DEUX ROMANS .* (( LA DAME EN GRIS )) ET <( LE PONT AU CHAT
Je ne sais quel critique, parlant du roman Doit et Avoir de Freytag, a dit que dans cette œuvre l’auteur a voulu représenter le peuple allemand sous l’aspect sous lequel il est le plus grand, c’està-dire qu’il l’a représenté à l’œuvre, au travail. On pourrait en dire autant des romans de Sudermann. Les héros de Sudermann sont des laborieux. Mais tandis que Freytag avait pris ses personnages dans le milieu du négoce, Sudermann prend les siens parmi ceux qui vivent tout proche de la terre nourricière. Ils sont tous peu ou prou cultivateurs ; les uns sont des seigneurs terriens comme Léon de Sellenthin (L’indestructible passé) ou Boleslas de Schranden (Le pont au chat), d’autres sont de simples petits propriétaires comme Paul Meyhœfer (La dame en gris). Tous ces romans respirent un parfum rustique. Ce milieu campagnard est d’ailleurs parfaitement familier à notre auteur. On rencontre à chaque pas des détails précis qui décèlent une connaissance exacte du milieu. Sudermann a évidemment vécu parmi ces hobereaux, et souvent il en parle sur un ton passablement ironique. Il est bien loin de n’en dire que du bien. Ses héros sont grands mangeurs, grands buveurs, souvent grands trousseurs de cotillons. Mais ils sont laborieux, se lèvent avant l’aube, vivent sur leurs terres sans avoir de comptes à rendre à personne ; dans leurs domaines ils se sentent les égaux du roi lui-même. Ils sont fiers de leur indépendance et peu disposés à l'échanger contre la servitude dorée de la vie de cour. Iis sont un peu rudes et brutaux, mais ont néanmoins un certain sentiment de la nature, surtout quand sa beauté se présente sous la forme d'opulentes moissons. Somme toute, c’est une variété de l’espèce humaine point du tout méprisable, riche en caractères originaux, une ample matière où un romancier peut puiser. Dans ses trois romans, Sudermann nous transporte dans la Prusse orientale. C’est le même paysage : des plaines uniformes traversées par un large fleuve qui y déroule paresseusement ses méandres, paysage mélancolique mais qui a aussi sa poésie. Cette poésie, Sudermann s’entend merveilleusement à nous la faire
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sentir ; il possède un véritable talent de paysagiste, mais il en use avec discrétion et il n’a garde de laisser les descriptions usurper la place de l’étude psychologique.
Le premier roman de Sudermann, La dame en gris (Frau Sorge), nous conduit dans un milieu moins aristocratique que les deux autres. Le héros, Paul Meyhœfer, est le fils d’un propriétaire qui a eu des malheurs et s’est vu expulsé de son beau domaine de la Maison-Blanche, appelé aussi Helenenthal. Il ne lui reste plus qu’une ferme misérable appelée Heidehof (ferme de la lande) à Mussainen. Il charge sur une charrette ses quelques meubles et, avec sa femme et ses enfants, par un vent glacial et une pluie cinglante, il se rend à sa nouvelle résidence. C’est un triste exode, prélude d’une triste histoire. Cependant l’auteur a donné à son roman un dénouement heureux, mais qui a l’air passablement postiche, et l’ensemble du récit a une allure mélancolique. Le pauvre Paul Meyhœfer grandit entre un père qui le maltraite, des frères et sœurs qui exploitent sa trop grande bonté et des camarades qui abusent de sa candeur et de sa faiblesse. Il est le souffre-douleur de tout le monde. Il n’a qu’un seul appui: sa mère, tyrannisée comme lui-même par un mari brutal, incapable de comprendre les sentiments délicats de sa femme. Plus tard, il a un autre soutien, Elsbeth Douglas, fille du nouveau propriétaire de la Maison-Blanche. Les affaires des