DATANT DE L'ÉPOQUE ROMANTIQUE
Gravé par Hanriot
Vous dont les censures s'étendent Dessus les ouvrages de tous , Ce livre se moque de vous.
Malherbe.
Tous droits réservés.
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l'épicerie et auxquels est familière cette pose qui consiste à croiser ses mains sur l'abdomen et à tourner ses pouces ; tous ces prudhommes au ventre tendu comme des tambours et aux membres cartilagineux et flasques, tous ces gluants de nuance indécise, au masque gras et rasé reposant leur menton sur un col triangulaire, trouvaient le secret de prolonger la bataille. Ils mettaient la même emphase à porter la queue de la tragédie qu'on en met aujourd'hui à porter la queue des ordres moraliens; alors comme à présent c'étaient bien les mêmes tètes qu'on aurait dû servir sur du papier découpé comme on sert la tête de l'animal aux longues soies qui les symbolise en politique et en littérature.
Les victoires de Casimir Delavigne ne laissaient pas alors beaucoup de vaincus derrière eux; « il a eu son heure, il a eu son jour, écrit Arsène Houssaye, mais ce fut un jour sans lendemain. N'a pas d'ailleurs qui veut, parmi les mieux doués, le rayon d'un jour. C'est moins le rayon de l'invention qui aura manqué à Casimir Delavigne, que la science du style qui donne le sceau de l'immortalité. Il "avait fini par s'imprégner du sentiment romantique : mais l'opinion est une grande dédaigneuse qui ne revient pas sur ses premiers jugements; chez Casimir Delavigne le passé a tué l'avenir. Shakespeare et Hugo ont eu beau lui donner les admirables leçons de la grandeur, de la
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beauté, du pittoresque : il n'écoutait que d'une oreille, tant il entendait encore les chansons de Ducis et de Colin d'Harleville. » Aujourd'hui, les Ducis de la littérature reprennent le terrain qu'ils ont cédé et encombrent les vitrines des libraires, ils repoussent aussi féconds que des betteraves dans un champ ; vrais ressemeleurs des idées d'autrui , leur littérature est une orgie d'eau claire où transpare mieux encore la pauvreté, la débilité de l'œuvre, la sentimentalité bête. Les femmes y ressemblent aux figures orthopédiques dont on rectifie les défauts de taille ou de hanche à l'aide d'un appareil; cela s'appelle la vertu, l'honneur, le dévouement, voire même l'amour, quand par hasard le romancier y pense. Seuls, les derniers romantiques éclairent encore le sommet de la montagne gravi autrefois, Hugo en tête. La chaleur du rayonnement est restée si forte, qu'elle passe sur les paupières de ceux qui dorment et les réveille. Qu'était-ce donc à son aube?
Le style, le craquant du modelé, le velours et la rugosité des termes, le scintillant du mot, l'art de chromatiser des périodes, de faire mordre la chute d'une phrase, et de bafouer la méthode, la pratique de l'onomatopée, la recherche dans la brisure des phrases de l'effet rêvé par le peintre, lorsqu'il fait rebondir son rayon sur l'angle d'un meuble : ce sont là les aspects de forme les plus achevés du romantisme. Dans cette vaste com-
binaison de vocables, le coloris artistique atteignit des intensités si vives qu'elles paraissent encore imprévues. Ce fut un éblouissement. Il y en eut — Louis Bertrand par exemple, — qui taillaient le mot comme une facette, et lui donnaient des évidences, des rondeurs de relief inouïes; une seule phrase enfermait un tableau, dans sa brièveté qui possédait sa perspective, ses notes, ses tons et ses valeurs; le muscle anatomique de la charpente s'y faisait sentir sous la coloration ; ce n'était pas la phrase faite de vapeurs tissées; sous le dessin grammatical de l'enveloppe pleine et charnue, on sentait affluer le sang, la vie. La divinité du romantisme semblait, d'après les préceptes de la nouvelle genèse du beau, répandre la forme par la nature pour se réjouir; le style était devenu un art de lapidaire ; on ciselait des joyaux gothiques et des joyaux renaissance. La langue était découpée, fouillée en arabesques qui se chantournaient avec un caprice infini, et une puissance souveraine. Beaucoup de titres d'ouvrages qui n'ont jamais paru, sont toute une révélation : Pâtures à liseurs, Faust dauphin de France, Aventures de deux gentilshommes périgourdins, Fumée de ma pipe, Choses quelconques, Contes du Froc et de la Cagoule. Le capitaine Fracasse, qui fut seul publié, avait été rêvé à cette même heure où l'exaspération du bourgeois hurlant d'horreur était la plus haute récompense d'une veille d'écrivain,
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comme elle l'est restée aujourd'hui. Quel contraste que cette filière du XVIe siècle, en regard de sa solidité, l'ancienne école, haute en dignité et en ampleur, pétrie d'arrogance et d'immobilité ! La victoire fut loin de demeurer facile. Les vieux troncs superbes du siècle monarchique étendaient leur solennel feuillage sur le monde littéraire, abritant quelques vieillards augustes ou dignes de l'être. Ces illustres lisaient Shakespeare dans la traduction de Ducis, comme on lit Homère dans Bitaubé; traduction après laquelle on était tenté, afin d'échapper à l'absurde, de parler quelque temps auvergnat. Tout ce qui reflétait l'ardeur des sens était condamné sans merci. La passion devait demander cinq actes lamentables pour exposer sa flamme, sous peine d'être expulsée du théâtre. On n'était pas plus engoué de Pradon. En politique, on déracine des principes et des gouvernements ; en littérature cela ne se peut; il faut vivre à côté les uns des autres, mais ce choc continuel est un élément de force.
