‹ Les Romans du Renard examinés, analysés et comparés d'après les textes manuscrits les plus anciens, les publications latines, flamanades, allemandes et françaises; précédes de renseignements généraux et accompagnés de notes et d'éclaircissements philologiques et littéraires;Chapitre 79 sur 84 · Il advint an l'an mil trois cens · texte numérisé non relu

Il advint an l'an mil trois cens

Que ung Lombart (Anthoine ot nom)

Je meismes qui ce livre ay figdt Et du latin en rommant mis, Demouré long-tempz ses amis,

Qu'ung Prouvenceau, par une nuit, Par trop leesse et par déduit, Lui dit ung sinple desplaisir.

Et cil pour ce le vault férir.

m, voleur.

En fa fiiit de ealx dcox l'accord.

Et l'amenda cil qui eust tort; EnsanUe mengerent et burent ; Vingt et cincq ans ensanble farent :

\ Trayes tous deux demouroient.

FoL 83. Si com je t'ay cy-devant dit, Gellui qui ce rommant escript Et qui le fist sans faire faire Et sans prendre aultre exemplaire.

Tant y pensa et jour et nuit , En Van mil trou cens et vingt^huit En avalant y mist sa cure Et continua Tescripture :

Plus de treize ans y mist au faire.

Rommant est, en ronmiant est fait Combien que du latin soit trait Troisenfist cil, cy est ly tiers'»

Combien qu'il ne luy fu mestiers Ne nessecité n'en avoit ; Au faire grant plaisir prenoii Et déduit au bien réciter.

Et souhs le faisoit ditter;

* Est-ce le troisième Renart, Renart le Novei étant le second, ou est-ce que Panteur a fait deux autres Renarts contrefaits ayant celui-ci? Je ne saurais le dire ; mais la première supposition me parait la plus yraisemblable. De même Legrand d^Âussj pense que rauteur a voulu faire un troisième Renart, le roman de Renart étant le premier, et Renart le Novel étant le second.

RENAMT 469

Sa mélencolie oublia

Tant coin en ce estudia.

Clerc ne fu , mais il Vot esté ,

Cil qui a tout ce récité

En son privé, en son recept,

L'an mil trois cens et vingt et sept ; Fol. 91 ,verso. Et cil qui cest rommant ditta,

Contre péchié moult estriva

Et contre toute oiseuseté,

Laque! le tint en grant vieulté * .

Savoit'il plus de dncquante ans

Adonc que fut fait cest rommans.

Fol. 95,verso. Et pour ce, cil qui fist ce livre

Et qui à tous oyr le livre.

Marchons fu et Espiders

Le temps de dix ans tous entiers ;

Pour ce que n'en avoit mestier,

Laissa-il du tout son mestier.

Fol. 29 verso, passage presque tout-à-fait analogue au fol. 40, recto et verso, du ms. 7630-4 *•

Espicerieest bon mestier, Cor j'en aroye bon mestier.

Car je suis froit désoremais :

Avril, aoust, jullet et mays.

Pour tout le chault que ilz feront, Jà mes membres n'eschauferont :

' Vlleté, mépris.

* De passages pareils dans les deux versions, U s'en trouve de même sur le Vilain au manuscrit 7630-A, fol. 37 r% col. 3, et an manuscrit Lancelot h* fol. 3, et ailleurs.

Yiellesse molt hîeo les en garde.

Tant 8çay-je bieii de cest endroit»

Cil gingenbre, dl Uitaaire Que je sçaroye si Uen faire Et fis qita$u fesiaie enfanchan ;

On ce bon dyacaparis Qoe on scet bien faire à Paris; Idl descombre les conduis:

Je en suà du faire toui dm ' .

Si Fauteur, dans le premier manuscrit, parle de son état d'épicier (ou de pharmacien), il faut bien qu'il Fait exercé avant la composition de cette première version ; et s'il a Mt ce métier tant qu'il était enfançon^ il faut que ce soit avant qu'il îtA clerc, ce qui appuie notre hypothèse de Fétat d'épicier à F&ge de 16 à 26 ans.

Quand même il serait douteux que les deux poèmes eussent été composés par le même homme, du moins chaque version est l'ouvrage d'un seul auteur *. Bien qu'on trouve à la fin de

* Je sois tout expert à le faire.

