‹ Les Romans du Renard examinés, analysés et comparésChapitre 81 sur 84 · RENAUT» A · texte numérisé non relu

RENAUT» A

d'autres échantillons du texte et du style de cette seconde version de Renart le Contrefait » il faut , à cet égard , que je me contente de renvoyer aux seuls fragments cités aux pages 460-470,-486,-490 *. Afin de compléter, autant qu'il est en moi, et autant qu'il convient au plan et à rétendue de ce travail-ci, la notion de cette seconde version de Renart le Contrefait, je vais tâcher d'en donner un faible résumé '.

Première partie, Renart devenu vieux et in* firme ^ s'inquiète des approches de la mort et des méfaits de sa vie passée, et sort pour aller demander conseil sur la manière de passer sans risque ses derniers moments. Il l*encontre un paysan, vilain*, accablé de tristesse; pour s'être montré hautain et peu soumis envers son seigneur, ce paysan se voit dépouillé de tout, et réduit à la mendicité, au désespoir. Renart s'exprime ici comme ailleurs et en général très peu favorablement à la noblesse ; il exhorte le vilain à espérer en Dieu, en lui citant les psaumes de

* jW espérer que M. Cbabaille, qui en est si capable, ne tardera pas à en publier d'autres, et de plus complets.

* D'après Robert et Legrand d'Aussy, que j'ai conférés avec le manuscrit.

' Les mots soulignés indiquent la marche du récit, et reft- ▼oient à la table ci-^lessus, page U9Z.

* Voyez les vers du feuillet 3, ci-devant page ^76.

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David, débite sur Tinsubordination, la désobéissance et Torgueil, un long discours où il cite les mauvais auges déchus du ciel, Adam chassé du Paradis, etc., etc., et fait connaître à quel point, de son temps, la dignité de Thomme était méconnue dans le vulgaire, et à quel point la soumission devant les hautes classes était un devoir pour les autres. Afin de servir ultérieurement à l'instruction du paysan, Renart vient à citer la fable du Chêne et du Roseau^ dont il rapporte Tévénement à 1218, lorsqu'à Paris une tempête renversa une église, rompit un pont et fit d'autres ravages encore. Selon Renart, un grand chêne croissant sur le bord- de la Seine fut brisé tandis que le jonc plia et resta debout ; l'arbre tombé dans la rivière, flottant au gré du courant, passa sur le faible jonc, qui se courba encore, mais se releva ensuite sans peine. La fable parait ainsi fort bien motivée, d'une marche excellente, et formant une des meilleures parties de l'ouvrage. En continuation delà fable, Renart fait citer, par la bouche du jonc, les moines Jacobins et les Cordeliers, les Flamands révoltés en 1328 contre Philippe de Valois, Enguerrand, Pierre- Rémi , Jourdain de C Ile (qui n'eussent pas été pendus s'ils avaient eu humi"

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tité au roi)f Mainfroi et Conradin '• Malgré ces avertissements, le vilain persiste dans son projet de se donner la mort^ et Renart lui cite encore les exemples à'Hécube, de sa fille (Polyxènej , de Darius , de Philicambris (Sisigambis) sa mère, de Bosane (Roxane), femme d'Alexandre. Il finit par lui dépeindre Yenfer^ et par rappeler à ce malheureux que ceux qui se donnent la mort sont condamnés à y être précipités. Le paysan se laisse enfin persuader, et renonce à son projet de suicide.

Tel est le contenu de la première partie du poème, queVauteur appelle Histoire de Regnart et du t;i7am, ainsi que nous l'avons déjà annoncé, et dans laquelle on n'a pas de peine à remarquer la conformité générale et particulière avec les portions correspondantes de la première version du poëme, dont nous avons également donné le sommaire.

' Seconde partie. Renart rentré chez lui est assailli par les besoins de toute sa famille. Il^e livre à de tristes réflexions^ passe en revue ises anciens désordres, et accompagne son examen

* La fable telle qu'elle se trouve dans la première yerslon de Renart le Contrefait , et peu différente du récit de la seconde version , est imprimée dans les Fables de La Fontaine , par Bobert, t. I, p. 86.

