SUR L'A S PH ALT K
L’huissier se tourna vers ses acolytes les yeux baignés de larmes.
— Ce sont les huit mille francs de l’oncle Vincent ! murmura-t-il d’une voix entrecoupée par les sanglots.
— Ce sont les huit mille françs de l’oncle Vincent! répéta le chœur des officiers de justice d’un ton lugubre.
Et tous se retirèrent avec le respect qu’on porte aux grandes douleurs.
La venue d’avril a ramené la joie chez les amateurs. Les héros dont je parle sont quatorze peintres qui regagnaient une nuit leurs ateliers après une forte partie de lansquenet chez un confrère de Montmartre. L’un d’eux s’empara d'une lanterne municipale qui prévenait les passants d’une solution de continuité sur la voie publique, et tirant de sa poche une boite de couleurs, il profita de la clarté d’un réverbère pour peindre sur la paroi vitreuse du luminaire un caducée surmonté de ces mots : sonnette de nuit du puau-
ItlACIEN.
Ensuite, il accrocha son chef-d’œuvre au-dessus de la sonnette d’un immeuble de la rue de Laval, et mettant du désordre dans les mèches de sa longue crinière, entrebâillant sa chemise et bossuant son chapeau, il commença un carillon insensé.
— A quel étage demeure le pharmacien? s’écria-t-il en tombant comme une bombe dans la loge du concierge endormi.
— Nous n’avons pas de pharmacien ici, grogna une voix diamétralement opposée à celle de la Patti.
— C’est singulier, continua l’artiste en se retirant.
Trois minutes après, un second rapin mettait la sonnette en branle, et demandait au portier, à peine rendormi, si le pharmacien demeurait bien haut?
Un grognement plus accentué accueillit sa question
Lorsque le quatorzième compagnon fit irruption dans la loge, le pipelet commença, comme on dit, à la trouver mauvaise. Il se leva furieux et résolut d’aller se plaindre au poste voisin; mais, arrivée sur le seuil de la maison confiée à sa garde, la victime de nos joyeux drilles ressentit un tel malaise qu’elle s’affaissa sur une borne en appelant à grands cris sa moitié qui était restée dans la couche conjugale.
L’epouse, bouleversée par les plaintes de son mari, accourut dans un costume de fantaisie, et, dans le trouble où la jetaient les plaintes de son Alcindor, elle ferma sur elle l’huis de leur domicile.
— Vite de la fleur d’oranger, soupira le malheureux.
— 11 n’cn reste plus dans la bouteille.
— Cours chez un pharmacien.
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A ce moment, la portière perdit totalement la tête et, voyant la lanterne avec son inscription, elle ne remarqua point qu’elle décorait l’entrée de sa propre demeure. Elle se mit à carillonner à tour de bras, et comme on était naturellement fort long à lui ouvrir, elle rugissait des imprécations à l’adresse des concierges.
Au bout d’un quart d’heure, un homme court vêtu ouvrit une fenêtre de l’entresol. C’était le propriétaire.
— Êtes-vous le pharmacien? hurla madame pipelet... mon mari se meurt... deux sous de fleur d’oranger et ma vie est à vous.
Le propriétaire, surpris de s’entendre traiter en herboriste par ses propres employés, se grattait le nez, quand tout à coup il se frappa le front.
— Mes concierges sont devenus fous! fit-il avec terreur, et il se mita crier à la garde de toute la force de ses poumons.
Des sergens de ville qui passaient par là emmenèrent le couple au poste, et dans une encoignure voisine on entendait quatorze éclats de rire
Vous supposez de quelles bouches ils partaient.
Quand vient l’été, le siroco — successeur de la bise — pousse au bois les véhicules des dames légères,
et, comme par le passé, les filles de Laïs s’exercent à guider elles-mêmes les pas de leurs attelages. Toutes n’ont pas la main habile : mademoiselle Z..., désireuse « de mener un char dans la carrière, » avait persuadé au plus naïf de ses admirateurs que la plus noble conquête de la femme est celle du cheval, et qu’il devait lui offrir une fiére cavale agitant avec grâce les rosettes de son front.
Après avoir couru toutes les écuries de Paris, l’amoureux se décida pour une jument des pompes funèbres dont la tête avait des mouvements conformes au programme de sa bien-aimée, et le lendemain mademoiselle Z... montait l’avenue des Champs-Elysées dans une petite cage d’osier.
Mais, quand on ne sait pas se conduire soi-même — a dit le philosophe Ben-Toqué — on ne sait pas conduire les autres. Et pour corroborer sans doute l’adage du penseur, la dame accrocha un omnibus à la hauteur du rond-point.
Cet incident causa l’agglomération de vingt badauds, et un agent de police accouru sur le lieu du sinistre se mit en devoir de verbaliser.
La délinquante, légèrement contusionnée, trouvait surprenant qu’il lui laliûl, pour ce fait, révéler le nom et le numéro de la rue qu’elle habite.
— Nefaitespas lantdefaçouset donnez votre adresse, fit le sergent de ville — ça vous arrive assez souvent !
