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CHAPITRE III

« l’indestructible PASSÉ )) CONCLUSION

Le Pont au chat marque une tentative de Sudermann dans le genre du roman historique. Avec L’indestructible passé il revient à un sujet contemporain. Dans les nouvelles et les romans précédents, l’étude psychologique était déjà l’essentiel ; ici cette étude est encore plus fouillée, plus approfondie. Sudermann a évidemment lu P. Bourget et s’inspire de son exemple. Il s’inspire de lui non seu-

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lement dans la minutie avec laquelle il scrute les âmes jusque dans leurs replis les plus intimes, mais encore par un certain goût des élégances de la vie mondaine. Entre chien et loup pouvait déjà faire soupçonner ce goût. Ici nous trouvons par endroits des descriptions de mobiliers à faire pâlir d’envie Bourget et les Goncourt. Au surplus, ces descriptions tiennent, en somme, peu de place dans le roman; elles sont faites sobrement et simplement.

Les littérateurs naturalistes — à la suite de Zola et d’Ibsen — dans leur préoccupation de donner à la littérature quelque chose de précis et de scientifique, se sont surtout attachés à la théorie de l’hérédité. Dans L’indestructible passé, Sudermann s’efforce de mettre en relief l’influence du milieu. La théorie du milieu, on le sait de reste, a été développée et mise à la mode par Taine, dans la préface de son Histoire de la littérature anglaise. Taine montre comment les mille influences du pays natal, de l’entourage, du climat, de l’atmosphère même agissent sur l’homme et en particulier sur l’écrivain. C’est une idée analogue que nous trouvons au fond du roman de Sudermann. Mais on y trouve une autre idée encore: à savoir que nos actions forment comme une chaîne continue dont les anneaux se tiennent les uns les autres. Les conséquences de notre conduite se déroulent inexorablement ; nous ne pouvons y échapper. Le héros de ce roman, Léo de Sellenthin, en fait l’expérience. Il essaie de se soustraire aux conséquences de ses fautes; il essaie de rompre la continuité de la chaîne, en quittant le milieu natal, en se transplantant dans un milieu tout différent. Il s’exile en Amérique ; mais au bout de quatre ans il est pris par la nostalgie et il revient, croyant le passé définitivement enterré. Mais à peine de retour, il est ressaisi par les mille liens invisibles qu’il croyait rompus à jamais. D’abord il essaie de résister, mais peu à peu sa volonté faiblit ; il s’abandonne au courant qui l’entraîne, et c’est miracle s’il ne succombe pas.

La cause de l’exil de Léo, c’était un duel dans lequel il avait tué son adversaire, le baron de Rhaden. La cause de ce duel était assez mystérieuse: pour la galerie on avait pris comme prétexte une querelle de jeu ; la vraie raison c’est que Léo avait détourné de ses devoirs Mme de Rhaden, la belle Félicité. Après .ce duel dont l’issue a été si funeste, et pour se faire un peu oublier, Léo s’est réfugié en Amérique. Dans l’intervalle, Félicité s’est remariée ; elle a épousé l’ami

le plus intime de Léo, Ulrich de Letzingk. Non seulement Ulrich est son ami d’enfance, mais Léo lui doit encore la plus vive reconnaissance. Ulrich lui a rendu de nombreux services avant son départ et pendant son séjour en Amérique, services d’amitié et services d’argent. Or, Léo se rend coupable de dissimulation envers son ami. Il lui a donné l’assurance formelle qu’entre Félicité et lui il n’y a jamais rien eu. Ulrich, qui est la loyauté même, a cru à ces protestations. La parole de Léo lui suffit; il n’a pas songé un seul instant à la suspecter, en dépit des bruits défavorables qui ont couru sur la conduite de Mme de Rhaden. Quant à Léo, une fois de retour, il se propose bien d’oublier complètement le passé. Sa devise est: Pas de regrets (Nichts bereuen).