MO RBNAKT.

de cohacience d'actes de contrition et de pensées dévotes. Les trois personnages dé la Peur, de la Nature et de la Raison paraissent alors successivement devant lui. La Peur Tépou vante sur le jugement qui l'attend dans une autre vie. La Nature ne l'entretient que de plaisirs et d'amusements, et lui conseille entre autres choses le commerce avec les pucelles et les jeunes femmes. La Raison vient à son tour combattre les arguments de la Peur qui tremble toujours sur l'avenir, et les conseils de la Nature qui ne songe qu'à vivre joyeusement sans penser à la mort. Elle finit par inviter Renart à calmer sa conscience en allant se confesser. En effet Renart va trouver un ermite, Frobert le grillon, et le poète s'étend beaucoup sur la confession , et met de longs discours dans la bouche du confesseur et du pénitent. Geluipci s'accuse d'avoir été avocat, usurier, astrologue, charlatan, devin, bordelier, d'avoir hanté les tavernes, passé les nuits au jeu, excité à la débauche beaucoup de moines et de religieuses ^ Interrogé sur ses vols et sur la qualité des personnes qu*il a volées , il se met è rire , et déclare que quant à cet article il ne se sent aucun scrupule. II dit

' Voyez les vers des feuillets 18 et 19, cités à U p«se AS?.

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avrâ* pris sans remords à ceux qui établissent sur le peuple tailles, corvées, formariagei^ main-mortes, dîmes, coutumes, etc., etc., car ces gens, selon lui, n'ont point le droit de garder ce qu'ils ont. Renart prétend ne voler que d^ gens d*église et des gentilshommes. Quant à ceux-ci, il les étranglerait s'il le pouvait, comme étant les ennemis nés des laboureurs, des ouvriers et des autres prud'hommes qu'ils appel* lent vilains et qu'ils font travailler pour s'emparer ensuite des fruits de leurs labeurs; et quant aux membres du clergé, il voudrait les jeter à la mer. Ensuite il qualifie également de voleurs les évéques, les cardinaux, les grands seigneurs et autres, qui emploient son art et qui en profitent si bien qu'ils s'assurent l'impunité ; car il n'y a que les petits fripons de pen« dus , les grands ne le sont pas. Le confesseur déclare n'avoir pas assez d'autorité pour donner l'absolution à Renart, et qu'il faut que celuici aille à Rome la demander au pape. Renart y consent et va entreprendre son pèlerinage^ variante assez différente des récits sur le même sujet dans les autres poèmes de Renart. Renart rencontre l'âné et le mouton, qui entament avec lui une longue conversation et débitent de longues histoires. Entre autres, Renart conte l'aven-

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ture de saint Marcel qui, étant voleur de grand chemin, vit un jour un charretier embourbé, s'avança par charité pour l'aider, fut tué par lui pour prix du service qu'il venait de lui rendre, mais monta tout droit au ciel en récompense de sa conversion et de sa bonne action. Les deux amis demandent à Renart pourquoi, au lieu d'aller mendier sur la route de Rome, il ne prend pas un métier honnête dans lequel, après tout, il pourrait se sauver aussi bien. Renart répond pai* une satire amère des professions d'orfèvre, de drapier, d'épicier, de médecin *, de tavernier, de pelletier, de laboureur, et il expose fort eu détail toutes les friponneries qu'il prétend être en usage pai*mi ceux qui exercent ces professions, et conclut qu'il n'est métier tel que de voler, n'est tel vie com dCembler ; sur quoi il renonce à la dévotion, et revient chez lui pour reprendre ses habitudes.

En chemin Renart rencontre le cor^^auThiesselin, qui le prie d'épargner ses petits ^ ; il découvre en effet le nid ; mais comme il n'y trouve

< C'est en parlant de la médecine, foL 30, qae Renart dit les vera sur la « Gsique » précédenunent cités et répétés dans la table.

' Cette fable se trouve imprimée cbez Robert, t I, p. 3!i8, d'après le manuscrit 7630-/ii, ayec une variante du manuscrit liBncelot A.

