MANDSCRITS DE RENART-LE-NOVEL
La grande Bibliothèque royale de Paris renfermé au moins quatre manuscrits de Renart-le- Novel, savoir : 7607-3, ou bien Lancelot 38; Cangé 69 ; 7615, olim Fauchet; et 2736 ou bien La Vallière 81 ; et je ne crois pas que Ton en connaisse d'autres. (J'ai beaucoup de regret de n'être pas en état de donner de ces manuscrits une description aussi complète, aussi détaillée et aussi exacte que j'aurais bien voulu. N'ayant été à même d'employer que peu de moments à un rapide examen, je vais cependant mettre sous les yeux du lecteur les notions qu'il m'a été possible de recueillir.)
Pour le texte, les quatre manuscrits ne me paraissent pas offrir des variantes très considérables ni très étendues ; ils en renferment selon l'apparence à peu près autant l'un que l'autre ^ Les rubriques et les miniatures servant d'ornements aux manuscrits varient davantage; elles sont
* Ce qui se trouve confirmé par les variantes recueillies par M. Chabaille , dans son Supplément au roman de Renart, page 365-73.
vraisemblablement dues seulement au bon plaisir des différents copistes. Selon Méon, dans la préface du Roman de Renart, les manuscrits ou copies sont datées de 1288, 1292, 1290 et 1289 ^
Manuscrit 7607-3, Lancelot 38. Entier et formant un volume à part de S6 feuillets in-4<> à 2 col. Le manuscrit est complet, mais pas très bon; quoiqu'il ne paraisse pas le plus ancien, il est de qualité inférieure. H n'a point de notation de musique des chansons, mais on y trouve des miniatures dans le texte et à la fin. La distinction des branches est marquée, mais elle diffère de celle que Méon a adoptée pour rimprimé , et il n'y a qu'un petit nombre de rubriques en couleur rouge, peut-être ajoutées après coup.
Manuscrit Cangé 69. Egalement entier et formant un volume à part. 60 feuillets in-4« à 2 col. Très beau manu8criti)ien conservé et qui parait moins vieux que le précédent. On lit en tête: Cy commence li Roumans du petit Renart de Moralité. Au début des diverses branches, il y a en tout 44 titres ou rubriques ; celles que Méon a adoptées sont pour la plupart du nombre^ mais tantôt les rubriques sont plus multipliées que chez
' Gfr. surtout, pour le manuscrit Cangé 69, le Grand d^Âussy aux Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale, t. V, p. 321.
Méoa.tantôtplusrares.Ce manuscrit devient d'autant plus précieux que Gange y a fait des additions curieuses. Il y a ajouté une table complète des matières, et a noté en marge les divisions établies dans le manuscrit précédent. Il ^ complété son manuscrit par des notes et des additions nombreuses tirées principalement du manuscrit 7607- 3 et en partie d'autres manuscrits ^
Manuscrit 76 1 S ^olim Fauchet. Relié avec d'autres ouvrages. S7 feuillets, fol. 1, col. 1, jusqu'au fol. 68, à 160 et à ISO vers, in-^"*, à 2 colonnes. Complet, mais beaucoup moins beau que le Gange 69; l'écriture paraît plus ancienne ou du moins plus difficile à déchiffrer. Au te^te il n'y a point de miniatures , mais seulement des espaces en blanc afin de pouvoir en mettre. A la fin se trouve une grande peinture de la roue de la Fortune sur laquelle nous donnerons tout à l'heure quelques notions. Vers la fin les divisions et rubriques sont plus nombreuses et plus rapprochées que celles de Méon, mais les siennes s'y trouvent presque toutes, et l'indication du livre second se rencontre au même endroit où il l'a mise.
Manuscrit ^^6,LaFaUière 81 .Uni à d'autres textes. Gonnnence au feuillet 100. 67 feuillets à
* Cfr. plus loin, p. /i65, la note 2 sur Renart le Contrefait.
120 vers, m-4° à 2 col. Très beau manuscrit, complet et bien conservé. Toutes les chansons se trouvent accompagnées de la notation. Le manuscrit est richement pourvu de lettres majuscules coloriées et de figures peintes avec beaucoup d'élégance et de travail* La grande miniature de la roue de la dame Fortune se trouve à la fin. La division du texte en branches est établie h peu près comme dans les manuscrits précédents ; les rubriques, un peu moins nombreuses au commencement, sont du reste également à peu près les mêmes.
Nous savons que Renart finit par être couronné roi de Tunivers et élevé au haut de la roue de la Fortune , que celle-ci ne fera plus tourner. Le texte annonce ainsi la représentation figurée de cette élévation au vers 8029 :
La figure est fins de no livre, Véoir le poés à délivre, Plus n'en ferai chi mention.
En effet cette figure se trouvé peinte à la fin des manuscrits avec plus ou moins d'élégance, avec des coulem*s plus ou moins tranchantes et bien ou mal conservées, et occupant une page entière in-4*. La roue est représentée de côté avec moyeu et rais. Tout au haut Renart se
voit assis sur un trône, ayant la couronne sur la tête, et vêtu mi-partie en Hospitalier et en Templier ; ses deux fils sont à ses pieds en costume de Gordelier et de Jacobin ; Orguel est à sa droite , et la dame Ghile siège à sa gauche. La dame Fausseté monte d'un côté de la roue, et la dame Foi tombe de l'autre. De plus la dame Loyauté se trouve précipitée au plus bas entre Charité et Humilité. Pour aider à Tintelligence de cette grande composition allégorique, des vers inscrits sur des rouleaux dessinés sur le fond du tableau font connaître les paroles et discours que sont censés prononcer les divers personnages représentés.
RËNARS LI GONTRËFAIZ.