Tout semble marcher à souhait; il remet de l’ordre dans l’administration de son domaine, qui s’en allaita vau-l’eau. Il s* y consacre exclusivement; il évite de revoir Félicité. Mais les circonstances sont plus fortes que lui ; il se trouve obligé de renouer avec elle — en tout bien tout honneur d’ailleurs. Mais ce parfait platonisme n’est pas du goût de Mme de Letzingk. Elle voudrait ressusciter le passé tout entier. Pour mieux y parvenir, elle joue avec lui la comédie de la Madeleine repentante. Léo, la croyant sincère, consent à la revoir plus souvent ; mais en même temps il est rongé par le remords et la honte. Par le fait, sa position est des plus embarrassantes : il ne peut pourtant pas aller dénoncer Félicité à son mari ; tout ce qu’il peut, c'est tâcher de se tenir à l’écart. Pour s’étourdir, Léo s’abandonne à une vie de désordres ; il s’adonne à l’ivrognerie et à la débauche. A ses peines morales viennent se joindre des difficultés pécuniaires. Son domaine, mal surveillé, mal administré, ne rapporte rien. Il succombe sous les dettes et tombe entre les mains des usuriers. C’est toujours le motif du propriétaire terrien embarrassé dans ses affaires que nous avons trouvé dans d’autres romans ou nouvelles de notre auteur. Ecœuré et dégoûté de l’existence, Léo propose à Félicité un suicide en commun. Elle fait semblant d’accepter, puis une fois de plus elle joue la comédie. Au moment où il s’agit de mourir pour de bon, elle tente une scène de séduction et essaie sur son ancien amant le pouvoir de ses charmes. Comme il y reste insensible et fait mine de vouloir lui brûler la cervelle, pour se tuer ensuite et mourir avec elle, elle appelle son mari à son secours. Léo s’esquive plein d’horreur et de mépris pour tant de lâcheté et de

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perversité. Ulrich, bouleversé par la découverte de la trahison de sa femme et de son ami, en fait une grave maladie ; mais avec sa générosité habituelle, il pardonne. Cette épreuve a été décisive : dès lors, Léo se sent délivré des étreintes du passé. Il sent renaître en lui le gentilhomme campagnard possédé tout entier par l’amour de la terre nourricière. Il épouse ou épousera — on le devine — une cousine, la brave petite Hertha de Prachwitz, qui depuis longtemps avait pour lui une muette adoration.

Parmi les nombreux personnages de ce roman très touffu, il en est deux que l’auteur étudie avec prédilection : ce sont Léo de Sellenthin et la belle Félicité. Notamment le cynique et joyeux Léo est campé avec une vigueur remarquable. C’est une nature brutale, égoïste et sensuelle. Il se carre dans sa personnalité au physique comme au moral ; il a à dépenser un trop-plein de vie, de santé et de force. Il le proclame et il s’en vante. Il invoque les droits de la lutte pour la vie, le droit pour les mieux doués de se faire largement leur place au soleil et de jouir de l’existence. Son aspect extérieur annonce déjà ce qu’il est au moral. Léo est une sorte de géant ; il a une haute stature, les épaules larges, une poitrine et une carrure d’athlète et une voix d’airain. Quand il arrive en gare à son retour d’Amérique, nous voyons sa tête qui émerge de la portière avec ses cheveux blond pâle, ses joues hàlées, brunies et couperosées, ses yeux qui brillent d’un éclat malicieux et sa longue barbe séparée en deux, dont le vent fait flotter les extrémités, « son crâne puissant repose, comme une coupole, sur sa nuque rouge et musculeuse ». C’est un de ces colosses, fréquents dans l’Allemagne du Nord, dont Sudermann nous a déjà présenté plus d’un échantillon. Léo est un bon vivant qui soigne et entretient sa puissante personne. Il aime les grandes ripailles arrosées de larges lampées. Il faut que, chez lui, la vie physique s’épanouisse à l’aise. A son débarquement, en revenant de Buenos-Ayres, son premier soin est de faire à Hambourg, avec quelques camarades, un repas pantagruélique, qui dure un jour et une nuit, comme de juste avec accompagnement de liquides appropriés. Sa brutalité native a encore été augmentée par un séjour de quatre années parmi les Gauchos. Au moral, il est content de luimême. Il trouve que « dans toute la ménagerie du bon Dieu il y a peu d’exemplaires qui puissent se comparer à lui ». Quant au passé, il ne faut pas qu’on lui en parle: le passé est enterré. Il s’est bien