Meyhœfer périclitent de plus en plus, et le père, pour se consoler, s’adonne à l’ivrognerie. Nous voyons l’enfant se développer dans ce milieu déprimant où tout parle d’espérances déçues et de déchéance inévitable. Tout son esprit, toute son àme en reçoit une empreinte ineffaçable: il n’a rien de la joyeuse insouciance de la jeunesse ; il est triste, et son labeur obstiné n’est pas éclairé par l’allégresse de l’espoir. Mieux que personne, il sent que tous ses efforts sont vains. L’auteur nous fait assister aux mille épisodes de cette jeunesse sans joie ; il nous montre l’enfant à l’école, à l’instruction religieuse, puis prenant peu à peu la direction de la ferme que son père est incapable de diriger. Il a fort à faire pour réparer les sottises de l’auteur de ses jours. Tout semble se conjurer contre lui. Un incendie, allumé par une main criminelle, anéantit toute sa récolte déjà engrangée, fruit d’une année entière de labeur. Paul, évidemment, est un malchanceux ; il est poursuivi par le guignon. Pour comble, il a deux sœurs d’une conduite légère ; vainement il essaie de monter la garde autour de leur vertu ; leur ruse met sa vigilance
en défaut. Finalement il est obligé, le revolver au poing, de forcer les séducteurs à épouser leurs victimes : médiocre perspective de bonheur pour les deux péronnelles. Cependant la fortune semble vouloir le dédommager. A force de travail, il répare ses pertes ; les bâtiments incendiés sont reconstruits ; mais Paul reste triste et découragé ; il n’a pas foi en l’avenir, et l’événement ne justifie que trop bien ses craintes.
Son père avait gardé une rancune terrible à Douglas, le nouveau propriétaire de la Maison-Blanche. Il l’accusait d’être la cause de tousses malheurs, et le désir de la vengeance avait germé dans son cœur. Il conçoit le projet de mettre le feu à Helenenthal. Une nuit, il part seul pour exécuter son plan. Paul s’aperçoit trop tard de son absence. Mille indices lui ont révélé les intentions du vieux Meyhœfer ; mais il n’est plus temps de l’arrêter. Pris de folie lui-même, il ne voit plus d’autre moyen pour empêcher l’exécution des criminels projets du vieillard que de mettre de ses propres mains le feu à sa maison. Et, en effet, la vue de la flamme qui dévore le Heidebof cause au vieux Meyhœfer un tel saisissement qu’il est frappé d’un coup d’apoplexie foudroyante : on le trouve mort devant la porte de Helenenthal. Paul, inculpé d’incendie volontaire, est déféré aux assises. Le défenseur, plaidant l’irresponsabilité de son client, est sur le point d’obtenir un verdict d’acquittement. Mais Paul revendique hautement la pleine responsabilité de ce qu’il a fait, et cet aveu spontané entraîne sa condamnation. Mais, grâce à cet aveu, il a recouvré le sentiment de la dignité humaine qui lui manquait jadis : il a conscience d’avoir sauvé son père du crime et de la honte. Paul fait deux ans de prison. Douglas et Elsbeth l’attendent à la sortie, et l’on peut prévoir qu’il épousera celle que, depuis des années, il adore dans le secret de son cœur.
Dans ce roman, si solidement charpenté, d’un réalisme si intense, l’auteur s’est cependant élevé au-dessus de la réalité. Il y a, dans son cas, un mélange fort heureux de réalisme et de symbolisme. Son récit est animé d’un véritable souffle épique. En même temps, il sait faire un emploi judicieux du mystérieux, de 1 inconnaissable, qui augmente l’attrait de la fiction romanesque. Telle cette mystérieuse Dame en gris dont la funeste influence domine toute l’existence de Paul jusqu’au moment où, parle sacrifice volontaire de tout le fruit de ses pénibles travaux, il a sauvé de la honte la mémoire de son père.
