‹ Les roses du laurierChapitre 93 sur 114 · LE DRAPEAU · texte numérisé non relu

LE DRAPEAU

— Debout!

Tous autour du drapeau ! cria le capitaine.

Partout et comme leau coule dune fontaine, Le sang coulait, heureux de se donner, pareil A de la pourpre neuve étendue au soleil.

Les gars se défendaient pied à pied et sans trêve. Le devoir de mourir à vingt ans, en plein rêve, Ne leur pesait pas plus que sa plume à Toiseau. Chaque sergent était un frère de Marceau; Un caporal tombait comme un héros d'Homère. Et tous offraient leur vie, et c'était pour toi, mère, France, c'était pour toi qu'ensemble et tour à tour Ils renonçaient à l'aube, au printemps, à l'amour, A l'humble toit de chaume endormi dans les branches, Aux petits chemins creux étoiles de pervenches, Où l'on avait un soir échangé l'anneau d'or.

— Victoire ! s'écriaient les uhlans.

— Pas encor !

On avait été vingt, puis treize, on était quatre.

Comme un feu de sarment qui pétille dans l'àtre, La mitraille éclatait au revers des fossés. Les taillis noirs suaient du sang. Pas de blessés ! Tous les morts étaient morts debout et la prunelle Au ciel, sans déserter l'honneur d'une semelle. Sans qu'un frisson d'effroi les mordît sous la peau.

— Hors d'ici, les enfants, et sauvons le drapeau ! Cria le capitaine en brandissant l'épée.

Juste à côté du bois, une roche escarpée Se dressait, isolée et blanche au fond du ciel. Derrière, en bas, dans l'ombre, un flot torrentiel Grondait, échevelé, s'épandant vers la plaine.

Les quatre hommes étaient arrivés, hors d'haleine, Jusqu'au pied de la roche et tenaient tête au feu. Deux tombèrent.

— Bravo ! finissons-en, parbleu !

Rugit le capitaine, allons, plus qu'une balle ! Et comme il avançait, il s'affaissa, tout pâle, Drapé dans son manteau comme dans un linceul.

Le soldat qui portait le drapeau resta seul.

Alors il se raidit sur ses jarrets, fit face

A la mitraille aveugle et, rayonnant d'audace,

Il tenta l'escalade épique du rocher,

Tombant et retombant, faisant pour s'accrocher

Aux rameaux broussailleux, engainés dans les pierres,

Tant d'efforts qu'il avait du sang dans les paupières.

Mais quand il eut gravi le sinistre sommet,

11 releva la tête, et comme s'il semait

La vieille âme française au-dessus de l'abîme,

Terrible, ayant autour de lui le vol sublime

Du drapeau déroulé dans le grand vent des cieux :

T.I-: DRAPEAU 2i0

— Je jure, clama-l-il, par les libres aïeux,

Par leur gloire qui vit, quand vous la croyez morte,

Que vous n'aurez jamais ce drapeau î Je remporte

Avec moi, je l'aurai dans Tonibre en m'en allant.

O peuples, bénissez le lis qui l'a fait blanc,

Le sang qui l'a rougi, le ciel bleu qui Tazure !

Et le drapeau semblait s'élargir, à mesure Qu'il parlait ; et l'histoire avec tous ses lauriers, Le Vercingétorix haranguant les guerriers, Brennus qui pesa Rome au poids de son épée, Clovis à Tolbiac ébauchant lépopée, Jeanne, la grande vierge aux gantelets de fer, Les rois avec Bayard, le peuple avec Kléber, Les tribuns de la guerre et les soldats du Verbe, Toute la France était dans ce haillon superbe !

Tout à coup, le héros pâlit et chancela. Le front ouvert, les yeux noyés d'ombre.

Et voilà Qu'avec ses pauvres mains, sur la pierre qui glisse, On le vit se tramer au bord du précipice. Blême, les flancs collés à la roche, au-dessus Des flots tumultueux vaguement aperçus ; Et tandis que d'en bas, vers lui, la horde noire Montait avec des cris de haine et de victoire. Comme un groupe de nains à l'assaut d'un géant, Il jeta le drapeau dans le goufl're béant.