promis de ne jamais avoir de remords. Tout ce qu’il demande, c’est qu’on le laisse tranquillement travailler. Il sent bien, confusément, que jadis il n’a pas toujours agi comme il l’aurait dû ; mais à quoi bon des regrets inutiles? La meilleure manière, à son sens, de regretter le passé, c’est de mieux se conduire à l’avenir, et il en a le ferme propos. Il est absolument décidé à arranger sa vie à sa guise, sans se laisser arrêter par aucun obstacle ni aucune considération de personnes. Lui-même se compare à un de ces hommes qui n’ont plus rien à perdre ni rien à ménager et que, dans le Nouveau- Monde, on appelle Desperados. Dans cette attitude arrogante qu’il se donne, il est soutenu par un sentiment qu’il partage avec la plupart des héros de Sudermann, l’amour du pays natal, l’amour de la propriété, le sentiment d’être seigneur et maître dans son domaine. Une fois qu'il a repris contact avec le sol qui l’a vu naître et où il a passé les heureuses années de sa jeunesse, il lui semble qu’il sera invincible. Mais la terre, cette terre qu’il aime si passionnément, est trop souvent une marâtre pour ceux qui essaient de lui arracher ses dons. Presque tous les héros de Sudermann en font l’expérience. Gomme Paul Meyhœfer, Léo a à lutter contre les difficultés financières dans l’exploitation de son domaine. Mais Sellenthin a le caractère autrement trempé que Meyhœfer. Tandis que Paul ne sait que courber la tête et se résigner, Léo se raidit dans un effort surhumain, lutte et résiste. Loin de prendre les choses au tragique, il les domine en les considérant à un point de vue humoristique. Rappelons, par èxemple, la scène dans laquelle Léo, revenu à l’improviste chez lui surprend tous les employés réunis dans une beuverie gigantesque sous la présidence de l’oncle Kutowski. Mais malgré l’humour, la volonté et l’énergie dont il fait parade, Sellenthin ne tarde pas à sentir le terrain lui manquer sous les pieds. Il est ressaisi impitoyablement parles conséquences de sa conduite de jadis. Il croyait avoir pu rompre avec le passé, le rejeter loin de lui comme une loque importune. Mais le passé est une tunique de Nessus dont il ne parvient pas à se défaire. Déjà ses embarras pécuniaires sont une conséquence de l’abandon dans lequel il avait laissé son domaine.

Mais il y a plus: cette Félicité qui a été son mauvais génie, qu’il s’est juré de ne plus revoir, il se trouve malgré lui obligé de renouer avec elle. Elle lui montre qu’ils sont rivés l’un à l’autre (angeschmiedet) comme deux forçats, compagnons de chaîne et condamnés à

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traîner le même boulet. Il essaie bien de résister. Mais quoi !... ils sont tous conjurés contre lui, le pasteur Brenkendorf, sa propre sœur Jeanne et Félicité elle-même. Tous veulent qu’il se repente. Et alors nous assistons au spectacle de la dissolution lente mais continue de cette volonté qui se proclamait si ferme. De concession en concession, Léo en arrive à faire exactement le contraire de ce qu’il se proposait. 11 retourne à Uhlenfelde, où il s’était juré de ne pas remettre les pieds; il ment pour essayer de cacher ses fréquentes visites; il est rongé par le remords. Pour sceller la réconciliation de Sellenthin avec Félicité et son mari, les deux familles prennent ensemble la communion. C’est une scène saisissante, bien qu’un peu bizarre. Quand le pasteur approche de sa bouche le calice que Félicité vient de toucher de ses lèvres, Léo avale de travers. C’est pour lui le jugement de Dieu. 11 se reconnaît indigne d’approcher de la table sainte; au lieu du sang du Christ, il n’a bu que le baiser des lèvres de Mme de Letzingk. Dès lors il se considère comme un réprouvé. Lui l’homme fort, le mordant ironiste qui étalait un si parfait contentement de lui-même, il est torturé par le remords. Il est poursuivi par un fantôme sans nom, une sorte de vampire qui s’attache à lui jour et nuit, vide son cœur et son cerveau et le conduit au bord de la folie. Certes oui, il se repent ; mais ce repentir, loin d’avoir comme conséquence la résolution virile de mieux faire,, a pour seul résultat d'anéantir ses forces, de dissoudre son énergie, de transformer cet homme si lier, si plein de lui-même, en une misérable loque humaine sans soutien et sans force de résistance. Il inspire pitié et compassion même à celle qui, en dernière analyse, est l’auteur de tous ses maux. Mais cette pitié n’a rien de réconfortant; elle ne fait que l’aveulir de plus en plus, et c’est ainsi que, de degré en degré, il finit par rouler jusqu’au bord du précipice. Il essaie de se consoler dans la boisson, de s’étourdir dans la débauche. Il fuit tout le monde et se terre dans un maussade isolement. Un seul bon sentiment a survécu en lui : le sentiment profond de la misère humaine, du peu que nous sommes, du peu que nous pouvons contre les fatalités de notre nature et de notre entourage. Il pardonne à sa sœur qui a contribué à le pousser à l’abîme et qui lui a fait la confidence de ses propres misères.

