‹ Les romantiquesChapitre 16 sur 24 · HIER · texte numérisé non relu

HIER

Hier encore j'aimais le son

Et la colline au manteau sombre ,

La rosée aux perles sans nombre,

Et le lis au mol encensoir ;

J'aimais les fleurs et leurs clochettes ,

Et sur le miroir des étangs

Les mobiles bergeronnettes....

Mais hier, c'était le printemps !

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Hier encur quand vous passiez , Si belle dans les grandes herbes, J'enviais le bonheur des gerbes, Que de la main vous caressiez ; Et quand vous touchiez chaque rose, Je songeais à l'ange aux doigts blancs Qui les entr'ouvre et les arrose....

Mais hier, c'était le printemps !

Hier encor j'aimais mon toit, Qu'à l'aube effleure l'hirondelle , Les bois et la mousse nouvelle, Et la source où le pâtre boit ; J'aimais les oiseaux de ma plaine, Et près d'eux m'en allais chantant Le nom de Rosine, ma reine....

Mais hier, c'était le printemps!

Aujourd'hui tout se tait là-bas, La colline, hélas! est sans brise; La gerbe languit et se brise, Le sol ne reçoit plus vos pas.

Aujourd'hui, plein d'humeur chagrine , Loin de vous je vais pour longtemps.

Hier, qui me l'eut dit, Rosine?

Mais hier, c'était le printemps.

Les vers qu'il adressait à Gautier, sur la Comédie de la mort, resteront aussi longtemps que les chansons :

Oui, je relis ce livre au sévère portique , Comme l'étudiant, vers la classe, en rabat,

Suil Méphislophéfès, professeur de logique; Aussi prenant en main le pan de ta tunique, Docteur, je t'ai suivi vers le champ du Sabbat.

Pour danser en ton drame une infernale ronde, Tes spectres n'en sont pas moins doux sous leur camail Ta furie est souvent une maîtresse blonde , Et quand de ton Averne on retire la sonde, On en ramène, ami, la perle et le corail !

Malgré cet appétit de la grande Chartreuse On voit, beau repenti, que tu chéris le bal ; Tu chantes à la mort une strophe amoureuse , Et, pour la Thébaïde, elle n'est pas si creuse Que l'amour ne le trouve, à la nuit, sans fanal.

Vainement de tons verts tu charges ta palette , Comme fait Caneno pour un de ses martyrs ; Tu laisses trop de nœuds de rose à ton squelette, Trop de livres d'amour couchés sur ta tablette, Et dans ton jeune vers trop d'âme et de désirs !

Aussi, comme un amant qu'un grand linceul déguise, Tu nous a séduits tous, doux et triste rameur Qui glisses sur les eaux par la brume et sans brise. Le drap de ta gondole est noir comme à Venise.. . . Mais lu sais quels amours y dorment sur ton cœur !

Roger de Beauvoir fut la coupe de vin de Champagne répandue sur la nappe, que les truands tachaient de leur vin rouge. Son Ecolier de Cluny donna à Gaillardet, la création de la Tour de Nesle.

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A côté de lui, n'oublions pas Charles Didier, Napol le Pyrénéen, pour lesquels nous renvoyons aux documents bibliographiques de Charles Asselineau, Henri Vermot, qui pleurait sa jeunesse à vingt ans, ce qui fit dire au très-vieux Lacretelle jeune :

Donnez-moi vos vingt ans si vous n'en faites rien.

Après la Révolution de 1848, la situation devint plus tendue. La société qui préside aujourd'hui à toutes nos évolutions intellectuelles, se dessinait vaguement; mais on ne la pressentait pas aussi menaçante qu'elle est devenue. En effet, Baudelaire ne publia ses Fleurs du mal qu'en 1857 et, jusque-là, il n'aurait jamais soupçonné cette exorbitance d'inouïsme, d'une condamnation pour outrage aux mœurs, l'atteignant dans ses plus nobles prérogatives de poëte.

Il faut constater autour de soi maintenant 'la série des mouchards illustres ou obscurs conspirant dans l'ombre, auxquels nous décernons le coup de chapeau du boulevard, parce qu'il est utile d'entretenir une trêve apparente.

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Mais, vers 1840, reconnaissons-le, les camps littéraires pouvaient être tranchés sans exposer leurs partisans aux mêmes violences ; les querelles se passaient entre les bourgeois de chaque catégorie et l'on était toléré romantique, si cela s'appelle de la tolérance, sans être traduit en police correctionnelle. L'auteur des Fleurs du mal se croyait-il toujours en 1840 ? Ce qu'il y a de certain, c'est que le réveil fut douloureux. Un jeune substitut déchiqueta le livre de ses ongles naissants. Il se sentait blessé dans ses convictions de lycéen, ce jeune homme; sa haute expérience ayant peut-être devancé les années chez lui, ne l'autorisait point à laisser libre le cri de délire d'un malheureux ; un poète dans un élan de colère ne pouvait nier Dieu, pas plus qu'un philosophe. Se déclarer franchement, loyalement athée, dans un large chant de désespoir où l'on voit bien que l'àme est triste jusqu'à la mort, et que le corps est traversé jusqu'aux os, c'était là un crime, et l'on traîna Charles Baudelaire devant ses juges. Le réquisitoire promena sur les fulgurantes pétales des Fleurs du mal son acrimonieuse éloquence ; mais un témoin très-oculaire, assure que le ministère public eut une conte-