Les différentes branches que nous venons de trouver réunies et groupées en grand nombre dans un ouvrage intitulé Roman de Renart, Couronnement de Renart et Renàrt le Novel, dues en particulier au douzième et au treizième siècle, n'avaient pas encore satisfait, rassasié ou lassé le public avide des récits sur ce fécond
sujet. La première moitié du quatorzième siècle ajouta encore une vaste continuation des poèmes de Renart « désignée par le titre de Renart le Contre fait, ce qui veut dire en effet contrefaçon , imitation, renouvellement de Tancien poëme de Renart, et contenant encore environ 50,000 vers rimes, de huit syllabes. On y reconnaît la manière dont les anciens auteurs, en prétendant reproduire les ouvrages de ceux qui les ont précédés, rajeunissaient le style, changeaient les récits et y faisaient des retranchements ou des additions tellement considérables qu'ils les dénaturaient souvent entièrement. Au manuscrit 7630-4, fol. 3 r®, c. 1 , l'auteur dit lui-même:
L'an mil trois cenz et vint Iceste estoire premiers vint Et f u li premiers livres faiz Qu'an dit Renars li contrefait; jt Car combien que de Renart die Et de plusseur grant renardie, Et met sus Belin et fiernart, N'est pas 11 romans de Renart :
Ge di Tancien romans fez; Ainz est Renars li contrefez.
Qu'annuiz saroit jà nus rien fere, Se il né savoit contrefere.
Gontrefaiz fu-il an cel an ; Renart contrefait l'apele-an
RENAIIT. 461
. Et celunc * Fart Renaît ira.
Or antandez que il dira.
Au manuscrit Laiicelot 4, foh 61 , verso :
Le clerc qui cestui livre a fait Qui est Regnart le Contrefait.
La Bibliothèque royale de Paris possède deux manuscrits du Roman de Renart le Contrefait. Ils contiennent deux compositions» portant le même titre, mais très différentes d'étendue et de contenu ; Tune a environ 32,000 vers, l'autre en a à peu près 18,000. La première se trouve au nianuscrit 7630-4, fonds de la Mare 284; parchemin, in-4% à 2 colonnes, 197 feuillets de plus de 160 vers chacun; figures coloriées comme illustration au milieu du texte, et grandes lettres oniées et coloriées pour marquer le commencement des branches; volume assez usé • Il paraît y avoir deux lacunes entre les f. 71-72 et 148- 149. La secondé de ces compositions se trouve au manuscrit 6986-3^, ou fonds de I^ancelot 4; plus récent que l'autre, probablement de la fin du quinzième siècle; sur papier, bien conservé ; in-folio a 2 colonnes, 129 feuillets de plus de 1 40 vers chacun ; sans figures ni illustradons ,
* Selon.
mais avec des espaces en blanc probablement destinés à en recevoir. La grande Bibliothèque royale de Paris n'a que ces deux manuscrits de Renart-le-Contrefait, et j'ai lieu de croire qu'il q^ en a aucun dans les autres bibliothèques de la capitale.
Selon ce que dit l'auteur (ou les auteurs] en différents endroits, le premier de ces ouvrages a été composé, pour la plus grande partie, de 1319 à 1322 S et le seconc| commencé en 1328, n'a été fini qu'au bout de treize ans, c'est-à-dire en 1341. Le roman de Renart le Contrefait n'a pas encore été imprimé, et jusqu'ici Legrand d'Aussy 2, et Robert ' en ont seuls fait et publié des résumés et des extraits. Aussi leurs travaux fourniront en partie les renseignements que nous allons donner sur le contenu de ce roman. Legrand d'Aussy li'a connu que la seconde version (Ms. Lancelot 4) et n'a travaillé que sur celle-là;
* Au manuscrit 7630-/i» fo). 2/(, verso :
An l'an de Tincarnacion Celui qui soulTri paission L*an mil (rois cenz et dis et neuf Gommansa oest livre tout neuf.
* Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale, t. V. Paris, an vu, in-/t?.
' Fables des xii% xiii* et xiv* siècles, et Fables de La Fontaine, par Robert, 2 vol. 8% l>aris 1825, p. CXXXIII et suiv.
il ne s'inquiète donc pas desnombreusesquestions et incertitudes que fait naître l'existence de la première version (manuscrit 7630-4). Robert, en disant : Le nom de l'auteur ou des auteurs j s'ils sont deux, Tn*est inconnu ; ils étoient de la Champagne et des environs de Troyes, ne se prononce pas.j5ur la question, et parait croire que les deux versions du poëme sont dues à deux auteurs différents* Cependant, il y a de fortes raisons de penser qu'un seul homme a composé les deux ouvrages Tun après Vautre. Non seulement les aventures de Renart et d'autres animaux dues en partie à Esope, communément répandues et répétées par tout le monde, se retrouvent également dans les deux ouvrages, il y a, dans la seconde version, de nombreux passages entiers, propres au Renart le Contrefait ^ presque entièrement conformes à d'autres de la première version, tel, par exemple, que le morceau sur le métier d'épicier, manuscrit 7630-4, fol. 40, et manuscrit Lancelot 4, fol. 29 verso; celui du vilain, manuscrit 7630-4, fol. 27,. et manuscrit
Lancelot 4, fol. -3;^ en général, la seconde et la troisième branché et la première partie de la quatrième. Dans l'une et l'autre version, l'auteur cite d'ailleurs également à tout propos les philosophes de la Grèce et de Rome, Salomon
et les pères de TÉglise. L'auteur de Tun et de l'autre ouvrage tait son nom , et prétend le composer par le même motif : Texpérience que la communication de nos sçcrets ne nous attire que de fâcheuses affaires. La manière dont l'auteur, dans l'un et dans l'autre ouvrage, revient constamment sur Troyes et sur la Champagne fait croire que ce pays est le sien ; dans l'un et dans l'autre ouvrage se trouve l'indication d'un espace de temps pendant lequel le trouvère s'est appliqué à son travail, et de l'époque où il l'a terminé. Dans le premier ouvrage, l'auteur se dit constamment clerc ; dans le secopd, il se qualifie de même en maints endroits , et en d'autres il apprend au lecteur qu'il a été épicier pendant dix ans, qu'il a été clerc, mais qu'il ne l'est plus, qu'il travaille pour s'occuper, se divertir et se distraire de sa mélancolie et de l'idée de ses péchés, et qu'il avait cinquante ans quand il a comn^encé son travail. En un endroit où l'on peut croire qu'il fait allusion à sa propre histoire en ayant Tair de parler de celle d'un autre, il fait penser qu'il a pu employer sa jeunesse assez dissolue à l'état de marchand et d'épicier, et qu'à l'âge de vingtsix ans, il a passé à Tétat d'avocat, advocat, ce qu'il a pu exprimer précisément ailleurs en s'întîtulant clerc. Le manuscrit du second ouvrage se
termine par les mots : Cy fine le second et dernier volume de Regnart le Contrefait > ce qui pourrait bien indiquer une relation particulière de propriété et d'*origine entre les deux ouvrages comme appartenant au même rimeur. Toutes ces notions et d'autres encore se concilient assez bien pour appuyer l'idée d'un seul et même auteur pour les deux ouvrages * . Si cet auteur a eu cinquante ans quand il a travaillé au second ouvrage, commencé en 1328, il a pu naître une vingtaine d'années avant la fin du treizième siècle et avoir terminé le premier ouvrage en 1322, un peu après quarante ans ; il a pu eu occuper son esprit et* ses loisirs pendant une vingtaine d'années sans que cela empêche qu'il ait passé clerc ou avocat à vingt-six ans , et qu'il ait été marchand épicier pendant dix ans, vraisemblablement avant de se faire clerc ^.
