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ces aux bébés qui ne sont pas sages et refusent de se laisser débarbouiller.
La prochaine exposition universelle a mis également en émoi les ateliers de nos grands fabricants. Chacun rêve à la médaille. Bertin, facteur de pianos au passage Choiseul, a réalisé le problème du clavecin enserré dans une boite perpendiculaire, et m’a invité à venir juger des résultats de ses travaux. Outre le plaisir que j’ai eu à entendre les sons mélodieux du nouvel instrument, j’ai recueilli de la bouche du créateur une anecdote dont je vous offre la primeur. Bertin a deux industries. Il est facteur de pianos et éditeur de musique. Il a installé une petite boutique sous le péristyle des Bouffes où il vend les productions des maestri, et il a installé un de ses produits dans un coin de son établissement. Ensuite, il a fait venir un pianiste polonais et l’a prié de toucher du piano pour attirer vers son étalage les passants fuyant la pluie du dehors ou vaquant à leurs affaires. Si les Polonais sont incapables de reconquérir leur indépendance, ils excellent à captiver par leurs aptitudes musicales les oreilles d’un auditoire. Aussi, dès ce premier concert improvisé, la foule était grande dans le passage, la circulation était devenue
SU K L’ASPHALTh’.
difficile, et Pasdeloup , que le hasard avait conduit sur les lieux, commençait à craindre pour son entreprise. Bertin reçut tout à coup l’ordre de rentrer son piano et son Polonais. Intrigué, il voulut savoir d’où lui venait cette niche méchante, et il apprit... qua la marchande d’oranges, sa voisine, avait provoqué par une plainte l’arrêt de la préfecture de police. En vérité, il y avait là un mystère intéressant à éclaircir... j’ai été aux iuformations , et j’ai appris que l'industrielle avait jadis été séduite par un pianiste et que depuis cette époque elle a le piano en horreur !
Mlle Schlosser, de l’Opéra , est morte cette année de la poitrine, à l’âge de 27 ans... Ceux qui dansent n’ont pas toujours une destinée heureuse. Mlle Schlosser était aussi célèbre par sa beauté que par son talent, et sa maladie l’avait éloignée de l’Académie impériale de musique depuis trois ans. La ballerine avait des qualités d’esprit et de cœur qui la feront regretter de tous ceux qui l’ont connue. Elle s’était retirée à la campagne, où elle recevait de temps à autre quelques, amis, et sa famille comptait sur son séjour aux champs pour la remettre. Je tiens d’Antoine Gandon (un autre mort qui l’allait souvent visiter), qu’elle faisait les honneurs de sa maison avec une grâce parfaite, et il
me citait, peu de temps avant qu’il n’allât lui-même « au séjour des âmes, » un mot de la pauvre défunte.
Us se promenaient dans la campagne, devisant de tout et de rien, quand ils vinrent à passer devant le champ de repos de la localité.
Ils entrent et sont frappés du petit nombre des pierres tumulaires.
— Mon bonhomme, dit la danseuse, au fossoyeur qui échenillait les rosiers d’une tombe voisine, — on ne meurt donc pas ici ?
— Guère ! ma petite dame , repartit le pauvre diable en se découvrant.
— Voilà un cimetière qui ne fait pas ses frais! murmura Mlle Schlosser devenue songeuse.
Depuis l’émission du décret qui autorise le cordonnier du coin à convertir son arrière-boutique en salle de spectacle, le nombre des entreprises dramatiques est devenu plus incalculable que la quantité des étoiles célestes ; et il est triste de constater que, jusqu’ici, l’art et les mœurs n’y ont pas gagné grand’chose.
Le seul résultat qu'on puisse mentionner se formule par un peu de désordre et par beaucoup do faillites; et c’est le cas de dire avec S. M. l’Empereur :
SUR L’ASPHALTE
— Il est des libertés dont on ne sait pas user.
Ce désarroi provient sans doute de l’inhabileté des hommes à manier des outils qu’on leur a retirés des mains et dont ils ont oublié l’usage.