Si l’auteur a traité le caractère de Léo avec une indulgence visible, il n’en est pas de même de celui de Félicité. La complice de Sellen-

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thin nous est représentée comme la femme fatale, celle qui joue un si grand rôle dans le roman et le théâtre contemporains. Elle fait songer à la femme de Claude, dont A. Dumas, dans sa préface, a dit : « Tue-la » . Elle rappelle encore un autre personnage féminin de Dumas: Mme de Terremonde dans La princesse Georges. En cherchant, on pourrait faire bien d’autres rapprochements encore, car le personnage foisonne dans la littérature contemporaine. Sudermann s’est efforcé de son mieux de le renouveler par quelques traits originaux et caractéristiques. Il ne semble pas qu’il ait réussi à lui donner franchement un goût de terroir. Félicité ressemble peu ou prou à toutes les détraquées, les déséquilibrées dont le roman ou le théâtre ont célébré les exploits. C’est le type de la séductrice aux charmes irrésistibles, qui traîne après elle un long cortège d’adorateurs. Félicité est une blonde langoureuse, aux traits délicats et fins, aux yeux attirants et chargés d’une douce mélancolie. Par un contraste qui n’en est que plus piquant, un perpétuel sourire est éternellement figé sur ses lèvres. C’est le besoin de plaire, d’être gracieuse et aimable poussé jusqu’à la frénésie. Elle est mince et élancée sans aucune maigreur. Elle aime les parfums violents, et laisse après elle une

traînée odorante qui la fait reconnaître de loin. La prédilection de

ses pareilles pour les odeurs est un trait que romanciers et auteurs dramatiques ont déjà noté plus d’une fois.

Au moral, Félicité est fantasque et bizarre. Elle se fait construire des ruines artificielles dans son parc, elle aime les chevauchées nocturnes, elle se plaît à se baigner au clair de lune. Elle ferme hermétiquement ses volets de jour et reste couchée à lire à la lumière d’une lampe. Elle est d’une inconscience absolue et n’éprouve aucun regret d’avoir causé la mort de son premier mari. Après le

retour de Léo, elle lui en veut de ce qu’il l’évite et n’a ni trêve ni

repos qu’elle ne l’ait décidé à sortir de sa réserve. Protestations, promesses, scènes de larmes et d’attendrissement, rien ne lui coûte pour réussir. Tantôt elle fait appel à sa pitié, tantôt elle pique au vif sa jalousie. Elle s’est juré de faire une seconde fois cette conquête qui menace de lui échapper. Elle a besoin de se sentir entourée d’hommages ; la qualité lui importe peu, mais il lui faut la quantité. Elle attire dans son château tous les jeunes viveurs des environs ainsi que les officiers des garnisons voisines. Quand ils sont loin, elle entretient avec eux des correspondances sentimentales, derrière le dos