* Bien que je sois assez d'avis d'attribuer les deux ouvrages à un seul et même auteur, pour trancher la question d'une manière bien nette et bien décisive, il faudrait une lecture plus complète des deux textes et un examen plus' détaillé que le temps et l'occasion ne m'ont permis d'entreprendre.
* A la fin de l'un des manuscrits de Renart le Nouvel (Cangé 69), Cangé a transcrit environ u!l millier de vers de la seconde version de Renart le Contrefait (Lancelot U). Ces fragments concernent surtout des événements de l'histoire de France au commencement du quatorzième siècle, les mœurs et coutuipes du temps,
466 TIENART.
Voici quelques fragments du second poëme (ms. Lancelot 4) venant à Tappui de l'opinion énoncée sur l'auteur :
F. 1. r«, c. 2. Le clerc qui cestui livre fist Il ne ûst mie ainsi ce dist, Car trestout son voUoir ouTry £t à aucuns se descouvry Qui faignoient ses amis estre, Mais depuis si fu mué Testre Qui le mirent en bas degré Quand ilz eulrent sceu son secré; Le clerc pour ce cas a affaire :
Pour ce en Toeut ung livre faire, etc.
Fol. 18 verso, col. 1-2, vers qui peuvent bien être une allusion à la vie de l'auteur même :
Sire, volentiers vous diray De m'enfance vous compteray:
Dès que je eus sept ans passés Tout devins de mal apensés, Menterres et faulx parjureres, Fel, malvais, envieux et lerres.
Bien alaisse querre ung morsel D'un pasté ou d'un piprenel Ou d'une tarte ou d'un flaoû De Troyes jusQuez à.Laon.
Quant de douze ans à seize vins
les monnoies, les costumes, l'auteur du poème, les ménétriers, les juife, les moines, les Flamands, les croisés, les suppliciés.
AdoQcquez curatier devins A clercz laiz, séculiers et moisnes, A chevaliers, bourgois, chanoines, D'abbesses etreligleuzes, Dames, pucelles et prieuzes
Mainte femme,
Quant de moy requises èrent, Peu en fu qui en refusèrent
Fol. 19. Ainsi ay-je mon tempz usé.
Jusqu'à Tan huit et vingt et six, Lors àestre advocat m'assis, £t courretier et procurreres, Pour ce ne fus-je pas moins lerres ' .
Fol. 5/(. Il advint an l'an mil trois cens
Que ung Lombart (Anthoine ot nom)
Je meismes qui ce livre ay fait £t du latin en ronunant mis, Demourélong-tempz ses amis,
Qu'ung Prouvenceau, par une nuit, Par trop leesse et par déduit.
Lui dit ung sinple desplaisir.
Et cil pour ce le vault férir.
* Larron, voleur.
468 RËNART.
En fu fait de eulx deux l'accord, Et Tamenda cil qui eust tort; Ensanble mengerent et burent; Vingt et cincq ans ensanble furent :
A Troyes tous deux demouroient Fol. 83. Si com je t'ay cy-devant dit, Gellui qui ce rommant escript Et qui le fist sans faire faire Et sans prendre aultre exemplaire, Tant y pensa et jour et nuit , En Van mil trois cens et vingt-huit En avalant y mist sa cure Et continua l'escripture :
Plus de treize ans y mist au faire.
Rommant est, en ronmiant est fait Combien que du latin soit trait.
Trois en fist cil, by est ly tiers * , Combien qu'il ne luy fu mestiers Ne nessecité n'en avoit ; Au faire grant plaisir prenait Et déduit au bien réciter.
Et soûlas le faisoit ditter;
' Est-ce le troisième Renart, Renart le Noyel étant le second, ou est-ce que Fauteur a fait deux autres Renarts contrefaits avant celui-ci? Je ne saurais le dire; mais la première supposition me parait la plus vraisemblable. De même Legrand d^Aussy pense que Pauteur a voulu faire un troisième Renart, le roman de Renart étant le premier, et Renart le Novel étant le second.
Sa mélencolie oublia
Tant com en ce estudia.
Clerc ne fu , mais il Vot esté ,
Cil qui a tout ce récité
En son priyé, en son recept,
L'an mil trois cens et vingt et sept ; Fol. 91, verso. Et cil qui cest rommant ditta,
Contre péchié moult estriva
Et contre toute oiseuseté,
Laque! le tint en grant vieulté * .
S[avoit-U plus de cincquante ans
Adonc que fut fait cest rommans.
Fol. 95,verso.Et pour ce, cil qui fist ce livre
Et qui à tous oyr le livre.
Marchons fu et Espiciers
Le temps de dix ans tous entiers ;
Pour ce que n'en avoit mestier,
Laissa-il du tout son mestier.
Fol. 29 verso, passage presque tout-à-fait analogue au^^fol. 40^ recto et verso, du ms. 7630-:4 •.
Espicerie est bon mestier, Cor j'en aroye bon mestier.
Car je suis froit désoremais :
Avril,. aoust, jullet et mays, Pour tout le chault que ilz fercmt, Jà mes membres n'eschauferont :
' Vileté, mépris.
' De passages pareils dans les deux versions, il s^en trouve de même sur le Vilain au manuscrit 7630-â, fol. 27 r**, col. 2, et au manuscrit Lancelot iSi, fol. 3, et ailleurs.
470 RBMART.
Viellesse molt bien les en garde.
Tant sçay-je bien de cest endroit.
Cil gin'genbre, cil laitùaire Que je sçaroye si bien faire Et fis quant festoie enfanchon ;r
On ce bon dyacaparis
Que on scet bien faire à Paris;
Icil descombre les conduds:
Je en suis du faire tout duis '* .