Or, le romantisme, sur lequel pesaient tant de sourdes haines, avait des délicatesses et des minuties de touche qui relevaient un peu de l'art flamand, mais, rompant avec l'ennui dogmatique , poussant son hourrah sous les vieux cloitres abandonnés, allégeant la poésie de ses dictionnaires, et la peinture de ses perpétuels fonds de fabrique, il devait compter avec les fidèles de l'ancien
temple. Tout ce qui dormait dans l'officialité du style fut réveillé bon gré mal gré. Les nouveaux profanateurs de tombes se plurent à évoquer les légendes, comme le jeune moine d'Henri Heine qui évoquait à l'aide de la « clef d'enfer » la pauvre beauté morte enveloppée de ses blancs tissus. On se passionnait pour ces figures qui sentaient leur damnation. L'architecture monastique servait de cadre à des fictions amoureuses terribles; le donjon relevait son pennon, ouvrait ses trappes, ses oubliettes; le drame parcourait des cercles doubles plus nombreux que ceux du Dante ; le chef de bande, Hernani, avait crié holà ! à tous, barons, proscrits, moines, bacheliers, qui se réveillaient étonnés de se retrouver chez eux, et recommençaient à gravir les escaliers des vieilles tours. On dérangeait les chouettes, et on entendait la retombée des chaînes avant minuit; un cliquetis de ferraille battait les pages du roman, et le critique tenait pour contrepoids de sa plume une lanterne sourde, afin de ne pas perdre l'équilibre.
C'était bien l'amour de la ligne pour la ligne, qui consiste à mettre dans une création littéraire autant de galbe et de dessin qu'il y en a dans un marbre, autant de charpente que dans l'architecture, à faire de l'émail dans le jeu des idées, comme on en fait dans le sens pictural, à étreindre « l'océan des choses » éparses dans la création, afin de les styliser en une enveloppe qui leur communique la
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force, la tournure, le mouvement. C'était bien en un mot, s'assumer toutes les ivresses de la matière; car, dans le mot, dans la plastique de la prose, on s'enivre à la fois du son, de la coupe, de la couleur; quelques écrivains ne donnèrent jamais que de la fresque, comme d'autres accusèrent les objets par la fameuse tache des impressionnalistes; mais le procédé est le même : c'est toujours la recherche très-positive du vrai.
On a appelé le romantisme « littérature des sens. » Soit; mais, en littérature, Fjnsp-Lràlionest souvent une chose banale__eii sjin uni vërsalité ; tout le monde peut être ému par un coucher de soleil, mais ce qui n'appartient pas à tout le monde, c'est d'enfermer ce qui a été vivant et coloré, dans une œuvre écrite ou sculptée, dans la facture toute charnelle de l'art. Ce qu'il y a de juste en littérature, c'est le métier. Gautier l'a proclamé et prouvé. La forme dans l'art est comme Hélène ; « le poëte la crée à sa fantaisie; elle ne sera jamais majeure, jamais vieille; elle a toujours l'aspect séduisant qui' éveille le désir. » Ainsi donc, hors du sensible, dujeudelavie, il est douteux de faire régner le beau. La langue abstraite des idées qui; sans cesse agrandit le domaine du rêve, ne saurait lutter avec l'expression des faits extérieurs. C'est l'expression qui coordonne jusqu'aux ombres et les rend malléables, comme l'argile sous les doigts du modeleur.
L'expression est la clef magique que Méphisto remet à son disciple, clef servant à rendre palpables les fantômes du passé : « Elle m'a guidé, dit Faust, à travers l'épouvante et le'flot et la vague des espaces solitaires, et m'a ramené sur ce terrain solide. Ici je prends pied, ici est le domaine du réel. » Il n'y a que les affolés du contour énergique auxquels il soit donné de comprendre que la beauté absolue ne prendra jamais pied hors de ce « domaine du réel ».
Et voilà pourquoi Arsène Houssaye a pu dire en sens contraire : Enfin, Hugo vint, comme Boileau avait dit : Enfin, Malherbe vint. C'était la vie qui revenait sur le néant.
Mais citons la page de l'auteur du 41e fauteuil : « Ce que Malherbe avait ôlé à la glorieuse Renaissance, il nous le rendit ; il fit mieux, il nous donna Victor Hugo. Ce fut comme un éblouissement. Les Rhéteurs furent aveuglés, mais toute la jeunesse baigna ses yeux dans cette lumière inattendue.
Victor Hugo, dieu du jour, conduisait le char du soleil. Bienheureux surtout ceux qui avaient alors vingt ans, car tous, Alfred de Musset comme Théophile Gautier ; Alfred de Vigny comme Auguste Barbier, tous se jetèrent en cette autre Renaissance, qui faisait la nuit sur les vieilles écoles. La poésie française avait désormais un maître ; Lamartine fut l'aurore, Victor Hugo fut le soleil.
a Au théâtre , chacune des heures de Victor Hugo fut une bataille et un triomphe.
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Ces jours-là, Paris avait la fièvre, on sentait que l'esprit humain était en jeu. C'était en vain que toutes les intelligences qui retardent assemblaient les nuages sur la lumière, la lumière resplendissait.
« Les victoires de Victor Hugo ont été d'autant plus belles qu'elles ont été rudes; la France est ainsi faite que tout emmaillotée dans la tradition, elle ne veut admirer que les morts. On n'a pas oublié encore la guerre aveugle de la critique; Gustave Planche, entre autres, y a cassé ses dents. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que les fils de la Révolution étaient les plus acharnés à combattre ce révolutionnaire de la poésie, de l'imagination et de la langue. Armand Carrel n'a-t-il pas dit que Victor Hugo passerait comme le café ! »
■^Êe grand nom de Victor Hugo part.de
l'aurore du romantisme dont il est le soleil levant, ponr protéger encore à son couchant l'école de la vérité. Cela nous ramène directement à la question si actuelle et si vivante de l'impressionnalisme en littérature, et c'est en quoi ce livre sur les romantiques n'est pas isolé de certaines créations contemporaines.
