A VERDI
Coule dans mes vers éblouis, Comme lorsque la brise chante Dans la silhouclle penchante Des oliviers de mon pays.
Ah ! c'est que la note sacrée, Faite de joie ou de douleur, Jaillit de ta lèvre inspirée Comme le fruit naît de la fleur !
C'est qu'elle est dans ton âme ardente Comme le rêve au front de Dante, Comme les alcyons dans lair, Et qu'on ne la fait pas plus taire Que le vent des cieux sur la terre Ou la tempête sur la mer !
C'est que ton œuvre colossale, Perçant la nuit et le brouillard.
S'ouvre comme une cathédrale Sur le vaste parvis de l'Art !
C'est qu'elle monte dans l'espace Avec la puissance et la grâce D'un marbre blanc qui chanterait.
Et que dans son ombre éternelle Viennent s'ébattre pêle-mêle Tous les oiseaux de la forêt !
La nature seule est ton guide ; Ton crâne altier, presque divin.
N'aura jamais connu la ride De l'effort lamentable et vain.
L'hiver, l'ôté, la nuit, l'aurore, Tout ce qui passe fait éclore Quelque songe dans ion esprit ; Tu chantes comme Teau ruisselle.
Comme l'aiglon étend son aile Et comme le printemps fleurit.
S'il faut que ta musique rie, Tu la fais rire à pleines dents, Ton âme fut-elle meurtrie Du sombre assaut des flots grondants.
La voici de grelots coifTée, Vagabondant comme une fée, Cueillant des perles et des fleurs ; Et pourtant, dans le soir qui tombe, Le vent gémit sur une tombe Encore humide de tes pleurs î
La flûte, évoquant les pavanes Au vol harmonieux et clair, Module des sons diaphanes, Légers comme des bulles d'air ; L'adorable note ingénue Flotte comme une forme nue Dont les pieds raseraient le sol ; I^e caprice épouse la règle ; Et c'est le triomphe de l'aigle Chantant comme le rossignol.
Entre ainsi, pour l'apothéose.
Dans le temple mystérieux
A VKRDI
Où fleurit réternelle rose Au vaste front des demi-dieux !
L'envie aux anneaux de couleuvre Aura beau ramper sur ton œuvre Que les peuples auront béni :
Les siècles verront ta mémoire Siéger dans l'or et dans Tivoire, Entre Wagner et Rossini !
La Comédie et l'Épopée, Avec leurs dieux ou leurs démons, Notre Jeanne d'Arc dont l'épée A la splendeur d'un lis des monts, La Traviata, le Trouvère, Saignant comme Christ au Calvaire Sous riiorreur du Miserere, Tous les êtres nés de ton rêve T'escorteront là-haut sans trêve.
Dans Téblouissement sacré.
Le coude appuyé sur ta lyre, Shakspeare t'écoute et consent, Pendant que Macbeth en délire Pousse l'horrible cri du sang.
Triomphe éclatant et superbe î Hugo, musicien du Verbe, Te tend lès bras, pâle et charmé, Pendant que dona Sol épouse La Mort implacable et jalouse.
Sous le lent baiser de Taimé.
Le cri du blême solitaire,
Les voix éparses dans les champs,
Tous les bruits confus de la terre
Montent vers toi comme des chants ;
Et le poète se figure,
Devant ton œuvre où la nature
Gémit, pleura, rit et gronda.
Que les dieux, debout dans la nue,
T'ont fait clamer la bienvenue
Par les trompettes d'Aïda !
6 mars 1901