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La riposte était d’autant plus dure que les courtisanes n’étaient pas en liesse en ce moment. La quarantaine qui, pour cause de typhus, menaçait les navires russes, leur donnait des transes incessantes. Jamais les boyards ne furent plus impatiemment attendus dansnos murs, et du haut du mont Breda quarante cocottes en mal d’échéances contemplaient l’horizon poudreux. Elles ne voyaient rien venir, hélas! sinon des règlements de la place Dauphine. Pour elles, plus de promenades hygiéniques le long des boulevards, plus de rêveries sur les chaises de l’usine Tronchon, et si elles veulent se désaltérer à la table d’un café, il leur est enjoint d’être flanquées d’un cavalier responsable.
En ceci, nos édiles agissent sagement... Mais je me demande pourquoi les philanthropes — qui ont pour mission de contrebalancer les rigueurs des gouvernements envers les classes déshéritées — ne fonderaient pas une institution où la drôlesse qui n’a pas dîné trouverait une nourriture saine et abondante. Qui sait? de l’estomac la reconnaissance passe au cœur, et quelques bons conseils servis en manière de dessert ramèneraient peut-être au bercail les brebis égarées d’hier, ün les retiendrait dans ce lieu de refuge, où elles continueraient dans les travaux à l’aiguille uue existence commencée dans ies loisirs coupables. Plus tard on les unirait à des journaliers humanitaires, de
telle sorte qu’elles trouveraient au terme d’une douce vieillesse, une mort qui servirait de pâture à l’éloquence tumulaire d’un baron Taylor quelconque.
Avant de livrer mon idée aux méditations des socialistes, je crois devoir leur dire que la réalisation de mon projet tomberait juste, vu que ces demoiselles ont perdu une de leurs ressources. Le Château-des- Fleurs a été désigné à la pioclie des administrés de M. Haussmann. Avant un an, le dernier asile de la Tulipe orageuse sera square, rue ou carrefour. Les spéculateurs s’arrachent les lambeaux de ce terrain, battu jadis par la botte frénétique des coiffeurs et les escarpins cambrés des griseltes. Le grand Chicard s’est, dit-on, porté acquéreur de la partie réservée autrefois à ses délirantes contorsions, avec l’intention d’y élever un hôtel dont la façade sera illustrée des bustes de Vestris et de Camargo. Cette nouvelle, où l’agence Havas n’a rien avoir, ne surprendra personne, qnand on saura que l’esprit du fameux convulsionnaire tripotait le jour à la Bourse, alors que ses tibias tricotaient le soir à Mabille.
Une opération hardie sur les petites voitures mit un million dans les poches de son gilet abricot... Chose étonnante ! Chicard n’est décoré d’aucun ordre étranger. Nous marchons journellement sur des pianistes qui font avec les bras ce que Chicard 'faisait avec les jambes, et le revers gauche de leur habit ressemble
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à un dahlia multicolore. Le talent du cancaniste est peut-être à la veille de sa récompense, car la reine Pomare — une majesté fort amie de la danse — vient de créer l’ordre du Buffle noir : tout individu appelé à cette distinction reçoit, non pas un peigne à moustache extrait des cornes de la bête, mais la bête ellemême ; et s’il veut afficher les marques de ses capacités, il doit traîner à sa suite la preuve quadrupède de son mérite. Considérée froidement, cette décoration est éminemment gênante.
Allez donc à un bai officiel avec un buffle à votre boutonnière... Pour peu que l’animal soit rétif, je voudrais vous y voir ! Au point de vue scénique la chose me semble également hérissée d’inconvénients. Les vaudevilles du pays — plagiaires de M. Scribe — ne pourront jamais faire pleurer un orphelin sur les insignes de son papa. Voyez-vous d’ici un adulte larmoyant sur le buffle de son père ?
J’ai à m’inclinerdevantlaprochaine exhibition d’exilés polonais qu’on nous promet au Théâtre - lyrique... daus les chœurs d’une œuvre-Lyrique. Ce n’est pas à un opéra nouveau du prince Poniatowaki que nous devons ce poignant spectacle. Sur le point de remonter le Macbeth de Verdi, M. Carvalho s’est de-
mandé à quels gosiers il confierait le chœur des proscrits du acte, et, dans son désir que les mélodies du maestro fussent exécutées avec sentiment, il n’a rien trouvé de mieux que d’engager les infortunées riverains delà Vistule déposés au bord de la Seine par les Sylla moscovites. Dans leur joie, les victimes de Mourawief exécutent des mazurkas insensées et négligent leurs professions, qui consistent généralement à accorder des pianos ou à donner des leçons de danse.
Que M. Carvalho y prenne garde ! Son innovation émane d’un esprit libéral ; c’est vrai ; mais il va se mettre à dos la rédaction de l ’ Invalide russe , — une feuille qui manie le knout littéraire de la belle façon!
