CELLE QUI VOIT
Je dis à Tètre humain sur Ténigme penché :
— O mon frère, as-tu peur du microbe qui tue ?
— Oui, me répondit-il, parce qu'il est caché !
La Science passait dans une splendeur telle Que je baissai les yeux devant cette Immortelle ; Mais, élevant la voix, vite calme et debout :
— As-tu peur aussi, toi? — Moi? me répondit-elle, Je ne redoute rien, parce que je vois tout !
— Quoi! lui dis-je, tu vois les grouillements féroces, L'amas des vibrions, le peuple des volvoces.
Dans cette goutte d'eau qui tremble sur ta main?
— Je les vois dans la nuit, même au trou noir des fosses, Comme je te vois, toi qui n'es qu'un ver humain !
Je les regarde errer, plus cruels que le fauve. Autour du berceau blanc endormi dans l'alcôve, Pendant que l'espoir chante aux lèvres des époux.
— Et quand tu les as vus, que fais-tu?— Je vous sauve, Que vous soyez méchants ou bons, sages ou fous !
« Mais pour être sauvé d'une façon suprême, Il faut que le damné se défende lui-même, Qu'il tende comme un arc sa fièrc volonté. Que rien ne soit souillé dans ce qu'il crée ou sème Et qu'il ne cède pas avant d'avoir lutté.
« Sous le ciel innocent où naît l'aube sincère, La larve vous tient comme un vautour dans sa serre ;
Et VOUS VOUS débattez, hagards et haletants !
Tuez, tuez d'abord le vice et la misère :
Tout ce qui vous tuait ne vivra pas longtemps.
« Hélas ! vous êtes sourds et ma prière est vaine. Si jai parfois vaincu, c'est parce que j'amène Avec moi la Pitié, Féternelle Pitié.
Nous pouvons à nous deux sauver la race humain e : Quand je fais mon labeur, elle en fait la moitié. »
Le soleil descendait vers la forêt sonore,
Et c'était un couchant qui semblait une aurore.
J'ai dit à l'Homme, avant de regagner mon toit.
— Le bacille te guette, en as-tu peur encore ?
— Non, m"a-t-il répondu, parce quElle le voit!
Janvier 1902.