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que des oisillons noirs et fort laids à son avis, il les croque, et quand le père survient et se plaint^ il répond que c'est par sa propre faute, parce qu*il l'a trompé sur la beauté des petits. Suit alors l'aventure du puits. Renart y descend étourdiment dans l'un des seaux , et s'en fait retirer en décidant adroitement Ysengrin à se mettre dans l'autre. Ysengrin à son tour échappe en contrefaisant le mort : quelqu'un qui le croit sans vie, le retire du puits afin de l'écorcher, et c'est alors qu'il parvient à s'échapper.

Quand Renart rentre enfin dans son logis, sa femme et ses enfants lui demandent à manger. Pour toute nourriture, il moralise et leur fait de longs sermons, leur parle sur la douceur, sur l'astronomie, sur le respect dû aux parents, sur la bonne éducation, sur l'avantage des heures réglées pour les repas, sur l'inconvénient de reprocher aux autres les défauts qu'on a soi-même, etc., etc. ; il leur cite l'aventure d'Icare, les prodiges de Virgile le magicien S et plusieurs historiettes, entre autres celle de Cabbesse qui allait surprendre une religieuse en faute, et mit par mégarde elle-même les culottes de son propre amant au lieu de son voile ^.

* Voyez d-dessus la note page /i91.

* Anecdote dont La Fontaine a fait son conte du Psautier.

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Troisième partie. Enfin pourtant Renart pour fournir à ses enfants de quoi manger, en choisit Fun, qu'il mène à la chasse avec lui après avoir eu soin de lui donner des instructions sur les précautions à prendre. Mais le jeune étourdi, ne les suivant pas, est étranglé par les chiens» et le père retourne seul chez lui. En traversant un bois Renart aperçoit le cerî Brichemer qui s'ébat avec les biches, et il s'avise de le sermonner ; mais Brichemer, pour s'en venger, lui joue un tour ; et l'ours qu'il rencontre un peu plus loin lui en joue un autre ; de façon que Renart ne se comporte guère que comme un vieil imbécile, triste et niais, quoiqu'il doive présenter ailleurs le type d'un coquin adroit et fin, et que l'auteur ne l'ait guère pris pour son héros que parce qu'il lui reconnaissait plus d'esprit qu'à tous les autres animaux.

Nous renvoyons en général le lecteur au résumé de la première version de Renart le Contrefait, et nous ne croyons pas avoir besoin de rappeler ou d'indiquer ici en détail la conformité de sujets et de récits des premières parties de cette seconde version avec ceux de la seconde, de la troisième et du commencement de la qua^i trième branche de la première version..

RBMAKT. &06

Quatrième partie. L'auteur raconte longuement une rencontre de Renart avec son adver* saire naturel et ordinaire, le coq Chantecler^ qui, après avoir été attrapé d*abord, parvient pourtant à échapper en faisant ouvrir la gueule à Henart pour parler, sujet qui a fourni la matière de plusieurs branches des romans antérieurs sur Renart. Les deux interlocuteurs discourent long-temps ensemble^ se racontent mutuellement force histoires, et citent à l'envi l'un et l'autre Gaton, Sénèque, Cicéron, saint Augustin^ etc., etc. La table nous a donné ci-devant les titres avec les sujets des récits dont ces interlo^ cuteurs régalent les lecteurs depuis le feuillet 60 jusqu'au feuillet 76, La Pativre^e apparaît en-* suite à Renart et se vante surtout devant lui de posséder en propre le mérite de faire connaître les vrais amis; pour le lui prouver elle lui raconte que du temps de Jean de Nanteuil, évéque de Troyes, mort en 1300, il y avait à Épine un curé qui nourrissait chez lui une jeune garce (fille). Malgré des sommations réitérées, le curé ne voulut pas faire cesser le scandale en renvoyant sa mahresse , et finit par renoncer à sa cure plutôt qu'à elle ; mais dès qu'il n'eut plus la cure, et qu'il ne fut plus qu'un pau-*

vre prêtre presque mendiant^ elle Tabandonna pour un autre.