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D’ailleurs, il y a d’autres ligures symboliques encore; par exemple la vieille Suse, cette locomobile achetée par le vieux Meyhœfer dans un de ses nombreux moments d’irréflexion, et qui dans le roman prend des proportions fantastiques ; c’est comme une sorte de monstre de fer ou d’acier destiné à dévorer les pauvres débris de l’avoir du malheureux. Il y a là, sans aucun doute, un souvenir de Zola, dont l’influence est d’ailleurs manifeste dans tout le développement de la littérature allemande de ces vingt dernières années. La Maison- Blanche, elle aussi, a une signification symbolique : pour le pauvre enfant sevré de toutes les joies, de tous les plaisirs de son âge, cette Maison-Blanche, lumineuse et gaie, qu’il aperçoit dans le lointain, si différente du triste Heidehof où il végète, est le symbole de tout ce qui est beau, de tout ce qui est désirable en ce monde. Mais grande est sa désillusion quand sa mère l’y conduit un jour : les deux grands globes qui faisaient jadis l’ornement de la cour sont cassés, et le cadran solaire, que l’enfant se représentait si magnifique, n’est qu’une misérable planchette noircie et abîmée par les intempéries. Ainsi l’homme est toujours la dupe de son imagination et de son cœur. La difficulté, au surplus, n’est pas d'introduire dans le récit des symboles tels que ceux-ci, c’est de les rendre vraisemblables, de les faire accepter par le lecteur ; et Sudermann s’est tiré fort habilement de cette difficulté.
Nous ne reviendrons pas sur le caractère principal. On peut reprocher à Paul Meyhœfer d’être trop passif, d’être trop l’agneau bêlant disposé à se sacrifier toujours et pour tous. On peut lui reprocher de manquer de sens pratique. On lui voudrait plus de nerf, plus de sentiment de sa dignité. Il est vrai que l’auteur a précisément prétendu nous montrer comment, en présence du tribunal, Paul acquiert tout à coup le sentiment de la dignité humaine qui lui manquait auparavant. Mais on avouera que le revirement est un peu brusque ; et puis sera-t-il durable ?
Un autre caractère forme un contraste complet avec celui de Paul : c’est celui du vieux Meyhœfer. Ce portrait est buriné avec une vigueur et une âpreté où l’on serait presque disposé à reconnaître quelque rancune personnelle : Meyhœfer a une très haute opinion de lui-même et un parfait mépris pour sa femme. Mais surtout il dédaigne profondément son fils Paul qu’il considère comme une sorte de crétin. C’est que l’enfant n’a rien de brillant, rien qui puisse
flatter l’amour-propre d’un père, et Meyhœfer est absolument incapable de discerner les solides qualités de son cœur et de son esprit. Il le brutalise dans son enfance et le bat à coups de poing en pleine figure qu’il appelle ironiquement Backentrœster (consolateurs des joues). Plus tard, il l’insulte et l’accable d’injures devant tous les domestiques. C'est d’ailleurs un incapable, que la négligence et une sotte fierté empêchent de tirer parti des richesses naturelles que renferme le petit domaine qui lui est resté ; ainsi il n’est pas capable d’exploiter rationnellement la tourbe que l’on trouve en assez grande quantité dans les environs.il trouve plus commode d’accuser le sort. Il fait ctes phrases ronflantes et parle d’aspirer aux étoiles. Il proclame hautement que sa devise c’est : « A travers la nuit vers la lumière. » Il prétend s’ériger en bienfaiteur de l’humanité. Mais tout cela c’est de la rhétorique. Il est vantard et poseur ; c’est un comédien, un fantoche grotesque. Par moments il fait songer au Delobelle d’Alphonse Daudet ; mais il y a chez Meyhœfer un fond de brutalité et de cruauté qui manque à Delobelle. D’ailleurs il est sans vergogne aucune : il accepte l’argent de Douglas, qu’il déteste, après avoir fait à sa femme une verte semonce parce qu’elle est allée faire à Helenenthal une démarche qu’il juge humiliante. Quand un accident l’a rendu impotent et l’a forcé à abandonner définitivement les rênes à Paul, il n’en continue pas moins à faire la mouche du coche, à se donner des airs d’importance et à parler avec un parfait dédain du peu d’ouverture d’esprit et des idées mesquines de son pauvre garçon. En vieillissant, il devient de plus en plus méchant et vindicatif. Bref, Sudermann a peint ce caractère avec les touches les plus ironiques.
