‹ Les roses du laurierChapitre 16 sur 114 · A LEON CLADEL · texte numérisé non relu

A LEON CLADEL

Le courbait comme un vain roseau, Taillé son bâton de voyage Dans rosier ruisselant d'orage, Qui lui festonna son berceau ?

Qu'on t'injurie ou qu'on t'acclame, Qu'on baise ou morde tes genoux, Tu portes comme une oriflamme Ton Quercy merveilleux et doux !

Ses montagnes, sœurs du Calvaire, Dressent dans ton œuvre sévère Leur sommet fécond et vermeil, Comme si tes vaincus épiques Ne pouvaient saigner sous les piques Qu'en se rapprochant du soleil î

Les vertes roches escarpées,

Debout dans le calme zénith.

Avec des balafres d'épées

A leurs entrailles de granit ;

Le sanglot des sources prochaines,

La ronde verte des grands chênes

Dans la lumière et dans le vent ;

Les nids chanteurs, les branches ivres.

Tout ton pays est dans tes livres

Comme dans un miroir vivant.

Si la phrase, belle d'audace, Fluide comme l'onde et l'air, A l'immensité de l'espace Et la profondeur de la mer,

S'il faut tout le ciel à son aile.

C'est parce qu'elle porte en elle.

Dans son majestueux essor, Les montagnes échevelées Qui roulent entre les vallées Leurs vagues d'émeraude et d'or.

C'est la même éternelle sève

Qui, montant vers les cieux sacrés,

Fait avec les fleurs de ton rêve

Germer la pervenche des prés.

Quand ta période sonore

Nous dit la hache humide encore

Du sang de l'homme et des rameaux,

C'est la foret d'aube inondée,

Qui tressaille au vent de l'Idée

Dans la forme auguste des mots.

Mais si belles que soient les roses Au bord du sillon parfumé, Quand elles se dressent, écloses Dans le premier baiser de mai.

Si douce que te soit la terre, Tu n'as jamais, ô chantre austère De la misère et des haillons, Déserté dans ton œuvre immense La bataille qui recommence, Loin des fleurs et des papillons î

Quand les lléaux battaient dans l'aire Les épis couronnés d'or fin,

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Ta pitié songeait, tutélaire Aux parias blêmes de faim ; Quand les oiseaux, blottis ensemble Au creux du vieux saule qui tremble, Raillaient le ciel froid et brumeux, Tu pensais aux petits des hommes Qui, dans la tourmente où nous sommes, N'ont pas toujours un nid comme eux.

Tu préférais, sous la risée

Du crime heureux et tout puissant,

Les myrtes baignés de rosée

Aux lauriers abreuvés de sang.

Pour mériter ton fier suffrage.

Après avoir subi Torage

Et douloureusement vécu,

Il suffisait qu'on pût te dire :

« Je n'ai pour tout bien que ma lyre ;

« J'ai lutté, mais je suis vaincu ! »

Je t'aime ainsi, divin poète, En ce bronze éloquent et pur, Oli ta face calme reflète La probité du vaste azur, Oi^i, peut-être, quand le soir tombe.

L'aigle des monts et la colombe Viendront ensemble ou tour à tour Et qui de la nuit souterraine Jaillit comme une Heur humaine, Dans le ciel étoile d'amour.

Je baise, ô révolté sublime!

Tes pauvres longs doigts amaigris

Qui semblent chercher dans l'abîme

S'il est encore des proscrits !

Je lis la sainteté du rêve

La fin des maux, la mort du glaive,

Dans ton large front attristé

Qui se penche, épris de justice,

Vers la terre, sainte nourrice

De la dolente humanité !

Pendant que la bète se vautre.

Pendant qu'on retombe à genoux.

Fais avec ta face dapôtre De la lumière autour de nous ; Et demain, la faux sur l'épaule.

D'un bout du pôle à l'autre pôle.

Par la plaine et par les sommets, Nous irons, quoi qu'on fasse ou dise, Moissonner la gerbe promise Dans les sillons où tu semais !

août 1894.

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