Tout en se familiarisant avec leurs nouvelles franchises, les directeurs s’efforcent d’attirer la foule par des affiches grosses de belles promesses. Ils invitent les célébrités de la scène à entrer dans leurs tartanes et font papilloter sous leurs yeux cupides des liasses de billets de banque. C’est ainsi que ces jours passés, le cordon de sonnette de mademoiselle Thérésa se rompait sous les efforts alternatifs de deux impresarii.
La fameuse débitante de pastorales dormait du sommeil des justes et rêvait queM. Renan, — fraîchement débarqué des rives asiatiques, — lui demandait de publier sa biographie pour faire pendant à celle du Sauveur des hommes.
Brusquement réveillée par son secrétaire qui l'avertit de cette visite, elle répara le désordre de son opulente chevelure, but un petit verre de rhum, alluma une cigarette, et s’écria : « qu’ils entrent! » en bâillant comme doivent bâiller les reines.
— O Thérésa! lui dit le général en chef des Variétés, en admirant les splendides tentures de la couche où reposait tant de gloire, je me suis entendu avec le grand maître de l’Alcazar. 11 vous laisse carte blanche à partir du moment où vous aurez satisfait,
par vos mélodies, son public idolâtre. Combien voulez-vous ? i
— Illustre soprane, interrompit le général en chef des Bouffes-Parisiens, M. Goubert, votre heureux propriétaire, donne la liberté à votre larynx après dix heures du soir. Vous déplairait-il de créer un rôle dans une opérette écrite spécialement pour vous par des auteurs fameux? Je n’aborderai pas la question d’argent. Il y a des discussions qui froissent la délicatesse des grandes artistes.
Mademoiselle Thérésa lança aux solliciteurs le fin sourire dont elle accompagne la ritournelle de ses romances, en réclamant de leur courtoisie quelques minutes de réflexion, et, se tournant vers la ruelle de son lit, elle cacha aux requérants les combats intérieurs que causaient dans son âme leurs flatteuses propositions. Tout à coup, elle fit volte-face, se versa un second verre de rhum en fredonnant :
« C'est pour l'enfant, » et, d’une voix de prophétesse, elle leur annonça son refus à l’aide d’un monosyllabe latin. Ce que voyant, le côté bouffe tira de sa poche des lettres de recommandation où les plus hauts pmounages de l’Empire tâchaient de fléchir sa résolution ; le côté Variétés, qui était à la riposte, ouvrit à son tour un portefeuille d’où tombèrent cinq plis au cachet armorié. Il les déposa sur la table de nuit, et, saluant l’héroïne de « Rien n'est sacré pour
SIR L’ASPHALTE
un sapeur! » il céda la place à son rival... cinq minutes après le directeur de la salle Monsigny emportait dans sa poche un traité où il était stipulé qu’à partir du 25 avril, la perle de l’Alcazar viendrait roucouler un quart d’heure au passage Choiseul pour la modique somme de trois cents francs.
— Juste ce que gagnent en un trimestre les professeurs de rhétorique au collège de Meaux !
Si je ne craignais de paraître pessimiste, j’expliquerais comme quoi ces steeple-chases exécutés en l’honneur d’une chanteuse déhanchée dénotent l’abâtardissement du goût de notre siècle ; mais j’ai pour mission de constater les engouements sans les discuter, et en vous disant que cette Thérésa a fait fureur dans les ambassades, que les plus grandes dames se pâment à l’audition de ses burlesques canlilènes, je serais encore au-dessous de la vérité. Sachez, en tout cas que son crédit est à la hauteur de sa vogue ; que la veuve besogneuse eu quête de bureau de tabac, que l’orphelin désireux d’une bourse, que l’agent de change décavé à la recherche d’une place s’adressent à elle... Son appui est infaillible, et je vois le jour où M. Buloz n’insérera plus dans la Revue des Deux- Mondes que les articles approuvés de son paraphe. Des mauvaises langues prétendent que son succès lui a tourné la tête au*poinl qu’elle a des mots. L’autre soir elle allait chanter dans une réunion.