Puis, comme il expirait, son heure étant venue,

Il eut, en regardant devant lui dans la nue,

La blanche vision de l'éternelle paix :

Les nids chantaient, bercés dans les rameaux épaix ;

L'aube claire montait, Tombre écartait ses voiles,

Et le drapeau sauvé flottait dans les étoiles !

A ETIENNE GARJAT

Puisque ta strophe plébéienne, Cruelle aux grands, douce aux petits, Bataille à côté de la mienne Dans la querelle des partis ; Puisqu'elle s'en va par les rues, Chantant les gloires disparues Et prophétisant Messidor, Le front couronné de pensées, Les prunelles jamais baissées.

Le sein bardé de rythmes d'or ;

Laisse-moi, laisse-moi te dire, Carjat, ô mon bon frère aîné !

Que j'ai vibré comme une lyre, Que j'ai souffert et frissonné, Que je t'ai béni dans la lutte, Toutes les fois qu'après la chute Des damnés du progrès humain, Je t'ai vu, la pitié dans l'âme.

Lapider la victoire infâme Avec les cailloux du chemin !

Et pourtant, ô rêveur candide !

Qui donc aurait pu mieux que toi Prendre la fortune pour guide, Se proclamer pontife et roi.

S'évader des lois et des règles.

S'attabler au banquet des aigles, llouge de lumière et de sang, (Célébrer les dieux qu'on encense Et boire à leur toute-puissance Comme on boit au fleuve en passant ?

Les dompteurs du siècle où nous sommes.

Les inconnus vite éblouis.

Qui se sont éveillés grands hommes

Dans la révolte du pays ;

Tous ceux qui, tribuns ou poètes,

Regardent au-dessus des tètes

Leur célébrité flambloyer ;

Tous, avant l'heure haute et fière.

Avaient mêlé de leur poussière

A la cendre de ton foyer.

Et qui t'empêchait de les suivre En courtisan calme et serein.

Dans le chant des clairons de cuivre, Dans le bruit des canons d'airain ?

Qui t'empêchait de leur sourire, Pendant qu'une foule en délire Les hissait sur de vains tréteaux Et que, pour dorer leurs misères,

A ETIENNE CAR.JAT 253

De hordes de faux Bélisaires

Se cramponnaient à leurs manteaux ?

Mais non ! tu restas pauvre et digne,

Loin de la rumeur des palais,

T'indignant avec ceux qu'indigne

La basse intrigue des valets ;

Et tu combattis pour l'exemple,

Pour le sévère honneur du temple

Battu par le flux et reflux.

Toi qui, dans ta foi virginale,

Ne t'agenouilles sur la dalle

Que lorsque tes dieux n'y sont plus !

Et moi qui lutte pour l'idée.

Debout, sans haine et sans effroi, L'âme doucement obsédée Des mêmes chimères que toi, Je te dis : Qu'importe la vie?

Quand on a souffert sans envie, On a vécu sans déshonneur :

Et qui sait le fond du mystère?

Faire son devoir sur terre.

C'est peut-être tout le bonheur !

Ecoute, l'existence est douce, Grâce au ciel profond et vermeil.

Pourvu qu'un brin d'herbe ou de mousse Joue avec nous dans du soleil ;

Pourvu qu'une liirondelle passe Là-haut, dans le bleu de l'espace Reflété par le bleu des eaux, Et pourvu que la branche, heureuse Du retour des oiselles, creuse D'elle-même un nid a\ix oiseaux.

Que nous faut-il ? Si peu de chose I Un coin où cacher notre amour !

Une toute petite rose, Avec de grands enfants autour l Et tu Tas ton amour, poète :

Une enfant qui nous met en fête, Quand son rêve nous apparaît Et que ses doigts, tièdes d'aurore. Font jaillir du clavier sonore Comme un bouquet qui chanterait!