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de son mari, bien entendu. Elle se complaît dans une atmosphère de flatteries et d’adoration. Tout ceci ne va pas sans dissimulation et sans cachotteries. Le fait est qu’elle est cachottière autant qu’il est possible de l’être, à propos et hors de propos. En même temps elle n’a pas le moindre courage et cherche à échapper par toute sorte de faux-fuyants aux conséquences de sa conduite ; elle est menteuse sans vergogne aucune et fausse avec délices: « Je suis entièrement faite de mensonge et de tromperie, dit-elle en un moment d’expansion, mon visage est comme un masque destiné à aveugler et dans mon àme réside l’enfer. » Son ennemie jurée, Jeanne, la sœur de Léo, à qui la haine donne de la clairvoyance, a bien raison de dire : « Elle est lâche, mais lâche. » Comme la plupart des femmes de sa sorte, elle est absolument dénuée d’esprit de suite ; un moment elle veut se charger elle-même de l’éducation de son fils; mais bientôt la girouette a tourné: cette tête à l’évent est incapable delà moindre persévérance. Non seulement elle abandonne l’enfant à des mains mercenaires, mais encore elle l’éloigne de la maison. Elle craint que le bambin, le fils du baron de Rhaden, ne soit un vivant remords pour Léo, et alors elle le met en pension. Là le pauvre petit est consumé par la nostalgie. En vain il écrit des lettres suppliantes, où s’exprime en termes touchants la détresse de son cœur. Elle reste sourde à ses instances. A la fête de Noël elle oublie de lui envoyer les cadeaux qui lui sont destinés. L’enfant, ne pouvant croire à un délaissement si complet, se sauve en cachette, afin d’aller voir s’il n’y a rien pour lui à la poste. Il contracte une maladie qui l’enlève en quelques jours. Comme l’on voit, la lamentable histoire du petit Paul Rhaden rappelle par bien des côtés celle du Jack de Daudet. Félicité est donc mauvaise mère, comme elle est mauvaise épouse. Quand elle apprend la mort du pauvre enfant, elle éprouve cependant quelque chose qui ressemble à des remords. Mais comme chez elle tout est exagéré, et en même temps calculé pour la galerie, elle fait semblant de s’empoisonner en avalant un flacon d’eau dentifrice. Est-elle sincère, ou bien est-ce une simple comédie P Rien habile qui le dira. Elle n’en sait peut-être rien elle-même, tant sont grandes les complications de ce caractère. Ce qui demeure certain, c’est qu’elle est comédienne jusqu’au bout des ongles : comédienne quand elle joue la Madeleine repentante pour démontrer à Léo qu’il est de son devoir de ne pas la fuir, comédienne dans la scène d’une si

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savoureuse ironie où elle se donne l’air de se laisser imposer cette réconciliation par les convenances mondaines, et où elle trouve moyen de placer son raccommodement avec Léo sous l’égide de Mme de Stolt, un vrai dragon de vertu, et l’une de ses plus mortelles ennemies par-dessus le marché ; c’est proprement le triomphe du machiavélisme féminin ; comédienne encore dans son entrevue avec Jeanne, la sœur de Léo, qui lui a voué une haine implacable et qu’elle amène à composition à force d’hypocrisie, d’humilité feinte et de protestations mensongères. En vérité, elle se surpasse elle-même dans cette scène. Comédienne, enfin, quand elle fait semblant d’accepter le projet de suicide à deux que lui propose Léo; pour elle il s’agit tout simplement de composer quelque tableau vivant plus dramatique qu’un autre. En somme, chez elle tout est fausseté et mensonge, tout est pose et égoïsme. La sincérité est tellement contraire à sa nature qu’elle pose non seulement pour les autres, mais encore vis-à-vis d’elle-même. De temps en temps elle se donne des airs héroïques, en même temps qu’elle prend des attitudes de victime résignée. Elle veut se sentir malheureuse, alors que c’est elle qui, avec ses mines candides et innocentes, sème autour d’elle le malheur, la corruption et la mort.