Si l'auteur, dans le premier manuscrit , parle de son état d'épicier (ou de pharmacien), il faut bien qu'il Tait exercé avant la composition de cette première version ; et s'il a fait ce métier tant qu'il ét2àt en fançoris il faut que ce soit avant qu'il fût clerc, ce qui appuie notre Hypothèse de l'état d'épicier à Tâge de 16 à 26 ans.
Quand même il serait douteux que les deux poëmes eussent été composés par le même homme, du moins chaque Version est l'ouvrage d'un seul auteur *. Bien qu'on trouve à la fin de
* Je suis tout expert à le faire.
* Cependant , cet auteur a certainement conopUé- en partie, et rien ne nous garantit que plusieurs 4es branches ou récits n'aient pas été écrits et connus ayant loi, et qu'il n'ait fait que les réunir. Malheureusement je n'ai pu asses complètement lire
quelques branches des vers qui annoncent la suite des récits S l'ouvrage, dans l'une et l'autre veri^ion, ne me parait cependant pas étroitement lié ; on n'y découvre guère de plan raisonnabre et bien suivi, de fil auquel tout se rattache, d'action principale, de catastrophe qui couronne et
les manuscrits et examiner le style et le contenu pour affirmer que rien ne prouve Texi^ence de divers auteurs et origines des différentes branches. Toutefois, rien ne me porte à le croire non plus. Les récits sur les événements du quatorzième siècle doivent ' appartenir en propre à ce temps, et par conséquent, avec beaucoup de vraisemblance , à Tauteur de toute la compilation ou de tout le poème ; mais pour ce qui est des aventures, sur les animaux, elles ont dû exister antérieurement au travail de Tauteur ; car dans tous ces romans du Renard, combien de fables ne «ont que la simple reproduction d'anciennes fables d'Esope, telles que celle du renard et du corbeau avec le fromage; celle du renard et du coq (au lieu de la mésange) que le renard veut faire descendre de Tarbre ; celle du renard et du loup dans les seaux du puits, celle de la jument et du loup, etc.
* Par exemple, manuscrit 7630-4,
Fol. 95. vo, Cl. Et puisque de Renan tien- conie,
En anconmancerai un conte
Et un livre tout nouvel fait
Qui l*an mil trois cenz irint fu fait. Fol. S7 v«, coi. 1. Un autce conte an fera
Lrclers qui cesMivre a fait y
Qui feu Tan mil trois cenz vint fait ^
An mi mars ancommanciez feu ;
Or anlandez comment il feu.
Foi. iTtt, v», c. S. Ferai de Renan une branche .
Fête an Tan que fu queronnez (couronné)
Challes filz Pheiippe mainnez. (L'an I39t).
472 RENAaT.
terniine le récit, de transitions naturellement amenées entre les branches. L*auteur (ou les auteurs) des deux versions ou éditions n'a sans doute inventé que peu d'aventures nouvelles sur les animaux , et de tours malins de Renart ; il a reproduit ce qui était déjà connu par des poèmes précédents ou par des traditions populaires (ce qu'il annonce lui-même, par exemple au folio 3) ; il y a ajouté des récits de son temps et de son pays, des allusions pleines de colère et de satire plus ou moins mordante, et puis il s'est largement livré à son goût pour la fausse et fabuleuse érudition dont il a farci les récits sur les animaux. De même que dans- le premier Roman de Renart plus les branches s'éloignent de la simplicité et de la vraie fable, plus il y a de particularités et de détails des mœurs du moyen âge, de môme les deux versions dç Renart le Contrefait, venues plue tard, sont surchargées de Térudition scolastique,,de la tendance à la moralisation, et des allégories qui sans doute appartiennent à la littérature de la France au moyen âge, mais qui, au quatorzième et au quinzième siècle, se fouraient partout et dégénéraient de plus en plus.
Les animaux du premier Roman de Renart reparaissent Azw^ Renart le Contrefait ù\ec les
mêmes noms et à peu près dans les mêmes positions, les mêmes rôles, ils rappellent la plupart des anciennes aventures; aussi Ysengrin et Renart s*appellent-ils compères , comme dans quelques unes des branches du premier Renart ; mais ces animaux, leurs aventures,, leurs relations, leurs haines et leurs amitiés jae forment plus la partie la plus importante et la plus étendue, le sujet capital des poèmes; dans la seconde version surtout, Ysengrin, son compérage, ses querelles ou luttes continuelles avec Renart n'apparaissent que peu, et forment plutôt un sujet épisodique et accessoire que principal.
Toutefois, malgré ses imperfections et ses déiQîuts, l'ouvrage de Renart le Contrefait, avec spn absurde récapitulation de l'histoire du monde jusqu'au moment où le poème a été composé, et selon les idées du temps, ne laisse pas de contenir des matériaux utiles et curieux pour la connaissance des mœurs et de rérudition du quatorzième siècle, et de la fable des animaux ou de Renart. Renart le Contrefait est en général une moralité et souvent une satire contre toute espèce de gens ; c'en est une ep particulier contre les ecclésiastiques, les moines Jacobins et Cordcliers, contre les Templiers et les Hospitaliers. Dans l'intérêt du savoir et delà littérature il se-
rait fort à désirer que quelque homme de lettres voulût bien employer ses connaissances et ses veilles à faire imprimer une édition exacte et complète des deux versions de Renart le Contrefait. (Pour moi, malheureusement je n'ai eu et je n'aurai ni le temps ni le moyen d'entreprendre cette tâche.)
Quoique le résumé du contenu du premier Re^ nart le Contre/ai^ tel que Robert nous Ta donné, soit bien court et bien incomplet , à défaut de mieux, j'en offrirai pourtant ici, d'après .lui et à l'aide d'une rapide revue du manuscrit, un autre encore plus restreint.
Dans un long prologue , l'auteur dit entre autres qu'il a mis vingt ans à compiiei* et achevej( son poëme (en 1322) ; que c'est la contrefaçon de l'ancien Renart , et non celui-ci même ; que son histoire est utile aux lecteurs^ ; qu'elle est plus ancienne que celle de Troie^ qu'elle remonte
* Voyez Robert, 1. 1, p. CXXXIV, et ms. 7630-4, fol. U i*, c. 1.