Cinquième partie. Cette partie du poëme, feuillets 80-115 du manuscrit, contient la confession de Benart au milan^ Humbert l'Escoufle, et tout ce que le dialogue entre ces deux personnages renferme d'érudition , de réflexions morales, de satire , d'aventures et de méchancetés. Par suite de quelque aventure, Renart se réfugie sur une meule de foin au milieu d'un pré ; Teau grossit , inonde le pré et entoure la meule ; alors arrive YEsdofle Humbert le prèstre^ Renart va se confesser encore, et une conversation excessivement longue s'engage. Pour étaler son savoir, l'auteur suppose que le pénitent s'accuse des sept péchés capitaux, et chaque aveu est suivi d'un sermon sur le péché dont il s'agit. De plus, l'auteur sème à travers la confession beaucoup de digressions, telles qu'une grande dissertation sur les sept arts, une description de l'enfer, une déclamation contre les ménétriers, des notions sur* la sphère , sur /'influence des planètes et de tous les astres, sur les êtres du globe, des éloges de l^astronomie^ et de longs détails sur cette science, etc. L'auteur indique la distance entre notre globe et le ciel, et prétend connaître l'intérieur de ce paradis

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aussi bien que la distance. Par exemple, voici les idées à l'aide desquelles il veut nous faire concevoir la grandeur du ciel : « Supposons la terre cent mille fois plus considérable qu'elle n'esta supposons-lui cent mille fois plus d'habitants qu'elle n'en a ; supposons enfin qu'aucun de ses enfants ne meure, que chacun puisse engendrer par jour mille enfants, que tous lea^ humains soient des géants, et qu'il n'y en ait point qui ne possède bois, prairies, moulins et vignes , avec un domaine de mille lieues, un grand palais et de bonnes cités comme un roi. Eh bien! si cette terre, avec la multitude immense et toute l'étendue que je lui donne, était transportée dans le firmament, elle y laisserait encore un espace vide capable de contenir des milliers de terres pareilles, tant le lieu est bien ordonné. > Et de là l'auteur conclut : « Que chacun doit bien aimer Dieu et travailler à le servir, lui qui abandonne un tel joyau, et qui nous le donne pour toujours et sans fin. > — Parmi les portraits des sept péchés capitaux, il y en a de frappants de vérité comme aussi d'extravagance. V Orgueil, par exemple, se peint en disant : < Je suis, je sais, j'ai fait, j'ai dit ; tous les autres ont mal fait ou mal parlé. » A l'article luxure, il y a la peinture d'une sorte d'agfe rf'or et de la vie heureuse que

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menaient eu commun les premiers hommes* Mais Luxure» irritée de cet état heureux^ voulut le troubler, anima les uns contre les autres, et y fit succéder un âge de fer : < Elle établit Tordre de la noblesse (gentillesse) qui grève et blesse les autres ordres; elle fit chasser Charité, fit partager la terre, combattre le peuple , et atta*^ quer le faible par le fort ; elle fit dresser des châteaux avec créneaux et fossés, pour y receler ce qu'on volait, et les premiers qui en bâtirent furent les premiers à voler ; elle apprit à ceux-<^i à mépriser le peuple et à ne faire de lui aucun cas. Jusque-là on n'avait point osé monter à cheval; elle conseilla aux nobles de le fah-e, et dès lors ils vécurent des biens d'autrui. Mais en leur donnant la chevalerie, elle leur commanda d'expulser de leurs cœurs conscience et pitié , d'être arrogants envers tous , de haïr la paix, d'aimer ce qui est aux autres : et ils lui obéirent, etc. » Luxure se vante encore d'avoir introduit sur la terre tout ce qui alors grevait le peuple en France : corvées, servage, coutumes, usuriers, avocats , etc. Certes, si tout ceci n'est pas une preuve de goût et de talent chez l'auteur, du moins c'en est une de hardiesse, c'est un exempie de l'aigreur des esprits et de l'amère véhémence de la satire dealers. Afin de prouver que

