Les roses sanglantes
Il faisait, cet hiver-là, ce qu'on nomme en Russie un bel hiver, trente degrés de froid ; la terre était recouverte d'un tapis de neige d'un mètre cinquante d'épaisseur.
La respiration se changeait en glaçons sur les lèvres, et les larmes se transformaient en perle'fe au bout des cils.
La parole elle-même gelait en sortant de la bouche.
Le ciel était d'un blanc jaunâtre; le sol était blanc ; les arbres semblaient avoir été taillés dans le cristal, pas un seul point noir ne venait reposer les yeux de cette blancheur irritante et sans limites.
Il était à peine quatre heures du matin. Malgré
cette heure si matinale, surtout par un temps pa-
. reil, trois traîneaux étaient rapidement emportés au
triple galop sur la route qui conduit à Bavatwichi, ville du gouvernement de Novgorod.
Les voyageurs s'interpellaient gaiement d'un traîneau à l'autre, et ils vidaient de temps en temps à leur santé réciproque des flacons de vieux cognac.
Le premier de ces traîneaux était occupé par Serge Marinoff, fils aîrié du général de ce nom, et par Alexius de Kouschoff, fils aussi d'un général.
Dans le second se trouvaient le prince Kolokoff et Ivan de Perski.
Le troisième était occupé par deux domestiques du comte Marinoff.
Ces jeunes gens appartenaient à la haute société fusse et faisaient partie de la bande des gais viveurs ; ils allaient chasser l'ours dans une forêt apparte- " nant au comte Serge Marinoff.
Les traîneaux de poste sont faits en forme de barque, un matelas est jeté dans le fond; ils contiennent oreillers et couvertures de peaux d'ours ; les voyageurs s'y couchent, et ils éprouvent la sen^ saijon agréable de sentir leur confortable lit glisser rapidement sur la glace.
Soudain une troïka de poste dépassa ces traîneaux; elle était emportée à toute vitesse par trois vigoureux chevaux.
— Dieu me damne ! s'écria Serge de Marinoff j si cet amoncellement de blanches fourrures ne cache pas une femme.
— Une femme ! Où irait-elle de si grand matin fet par un froid pareil? lui répondit de Kouschoff.
— Où elle irait! Mais où le diable la pousse; lorsque les femtnes sont possédées du démon, et
LKS HOSES SANGLANTES. 3
elles le sont toujours, elles bravent tous les éléments, elles passeraient à travers la mitraille.
— Avez-vous vu la personne qui vient de passer dans cette troïka? cria du traîneau voisin le prince de Kolokoff .
— Nous avons aperçu une montagne de blanches fourrures, voilà tout, répondit MarïnofT.
— Eh bien! .moi, reprit le prince, j'ai entrevu une tresse de cheveux noirs.
Un éclat de rire lui répondit. — Allons donc I s'écria MarinofiF, tu rêves cheveux noirs depuis que la brune Bertha a rompu avec toi.
— Mais qu'il rêve ou non, riposta Ivan de Perski, il est évident qu'une jolie femme est dans cette troïka. Un homme n'a pas de fourrures blanches, et une femme vieille et laide ne court pas les grands chemins.
— C'est vrai, dit le prince de Kolokoff, Ivan raisonne comme la sagesse des nations; il y a une femme et cette femme est belle, essayons de rejoindre la troïka.
MarinofT donna Tordre de pousser vivement les chevaux, et les cochers, au lieu d'avoir brutalement recours au fouet, se mirent à les exciter de la voix en leur prodiguant des mots de tendresse; les nobles bêtes comprirent ce doux langage et elles prirent un galop fantastique.
Bientôt ces jeunes gens arrivèrent à un petit hameau où se trouvait le relais de poste, et, à leur grande joie, ils aperçurent la troïka arrêtée devant la porte. Ils mirent pied à terre et jetèrent un regard curieux vers le fameux équipage. Les fourrures s'agitèrent, une forme humaine se dessina, se
souleva à demi et une voix de femme au timbre chaud et musical dit : — Le comte Serge Marinofï est-il là ?
Le comte se précipita vers la troïka, tandis que ses amis murmuraient avec dépit : — A-t-il de la chance ! la bonne fortune est pour lui.
Le jeune homme s'était approché respectueusement en disant :
— Me voici à vos ordres, madame.
— Voulez-vous me donner la main et m'aider à sortir de ma prison d'hermine? lui fut-il répondu.
Il souleva les fourrures, dégagea la dame, et, la prenant dans ses bras, il la posa sur le sol, puis il la regarda. Il crut à une apparition, car il vit une jeune femme mince, grande, habillée des pieds à la tête de blanches hermines et de cygne ; son platok (grand châle de laine dont les femmes s'enveloppent la tête et le cou et qu'elles ramènent sur le visage) laissait apercevoir une figure jeune et jolie ; une longue tresse de cheveux noirs qui retombait sur les épaules, ayant glissé de dessous le châle, faisait seule contraste avec cette blancheur.
Une fois debout sur le sol, elle dit à Marinoff :
— Me pardonnez-vous, comte, cette infraction aux lois établies qui veulent qu'on ne se présente pas soi-même, et surtout sur unegrand'route?
Il s'inclina fort bas devant elle et répondit :
— Sans nul doute vous êtes, madame, la souveraine des neiges, et les fées ne sont point soumises aux ridicules usages du monde.
— Hélas! comte, fée point ne suis, sans quoi, pour satisfaire un caprice, je ne serais point obligée de venir vous adresser une prière.