Yeux-tu de ma logique ? On t'aime.

L'as-tu cherché ? L'a s- tu voulu ?

Etre aimé, c'est le grand problème, Et comme tu Tas résolu !

J'avais embauché la trompette, J'étais un peu mage et prophète.

Au début, en ces chants écrits.

Au diable ce genre de style !

Mon ode s'achève en idylle ; Mais tu pardonnes, tu souris !

28 octobre 188'

{Poème couronné par V Académie Française)

Pour Godefro)/ de Peretti.

C'était aux premiers jours, avant les temps funèbres. L'Histoire n'avait pas encore, avec du sang, Fait une pourpre au dos des meurtriers célèbres; Caries mondes, éclos du baiser des ténèbres, A peine mûrissaient dans le soleil naissant.

Les vents disaient à l'Homme innocent et superbe : « L'ombre nous a fait signe, et nous sommes venus " Prosterner devant toi le chêne et le brin d'herbe ! » La branche lui tendait les fruits mûrs, et la gerbe S'amassait toute seule autour de ses pieds nus.

Jamais il n'avait eu la poitrine trempée De sueur, en l'effort des muscles dans ses bras. Ce candide passant, guetté par l'Epopée, Ne connaissait pas plus la forme de l'épée Que celle du soc rude ouvrant les sillons gras.

Jamais il ne rêvait, sa vie étant un rêve. Il avait pour trésor de dépenser ses jours : Tel un arbre fleurit en épuisant sa sève. Le flot et l'alcyon l'escortaient sur la grève, Quand il errait, lascif, au bord des gouffres sourds.

L'immense Terre était sa servante ; l'Aurore Semait en se levant des perles sur ses pas ; Les fleurs lui demandaient presque le droit d'éclore; Les oiseaux qui chantaient dans la forêt sonore Travaillaient plus que lui, puisqu'il ne chantait pas.

Et voici qu'à ses flancs renouant sa ceinture, Il cria : « Qu'ai-je fait aux mânes des aïeux ? « Que t'ai-je fait, soleil, âme de la nature ! « Pour vivre sans lutter, comme une créature « A la charge du sol, des astres et des dieux ?

« J'ai regardé, j'ai vu. La terre, le feu, l'onde, « Tout apporte son œuvre à l'œuvre universel ; « Tout fermente à jamais dans les veines du monde. « Le petit grain de blé d'où naîtra l'herbe blonde n A besoin pour germer de toute Teau du ciel.

« Tout combat, toute chose accomplit quelque chose ; « Pas un souffle perdu dans les vagues de l'air ; « Le bois profond a peur, quand le vent se repose ; « Le papillon travaille à l'orgueil de la rose, « La nuée à l'orage et l'orage à l'éclair.

(( L'écho lointain répond, chaque fois qu'on Tappelle ; « L'oiseau, qui ne sait rien, construit son nid au bout « Des branches où la brise erre en battant de Taile; « Et moi qui porte au front la Pensée éternelle, « Je ne suis qu'un témoin dans le travail du tout!

« O vanité ! Je n'ai que le droit de me taire ! « Je ne puis même pas dire aux épis : — C'est moi « Qui vous ai secourus de mon labeur austère ! « Car le vent me dirait : — Questionne la Terre ! « Et la Terre et l'Epi me répondraient : — Tais-toi !

♦< Je ne laisse après moi rien de moi qui demeure, « Pas même dans la fleur qui dure un jour d'été. « Je ne pleure jamais, hélas ! et l'aube pleure. « L'être qui vit en moi n'attend pas que je meure « Pour me faire un tombeau de mon oisiveté.

<' Or, à quoi me sert-il d'être une âme immortelle,

" Si lorsque la nature a fécondé ses flancs,

« Je ne lui donne rien, moi qui reçois tout d'elle?

« Si quand je bois la vie à sa forte mamelle,

(( Je ne l'endors jamais entre mes bras tremblants?

