SUR RENART-LE-NOUVEL
L Caractère des acteurs. Dans le poëme du Nouveau Renart, il y a, quant au caractère des acteurs, quelque chose de suivi, d'assez bien soutenu, et qui poite à supposer chez l'auteur une intention réfléchie, un accord consciencieux entre la conception fondamentale du poëme et Texécution des pailies, le naturel et le ^Ale des acteurs.
Le Roi et son adversaire principal, par leur (entourage, par leur conduite, par leur manière
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d'agir ei de penser , répondent assez complètement à leurs noms de Noble et de Renart. Noble est bien ici la même individualité que nous avons trouvée dans tous les poëmes de ce cycle : partout c'est un persoimage illustre et vénérable , grave et réfléchi ; ici conmie ailleurs, il est constamment juste,honnéte et indulgent, mais du reste assez irrésolu et dépourvu de fermeté, éclatant à tout propos en belles promesses ou en menaces terribles, et les oubliant bientôt, faisant l'important, se laissant persuader et apaiser, ou bien même atti*aper à l'amorce de ses conseillers, de ses flatteurs ou de ses adversaires , et finissant toujours par se contenter de l'apparence , et se complaire au semblant d'hommages et d'honneurs qu'on lui rend. Bien que Noble pèche et se pervertit, je n'ai pas hésité à l'appeler honnête^ car en eflet lorsqu'il veut se laisser aller à sou amour adultère pour Harouge, il est d'une candeur, d'une timidité, d'une m'aiserie,'qui prouvent au fond son ingénuité, et qui lui font aisément pardonner sa faute, que d'ailleurs il regrette amèrement, et dont il demande sincèrement pardon; et lorsqu'il se laisse séduire par les flagorneries de l'infernal Renart, et qu'il s'abandonne à la jouissance du luxe et à l'attrait éblouissant du pernicieux navire de Renart, c'est presque a son
insu, et entouré, obsédé par tous les vices et tous les genres de corruption , il ignore, pour ainsi dire, encore le vice, et demeure presque innocent. — Noble confie constamment sa principale bannière à Tardif le limaçon. Est-ce que ce ne serait pas là le symbole de la sage lenteur qui caractérise presque toujours le principe monarchique, le monarque par naissance et par droit de succession? En effet, ce gonfanonier, type de lenteur et de circonspection , finit toujours par atteindre le but et triompher. — Les animaux qui accompagnent Noble sont d*un naturel doux, honnête : le lièvre, la loutre, le castor. C*est la colombe Dunin qui lui sert de messager. Les léopards .Hardi et Harouge sont francs et droits. Ysengrin est un fidèle et vaillant serviteur; ses avis ne valent rien à la vérité: un jour il fait déserter les troupes du roi , parce qu'il lui a conseillé d'en diminuer la 'solde; mais les mauvais conseils ont été donnés par bêtise et non par méchanceté ni arrière-pensée. L'âne Timer, infiniment sot, mais de bonne foi, appartient au Boi. L'ours blanc Blancart, fort et redoutable, n'est ni adroit ni rusé; embauché d'abord par Renart, fait prisonnier du Roi à la première rencontre, il fait sa soumission ot se réfugie humblement auprès du Roi aussitôt cpio le navire dos vertus, où
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il est retenu et presque oublié, est enlevé par une nue.
De son côté, Renart est la fidèle personnification de la ruse et du mensonge, de la perversité et de la dépravation. C'est le suppôt dé Tenfer^ rallié de Proserpine et de Satan ; c'est le serpent qui infecte tout de sa bave, qui introduit le mal dans le monde et l'y fait triompher. Renart est fort, il a des richesses, des alliés , une armée puissante ; mais c'est pourtant toujours par la fourbe qu'il se guide et qu'il triomphe ; il s'enfuit aussitôt qu'il y a quelque danger à craindre, il se déguise et en impose pour tromper et réussir ; il se donne l'air humble et repentant par calcul, quand il croit s'en tirer par là à meilleur marché et s'insinuer plus avant dans les bonnes grâces de son débonnaire et loyal adversaire et suzerain. Renart ne se contente pas de tramer la perte du Roi , il séduit son épouse et attire son fils dans ses filets de perdition. De même que dans les autres poëmes du renard, Grimbert le blaireau est cousin de Renart et lui demeure fidèle plutôt par alliance de famille que par aucune conformité réelle de façon de penser. Mais le singe avec son fils, animal souple, méchant et difforme, trahit Noble, et se fait commensal de Renart, auprès duquel il est mieux à sa place à
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la vérité. Pour se fortifier, Renart recherche Talliauce de Céraste et de Basile. Le premier est un serpent , par conséquent d'un naturel conforme à celui de Fastucieux Renart; il est fabuleusement riche et puissant, et cède à Renart le château de Passe-Orgueil, c'est-à-dire vraisemblablement le temple d'un orgueil, d'une vanité tellement mondaine et monstrueuse qu'elle surpasse même la vanité infernale dont le lionceau Orgueil est le représentant. Le coq Basile n'est guère autre que le fameux Basilic% espèce de lézard , animal fabuleux dont le seul regard assassine , et dont T'ulliauce , par conséquent , est encore un autre compromis avec Ta méchanceté, le meurtre, les puissances infernales.
