AUX LÉCORÉS DU CARRO
Laboureurs de la mer, sublimes pauvres diables, Prodigieux faucheurs de Técume qui rit, Vous avez fait jaillir des flots impitoyables On ne sait quoi d'auguste où votre âme fleurit!
f^a mer, la grande mer, la mer bleue et sereine Qui s'offre tout entière aux midis éclatants. Souriait et chantait comme une jeune reine Dans son jardin d'hiver fait ayec du printemps.
L'alcyon tournoj'ait sur les barques latines ; Les rochers scintillaient à l'horizon vermeil ; Les oliviers trapus, vagabonds des collines, Etaient encore blancs de l'argent du soleil.
Les brises mariaient leurs musiques ailées Par-dessus les toits gris du vol des passereaux, Et l'on voyait non loin luire entre les saulées L'étang du Valcarès où boivent les taureaux.
AtX DÊCORKS DU CARliO 83
Or voici qu'un matin, à llieure où les étoiles Pâlissent une à une et meurent tour à tour, Un navire accourait dans le frisson des voiles. Sur les Ilots dentelés de rôbauclie du jour.
Le navire, solide et vibrant comme un chêne, A peine soulevé dans le rythme des vents, Ramenait doucement à la rive prochaine Un groupe de vivants heureux d'être vivants.
Dans ce groupe d'heureux que berçait l'onde amère, Sur la légère couche, au creux blanc du coussin. Un enfant sommeillait à côté de sa mère, Les doigts à demi clos sur la rondeur du sein.
Les vents sourds ont hurlé, la brume est descendue ; Les phares ont pâli comme un feu sur les monts ; Et titubant déjà sur sa proue éperdue, Le navire a heurté le champ noir des limons.
Affreux baiser du gouffre ! Implacable caresse De la tombe qui s'ouvre et du flot qui se fend ! Des spectres ont erré sur le pont en détresse ; La mère, toute blême, a crié : — Mon enfant !
Mais vous les aviez vus là-bas, sur Teau qui glisse, Dans le hérissement des vagues aux plis lourds, O bons marins, vous qui volez au sacrifice Comme l'aigle à la nue et la cigogne aux tours!
Vous aviez vu là-bas, sur des larfies de boue, Des êtres comme vous sombrer dans Tinconnu, Grappe d'humanité que Torage secoue Et qui pend sur Tabime avec son rameau nu î
Alors, tandis qu'au ciel montait la vaste plainte, Le frisson de Thorreur vous a mordu les os : La pitié vous a pris, la grande pitié sainte, Plus forte que les vents déchaînés sur les eaux.
Vite, vite un bateau! tout de suite des rames! Tout le devoir Immain, tant qu'un homme est vivant! El vous êtes partis sur la hauteur des lames, L'échiné ruisselante et les yeux en avant.
La barque, soulevant sa carène qui souffre. Vous jetait par instant aux flots démuselés ; Mais vous reparaissiez à la crête du gouffre Ainsi que des ramiers dans la houle des blés.
Victoire! Vous aviez effleuré le navire. De l'un à l'autre bord l'amarre s'envolait; Va l'amarre cassait dans les vents en délire Comme un fil de la Vierge au vol d'un oiselet!
De l'aurore à la nuit, de la nuit à l'aurore, Sans douter un moment et sans jamais ployer, Vous alliez, vous veniez, vous repartiez encore, Pendant que les enfants vous pleuraient au foyer.