H Est-ce qu'on a marché, lorsque le pas s'efface ? « Est-ce qu'on a vécu, quand on vit sans souffrir? « Sèves, tarissez-vous ! soleil, voile ta face ! « Fleuves, terres, forêts, je vous demande grâce : « Faites-moi travailler ou laissez-moi mourir ! »

Alors, la brume emplit le bas du ciel immense; La ronce dévora les germes ; la semence Flotta, poussière vaine éparse au gré de l'air. Et l'homme dit : « Je n'ai que mes deux mains, Nature î " Je me croyais le maître, et la terre est plus dure « Que mes os et ma chair. » .

Mais la Branche évoqua la Pierre :

« Puisque l'homme égare ses pas, « Puisqu'il a l'ombre en sa paupière, « Puisqu'il veut et qu'il ne sait pas, « Dis-lui que je suis forte et souple, u Que si demain il nous accouple « Dans un effort inespéré, « Nous serons, ô force infinie!

« La révolte de son génie; u Car nous serons l'outil sacré! »

L'homme avait entendu : la lande était déserte, Il se dressa, coupa la grande branche verte. Tailla la pierre; et, fier d'avoir assez vécu Pour mériter sa part des hautes gerbes blondes, Debout, les bras ouverts dans l'infmi des mondes, Il cria : « J'ai vaincu !

J'ai vaincu, je suis responsaljle De mon eiTort devant les dieux, Moi qui n'étais qu'un grain de sable Emporté dans le vent des cieuxl Par les bois, les monts et la plaine.

Je sens vibrer sous mon haleine L'âme de la création ; Avec le soleil et la terre, Je collabore à ton mystère, Universelle éclosion ! »

Et Ihomme s'endormit et rêva. Sur les cimes, Des flammes empourpraient les nuages sublimes, Envolés dans l'azur avec les grands oiseaux ; L'aube semblait saigner, la face courroucée. Comme si des Titans jaloux l'avaient blessée ; Une clarté tremblait dans le frisson des eaux.

Un prodigieux trouble emplissait les espaces ;

Des laves miroitaient entre les roches basses

Où fondait à jamais la neige des glaciers ;

La brise haletait dans les rameaux des chênes;

Les grand pins se courbaient, et des faces humaines

Apparaissaient au loin, dans l'éclat des brasiers.

aeo ROSES du laurier

Tout à coup des clameurs montent, le bronze coule Dans Targile ; et voici déjà qu'au creux du moule L'air froid scelle Thymen ténébreux des métaux. O travail ! loi du sort ! pieuse représaille ! L'homme chante à présent, le Verbe ailé tressaille; Le rythme a pris son vol dans le bruit des marteaux.

Désormais tu seras l'auguste fiancée

De l'Action, ô vierge éternelle, ô Pensée!

Et tu diras : Toujours ! quand nous dirons : Encor!

L'Etre, pour accomplir ce chef-d'œuvre, la Roue,

N'a plus qu'à regarder au-delà de sa boue

Les étoiles tourner sur leur s^rand essieu d'or !

Mais les siècles marchent, la foule Succède aux foules, tout s'enfuit; Partout quelque chose s'écroule.

Dans l'immortalité du bruit ; Tout s'élargit, tout se transforme, Tout vacille sous l'œuvre énorme Que les passants font et défont ; Et bercé dans son rêve, l'Homme S'écrie ; — Est-ce que je me nomme Encore l'homme, ô ciel profond ?

Plus d'ombre en ta paupière lourde !

Adam, debout! c'est le réveil!

Après la pierre aveugle et sourde, Le bronze sonore et vermeil!

Vastes travaux! labeurs épiques!

Après le bronze au bout des piques, Le fer au bout des javelots!

Le fer qui pétille et qui fume !

Le fer qui chante sur l'enclume Et s'amollit comme les Ilots !

Le devoir humain recommence; Dès l'aube, à toute heure en tout lieu, L'homme accomplit sa tâche immense Avec l'Eau, la Terre et le Feu.

