CONTE MYSTIQUE
Pour ma fille Marianne.
Le bon saint François, tutélaire Aux oiseaux vite apprivoisés, Devisait avec sainte Claire.
Des papillons brillaient, posés Dans le fleurissement stellaire Des grands tournesols embrasés.
Emus de l'éveil des pervenches, Pinsons et tourterelles blanches Voltigeaient dans la paix des branches.
Puis encor d'autres oiselets Aux ailes brunes ou vermeilles, Deux par deux ou bien tout seulets,
Se poursuivaient cmmi les treilles, Plus nombreux en ce vert palais Que dans la ruclie les abeilles.
Et François souriait, tandis Que cet essai de paradis Égayait les champs reverdis.
La Sainte a dit : u Puisque vous êtes
« Le paternel ensorceleur
« De ces tant innocentes bêtes,
« Bénissez-les, commandez-leur
« De voler autour de nos têtes
• Comme un souflle autour d'une fleur
« (^e me sera joie et prière, « Avant de clore dans la bière u Mes yeux à la douce lumière.
« L'oiseau baigne dans le ciel bleu « Ses gentes plumes, envolées « Du côté de l'astre et de Dieu.
« Ses familiarités ailées
H Ne le font-elles pas un peu
" Le frère du lis des vallées?
Dans son vol léger et cliarmant,
Ne Iraîne-t-il pas doucement
Des bouts d'aube et de firmament? »
— Il faut aimer les créatures, (( A dit le Saint. C'est un autel « Qu'un nid éclos sous les ramures.
« Mais Gain n'est qu'un autre Abel, « Et quelles mains sont assez pures « Pour bénir les oiseaux du cieU »
La Sainte a dit : « — Je vous en prie,
" Faites-le par chevalerie,
" Au nom de ma bouche fleurie ! »
Le bon François s'est rappelé Sa jeunesse et le temps qui passe ; Et son cœur d'homme s'est troublé.
Lors, pensif et la tète basse,
11 a fait un geste étoile
Qui traçait la croix dans l'espace.
Et voilà qu'un bel oiseau blanc Est venu, sur son poing tremblant^ Battre de l'aile en roucoulant;
Le Saint a dit : « — Or ça, colombe, « Pourquoi roucoiiles-tii si doux?
« Ks-tu le ramier de la tombe?
« Es-tu Tàme qui pleure en nous?
« Es-tu de la neige qui tombe, « Avec des plumes en dessous ? »
La colombe a dit : « Je suis celle « Qui, dans la mort universelle, <( Renaît toujours quand on Lappelle.
« Parmi les nuages flottants,
u Sous le grand ciel qui les azuré,
« J'ai plané dans les anciens temps.
« Je me sens revivre, à mesure
« Que s'ouvrent les cœurs de vingt ans,
« Epris de songe et de nature. »
Sainte Claire a clos ses beaux yeux.
Passez, souffles mystérieux Qui troublez la terre et les cieux î
r.a colombe a poursuivi : « — J'erre,
« Je ne sais jamais où je vais,
« Tant Tombre d'en bas m'est légère.
'< Que le sort soit bon ou mauvais, « Que Chloé soit reine ou bergère, « C'est tout comme si je revais.
'( Pourtant, je me souviens encore « D'un char éclatant et sonore « Où je m'attelais dans l'aurore.
*< D'autres colombes au vol sûr « Le traînaient aussi, l'aile prise « A des rubans couleur d'azur.
u L'air s'ouvrait comme un flot se brise;
« Et ligne blanche et contour pur
« Flottaient sur le char, dans la brise. »
L'oiseau s'est tu pour un moment :
Claire l'a baisé doucement,
On ne sait pourquoi ni comment.
« — Chaque matin, dès l'aube éclose,
« Toujours, encore et puis encor,
« Nous volions, sans faire autre chose.
Devant le char au doux essor.
Un beau petit enfant tout rose Jouait avec des flèches d'or. »
L'aile brillait, comme irisée :
A son tour, le Saint Ta baisée,
La bouche au même endroit posée.