* Cependant, cet auteur a certainement compilé en partie, et rien ne nous garantit que plusieurs des branches on rédts n'aient pas été écrits et connus avant lui , et qu*il n*ait fait que les réunir. Malheureusement je n*ai pu assez complètement lire

RBItART. 471

quelques branches des vers qui annoncent la suite des récits ', Touvrage, dans Tune et l'autre version, ne me parait cependant pas étroitement lié ; on n y découvre guère de pla^i raisonnable et bien suivi, de fil auquel tout se rattache» d'action principale, de catastrophe qui couronne et

les manuBcrits et examiner le style et le contenu pour affirmer que rien ne prouve Texistence de divers auteurs et origines des différentes branches. Toutefois, rien ne me porte à le croire non plus. Les rédtssur les éTénements dn quatorzième siècle doivent appartenir en propre à ce temps, et par conséquent, avec beaucoup de vraisemblance , à Tauteur de toute la compilation ou de tout le poème ; mais pour ce qui est des aventures sur les animaux, elles ont dû exister antérieurement au travail de Tauteur ; car dans tous ces romans du Renard, combien de labiés ne sont que la simple reproduction d'anciennes fables d'Esope, telles que celle du renard et du corbeau avec le fromage ; celle du renard et du coq (au lieu de la mésange) que le renard veut faire descendre de Tarbre ; celle du renard et du loup dans les. seaox du puits, celle de la jument et du loup, etc.

* Par exemple, manuscrit 7630-6,

F0I. s. To, 6. 1. Et puisque d« Rentrl Ueu eoBt«, En anconmancerai uo conte El un livre toul nouTel fkii Qui r«n mil ireia eeni Tini fu ftil. .

Fol . 87 T*, col. I . Un aulre conte an fera

Li clen qui cest liTre a fait , Qui feu l'an mil trois eeni vint fait , An mi mars ancommanciei^eu ; Or aniandez oommeni il feu.

Fol. ns, V*, c. 1. Ferai de Renarl une branche

Fêle an l'an que fu queronnez (couronné) Challes ftls Pfaelippe mainnez. (L'an I39f}.

termine le récit, de transitions nalureliement amenées entre les branches. L'auteur (ou les auteurs) des deux versions ou éditions n'a sans doute inventé que peu d'aventures nouvelles sur les animaux , et de tours malins de Renart ; il a reproduit ce qui était déjà connu par des poèmes précédents ou par des traditions populaires (ce qu'il annonce lui-même, par exemple au folio 3) ; il y a ajouté des récits de son temps et de son pays, des allusions pleines de colère et de satire plus ou moins mordante, et puis il s'est largement livré à son goût pour la fausse et fabuleuse érudition dont il a farci les récits sur les animaux. De même que dans le premier Roman de Renart plus les branches s'éloignent de la simplicité et de la vraie fable, plus il y a de particularités et de détails des mœurs du moyen âge, de même les deux versions de Renart le Contrefait^ venues plus tard, sont surchargées de Térudition scolastique, de la tendance à la moralisation, et des allégories qui sans doute appartiennent à la littérature de la France au moyen âge, mais qui, au quatorzième et au quinzième siècle, se fouraient partout et dégénéraient de plus en plus.

Les animaux du premier Roman de Renart reparaissent dans Renart te Contrefait avec les

mtoies noms et à peu près dans les mêmes positions, les mêmes rôles» ils rappellent la plupart desanciennesaventures; aussi Ysengrin et Renart s'appellent-ils compères » comme dans quelques unes des branches du premier Renart ; mais ces animaux, leurs aventures, leurs relations, leurs haines et leurs amitiés ne forment plus la partie la plus importante et la plus étendue, le sujet capital des poëmes; dans la seconde version surtout, Ysengrin, son compérage, ses querelles ou luttes continuelles avec Renart n'apparais* sent que peu, et forment plutôt un sujet épisodique et accessoire que principal.

Toutefois, malgré ses imperfections et ses défauts, l'ouvrage de Renart le Contrefait, avec son absurde récapitulation de l'histoire du monde jusqu'au moment où le poème a été composé, et selon les idées du temps, ne laisse pas de contenir des matériaux utiles et curieux pour la connaissance des mœurs et de Térudition du quatorzième siècle, et de la fable des animaux ou de Renart. Renart le Contrefait est en général une moralité et souvent une satire contre toute espèce de gens ; c'en est une en particulier contre les ecclésiastiques, les moines Jacobins et Cordeliers, contre les Templiers et les Hospitaliers. Dans l'intérêt du savoir et de la littérature il se-

474 KENART.

rait fort à désii'er que quelque homme de lettres Toulût bien employer ses connaissances et ses yeilles à faire imprimer une édition exacte et complète des deux versions de Renart le G)ntrefait. (Pour moi, malheureusement je n'ai eu et je n'aurai ni le temps ni le moyen d'entre* prendre cette tâche.)