Le second roman de notre auteur, intitulé Le pont au chat (Der Katzensteg, 1890), est un roman historique; mais par le fait, la reconstitution historique passe au second plan, et c’est l’étude psychologique qui tient la première place. L’action embrasse presque exactement une année, du mois d’avril 1 8 1 4 au mois d'avril 18 15 environ ; c’est l’intervalle qui sépare le premier traité de Paris et le débarquement de l’ile d’Elbe. La première qualité d’un roman historique, même quand la psychologie y tient plus de place que l’histoire, c’est de nous donner une vision nette de l’époque. Et l’on peut dire que Sudermann y a pleinement réussi. En lisant son ro-
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man, on a bien la sensation de la barbarie engendrée par une longue suite de guerres, qui finît par effacer tous les sentiments humains, qui ébranle toute la hiérarchie sociale, relâche les liens de solidarité qui constituent l’Etat et laisse libre cours aux pires instincts. Même ce solide édifice administratif qu’était déjà alors la monarchie prussienne, Sudermann nous le montre tout désorganisé.
Le héros, le baron Boleslas de Schranden, est, comme Paul Meyhœfer, une victime de la méchanceté humaine. Mais sa situation est bien autrement lamentable que celle de Paul. Sans avoir rien fait pour la mériter, il est en butte à l’hostilité universelle. On le rend responsable d’un crime qu’il n’a pas commis, contre lequel il n’a cessé de protester et qu’il s’est efforcé de réparer dans la mesure du possible: il est le fils d’un traître. En 1807, le baron de Schranden, son père, a fait indiquer aux Français le chemin du Pont au Chat et leur a permis de surprendre un détachement prussien qui a été anéanti. Boleslas n’a eu aucune part à cet acte. Bien plus : en i8i3, sous un faux nom, il s’est engagé volontairement dans un corps franc, puis est obligé de passer dans dans la landwehr ; il est élu officier par ses camarades et accomplit force actions d’éclat. D’avance il a fait le sacrifice de sa vie. Il est grièvement blessé et fait prisonnier après avoir accompli volontairement une mission fort dangereuse. Après sa guérison, il rentre au pays, et là il lui faut reprendre son vrai nom. Aussitôt il est en proie à l’hostilité haineuse de toute la population. La trahison du père n’est qu’un simple prétexte * on veut forcer Boleslas à s’expatrier et à abandonner ses biens. Il lui faut d’abord s’acquitter d’une première tâche : procurer à son père une sépulture honorable ; il y a là une scène nocturne d’un effet saisissant. Cette tâche accomplie, Boleslas se terre, comme un gibier traqué, dans les ruines de son château que les paysans ont incendié. Ses ennemis essaient de le faire passer pour déserteur. L’intrigue ne réussit pas, bien plus, il est nommé capitaine de la landwehr et le roi lui accorde la Croix de fer, en récompense de sa bravoure et des services qu’il a rendus.