Cette protestation du mari de madame Miolan contre les arrêts des autocrates le juchera peut-être sur les bancs de l’opposition, où il doublera M. Jules Favre dans la discussion des amendements et la révision de la procédure criminelle. J’irai même plus loin en écrivant que je saluerais de grand cœur l’entrée de M. Carvalho dans l’enceinte législative. Les auteurs et les artistes dramatiques manquent de représentants qui défendent leurs intérêts à la barre parlementaire... Le directeur du Théâtre-Lyrique est-il orateur? Tout est là!
Je sais qu’il a jadis donné des leçons de solfège et
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joué les troisièmes basses à l’Opéra-Comique ; mais ces aptitudes n’ont rien de commun avec l’éloquence de la tribune. Je conseille donc à mon candidat (s’il triomphait aux élections prochaines) de chanter ses discours sur des airs de son répertoire. Cela égayera les séances de la Chambre et maintiendra l’harmonie au sein de l’assemblée. Voilà comment sera dignement couronnée la démarche du Belge Gevaërt en train d’obtenir de ses compatriotes l’augmentation des droits d’auteur français. Depuis un siècle, la Belgique et la Hollande riaient gratis à l’audition de nos chefs» d’œuvre, lorsqu’en 1845 on imagina de prélever une dîme légère sur cette gaieté septentrionale.
Je suis étonné que les indigènes de la montagne aux herbes n’aient pas eu l’idée de suspendre leurs éclats de rire pour songer au Fransquuiuu besoigneux, attablé devant une main de papier dans sa froide mansarde, il me semble que le bon roi Léopold se soucie moins de Lambert Thiboust que notre Empereur de Léopold Stapleaux! Grâce à la démarche de M. Gevaërl nos compositeurs toucheront dix pour cent sur les recettes, et, tout en faisant son domino avec Delacour, Siraudin gagnera sa vie. Gloire à M. de Saint- Georges, l’initiateur de cette réforme!... puisse-t-il vivre longuement à l'abri de la décrépitude et du ramollissement! Que le ciel lui vienne en aide dans l’accomplissement de son drame de Jules César ! et bien
que celle œuvre doive êlre représentée à Saint Pélersbourg ( sans exilés polonais ), nous lui souhaitons un succès parisien.
La manie des mémoires du côlé cotillon a succédé à la mode des conférences du côté des culottes. Le cordon bleu le moins lettré quitte son pot-au-feu pour griffonner ses aventures avec le cocher d’en face, et les femelles de MM. les concierges ne sont pas à l’abri de ces démangeaisons de confidences.
Témoin la gardienne d’un immeuble qui tenait continuellemement en main un carnet où chaque locataire avait sa page. Rentrait-il après minuit ? recevait-il une visite ? allait-il au bain? changeait-il de faux-coi ? Madame Cerbère aux aguets notait ses actes, surveillait ses allures et décachetait ses lettres. Si le monsieur du second lui faisait porter un pli à la boîte voisine, elle murmurait que pour étudier une homme il faut le lire, et après ce doux hommage à l’aphorisme de M. de Buffon, elle violait la colle de l’enveloppe avec l’adresse d’un employé au cabinet noir.
Mais un jour — jour heureux! — le bas bleu oublia son not's book sur le comptoir d’une fruitière qui, voyant le nom de madame V..., sa pratique, au folio 24, le lui porta immédiatement. Madame..., pâle
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comme la mort, arrachait du livre le chapitre qui lui était consacré et se disposait à le livrer aux flammes quand son mari, employé au ministère de l’intérieur, entra. En la voyant serrer furtivement un papier dans son sein, le bureaucrate fronça le sourcil et eut l’audace d’arracher à leur retraite les feuillets qu’on dérobait à ses regards. Voici — à l’orthographe près — ce qu’il y lut ;
« Madame V..., bourgeoise, 10 fr. d’étrennes. Pas de courses. Fait son marché et ppe son veau après que le boucher est parti. — Du reste, assez bonne personne. — Pas d’enfants (il faut espérer que Dieu bénira ses efforts). — Reçoit tous les jours à onze heures, après le départ de M. V... pour le ministère, un grand brun qui s’appelle Octave. — Je comprends sa toquade pour cet homme-là. — Il a toujours des gants, touche du piano et porte des pantalons collants... Moi aussi j’ai aiméket ti*mpé mon mari, — pour l’heure aux Invalidé^. Qeàt fau*e. Il se souciait de moi comme d’une guigne, et sa seule maîtresse à lui c’était l’Empereur... Madame V... est celle (sic) du grand brun qui me donne cent sous par mois pour me taire et donner les lettres à madame en cachette du benêt. — Je ne lui vole pas son argent, car je suis très-adroite »
L’espace nous manque pour transcrire en son entier
ce paragraphe naïf qui se termine par de graves con- y sidérations sur l’adultère en 1855. «
Grâce à cet incident, qui eut pour effet une séparation de corps, le livre de madame du cordon ne paraîtra pas, et dussé-je m’attirer les rancunes des libraires, qui trouvent leur compte au débit de ces inepties, je bénis le hasard qui nous en débarrasse.