Quoique le résumé du contenu du premier Re* nart le Con^re/aû, tel que Robert nous Ta donné, soit bien court et bien incomplet, à défaut de mieux, j*en offrirai pourtant ici, d'après lui et à l'aide d'une rapide reyue du manuscrit, un autre encore plus restreint.

Dans un long prologue , Tauteur dit entre autres qu'il a mis vingt ans à compiler et achever son poëme (en 1322) ; que c'est la contrefaçon de l'ancien Renart , et non celiiin^i même ; que son histoire est utile aux lecteurs ' ; qu'elle est plus ancienne que celle de Troie, qu'elle remonte

^ Voyez Robert, 1. 1, p. CXXXIV, et ms. 7630-û, fol. ii i-, c 1.

Pour Renart qui gelines tue»

Qui • la rosit e pian Teatue, Qui grani coue a el quatre piei N'att pas oilf livres eommaDdei ; Mes pour celui qui a deus mains»

Dont il sont en cest siëgle maini, Qui ont la eliape Faus-Sanblanl Yesiue, et par ce Toni anblant Et les honneurs et les chateU Avibons

RBKART. 475

au temps où les animaux parlaient; que sur Texemple de Tàne de Balaam, il s'excuse de faire parler les animaux ; qu'il veut s'occuper de Tart de renardie, qui est fort ancien (fol. 2-3).

Première branche. A la Pentecôte, le Roi lion tient cour plénière : il réunit ses hauts barons pour les consulter sur des mesures d*un intérét général, et se retire afin de les laisser délibérer librement Là figurent les personnages de Tancien roman, surtout Ysengrin et Renart, celui-ci revêtu d'une robe dont la trame est de faux^emblantj et la chaîne de larcin^ et qui est fourrée de barat et de guille. On convient de piller le pauvre et le faible, et de soutenir le riche et le fort. Le lion en reconnaît l'injustice ; mais néanmoins, puisqu'on le veut, il l'approuve ^.

Les animaux se séparent. Hersent reproche à Ysengrin d'avoir été trop long-temps absent, lui présente sa quenouille et ses fuseaux, et lui propose de prendre soin du ménage et des enfants, tandis qu'elle ira à la chasse et rapportera de quoi manger. Ysengrin tout honteux se met en campagne, rencontre Barbue la chèvre, qui parlemente, prétend avoir chez elle une sauve-

* Toot le commencement de la seconde blanche parait ne pas se retroQYer dans la seconde veraioo. Et Térection do pil-iage en système général ne se trouve nnlle autre part.

garde» et promet de la lui apporter le lendemaki. Ysengrin consent à Tattendre. Barbue ya trouver deux chiens qu'elle a nourris de son lait ; ils raccompagnent le lendemain, et se cachent derrière un buisson. Ysengrin vient avec Renart ; celui-ci entrevoit les chiens, en avertit mystérieusement Ysengrin, et entame là-dessus une longue discussion hérissée de fréquentes citations savantes et d*allusions à l'histoire du temps ; Ysengrin n'y comprend rien ; Renart s'esquive ; son compère est fort maltraité par les chiens. Renart s'empare d'une oie toute plumée qu'un moine s'apprêtait à manger avec sa maîtresse, mais qu'il jette pour ne pas être surpris par son supérieur.

Seconde bj^anche. Renart, se reposant devant la porte de son château, où une maladie Ta retenu, voit passer un homme mal vêtu et triste ; il l'apostrophe du nom de vilain :

Fol. 27 r, c 2. Vilains est apelez à plain,

Non pas pour ce que il soit plain De vilenie ne de mal non:

Mes de ville est, vilains a non ; Nvl2 n'est vilains, qui voir an dit, S*il n'est M an fait et an dit * .

* Ces vers se retrouvent également dans la seconde versioii, manuscrit Lancdot A, fol. 3.