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nance des plus embarrassées. Ce témoin est M. Charles Asselineau, auquel nous empruntons ces détails, o On s'attendait, dit-il à propos du substitut, à le voir planer et se maintenir à la hauteur d'un procès poétique. En l'entendant, il nous fallut rabattre un peu de cet espoir. Au lieu de généraliser la cause, et de s'en tenir à des considérations de haute morale, M. P*** s'acharna sur des mots, sur des images; il proposa des équivoques, des sens mystérieux auxquels l'auteur n'avait pas songé, atténuant ses sévérités par des protestations d'indulgence naïve. — « Mon Dieu je ne demande pas la tête de M. Baudelaire! » — C'était encore fort heureux — a je demande un avertissement seulement .. .» Dans toute cette affaire, il est cependant quelque chose qui nous étonne , c'est que le Ministère public ait consenti à laisser les amis de l'incriminé l'entourer, lui prouver leur sympathie,. au lieu de réclamer le huisclos. L'un des immortels faisandés de l'institut s'efforçait de prouver à Baudelaire ce qui ressortait d'honorable dans cette ineffable méchanceté grouillante; mais Baudelaire restait, paraît-il, abasourdi, n'en croyant pas ses oreilles. Dame ! on a eu une vie énergi-

quement trempée, dans l'honneur, dans le travail ; on peut en vider tous les tiroirs à plein ciel; on a reçu le matin les manifestations chaleureuses de tout un quartier, et il semble à l'écrivain qui sort de l'audience, qu'un forçat ne mettrait certainement pas sa main dans la sienne, et que le plus vil recoin du bagne serait encore trop pur pour lui, tant il est imprégné de la boue qu'on a fait ruisseler sur ses épaules. Oui, Baudelaire restait stupéfait ; il ne comprenait pas. Il avait cette attitude bêtement ahurie que nous nous souvenons d'avoir eue nous-même dans des circonstances pareilles. — « Vous vous attendiez donc à être acquitté, demanda M. Charles Asselineauà son ami? — Acquitté ! répliquat-ii, mais je pensais, mais j'attendais qu'on me feraitréparationd'honneurj «Etc'est ainsi que Charles Baudelaire sortit de l'audience. L'écrivain, en naissant, est prédestiné à l'ignominie, il est bon qu'il le sache dès le début, sans métaphore; le bagne l'appelle, et il lui suffit de tenir une plume pour qu'il sente organiser autour de lui un cercle occulte et judiciaire, qui échelonne les degrés d'une main habile, préparant les talus sur lesquels on tâchera de le faire glisser. Il faut donc

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louer Baudelaire d'avoir osé démasquer ses persécuteurs en leur montrant clairement qu'il les connaissait ; il faut le louer de n'avoir été ni poltron ni flagorneur, devant ceux qui tiennent les destinées des gens de lettres.

C'est quelque chose de si horrible qu'un poëtejc'estune bête tellement immonde, qu'on serait récompensé par l'Etat si on trouvait le secret de le supprimer sans laisser de traces. Quoi, cet homme se permet de rêver quand vous remuez des banques, et lorsque vous alignez des chiffres? Quoi, il vous dira en face que vous êtes laids-, atroces, ignobles, il parlera de justice et vous le laisserez vivre? Allons donc! mais c'est contraire à toute société organisée ; et les magistrats ont raison de songer aux galères pour lui :

Un ange furieux fond du ciel comme un aigle, Du mécréant saisit à plein poing les cheveux, Et dit en le secouant : « tu connaîtras la règle ! (Car je suis ton bon Ange, entends-tu ?) je le veux !

Sache qu'il faut aimer, sans faire la grimace, Le pauvre, le méchant, le tortu, l'hébété Pour que tu puisses faire à Jésus quand il passe, Un tapis triomphal avec ta charité.

Tel est l'amour ! avant que ton cœur ne se blase, A la gloire de Dieu rallume ton extase ; C'est la volupté vraie aux durables appas ! >•

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Et l'Ange châtiant autant , ma foi ! qu'il aime, De ses poings de géant torture l'anathème ; Mais le damné répond toujours: je ne veux pas!

Ce fut une bonne fortune pour Baudelaire de mourir en 1867. En 1878, la XIe chambre sévissant en raison du talent, l'eût condamné à l'exil, ou à une prison où les directeurs auraient tenté de l'empoisonner.

Celui de nos parnassiens dont les origines sont trempées de l'orientalisme le plus absolu est auj ourd'hui Catulle Mendès . Son vers, très-large, très-plein, garde quelque chose d'implacable dans la structure; et le recueil de ses Poèmes est comparable à l'un de ces édifices d'architecture sacrée, orné de l'immense vestibule pylonique. Les grandes lignes héroïques du temple planent sur des assises monumentales; cependant qu'au dehors le « bhandira » semble transmettre des bruits d'oracle, le voyageur qui pénètre dans l'édifice, se sent gagné à mesure qu'il avance, par une crainte mystérieuse ; sur les trépieds, les flammes symboliques lancent leurs jets aigus; les pilastres portent

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un entrelaçage énorme de végétaux tordus qui paraissent exhaler des sons divinement troubleurs ; armé des talonnières de feu de l'extase, il voit, il monte sur les cimes primitives avant l'époque où, d'après les jéhovistes, les siècles constituèrent un nombre, lorsqu'enfin la matière et la forme étaient encore futures. Quant le visiteur sort du vieil édifice, debout sur la dernière marche, il regarde la nature sauvagement tendre,

Mêlée à la lumière et mêlée au matin.

et pour dogme unique, il reconnaît l'obligation d'aimer :

L'amour c'est la vigueur sacrée,

« Aimez la plante; aimez les vieux chênes tremblants, Car les branchages roux valent les cheveux blancs ; Des bénédictions tombent des bras du hêtre, Et la vieille forêt pensive est un ancêtre ! »

Ainsi, en s'enfonçant sous la construction architecturale de ces poëmes, le lecteur ressent l'impression du temple colossal qu'ils décrivent, et dont l'enceinte couvrirait sept arpents, de même que le corps du dieu Ares. Tels, se dressent comme une genèse de l'immuable : le Soleil de minuit; Soirs

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moroses; Contes épiques ; Intermède; Hesperus; Philoméla; Sonnets; Pantéleïa; Pagode; Sérénades.

Nous qui repoussons la croyance au Dieu unitaire, nous n'en éprouvons pas moins, cependant, les sursauts effarants de cette poésie qui nous entraîne au fond des vieilles pagodes, de cette poésie qui, plus tard, nous communiquera la vision <XHesperus, comme si nous étions parmi les mystiques qui rêvent la cité des chastes où ils perçoivent de grands couples d'époux à l'occident :

Pendant qu'une fleur" balancée Au toucher de leur front se teint de leur pensée.

