant Forage, Noble et ses gens ont invoqué Dieu; le calme étant revenu, ils ignorent où ils sout,mais Noble fait déployer la voile,un vent propice se lève et les conduit vers Passe-Orguel, où le navire aborde avec tant de violence qu'il s'en* fonce une vingtaine de pieds dans le sable du rivage.
Si que H Rois Nobles arriva à Passe- Or guel ù Renan estait. (V. 5666-6082; 418 vers.)
Noble débarque avec les siens ; il fait établir, retrancher et approvisionner son camp. Renart se décide à faire attaquer les fourriers du Roi conduits par le jeune Leoniaus. Il fait mettre en embuscade ses fils avec quatre mille guerriers. Leoniaus, qui s'aperçoit de rembuscade, ne s'en effraie point ; il encourage les siens, leur fait faire leurs prières et leur confession ; puis il les range en bataille et attend valeureusement l'attaque. L'auteur i*aisonne assez longuement surles vertus et les vices des hommes. Dans la première attaque de Percehaic, Leoniaus et les siens triomphent.
RCNÀRT. 409
Roussiaus vole au secours de son frèi^ , et joute antre autres contre Coutlés li bievres*; puis vien* nent Grhnbert et son fils Malapier s, chacun avec une troupe de mille combattants. Accablés par le nombre, la moitié des fourriers de Noble sont tués, les autres sont faits prisonniers. Renart, tout en menaçant de les faire pendre, rend justice à leur vaillance , puisque , n'étant que sept cents, ils ont tant résisté à quatre mille, et ont fait mordre la poussière à deux mille deux cents. La nouvelle arrive à Noble ; tous s'écrient : A l'assaut ! et s'y précipitent à qui mieux mieux.
Si ke Rois Nobles asaut Passe- Or guel et Timers li asnes escumenie Renart. (Y. 6083-6646 ; 564 vers.)
L'&ne Timer, caricature du clergé, ne sachant pas combattre auti*ement, excommunie Renart avec toutes les cérémonies d'usage. Toutefois Renart s'en moque ; lui et les siens huent Timer. Le Roi fait renouveler l'assaut. Le fils du Roi serre tellement Renart entre ses bras qu'il se pâme ; le fils de Renart frappe le jeune lion d'un coup d'épée tel qu'il tombe avec Renart
* Le castor, fiber; vers 5988.
410 RENÀRT.
dans le fossé. Renart , aussitôt qu'il se voit au milieu des ennemis, s*en(uit vers le bois ; tous le poursuivent et lui'déchirent la fourrure; alors, il urine sur sa queue , en fouette les autres aux yeux, les aveugle, et parvient à se sauver. C'est là le vieux trait du renard luttant contre le loup et les chiens , et encore un des cas où l'autrar passe de Tallégorie et de la chevalerie au naturel des animaux qu'il a choisis pour ses acteurs.
Noble et les siens, désolés que Renart se soit échappé rentrent au camp, soupent, se couchent, entendent la messe le lendemain , et tiennent conseil. Wauket arrive en messager demander une trêve d^un mois , ce que Noble accorde , satisfait de trouver moyen d'enterrer les morts et de rassembler ses forces. Noble s'informe de son fils et des autres prisonniers. Les assiégés réparent le mur , et Renart va au plus vite quérir du secours auprès du serpent Cérastre à Fierfilleus castiel, v. 6243ets.,du Dragmà Rocc" Ardant en Èthiopiey du coq Basile au castiel assés felon^ e^on apieloit Perdicion, dans rOcddent, C Orient, le Septentrion, la Turkief la Barbarie, CAise (Asie), et de toute part on accourt en foule ' .
* Gfr. le premier litre, dixième branche.
RBNART. 4 1 i
Renart désirerait cependant se réconcilier avec le roi. 0ans ce but, il fait sortir de prison Lionel, le Bievre et les autres prisonniers* et leur fait beaucoup d*aniitié. Il fait venir également la reine Lionne, Harouge et Hersent, élégamment vêtues , qui demandent à Lionel des nouvelles de leurs maris, jouent Tinnocence, justifient Renart , et prétendent que , par juste vengeance , celui-ci a vilainement trompé leurs maris à l'aide de l'aimant. Au banquet, Renart leur fait chanter successivement à tous des chansons (notées) qui font allusion à la position de chacun. Puis il montre toutes ses forces et ses armements. Devant Lionel, à force de mensonges et de détours, il explique sa conduite, se justifie de toutes les méchancetés dont on l'accuse, exprime son secret désir de se réconcilier avec Noble , ofTre à Lionel de le laisser retirer librement avec les grandes dames et tous les autres prisonniers, et le prie d'aller disposer le roi son père à la paix. En effet, le cortège arrive auprès de Noble ; son fils rapporte tout ce qu'il a vu et tout ce que Renart lui a fait accroire, répète la justification des dames, s'en déclare le champion, plaide la cause de Renart, et obtient le consentement du Roi à la paix.
Renart vient se soumettre et demander merci.
et la paix est conclue entre tous. Â Tentrevue parait la dame Gkile, v. 6602 et suiv., nouYeau personnage allégoriquement vêtu de tout ce qui tient à la ruse , à la fourbe» au mensonge, qui composent en même temps ses attributs. Elle monte la mule appelée Fauve, faite, dotée et calquée sur le modèle de sa maîtresse. C'est la dame Ghile qui cette fois signe la paix, fait l'entrer Renart à Malpertuis, et fraternise avec lui.
Si ke Renart et Rois Nobles s' entrebaisent par pais faisant. (V. 6649«- 7052; 404 vers.)
A l'occasion de la paix entre Roi et Renart, Tauteur fait d'abord quelques réflexions générales sur la perversité du monde, v. 6649-6716. Cette transition est curieuse parce qu'elle tient au caractère de l'ouvrage, et qu'elle offre de l'analogie avec le prologue qui fait la liaison du premier livre, c'est-à-dire de la douzième à la treizième branche.
Noble , Renart et leurs soldats s'entrebaisent, et la paix devrait régner ; mais on ne saurait s'y fier , car tous sont pervertis ; ceux qui avaient
' Daus ce numérotage de rimprimé il y a une légère erreur de deux vers. Cette branche-ci commence proprement dit par le 6647* vers.
coutume d'être des agneaux sont devenus loups. le clergé, malgré son extérieur dévot, ne renonce guère à ees vices ;