— Vous excuserez mon piano, lui dit la dame de la maison, il ne rend pas...
— Je n’y laisserai pas tomber ma bourse, fît Thérésa.
Sa réplique eut dans le quartier un retentissement phénoménal , et il fut sérieusement question de la graver en lettres d’or sur une table de marbre.
Chansons pour chansons, j’aime autant celles des Tyroliens du concert des Beaux-Arts.
Des bruits divers et singuliers circulent au sujet de la présence de ces montagnards dans nos murs. D’après les uns , ils seraient venus à Paris pour gagner le prix de la carabine au tir de Vincennes ; d’après les autres, leur voyage en France a un but politique. Toujours est-il que, diplomates ou non, ils exécutent au boulevard des Italiens des symphonies étranges, où la voix de tête domine, et la bizarrerie de leur costume achève l’effet produit par leurs chœurs nationaux. J’ai omis de mentionner, au nombre des versions dont ils sont l’objet, l’assertion d’un peintre qui conteste leur qualité do Tyroliens et assure que ce sont des menuisiers de Bellevifîe, habillés tous les soirs par M. Babin. Le même peintre a été jusqu’à nier l’authenticité de leurs mollets. Naturellement
SUR L’ASPHALTE
sceptique, j’ai tenu à m’assurer du fait, et, attaquant, comme on dit, la bête par les cornes, je me suis rendu chez M. Martinet, l’entrepreneur de ces fêtes, où l’œil et l'oreille sont chatouillés... de concert.
— Monsieur, m’a dit le propriétaire de l’établissement, voici une anecuule qui, je l’espère, détruira le doute introduit dans votre esprit par des confrères malveillants. Hi» -, j’avais appendu aux murs de ma salle un paysage représentant le versant méridional des Alpes rhéliques. Au moment de commencer, le chef de la troupe arrêta ses compagnons par une exclamation superlativement autrichienne, et leur indiqua du doigt la toile où l’habile pinceau de Sluben avait tracé un coin de leur patrie. A celle vue, ils devinrent tout peu- i t rêveurs; leurs paupières s’humectèrent, et de leurs poitrines oppressées jaillirent des sanglots à émouvoir un recors... ces inâtins- Jâ ont une telle entente de l’harmonie, monsi.eur, que leurs hoquets produisirent un bruit fort agréable. La basse pleurait en sol, le ténor tenait la tierce, et la femme faisait sa partie deux octaves plus haut. Quant à leurs mollets... j’en réponds. Je leur ai fait subir isolément l’épreuve de l’épingle, et, à chaque expérience, la bouche du propriétaire a jeté un cri concluant... Ces mâtins-la ont une telle entente de l’harmonie, monsieur, qu’elle se ressent dans l’expression
de leur douleur... J’ai obtenu, au moyen de mon épingle, deux accords absolument parfaits!
11 eût fallu être bien entêté pour ne pas reconnaître à ces révélations que ces Tyroliens bon teint, ne sont chargés d’aucune mission diplomatique, qu’ils ne convoitent pas les lauriers du Tir national, mais qu’ils veulent simplement gagner les écus et les bravos dispensés si généreusement par nous à des voix * fausses et à des mollets de contrebande. Aussi, je supplie les journalistes mes confrères de démentir les bruits de nature à froisser les sentiments nationaux de cette poignée de mélodistes au chapeau pointu.
Une fois d’Anglemont Privât hérita de huit mille francs. Les huissiers qui le fréquentaient assidûment tombèrent chez lui le jour de cette bonne aubaine, et le poète était en train de compter ses écus quand les hommes noirs firent irruption dans son taudis.
Ils allongèrent sur les piles étalées leurs griffes âpres à la curée.
— Messieurs, leur dit Privât en secouant la tête avec tristesse, je vous connais, vous avez du cœur... vous ne prendrez pas cet argent quand vous saurez que c’est Tunique souvenir de mon oncle Vincent.