Que peut-on créer au-delà d'une semblable face d'image ? Mais une des pièces où le caractère symphonique, ou l'extériorité immense de l'œuvre revit le mieux, est celle qui est empruntée aux Soirs moroses et intitulée : Adoration.

Prctre, abjure l'autel. Vestale, éteins le feu.

Dans le cercle dont nul n'a marqué le milieu, Et qui, s'élargissant d'étoiles en étoiles, Fuit dans la transparence ironique des voiles, Mon âme résolue a tenté les chemins

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Du vertige, au-delà des horizons humains, Et remonté le cours de la source première. Qu'a-elle vu ? Du vent fuir dans de la lumière. Et lorsque plus avant s'ouvrit l'illimité, Qu'était-ce ? encor plus d'air dans bien plus de clarté. L'âme alors, aux témoins de l'inconnu farouche, Tremblante, a dit : « Où donc est l'œil, où donc la

bouche, Du regard que je vois, du souffle que je suis? » Le jour a répondu : « Je ne sais pas, je luis. » Le vent a répondu : « Je ne sais pas, je passe. » Ni l'Etre, seul moment, seul nombre, seul espace, Où se perd, comme une ombre au soir se mêlerait, Le pénitent nourri des vents de la forêt , Qui laisse, dédaigneux de la vie et de l'œuvre, Dans sa barbe fleurir les ronces, la couleuvre, Et l'oiseau se bâtir des nids dans ses cheveux; Ni le morne Iavèh qui frappe et dit : « Je veux, Seul éternellement dans mon firmament sombre, Que l'homme, de l'abîme où l'arche même sombre, N'ait qu'un phare, ma gloire au front du Sinaï ! » Ni Mithra, blanc et pur, des ténèbres haï; Ni toi qui fuis, voilée en un triple mystère, Vague Isis ! ni le souffle enveloppant la terre, Zeus orageux, et ceux que l'adorable Hellas Pleure, ces dieux enfants, ces déesses, hélas ! Tous nés dans le Lotus que l'Inde vit éclore. Car Hermès a conquis les Vaches de l'Aurore Et l'écume, ô Laçkmi, de l'Océan lacté Mouille encore les seins neigeux d'Aphrodite ; Ni toi-même qui fus doux comme la tendresse Des femmes, et, voyant l'homme errer en détresse De Baal Ammonite au Sabaoth hébreu,

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Pleuras, Emmanuel, de ne pas être Dieu !

Ni tous les immortels, Dévas, Dénions, Génies,

Que tu bénis ou crains, que tu crois ou renies,

Esprit humain, chercheur de l'éternelle loi,

N'ont pu combler les vœux éperdus de la foi,

Et la splendeur du vide emplit les cieux terribles !

Pourtant, fausses lueurs, dans le lointain des bibles, Hôtes des bleus Çwargas et des Ciels radieux, Vous qui n'existez pas, anciens ou nouveaux dieux Pour qui l'aube se lève ou que le couchant dore, Forces! Gloires! Beautés! Rêves! je vous adore.

Est-ce que cette forme n'est pas large de criblures d'étoiles ? Est-ce que ce vers dont l'enfantement s'accomplit d'une façon si mystérieuse, n'imprègne pas dans le cerveau sa griffe de Sphinx ? Tantôt il monte taillé à pic; tantôt il se précipite dans une ligne descendante sans contourner aucune spirale, avec une dure majesté, et sa chute fait penser à l'éboulement d'un cube de roc sur une plaine. Jamais plus étrange esthétique n'a contenu, après Hugo et Leconte de Lisle, une mathématique plus écrasante. Ce vers qui roule dans des orbites colossaux, trace sur son passage, ainsi qu'un météore, d'immenses ellipses ; à son approche les nuées se crispent de tendresse ou d'admiration,

comme au contact d'un monstre énorme qu'on verrait parcourir le ciel avec un air d'innocence et de volupté.

L'école des derniers coloristes est arrivée avec deux ou trois de ses représentants, à une puissance de concentration extraordinaire. Elle pèse et soupèse la force des idées en les soumettant à l'épreuve de la contradiction, au feu des paradoxes. Elle essaie sa sonorité, sa valeur intrinsèque en la faisant résonner à tous les coins, comme on fait d'une barre de métal. Gautier, Feydeau, Flaubert, ont reconnu qu'il n'y avait rien d'inexprimable en elle ; par conséquent, le romantisme se préoccupe tout autant que le réalisme en luimême de l'empreinte rigoureuse des tableaux. On pourrait aussi l'appeler l'école des sens, tant son interprétation a l'exultance de la vie. La vie, quel que soit son aspect, l'emporte sur l'art noblement décoratif. Le style égyptien, style qui rentre dans le domaine de l'art somptuaire a-t-il pu supporter l'éblouissante lumière de l'art grec ? De même le roman-

tisme, qui acclamait cependant Rachel, a fait reculer le classique; et aujourd'hui, la vigueur sanguine , la richesse, le débordement tout physique de la secte des irréguliers dont l'enveloppe crève de santé, est en voie d'atteindre son expression la plus intéressante.