En principe, nous croyons que l'on doit arborer ce point de départ des littératures modernes : c'est que s'il convient à quelqu'un dans une- œuvre d'imagination d'exprimer l'équivalent du veau à deux têtes ou de la femme à barbe, toute liberté d'exhibition
doit lui être laissée. La critique opère son scalpage, et elle l'accomplit avec d'autant plus de sévérité que l'auteur a été maître de réaliser ce qu'il voulait. « La moralité d'un livre a dit un des maîtres impeccables de l'esthétique, n'est pas dans la nature des événements dont il se compose. Elle est dans la vérité et dans ia beauté. » Et si les odeurs de l'Assommoir, si le Ventre de Paris ont pu sembler parfois irrespirables, comment nier que la forme soit aussi saisissante de vie par tous ses aspects, qu'un amas de vers grouillants dans un morceau de viande gâtée? S'il est des estomacs qui peuvent absorber ces aliments travaillés de putréfaction, pourquoi les empêcher de s'en nourrir ? L'art doit tout tenter, tout oser. S'il lui plaît d'aller jusqu'à l'extrême limite du dégoût ; s'il a le don d'exciter les nausées, c'est au lecteur d'éviter de frôler la muraille sur laquelle on n'aura pas placé l'inscription : défense de déposer des ordures le Ion g de ce mur; c'est à l'odorat de nous garder dans le détour à faire, dans le chemin à prendre. Une des plus grandes erreurs est de prétendre que la secte des impressionnalistes a l'ordure en prédilection. Elle ne l'exclut pas lorsqu'elle la rencontre; elle ne se promène pas dans les quartiers neufs, mais elle ne cherche point comme parti pris le nauséabond, et ne s'englue pas exprès dans toutes les boues. Ce qui fait une conception, ce n'est ni la localité d'une peinture, ni le morceau isolé, c'est l'ensem-
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ble, c'est l'abject à côté du beau relatif. Voilà pourquoi les intransigeants nouveaux qui ont entrepris de regarder toutes les hideurs, toutes les plaies, à côté de ceux qui ne rêvent qu'aux épanouissements et aux aurores blondes de l'humanité ; voilà disons nous pourquoi, les intransigeants lancent aussi bien leur projectile dans l'arène littéraire qui se compose des uns et des autres, impressionnantes, puristes, sous l'unique condition d'être sincère. Regardez les paysages hollandais : il en est auxquels on devrait mettre trois signatures. Celui qui a touché ce ciel, ce buisson, ne s'est point occupé de peindre les petites vaches rousses qui mordillent l'herbe du pré; la main qui a frisé cette longue plume sur un chapeau de feutre rompu, coiffant quelque digne personnage, est étrangère aux autres parties de la composition. Cependant la scène n'en est pas moins merveilleuse, trempée de lumière et d'esprit dans tous les coins.
Le même fait se présente ailleurs, et l'intransigeant, le paroxyste qui éprouve le besoin de protester contre l'annihilation complète des Ingristes etdesPonsards bourgeois bornant à eux seuls l'horizon romanesque, celui-là possède sa résonnance voulue et nécessaire, qui s'impose à l'oreille, comme sa note s'impose à l'œil. Les tomber, comme on dit en style professionnel, est aussi absurde qu'illusoire. Balzacs de barrière, le nez plongé dans toutes les fétidités, leur mission
est aussi importante que celle de l'auteur de la comédie humaine.
La Fille Elisa, qu'il a été question de poursuivre, en ce qu'elle éraillait certains amours-propres auxquels il n'est pas bon de toucher, si l'on veut dormir tranquille, la Fille Elisa entendit longtemps réitérer sur elle la fameuse sentence de mort qui, au commencement de l'ouvrage, est « sortie de la bouche édentée du président comme d'un trou noir. » Mieux eût valu être atteint et convaincu de vol, que d'être surpris sympathisant au sentiment profondément philanthropique qui avait dicté le livre à un homme de cœur. On passait bien à regret à M. Zola les tripailleries enchâssées dans une langue d'une autorité d'image coulée dans le moule le plus énergique qui soit au monde ; mais les révélations de tortures d'une maison centrale, mais la honte infligée aux équarrisseursde bêtes humaines, cela ne se pouvait. L'auteur eut certes, pendant un moment, la crainte d'aller occuper le banc où nous avons eu l'avantage d'entendre accumuler deux fois sur notre personne une heure et demie d'injures. Comme revanche on poursuivit le Tintamarre, et, disons-le une fois pour toutes, nous plaindrons toujours, de quelque parti qu'il relève, l'homme condamné à voir amasser sur sa tête en quelques heures, plus de fange qu'il n'aurait pu en accumuler dans ses écrits. L'écrivain est traité avec une violence de haine que le
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forçat ne connaît pas ; car les instrumentistes criminels ne sauraient avoir de haine contre le forçat dont ils se débarrassent, tandis qu'ils sont obligés de rendre l'écrivain à la société. Ils le suivent, par la pensée, sortant de l'audience, rentrant chez lui, s' épongeant le front, retrouvant un petit — très-petit cercle de fidèles, — qui le réconcilient avec le travail, et voilà ce qui les remplit d'une sourde rage. Ils ne pardonneront jamais à un homme de lettres de ne pas se suicider en sortant du palais.
L'intransigeant ou l'impressionnaliste doivent se considérer d'avance comme des gibiers judiciaires. Tôt ou tard, deux ou trois membres de l'école, peut-être même toute l'école, y passeront. Ce ne sont pourtant que des questions purement littéraires; mais qu'importe, il faudra bien qu'ils y passent, qu'ils soient attachés à tous les poteaux d'infamie : la vérité dans l'esthétique déplaît autant qu'en politique.
Il y a donc un double mérite aux intransigeants à continuer leur œuvre, car il y va de leur tranquillité, de leur fortune, de leur existence . On poursuivrait jusqu'aux arrière -neveux d'un intransigeant.
Si quelqu'un se dispose dans un roman que je ne saurais prévoir, à faire la moindre allusion à ce que j'appellerai « la partie sensorielle de l'humanité », c'est grave, très-grave, tout ce qu'il y a de plus grave. L'Evangile l'a condamné, les multitudes l'ont lapidé
d'avance; l'arbre en zinc du boulevard se dépouillera tout exprès de ses feuilles pour ne point l'abriter; les fontaines publiques distilleront du poison à son usage; légitimistes, orléanistes, jésuites, libres penseurs, fonctionnaires départementaux, nécromanciens, employés des pompes funèbres, banquiers, mères de famille au corset craquant sous l'obésité, industriels, philantropes, membres des comices agricoles, sportmens, spéculateurs, hommes politiques et privés, se souvenant qu'ils sont abrités par le gouvernement, sentiront leur colère tourner à l'apoplexie. 11 y aura toujours bien dans le code, à l'usage de l'incriminé, quelques traits concernant l'empalement, et ces mêmes cuistres, qui se figurent entendre quelque chose au métier, parce qu'ils ont donné à dîner à un homme de lettres, savoureront, à un repas bien pensant, avec l'expression intelligente d'une carpe, l'écho du journal annonçant la condamnation du susdit personnage. Les mieux disposés réclameront pour lui le choix entre l'exil et le droit de s'ouvrir le ventre. « Il faut véritablement, disait quelqu'un qui ne peut plus être cité au parquet parce qu'il est mort, que la France soit douée d'un bien joli tempérament pour continuer comme elle le fait , à enfanter chaque jour, malgré les gens en place, de nouveaux artistes. On se targue beaucoup en France d'encourager les arts et les beaux-arts.... C'est la plus abominable
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hâblerie qui ait jamais été débitée sous le ciel. »
Tout ce qui ne répond pas au convenu, tout ce qui se meut en dehors, est donc plus que jamais destiné à faire acte d'offuscation; tout ce qui étend la couleur par la métaphore sera consacré comme illusoire.