Le vilain avoue à Renart qu*il doit ses malheurs à ropiniâtreté avec laquelle il a résisté à de plus puissants que lui; l'animal rusé lui adresse des remontrances, et après lui avoir cité l'exemple de Priam et d'Hécube» celui de Phili" canbriSf mère de Darius, et d^autres encore, il lui raconte la fable du Chêne et du Jonc, dont il fait application à Thistoire des Templiers, d'Enguerrand de Marigny, etc., etc. Le paysan promet de faire bon usage du conseil. — Renart va se confesser à un ermite ; mais celui-ci ne croyant pas avoir un pouvoir suffisant pour l'absoudre de ses crimes nombreux, l'envoie à Rome. Renart prend l'habit de pèlerin et persuade à Belin le mouton et à l'âne de le suivre ; cependant il les abandonne, et renonce au voyage *• — ^De retour chez lui, Renart se propose de vivre en honnête homme et de prendre un métier ;^il passe ceux-ci en revue avec des traits de plaisanteries et de satire ^, et se décide pour Tagri-

' Gfr. le Roman de Renart^ branche 23 : le pëlerioage de Renart ' Par exemple sur la médecine, ▼. Robert, p. GXXXVUI:

Croire flsique e'esl folie El plus d'un en perdit It rie; Pour un que flsique retourne Deux bien souTent elle bestoume.

Vers qui se retrouTent de même dans la seconde version, Lancelot A, fol. 30.

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culture que Dieu prescrivit à Adam. Il travaille beaucoup, se nourrit mal, dépense cinq livres^ et n'en retire que quatre de sa moisson. — Renart retourne donc à son premier train de vie, et va au bois pour prendre des nids d'oiseaux. II rencontre Tiecelins li corbiaux^ qui l'avertit de ne point toucher à ses petits, très beaux selon lui ; Renart les croque cependant comme étant fort laids, et s'en excuse en prétendant que Tiecelin Ta trompé quant à la beauté. — Il rencontre ensuite Frobert le grésillons grillon, qui lui conseille de se soumettre à la raison; mais Renart lui répond que de tout temps celle-ci a été son ennemie, que souvent il a remporté des victoires sur elle, qu'ainsi il a empêché la croisade que Ton avait projetée en 1310, et qu'il commence à pervertir les Jacobins et les Cordeliers qu'elle a établis en France. Renart laisse son «interlocuteur, continue son chemin, et descend sottement dans un puits, d'où il parvient à sortir en mettant Ysengrin à sa place ^

* La seconde branche , ainsi que la troisième et la première partie de la quatrième, quoiqa*an pea différemment brodées, offrent des analogies nombreuses et frappantes avec les premières parties de la seconde version de Renart le Contrefait (Lancelot A); nous y retrouverons la rencontre de Renart et du ▼ilain, l'application de la fable du chêne et du roseau, la confession, le pèlerinage commencé, Texamen des métiers, Taventure arec Tiecelin le corbeau et avec Tsengrin au puits.

REMAET. 479

Troisième branche, fort courte. Renart donne de longues instructions k son fils aîné, et remmène à la chasse. Us entrent dans un poulailler; mais le jeune élève ne s'en tire pas heureusement» et Renart se console stoïquement de sa nfort. — De plus on trouve ici le sujet d'une des nouvelles de Boccace iGiomata nova, novellxz 2'; chez La Fontaine » le Psautier , le conte de Tabbesse qui met la culotte de son amant au lieu de voile.

Quatrième branche , démesurément longue.

Les faits d'abord rapportés ici sout, à peu de chose près, les mêmes que l'on trouve dans les diverses parties du premier Roman de Renart, de Reinaert et de Reineke. Ce sont les plaintes du loup et de plusieurs autres animaux qui en forment la base principale. Renart reste enfermé dans son fort ch&teau de Maupertuis ; les divers messagers du Roi sont mal menés par lui ; enfin Grimbert le blaireau, son ami et cousin, le détermine à se rendre à la cour. Malgré l'adresse de ses discours, le Roi le condamne à mort ; mais cédant aux instances du blaireau, il lui fait gr&ce et veut bien recevoir ses remerciements ; le Lion lui demande alors comment, avec tant de savoir et d'esprit, il a pu commettre tant de fautes. C'esten citant Sénèque, Aristote, Cicérout