Un reproche assez vif a été fait aux fanatiques de l'école de 1830. — On croirait, leur objectait-on, que vous vous complaisez dans certaines descriptions, tant vous prolongez l'analyse, tant vous affectez de caresser la lasciveté de quelques détails, au lieu d'en atténuer le cachet trop violent par une phrase coiTective. — Atténuer? affaiblir? répliquent les disciples de Balzac et de Gautier. Certes oui nous nous complaisons à tout le plasticisme qui nous a été reproché. Certes oui, nous nous identifions à ces, détails. En toutes choses d'esthéstique ou d'esprit il faut se complaire à ce qu'on touche, sous peine de ne rien faire de bon. Pour bien décrire, il faut sentir serpenter en soi la ligne qu'on va tracer; il faut qu'elle oscille dans notre cerveau et qu'elle nous enlace les reins. La passion a son anatomie comme le corps ; si l'on ne s'attache pas à en faire sentir les muscles, à

les grossir selon les lois d'optique nécessaires pour qu'ils paraissent posséder devant le lecteur leurs proportions naturelles, on sera faux et froid. Pourquoi arrive-t-il à nos expositions que les peintres voués exclusivement au style, sont battus souvent à plate couture par les peintres du sentiment ? C'est qu'à la rigueur, on peut se dispenser du style , mais qu'on ne parlera jamais aux sens et à l'àme sans avoir été ému préalablement, sans avoir éprouvé la véhémence et la chaleur de ce qu'on interprétait. Vivre, penser, parler son œuvre, la répandre et la déplacer, la mettre en pièces ou l'édifier en proie aux transes mortelles de l'enfantement, voilà ce que les vrais artistes ont toujours éprouvé ; la sentir remuer entre ses doigts toute chaude des flancs où elle a vécu, et subitement arrachée au cordon ombilical, la regarder s'ébattre, se nuancer en ses divers atours dans ses trémoussements radieux est impossible, si l'on ne s'est complu dans le modelage des argiles qui la constituent, si on ne les a pétries drues et serrées avec des pressions trèsamoureuses. Même dans l'interprétation des choses les plus répugnantes, l'artiste doit s'agripper avec ses ongles et ses dents après

la matière ; il doit la cueillir aussi bien sur les lèvres d'une fiancée, que dans ces cellules immondes où la viande qu'on appelle l'homme se pourrit toute vivante par l'asphyxie, les émanations horribles. Les mots, les phrases ont leur dentelure, leur feuillée ; les uns se découpent en veines tendres, rosées, bleues, en pétales détachées comme les rosaces d'église; les autres imitent l'avachissement, telles que des gargouilles qui laissent ruisseler l'eau croupissante. La langue est un édifice dont l'échelle de proportion a mesuré les diverses parties où tout doit entrer, depuis les latrines jusqu'aux plafonds en polygones disposés pour l'envolée des paroles.

Que l'école dite réaliste , dont nous ne voulons pas méconnaître la puissance, ne s'illusionne donc pas; ce qu'elle est, c'est au romantisme qu'elle le doit. Le rougeoyant de son caractère lui vientdelui, qui, lepremier, s'est écrié : haine au gris. Les membres de l'école réaliste affectent de ne pas savoir ce que c'est que l'imagination , l'invention, l'agencement. Il est bien certain, qu'à leur point de vue, les procédés de construction doivent être regardés comme du poncif; il est bien certain qu'ils jetteront aux der-

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niers romantiques, l'insulte de réactionnaires; mais, nous le répétons, la radiance la plus hautaine de leur talent leur a été donnée par le romantisme. Fatalement ils sont les fils de celui qui est, quoique dans leur ébranlement ils n'aient ni l'envergure, ni l'ironie démoniaque du sublime révolté de 1830.

Cette critique est applicable à toute l'école réaliste, et l'on pourrait prouver victorieusement, qu'en ses récents romans, aucun intérêt ne relie entre eux les personnages. Sous prétexte d'ouvrir une voie plus originale, plus vaste, les chefs de file se dispensent des lois les plus nécessaires à la composition. Le roman, tel qu'ils le comprennent, est une collectivité de descriptions, de peintures, de tableaux groupés par un faible lien; mais ouvrez-le au hasard, vous ne sentirez pas le besoin de vous informer des événements qui ont précédé ce que vous lisez. Les lois essentielles, artificielles si l'on veut, sont les lois absoluesdu genre, et il ne nous paraît guère possible que la localité du morceau tienne lieu en littérature, de l'obligation de s'astreindre aux règles de la construction. 11 y a en toute œuvre d'esthétique des scènes de troisième et de quatrième plan à étudier, à

faire naître ; tous les personnages n'y possèdent pas la même dimension, ne s'y maintiennent pas sur la même ligne; autrement l'on n'y rencontrerait ni perspective, ni proportion. Donc, un livre a des fonds, des prolongements, des lointains qui se rallient par des accords savants à l'action principale ; les élaguer est plus commode, mais alors, appelez cela une série d'analyses ou de thèses physiologiques, et non un roman. On peut mettre de la lenteur dans l'action, manquer d'invention, comme Balzac, mais n'en avoir pas moins un personnage dominant, pivotai, autour duquel se groupent toutes les évolutions des faits. Nous ne nous rappelons pas le nom de celui qui émettait cette pensée, qu'en art la foi ne suffisait pas, qu'il fallait le don; qu'en littérature, comme en théologie, les œuvres n'étaient rien sans la grâce. Le Nabab en est l'exemple. Rien de plus exact. Le tort général est de croire qu'aujourd'hui, en se plaçant en face d'un ou de plusieurs ohjets, et,cnlesdécrivantavec minutie, on atteindra une poussée de sève et de vie dans le rendu qui suffira à l'enfantement. Non, la vérité , si palpitante qu'elle soit, exige autre chose, à moins que vous ne

rêviez qu'à la réalisation d'un album de photographie, où vous mettrez des personnages les uns à côté des autres, où vous les collerez dans un format identique aussi ressemblants que possible. Non, l'effet mimé n'est pas l'unique condition; l'auteur, en pleine possession du plan heurté, brutal, trouvant le secret de rassembler en deux cent-cinquante pages l'odyssée d'une existence ou d'un caractère avec ses chules et ses grandeurs, l'auteur qui coordonne des épisodes dans l'absolutisme d'un parti-pris juré, triomphera quand même, dans sa bizarrerie concertée, voulue, avant le livre qui chemine tranquillement, qui s'écoule sans ce même partipris, jusqu'à la dernière page. Seulement les naturalistes ne s'aviseront d'y songer que le jour où, frappant à la porte de l'institut, l'Académie leur répondra — à tort sans doute — repassez clans vingt ans.