Pour Renart qui gelines tue»
Qui a la rousïe piau f estue, Qui grant coue à et quatre piei N*«8t pas ptlz livres edmiiiaDciei ; Mes pour celui qui a deua mains, Dont il sont en cest siégle mainft».
't ' Qui ont la chape -Fau9-Sanblanti Vestue, et par ce yont aoblant ' Etles honneurs et les chatelz AusboDS
au temps où les animaux parlaient; que sur l'exemple de l'âne de Balaam, il s'excuse de faire parler les animaux ; qu'il veut s'occuper de l'art de renardie, qui est fort ancien (fol. 2-3).
Première branche. A la Pentecôte, le Roi Liôh tient cour plénière : il réunit ses hauts barons pour les consulter sur des mesures d'un intérêt général, et se retire afin de les laisser délibérer librement. Là figurent les personnages de l'ancien roman, surtout Ysengrin et Renart, celui-ci revêtu d'une robe dont la trame est de faux-semblant^ et la chaîne de larcin^ et qui est fourrée de bar ai et de guille. On convient de piller le pauvre et le faible, et de soutenir le riche et le fort. Le lion en reconnaît l'injustice ; mais néanmoins, puisqu'on le veut, il l'approuve *.
Les animaux se séparent. Hersent teproche à Ysengrin d'avoir été trop long-temps absent, lui présente sa quenouille et ses fuseaux, et lui propose de prendre soin du ménage et des enfants, tandis qu'elle ira à 'la chasse et rapportera de quoi manger. Ysengrin tout honteux se met en campagne, rencontre Barbue la chèvre, qui parlemente, prétend avoir chez elle une sauve-
' Tout le commencement de la seconde branche parait ne pas se retrouver dans la seconde version. Et Térection du pillage en système général ne se trouve nulle autre part.
garde, et promet de la lui apporter le lendemain. Ysengrin consent à l'attendre. Barbue va trouver deux chiens qu'elle a nourris de son lait ; ils l'accompagnent le lendemain, et se cachent derrière un buisson. Ysengrin vient avec Renart ; celui-ci entrevoit les chiens, en avertit mystérieusement Ysengrin, et entame là-dessus une longue discussion hérissée de fréquentes citations savantes et d'allusions à l'histoire du temps ; Ysengrin n'y comprend rien ; Renart s'esquive ; son compère est fort maltraité par les chiens. Renart s'empare d'une oie toute plumée qu'un moine s'apprêtait à manger avec sa maîtresse, mais qu'il jette pour ne pas être surpris par son supérieur.
Seconde branche. Renart, se • reposant devant la porte dé son château, où une maladie l'a retenu , voit passer un homme mal vêtu et triste ; il l'apostrophe du nom de vilain :
Fol. 27 r, c. 2. Vilains est apdez à plain,
Non pas pour ce que il soit plain De vilenie ne de mal non :
Mes de Tille est, vilaini^ a non ; Nulz n*est vilains, qui voir an dit, S*il n*est fffl an fait et an dit * .
* Ces vers se retrouvent également dans la seconde version, manuscrit Lancelot ^, fol. 3.
Le vilain avoue à Renart qu'il doit ses malheurs à Topiniâtreté avec laquelle il a résisté à de plus puissants que lui; Tanimal rusé lui adresse des remontrances, et après lui avoir cité l'exemple de Priam et d'Hécube, celui de Philicanbris^ mère de Darius, et d'autres encore, il lui raconte la fable du Chêne et du Jonc, dont il fait application à l'histoire des Templiers, d'Enguerrand de Marigny, etc.» etc. Le paysan promet de faire bon usage du conseil. — Renart va se confesser à un ermite ; mais celui-ci ne croyant pas avoir un pouvoir suffisant pour l'absoudre de ses crimes nombreux, l'envoie à Rome. Renart prend l'habit de pèlerin et persuade à Relin le mouton et à l'âne de le suivre ; cependant il les abandonne, et renonce au voyage*. — ^De retour chez lui, Renart se propose de vivre en honnête homme et de prendre un métier ; il passe ceux-ci en revue avec des traits de plaisanteries et de satire ^, et se décide pour l'agri-
* Gfr. le Roman de Renart^ branche 23 : le pèlerinage de Renart.
■ ,Par exemple sur la médecine, v. Robert, p. CXXXVÎII:
Croire fisique c'est folie Et plas d'an en perdit la vie; Pour un que fisique retourne Deux bien souvent elle bestourne.
Vers qui se retrouvent de même dans la seconde version, Lancelot A, foi. 30.
culture que Dieu prescrivit à Adam. Il travaille beaucoup, se nourrit mal, dépense cinq livres, et n'en retire que quatre de sa moisson. — Renart retourne donc à son premier train de vie, et va au bois pour prendre des nids d*oiseaux. Il rencontre Tiecelins li cordiaux ^ qui l'avertit de ne point toucher à èes petits, très beaux selon lui; Renart les croque cependant comme étant fort laids, et s'en excuse en prétendant que Tiecelin Ta trompé quant à la beauté. — Il rencontre ensuite Frobert le grésiUm, grillon, qui lui conseille de se soumettre à la raison; mais Renart lui répond que de tout temps celle-ci a été son ennemie, que souvent il a remporté des victoires sur elle, qu'ainsi il a empêché la croisade que l'on avait projetée en 1310, et qu'il commence à pervertir les Jacobins et les Cordeliers qu'elle a établis en France. Renart laisse son interlocuteur, continue son chemin, et descend sottement dans un puits, d'où il parvient à sortir en mettant Ysengrin à sa place .*.
* La seconde branche , ainsi que la troisième et la première partie de la quatrième, quoiqu'un peu différemment brodées, offrent des analogies nombreuses et frappantes avec les premières parties de la seconde version de Renart le Contrefait (Lancelot U); nous y retrouverons la rencontre de Renart et du vilain, Tapplication de la fable du chêne et du roseau, la confession, le pèlerinage commencé, Texamen des métiers, i^aventure avec Tiecelin le corbeau et avec Ysengrin au puits.
Troisième branche^ fort courte. Renart donne de longues instructions à son fils aîné, et l'em-* mène à la chasse. Ils entrent dans un poulailler; mais le jeune élève ne s'en tire pas heureuse* ment , et- Renart se console stoïquement de sa mort. -^ De plus on trouve ici le sujet d'une des nouvelles de Roccace iGiornatanova, novella S'; chez La Fontaine , le Psautier , le conte de Tabbesse qui met la culotte de son amant au lieu de voile.