IL Sujet et idée fondamentale. Dans le premier et principal roman de Renart^ nous avons dû reconnaître un recueil de fables et de contes divers, une réunion et une rédaction de compositions déjà anciennes en partie , et conservées par tradition sans doute autant que par écrit, la plupart du geinre populaire, d'une teinte enjouée, faîtes pour divertir et pour exciter le rire plutôt
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que pour instruire gravemeut , remplies d'une douce ironie plutôt que d'une satire amère» serieuse et didactique. Il en est autrement du roman de Renart le Nouvel; celui-ci appartient à la vérité au cycle des poëmes sur la vaste fiction ancienne et commune des animaux, mais il ne tient qu'accessoirement et pour ainsi dire accidentellement aux fables précédentes, aux contes traditionnels et joyeux sur Ysengrin et Renart, Hersent et Hermeline, etc. Ici les querelles , les jalousies, les railleries entre Ysengrin et Renart^ se continuent et servent de motifs et de ressorts à Faction, mais elles ne forment plus le sujet ou la base principale. Ysengrin, d'ailleurs, nous Tavons fait remarquer, ne joue guère ici qu'un rôle secondaire. La lutte s'engage d'une manière plus directe, plus saillante et plus durable entre Renart et Noble, le roi même, et c'est cette luttelà qu'il faut plutôt considérer conmie le sujet , proprement dit, du Nouveau Renart. Toutefois, au fond de ce sujet, on aperçoit sans peine dans Vauteur l'intention de peindre la lutte^ entre le* bien et le mal en ce monde, l'effet du péché originel, la propagation et le triomphe du mal parmi les hommes. L'auteur paraît poser le lion, le Roi Noble, comme représentant de la bonté et de la loyauté, mais en même temps de la bon-
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homie débonnaire et crédule qui se laisse facilement mener, et qui, par une tolérance trop indulgente envers le mal et la mauvaise foi, perd toute estime et tout respect, et finit par se trouver malgré lui et presque à son insu dominé par le mal et vaincu par les méchants et les vices qui usurpent sa place et son autorité. Renart, au contraire , parait être là comme le principe du mal, le vice personnifié, Tesprit mondain, l'impiété remportant de plus en plus sur lawoyance, sur la vertu, sur tout le genre humain, et régnant enfin dans ce monde de perdition. Sans doute Tauteur, en peignant le triomphe successif de la scélératesse, ne s'est point proposé de retracer une image abstraite du mal en lui-même ; il a eu clairement l'idée dé faire un tableau concret de la perversité de la 'société humaine, telle que celle-ci s'est offerte à lui du temps où il a vécu et dans les pays qui lui ont été connus, et il a eu nettement l'idée de signaler en particuUer la dépravation du clergé soi-disant chrétien^ de toute la hiérarchie catholique depuis le pape même jusqu'au dernier prêtre desservant ou moine mendiant. En conséquence, sous le rapport du sujet et de la conception fondamentale , le Nouveau Renart est une œuvre originale et indépendante, en droit de prendre rang parmi les vastes fictions
narratives des grands poèmes didactiques du moyen-âge, particulièrement du trmième et du quatorzième siècle. Les teintes du tableau de la démoralisation sociale sont aussi sombres et aussi tranchantes» la satire est aussi mordante, Tattaque est missî vive, les paroles sont aussi franches, la conclusion est aussi affligeante que dans les plus yirulents sirventes des troubadours du treizième siècle ou dans les sottes chansons des trouvères. La hardiesse de l'attaque et la liberté de la parole fournissent un témoignage de plus de la dégénération grossière et scandaleuse d'une grande partie de la société , et du mépris où étaient tombés If Église et le clergé au trekième siècle 9 et eu même temps une preuve en faveur du courage, de l'indignation et de la franchise des hommes de lettres d'alors, de la sévérité de la critique, de l'indépendance hardie de la littérature.