En ce qui concerne l'exploitation de la pensée humaine, tout ce qu'elle recelait de tendre, de délicat, de nuancé, de postulations imprévues, a été pris par l'analyste. 11 faudrait procéder, comme les biographes racontent de Baudelaire qu'il procédait : « Il avisa, non pas en deçà, mais au delà du roman-

tisme, une terre inexplorée, une sorte de Kamtchatka hérissé et farouche, et c'est à la pointe la plus extrême qu'il sebâtit un kiosque, ou plutôt une yourte d'une architecture bizarre. » Nous qui aimons dans le style ce qu'il a de faisandé, nous ne voyons pas pourquoi, l'on ne chercherait pas encore au delà des frontières de l'extrême, le suraigu de l'invention, qui marche sur la tête lorsqu'elle ne peut tenir sur les pieds, et contraint l'esprit, le verbe, l'hallucination de prendre les moules les plus factices, plutôt que de rester dans la permission des lieux communs. Ce n'est donc point sous notre ineffable paresse d'imagina' ion que se développera le roman actuel ; l'invention peut et doit être sommée de toutdire, comme l'oreille de tout entendre. La maturité des langues et des idées modernes avec leur pourriture verte, géographiant la formet comme la matière arrivée à sa corruption est gôographiée de veines violâtres, doit rechercher toutes les interprétations, toutes les perversités de situation et de pensée. C'est aujourd'hui le seul moyen d'échapper à cette littérature, à ces livres faciles qui menacent de nous submerger. Inventer, paroxiser, toujours construire dans le rouge, dans le

cuivre, dans le monstrueux et l'aberrant, pourvu que la charpente romanesque y soit, pourvu que l'analyse n'y tienne pas toute la place de la composition, voilà le moyen. A vous de vous dévoiler, replis angoisseux de l'àme qui cachez tant de tortures, de vous dénouer dans l'horrible, dans le tendre, dans tout ce que vous recelez de ténébreux et de fantastiquement doux ou terrible ! Qu'aucun écrivain n'espère plus des clichés aisés de l'art dans lesquels on veut le forcer à créer pour être accepté. Baudelaire, le saint Jean de ce Pathmos, a vu naître sur l'école actuelle les « soleils obliques des civilisations qui vieillissent. » Assez de verdure, de fleurs suaves, d'oiseaux chanteurs; cherchez, cherchez ailleurs, même dans les excitations de la névrose,autre chose que des joies naïves et des décalques de banlieues, si vous souhaitez tenir entre vos doigts comme un nœud de reptile, l'homme moderne, l'interpréter tel que le reprennent sans cesse les vrais, les puissants romantiques, les réalistes convaincus, sous un certain effet de « surprise, d'étonnement et de rareté ! »

Nous avons déjà dit un million de fois que l'œuvre d'art ne pouvait représenter d'autre

but qu'elle même. Il n'est nullement obligatoire qu'un écrivain croie au bien ou au mal pour écrire, ce serait la plus suprême des sottises. Qu'est-ce que le mal, s'il vous plaît ? Pour nous, le vice ne nous répugnerait pas en ce qu'il est le vice, mais parce qu'il dégrade et qu'il est une faute de goût. « Je ne crois pas, disait un critique, qu'il soit scandalisant de considérer toute infraction à la morale, au beau moral, comme une espèce de faute contre le rhythme et la prosodie universels. » Ce n'est point par intérêt pour l'homme qui ne vaut pas qu'on dépense une seconde à penser à lui, que nous regardons le mal comme une anomalie. Ce n'est point non plus par amour pour un semblable dont on se soucie fort peu, avec raison, d'autant mieux, qu'en général, ce semblable vaut moins que nous ; le mal est une dissonance, une note fausse qui grince désagréablement à l'oreille d'un euphémiste ; mais s'il ne faisait que nous débarrasser de notre prochain, de notre persécuteur hideux, croyez que ce ne serait pas le mal ; il prendrait tout à coup la place du bien. Le mal ne doit être ainsi qualifié, selon nous, qu'en ce qu'il détruit la marche et l'équilibre des choses, en ce

qu'il est une difformité ; il ne détruirait rien du tout s'il ne s'attaquait qu'à la sûreté d'autrui individuellement, s'il parvenait à délivrer l'homme de l'homme; car, presque toujours, il y aurait un méchant enlevé d'à côté d'un juste, et alors, nous le répétons, ce ne serait plus un mal, mais un bienfait. En un mot, le mal blesse, on l'a dit déjà, certains esprits poétiques ; mais ce n'est point par amour de l'humaine nature qu'on le doit repousser.

L'humanité n'est jamais une chose à regarder avec des attendrissements bêtes, et nous serions bien fâché qu'on nous prît pour un Vincent de Paul littéraire. Au poil et à l'encolure de la société moderne, il est facile de concevoir qu'on ne choisit le bien, qu'en ce qu'il répond à des considérations d'élégance et d'aristocratie dont les raffinés préfèrent l'usage, à celui de l'auge où barbottent les groins malades de l'espèce. Voilà en quoi consiste notre appréciation du bien.

Le naturalisme reste aujourd'hui une variété du romantisme; c'est, après tout, Gautier qui l'a fait. Le naturalisme relève direc-

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tement de cette école dont il a l'air de bafouer les éléments de composition ou d'invention. Zola relève des Goncourt; il leur a pris la formulation, non la facture ; le vocable, non l'envolée de la phrase. En est-il pour cela moins original, moins truculent? personne ne le dira. Et c'est ainsi qu'en ouvrant, par exemple, Manette Salomon, vous retrouverez les veines secrètes où l'auteur de Y Assommoir a dû se nourrir.

C'est à l'école del830quel'impressionisme a emprunté sa fameuse tache. Corot, dans ses heures les plus nuageuses, a fait aussi de l'impressionnalisme. Le carré, le droit, le solide, le résistant, l'empâté du réalisme, ont leur génitif à la période du Camp des Tartares; de même que le bousingoîut une variété des Jeunes France, l'impressionnisme est une variété du romantisme. Seulement les romantiques passeront à l'état de classique par la durée, en ce sens qu'ils ont une impeccabilifcé de beauté faite pour plonger dans la stupeur. Les intransigeants ont aujourd'hui le mouvement qui surchauffe : ils paraissent changer d'harmonie comme on change de palette, mais c'est le temps qui se chargera d'appliquer ses tons roux sur leurs œuvres.