Aujourd'hui, l'épithète qu'on clouait dans la phrase comme l'aile d'un papillon contre un mur, est regardée avec horreur et, de plus, condamnée par la loi.
Mais qu'ai-je nommé, grand Dieu ! si je t'oublie jamais ô épithète trop adjectiviale, toi et le rôle que tu peux jouer dans un casier judiciaire, puisse ma langue se coller à mon palais, mes doigts se dessécher, mes genoux être meurtris, mes cheveux et mes ongles pousser comme ceux de Nabuchodonosor — pour les archéologues Nabouchoudouroussour — puissé-je, si je commets la faute de t'accrocher encore au bout d'une phrase, ô syllabe maudite, être condamné à parcourir comme une àme en peine, les toits d'ardoise sous lesquels reposent tes persécuteurs, ou les épouvanter de mes hurlements, ainsi qu'une bête nocturne.
Donc ce qu'on devrait appeler le « gueuloir » moderne des impressionnalistes littéraires, représente la situation, en 1830. C'est un effort vers l'affranchissement perpétuel de la langue, en dépit des grammairiens de Thémis, de la critique littéraire qui devrait être un atelier où chacun vint réaliser sa toile
pour les concours, et non une tribune pédagogique.
Mais l'infection présente des gouvernements, s'attache à tout ce qui n'est pas l'industrialisme du livre. Vous choquez, on vous dévore. C'est pourquoi nous faisons un retour vers l'âge d'or du rythme, où les censeurs aussi âpres et moins puissants ne parvenaient plus à empêcher ce grand régal du beau plastique, dont la magistrature maintenue dans son prétoire, ne pouvait, malgré ses efforts, entraver l'évolution. Nous l'étudieronsdans les derniers feuilletons de Janin, de Gautier, de Ste Beuve, qu'on ne pourra point dénoncer, où nous retrouverons Gautier aux prises contre Paul Delaroche, Delavigne etPonsard. Tous ne s'attaquentils pas aux mêmes antagonistes que nous, à ceux qui font métier de flatter les passions puériles d'un public qui persiste à se croire né malin?
Et quelle jouissance pour ceux qui sont condamnés à se taire, de voir la horde romantique s'en prendre aux mêmes plaies qui nous dévorent tout vifs, en 1878, cribler la soi-disant école « dite du bon sens. » Quel plaisir de contempler d.ms une béatitude parfaite, nos oppresseurs littéraires, fouaillés par eux comme des manants, sans qu'ils puissent s'en prendre à nous. Nous nous estimons alors bien vengé de ce pionicat, de ces gardes-chiourmes sous lesquels nous rampons. « Oh ! les bonnes fanfaronnades !
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disait quelqu'un qui n'était pas du clan de 1830, mais qui les connaissait, et comme souvent ils ont dû rire entre eux, les bons apôtres!... heureux temps! heureuses gens ! Ceux-là, certes, ont eu leur jeunesse, ils ont appris l'art dans la liberté et dans la joie; en un mot ils ont fait tout ce qu'ils ont voulu gaiement ; c'est encore le meilleur moyen d'arriver à faire quelque chose de bon. Aussi s'en sont-ils donné de tout leur cœur, ils ont couru de toutes leurs jambes, crié de tous leurs poumons, et c'est pourquoi ils sont restés bons marcheurs et bons parleurs. Et, généralement, c'est parce que le siècle a fait Champavert et Feu et Flamme, qu'il a produit dans sa vigueur les œuvres saines et robustes qui l'honorent. Le mouvement était donné, tout le monde marchait. »
E ce rayonnant tableau, détachons d'abord la figure de ce foudre de couleur qui s'appelle Eugène Delacroix.
C'est à travers le saisissement, l'effroi, l'emportement, le surhumain de l'expression qu'il se révèle. Son génie est une explosion de lumière et d'effet, qui s'impose encore plus par la véhémence, la passion que par la couleur. La physionomie, hautement mélancolisée sous la brosse de Géricault, reflète le fier et immense essor de l'esprit. Un de ceux qui l'ont bien connu à l'époque de ce portrait, en 1822, dit que la nature altière de Delacroix plane audessus de la haine ou de la critique « comme cette
fulgurante figure d'Apollon qu'il a jetée aux voûtes du Louvre, oublie, dans la splendeur des deux , les chimères qu'il vient de terrasser. »
Le portrait que nous avons sous les yeux est une des dernières œuvres de Géricault, il date par conséquent de l'époque où Delacroix venait de î&iveDante et Virgile. L'auteur du Radeau de la Méduse ne supposait guère, sans doute, que cette toile dépasserait l'atelier; car il n'a pas jugé à propos de revenir par des retouches ou des glacis, comme lorsqu'il s'agit de terminer une œuvre pour les expositions ; il s'est contenté d'exprimer dans un faire large et vivant, la virilité de conception, la puissance créatrice de ce jeune ho Time dont on aurait pu dire comme d'Hugo :
Lui dont la main fermée est pleine de tonnerres.