â* jfllusUmsMsioriqttes. La trempe, le ton et la marche du récit sont de nature à fafa^ naître i&voiontairenîent chez le lecteur du Nouvem Renart l'idée d'une aUusioiir suivie à des évébements historiques soit contemporain» du poète, soit antérieurs. Sdr ce chapitre, toutefois, ni sou^
venirs» ni combinaisons, ni recherches ne m'ont conduit à rien. D'autres sauront peut^tre mieux faire et parviendront sans doute à trouver une clef à l'énigme. Quant à moi, aujourd'hui, je suis réduit à regarder le poëme comme une pure fiction narrative, allégorique et didactique. Dans la première partie surtout, la plus décidément narrative, il n'est absolument fait allusion à aucune personne ni à aucun événement. Dans tout le poème, il n'est alludé distinctement à aucun personnage contemporain ni antérieur. Ce jqu'il y a, surtout dans la dernière moitié du poëme, c'est une allusion générale et universelle aux hommes du treizième siècle^ et une allusion directe et ouverte à tout le clergé régulier et séculier, mais sans désignation particulière ni positive d'aucun individu. Enfin, les trois dernières branches seulement contiennent des allusions franches et nullement déguisées aux affaires des Jacobins et des Cordeliers et à leurs contestations, ainsi qu'aux prétentions, aux luttes, aux relations et à l'état des Templiers et des Hospitali^ vers la fin du treizième siècle. On se souviendra que les deux ordres des Jacobins et des Frères Mineurs ou Cordeliers figurent également d'une manière peu avantageuse et peu honorable dans le Courant nement de Renan ^ depuis le vers 1080»
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4. Allégorie. On sait assez que rallégorie est une figure favorite et employée jusqu'à satiété dans la poésie des trouvères. C'est surtout dans les poèmes didactiques et dans les poèmes élégiaques et erotiques qu'elle est d'un usage fréquent et qu'elle se trouve au premier rang. Elle occupe moins de place dans la poésie populaire , vulgaire et divertissante, dans les fabliaux, par exemple; aussi l'allégorie, surtout l'allégorie abstraite, parait plus rarement et avec plus de retenue dans les rapsodies qui composent le premier roman de Renart et qui, pour. la plupart, tiennent au genre de l'apologue proprement dit. Le Couronnement de Renart et Renart le Nouvel s'éloignent davantage de la simplicité de la poésie populaire et participent du caractère des grandes fictions chevaleresques de ces temps ; en conséquence , Tallégorie abstraite se montre déjà ouvertement dans le Couronnement : médisance, envie, orgueil, y figurent comme des individus ; les animaux n'y sont plus tout simplement des acteurs doués de leurs instincts particuliers ; ils y font des personnages plus ou moins distingués de rang et de qualité; et dans Renart le Novel, l'allégorie prédomine d'une manière encore plus caractéristique, et le simple et pur apologue descend d'une façon plus décidée à un rôle épiso-
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dique et inférieur. Ce n'est guère que dans les branches 15, 16, 17,18etl9 que le yéritable apologue règne et que, par mémoire et analogie, le lecteur est ramené vers les récits vulgaires et traditionnels du principal et premier corps d'ouvrage sur le renard, le loup et autres bétes; mais en effet, bien que ces cinq branches soient suffisamment et assez naturellement liées au reste du poème, elles y forment incontestablement une espèce d'épisode, et font tant soit peu disparate au ikiilieu de toutes les autres. Quant au poème de RenarUle-Novel en général , à considérer la trempe particulière de toute la conception, et la manière dont Tauteur fait figurer et agir les bétes qui lui servent d'acteurs, tels que le lion, le lionceau, le renard, le loup, etc., on serait en droit de l'appeler essentiellement et presque entièrement allégorique, et de le qualifier d'all^rie suivie et complète. Toutefois, cette allégorie est de deux espèces, et donne lieu par là à une distinction. L^auteur fait figurer et agir allégoriquement des êtres véritables et concrets, de chair et d'os, tels que toutes les brutes, et cette manière d'allégoriser est fondamentale et distinctive pour la conception et la contexture de l'ouvrage ; elle est continue et indispensable dans toutes les parties, depuis le commencement jusqu'à la fin. De