C'est lui seul qui leur donnera le ressort, les lointains, l'enfonçure, le culottage, l'enfumé d'une toile ancienne ; car, de même qu'un tableau, il faut qu'une création littéraire ait son reculement pour paraître quelque chose. Parmi les œuvres des derniers naturistes, il est un sonnet bien connu du monde lettré et qu'il n'est besoin que de nommer pour que chacun le récite mentalement, depuis Victor Hugo, jusqu'au dernier des bohèmes. C'est le fameux sonnet intitulé : Parce que... Mais parce que nous n'ignorons pas qu'il n'est permis qu'au latin de braver même des magistrats, quoiqu'on dit; parce que \\ suffirait que ce fameux sonnet fût édicté sous nos doigts pour avoir l'honneur de nous escorter jusqu'à la plus bénigne, la plus révérencieuse, la plus courtoise, la mieux habitée, sous le rapport de l'éducation, de toutes les chambres, la XIe; parce que là, où un autre écrivain serait toléré à juste titre en citant le sonnet, nous ne le serions pas, nous, en vertu de ce principe dont les magistrats ne se départissent jamais : l'égalité devant la loi; parce que ces raisons sont connues, nous nous abstenons de citer les vers réalistes de M. Clément Privé.

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Mais en 1830, les adversaires des Romantiques avaient certaines qualités de lutteurs, que les ennemis des nouveaux, des jeunes, ne possèdent plus aujourd'hui; cette qualité de nouveauxfa.it barrer la rivière, et c'est à qui leur criera : on ne passe pas. — On ne passe pas, leur dit-on, car si nous vous laissions passer, vous pourriez devenir quelqu'un et cela nous gênerait; on ne passe pas, car se permettre d'être vigoureux, indigné ou coloriste, alors que nous existons, nous les aînés, c'est nous offenser grandement. Dans un siècle où nous écrivons, s'aviser d'écrire est une outrecuidance risible.

Que de fois, en effet, ne l'avons nous pas deviné, qu'il y avait un nom de trop à vos côtés, celui qu'on prononçait — une place de trop, celle du nouvel arrivé — une œuvre qu'on enfouirait, celle qu'on pouvait deviner en préparation — une porte d'éditeur qui ne s'ouvrirait jamais pour une plume jeune, celle que vous aviez commencé à franchir

— un journal qui ne vibrerait pas une fois, celui où vous occupiez une place quelconque

— des maisons qui se fermeraient pour toujours, celles où vous aviez passé les premiers.

« Mesdames, agréez que je vous présente ce gentilhomme-ci. Sur ma parole, il est cligne d'être connu de vous. »

C'est ainsi que la critique, empruntant les paroles du marquis de Mascarille, parle à l'égard de Barbey d'Aurevilly. C'est ainsi qu'elle le détermine, si l'on peut s'exprimer de la sorte. Il y a une légende sur M. Barbey d'Aurevilly: c'est celle qui consiste à en faire un bravache, un mousquetaire, un porteur de cape et d'épée. L'armure n'est pas en carton, comme on l'a dit ; la dague n'est pas restée enferrée. D'ailleurs, il faut, croyezle, être homme de courage pour se maintenir adversaire déclaré du bourgeoisisme jusque dans le style de ses vêtements. Nous en connaissons plus d'un, ayant la sincère horreur du philistinage, qui n'oserait pourtant affronter les lunettes bleues de M. Prudhomme, en s'habillant comme s'habille l'auteur d'une Vif Me maîtresse: ce qui équivaut à mettre le poing sous la gorge du manant, chaque fois qu'on sort. Oui, il faut une vraie bravoure pour rester un descendant du Cid,

en l'an de grâce 1878 pour être épithétisé par tout un public, comme il l'est.

Certes, l'exagération est indéniable dans ce caractère ; c'est une originalité affectée ; mais ne vous y trompez pas, il y a en cette originalité quelque chose du sentiment qui faisait le jargon des précieuses, dont les mobiles, après tout, ne prenaient point leur source dans un vulgaire intérêt. Or, cet indépendant, ce capitan, ce matamore, veut être tel qu'il est :

Je le veux afin qu'on sache Que je n'ai que ma moustache, Ma guitare et puis mon cœur.

Non, il ne pliera pas, il ne s'abaissera point, il portera haut la plume, aussi haut que le bout de sa botte à chaudron, s'il lui fallait la donner au derrière d'un bourgeois. Il se moquera jusqu'au bout de cette société, grosse rubiconde cuisinière, qui a la rage de nous peigner avec un peigne ébréché et de laisser tomber de nos cheveux dans les sauces qu'elle tourne, et qui, un jour, a voulu mettre ses doigts entre les feuillets des Diaboliques. Tant pis pour vous, cuistres! si le bruit vous empêche de dormir, vous irez plus loin; ce fendant vous rossera, plats

utilitaires-moraliens, et vous êtes faits pour être rossés. Il vous fera porter les cornes du ridicule, et, ni bonnet, ni tiare, n'en aplatiront les bosses. Oh ! vous savez bien que c'est de vous, de vous qu'on parle, en évitant de nommer vos attributs professionnels.