Le sourcil est arqué, peu prolongé; l'œil gris bien fendu; les cheveux ont des reflets fauves ; la barbe a des tons roussâtres sur une lèvre bien ondulée; la bouche, par la vigueur et l'énergie du dessin, accuse la pression autoritaire de l'esprit, qui saura mettre en ses paroles l'empreinte d'une superbe rébellion contre les coteries systéma-
tiques. C'est bien cette bouche qui devait clouer, par sa fière réponse, l'objection de M. de la Rochefoucauld, intendant des Beaux- Arts , tentant de ramener le peintre dans les voies classiques : « Qui prouve que ce n'est pas moi qui vois juste? — Tout le monde ! — Eh bien! tout le monde voit faux. »
La figure de Delacroix est osseuse, comme celle d'un homme que la pensée absorbe, le menton fortement prononcé par un large méplat. Pour costume, un paletot marron; au cou, une cravate noire, nouée à la marinière, laissant à peine distinguer un soupçon de chemise.
Telle est cette physionomie de peintre ou de poète, réapparaissant avec sa suprême élégance sur cette toile inédite. Aujourd'hui, le fond bitumeux en est un peu poussé au noir; mais on y peut suivre les contours éclairés de la chevelure qui, chez les hommes d'inspiration, semble soulevée par une sorte de flamme intérieure qui circulerait entre les réseaux du front. Le peintre du Massacre de Scio, de T Entrée des Croisés à Constantinople, du Saint-Sébastien,ne cherche qu'à prouver cette théorie, que la ligne n'existe pas, que le rayonnement lumineux donne seul le contour, la vie, la forme, le mouve-
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ment, l'âme en un mot. De même que Victor Hugo tranche le nœud gordien des trois uni- .tés, ce grand oseur, ce demi-dieu, fait une trouée dans les nuées classiques et les enfièvre de sa sauvagerie, de sa rudesse ardente. Inquiet, bouillant, opiniâtre, il pousse la couleur jusqu'au paroxysme; Gœthiste et Shakespearien, créant, ainsi que Rembrandt, « comme par une sorte de vision intérieure qu'ils ont le don de rendre sensible avec les moyens qu'ils possèdent, et non par l'étude immédiate du sujet, » cachant sous une froideur apparente « une âme battue par les passions du génie, » selon le mot d'Arsène Houssaye qui a suspendu dans les galeries modernes un portrait de Delacroix plus vivant que tout autre. « Ingres est parti du basrelief antique , » écrit l'historien de Léonard de Vinci , « Delacroix est parti de la passion moderne. C'est l'homme des temps nouveaux. S'il a vécu dans l'antiquité par des existences antérieures, il ne veut pas que son souvenir s'y attarde trop longtemps. Quand il est obligé d'être mythologique, il l'est avec tant de liberté qu'il transfigure l'Olympe dans l'esprit moderne. Les dieux de la fable deviennent nos dieux; ils symbolisent nos
rêves, nos idées, nos sentiments, li fait des déesses les Muses nouvelles. Pour lui, Minerve est la sagesse, mais c'est aussi la pensée . Sa Vénus n'est pas copiée d'après les statues antiques; c'est la volupté inquiète qui à traversé les vagues furieuses. Ainsi des autres. Les grandes personnalités réforment le monde à l'image de leur âme. » Et plus loin, l'écrivain ajoute ce trait magistral: «On peut dire que pour lui l'ordre, c'est le désordre, parce que le désordre c'est la vie. Il ne mesure pas les ténèbres avec un compas, mais avec une torche enflammée. »
De semblables individualités ont derrière elles Homère, Dante, Milton. L'expression dans son caractère héroïque, c'est là pour le peintre d'Hamlet le but que vient heurter sans cesse son poing de titan : force imprévue et rayonnante par la simplicité du jeu qui n'éparpille pas les effets , mais les concentre en une rapidité d'action soudaine et foudroyante , comme si la formule la plus directe du beau venait de jaillir à l'improviste sur la toile ainsi qu'un coup de tonnerre. On se demande après cela quelle grammaire est faite pour imposer ses lois aux adeptes de la philosophie ou de l'art; quel dogme absolu peut
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enfanter l'esthétique; quels effarements de coloris miroitent encore pour nous dans l'inconnu? La figure de Delacroix évoque l'image de je ne sais quel nerveux athlète qui conduirait le char de l'idéal, dont les chevaux fantastiques se cabreraient avec des bonds prodigieux de la terre au ciel, comme sous la morsure d'un aiguillon invisible.
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OMME pendant à Delacroix, qui peut mieux venir que Victor Hugo : la couleur en poésie?
Cette tète césarienne porte le caractère de l'autorité qui, armée du vers « dru et spacieux », a sapé le trône de la vieille poésie classique. Le signe de la souveraineté absolue l'a marqué. Ces cheveux châtain -clair, souvent labourés par les doigts, retombent, irréguliers, de chaque côté des tempes dessinées presque durement. Les joues sont pétries d'un modelé serré, sur lequel la flamme du regard semble prête à épancher l'ardent rayonnement de deux
prunelles magnétiques et brillantes. La projection de ces prunelles rappelle le regard des religieux du moyen âge, entrevu dans les trous de la bure monacale percée seulement à l'endroit des yeux. Le nez est d'une ligne tranquille, aux narines dilatées, aspirant avec dédain les grandements du « perriquinisme » aux abois. La bouche, le menton dépourvu de barbe, indiquent la décision par un trait précis. Pour costume, une redingote noire, et le fameux col de chemise rabattu sur la cravatte, que les disciples déploraient comme une concession à Joseph Prudhomme.
