L'HIVER
Les vieux tremblent au seuil des portes, Dans le froid soleil de l'hiver; Les fleurs et les feuilles sont mortes, Et le sol est nu comme un ver.
Tout s'attriste, on ne sent plus vivre Que la solitude et le deuil ; L'arbre, candélabre de givre, A Tair de veiller un cercueil.
Vivez votre siècle ou votre heure :
Tout sommeillait, rien n'était mort.
Le droit mont«, le vrai demeure; Le faible aura raison du fort.
C'est la nuit qui nous fait Taurore, Et l'homme, en essuyant ses pleurs.
Verra demain germer encore L'amour, la concorde et les fleurs.
Août 1901,
sous LE VENT
Nargue aux vieux récifs de la côte On n'embarque pas les poltrons :
Plus la rafale sera haute, Plus nous rirons.
Debout au sommet de là proue, L'Espoir embouche ses clairons :
Si la rafale nous secoue, Nous chanterons.
Le gouffre en vain nous tend son piège Le soleil a baisé nos fronts.
Si la rafale nous assiège, Nous lutterons.
L'argent qui tombe des étoiles Luit au bout de nos avirons :
Si la rafale tord nos voiles.
Nous ramerons.
Les Chimères, voleuses d'àmes, Hors des flots pointent leurs seins ronds Si la rafale bat nos rames, Nous songerons.
L'Illusion est une reine ; Nous sommes ses loyaux barons.
Si la rafale nous entraîne, Nous flotterons.
Notre galion, c'est le Rêve :
Essayez d'y toucher, larrons !
Si la rafale nous enlève.
Nous planerons.
Voici le port ! Voici Tauberge !
Tout à rheure nous y serons.
Si la rafale nous submerge.
Nous en mourrons.
Mais le moule attend la statue ; La gloire éclôt sous les an"ronts ; Et si la rafale nous tue.
Nous revivrons !
r.E DRAPEAU
A la mémoire de Léopold Rossi.
La bataille hurlait dans la broussaille épaisse ; Le ciel, troué d'obus, était comme une espèce De dais rouge au-dessus des arbres, dans la nuit.
Or, dans ce tourbillon de colère et de bruit.
Vingt soldats acculés, ployant mal sous le nombre.
Luttaient. La fusillade éclairait le bleu sombre
Des casaques, là-bas, du coté des uhlans ;
Et les casques baissés avaient des reflets blancs.
Au centre des soldats embusqués pêle-mêle,
Le drapeau soulevé frissonnait comme une aile.
Ayant sur lui l'honneur visible et tout entier ;
Car celui qui portait ce bout d'étoffe altier,
Où l'on voit au travers l'àme de la patrie.
Etait un de ces gars à la lèvre fleurie,
Dont la gloire a bercé les rêves hasardeux
Et qui, lorsque la mort chevauche à côté d'eux.
Consentent bravement à son baiser terrible.
D'en haut, sous la forêt, on aurait dit qu'un crible Vannait de la mitraille autour des combattants. L'horreur pleuvait sans fin, partout.
De temps en temps, Un cri montait, le cri de l'angoisse infinie; Deux bras s'élargissaient, alourdis d'agonie. Pareils à ceux du Christ cloués sur son gibet ; Et c'était chaque fois un homme qui tombait, La poitrine ou le front ouvert dans l'herbe grise. La bataille farouche est comme un vin qui grise : Ces vaillants avaient bu l'ivresse du devoir. Pas un ne reculait, et c'était beau de voir Le drapeau flambloyer sur eux, dans la fournaise.
— Combien sommes-nous? dit le capitaine.
— Treize !
Répondit un sergent aux yeux calmes et doux. Et comme il achevait, il ploya les genoux, Car la jeunesse est belle et la mort est jalouse :
— Pardon, mon commandant, vous n'êtes plus que douze!
Cependant l'ennemi se rapprochait, ayant L'avantage du sol ; et ce fut effrayant, Et la forêt trembla jusque dans ses racines, Quand les fusils, braqués à dix pas des poitrines, Crachèrent au hasard, à la fois, coup sur coup, Leurs gerbes de fumée et de flamme.