Cette lutte contre les difficultés extérieures est compliquée d’une lutte intérieure : une seule personne est restée fidèle à Boleslas ; c’est une fille nommée Régine qui a été, après bien d’autres, l'instrument des plaisirs du vieux baron, débauché émérite. De plus, c’est elle qui a été l’agent actif de la trahison en 1807. Elle s’attache au fils avec
le même dévouement passionné qu’elle avait consacré au père. 11 essaie de la chasser ; elle revient, comme un chien qui ne veut pas abandonner son maître. Tant de dévouement inspire à Boleslas d’abord de la pitié, puis une sympathie qui se transforme peu à peu en inclination. Il va succomber à la tentation quand un assassin, le propre père de Régine, la tue d’une balle qui lui était destinée à luimême. La guerre recommence. Boleslas reprend du service et part pour ne jamais revenir ; le roman se termine par cette phrase : « On dit qu’il a été tué à Ligny. »
Régine est l’une des figures les plus intéressantes que Sudermann ait créées. Elle est à la fois séduisante et repoussante, plus digne de pitié que d’horreur. Elle est à la fois au-dessus et au-dessous de l’humanité. Naïvement immorale, elle fait le mal sans savoir que c’est le mal. Fille d’un ivrogne, elle s’est vue de tout temps abandonnée à ellemême, et encore presque enfant, elle a été livrée sans défense aux entreprises d’un libertin dénué de scrupules, qui était en même temps son maître tout-puissant. [Il ne faut pas oublier qu’à cette époque les paysans prussiens étaient encore asservis à la glèbe.] Avec sa beauté étrange, sa taille superbe, son buste puissant aux formes pleines, ses bras nerveux et robustes, son front bas couronné d’une chevelure noire qui frise naturellement et que nul peigne ne parvient à dompter, elle est comme une personnification des forces naturelles, comme une incarnation de l’instinct animal. Quand elle est un peu excitée, elle ressemble à une ménade ou à une bacchante. Il y a en elle un trop-plein de vie qu’elle ne sait comment dépenser. Contraste étrange : quoiqu’elle ressemble à quelque déesse payenne égarée au commencement du xixe siècle, elle incarne la plus haute vertu chrétienne, l’amour absolu, le dévouement sans réserve, le don complet de soi-même^ Le vieux baron, son mauvais génie, qui l’a perdue et avilie, qui a fait d’elle une créature méprisable et méprisée, elle lui reste fidèle jusque par-delà la mort. Elle veut lui donner une sépulture honorable, alors que les gens de Schranden se sont ligués pour la lui refuser. Elle ne lui a pas gardé rancune de tous les mauvais traitements qu’il lui a infligés ni du déshonneur dont il a imprimé la marque sur son front.
Cependant cette créature humaine d’un développement physique si splendide, dont le dévouement touche au sublime, a été déformée par la servitude. Elle a perdu le sentiment de sa dignité. Elle n’a plus
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de personnalité, elle est la chose de ses maîtres, qui peuvent disposer d’elle à leur gré. Elle est vraiment choquée de ce que Boleslas la traite humainement au lieu de la mener à coups de fouet. Elle est habituée à être brutalisée et dans son émerveillement elle a des réponses touchantes : elle se croit au paradis avec son nouveau maître. Elle est attachée par la servitude aux lieux où elle est née. Elle n’a même pas l’idée de s’en aller pour échapper aux odieuses persécutions des paysans. « Ma place est ici » (ich gehœre hierher), répond-elle au jeune baron de Schranden quand celui-ci lui demande pourquoi donc elle n’a pas cherché son salut dans la fuite. Quand Boleslas est venu la rejoindre dans sa solitude elle éprouve tout de suite pour lui une véritable adoration. Une première fois elle lui sauve la vie le jour des funérailles du vieux baron. Puis, les semaines suivantes, c’est un dévouement de tous les instants que rien ne parvient à lasser. Il la méprise, ne lui adresse pas la parole, ne l’honore même pas d’un regard; elle le nourrit et le soigne; elle va chercher des provisions, seule, de nuit, par tous les temps, par la pluie, le vent, la tempête, à un village situé à six milles (plus de quarante kilomètres) de distance, exposée chaque fois à mille avanies et mille brutalités. Trois nuits de suite elle descend à Schranden pour remettre une lettre de Boleslas à la fille du pasteur, chaque fois traquée comme une bête féroce par les misérables paysans pour qui cette chasse à l’homme constitue comme une sorte de sport. La veille de Noël, elle apporte à son maître un gros ballot contenant de quoi garnir le sapin traditionnel, afin de procurer une petite joie a Boleslas. Elle parle quelque part d’une princesse qu’un maléfice avait changée en crapaud. Ce crapaud a quelque chose de symbolique : il symbolise l’âme de Bégine souillée par le péché, mais qui renferme cependant des trésors de bonté et d’abnégation. Boleslas, qui s’était longtemps demandé si elle était un animal ou un démon, finit par reconnaître qu’elle était un être humain complet et grand (Ein ganzer, grosser Mensch).