A ces dfeux personnages, antipathiques certes à des degrés fort différents, mais antipathiques tous les deux — au fond l’un et l’autre incarnent l’égoïsme — Sudermann en a opposé deux autres nettement sympathiques. D’abord l’ami de Léo, le noble et généreux Ulrich de Letzingk, dont le caractère est fait de dévouement, de franchise, de loyauté absolue, qui ignore les détours et les faux-fuyants et ne peut les soupçonner chez autrui. D’une complexion délicate, mais d’une volonté de fer, il ne se laisse pas arrêter par la maladie, il force son corps à marcher. C’est le triomphe du moral sur le physique. Tandis que Léo est matérialiste et sensuel, Ulrich est idéaliste et sentimental, avec une nuance de romantisme et d’exaltation. L’amitié, pour lui, est quelque chose de sacré, et la pensée d’une trahison ne saurait lui venir à l’esprit. Il plane bien haut au-dessus des vilenies vulgaires, et en même temps il est plein d’indulgence pour les fautes d’autrui. Cette indulgence, il la déploie surtout envers sa femme, et il est même permis de trouver excessive la bonté avec laquelle il pardonne à Félicité son infâme trahison et ses écarts de conduite.

L’autre personnage sympathique, c’est Hertha de Prachwitz. Elle

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est le type de la petite cousine amoureuse de son grand cousin. C’est un caractère dont on rencontre de nombreux échantillons dans la littérature comme dans la vie ; mais Sudermann s’est assez heureusement efforcé de le renouveler. Hertha est tout l’opposé de Félicité. Tandis que Félicité est une simple poupée incapable d’un sentiment vrai, tandis qu’elle est entièrement dominée par ses nerfs, chez Hertha, au contraire, tout est naturel et sincère. Elle a dans les manières et dans le caractère une certaine âpreté, une certaine rudesse qui contrastent avec les façons enveloppantes et félines de Félicité. Elle sait répondre du tac au tac à ceux qui la tarabustent, et vous a, à l’occasion, des répliques d’une saveur originale et amusante. Elle est sérieuse, énergique et se prépare de son mieux à son rôle futur de maîtresse de maison et de mère de famille. Elle ne passe pas ses journées sur sa chaise longue, dans une pose langoureuse et lassée ; elle sait que la femme, comme l’homme, est sur terre pour travailler, et qu’une bonne épouse doit être capable de prendre sa part du labeur de son mari. Aussi elle met elle-même la main à la pâte: elle a pris la direction de la basse-cour et de la laiterie et montre une naïve fierté en rendant compte de sa gestion à Léo quand il est revenu d’Amérique. Sudermann s’est d’ailleurs gardé de la faire trop parfaite. Hertha a des vivacités qui n’ont rien d'angélique ; mais c’est une excellente fille, une fille de tête et de cœur, avec un grain de romanesque et de sentimentalité qui va bien à ses dix-sept ans. Par endroits elle est peut-être même trop naïve. Ce n’est qu’une nuance, mais cette nuance on peut la trouver trop poussée.

Dans nulle autre œuvre de Sudermann, sauf dans Le mariage de Yolande, l’humour ne tient une aussi grande place que dans L’indestructible passé. Déjà dans le caractère de Léo, il y a une veine humoristique fort savoureuse, mais l’humour est surtout représentée par deux personnages , Brenckenberg père et fils : le père, ancien précepteur de Léo et pasteur de la paroisse à laquelle appartient le domaine de Sellenthin ; le fils, un fruit sec, étudiant de dixième année, qui doit à ses nombreuses balafres de voir voler à lui les cœurs des jeunes filles, mais qui, à force de fréquenter les brasseries et les salles d’armes, a totalement oublié de travailler, de suivre les cours et de passer ses examens. En revanche, il a fait partie de l’une des corporations dont les couleurs sont le mieux portées, et s’est créé ainsi des relations dont il compte bien tirer parti par la

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, suite. Ce Kurt Brenckenberg est le héros de quelques scènes d’un comique un peu gros mais fort réjouissantes néanmoins. Le vieux Brenckenberg n’est pas moins original en son genre. Il allie de là façon la plus extraordinaire l’onction pastorale au cynisme d’un bohème. Il n’a pas l’éloquence sombre ni l’atroce énergie du pasteur Gœtz dans Le pont au chat ; mais lui aussi est un fanatique et mêle très indiscrètement le bon Dieu à ses propres affaires. En même temps il y a chez lui une drôlerie de la pensée et une cocasserie de l’expression qui sont fort étrangères au pasteur Gœtz et qui ne laissent pas de faire songer à Frère Jean des Entommeures dans Babelais.