Sous le vol clair de la cognée, La branche, un moment épargnée, Gémit comme un être vivant ; Mais arborant un bout de toile, Demain, sur la foi d'une étoile, Elle s'en ira dans le vent !

Et tous travaillent, ô justice !

A l'ombre, au penchant des vallons,

Le cordier va, vient, revient, tisse

Les chanvres flexibles et blonds ;

Le fouet enroulé sur la hanche.

L'enfant mène la brebis blanche

Boire à la margelle du puits ;

Toi, bon vieillard^ sans perdre haleine,

Tu fais SOUS la trame de laine Glisser la navette de buis !

Le lin tremble aux doigts des aïeules, Quand les pasteurs sont rassemblés ; La faux luit dans l'herbe, les meules Écrasent l'or bruni des blés ; Le sang bleu des vendanges coule ; La roue a tourné, le char roule, Traîné par les bœufs mugissants; Avec un blanc rameau qui ploie, Les mères, ô nature ! ô joie 1 Tressent les berceaux innocents.

Et maintenant, debout encore!

Debout encore, Adam, debout!

Le génie humain collabore A l'œuvre de tous avec tout.

Noble effort ! sublime victoire !

Le sol s'ouvre, la houille noire Monte alimenter le brasier, La chaudière bout, la machine Ébranle les murs de l'usine Du bruit de ses poumons d'acier.

LE TRAVAIL 2Ga

Pas une force de perdue Pour la décroissance des maux !

La vapeur franchit Tétendue ; Le lluide s'attelle aux mots.

Le steamer, vivante chimère, Bondit en creusant Tonde amère, Comme s'il allait s'envoler ; Au-dessus des vagues sans nombre, L'aiguille regarde dans l'ombre La croix du pôle s'étoiler.

Le soleil dessine, colore L'ombre de la ligne qui fuit, En versant deux gouttes d'aurore Sur un verre baigné de nuit; La prunelle commande à l'âme ; Le chiffre impassible proclame La logique de l'Idéal ; La parole, lueur sonore.

Clarté du bruit qu'un souffle dore, S'incruste et vit dans le métal.

La foudre tombe, tousse et râle

Au bout d'une tige de fer ;

L'être songe, encore tout pâle

D'avoir conquis le gouffre et l'air.

Plus qu'un élan ! plus qu'un coup d'aile !

Et l'astre et la nue éternelle

Verront ce nouvel Ariel,

D'accord avec le vent et l'aigle.

Découvrir rimmuable règle Du vol de riiomme dans le ciel !

Et ce sera la fin des peines, L'aube éclatante, le vrai jour, L'essor de l'âme hors des haines.

Dans Téternité de l'amour !

La guerre brisera son glaive, L'Idée épousera le Rêve, Le mal infâme aura vécu.

Plus de rébellion punie !

Plus de misère! Et le génie Pourra dire aussi .• « J'ai vaincu! »

Car celui qui songe et qui crée, Le Barde, avide d'horizon, Fait une œuvre haute et sacrée, Travaille aussi pour la moisson ; Et ce qu'il sème quand il erre, Parlant aux méchants sans colère, Les yeux au ciel, ivre d'espoir, Sera, hors des temps où nous sommes, L'âme frémissante des hommes, En croissance dans le devoir.

Qu'il s'appelle Isaïe ou Dante, C'est le poète souverain Qui verse la pensée ardente Dans les rythmes d'or ou d'airain !

C'est lui qui fait sur la mêlée

Tourbillonner la forme ailée De la chimère qu'il poursuit!

Lui qui dans Tœuvre universelle Sculpte le prodige et ciselle Le Verbe, le Souille et le Bruit!

Laissez-le chanter, laissez faire

Cet ouvrier de la beauté !

L'homme a droit de chanter, la sphère

Chante bien dans l'immensité !

A mesure qu'il chante et souffre,

La lumière apaise le gouffre,

Un astre éclôt à l'horizon.

Il bénit, il sauve, il délie !