Le romancier qui a écrit Y Amour impossible est doué du mot juste; sa phrase sonne quelquefois comme une note de cuivre; en lui empruntant ses expressions, elle reste « animalement » puissante. C'est qu'il se sert aussi bien du ventre que des pieds pour se traîner ou marcher au but qu'il se propose. Dans Y Ensorcelée il y a certaines descriptions de la presqu'île du Cotentin d'une morne splendeur, et des types d'une beauté de damnation étonnante. L'écrivain prend tantôt son sujet en long ou en biais, par séries de courbes irrégulières, ou promène la période en l'allongeant, soit que les mots se heurtent ou s'enjambent. Son style n'est pas sans offrir à l'oreille ces frôlements aîlés d'une syllabisation particulière; il a de l'harmonie, du nombre, un équilibre naturel ; l'auteur s'emballe aussi bien qu'un grotesque bas-bleu de 1848. Mais ne s'emballe pas qui le désire ! Ne perd pas pied qui veut pour

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se retrouver à la surface du sol quand on le souhaite ! Il nous semble entendre cette voix stentorisée de Barbey d'Aurevilly : — Holà ! monsieur l'infime ! monsieur l'infiniment petit de la critique , qui vous permettez d'admirer Georges Sand, faites-moi donc l'honneur de me mépriser, moi ! — Ce moi, est gros, par exemple ; on ferait du chemin avant de retrouver un moi pareil. N'importe, ce^'e, ou ce moi a de l'allure ; tout le monde ne peut pas dire : moi, et iui, il le peut.

Affecter la Gargantuaillerie littéraire qui se pique de tout avaler, et qui analyse avec un faux bel esprit quintessencié les détritus de ses digestions, c'est là une des monomanies fréquentes de Barbey. Tandis que Veuillot, l'inexpressible assis dans l'ordure, se frappe la poitrine à coups de poing, en criant malheur ! malheur ! mais sans avoir la bonne fortune de tomber raide-mort le troisième jour, ainsi que je ne sais quel prophète, Barbey d'Aurevilly, lui, nous apparaît un peu comme un croisé qui s'envole pour la guerre sainte, sur l'air de la Reine Hortens<\ Au fond, nous croyons qu'il se rend très bien compte de l'inutilité de ses charges à fond de train ; mais alors pourquoi en ouvrant

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son écritoire, après s'être tortillé le poil de la moustache comme un sergent, a-t-il toujours l'air de partir à la délivrance du tombeau du Christ? Peut-être même qu'il a demandé, avant de s'asseoir à sa table de travail, la bénédiction de son père, de sa mère, et de ses cinq tantes, tant il met de solennité à nous avertir de l'importance de sa mission. Ce n'est point une duperie des choses, ni des hommes, et pourtant il a des fureurs comme quelqu'un qui croit que c'est arrivé.

Mais chez lui le heurt est si violent, qu'on se surprend à être acteur dans la mêlée ; on donne des coups de poing avec l'auteur; le bruit du fer nous excite ; on troue par ci, on trébuche par là ; l'on se fend et l'on se ramasse, mais jamais on ne s'accule , et la boxe y donne la sensation délicieuse d'un jet de vie physique qui circulerait tout à coup en effluves abondantes sous des muscles éprouvés. On a le sang plus chaud, la poitrine plus effacée, le jarret plus d'aplomb, le cou plus dégagé. — Chose étrange, on dirait qu'on retrouve en lui le même fait que dans son antipode, Zola : de bonnes grosses idées circulant sous un beau gros front, avec de

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grosses tentations de retrousser sa manchette jusqu'au coude et de jouter comme un Auvergnat.

Nous, enrôlé parmi les misérables de cette génération ; nous, que la magistrature regarde en roulant son œil jaune, et qui sommes destiné à ne rien édifier, il nous a paru très bon, très doux de nous retourner vers cette pléiade du romantisme. Se sentir dominé par quelque chose de plus fort que soi, qui permet de dire sous les verroux à ses argousins : — H y a un peu de nous-même qui s'envole à tire-d'ailes, à travers les barreaux, et sur lequel vous n'avez aucune prise; nous ignorons ce que c'est, mais ce quelque chose de notre nature vous échappe à perpétuité ; vous ne l'aurez pas malgré vos efforts. — Est-ce que ce n'est déjà point user de représailles envers eux ? Nos doyens, nos magistrats protecteurs, ajouterons-nous en les regardant en face, ce sont eux les poètes, les sculpteurs divins, les contemporains de la Notre-Dame, et nous ne reconnaissons qu'eux seuls. Et quand ceux-là

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sonneront leur tocsin contre l'ordre de choses, vous n'aurez, messieurs les demandeurs, jamais d'autre mission et d'autre figure que celle de pompier ! — Est-ce que cette conviction ne nous donne pas chaque jour une revanche inénarrahle ? — Notre culte de l'art vous suffoque ? Tant mieux, nous le conserverons. — Notre amour de la poésie nous conserve lihre, même en comparaissant dans vos prétoires ? Tant mieux, nous aimerons. Et dans cette prison, dans ce cachot qui se prépare pour l'artiste en démence, il y aura peut-être une branche grimpante qui se glissera malgré vous au grillage; un jet de feuilles où s'enferme une abeille : un bourdonnement et un parfum. Et encore nous nous sentirons libre, libre sous la pensée grandement flottante, qu'auront réveillée en nous les poëtes, les sculpteurs divins, les contemporains de la Notre-Dame/

Reprenons, en manière de conclusion, ce que nous avons dit dans notre préface :

Il y a quarante huit ans que la révolution romantique est accomplie. Aujourd'hui nous en voyons commencer une autre : celle des naturistes ou des naturalistes.

Mais la cohue des infâmes qui constitue la

société actuelle, laissera-t-elle cette révolution littéraire s'accomplir ? C'est ce que l'on ne peut prévoir, depuis que les gouvernements modernes ont entrepris de faire une descente dans tous les encriers. Autrefois on offrait aux gens de lettres des places de valets de chambre ; aujourd'hui que chaque particulier, ou chaque représentant d'un pouvoir est plus ou moins le subalterne d'un autre pouvoir, le nom de valet n'a rien qui déshonore, la livrée est bien portée ; on n'offusquerait aucun homme en lui offrant une position de laquais. Il y a déjà quelque temps que ce titre de laquais a pris son rang, son étiquette, son pouvoir dans l'état social, qu'il en constitue l'une des conditions les plus importantes, vu le rôle que la domesticité est appelée à jouer, en matière d'honneur, dans les diverses classes parisiennes. Donc, autrefois, disons-nous, on offrait cette place aux gens de lettres. Elle est, nous l'avons dit, devenue lucrative, et si expressément goûtée, puisqu'elle se recrute parmi les plus hautes sommités, que ce n'est plus une injure envers personne de la proposer. Au folliculaire qui la refuserait comme offensante, le grand seigneur pour-

rait répondre avec un imperceptible mouvement d'épaule :

— Mais, mon cher, est-ce que nous cesserons d'être égaux vous et moi ? Est-ce que nous ne sommes pas tous, plus ou moins, gens en place, des valets ? Soyez donc de votre temps, et prenez comme moi l'habit à boutons de métal, on s'y fait...