Haine et enthousiasme de la foule, sifflements orageux , éclairs et foudre faisant irruption dans le nuage de bêtise aveuglante des bourgeois: voilà ce qui constitue l'avénement du romantisme dans la personne de Victor Hugo. C'est au milieu des éléments classiques déchaînés, qu'il apparaît comme un dieu dans une majesté olympienne. Au son du cor d'Hernani, au mot d'ordre de la devise espagnole : Hierro — fer — tous se sont ralliés à lui et l'ont proclamé roi. Ce membre de la république de Platno est un chef de dy-
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nastie. Il porte les colonnes d'Hercule du romantisme sur ses épaules; il en est le Michel- Ange. Comme Buonarotti, il a l'exécution tourmentée, raboteuse. Dans son vers ou sa prose , on sent les muscles dessiner leur ossature puissante. C'est lui qui , dans l'ordre philosophique , s'est aventuré le plus témérairement sur ce cap de l'esprit qui s'avance clans l'illimité. Il navigue plus loin que les autres sur cette mer du possible; mais souvent la pensée , d'une puissance de contexture étrange, reculera indéfiniment les frontières de la langue ou du verbe humain, dont la configuration est trop étroite pour la contenir. L'idée est alors contrainte de se briser, pleine d'éclairs, contre les mots, et souvent nous ne percevons que la silhouette gigantesque de sa forme fuyante et vague. Différent en cela de Balzac, désespérant toute sa vie de franchir l'abîme qui sépare la pensée de l'expression, il dit hautement : « Je ne sais pas l'art de souder une beauté à la place d'un défaut, et je me corrige dans un autre ouvrage. » L'alexandrin dramatique, comme le désigne Gautier, prend chez lui une ampleur de registre, une force intensive saisissante, et roule avec sa fougue
altière, ses allures léonines, sur les lèvres de MUe Mars ou de Mme Dorval. Espagnol pour le coloris, ivre de cette lumière qu'il fait jaillir par les accidents de la coupe, la violence des pensées rebelles à toute pression se trahit sous les mâles brisures de son vers : grandes tirades pleines de ressentiments, montées de ton, sculptées comme une frise, où la pensée revêtue d'une forme vraiment souveraine bondit, éclate, riche, colorée, verveuse. En scindant le mètre, comme dans le Pas d'armes du roi Jean, la Chasse du Burgrave, on dirait que la rime se dresse, fragmentant les images et la couleur, ainsi que dans les panneaux d'une verrière gothique.
Grand, parce qu'il a souffert, il a le cri terrassant de la douleur, le cri de l'angoisse moderne. Qu'un type riche, pauvre ou abject se présente, il lui donnera la profondeur et l'étendue. Que l'homme s'appelle chez lui Charles-Quint ou Didier, il le rend avec son geste éternellement vrai, invariablement sublime. Et c'est en cela qu'il égale Homère, en gardant le rire rabelaisien. La prose hugotique de Notre-Dame est une iliade entrevue dans le clair-obscur du moyen âge.
Ce qui apparaît en lui dès qu'on l'aborde, c'est le principe de l'exagération de l'œuvre. Dans cette concentration de l'idée et cette solidité du moule, « la forme, arrachée à la création sous sa plus nerveuse enveloppe, » palpite avec une inflexibilité de dessin superbe. Victor Hugo reste obsédé de la conception épique ou surnaturelle, quelle que soit la figure qu'il interprète. Mais, ainsi que dans les taureaux ailés et les kéroubs de l'art assyrien, on retrouve toujours, à travers son rêve de l'énorme et du colossal, « les traits de feu de la face humaine. »
E frère d'armes de Victor Hugo pendant toute une période fut Alexandre Dumas.
A-t-il revêtu le fameux ! habit vert déchiré sur son dos à la première d'Antony, par des admirateurs effrénés qui s'en disputaient les morceaux comme des reliques? Sous cet habit, mille et une organisations de romancier se sont dressées tumultueuses.
Lorsqu'on regarde ce front fièrement jeté en arrière, portant ceint le mot universalité, au-dessus duquel bouillonne une chevelure crépue, énorme bouquet d'un noir mat, tranchant sur l'ardente coloration car-
néenae ; cette coupe oblongue du crâne et ces angles immenses des tempes où la mémoire creuse les avenues babyloniennes de l'histoire; lorsqu'on regarde ces paupières battues par la pensée, ces larges lèvres empourprées par le sang créole, surmontées alors de quelques poils de barbe rude ; un menton grassement rattaché à de robustes mâchoires ; ce col de taureau, ces mains épaisses et courtes, cette taille prédisposée à un embonpoint précoce, on croirait voir le Mirabeau du drame et du roman. Les sourcils font un léger écart et s'abaissent à la pointe sur l'œil au globe saillant, où se baigne la prunelle noire et chaude, faite pour dompter avec le vol du regard. Le nez, très-ouvert aux narines, se relie solidement aux muscles charnus des joues vastes et rebondies.
C'est bien l'ample et puissant caractère de l'improvisateur, dont la plume devance les heures par sa vitesse, chez lequel l'invention bondit sans jamais vider ses tiroirs, créant ainsi « le train express de la littérature » et des « hommes d'esprit à toute vapeur. » C'est en courant à toutes jambes qu'il attrape le trait, la répartie saillante, l'esquisse libre,
où, si la vérité historique est parfois suspecte, l'accent humain est toujours vrai.
Comme Voltaire, auquel l'épilogage moderne reprochait d'avoir fait d'Orosmane un petit maître de Versailles, il répondra que l'habit n'est rien ; que le grand art est celui qui, se souciant peu du temps, s'en va chercher sous la friperie du costume « ce coquin de moi-même » et, lorsqu'on l'a rencontré, chez le prince ou le roturier, vous tient en haleine pendant dix ou douze volumes ; car l'on y reconnaît quelque chose de soi pétri dans l'argile des autres.
Dans son œuvre, on ne retrouve plus cette peinture à modelé précis, où la pâte est cernée par le contour avec une vigueur d'étreinte d'un dessin infrangible que Balzac seul a possédé. Mais c'est la prestance ondoyante de la phrase caressée par l'esprit, qui enveloppe les physionomies sans les serrer de trop près. L'encre de sa plume infuse sa vie personnelle aux personnages du passé ; il ne médite pas leurs contours, il souffle sur eux tout d'un coup en leur criant : Levez-vous et marchez. Il les jette, nouveaux argonautes, dans un dédale d'événements, d'intrigues, s'inquiétant peu de les faire ou non mentir à la tra-
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dition, pourvu qu'ils décrochent la fameuse toison d'or du succès. En retournant le mot édicté sur Balzac, on aurait pu dire que, quoique son œuvre conserve le souffle encore moderne, « les ombres du passé auraient obéi à son appel ; car il pourrait comme Gœthe, évoquer du fond de l'antiquité la belle Hélène, et lui faire habiter le manoir gothique de Faust. » Il se démène avec un entrain de diable au corps dans ce monde de jeunes gens à moustaches en croc et à royale, à pourpoints tailladés et à feutres ornés de plumes ; féroces, héroïques, martyrs et vengeurs, rusés, amoureux, fanatiques, ambitieux, rêvant la conquête du monde, fous comme la passion, se grisant sans faire rire, avec de grands sentiments, et d'une popularité qui leur donne aujourd'hui les proportions et la réalité de l'histoire. C'est qu'aussi, c'est dans l'œuvre de Dumas que le peuple l'apprend, l'histoire ! Qu'on aille lui dire que tel ou tel personnage n'a point existé, que tel autre n'a point vendu sa conscience, il se contentera de rire ; car ce public-là le reçoit toujours comme à la première à'Antony, en 1831.