Ce qu'on appelle sa folie

Sera demain notre raison !

Et puisqu'un autre Adam s'éveille, Puisque travailler c'est lutter.

Puisque c'est une œuvre pareille De travailler et de chanter, Au nom des Êtres et des choses.

Nous irons, couronnés de roses, Côte à côte, heureux, délivrés Des vieilles haines en délire, Suspendre à tout jamais la lyre Au faisceau des outils sacrés.

31 décembre 1888.

Pour Auguste Thouard.

Le forçat n'est jamais gracié qu'à moitié.

IMerre, quand il sortit du bagne, eût fait pitié,

Avec ses vagues yeux pleins de larmes amères,

Aux loups qui vont tuant les agneaux sous les mères.

Les gens de son pays, des chrétiens, l'avaient fui.

Comme si son passé, toujours visible en lui.

Les eût épouvantés d'un rictus de fantôme.

Pas de siège tendu vers lui sous l'humble chaume.

Devant l'àtre, soleil du pauvre et de l'hiver.

Le vent glacé mordait sa nudité de ver.

Les chiens, lorsqu'il passait, aboyaient sous les portes-

Dans la foret commune, avec des brandies mortes,

Le gueux s'était construit un semblant de maison ;

Car il avait, tout jeune encore, été maçon.

C'était là qu'il dormait, sur quelques brins de paille.

Quand il se lamentait, on lui disait : — Travaille !

On le chassait, quand il demandait du travail.

11 aurait pu faucher, conduire le bétail

Au lointain abreuvoir qui luit entre les herbes,

Tondre les blancs moutons, nouer les blondes gerbes,

Battre le blé sur Taire où la meule s'accroît.

Qu'importait qu'il eût faim, après avoir eu froid ?

Les grands bœufs descendaient aux sources coutumières ;

Les vastes foins coupés égayaient les chaumières ;

La laine s'envolait du côté des oiseaux;

Et jamais un outil pour lui, ni les ciseaux.

Ni la faux, ni le fouet, ni le fléau qui sonne!

Il allait. Il n'aurait fait de mal à personne.

Les désœuvrés disaient de lui : — Quel paresseux !

Or, le pays avait un bon riche, un de ceux Qui laissent volontiers les dolentes familles Profiter dans leurs cliamps de l'oubli des faucilles; Et ce riche était seul à plaindre ce damné.

Pourquoi l'accablait-on sans trêve? Était-il né

D'une hyène? Avait-il perdu le droit de vivre?

L'avait- on raturé comme un mot dans un livre?

Redeviendrait-il bon, si tous étaient méchants?

Quand les troupeaux bêlaient dans les soleils couchants,

Pourquoi n'avait-il plus sa part de songerie.

Devant l'immensité qui se recueille et prie?

Les torts demeuraient-ils, une fois expiés?

X'avait-il point assez souffert, la chaîne aux pieds.

Le vide au cœur, la lionte au front, le sang aux joues?

Ah! les hommes étaient pétris d'étranges boues!

Ils se croyaient meilleurs que les bêtes des bois ;

Ils demandaient qu'on fût juste, soumis aux lois,

Candide comme un lis en un rayon de lune ; Ils criaient : « Désarmons le mal ! plus de rancune ! Plus de faute à punir ! personne à condamner ! » Et ne savaient, hélas! pas même pardonner.

La nature pourtant regardait, indignée ; Caries bois reverdis absolvaient la cognée, Le tigre était clément au tigre, et les frelons Volaient en liberté de la plaine aux vallons, Dès qu'ils avaient été graciés par les roses.

Mais quand le riche avait bien dit toutes ces choses, Les villageois riaient entre eux, sournoisement : Puisque ce Pierre était un forçat si charmant, Puisqu'il était de ces bandits qu'il faut qu'on aime. Pourquoi ne Tavait-il pas employé lui-même ? Dame! on aurait suivi, s'il avait commencé! Qu'il lui fît seulement combler quelque fossé, Etayer au château quelque vieux toit qui tremble : On était avec lui, pour l'homme, tous ensemble ! Et le riche hésitait, voulait et n'osait pas.