Quatrième branche , démesurément longue.
Les faits d'abord rapportés ici sont , à peu de chose près, les m'émes que l'on trouve dans les diverses parties du premier Roman de Renart, de Reînaert et de Reineke. Ce sont les plaintes du loup et de plusieurs autres animaux qui en forment la basé principale. Renart reste enfermé dans son fort château de Maupertuis ; les divers messagers du Roi sont mal menés par lui ; enfin Grimbert le ]}laireau, son ami et cousin, le détermine à se rendre à la cour. Malgré l'adresâe de ses discours^ le Roi le condamne à mort ; mais cédant aux instances du blaireau, il lui fait grâce et veut bien recevoir ses remerciements ; le Lion lui demande alors comment, -avec tant de savo^ et d'esprit, il a pu commettre tant de fautes. (Âsten citant Sénèque, Âristote, GicéroUt
Macrobe» Horace, Perse, Platon, etc., etc., que Renart lui répond ^ Le Roi l'interroge sur le temps où il naquit, et en reçoit la réponse suivante : Mon art et mon sens sont plus anciens qu'Adam et Eve; et puis il fait remonter l'invention de renardie jusqu'à la chute des anges. — Il s'établit entre le Roi et Renart un dialogue qui ressemble assez à un catéchisme historique, et qui est un monument de l'érudition ignorante du temps. Dans le cours d'histoire de Renart, la géographie et la chronologie sont également offensées. Après l'histoire de Cai^ thage, Renart parle de David : Du temps de ce prince^ à Jérusalem^ Abiachar évesque esloit^ et Nathan prophètes régnoit. Il parcourt le reste de l'histoire des Juifs, et puis, sur l'ordre du Lion, il commence celle d'Alexandre, à laquelle il consacre près de 7,000 vers, et qu'il rend également ridicule et fabuleuse ; tout y est défiguré et bouleversé, tout est affujblé de la magie et des extravagances des romanciers de la chevalerie du moyen-âge. Alemandre naît d'un
* Tout le long spécimen d'érudition de cette branche parait n'être point reproduit dans la seconde version. En général, depuis cet endroit--ci il parait que les deux poèmes ne se suivent plus, et ne se ressemblent plus tant que dans la deiu^ème et la troisième branche et dans le commencement de la ^atrièmc.
KENART. 481
adultère mystérieux entre un roi d'Egypte et Gléopâtre , à laquelle il apparaît sous la figure d'Âmmon. Philippe, averti par des songes, en est très flatté. Â quinze ans Alexandre fait sa première chevalerie. Après avoir vengé l'assassinat de son père, il va conquérir l'Egypte et l'Italie, et passe de là en Asie, où il livre de nombreuses batailles. Après ses triomphes sur Darius et Porus, et d'autres exploits merveilleux, racontés dans une confusion extrême, Alexandre va attaquer les brames dont le souverain s'appelle Ovide, et qui prétendent être des gens simples, ne suivre que les lois de la douce nature et ne reconnaître que les doctrines de Jésus- Christ. Dans les Indes, il trouve les merveilles des Mille et une Nuits ; il voit le château du soleil, visite les empires du feu, de Pair et de l'eau. Ce récit terminé, le roi Lion interroge Renart sur l'histoire de l'ancienne Angleterre; après l'époque d'Artur on en vient à l'histoire de la Grèce, que Renart commence par celle des divinités du paganisme. Puis le narrateur passe aux deux fils de Jupiter, Cécrops et Dardanus : c'est de celui-ci qu'il suit la descendance chez les Troyens, puis en Italie chez les Romains; il parcourt la série des empereurs jusqu'au temps
de l'auteur, ne donnant que quelques vers à la
plupart, et' consacrant un grand nombre de pages à l'histoire de quelques uns» tels que Charlemagne par exemple; il cite en latin les noms des villes qu'il a prises, parce qu'il serait trop long, dit-il, de les mettre en roman et de les rimer. Ces relations chronologiques sont entrecoupées d'anecdotes du temps, de contes et de faits historiques souvent dénaturés d'une étrange manière; par exemple, suivant l'auteur, Mahomet, vivant du temps de Dagobert, était un cardinal fort instruit et prédicateur fameux ; le sacré collège le pressait d'aller en Orient convertir les Sarrasins, et pour le décider, on lui promit de le créer pape après la mort de celui qui occupait le siège pontifical ; mais, le terme venu, les cardinaux en nommèrent un autre, et Mahomet, indigné, détourna alors les peuples qu'il avait convertis en foule et les engagea dans des erreurs graves. Après la nomenclature des empereurs, Renart fait celle des papes. Le Roi Lion lui demande en quel pays il a envoyé les amis qui se laissent guider par lui, et Renart lui répond en assignant à diverses provinces et divers royaumes, et à plusieurs professions, des vices qu'il y prétend dominants. Enfin le Roi congédie Renart, qui s'en retourne à Malpertuis.
liENART. 483
Cinquième branche. Plusieurs aventures de Tancien roman de Renart, mais autrement racontées , remplissent cette branche, beaucoup plus courte que la précédente.
Sixième branche. Cette branche ne contient que des récits. Thibert le chat est venu raconter au renard quelques mésaventures : celui-ci veut lui persuader que l'on est presque toujours l'artisan de ses propres malheurs , et il lui fait toute l'histoire des Français depuis la destruction de l'antique Ilion jusqu'à Charlemagne.
Thibert , un peu fatigué de cette longue conversation, le remercie et le quitte en le laissant avec un prud'homme qui vient lui demander un bon conseil. Les discours que Renart lui tient ne sont pas moins prolixes, et parmi les choses qu'il lui dit, on reconnaît deux anciens lais, le Nihtegate et le Bisclaveret * . Il Texhorte enfin à chercher le bonheur dans la médiocrité, et la branche est terminée par le récit de la fable des deux rats.
Septième et dernière branche. L'aventui'e de Fauve la jument et de son poulain avec le loup et le renard se lit au commencement de cette
' Ces deux lais se trouvent au nombre de ceux de Marie de France, publiés par Roquefort.
