POUR LES BOERS
Ce peuple était heureux parce qu'il était doux; Il était doux et bon parce qu'il était juste. Aucun César, eût-il été cent fois auguste, N'eût fait ployer ses reins ou fléchir ses genoux.
Il avait la fierté des lions et des chênes ;
La fange des ravins respectait son manteau.
A peine entendait-il le vain bruit du marteau.
Quand aux pâles vaincus les rois forgeaient des chaînes.
11 espérait en Dieu sans redouter l'enfer. Ayant pour bouclier la foi qui prie et chante ; La Bible était pour lui comme l'urne penchante Que Rebecca tendait au pâtre Eliézer.
Il y puisait l'oubli de l'âpre destinée, La paix du cœur qui vient et s'en va tour à tour ; Et c'était sous le ciel un vaste cri d'amour, Quand le soleil mourant couronnait la journée.
C'était de l'honneur seul que l'homme était jaloux. Pas de pièges tendus au libre vol des âmes ! L'hymen était candide et la vertu des femmes Rayonnait dans les yeux confiants des époux.
i^es vierges fleurissaient comme des asphodèles ; Les aînés souriaient, accoudés aux berceaux; Les nouveaux-nés étaient les frères des oiseaux, Sous les toits effleurés du tourbillon des ailes.
Les glaives, engainés dans les fourreaux d'acier. Ne résonnaient jamais sur le pavé des rues ; Le fer ne scintillait qu'au ventre des charrues ; La faux ne décimait que l'épi nourricier.
Les vieillards s'éteignaient, si purs d'actions viles Qu'ils ignoraient pourquoi les méchants sont méchants ; L'air salubre des bois et la bonté des champs Franchissaient l'étendue et conquéraient les villes.
Or, ce peuple innocent que Virgile eût chanté Errait sur une terre où, dans l'éclat des roches, L'or maudit et sacré jaillissait sous les pioches Comme un glacier qui fond au brasier de l'été.
L'or étalait partout son horreur magnifique, Au creux vert des vallons, dans le baiser des flots, Sous les coteaux herbeux où les lointains grelots Sonnaient au col laineux des hauts béliers d'Afrique.