AUX POÈTES SYMBOLISTES
Salut aux rêveurs ingénus,
Aux poètes qui sont venus
Par les sentiers blancs de colombes,
Quand les gloires en cheveux blancs
Descendaient la côte à pas lents,
Dans le surgissement des tombes !
Ils ont, ces pèlerins du Vers,
Le même droit aux lauriers verts
Plaqués en cercle autour des tempes,
Puisqu'ils agonisent aussi
De votre mystique souci,
O fronts plissés dans les estampes !
Le génie est un fleuve : il sourd De la montagne, du bois sourd.
De tous les sols de la patrie. Nargue aux vils joueurs de pipeau.
Qui s'en vont clamant au troupeau Que la grande source est tarie !
AUX POETES SYMBOLISTES ii^
Est-ce que le vaste torrent
S'épuise jamais en courant
Sur les rochers, dans Fombre noire,
Parce qu'au liane vert des talus,
Deux ou trois lions chevelus
Y sont venus lentement boire ?
Au feu, les bâillons étouffants !
Est-ce la faute à ces enfants DontTâme reluit, toute neuve.
S'ils n'ont pas ployé les genoux A la même place que nous, En s'abreuvant à Teau du fleuve?
Est-ce donc pour eux un affront
D'avoir été baisés au front
Par la lèvre d'or des Chimères,
Quand ils dormaient dans leurs berceaux,
En un recueillement d'oiseaux
Blottis sous les ailes des mères?
Pourquoi n'auraient-ils pas tenté
L'envolement illimité.
Au delà des sphères connues.
Comme s'il était défendu
De planer, à demi perdu
Dans l'élargissement des nues?
Allez, rêvez, luttez, cherchez
Le Verbe et l'Idéal cachés
Dans l'âme pensive des choses !
Les bons aînés vous seront doux :
Leurs flèches, en sifflant vers vous, Auraient peur de blesser les roses.
La liberté ! la liberté Dans l'art comme dans la cité, Jusqu'aux derniers confins du rêve !
Un chant après un autre chant!
Le soleil saigne en se couchant; Mais c'est toujours lui qui se lève !
Février 1891.