Ce n'est plus une infamie à jeter sur quelqu'un à qui on a accordé le nom de critique ou de poète, de lui offrir cette fonction, qui conviendrait rationnellement, selon nous, aux bas-bleus modernes, les plus puantes odeurs de femelle qu'on ait jamais respirées, et parmi lesquels on recruterait d'excellents mouchards.

Telle est la crise actuelle.

De plus, on institue également un ministère que nous désignerons un instant le ministère des « circonlocutions », et qui a pour mission de filer les écrits de sept ou huit publicistes en évidence. Enveloppés comme dans les réseaux d'acier d'une cotte de mai 'le, chaque fois que ces pionniers de la plume rêvent de décrire ce que l'on appelle les exceptions de la vie humaine, les régions inexplorées de l'art sensualiste, les souffrances de la portion des

déshérités, et leurs efforts pour réagir, il devient de plus en plus périlleux à ces sept ou huit plumitifs de se montrer franchement naturalistes, c'est-à-dire irréguliers ; ils sont les grains de mil destinés à gaver les nombreux estomacs qui ne dînent et ne soupent que de publicistes, car il faut faire du zèle dans le fonctionnarisme : sans zèle point d'avancement. La page commencée chez l'écrivain le matin, peut s'achever derrière la grille deMazasoude Glairvaux; tout est possible,il n'y a pas d'article de loi sur ce point.

Voilà où nous en sommes, nous autres, les intransigeants. Oùcommenceledroit? Où s'arrête t-il? La législation, cette pure déesse au nez à becde corbin, aux ailes de chauve-souris, planant au faîte de toutes les maisons de Paris, afin d'entendre par les tuyaux des cheminées ce qui s'y passe, est muette à ce sujet. Un soir d'ennui, pareille à un hibou perché sur le buste de Pallas, elle dit en faisant clignoter ses vilains petits yeux : Un tel a besoin d'être raccourci — et elle le raccourcit en effet. Gela n'est pas plus difficile que cela.

A l'homme politique, seul, appartient de tout dire ; ses déchaînements lui sont par-

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donnés, sous le prétexte qu'en commandant le crime ou les voies de fait, il n'obéissait qu'à ses passions et que ses passions sont respectables parce qu'elles émergent de la politique. Mais le critique purement littéraire, qui se - permet d'inscrire le procès d'institutions cléricales ou de promener ses sentiments à lui dans le domaine de l'imagination, de faire revivre des personnages historiques, ou de donner un corps véhément, accusé à ses fictions , celui-là, il paraît, n'ayant obéi à aucune passion, n'ayant poussé à aucune représailles, outrage ce qu'il y a de plus sacré dans l'Etat — nous ne savons pas quoi par exemple — mais enfin il outrage. Son délit s'appellera : atteinte à la morale. Celui de son confrère, — il nous plaît d'insister deu* fois là-dessus, — qu'il ait réclamé ou non la tête d'un adversaire, est tout simplement placé sur le compte d'élans trop chaleureux, de convictions trop ardentes qui l'ont contraint à la violence, voire même à autre chose... Qu'est-ce que cela, un meurtre? Quand il est politique, le meurtre se conçoit ; mais un délit contre les mœurs, un délit qui consiste à s'être occupé des xvie et xvne siècles, ne mérite aucun pardon. Vive le

meurtre qu'on amnistie ! Au bloc, au carcan d'infamie, à Poissy, à Clairvaux les chercheurs, les réalistes ! Point de quartier pour eux.

Sang et mort ! mais vous avez raison envers nos aînés, les polémistes politiques ; mais loin de nous l'idée d'y contredire ! Cependant, s'il ont leurs passions, est-ce que nous n'avons pas les pareilles ? Est-ce que l'homme n'est point partout semblable à l'homme ? Est-ce que notre tempérament n'est point tout aussi capable que le leur de dépasser le but que vous nous interdisez de franchir? Est-ce que nous avons un instrument différent qu'eux dans les mains ; est-ce que ce n'est pas la plume, toujours la plume, rien que la plume qui se meut entre leurs doigts comme entre les nôtres? Est-ce que nous vous avons offensé avec autre chose que de l'encre d'imprimerie ? Regardez, pesez, et dites si votre justice n'a pas deux poids et deux mesures!

Mais nous entendons une voix qui nous crie : — Non, non, misérable volatile de poëte n'espère ni en bas, ni en haut, ton heure, c'est l'heure douloureuse! Va plusloin, toujours plus loin, éternel banni ; féconde de tes sueurs et

continue d'étayer les branches de l'arbre dont tu ne verras pas le faîte : qu'importe où s'arrêtera ton martyre ! T'imagines-tu, par hasard, que les hommes entendront jamais quelque chose à ton amour insatiable du beau ? T'imagines-tu que, dans leur toute puissance, ta folie relative te vaille, à leur point de vue, autre chose qu'un cabanon? Va plus loin, toujours plus loin; jusqu'au jour où ils mettront pour la dernière fois la cognée dans tes vieux flancs; où, de tes os dispersés, naîtront peut-être les branches fleuries qui éveillent le sourire des heureux Va jusqu'au jour où la mort délivre; où ton espérance trompée se balançant sur le cyprès des cimetières, comme le corbeau funèbre d'Edgard Poë, répondra à tes demandes, à tes souhaits de justice radieuse : « Jamais ! jamais plus ! »

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