484 hëNArt.
branche, dont le reste ne contient que quelques disputes de Renart avec Ysengrin, et ensuite avec Thibert le chat : ce dernier animal, poursuivi par des gentilshommes, se réfugie sur un arbre d'où l'on veut le déloger a coups de'pierres; dans l'impuissance de s'en garantir toujours, il prend le parti de haranguer ceux qui le poursuivent. Ce discours , qui termine le poëme , est .une violente déclamation contre les nobles : Vous autres , leur dit-il , ne vivez que de rapines , et vous vous croyez sortis d'une boue plus précieuse que le reste des hommes, mais ce n'est pas parmi vous que Dieu a choisi ses apôtres, ce sont les vilains qu'il a élus pour être auprès de lui pendant son séjour sur la terre. C'est avec raison que l'Écriture vous compare au faucon, et qu'elle nous dit que le chapon est l'image du vilain : lé premier de ces oiseaux, tant qu'il vit, est loué par les grands; ils le caressent et l'admettent dans leurs appartements. Est-il mort ? on le jette sur le fumier. Le chapon, au contraire, reste dans la basse-cour, y cherche sa subsistance dans la fange et dans le fumier. Il ftiit les palais ; mais, après sa mort, il est gardé précieusement, et c'est sur des vases d'or et au son des instruments qu'il est servi dans les festins des rois : pendant sa vie, l'abjection fut son partage ;
à sa mort tous les honneurs lui sont décernés. Vous vous moquez du laboureur, vous le pillez impunément; mais à sa mort il sera reçu par les anges et porté par eux devant le Roi des rois, qui lui fera un accueil honorable : pour vous , vous irez au feu d'enfer.
C'est ainsi que se termine ce long ouvrage , qui ne manque pas d'un certain mérite, et qui présente une infinité de choses curieuses sur les mœurs, les usages et l'état des connaissances au quatorzième siècle.
Le manuscrit de ce premier roman de Renart le Contrefait (n« 7630-4) est divisé en six branches, bien qu'il n'y ait point de titres particuliers inscrits en tête de chacune ;
La ire br.,du folio 1 r. jusqn*au fol. 23 v., d*environ 3680 vers. Sme 23 V. 51 r. , 4480
4me 57 V. 149 r., 14720
5me 149 r. 174 r., 4000
6»e 174 r. 197 V., fin, 3680
31540 V. envir.
Robert en a cependant fait sept branches en partageant la dernière en deux, et en faisant dès lors commencer la septième au feuillet 192, où se trouve la fable du loup , du renard , de la jument Fauve et de son poulain.
Dans les Faites des douzième^ treizième et
quatorzième siècles, et Fables de La Fontaine ^ publiées par Robert, à Paris, 1828, on trouvera les morceaux suivants tirés du premier roman de Renart le Contrefait, et qui, en partie ou avec quelques variantes , sont également contenus dans le second poëme du même titre :
T. I, page 48, le récit des deux rats, le rat de ville et le rat de
campagne.^ 86, — du chêne et du roseau.
249, — du corbeau qui se pare des plumes des
autres oiseaux.
348, — du corbeau qui dit ses petits très beaux. T. II, 101, — de ringratitude des hommes enfers la fortune.
300, •— de Renart et dTsengrin dans le puits. , 365, — de Renart et d*Ysengrin avec la 'jument
Fauve et soû poulain.
On remarquera toutefois que ce ne sont ici que les fables bien connues , et qu'il n'y a rien de vraiment propre et particulier au roman de Renart le Contrefait. Voici, pour servir d'exemples du style et de la narration , quelques fragments du dernier morceau, tiré du ms. 7630-4, fol. 192, ro, c. 1 :
Si COQ Renars à. lui palloit Otd'estre seus * il se doloit^ Si vit Yssaogrin son compère :
^'onques jor, foi qu'il doit son père, Ne pot-il tant beste haïr.
Seul.
REIfAAT. 487
Issangrinvenoit par aîr; Si a Reoart mis à raison :
Renart amis, an nulle saison, Un bon morciau ne me donnastes, Ne don donner ne i^ous penastes, Et ge adès * vous an ai donné, An maint bon leu tous ay mené.
Que TOUS aTez par moi sabus * , Dont plusor bien tous sont Tenus :
Ancor an un leu tous manrai * £t telz proie, presantTous, panrai *' Dont TOUS aroiz très bonne part :
Antandez, compères Renart , Onques si bon morciau n'éustes, Ne.nul leu tous ne le séustes ; 6e Vous an ferai hui * le don.
Compères, or me dites don ; D'aler ne Teil pasestre quites; Mes où est ce que tous me dites?
Dou bien quant ge par tous Tarai , Moult grant merciz tous an dirai ; Mes de se dont ge rien n'aroie Mercier ne tous an saroie *.
Renart , tu yes de fier couraige, Ou trop ies fox, ou tropes saige.
* Toujours.
' Su, connu.
' Je TOUS mènerai.
* Je prendrai.
* Aujourd'hui.
^ Saurait.
488 RËNART.
Tu ne croiz rien c'on t'oit ' promis Jusqu'il te soit en la main mis.
Carge veil, dit Renart, compère, Allant le gré savoir dons père ■ :
Car promesse sanz aporter, C'est pour amfans reconforter.
En trop de leus iert * mes cuers mis S'an touz prometeurs estoit mis :
Par ce, por promesse que j'oie, Se dons ne vient, jà m'an esjoie.
Sire, et vous aroiz cest couvant * :
Or me suiez, g'irai devant
Ysengrin fait Téloge du tendre poulain de la jument dame Fauve, en promet un quart à Renart, et veut que celui-ci lui en dise la valeur; mais Renart lui répond :
Fol. 199, To c. 1. Compères, jà dire non faut
Quant assez mangié en aurez.
Tout à temps la valeur saurez.
Ysengrin va demander le poulain à la mère , qui ne le refuse point, mais elle désire le faire baptiser d'abord.Ysengrin y consent, et s'informe du nom qu'on doit lui donner. Fauve affirme qu'il le trouvera écrit à la plante de son pied qu'elle tend. Y'^sengrin veut le faire lire à Re-
* Qu'on t'aiti
■ Paraître, faire paraître.
' Lieux serait.
^ Convention, traité.
REIfART. 489
nart, mais celui-ci s'excuse prudemment. Ysengrin regarde donc , et Fauve lui assène sur la tête un vigoureux coup qui Tétend parterre. Les autres s'enfuient :
Fol. 193, roc.i. Issangrin de paumison vient
Qui por fox decehus ' se tient ;
Moult se guerniante et dit : Pour voir ,
Ge ne fis mie grant savoir
Quant ge vouloie clers devenir.