Cette figure féminine, si noble dans son abjection, si grande dans son humilité, Sudermann l’a encore rehaussée en lui donnant un pendant qui fait avec elle le plus parfait contraste. C’est Hélène, la fille du vieux pasteur Gœtz, pour laquelle Boleslas ressent depuis sa plus tendre enfance une adoration profonde. Il retrouve même ses traits dans ceux d’une sainte Vierge suspendue au-dessus du maître-autel
d’une des églises de la ville. Dans les dures épreuves de la vie, il l’implore comme une sorte de divinité tutélaire. Dans la tentation, il lui suffit d’évoquer sa figure angélique pour sentir son sang se calmer. Il se rappelle la fillette blonde aux yeux bleus, mince et frêle, mignarde et pincée, mais si séduisante malgré ses airs effarouchés et sa pruderie précoce. A l’àge où les serments éternels ne coûtent guère, elle lui a juré un amour qui ne finira qu’avec la vie. Elle est l’ange que, dans son esprit, il oppose au démon qu’est Régine. Et quand il se retrouve en face d’elle, quelle désillusion ! Il se voit en présence d’une vieille fille montée en graine, dont les contours anguleux symbolisent à merveille le cœur sec, l’égoïsme et l’insensibilité. Elle lui a donné un rendez-vous qui n’est qu’un piège pour livrer Boleslas aux mains de ses ennemis. Il vient à elle le cœur plein d’amour, et elle ne répond à sa tendresse que par des bavardages insipides où perce un égoïsme féroce qui contraste étrangement avec la passion profonde, le dévouement absolu de Régine. Chez Hélène tout est mesquine suffisance, impertinence et fatuité. Il s’éloigne avec dégoût de cette mijaurée, qui prend de petits airs pudibonds quand il fait seulement mine de la toucher et qui lui demande sans vergogne de se déshonorer pour épargner une punition méritée au triste sire qu’elle a choisi comme fiancé.
Ce fiancé, Félix Merckel, est tout à fait digne d’Hélène. S’ils se sont effectivement mariés — ce que l’histoire ne dit pas — ils auront été bien punis l’un par l’autre. Félix est un drôle achevé, sans gêne, rusé, insolent, d’une suffisance grotesque et d’une couardise sans égale. Lui aussi a été engagé volontaire et s’est fait élire officier par le suffrage de ses camarades, mais nous n’entendons pas dire qu’il ait accompli la moindre action d’éclat. Il est infatigable à ourdir des machinations pour perdre le pauvre Boleslas. C’est lui qui contribue plus que tout autre à ameuter les gens de Schranden contre le fils de leur ancien seigneur* c’est lui qui est l’auteur de la dénonciation qui — il l’espère bien — fera casser Boleslas de son grade de lieutenant. Et pourtant, à chaque instant, on le voit porter la main sur son cœur en attestant son honneur d’officier et de soldat. Il fait le rodomont tant qu’il n’y a pas de danger, mais quand il y a des coups à récolter, il s’éclipse prudemment. Tout ce personnage est une satire mordante de ces gens, nombreux par tous pays, qui prétendent faire du patriotisme un monopole, l’exploitent comme une
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chose à eux et s’arrangent d’ailleurs toujours de façon que leur intérêt personnel n’y perde rien.