Or, la colombe a dit aussi :
« — Le char et la nue éternelle
'< Portaient Vénus et son souci.
« La nue était noire et cruelle ; « Moi, j'étais blanche, comme si « L'aube avait pleuré sur mon aile.
Et tandis que l'oiseau sacré Remontait vers le ciel doré.
Les deux pauvres Saints ont pleuré.
Pour ma fille Mireille.
C'était aux jours où ie froid naît; Et voilà qu'un papillonnet Sur ma vitre allait et venait.
Je l'entendis, comme de loin, Mener si fin bruit en son coin Qu'on eût dit grillon dans le foin.
J'allai vers lui, je le surpris Qui s'ébattait en vols fleuris, Dans les rideaux, sur le mur gris.
Par où s'en était-il venu,
Le cher pauvret, quasiment nu,
Que les aubes avaient connu?
Huis et volets que le vent mord Etaient clos sur le lo*;is mort Comme une prunelle qui dort.
Et pourtant il élait bien là, Tel à peu près qu'il s'envola De terre, en brillant falbala.
Sur ses ailettes, fleurs des cieux,
Il avait deux yeux radieux
Qui me regardaient dans les yeux.
En son tremblant petit essor, Jl était joliment encor Poudré d'argent et de vieil or.
Ainsi donc, il ne verrait plus L'eau qui luit au bas des talus, Tout au fond des bois chevelus?
C'était fini dorénavant
De s'envoler, bijou vivant.
Dans l'heureuse chanson du vent?
Adieu les blés penchants et lourds, Où son corselet de velours Ondulait en mille détours!
Les coquelicots ennpourprés Etaient morts, tout décolorés, Puis la marguerite des prés.
Les liserons, cloches d'azur, Avaient sonné sur le vieux mur Le glas du lis hautain et pur.
Plus une fleur tant seulement, Ivre de lumière et dormant Sous la beauté du firmament !
Peut-être, en mourant à son tour.
Avait-il comme un regret pour L'avril qui lui fut tout amour?
l^eut-être disait-il adieu
A la rose, à Faube, au ciel bleu,
Quand ses ailes tremblaient un peu?
Mais s'il était reparti vers
Les vastes champs où les tons verts
S'éteignent au froid des hivers,
Il n'aurait partout rencontré
Que le souvenir dédoré
De l'ancien printemps enterré,
ni
Or j eus dans l'àme un vague effroi ; Car je crus deviner pourquoi Il s'en venait mourir chez moi.
Et je lui dis, me rapprochant Comme pour Teflleurer d'un chant :
« Reste, je ne suis pas méchant!
« Nous avons tous les deux aimé
« La gente fleurette de mai
« Qui faisait l'air tout embaumé.
M Je la reverrai si je vis, « Telle qu'avec toi je la vis <i De mes yeux follement ravis.
a Toi pourtant qui l'aimas le mieux, « Tu ne l'auras plus quand les dieux « Nous rendront le printemps joyeux.
« Et mon doux rêve tant chanté
« Ne fleurira plus à côté,
(< Dans la brise qui t'a porté. »
J'ouvris un mignon coffret blanc ; Plus d'un vieux souvenir troublant Y dort encore ou fait semblant.
Du bout des doigts, comme à regret, Je posai dans le blanc coffret Le cher papillon qui mourait.
« Du moins, pensai-je, quelques-uns « De mes pauvres songes défunts « Lui seront couleurs et parfums,
« En ce cercueil enrubanné
« Oîi gît, près d'un bouquet fané,
« L'effroi du jour où je suis né! »
Mais le papillon, doux martyr De l'impérissable désir.
Tressaillait, tout prêt à partir.
C'était dans les champs, tout seulet Avec les arbres, qu'il voulait Mourir, si la mort l'appelait.
Qu'importait que, sous les cieux gris,
La rafale glacée eût pris
Leur couronna aux bois défleuris?
Le vent, soufTIant en tourbillons, L'enterrerait dans les sillons, Berceaux des futurs papillons.
Le vague spectre nébuleux Des petits myosotis bleus L'escorterait d'un vol frileux,
Pendant que le lis, mort aussi, Mènerait le deuil, comme si Celait grande peine et souci.