480 RBNAET.

Macrobe, Horace, Perse, Platon, etc., etc., que Renart lui répond ^ Le Roi Tinterroge sur le temps où il naquit, et en reçoit la réponse suivante : Mon art et mon sens sont plus anciens qu*Adam et Eve; et puis il fait remonter l'invention de renardie jusqu'à la chute des anges. — Il s*établit entre le Roi et Renart un dialogue qui ressemble assez à un catéchisme historique, et qui est un monument de l'érudition ignorante du temps. Dans le cours d'histoire de Renart, la géographie et la chronologie sont également offensées. Après l'histoire de Carthage^ Renart parle de David : Du temps de ce prince^ à Jérusalem^ Abiachar évesque esioit^ et Nathan prophètes régnoit. Il parcourt le reste de Thistoire des Juifs, et puis, sur l'ordre du Lion, il commence celle d'Alexandre, à laquelle il consacre près de 7,000 vers> et qu'il rend également ridicule et fabuleuse ; tout y est défiguré et bouleversé, tout est affublé de la magie et des extravagances des romanciers de la chevalerie du moyen-àge. Alexandre naît d'un

* Tout le long spécimen d^éruditioa de cette branche parait n^étre point reproduit dans la seconde version. En général, depuis cet endroir-d il parait que les deux poèmes ne se suiTent plus, et ne se ressemblent plus tant que dans la deuxième et la troisième branche et dans le commencement de la quatrième.

RENART. 48 i

^sidultère mystérieux entre un roi d'Egypte et €léopfttre » à laquelle il apparaît sous la figure d'Ammon. Philippe» averti par des songes, en est très flatté. A quinze ans Alexandre fait sa première chevalerie. Après avoir vengé l'assassinat de son père, il va conquérir l'Egypte et l'Italie, et passe de là en Asie, où il livre de nombreuses batailles. Après ses triomphes sur Darius et Porus, et d'autres exploits merveilleux, racontés dans une confusion extrême, Alexandre va attaquer les brames dont le souverain s'appelle Ovide, et qui prétendent être des gens simples, ne suivre que les lois de la douce nature et ne reconnaître que les doctrines de Jésus- Christ. Dans les Indes, il trouve les merveilles des Mille et une Nuits ; il voit le château du soleil, visite les empires du feu, de Tair et de l'eau. Ce récit terminé, le roi Lion interroge Renart sur l'histoire de l'ancienne Angleten*e; après l'époque d'Artur on en vient h l'histoire de la Grèce, que Renart commence par celle des divinités du paganisme. Puis le narrateur passe aux deux fils de Jupiter, Cécrops et Dardanus : c'est de celui-ci qu'il suit la descendance chez les Troyens, puis en Italie chez les Romains ; il parcourt la série des empereurs jusqu'au temps de l'auteur, ne donnant que quelques vers à la

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plupart, et consacrant un grand nombre de pages à Thistoire de quelques uns, tels que Charlemagne par exemple; il cite en latin les noms des villes qu'il a prises, parce qu'il serait trop long, dit^il, de les mettre en roman et de les rimer. Ces relations chronologiques sont entrecoupées d*anecdotes du temps, de contes et de faits historiques souvent dénaturés d'une étrange manière; par exemple, suivant Fauteur, Mahomet, vivant du temps de Dagobert, était un cardinal fort instruit et prédicateur fameux ; le sacré collège le pressait d*aller en Orient convertir les Sarrasins, et pour le décider, on lui promit de le créer pape après la mort de celui qui occupait le siège pontifical ; mais, le terme venu« les cardinaux en nommèrent un autre, et Mahomet, indigiié, détourna alors les peuples qu'il avait convertis en foule et les engagea dans des erreurs graves. Après la nomenclature des empereurs, Renart fait celle des papes. Le Roi Lion lui demande en quel pays il a envoyé les amis qui se laissent guider par lui, et Renart lui répond en assignant à diverses provinces et divers royaumes, et à plusieurs professions, des vices qu'il y prétend dominants. Enfin le Roi congédie Renart, qui s'en retourne à Malpertuis.

KENART. 483

Cinquième branche. Plusieurs aventures de Tancien roman de Renart, mais autrement racontées , remplissent cette branche, beaucoup plus courte que la précédente.

Sixième branche. Cette bi'anche ne contient que des récits. Thibert le chat est venu raconter au renard quelques mésaventures : celui-ci veut lui persuader que Ton est presque toujours Tartisan de ses propres malheurs » et il lui fait toute rhistoire des Français depuis la destruction de Tantique Illon jusqu'à Charlemagne.

Thibert » un peu fatigué de cette longue conversation, le remercie et le quitte en le laissant avec un prud'homme qui vient lui demander un bon conseil. Les discours que Renart lui tient ne sont pas moins prolixes, et parmi les choses qu'il lui dit, on reconnaît deux anciens lais, le Nihtegale et le Bisclaveret ^ l\ Texhorte enfin à chercher le bonheur dans la médiocrité, et la branche est terminée par le récit de la fable des deux rats.