Adèle dHervey et Antony, deux noms qui
évoquaient une salle en délire. «L'amour moderne, » rappelait à ce sujet un critique qui en a été aussi spectateur, se trouvait admirablement figuré par ce groupe auquel Mme Dorval et Bocage donnaient une intensité de vie extraordinaire. » Gomme tout y est éperdu, fatal ! comme on y respire l'illimité de l'amour! comme la femme y apparaît brisée avec des accablements naturels, et succombe sous l'empire de la mystérieuse inspiration infernale qui mord les plus rebelles ! Avant Dumas, l'intrigue d'un roman ou d'une pièce , divague dans le creux abstrait de certaines sphères trèsidéales, où les héroïnes se gardent bien de froisser leur blanche robe par des étreintes trop vives ; où les amants se parlent en gens quintessenciés d'élégance ; où les maîtresses ne trouvent rien de mieux à faire que d'improviser de longues tirades bien académiques, en face d'un Oswald ganté et toujours correct. Soudain « ce faiseur de drame en trois journées » fait irruption. Pendant qu'avec Hugo la vieille tragédie s'enfuit essoufflée, en mordillant les derniers anneaux de sa queue classique, ce démon s'élance à son tour, Arioste du xixc
siècle, haletanf, dévorant l'espace, emporté par cette cavale écumante : le génie, qui fait que chacune de ses œuvres renferme un monde ; lui dont le moi fut immense, sans qu'il ait cru devoir s'en défendre, et qu'une parole sortie de sa bouche à propos du poëte de la cour d'Elisabeth, peindrait tout entier : « Shakespeare! » a-t-il dit quelque part : « l'homme qui a le plus créé après Dieu. »
HEOPHILE Gautier a été un maître parmi les disciples de Hugo.
Théophile Gautier, ou plutôt Théo, comme l'appellent ses amis, porte un front haut, large, vrai morceau de marbre surmontant l'élégant édifice de la stature. L'épaisse chevelure, aux boucles légèrement fuselées, en projetant une demi-teinte sur les tempes, fait encore ressortir la douceur de son éclat marmoréen. La bouche d'un despin ferme, volontaire, est voilée par les velours sombres de la barbe qui s'accusera un jour au menton en une masse onduleuse et carrée. Un trait énergique, arrêté, borde la paupière; au-dessus, le
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noble étage des sourcils relève d'une sorte d'âpreté d'accent toute cette pâleur dominatrice. Le nez est terminé par deux ailes dont le renflement met une pointe de dédain élevé, caractéristique, dans l'expression. A travers ce masque, on remarque quelque chose d'intrépide qui retourne sans dire gare les lieux communs des jugements reçus, un effréné jouteur qui percera d'outre en outre la grasse imbécillité, un appétit qui mangerait du « chiffreur » , une insolence sincère pour la sottise, un inventeur qui frôle le génie, comme l'a déclaré Janin.
L'esprit ou la critique se traduisent chez lui sous l'évolution d'une sorte d'ironie divine, si l'on peut exprimer ainsi la façon dont il sait acérer la vérité, et la faire jaillir en traits d'une irrévérence malicieuse. Au contraire de cet écrivain qui s'est appelé Saint-Marc-Girardin, et qui avouait emphatiquement: «Les sentiers battus, je les adore, » il a une crainte invincible d'embourgeoiser l'idée, de l'emprisonner dans une robe qui ait servi seulement une fois aux fripiers littéraires. Ses images ont souvent, aux yeux du lecteur, « l'attrait provocant des gracieuses succubes, » on ne peut les coudoyer sans se sentir monter
au cerveau des bouffées d'une ivresse capiteuse. Chaque pensée reste une figure douée de vie, de mouvement, d'action, qui se meut à travers le style revêtue d'un air de beauté souveraine. On dirait un personnage semblable à une statue antique, que l'on verrait tout à coup, selon l'expression employée à propos d'un grand peintre, « descendre de son piédestal, et parcourir le monde avec grâce. »
Ce poète est un métrique qui a battu le vers et soudé la rime, à l'aide du marteau du travailleur opiniâtre. Il l'assouplit, et broie au besoin les termes les plus insolites; il façonne a passionnato la forme agressive, et de ces éléments en apparence irréductibles au verbe, on voit sortir le bloc de métal dans lequel il réveillera « quelque Vénus dormant encore. » et où l'on retrouvera les traces vives de la râpe et du ciseau.
Ce lion du romantisme qui a tressailli comme un cheval de bataille à l'écho du cor d'Hernani, a gardé au fond du cœur le culte des olympiens. Il est païen pour le contour, mais il sait relever aussi la pâleur des marbres par des tons d'une puissance et d'un éclat plus modernes. C'est à lui que cette
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parole de Joubert convient surtout : « Les mots s'illuminent quand les doigts du poëte y font passer leur phosphore. »
Gautier avait-il conscience qu'il n'appartenait guère à ce siècle où il vivait? Égaré un instant au camp des Philistins du xixe, se sentait-il solidaire d'une autre époque dont la figure avait déjà pris possession de l'histoire, il y a deux mille ans? l'on est bien tenté de le croire, et ce n'est certes point à son insu que sa conscience d'écrivain le ramène vers la Grèce. Il semble que c'est une âme qui n'a pas été trempée assez fortement dans les eaux du Léthé avant de s'incarner, et qui a gardé impérissable le souvenir de la première patrie. Ceux-là qui ont comme lui la date du ve siècle avant Jésus-Christ à inscrire sur leur registre de naissance, en vain on les emboîte dans l'étroitesse du vêtement parisien : sur leurs épaules a flotté la chlamyde; l'asphalte leur brûle les pieds; on dirait qu'ils marchaient à l'ombre du portique. L'entretien qu'ils ont commencé chez d'autres que leurs contemporains, ils le poursuivent dans le silence intérieur. C'est la pensée qui converse avec la pensée à travers les distances. Jamais, croyez-le, ils ne s'acclima-
teront au milieu de nous. Ce qu'on prend ici pour du dédain, n'est que l'expression de cette nostalgie mystérieuse de la contrée d'où le sort les exila. Seuls de tous ceux de leur génération, lorsqu'ils passent en face d'une des ruines architecturales de ce pays dont ils ont le reflet dans l'esprit, lorsqu'on évoque devant eux les scènes qui s'y sont déroulées, ils répondraient volontiers : J'étais là.