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c'était la faute du peuple même, et qu'il ne méritait pas mieux, s'il éprouvait l'oppression et le mépris, il cite Taventure suivante : En Tannée 1300, la Dame Doche apprit qu'une femme du peuple , inhumée dans sa terre , avait été enveloppée de quinze aunes de toile ; elle en fut indicée, prétendit qu'une vilaine ne devait pas pourrir si commodément, fit ouvrir la fosse » jeter le cadavre comme une charogne, et employer la toile à des couvertures pour ses chevaux; et malgré ces révoltantes horreurs, les vilains ne remuèrent point, laissèrent agir la dame , et n'en eurent que plus de crainte et plus de soumission. Parmi les traits qui servent à dépeindre Vétat des no^ blés et des bourgeois^ on pourrait citer ce que Tauteur rapporte à l'occasion d'une vieille coutume qui , pour certains délits, astreignait les gentilshommes à payer soixante livres, tandis que dans le même cas un bourgeois ne payait que soixante sous. Les gentilshommes se croyant en. droit d'obtenir un dédommagement, vinrent demander à Louis-le-Hutin que quand il leur arriverait de tuer un bourgeois, ils pussent en être quittes pour leur amende de soixante livres. « J'y ccmsens, répondit le roi , mais à condition que quand un bourgeois aura tué l'un de vous, il ne

lui en coûtera également que son amende de soixante sous. )»

Au nombre des historiettes particulières que l'auteur raconte, concernant sa propre province, il en est deux mentionnées à l'article du péché d'avarice 9 et qui ne sont que des exemples d'une fatalité malheureuse ; celle d'un nommé Hémart, épicier de Provins, qui en courant à cheval fut accroché à un arbre et pendu comme Âbsalon, et celle d'un jeune paysan nommé Brûlez , qui, malgré son innocence, fut fort injustement accusé d'avoir volé deux bœufs qui avaient été confiés à sa garde par deux voleurs, et fut pendu sans façon à un arbre dans son propre champ, par deux écuyers auxquels appartenaient les bœufs. La confession se termine ainsi après maintes historiettes, et Renart finit par recevoir Y absolution; mais aussitôt il saisit le confesseur, remporte dans son logis pour le manger , et jure de n'eu plus sortir jusqu'à ce que le malheur dont il se prétend poursuivi depuis long-temps soit passé. Arrivé à ce point, l'auteur annonce qu'il ne parlera plus de Renart ; toutefois il ajoute à son ouvrage une sixième et dernière partie (feuillets 1 lS-129) qu'il appelle branche^ et où en effet il ne s'agit plus du tout de Renart.

Sixième partie. Cette branche, où Thiebers li

Chaz a principalement la parole» se compose d'un conte assez plaisant et grossièrement satirique d'une tigresse qui se trouve en grande détresse, d'un sermon du chat dont le fond est V histoire de Samson et de Dalila, d'un autre sermon sur la joa^ê^nce, et de la fable du corbeau qui se pare des plumes des autres oiseaux pour paraître avec quelque éclat à la cour de Taigle *. C'est par cette fable que se termine l'ouvrage. Voici le sujet de l'aventure assez curieuse de la tigresse : « Le chat s'en retournait à son ermitage, lorsque tout à coup, au détour d'une route, il se trouve devant une tigresse. Il en est trop près pour essayer de fuir ; mais la bête le rassure par la douceur de ses paroles : décharnée, morne et atteinte d'une cruelle maladie , elle ne peut obtenir sa guérison que d'une nourriture appropriée à son mal. Depuis long-temps elle la cherche en vain : il lui faudrait manger une femme bonne^ douce, fidèle et qui surtout, « notez ces deux points-ci, » n'eût jamais désobéi à son mari, et qui ne Teût jamais contrarié :

Se je trouvoye femme féaulx Qui fust vers son mary loiaolx,

< Robert rapporte cette fable, 1. 1, p. 249, d'après le manuscrit 6985-8, Ijancelot-4, folio 129, ainsi q[ue les versions de Marie de France, d*Ysopet V et dTsopet If.

512 REMAAT.

Amast de cœur et obéist Et du tout son voloir féist.

Très volentiers j'en mangeroie.

Elle prie le chat de la conduire aux lieux où elle pourra rencontrer une proie aussi rare. Thibert la conduit au marché au lin où un grand nombre de femmes sont rassemblées. En arrivant, Femmes de bien, s*écrie-t-il à haute voix, bonnes femmes dont le caractère est toujours égal, et dont l'amour, la fidélité et l'obéissance sont les premières vertus, sauvez-vous, fuyez bien vite ; voilà la béte qui va vous dévorer :

Gardés, femmes, fniez, fuiez!

Fuiez, vecy Ja maie beste

Qui aulx bonnes femmes fait feste.