Septième et dernière branche. L'aventui'e de Fauve la jument et de son poulain avec le loup et le renard se lit au commencement de cette

' Ces deux lais se trouYent au nombre de ceux de Marie de France, publiés par Roquefort.

484 REIVART.

branche» dont le reste ne contient que quelques disputes de Renart avec Ysengrin , et ensuite avec Thibert le chat : ce dernier animal, poursuivi par des gentilshommes, se réfugie sur un arbre d'où Ton veut le déloger à coups de pierres; dans Timpuissance de s'en garantir toujours, U prend le parti de haranguer ceux qui le poursui* vent. Ce discours , qui termine le poëme , est une violente déclamation contre les nobles : Vous autres , leur dit-il , ne vivez que de rapines , et vous vous croyez sortis d'une boue plus précieuse que le reste des hommes, mais ce n'est pas parmi vous que Dieu a choisi ses apôtres, ce sont les vilains qu'il a élus pour être auprès de lui pendant son séjour sur la terre. C'est avec raison que TËcriture vous compare au faucon, et qu'elle nous dit que le chapon est l'image du vilain : le premier de ces oiseaux, tant qu'il vit, est loué par les grands ; ils le caressent et l'admettent dans leurs appartements. Estril mort ? on le jette sur le fumier. Le chapon, au contraire, reste dans la basse-cour, y cherche sa subsistance dans la fange et dans le fumier. Il fuit les palais ; mais, après sa mort, il est gardé précieusement, et c'est sur des vases d'or et au son des instruments qu'il est servi dans les festins des rois : pendant sa vie, l'abjection fut son partage ;

REIVART. 485

à sa mort tous les honneurs lui sont décernés. Vous vous moquez du laboureur, vous le pillez impunément; mais à sa mort il sera reçu par les anges et porté par eux devant le Roi des rois, qui lui fera un accueil honorable : pour vous > vous irez au feu d'enfer.

C'est ainsi que se termine ce long ouvrage , qui ne manque pas d'un certain mérite, et qui présente une infinité de choses curieuses sur les mœurs, les usages et l'état des connaissances au quatorzième siècle.

Le manuscrit de ce premier roman de Renart le Contrefait (n« 7630-4) est divisé en six branches, bien qu*il n'y ait point de titres particuliers inscrits en tête de chacune :

La ire br.,du folio l r. jusqu'au fol. 23 y., d'environ 36S0 vers.

2nie

3ni0

4Bia

5in«

fin.

31540 ?. envir.

Robert en a cependant fait sept branches eu partageant la dernière en deux, et en faisant dès lors commencer la septième au feuillet 192, où se trouve la fable du loup , du renard , de la jument Fauve et de son poulain.

Dans les Falbes des douzième, treizième et

486 RBIIART.

quatorzième siècles, et Fables de La Fontaine^ publiées par Robert» à Paris, 1825, on trouvera les morceaux suivants tirés du premier roman de Renart le Contrefait» et qui» en partie ou avec quelques variantes » sont également contenus dans le second poëme du même titre :

T. I, page 48, le récit des deux rats, le rat de ville et le rat de

campagne.

86, — da chêne et du roseau.

149, — 4u CMbeau qui se pare des plumes des

autres oiseaux.

348, — du corbeau qui dit ses petits très beaux. T. II, iOI, — de l'ingratitude des hommes envers la fortune.

300, — de Renart et d'Ysengrin dans le puits. 365, ~ de Renart et d*Ysengrin avec la Jument Fauve et son poulain.

On remarquera toutefois que ce ne sont ici que les fables bien connues » et qu*il n'y a rien de vraiment propre et particulier au roman de Renart le Contrefait. Voici» pour servir d'exemples du style et de la narration » quelques fragments du dernier morceau, tiré du ms. 7630-4» fol. 192, ro, c. 1 :

Si COQ Reoars à, lai palloit Etd'estre seus ' il se doloit.

Si vit Yssaogrin son compère :

N'onques jor, foi qu'il doit son père,. Ne pot-il tant beste haïr.

Seul.

RBIfART. 487

IssaDgrio venoît par aîr; Si a Renart mis à raison :

Renart amis, an nolle saison, Un bon morciau ne me donnastes, Ne dou donner ne tous penastes, .

