D'ARRIÈRE-GARDE
Alphonse Esquiros, Roger dé Beauvoir, Charles Coran, Henri Vermot, Baudelaire, Napol le Pyrénéen, Charles Didier, Catulle Mendès, Barbey d'Aurevilly, Clément Privé.
'oublions pas les romantiques d'arrière - garde , non plus que les romantiques d'avant garde. Par exemple, Esquiros n'est venu qu'après coup; mais c'était un de svaillants, celui qui disait :
« La lune écu d'argent, le soleil louis d'or. »
et dont les deux recueils : Les Hirondelles et Fleur du Peuple, ne se retrouvent plus qu'à l'hôtel Drouot; Charles Coran, et ses Rimes galantes ; Roger de Beauvoir, que Barbey d'Aurevilly appelle un Musset brun.
226 LES ROMANTIQUES d'aRIUÈRE-ijARDE
Il y a, en effet, dans Colombes et Couleuvres, dans les Meilleurs fruits de mon panier, la facture du vers de Musset, la chanson qui met à la lèvre un pli d'amertume. C'est aussi l'inquiétude de l'homme moderne qui se trahit chez l'anacréontique viveur, avec moins de lyrisme et un accent de découragement intime moins marqué que chez le poëte de Rolla. Son sourire est plus prolongé; mais que l'on devine bien l'ombre cernant le regard sous les lueurs des soleils amoureux ! Il n'y a qu'a rappeler les pièces intitulées le Rire et celle de Hier :
J'eus un ami pendant vingt ans,
C'était la fleur de mon printemps,
Tout cédait à son gai délire,
Le plus morose le fêtait;
Comme il buvait, comme il chantait !
Cet ami s'appelait le rire.
A l'heure des soupers joyeux,
Quand l'ai pétille en vos yeux,
Que les couplets partent des lèvres,
Qu'il nous tombe un conteur charmant,
Et qu'on boit le moka fumant
Dans l'émail de Chine ou de Sèvres ;
Quand on ne fait plus de journaux, Quand les huissiers vous semblent beaux, Qu'à Chloé l'on se prend à croire,
LES ROMANTIQUES D'aRRIÈRE-GARDE
Qu'on trouve de l'esprit aux gueux, Grâce au pâté de Périgueux, Endormi sous sa truffe noire ;
Quel meilleur ami, répondez,
Que ce garçon-là? Regardez,
Sur vous comme il prenait d'empire !
L'œil vif, le gilet entr'ouvert,
Il tirait sa flûte au dessert,
Ce gai Roger Bontemps, le Rire !
Nous montions aux mêmes balcons , Nous vidions les mêmes flacons.
Il était si beau dans l'ivresse !
A l'aube il pâlissait un peu....
Nous nous quittions , et pour adieu , Moi, je lui laissais ma maîtresse !
Le dernier souper que je fis ,
Il me prit la main : « 0 mon fils,
Me dit-il , adieu , je m'exile ;
A Paris on ne m'aime pas,
J'y vois trop de grecs, d'avocats ,
En n'entre guère au Vaudeville !
« Adieu ! souviens-toi d'un ami, Qui t'a d'un pas mal affermi Souvent reconduit à ton gîte.
J'irai te visiter encor, Même ailleurs qu'à la Maison d'or, Mais songe que le temps va vite ! »
Hélas! Hélas! il est parti!
A ses serments il a menti ,
Je demeure seul en ma chambre....
La neige tinte à mes carreaux, Je me chauffe avec mes journaux. C'était Avril , je suis Décembre !
Eh quoi ! l'avoir sitôt perdu !
J'ai brisé le verre ou j'ai bu
Tant de fois dans sa compagnie....
Quelquefois je fais un effort,
Mais mon pauvre rire est bien mort,
Et mon âme est à l'agonie.
Car ils m'ont tout pris, les méchants !
Ma gaité, mon bien et mes chants ;
Autour de moi monte le lierre,
Le lierre qui festonnera
L'humble tombe où l'on me mettra,
Sans regret comme sans prière !
Paris, 1862.