Une nuit, un orage éclata. Pas à pas,

Lentement, la rafale immense était venue ;

Le tonnerre éventrait lugubrement la nue ;

Tout l'espace hurlait comme un être vivant.

Les chaumes s'effondraient, les murs croulaient, le vent

Soulevait les cailloux comme des grains de sable ;

Les taureaux inquiets mugissaient dans l'étable,

Avec tout le frisson de la nature en eux. Le château seul bravait Touragan, dédaigneux Comme un chêne feuillu qui subit une ondée. Le riche s'éveilla, prisonnier d'une idée; Et voici ce qu'il fît dans cet horible nuit :

11 se leva, s'arma d'une pioche, et, sans bruit,

Comme s'il eût erré hors du temps et du nombre,

Il monta tout en haut, jusqu'au grenier, dans l'ombre

Où l'éclair zigzaguait comme un grand serpent d'or ;

Puis il monta plus haut, toujours plus haut encor,

Jusque sur la lucarne ouverte dans l'espace ;

Et tandis que l'air froid lui cravachait la face,

Il se mit à crever le toit, tranquillement.

Ciel, terre, maison, tout flamboyait par moment ;

La foudre ensanglantait la lune courroucée.

Il ruisselait ainsi qu'une éponge pressée ;

Ses dents claquaient, le vide attirait ses pieds lourds,

Mais l'orage avait beau l'assaillir, les vents sourds

Avaient beau secouer devant lui les ténèbres,

L'eau cruelle avait beau lui tremper les vertèbres,

Lui couler dans les yeux, le long des bras, partout :

Il poursuivait, hautain, moins courbé que debout.

Sans plus s'inquiéter de cet assaut farouche

Que du bourdonnement d'une petite mouche

Voltigeant au soleil, en un matin d'été ;

Et le toit saccagé, défoncé, culbuté,

Haché comme une paille et troué comme un crible.

S'écroulait tuile à tuile, avec le bruit terrible

D'une roche qui roule au travers d'un tunnel.

Le lendemain, quand l'aube eut rebleui le ciel, Il envoya chercher Pierre et lui dit :

— L'orage Vous a toute la nuit préparé de l'ouvrage. En me cassant mon toit comme avec un marteau. Vous allez, mon garçon, travailler au château. Moi, je rentre à Paris. S'il vous faut quelque somme Pour des outils, voici la clef du coffre.

L'homme Eut une grosse larme en ses yeux éblouis.

Trois mois après, comme il retournait au pays,

Le bon riche aperçut, tout en haut, dans les branches,

Un entrecroisement de poutres et de planches.

Devant un mur très vieux, autrefois tout tremblant,

Qui maintenant riait au clair soleil, bien blanc,

Bien étayé, coquet, pavoisé de verdure;

Et toutes les maisons blanchissaient, à mesure

Qu'il gravissait la côte et longeait le sentier.

Le forçat travaillait pour le village entier.

Pour M"'" William Salabert.

Par les coteaux tout blancs de neige immaculée, Par les sentiers perclus sous les horizons lourds, Les bergers sont partis, joyeux, l'àme envolée, Plus légers que la feuille à l'assaut des vents sourds.

Ils sont partis en hâte et sans fermer les portes. Parce qu'en un pays pauvre, ignoré des chars, Le Rédempteur est né, celui dont les mains mortes Dételleront un jour les chevaux des Césars.

Et voilà que, blêmis d'une pâleur de nue, Errante au bas du ciel vide d'aube et d'oiseaux, Ils se sont rappelé la Colombe, venue Quand tout le genre humain titubait sur les eaux.

Ils se sont rappelé l'arc-en-ciel, pont de soie, Arrondi lentement sur le gouffre vermeil, La branche d'olivier reverdie, et la joie Du monde reconquis par l'éternel soleil.