plus, l'auteur fait apparaître, mouvoir et agir des êtres allégoriques, imaginaires et abstraits, de pures fictions poétiques, tels que les vices et les vertus personnifiés, colère, envie, luxure, tromperie, charité, foi, courtoisie, raison, etc. Parmi les branches où il se livre surtout à Temploi des faciles allégories de cette espèce, ou remarquera aisément la jseptième et la huitième, où il £sdt accueillir le fils du lion dans le palais magnifique du renard; la vingt-troisième et la vingt-quatrième , qui contiennent la description des deux navires de Renart et de Noble , etc. Du reste, le plus souvent, il se contente de sîpialer et de distinguer ces personnages par lé^i^om seul, sans entrer dans aucun détail sur leitr caractère end)lématique, sur leur action ni sur leur influence inunédiate ou individuelle sur les autres acteui*s, ni sw là marche et le développement du sujet. Dans la première partie du poëme, il y a une certaine liberté, un certain agrément et attrait dans la fiction, une certaine douceur dans Tironie, et le poète parait inspiré et à Taise dans sa création. À mesure que l'auteur avance , il semble qu'il tourne davantage au sérieux , et que son travail devienne plus laborieux et plus lourd; il semble s'attacher de plus en plus à présenter un tableau allégorique amèrement satirique, triste et affli-
géant de la corruption qui s'est emparée du monde, des vices qui y régnent, et en particulier de la dépravation du clergé catholique. De même que la pétulance et l'aigreur de cette satire nous placent au treizième siècle, de même la prédilection pour Tallégorie, et Temploi prédominant de cette figure assez monotone et assez fatigante en elle-même à la longue, prouveraient au besoin la date de notre poëme : les productions des premiers siècles du moyen-âge, plus exclusiveinent narratives, plus simples et plus ingénues, plus près du caractère populaire, prêtent moins'à l'allégorie. Le treizième siècle est, si Ton véat , le pivot et le point culminant du moyen-âge en France ; aussi, dès cette époque, la faveur et le goût du public ont été acquis à Tallégorîe qui va régner en despote parfois bien assoupissant dans toutes les fictions de la littérature en France, depuis Guillaume de Lorris, Charles d'Orléans et tant d'autres, jusqu'à Boileau et Voltaire.
5. Unité de conception. Dans le Roman de Renan, série d'apologues assemblés au hasard, il n'y a, nous le savons, d'unité que celle de l'idée d'une fable générale des animaux ; il n'y a
aucun ensemble de forme ni de récit. Le Nouveau Renart est un poëme entier, et forme un corps. Il y a là un seul sujet, uiie seule idée^ la lutte entre le mal et le bien, représentés allégoriquement par le renard et le lion, le vassal et le suzerain, et Tapparence du triomphe pour le suzerain, mais la réalité de la victoii*e pour le vassal. Tout marche depuis le commencement jusqu'à la fin, tout se. développe assez naturellement, tout se tient et se suit, les épisodes mêmes soqt liés à l'action principale et font vraiment partie du tout. Le plus souvent le récit est vif, animé et assez rapide, les différentes aventures se succèdent d'une manière, assez brusque et variée ; les digressions ne sont ni trop nombreuses, ni excessivement longues, et si parfois elles sont assez étendues, l'auteur revient aisément à l'action principale. Sur ces renseignements, on n'hésitera pas à reconnaître dans ce poëme une certaine unité de coniposition, de contexture et de récit ; et de plus, rien ne s'oppose absolument à ce qu'on l'attribue à un seul auteur, à une seule et même contrée, à une seule et même époque. Cet auteur, ce pays et cette date ont été mentionnés plus haut.
Maigre ce qui précède, le poëme, divisé en deux livres, se scinde effectivement en deux
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parties avec des différences telles que Ton ne saurait guère se refuser à y recoimaitre deux conceptions successives et diverses, appartenant très probablement au même auteur et à des époques très rapprochées, rattachées à Paide d'une transition assez simple mais vraisemblablanent ftite après coup. Puisqu'on en est ainsi, on ne prétendra point qu'il y ait unité absolue, unité complète de conception, d'action et de foftne, dans la dernière rigueur du terme, encore que nous n'ayons point balancé à considérer l'ouvrage comme un tout, un ensemble dont les parties sont unies et ressortent sans effortsl'une de l'autre.
Les rubriques placées en tête des branches semblent indiquer que celles-ci se suivent et tiennent les unes aux autres ; toutefois ces rubriques varient dans les différents manusmîts; ellçs ont peut-être été arbitrairement ajoutées par les copistes, et ne doivent pas nous servir pour conclure. Outre la transition et les liaisons que nous avons fait remarquer, il ne faut pat passer sous silence que les différentes parties du poème se trouvent partout réunies, et nulle part isolées; qu'il y a, dans les diverses parties, de l'analogie et de la conformité de langage, d'acteurs et de tetidance, ainsi que dans l'emploi
égal des chansons indiquées et notées suivant un même système.
