‹ Les roses du laurierChapitre 35 sur 114 · A J.-B. CLEMENT · texte numérisé non relu

A J.-B. CLEMENT

Elle vit ton geste et se mit en marche Au-dessus de toi, dans Tor des couchants, Quand tu repartis comme un patriarche Prêcher la justice au peuple des champs.

Tu crias : « Debout! Debout, prolétaires! Pas de maître ici, pas de Dieu là-haut! » Tu semas ton grain dans toutes les terres; Tu battis ton vers, quand il était chaud.

Lorsque tu buvais à Teau des fontaines. Quand tu meurtrissais tes pieds aux cailloux. C'était pour chasser des vertes Ardennes Les bourgeois qui sont les frères des loups.

Puis tu nous revins. Montmartrois fidèle Aux pauvres vieux murs où rit le passé, Sous ton grand chapeau qui battait de Taile Comme un goéland vite apprivoisé.

Maintenant tu dors du sommeil sans rêve, Loin des vastes bruits qu'on jette aux échos. Mais rassurons-nous : ta moisson se lève Dans le rouge éclat des coquelicots.

Le livre à Tenfant! le droit pour la femme! Plus d'êtres courbés sous l'essieu du char! Nous détrônerons de leur socle infâme Les bardes félons qui chantaient César.

UOSES DU LAIRIEK

Nous verrons crouler la dernière idole.

Plus d'épis humains tombant sous la faux! Nos bras tailleront des bancs pour Técole Dans l'horrible bois des vieux échafauds.

Les ilôts chanteront au souftle des brises; Le dogme fondra comme un vain brouillard ; Et quand reviendra le temps des cerises, Chaque oiseau du ciel en aura sa part!

Février 1903.

A HÉ6ÉSIPPE MOREAU

Pour rinauQUvation de son buste au cimetière Montparnasse]

Ainsi donc, poète, ô mon doux poêle,

Te voilà moins mort qu'un tas de vivants,

Avec de la gloire autour de ta tête,

Dans le chant des nids, dans le bruit des vents !

Tu ne fus pourtant qu'un pauvre bohème, Un de ceux qui vont en longeant les murs, Sans rien posséder ici-bas, pas même L'espoir du pain roux dans l'or des blés mûrs.

Tous les vents du ciel déchiraient ta voile. Quand tu te couchais, vaincu par tes maux, C'était pour dormir à la belle étoile Qui fait crier l'ombre et mentir les mots.

Le myosotis, qui venait d'éclore Pour symboliser ton rêve et ta foi, Etait moins baigné des pleurs de l'aurore Qu'il n'était trempé de tes pleurs à toi.

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100 ROSES DU L-\URIER

Or, on eût chanté les vastes louanges A ton nom sculpté dans les hauts granits, Si la destinée eût doré tes langes Autrement que l'aube argenté les nids.

Le nimbe azuré des apothéoses Eût cerclé ton front d'immortalité; Tes lauriers f^uraient détrôné les roses. Même si Provins avait protesté.

Ton vers aurait-il, en boitant des ailes,

Offensé le Verbe innocent et nu,

On t'aurait tressé des couronnes telles

Que Corneille eût dit : — Mon maître est venu !

La Critique, sourde au pauvre qui chante. Dure aux affamés pâles et frileux, T'aurait apporté la phrase léchante.

Avec son collier fait de billets bleus.

On t'aurait sacré dans toute les langues. Chez Académus, les gardiens du seuil T'auraient distillé le miel des harangues Et véhiculé le dernier fauteuil.

Mais que peut sur nous Ihumaine injustice, Lorsque nous avons saintement rêvé?

La gloire a ileuri ton grabat d'hospice, Tes épis sont mûrs, ton jour s'est levé!

A HEGESIPPE MOREAU iOl

Ta Voulzie où rit une onde emperlée, Où les vents ailés rodent en chantant, Reflétait trop bien Taube immaculée Pour t'avoir trompé, toi qui l'aimais tant!

Quand elle annonçait la gloire à ta lyre, Elle était sincère et ne mentait pas ; Mais ses flots craintifs n'osaient pas te dire Qu'un grand nom s'achète au prix du trépas.

Sur ce triste globe où rien ne demeure, Où le ver est seul puissant et sacré, Ton œuvre eût péri sous le vol de l'Heure, Si tu n'avais pas souffert et pleuré.

Tu vivras au bruit des foules humaines, Sous le beau laurier jamais défleuri, Tant qu'un doux rêveur chantera ses peines, Tant qu'un paria poussera son cri !

Tous ceux dont les rois pillèrent la gerbe Te désigneront du geste en passant.

Tant qu'avril fera pousser un brin d'herbe Entre les pavés où coula ton sang !

Tes vers chanteront au seuil des chaumières. Pinsons de Provins, pferrots de Paris, Tant que nous verrons les belles fermières Offrir un asile aux bardes proscrits !

i02 ROSES DU LAURIER

Au pied des sapins, dans l'essor des sèves, Dans l'air lumineux qui baisa ton front, Les myosotis revivront tes rêves, Et ce seront eux qui se souviendront!

avril 1903.

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