Saciez icelle mengera

Qui le gré son mary fera.

Qui en pacience demeure

Et qui bien le sert à toute heure,

Et qui lui porte loiaulté,

Et de cœur fait sa volenté, etc.

Aucune de celles qui l'écoutent ne bouge : toutes annoncent même les motifs de leur confiance et Tefironterie de leurs amours adultères. Eh bien ! dit la tigresse, si je pouvais seulement trouver un journalier qui eût toujours employé son temps comme 8*il avait toujours travaillé pour son propre compte, ou quelque soldat

qui n'eût jamais rien pris dans les pays qu'il a traversés, ou quelque marchand qui n'eût jamais invoqué faussement sa conscience , ou bien un orfèvre qui jamais n'aurait ajouté de l'alliage à l'or de ses bijoux, ou bien un avocat qui ne plaidât que pour la justice et la vérité, un moine sans envie, sans avarice et sans luxure, un prélat à qui son état suffise, un prédicateur qui pratique ce qu'il prêche, un gentilhomme sans orgueil, un usurier sensible, un sergent compatissant, un seigneur qui ne rançonne point ses vassaux, un juge rendant justice sans avoir rien accepté, une fille publique qui ne prenne point, un prêtre qui ne tende point la main : Thibert , voilà , je pense, de quoi choisir, et je serai bien malheur reuse si dans tout cela tu ne trouves point pâture pour moi. Je vais chercher, répond Thibert ; mais je crains bien, je vous l'avoue, de revenir sans avoir rien rencontré. La tigresse a beau accumuler les moyens de se procurer une prompte guérison, toutes ses recherches sont inutiles. Désespérée, elle va se coucher au bord d'un chemin très fréquenté , attendant avec patience que quelque homme ou femme de bien vienne, qui, par sa mort, puisse lui rendre la santé t La nouvelle s'en répand, et l'effroi s'empiare des gens de toutes les professions : on ne

614 BENART.

sait quel chemin il faudra éviter. Par précaution, dès lors, le journalier se garde bien de gagner loyalement son salaire, le marchand de ne plus surfaire lorsqu'il atteste sa conscience ; le soldat se livre à la maraude, l'orfèvre diminue Taloi de ses bijoux, et pour n'avoir rien à craindre de ce monstre effroyable, les femmes enfin font parfois enrager leurs maris. La tigresse reste donc toujours là, et les hommes demeurent également p ervers.

Nous voici au bout de notre revue des nombreux et volumineux romans du renard, qui forment, par le fond et la contexture, une vaste comédie humanitaire plutôt qu'un tableau d'histoire naturelle des hôtes , et où souvent les ani-* maux figurent nominalement comme acteurs et représentants plutôt que comme véritables héros de la fiction. Il serait facile d'ajouter une série de réflexions analytiques, critiques et comparatives sur les diverses compositions que nous venons de faire passer sous les yeux du lecteur, et une telle entreprise trouverait même son motif dans le plan et le but du présent ouvrage. Nous croyons néanmoins devoir nous en abstenir de peur de fatiguer la curiosité du lecteur, et de

renart» 115

nous rendre coupable de longueurs, de répétitions et d'explications superflues. Aussi bien le lecteur attentif ne manquera pas de faire luimême les réflexions, de tirer les conclusions et d'établir les comparaisons auxquelles prêtent les grands et nombreux poèmes du renard dont nous venons de faire l'analyse ; et de plus, une grande partie de ce qui aurait pu trouver sa place ici a été indiqué et exposé en passant et dans les observations dont nous avons fait accompagner les sommaires et résumés des principaux poëmes offerts à Tattentien des lecteurs *.

* Pendant un séjour à Paris , trop court pour me permettre d'entreprendre tout ce que Ton pourrait désirer sur le présent sujet, je n'ai été à même que d'examiner et de conférer rapidement les manuscrits. Aujourd'hui, travaillant loin de Paris, loin des manuscrits et des autres sources originales, malheureusement je me trouve hors d'état de fournir tous les extraits, tous les renseignements curieux que je voudrais, et de présenter toutes les observations et toutes les comparaisons auxquelles ces compositions remarquables et caractéristiques du moyen-âge prêtent si abondamment.

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