Voici cependant d'autres observations. Le premier livre, comprenant 2630 vers, en 12 petits chants, paraît former vraiment une seule branche proprement dite, entière et à part, un poëme complet, une véritable unité sans épisodes, où tout se tient, et où Taction marche régulièrement et rapidement vers la catastrophe. Le sujet y est mené à fin : le vassal corrompt et séduit le fils de son suzerain, se venge de son antagoniste, se soulève, combat avec adresse et succès, finit pourtant par se s(nimettre et rentrer en grâce avec éclat et magnificence. Il n'y a, dans ce premier livre, dans cette branche, point d'aventures amoureuses, ce qui est bien à remarquer, point de nouvelles fables sur les rivalités jalouses, les ruses et trahisons ordinaires de Renart et d'Ysengrin ; mais il abonde en cérémonies et exercices de chevalerie, en intrigues et ruses de cour, en méchancetés et félonies de courtisans. L*auteur se moque sans doute des Frères Mineurs en faisant prendre leur habit à Renart (br. 8); mais du reste il paraît ne s'être absolument attaché à aucun fond ni allusion directe ou historique)%ia fiction de cette première
partie est particulièrement hardie et franche, la narration y a de la vivacité et de Tattrait.
Quand on passe au second Uvre, il y a d'autres remarques à faire. Les quatre vers qui» en terminant le premier, préludent au second» ont pu être facilement ajoutés après coup. Un manuscrit porte» ainsi que nous l'avons copié : Cest li secons Livres ^ un autre Li secons Renartf un troisième. Ci commence le Roumans du Petit Renan de Moralité, et ailleurs on trouve, jRenart qui rennans aujourd*huy par tout » variantes qui feraient pencher pour la division en deux poèmes. Le seaond livre» replaçant d'abord la scène au printemps» commence» dans et après le prologue» d'une manière tout indépendante et comnie un poëme à part et tout autre que le précédent; les relations entre l'un et l'autre» et les allusions au premier» éparses*dans le second» suffisent pour les joindre ainsi qu'on l'a fait» mais du reste ces relations et ces allusions sont assez faibles et presque accessoires ; elles ne sont pas beaucoup plus fortes ni plus marquées que les réminiscences des apologues généraux et traditionnels conservés dans le grand Roman de Renart, et les allusions à cçux-ci. En outre» ausi»tôt que l'on aborde le'sac^M^d livre» on se sent place sur un terrain différent ; on a'y trouve dès
le début dans la sphère des amours et des adultères> et devant les désolantes peintures de la corruption du monde et du clergé, et de la part que celui-ci prétend aux affaires politiques et aux intérêts mondains. Cette seconde partie forme d'ailleurs, comme la première, un tout à part ; il y a une action, une intrigue, des épisodes et une péripétie. Le vassal et ministre devient félon, s'enfuit, se défend, se rend redoutable, feint de se soumettre, se réconcilie, et sort de la lutte en triomphateur.
Après avoir ainsi constaté jusqu^à un certain point le défaut d'unité absolue, et l'existence probable de deux poèmes au lieu d'un, il reste à montrer encore que d'autres parties sont égale^ ment des compositions séparées, des interpolations en quelque sorte annexées ensuite seulement au corps de l'ouvrage dans une intention spéciale d'application prosaïque et d'allusion directe et satirique. Les cinq dernières branches ont bien l'air d'avoir été ajoutées successivement, et de n'être pas entrées d'abord, ni même toutes les cinq à la fois, dans la conception primitive du poète ; il semble qu'en premier lieu l'auteur ait ajouté les branches 34 et 35 ; puis la 36« et la 37^, et ensuite la 38® et dernière. Dans la 33* branche, la paix se fait, le dénoue-