T maintenant que nous avons peint Hugo et Dumas, voici la vraie femme de leur théâtre : Marie Dorval.
« Lorsque de cette bouche aimée s'envolent les pensées secrètes de votre cœur avec les vers du maître admiré que vous récitez en même temps qu'elle, il vous semble que c'est pour vous seul qu'elle parle ainsi, pour vous seul qu'elle trouve ces accents qui remuent toute une salle, pour vous seul qu'elle a mis cette rose dans ses cheveux, ce velours noir à son bras ; réalisant le rêve des poètes, elle devient pour la critique une espèce de maîtresse idéale, la seule peutêtre qu'il puisse aimer. »
Ainsi la critique, dans un des feuilletons de 7a Presse de 1849, dessinait la vivante esquisse de Marie Dorval; esquisse où toutes les impressions que faisait naître sa présence à la scène reviennent en foule. L'ovale du visage amaigri se modelait dans la demi-teinte frappée sur les joues par deux bandeaux plats et lisses qui descendaient très-bas. Les lèvres s'abaissaient facilement aux coins, sous le pli de la souffrance, lorsqu'il s'agissait d'exprimer Marie- Jeanne, la pauvre femme du peuple, meurtrie et vaincue. Le dessin allongé des paupières accentuait encore le jeu de remuante tristesse qu'elle rendait chaque fois d'une façon plus inédite, comme si l'on n'avait point interprété la résignation avant elle. Dans cette poitrine grondaient les sanglots de l'amour fort et vrai, quand, remplissant le rôle de Marion, Dorval se traînait aux genoux de Didier, à la fameuse scène du pardon. « Ce n'était pas une figure, c'était une physionomie, une âme, » écrivait d'elle Georges Sand, qui, à ce qu'il paraît, a vécu si longtemps en son intimité, « elle était mince, et sa taille, un souple roseau, qui semblait toujours balancé par quelque souffle mysté-
rieux sensible pour lui seul. » Jules Sandeau la compara à la plume qui ornait son chapeau, d'une aile si brisée, si flexible, qu'on l'aurait crue introuvable. «Je suissûr, disait-il, qu'on chercherait vainement dans l'univers une plume aussi légère et aussi molle que celle qu'elle a trouvée ; cette plume unique et merveilleuse a volé vers elle par la loi des affinités. » Parmi les poses plastiques, certaines attitudes inclinées révélant l'accablement, seront pour elle l'objet de longues méditations. La ligne souple et si romantique de la Magdeleine de Canova était aussi la source de ses études profondes.
Lorsque ce n'est pas la pose qui la préoccupe, c'est l'énigme historique de l'amante, de cette galiléenne qui emporte son amour au désert afin de ne point le profaner parmi les hommes. «Je passe des heures à regarder cette femme qui pleure, si c'est du repentir d'avoir vécu ou du regret de ne plus vivre... A présent, je l'interroge comme une idée. Tantôt elle m'impatiente et je voudrais la pousser pour la forcer de se relever, tantôt elle m'épouvante et j'ai peur d'être brisée aussi sans retour. Cette Magdeleine ! elle l'a vu, elle l'a touché son beau rêve! elle a
pleuré à ses pieds, elle les a essuyés de ses cheveux! Où peut-on rencontrer encore une fois le divin Jésus? si quelqu'un lésait, qu'il me le dise, j'y courrai... Croit-on que si je l'avais connu, j'aurais été une pécheresse? Est-ce que ce sont les sens qui entraînent? Non, c'est la soif de toute autre chose ; c'est In rage de trouver l'amour vrai qui appelle et fuit toujours. Que l'on nous envoie des saints et nous serons bien vite des saintes. Qu'on me donne un souvenir comme celui que celte pleureuse emporta au désert, je vivrai au désert comme elle, je pleurerai mon bien-aimé et je ne m'ennuierai pas.»
C'est dans ce langage de feu que se révèle Marie Dorval, «âme troublée et toujours ardente, » dont les effusions mystiques cachaient l'étoffe d'une sainte, trouvant dans son cœur, et son organisation si fortement individuelle, si originale, de quoi sortir du fictif et du convenu. Elle enfante des personnalités d'un sentiment tout moderne où l'âme a le véritable don créateur : Adèle, Marguerite, Jeanne Vaubernier, Marion Delorme. Imagination active qui se torture parfois elle-même et dévore la distance pour aller au devant des événements qui peuvent l'atteindre, plaçant
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toute chose au niveau de la passion: le sacrifice, l'amitié, le travail et la souffrance, le plaisir et le désespoir, ne sachant rien dompter, nature faite pour être vingt fois abattue et se relever au lendemain d'une crise poignante encore plus verte et plus altière. Il y a en elle l'étoffe de dix existences ; elle met partout la griffe de son esprit inquiet et insatiable; quand le geste souligne encore sa parole, elle trouve des accents de maternité, des cris d'une sauvagerie éloquente et jeune, d'une sincérité à faire crever l'enveloppe humaine sous la force de l'explosion; elle garde jusque dans les expansions impétueuses de sa gaieté quelque chose de fatal. «On n'aurait jamais pu, dit George Sand, lui faire le rôle où elle se fût manifestée et révélée tout entière avec sa verve sans fiel, sa tendresse immense, ses colères enfantines, son audace splendide, sa poésie sans art et ses rires naïfs et sympathiques, soulagement momentané qu'elle semblait vouloir donner à l'émotion de son auditeur accablé. »