En révocation des anciens temps mystiques, Ils ont revu Tautel surgir au fond des bois, Quand le rêve, bercé sur l'aile des cantiques, Flottait autour des luths pour la première fois.

Ils ont revu les nids peupler la forêt sourde. Moins nombreux que les fils cruels de l'étranger, Pendant que Rébecca songeait, Tépaule lourde Du vase incliné vers la soif du Messager.

Puis, comme s'ils étaient les grands frères des aigles. Ils ont franchi les rocs sourdement triomphaux. Par-dessus les vallons, gris de la mort des seigles Coupés au ras du sol, dans le baiser des faux.

Plus loin, toujours plus loin, sans halte qui repose ! Qu'importe Tàpre hiver ? La nuit leur fait du jour ; Car ils vont à l'Enfant qui porte en son poing rose La clef de la Promesse et le pain de l'Amour !

Or, les pasteurs d'agneaux et les pasteurs de chèvres, Ensemble et tour à tour, ont chanté, comme si Les calmes voix d'en haut leur chantaient sur les lèvres ; Et ce qu'ils ont chanté, les bergers, le voici :

« Noël ! Noël ! Noël ! Hosannali ! Gloire au Verbe ! Les démons ont vécu, puisque le Christ est né. La malédiction épargnera la gerbe ; Le péché maternel nous sera pardonné.

u Nous étions le froment écrasé sous les meules : Nous serons l'épi mûr dominant les moissons. Le fil de lin, qui luit aux doigts blancs des aïeules, Ne s'envolera plus du seuil de nos maisons.

« La région d'Assur nous sera tutélaire ; Les ondulants troupeaux qu'un seul berger conduit Ne manqueront jamais ni d'herbe ni d'eau claire, Quand ils redescendront vers la plaine qui fuit.

« L'imperdable Justice emplira les poitrines ; Les plongeurs, attirés par le gouffre béant, N'iront plus demander aux coquilles marines Les pourpres où l'orgueil s'étoile de néant.

M La cognée, oubliant les haines, parfumée De la sève qui coule au flanc blessé des ifs, N'osera plus tailler les grands bois d'Idumée En gibets effrayants, douloureux et plaintifs.

' Quand l'aube aura doré les collines prochaines, Lejour se lèvera dans l'homme triomphant. Pleurs, séchez-vous. Croulez, ténèbres ' tombez, chaînes ! Les pauvres d'Israël vont adorer l'Enfant! »

ti74 ROSES DU LAURIER

Et comme ils arrivaient selon Tesprit du Livre, Ainsi que les voyants pensifs l'avaient écrit, Un arbre solennel, blanc de lune et de givre, Leur a clamé : « Je suis la croix de Jésus-Christ!

> Je suis Tarbre de mort aux sanglantes rosées ; Le gibet qui l'attend frissonne en mes rameaux ; Il fléchira sous moi, pendant que les risées Le puniront d'avoir eu pitié de vos maux.

« Noël ! je sens en moi son agonie éclore ! C'est sur mon bois, planté dans l'herbe et les cailloux. Que les marteaux, volant aux poings dans l'air sonore, Déchireront ses mains du percement des clous!

« Un jour, au Golgotha couvert de peuple et d'ombre, Le sublime Envoyé qu'on aura méconnu, Le blond libérateur des parias-sans nombre Mourra, tué par eux, nu sur le gibet nu !

« Les agneaux innocents dont il sauva la laine ; Pactiseront avec les loups qui le mordront ; La foule ajoutera l'ignorance et la haine Au lugubre poids des épines sur son front.

u Vous l'abandonnerez comme un temple en ruine ;

Vous le mépriserez, vous qui Taurez aimé.

Vos enfants qui buvaient le lait de sa doctrine

Le suivront en criant : « Cet homme a blasphémé ! »

Et quand après avoir baisé les pieds du Maître, Ils s'en sont retournés avec Taube en leurs yeux, Les bergers ont cru voir lentement apparaître L'ébauche delà croix en marche dans les cieux.

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