ment a lieu^ par conséquent le poëme est tennmé là à la Tigueur , et il n'est pas invraisemblablie que tel ait été d'abord le dessein de l'auteur. Mais à la fin de cette branche , et après que tout a été réglé et achevé» on introduit la dame Ghile, personnage tout nouveau alors et presque absolument le fauteur, le second ou le double de Renart même, mais qui dans le reste du poème seit à le glorifier. Dans tout ce qui précède, la satire et la raillerie n'ont été dirigées cmitre le clergé qu'accidentellement, pour ainsi dire, et d'une manière générale. Les attaques vont être plus directes, plus spéciales et plus amères. La Zà:" branche commence par un sermon armé de bec et de griffes contre le clergé, espèce de prologue pareil à celui du second livre, et semblant indiquer encore une partie nouvelle, une composition postérieure et faite à part. Les 34* et 36* branches ne sont guère qu'une amplification de la fin de la 33^ ; l'auteur y décrit la fôte, le banquet, les témoignages d'amitié et les libéralités par lesquels ou célèbre la réconciliatioa «t la conclusion de la paix générale entre les animaux acteurs du poème; l'action n'y marche plus guère. Rien ne s'oppose à ce que Jacquemars Gielée ne soit auteur de ces deux branches comme du reste. A la fin de la 35^ branche se
termine donc proprement pour la seconde fois la fiction du second livre ou du second poème compris sous le titre commun de Renart4e' Novel. De même que jusqu'ici il n'a été qu'épîsodiquement et accessoirement question des ordres religieux, de leur état, de leurs prétentions et de leurs dissensions, de même dorénavant il ne sera plus question du tout de Noble ni (J'aucutt des autres animaux et personnages précédents, mais uniquement de Renart, de ses deux fils, du clergé et des ordres religieux. Les branches 36 et 37, ne renfermant que 30(^ vers, sont remplies des contestations des Jacobins et des Gordeliers : on y est amené sans transition aucune ni motif avoué. Renart offre à chacun des deux ordres un de ses fils pour les instraire et les guider, et les moines sont également reconnaissants et charmés de mettre à leur tête ces deux rejetons du genre renard. Le sujet princ^l de la 38® branche ne tient guère plus auij: deux branehes précédentes que celles^ ne tiennent au iisste. Renart veut essayer une confession et la vie d'ermite, et s'en dégoûte aussitôt. L'exposition de cette fantaisie est partagée entre la 37« et la 38^ branche à la vérité; mais de là l'auteur en vient brusquement, avec aussi peu de transition et de motif, aux ordres des Templiers et
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des Hospitaliers et au désir qui naît chez eux d'avoir Renart à leur tête. Finalement dame Fortune, autre nouveau personnage allégorique introduit tout à coup» vient, comme un Deiis ex machina, du consentement du pape, élever Renart au haut de i^ roue, le proclamer et couronner roi sans qu'il y soit question de la dynastie de Noble ni d'aucun autre monarque détrôné. De cette façon le lecteur est transporté dans une région toute nouvelle, Fauteur et son poëme se sont successivement écartés du caractère de la première et principale conception, et les dernières branches sont presque en désharmonie avec le vrai poëme , avec la fiction primitive.
6. Idiome. Nous ne prétendons point entreprendre un examen philologique, savant ou complet de l'idiome employé dans le Nouveaa Renart ; mais nous ne quitterons pas non plus ce poëme sans soumettre au lecteur un petit nombre de remarques plus ou moins frappantes ou curieuses sur ce sujet.
Pour celui qui n'est qu'à un certain point familiarisé avec les idiomes et dialectes français du moyen-âge et de nos jours, une lecture cou-
rante du Nouveau Reuart en fait paraître la langue plus simple, plus facilement intelligible, plus près du français que celle du Couronnement de Renart ; elle semble en général , sinon dans les détails, se rapprocher davantage du dialecte de la plupart des branches et apologues du principal Roman de Renart. (A la vérité il ne faut pas passer sous silence que cet avis est conçu d'après la lecture de l'imprimé, et non d'après une lecture scrupuleuse des manuscrits.) Bien que le Couronnement et le Nouveau Renart soient Tun et Tautre de la dernière moitié du treizième siècle, il est probable, selon ce que nous avons exposé plus haut, que celui-ci est de quelques années postérieur à celui-là, et il n'est pas impossible que de là naisse quelque nuance de style. Rien n'empêche d'ailleurs que l'ancienneté et les copistes des divers manus^ crits aient pu influer à cet égard. De plus, dans Renart4e'Novel, l'orthographe et l'observation des formes grammaticales des mots paraissent fréquemment trop correctes, trop régulières et trop modernes pour appartenir à Jacquemars Giclée et à la fin du treizième siècle, et font penser qu'apparemment elles ont été tant soit peu réformées et modernisées par les «opLstes.
