‹ Les roses du laurierChapitre 4 sur 114 · BALZAC · texte numérisé non relu

BALZAC

« Dans la tempête des partis ! »

Et tous avouèrent, ô honte !

Qu'ils n'avaient fatigué la fonte Que pour paraître moins petits I

Alors, dans la vaste mêlée Des granits lourds et superflus, Apparut la face étoilée D'un géant qu'on n'attendait plus.

Et celui-là, sombre ironie !

Courbé, broyé dans son génie, Tel que Prométhée ou Satan, Portait, comme en un frisson d'ailes, Des milliers d'œuvres immortelles Sur ses épaules de Titan !

Qui donc es-tu, toi ? — Je me nomme Balzac, aujourd'hui comme hier !

Je descendis au fond de l'homme Comme Alighieri dans l'enfer.

— D'où viens-tu ? — Je viens de ma peine.

— Que sais-tu ? — Rien ! la vie est vaine ; Tous traînent un limon pareil.

— L'orgueil ? l'espérance ? — Des rêves!

— Que veux-tu, puisque tu te lèves ?

— Je veux mon marbre et mon soleil !

Et ce géant n'a pas encore Une statue au front serein, Lui qui nous faisait de l'aurore Dans le granit ou dans l'airain!

Lui qui dans son œuvre élargie, Partout sculptée à l'effigie De Téternelle humanité, Dressait à chacun sa statue, Toute vibrante et revêtue D'un lambeau de postérité !

Quoi î vous illustrez dans la pierre

Le César au geste brutal,

Qui roule en sa froide paupière

L'éclair de la haine et du mal ?

Quoi ! vous offrez sous les grands arbres

La sereine blancheur des marbres

A ces tragiques meurtriers,

A ces fous d'orgueil militaire,

Qui n'ont ensanglanté la terre

Que pour cueillir de vains lauriers ?

Quoi ! vous entourez de fanfares, De cris, de joyeuses, rumeurs, Des lyres qui sont des guitares, Des bardes qui sont des chanteurs ?

Sur des socles vendus au mètre, Faits avec les cailloux peut-être Qu'il eût fallu qu'on leur jetât, Vous forcez le granit superbe A glorifier ces brins d'herbe Qu'on nomme des hommes d'Etat?

Et pas même une pierre offerte A ce fier penseur attristé.

liALZAC

Sur quelque place, en l'ombre verte Des rameaux baignés de clarté !

L'art n'est-il plus assez candide Pour creuser l'implacable ride Sillonnant ce front lourd d'ennui ?

Avons-nous aux monts de Carrare Tant épuisé le marbre rare Qu'il n'en resterait plus pour lui ?

Eh bien, non ! Argile sacrée, Tressaille, ton jour est venu!

Creuse, ébauchoir ! Volonté, crée !

A l'ouvrage, artiste ingénu!

Pétris la terre, fais-la vivre !

Enivre-toi comme on s'enivre.

Quand on boit l'immortalité !

Palpe le vrai, touche le rêve !

Et que Balzac vengé se lève Dans le marbre et dans la beauté !

Qu'il se lève, la face altière, Ce moine du nouveau désert.

Le front tourné vers la lumière, Le col de la chemise ouvert, Drapé dans sa robe plissée.

Robuste comme la pensée Qu'il opposait à son destin.

L'allure à la fois douce et grande, Avec une corde qui pende A ses flancs de bénédictin !

Mai 1887.

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