Alors, comme je suis clément A tout ce qui souffre en aimant, Je le baisai bien doucement.
Puis, cependant qu'il s'envolait,
Je poussai fenêtre et volet,
Dans les cieux où l'autan soufflait.
Mon ancien rêve me parla :
« Laisse-le partir, je suis là! »
Et le papillon s'en alla.
Déjà lourd du dernier sommeil.
Mourir, dans le couchant vermeil.
De la vaste mort du soleil.
L'ARAIGNEE DES JARDINS
LÉGENDE niŒTONXE
Pour 3/"" Blanche Moulon-Rossi.
Jésus mourait, Toeil noyé d'ombre, Le flanc troué, Tépine au front.
Autour (le lui, sous le ciel sombre, Les corbeaux noirs volaient en rond.
Il saignait par la plaie ouverte ; Et le sang rouge qui tombait Luisait, au ras de Therbe verte.
Comme une perle du gibet.
Ce juste en qui le faible espère.
Ce vaincu qu'on prie à genoux
Avait déjà crié : « Mon père,
« Pourquoi donc m'abandonnez-vous?
L'ignorance est la grande impie.
Le peuple qu'il avait aimé Disait : « Qu'il meure! qu'il expie Le crime d'avoir blasphémé ! »
On lui clamait : <( Montre-toi digne « Des promesses de tes discours, « Toi qui devais avec un signe « Rebâtir le temple en trois jours !
*< Toi qui sauvais si bien les autres.
« Délivre-toi, voyons un peu!
« Descends rejoindre tes apôtres,
« Puisque c'est toi le fils de Dieu! >
Mais Lui mourait, pensif et calme, Levant très doucement les yeux Vers la mystérieuse palme.
Toute tremblante au fond des cieux.
Et voici qu'un essaim de mouches S'en vint au Calvaire et couvrit De ses milliers d'ailes farouches Les pauvres pieds de Jésus-Christ.
Les bourreaux, l'âme résignée Aux forfaits du scribe jaloux, Les avaient à coups de cognée Percés avec d'énormes clous.
L ARAIGNEE DES JARDINS H9
Jésus dit : « — Père que je nomme, « Prends pitié de l'agonisant!
« N'était-ce pas assez de Thomme?
« Pourquoi les mouches à présent?
Puis il pencha sa tête, lourde Des péchés du monde expiés; Et la mouche, stupide et sourde, Était toujours là, sur ses pieds.
Elle était là, raillant la vie, La mort, les doux rêves déçus.
L'être, l'âme, et comme ravie De boire du sang de Jésus.
Lors, une araignée, humble bête, Eut pitié. Juste elle venait Du jardin des oliviers, prête A coudre son fil au genêt ;
Car elle était cette araignée Éclose en de très vieux Edens, Dont la trame reluit, baignée De clair soleil, dans les jardins.
Et vite elle tendit sa toile Autour des pieds nus, près du sol, Sa toile où c'est dans une étoile Qu'elle prend les mouches au vol.
Jésus-Christ la regardait faire.
« Je te bénis, lui disait-il.
« Tu pèses plus que ce Calvaire, u Toi si frêle au bout de ce fil !
L'astre s'éteint, le temple croule Tu résumes tout le vrai jour, Puisque tu donnes à la foule La grande leçon de l'amour. »
Comme elle s'éloignait, craintive, Une fois son œuvre accompli :
u — Je veux que ta bonté le suive, « Je veux la sauver de l'oubli! »
Or, l'ombre du gibet, qui penche Aux flancs du mont sinistre et laid, Descendit, radieuse et blanche.
Sur la bête qui s'en allait.
LAHAIctNKE des JAKiJiNS 121
Tel est le récit d'un vieux sag-e; Et c'est depuis ce jour qu'on voit Dans les jardins, sous le feuillage Lentement soulevé du doigt,
Une pauvre bonne araignée Qui, méprisant nos vains fardeaux, Porte, fièrement résignée, Une croix blanche sur le dos.