Le w, par eiemple, dans wamison pour gami» son, wart pour garde, et le k^ lettres presque étrangères à Talphabet français actuel, sont d'un fréquent usage dans le Nouveau Renart, et attestent l'emploi de quelque dialecte et l'influence de quelque idiome étranger voisin. Le k surtout est fort souvent employé tantôt pour désigner le son de qu, tantôt celui de c, tantôt celui de ch; dans ces sons et ces signes représentants il parait d'ailleurs y avoir beaucoup de confusion ou d'arbitraire : nous voyons ainsi de plus tantôt le ch mis pour un c, tantôt un c pour un eh. Voici quelques exemples pris au hasard parmi un grand nombre d'autres pareils : vers 239 et 240, ki pour qui et pour à qui ; vers 244, k'U pour qu'il; vers 233, k' envoie pour qu'envoyé; vers 532, cloketes^nv clochettes ; vers 2561, kietrre pour chèvre; vers 2565, kerme pour chenue; vers 2631, Aanï^s pour charité ; vers 321, e^m pour qu'on ; vers 234, c'orpour qu'or; vers 463, c/it pour ci ; vers 2587, canchon pour chanson ; vers 293, rice pour riche ; vers 516, cevâl pour cheval; vers 856, cêe/* pour chef; vers 685, treth çant pour tranchant; vers 688, mance pour manche ; vers 276, cauçast pour chausisàt ; yetB 453, c'ai pour que j'ai ; vers 412, c'a pour qu'à ; vers 322, cat pour chat; vers 292, ca$iter pour
chanter; vers 2681, cançon pour chanson; vers 467, cambre pour chambre ; vers 464, cascuns pour chacun; vers 370, cose pour chose, etc.
L'auteur fait un emploi assez constant de la terminaison des mots déclinables en s ou x^ pour faire diistinguer ainsi les sujets du singulier et les régimes du pluriel d'avec les mots employés comme régimes au singulier et comme sujets au pluriel, par exemple, vers 6S1 : Ysengrins encontre Renart et Orguel, Renars Tesgarde...; vers 670, Ysengrin fiert Renart. .. Renars estoit priés del outrer, qu'il ne pooit mais contrester à Ysengrin ne tant ne quant. . • s'Orghius... ne fust ki Ysengrin desroute...; vers 3911, la mors n'espargne nului... sonmes çiertainde le mort; vers 3973,... vont tout coucier, et sitost k'il virent raiier le soleil lendemain» armer se keurent tuit et adouber. Goisent li mort, li navré braient. . . si gent moult bien se deffendent... uns des fins Renart ki en se main tint un fausart... Bien a des gens le Roi vint mors; vers 3990, li lupars s'escrie, assalés, signor baron. Noirons li fouant... contre Noiron; vers 4013, Nobles se regarda* •• tout maneçant le Roi Noblon, etc., etc.
Le vieux français , à ce qu'il parait , fait un usage assez arbitraire des articles. A la vérité, autant
que je sache, rarticle la n'est employé qu^ayec des mots féminins et jamais au masculin ; aussi, dans le Nouveau Renart, nous trouvons constamment la Roïne> la Dame, la Cour, la Biele (belle). Mais les articles le et H sont mis également pour le, la, les, lui. Malgré cela, l'emploi du le avec les mots féminins parait tant soit peu restreint, et Tœil du lecteur ne laisse pas d'être involontairement frappé de rencontrer assez souvent cet article avec . des substantifs décidément féminins d'après le sens, l'étymologie ou l'usage, tels que le feme (femme), le gheline (poule), le singesse, le morl, le pais (paix), le cançon (chanson), le candeille (chandelle), le sale (salle) le ville, le terre, le gent, etc., etc.
Dans les sonunaires, nous avons plusieurs fois fait remarquer l'emploi des jeux de mots auxquels l'auteur semble se complaire et mettre un certain mérite. Ce ne sont là en effet que de vrais jeux, des jeux assez puérils même, qui n'ont rien d'agréable, rien de poétique, rien d'intéressant, même presque rien de curieux niile simplement divertissant pour le lecteur d'aujourd'hui. Seulement cette répétition fréquente de jeux de mots nous foqrnit une preuve du goût du public du treizième siècle, et des exercices ou artifices grammaticaux et prosodiques
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auxquels les poètes et les littérateurs de ces temps aimaient à se livrer. Â cette occasion nous avons mentionné le trouvère Rutebeuf ; pour ajouter encore un exemple à ceux que le treizième siècle fournit en grand nombre, nous pourrons faire souvenir de Guyot de Provins, à l'endroit où il joue sur la syllabe ^, dans sa diatribe sur les fisiciefis ou médecins.
