BALZAC
« Dans la tempête des partis ! »
Et tous avouèrent, ô honte !
Qu'ils n'avaient fatigué la fonte Que pour paraître moins petits I
Alors, dans la vaste mêlée Des granits lourds et superflus, Apparut la face étoilée D'un géant qu'on n'attendait plus.
Et celui-là, sombre ironie !
Courbé, broyé dans son génie, Tel que Prométhée ou Satan, Portait, comme en un frisson d'ailes, Des milliers d'œuvres immortelles Sur ses épaules de Titan !
Qui donc es-tu, toi ? — Je me nomme Balzac, aujourd'hui comme hier !
Je descendis au fond de l'homme Comme Alighieri dans l'enfer.
— D'où viens-tu ? — Je viens de ma peine.
— Que sais-tu ? — Rien ! la vie est vaine ; Tous traînent un limon pareil.
— L'orgueil ? l'espérance ? — Des rêves!
— Que veux-tu, puisque tu te lèves ?
— Je veux mon marbre et mon soleil !
Et ce géant n'a pas encore Une statue au front serein, Lui qui nous faisait de l'aurore Dans le granit ou dans l'airain!
Lui qui dans son œuvre élargie, Partout sculptée à l'effigie De Téternelle humanité, Dressait à chacun sa statue, Toute vibrante et revêtue D'un lambeau de postérité !
Quoi î vous illustrez dans la pierre
Le César au geste brutal,
Qui roule en sa froide paupière
L'éclair de la haine et du mal ?
Quoi ! vous offrez sous les grands arbres
La sereine blancheur des marbres
A ces tragiques meurtriers,
A ces fous d'orgueil militaire,
Qui n'ont ensanglanté la terre
Que pour cueillir de vains lauriers ?
Quoi ! vous entourez de fanfares, De cris, de joyeuses, rumeurs, Des lyres qui sont des guitares, Des bardes qui sont des chanteurs ?
Sur des socles vendus au mètre, Faits avec les cailloux peut-être Qu'il eût fallu qu'on leur jetât, Vous forcez le granit superbe A glorifier ces brins d'herbe Qu'on nomme des hommes d'Etat?
Et pas même une pierre offerte A ce fier penseur attristé.
liALZAC
Sur quelque place, en l'ombre verte Des rameaux baignés de clarté !
L'art n'est-il plus assez candide Pour creuser l'implacable ride Sillonnant ce front lourd d'ennui ?
Avons-nous aux monts de Carrare Tant épuisé le marbre rare Qu'il n'en resterait plus pour lui ?
Eh bien, non ! Argile sacrée, Tressaille, ton jour est venu!
Creuse, ébauchoir ! Volonté, crée !
A l'ouvrage, artiste ingénu!
Pétris la terre, fais-la vivre !
Enivre-toi comme on s'enivre.
Quand on boit l'immortalité !
Palpe le vrai, touche le rêve !
Et que Balzac vengé se lève Dans le marbre et dans la beauté !
Qu'il se lève, la face altière, Ce moine du nouveau désert.
Le front tourné vers la lumière, Le col de la chemise ouvert, Drapé dans sa robe plissée.
Robuste comme la pensée Qu'il opposait à son destin.
L'allure à la fois douce et grande, Avec une corde qui pende A ses flancs de bénédictin !
Mai 1887.