Et ge adès* vous an ai donné, An maint bon leu vous ay mené.

Que vous avez par moi sahus * , Dont plusor bien vous sont venus :

Ancor an un ieu vous manrai ' Et telz proie, [nresant vous, panrai ^ Dont vous aroiz très bonne part :

Antandez, compères Renart, Onques si i)on morciau n'éustes.

Ne nul leu vous ne le séustes; , Ge vous an ferai hui * le don.

Compères, or me dites don ; D'aler ne veil pasestre quites; Mes où est ce que vous me dites?

Dou bien quant ge par vous Tarai , Moult grant merciz vous an dirai ; Mes de se dont ge rien n'aroie Mercier ne vous an saroie *.

Renart, tu yes de Ger couraige»

Ou trop ies fox, ou trop es saige.

urs.

Dnnu.

is mènerai.

indrai.

rd*liui.

is.

488 REMART.

Tu ne croiz rien c'on t*oit * promis Jusqu'il te soit en la main mis..

Car ge veil, dit Renart, compère, Avant le gré savoir dons père * :

Car promesse sanz aporter, C'est pour amfmis reconforter.

En trop de leus iert ' mes cuers mis S'an touz prometeurs estoit mis :

Par ce, por promesse que j'oie, Se dons ne vient, jà m'an eqoie.

Sire, et vous aroiz cest couvant * :

Or me suiez, g'irai devant

Ysengrin fait l'éloge du tendre poulain de la jument dame Fauve, en promet un quart à Renart^et veut que celui-ci lui en dise la valeur; mais Renart lui répond :

Fol. iM, f o e. i. Compères, jà dire non faut

Quant assez mangié en aurez, Tout à temps la valeur saurez.

Ysengrin va demander le poulain à la mère , qui ne le refuse point, mais elle désire le faire baptiser d*al)ord.Ysengrin y consent, et s'informe du nom qu'on doit lui donner. Fauve affirme qu'il le trouvera écrit à la plante de son pied qu'elle tend. Ysengrin veut le faire lire à Re-

* Qu'on t'ait.

* Paraître, faire paraître.

' Lieux serait.

* Convention, traité.

nart» mais celui-ci s'excuse prudemment. Ysengrin regarde donc , et Fauve lui assène sur la tête un vigoureux coup qui Té tend par terre. Les autres s'enfuient :

Fol. «95,r«c.i. Issangrin de paumison vient

Qui por fox decehus * se tient ; Moolt se gaermante et dit : Pour voir , Ge ne fis mie grant savoir Quant ge vouloie clers devenir.

Ge m'an sai bien à coi tenir; Tel mestier n'ai-ge mie chier, Ge am trop miax * estre boucbier ; Dès ores m'an irai ailleurs Quérir avantures meilleurs, Qu'elle m'a si grant cob donné Que tout le chief m'a estonné.

Ne quiert pas m'amor deservir Qui de telz dons me fet servir, De telz mil ne donroie feuille ; N'iert jamès le chief ne me douille ' , Tourjours mes souvenir m'en doit.

Et Renart qui le regardoit S'an est moût forment esjoïz, Dist : Or est maléur fuiz :

S'ansinc comme autan i feusse Geste aumosne aquisse eusse ; Mes Dieux m'an a moût bien gardé Qui m'a cest presant retardé :

* Fou déçu.

* J*aime beaucoup mieux.

* Ne me fasse mal.

490 hbnart.

Est coi cura Dei,

Nemo nocebit ey.

Lon s'an départ les sans menus»

Touz liez et joians c'est teoos.

Et dist : Fox est, bien Tose dire.

Qui au pié de cheval se mire t James jor ne m'i mireray Quant de ceste leçon liray.

Juvenans nous an dit tout Toir ' Que grant san a celui, por voir.

Qui set son annui retarder Par autrui annui regarder.

De cetui soit Dieux graciez.

Un autre manuscrit de la Bibliothèque du Roi» 6985-3 , fonds de Lancelot n^ 4 , nous Tavons dit, offre une seconde version du poème de Renarl le Contrefait, ou plutôt une seconde composition sur le même sujet, terminée, à ce qu'il parait, en 1341 ou 1343, c'est-à-dire sur la fin du règne de Philippe de Valois, mort en 1350. Ce second poème est plus court que le premier (18,000 vers. Vautre 32,000), et l'auteur y raconte des événements plus récents, par exemple^ il n'y parle pas si longuement d'Enguerrand de Marigny, mais il remplace cette catastrophe par la condamnation de Rémi , trésorier général des finances, condamné à mort en 1 328. A roccasioa

* Juvénal nous en dit tout vrai.