Le Nouveau Renart offre bon nombre de mots presque entièrement étrangers à la langue française d'aujourd'hui, ressemblant d'une manière plus ou moins frappante à des mots ou termes d'origine allemande ou Scandinave, et prouvant par là que l'auteur et son idiome sont voisins des idiomes de Flandre, de Hollande, d'Allemagne et d' Angleterre.Nous en citerons un petit nombre : Faide, guerre, démêlé, hostilité, comme dans le vers 382, en faide orent longhemenl esté, et ailleurs, fait penser à l'allemand Fehde, et au danois Feide, qui ont le même sens. — Isniaus , isnel, isnelement, vif, agile, promptement, vers 466, destriers isniaus et fors, et ailleurs, font penser à l'allemand schnell, au hollandais snelf qui signifient la même chose. — On ne saurait voir, au vers 2511, li auquant espringhent, le verbe espringher, danser, sauter, trépigner, qui n^a point d'analogue dans le français, sans
songer aux mots anglais, allemand, hollandais et danois^ spring, springen^ springe^ sauter* — Sigle, sigler, voile, faire voile, naviguer, par exemple , vers 3932, en anglais sait, en allemand segeln, en danois seïle. — Warlouskeier ^ loucher, au vers 41 16, Orghilleus ki warlouskete un peu dèl oel, rappelle le hollandais waf^ warleUj trouble, tourbillonner; Tallemand lauschen, écouter en cachette ; le danois luske (prononcez lousque) écouter, sans en faire semblant, se conduire en biais, de mauvaise foi, sans franchise ni loyauté. — PFileconme, walecoume^ willeconme, bien-venu, V. 1362, 1372 et ailleurs, est une traduction et réunion simple et claire des mots qui ont le même sens en anglais , en hollandais, en allemand et en danois. — Wihot^wihos ^ cocu , vers 384, 642, Ysengrin li wihot, et aUleurs. Les dictionnaires ne nous éclairent guère sur Tétymologie et le sens de ce mot étrange. Toutefois, en se souvenant que tête se traduit en anglais par hood^ en hollandais par hoofd^ en allemand par haupt (ou /cop/), en danois par hoved^ que vieil en allemand signifie brute, béte, bétail, que geweih signifie bois, ramure du cerf, ne serait-on pas alors porté à ci*oire que wihot signifie proprement tête cornue , tête à ramure, tête de béte (à corne), c'est-à-^ire le symbole
commun du cocuage? — Miauwer, vers 3201, Tibiers.... à miauwer prist si haut c'tfn Toi tout cler ou garding. Ce mot n'est pas très différent du français miauler, à la vérité ; c'est d'ailleurs une onomatopée; néanmoins il semble tenir de plus près à la forme ^anglaise mew , mewing, à l'allemand mauerif miauen, au danois miaue prononcé en* trois syllabes mi-au-e, en donnant à Vu un son analogue à celui d'un v, et en faisant légèrement sonner l'e final, à peu près mi'Orve. — Garding, ailleurs gartj se trouve moins près du français jaaûUn que de l'anglais garden, du hollandais gaard, de l'allemand garten. — ^Nous avons fait remarquer qu'en plusieurs endroits Tauteur a placé exprès quelques mots de flamand, par exemple aux vers 2882, 3366 et suivants. — Aux vers 4823 et suivants, Renart se fait appeler maistre Ginemans, Ginemant, Bien que nous n'osions rien affirmer positivement sur le sens de ce nom, la première partie pourrait bien venir simplement du vieux français gines, fers, li6ns; engin, génie; engigner, tromper, et la dernière syllabe paraît évidemment le mot d'homme , en anglais man , en allemand mann, etc. — Au vers 3058^, l'agneau est appelé Giermete : ceci peut être simplement un diminutif de germe, qui est employé dans le vieux
langage pour jeune bi*ebis ; mais le nom ne laisse pas de faire penser à celui de Metge, donné à la chèvre dans le poëme bas-saxon du renard, ainsi qu*à Mette, nom propre de femme en danois et en d'autres langues,employé habituellement pour désigner et appeler la brebis ou la chèvre. — Taket, Takés, est le nom donné au mâtin dans les vers 3399, 3568 et autres; ce nom est employé de même pour le mâtin au roman de Reinaert en flamand. Il offre sans doute quelque analogie avec le français tâche ; mais il parait en avoir bien davant^e avec l'anglais take et le danois taqe, signifiant l'un et l'autre prendre , saisir. — D'où viemieut, pour la colombe, les noms deTubés et Duuins^ qui lui sontdonnésaux vers 629, 3640 et autres ? Cet oiseau s'appelle en anglais dove^ en danois due (prononcé doué), en allemand taube, et il n'est guère difficile de trouver ici l'analogie, et de passer de l'un de ces noms à l'autre. — Au vers 5988 et ailleurs, nous voyons le castor appelé bievre, CmiUés H bievres. Le mot de bievre n'a guère passé dans le français ; mais il se retrouve partout ailleurs, ainsi : latin ^ber, italien bevero, anglais beavei' (prononcé bivre), allemand ^îéer, danois baever (prononcé bévre).