Mais il est temps de nous résumer. Ce roman, quels que soient d’ailleurs ses mérites, est, au point de vue de la composition, inférieur aux précédents. Il y a trop de personnages, et 1" intérêt se disperse trop. Il y a trop de scènes épisodiques détaillées à l’excès. Par exemple, les scènes humoristiques où paraissent les deux Brenckenberg. Dans les deux premiers romans, il y avait plus de mesure et de sobriété. En revanche, l'exposition est faite de main de maître. Quelques bribes de conversation entendues sur le quai de la gare de Münsterberg nous apprennent tout ce que nous avons besoin de savoir sur les principaux personnages et en même temps excitent notre curiosité au plus haut point. Du même coup, Sudermann nous présente quelques nouveaux échantillons fort réussis de Junker prussiens. Par exemple, la famille de Stolt. D’abord M. de Stolt, si suffisant et si borné, vieux beau sur le retour, qui est le rival de ses propres fds auprès de Félicité ; ensuite Mme de Stolt, femme au buste puissant, à la gorge opulente, à la carrure de portefaix et dont les mains énormes font éclater les gants; elle mène à la baguette son mari et ses deux fils, lieutenants de cuirassiers à Ivœnigsberg. A l’occasion, l’auteur nous fait assister aux conversations fort peu édifiantes de tous ces hobereaux quand ils vont dans le monde. Il y a dans ces scènes passablement d’ironie, et une ironie souvent fort mordante. Mais en même temps Sudermann nous montre à l’œuvre ces gentilshommes terriens de la Prusse; il nous initie à leurs joies et à leurs tristesses. Les causes en sont le plus souvent fort terre à terre. Il s’agit de récoltes réussies ou manquées, de l’abondance ou de la rareté de la main-d œuvre, etc. Ici encore nous sommes sur le terrain solide de la réalité. Nous éprouvons le sentiment d’avoir à faire à un homme qui ne parle que de ce qu’il connaît à fond.

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Mais en même temps Sudermann s’élève au-dessus de la réalité. Dans ce roman, comme dans les précédents, il ne se borne pas à nous raconter des aventures plus ou moins intéressantes ou extraordinaires. Il a la prétention de nous faire penser, de nous faire réfléchir sur les problèmes que la vie propose à l’homme. Ici il pose la grave question des sanctions. Yaut-il mieux que le remords se manifeste par une stérile contrition dont le seul résultat est d anéantir l’énergie, ou bien vaut-il mieux que le pécheur se raidisse dans son amour-propre, ne fasse pas pénitence, mais s’efforce de profiter de l’expérience du passé pour mieux se comporter à l’avenir? On a pu voir clairement laquelle de ces deux solutions agrée le mieux à notre auteur. Dans tous les cas il demeure convaincu que la purification doit être tout intérieure et que nulle cérémonie religieuse n’y peut rien. Sa morale n’a d’ailleurs rien d’idéal. Il tient compte des nécessités de la vie et sait faire la part des choses : « Il s’agit d’avoir de la force et du bonheur, dit son héros, et de ne pas se laisser arrêter par un excès de scrupules. » Voilà qui ressemble fort au réalisme passablement cynique de tel ou tel grand homme d’État contemporain. En même temps Sudermann montre l’influence démoralisante et déprimante du mensonge, tandis qu il célèbre le travail comme le grand purificateur. Ici encore, comme dans Le moulin silencieux, il atténue à l'excès les responsabilités, qu’il rejette complaisamment sur la destinée ou sur le sang trop ardent des Sellenthin.

En somme, les romans et les nouvelles de Sudermann sont loin d’être des œuvres banales. Une puissante personnalité s’y décèle. Notre auteur s’est créé un genre bien à lui, qui lui appartient en propre. Il choisit ses personnages dans un milieu qu’il connaît bien et qui abonde en caractères originaux. Ces caractères, il les étudie, il les fouille avec le plus grand soin. Il est psychologue émérite et s’entend à rendre ses personnages vraisemblables, bien qu’il ait une certaine prédilection pour les caractères exceptionnels. Enfin 1 on trouve dans ses romans l’écho d’une certaine philosophie de 1 existence, qui n’a rien de particulièrement transcendantal — on peut même trouver que la morale en est indulgente à l’excès — mais qui élève les œuvres de Sudermann à cent piques au-dessus de la littérature de pur amusement.

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