Ge m'an sai bien à coi tenir;
Tel mestier n*ai-ge mie chier,
Ge am trop miax * estre bouchier ;
Dès ores m'an irai ailleurs
Quérir avantures meilleurs,
Qu'elle m'a si grant cob donné
Que tout le chief m'a estonné.
Ne quiert pas m'amor deservir
Qui de telz dons me fet servir.
De telz mil ne donroie feuille ;
N'iert jamèsle chief ne me deuille • ,
Tourjours mes souvenir m'en doit.
Et Renaît qui le regardoit
S'an est moût forment esjoîz,
Dist : Or est maléur fuiz :
S'ansinc comme autan i feusse
Geste aumosne aquisse eusse ;
Mes Dieux m'an a moût bien gardé
Qui m'a cest presant retardé :
* Fou déçu.
' J'aime beaucoup mieux.
^ Ne me fasse mal.
Est oui cura Dei,
Nemo nocebit ey.
Lors s'an départ les saus menus^ Touz liez et joians c*est tenas, Et dist : Fox est, bien Fose dire, Qui au pié de cheval se mire :
James jor ne m'i mireray Quant de ceste leçon llray.
Juvenaus nous an dit tout voir * Que grant san a celui, por voir.
Qui set son annui retarder Par autrui annui regarder.
De cetui soit Dieux graciez.
Un autre manuscrit de la Bibliothèque du Roi, 6985-3 , fonds de Lancelot n® 4 , nous lavons dît, offre une seconde version du poème de Renan le Contrefait, ou plutôt une seconde composition sur le même sujet, terminée, à ce qu'il paraît, en 1341 ou 1343, c'est-à-dire sur la fin du règne de Philippe de Valois, mort en 1350. Ce second poëme est plus court que le premier (18,000 vers, l'autre 32,000), et l'auteur y raconte des événements plus récents, par exemple, il n'y parle pas si longuement d'Enguerrand de Marigny, mais il remplace cette catastrophe par la condamnation de Rémi , trésorier général des finances, condamné à mort eu 1328. A. l'occasion.
* Juvénal nous en dit tout Trai.
rënart. 491
de là fable du chêne et du joue marin , il mentionne à peine la bataille de Mons en Puelle» où Philippe-le-Bel battit les Flamands, en 1304 ; la victoire de Cassel, remportée en 1328 par Philippe de Valois» lui semble mériter plus d'attention. Il ne parle plus guère des Templiers; c'est contre les Hospitaliers (chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem ou de Malte) qu il lance encore quelques traits de satire. L'histoire d'Alexandrele-Grand» qui occupe tant de place dans le premier poëme, est tout-à-fait omise dans celui-ci» où elle est remplacée par un traité d'astronomie dont le foad et quelques vers sont pris du Livre de Clergie. L'auteur raconte ailleurs les prodiges opérés par le magicien Virgile * , et dont
' Il ne s'agit pas ici du célèbre poète, mais d*un autre poète Virgile, dont les auteurs du moyen-âge font fréquemment mention, qu'ils font vivre à Rome du temps de quelque empereur, qu'il prétendent enterré non loin de Naples où est le tombeau du poète, qu'ils font philosophe, astronome et magicien, et dont ils citent force prodiges, tels qu'une lampe inextinguible, un pont qui se soutient sans aucun appui, une tête parlante, prononçant des oracles et répondant aux questions qui lui sont adressées, etc. Une princesse s'étant moquée de lui, à l'aide de son art il éteint tous les feux de la ville, et annonce que personne ne pourra en recouvrer autrement qu'en allant allmner une chandelle à l'endroit le plus secret du corps de la princesse. Malgré sa résistance celle-ci est obligée de s'y prêter et de subir 9insi la vengeance de Virgile. V. entre autres. Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliot. nationale, t. V, Paris, an vu, p. 2/]i3.
quelques uns sont tirés du recueil ou roman de DolopaUios, ou de l'ouvrage du treizième siècle intitulé Image du monde. En général, il accommode aux nouvelles circonstances plusieurs des récits du premier ouvrage *.Ce n'est plus, comme dans le premier roman de Renart, une série de méchancetés ou de tours d'adresse qui peuvent faire rire ; ici tout est plutôt sérieux et affligeant, et l'ouvrage est rempli de déclamations et de sermons mêlés seulement de quelques historiettes. Peut-être l'auteur ne met-il ce qu'il veut dire dans la bouche de Renart que pour profiter de la vogue de cette forme et pour accréditer sa production. Il puise ses histoires dans la Rible et les légendes aussi bien que dans les relations d'événements historiques et contemporains , et mêlant tout sans ordre et sans suite, il passe d'une matière à une autre sans plan ni transition. Sans cesse aussi il fait citer pêle-mêle à Renart les écrivains de l'antiquité , tels que Cicéron, Salomon, David, etc. ; il le fait prêcher sur la confession , sur l'enfer, sur plusieurs points de la religion, sans qu'il paraisse se douter de l'inconvenance et du ridicule de cet étrange alliage. Il s'ensuit que quelque importantes et curieuses
* Gfr. Robert, Fables, etc., 1. 1, p. CXLVIIet suiv.
REIfART^ 493
que soient ces longues continuations et contrefaçons où le nom de Renart figure en première ligne, ces ouvrages et leur auteur n'ont rien de commun avec les auteurs du premier Roman de Renart ni avec les fabulistes proprement dits.
En tête du manuscrit (Lancelot, 4) de cette seconde version de Renart le Contrefait , il se trouve une table du contenu, d'une écriture moderne. Quelque imparfaite et peu satisfaisante que soit cette table, après l'avoir vérifiée sur le manuscrit, je vais pourtant la transcrire textuellement ici pour qu'elle contribue tant soit peu à donner une idée de la marche et de la nature des récits de ce poëme :
Folios 1. Il faut savoir garder son secret.
â V. Aventure du vilain qui manque à son seigneur. 5. Fable du chêne et du jonc marin.
5 Y. Histoire des Flamands révoltés.
6 V. — d'Enguerrand, de Pierre Rémi, de Jourdan de
Lileetde Coradin.
7 — d'Hécube, d'Hélène et de Sisigambis.
7 V. Renart retourne chez lui, et manque de tout; reproches de sa femme.