RBNART. 491

de la fable du chêne et du jonc marin » il men-* lionne à peine la bataille de Mons en Puelle» où Pbilippe-le-Bel battit les Flamands, en 1304 ; la victoire de Gassel, remportée en 1328 par Philippe de Valois, lui semble mériter plus d'attention. Il ne parle plus guère des Templiers; c'est contre les Hospitaliers (chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem ou de Malte) qu'il lance encore quelques traits de satire. L'histoire d'Âlexandrele-Grand, qui occupe tant de place dans le premier poëme, est tout-à-fait omise dans celui-ci, où elle est remplacée par un traité d'astronomie dont le fond et quelques vers sont pris du Livre de Clergie. L'auteur raconte ailleurs les prodiges opérés par le magicien Virgile S et dont

* il ne 8*agit pas ici da célèbre poète, mais d'an antre poète Virgile, dont les antenrs du moyen-Age font firéqaemment mention, qpi'ils font yivre à Rome du temps de quelque empereur , qu'il prétendent enterré non loin de Naples où est le tombeau du poète, qu^ font philosophe, astronome et magicien, et dont ils dtent fbrce prodiges, tels qu'une lampe inextinguible, un pont qui se soutient sans aucun appui, une tète parlante, prononçant des oracles et répondant aux questions qui lui sont adressées, etc. Une princesse s'étant moquée de lui, à l'aide de son art 11 éteint tous les feux de la fille, et annonce que personne ne pourra en recouvrer autrement qu'en allant allumer une chandelle à l'endroit le plus secret du corps de la princesse. Malgré sa résistance celle-ci est obligée de s'y prêter et de subir ainsi la vengeance de Virgile. V. entre autres, Notices et Extraite des manuscrite de la Bibliot nationale, t. V, Paris, an vri, p. 243.^

492 REIIART.

quelques uus sont tii'és du recueil ou roman de Dolopathos, ou de l'ouvrage du treizième siècle iutitulé Image du monde. En généraU il acooinmode aux nouvelles circonstances plusieurs des récits du premier ouvrage * Xe n*est plus, comme dans le premier romfui de Renart, une série de méchancetés ou de tours d'adresse qui peuvent faire rire ; ici tout est plutôt sérieux et afOigeant» et l'ouvrage est rempli de déclamations et de sermons mêlés seulement de quelques historiettes. Peut-être l'auteur ne met-il ce qu'il veut dire dans la bouche de Renart que pour profiter de la vogue de cette forme et pour accréditer sa pro* duction. Il puise ses histoires dans la Bible et les légendes aussi bien que dans les relations d'événements historiques et contemporains , et mêlant tout sans ordre et sans suite» il passe d'une matière à une autre sans plan ni transition. Sans cesse aussi il fait citer pêle-mêle à Renart les écrivains de l'antiquité , tels que Cicéron» Salomon, David, etc. ; il le fait prêcher sur la confession , sur l'enfer, sur plusieurs points de la religion, sans qu'il paraisse se douter de l'inconvenance et du ridicule de cet étrange alliage. Il s'ensuit que quelque importantes et curieuses

* ar. Robert, Fables, etc., 1. 1, p. GXLVIIet suiv.

que soient ces longues continuations et contrefaçons où le nom de Renart figure en première ligne, ces ouvrages et leur auteur n'ont rien de commun avec les auteurs du premier Roman de Renart ni avec les fabulistes proprement dits.

En tête du manuscrit (Lancelot, 4) de cette seconde version de Renart le Contrefait , il se trouve une table du contenu, d'une écriture moderne. Quelque imparfaite et peu satisfaisante que soit cette table, après l'avoir vérifiée sur le manuscrit , je vais pourtant la transcrire textuellement ici pour qu'elle contribue tant soit peu à donner une idée de la marche et de la nature des récits de ce poëme :

Folios 1. Il faut savoir garder son secret.

2 V. Aventure du vilain qui manque à son seigneur. 5. Fable du chêne et du jonc marin.

5 V. Histoire des Flamands révoltés.

6 V. — d*Enguerrand, de Pierre Rémi, de Jourdan de

Lileetde Goradin.

7 — d*Hécube, d'Hélène et de Sisigambis.

7 V. Renart retourne chez lui, et manque de tout; reproches de sa femme.

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