Si Félix est absolument haïssable, son père, le vieux Merckel, est encore plus grotesque qu’odieux. C’est un vieil hypocrite qui en face affecte des airs patelins, afin de pouvoir plus sûrement asséner ses coups par derrière. Ancien homme de confiance du baron, il a employé ses économies à acheter une auberge et met désormais en coupe réglée le patriotisme braillard des habitants de Schranden. Il faut le voir derrière son comptoir, brandissant sa chope et excitant le chauvinisme haineux de ses administrés (car il est maire et aubergiste tout à la fois). De temps en temps il interrompt ses tirades patriotiques pour stimuler la soif des consommateurs, et ne reprend le fil de son discours que lorsque tous les verres sont vidés, puis de nouveau remplis. Tandis que son fils est brutal et cassant, lui est gluant et doucereux. Mais il lui reste du moins un bon sentiment : il adore son fils et cet amour paternel, si méprisable qu’en soit l’objet, empêche le vieux Merckel d’être tout à fait repoussant.
Cependant Boleslas a un autre adversaire, bien plus redoutable que ces deux piteux personnages : c’est le vieux pasteur Gœtz, homme d’une énergie farouche et d’un patriotisme étroit mais sincère. Ce pasteur a une éloquence fougueuse et imagée qui fait penser aux prophètes de l’Ancien Testament. Tel Elie, venant reprocher à Achab d’abandonner le Seigneur, il a, en termes virulents, reproché au vieux baron ses désordres et ses débauches. Puis, quand le baron a accompli sa trahison, il l’a, de sa propre autorité, rayé du livre des vivants. Toute sa haine pour le père, il l’a reportée sur le fils. De toute la Bible il n’a retenu que le passage où il est dit que les crimes des parents seront punis en leurs enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération. Il se considère comme responsable du salut de ses ouailles ; il s’érige en procureur du bon Dieu. Il ne sait pas ce que c’est que bénir, mais il s’entend à merveille à maudire. La religion de paix, de mansuétude et de pardon s’est transformée dans sa cervelle étroite de fanatique en une religion de haine implacable.
Outre ces trois protagonistes, il y a de nombreux comparses dans la meute hurlante des ennemis de Boleslas. Sudermann, en dessinant leur silhouette, n’a pas craint d’appuyer le trait. Les habitants de Schranden sont à la fois féroces et stupides. Ils se laissent entièrement mener par le vieux Merckel qui fait d eux tout ce qu’il veut.
Ils parent leur haine et leur cupidité des faux semblants du patriotisme et poussent des hurlements de Peaux-Rouges à l’idée de fusiller Boleslas.
Certains critiques moroses ont accusé ce roman d’immoralité. Certes, il s’y trouve des tableaux un peu vifs, mais le ton en est toujours sérieux et élevé ; on n’y rencontre ni réticences ni sousentendus. Le récit est dramatique et émouvant, il y a nombre d’épisodes superbes. La philosophie du roman est irréprochable : un noble sentiment comme le patriotisme vrai est le plus sûr talisman contre les défaillances et les vilenies. Il se dégage de ce récit une leçon de sacrifice : nous ne nous appartenons pas à nous-mêmes ; nous appartenons à la communauté dont nous faisons partie, nous appartenons à la patrie, à nos semblables. Ce qui élève Boleslas audessus de lui-même, ce qui l’empêche de succomber à la tentation, c’est la pensée de la solidarité humaine et de la patrie qui a sur lui des droits imprescriptibles.
En dépit du ton tout à fait sérieux de ce roman, quand on va au fond des choses, on trouve que la source profonde d’où jaillit l’inspiration de l’auteur, c’est l’ironie. On serait mal venu de lui en faire un reproche: en présence de la méchanceté, de l’hypocrisie, de la sottise du monde, l’honnête homme n’a le choix qu’entre deux partis, s’indigner ou se moquer. A l’indignation Sudermann a préféré l’ironie ; nul critique impartial ne s’avisera de lui en faire un reproche. Dans le troisième roman de notre auteur, L' indestructible passé, nous allons d’ailleurs retrouver la même veine ironique, mais nous verrons que l’ironie s’attaque à d’autres objets.