— Ohl madame, dites un ordre, parlez, vous serez obéie ; à genoux j'écoute vos ordres.
11 ploya le genou devant elle.
— Je savais en effet, dit-elle d'une voix douce et harmonieuse, que vous étiez Thomme le plus chevaleresque et le plus courtois de tout Pétersbourg.
— Voilà qui est flatteur pour nous, murmura Ivan de Perski.
— Madame, je suis confus, croyez que je m'efforcerai de mériter un peu la bonne opinion que vous avez de moi.
— Eh bieni entrons dans la salle d'auberge, devant un bon thé fumant je vous dirai ce que je souhaite. Ces messieurs sont avec vous?
— Oui, me permettez-vous de vous les présenter?
— Comment donc, certainement.
— Le prince Kolokoff, Alexius de Kouschoff, Ivan de Perski.
Les jeunes gens s'inclinèrent respectueusement devant elle.
— A mon tour, messieurs, je me présente à vous ; je suis la baronne Nadine de Rosemthald.
Une exclamation de surprise accueillit ce nom, les quatre jeunes gens restèrent une seconde comme pétrifiés de surprise ; une étoile tombant soudain à leurs pieds ne les aurait pas étonnés plus que ce nom jeté à leur tète : baronne de Rosemthald.
Et je vais vous en expliquer la raison.
Six mois auparavant, la baronne de Rosemthald était venue se fixer à Pétersbourg, accompagnée d'une vieille femme, sa nourrice, disait-elle. Elle avait loué un riche appartement meublé, pris un nombreux domestique, de beaux chevaux, une loge
aux deux principaux théâtres, où elle s'était montrée en de riches et charmantes toilettes ; sa beauté merveilleuse avait attiré tous les regards et séduit tous les hommes; aussi avaient-ils cherché à s'introduire près d'elle, mais tous avaient trouvé sa porte rigoureusement défendue, et les lettres qu'ils avaient écrites, étaient restées sans réponse; ils devaient donc se contenter de l'admirer de loin et de faire la haie sur son passage lorsqu'elle sortait du théâtre. Une légende s'était faite sur sa voix : on disait que ?on timbre harmonieux et sonore avait le don de rendre amoureux tous ceux qui l'entendaient, aussi Pavait-on nommée la Charmeuse. La curiosité éveillée avait mis tout en œuvre pour savoir qui elle était et d'où elle venait, mais tout ce qu'on avait pu apprendre c'est qu'elle était accréditée pour cent mille francs par un banquier de Vienne chez un banquier de Pétersbourg et que son passeport portait le nom de Nadine, baronne de Rosemlhald.
On comprendra facilement l'émotion et la surprise de ces jeunes gens en voyant soudain ce gracieux sphinx venir à eux.
Maintenant entrons dans la salle du cabaret, où la baronne de Rosemthald prend le thé avec ces quatre jeunes gens, et voyons si elle mérite la réputation de beauté merveilleuse qu'on lui a faite, el le surnom de charmeuse qu'on lui a décerné.
Elle a rejeté sa pelisse ; elle porte une robe en drap blanc bordée d'hermine et serrée à la taille par une ceinture d'argent du Caucase à laquelle pend un poignard au manche d'argent; elle est grande, svelte; elle a le teint blanc mat des créoles, les yeux bleus frangés de cils noirs, les cheveux noirs ; ses
lèvres, un peu fortes, sont d'un rouge sanglant, tranchant brutalement avec le teint pâle du visage, elles laissent voir des dents blanches et fines à en être aiguës; elle possède une beauté étrange qui a quelque chose d'effrayant.
Elle sert elle-même le thé, ce qui lui permet de montrer ses mains, des mains idéales de forme et ' de finesse de peau.
— Comte, dit-elle en s'adressant à Serge Marinofif, voici la prière que j'ai à vous adresser : Voulezvous bien me laisser assister à la chasse que vous allez faire?
— Eh quoi î madame , vous daigneriez être des nôtres?
— Je meurs d'envie de faire une chasse à l'ours ; le hasard m'a fait apprendre hier que vous veniez dans votre bien de Novgorod à cet effet. J'ai envoyé chez vous pour vous prier de m'inviter, vous veniez de partir; ce contre-temps a doublé mon désir, je me suis lancée à votre poursuite, me voilà ; m'accordez-vous la faveur que je demande ?
— Refuse-t-on jamais le bonheur, madame ? je ne sais comment vous exprimer ma joie.
— En laissant de côté compliments et cérémonie et en me traitant en camarade et en bon chasseur, car je «uis chasseur, et pour vous le prouver, en route! à la chasse il faut être matinal.
Elle se leva.
Les quatre hommes se levèrent aussitôt, donnèrent quelques ordres et, cinq minutes après, tous étaient remontés dans leurs traîneaux ; la baronne de Rosemthald les suivait dans sa troïka.
Lorsqu'on fut arrivé à la lisière de la forêt où de-
vait se faire la chasse, un tapis de peaux d'our^ noirs fut étendu à côté de la troïka ; la baronne de Rosemthald s'y pelotonna gracieusement, quatre paysans prirent ce tapis chacun par un bout et elle fut ainsi portée jusqu'au numéro destiné à elle et à Marinoff.
On appelle numéros les deux ou trois places où s* embusquent les chasseurs; ces numéros sont éloignés les uns des autres de deux cents mètres environ ; ils ferment le cercle dans lequel les rabatteurs enserrent Fours. Les chasseurs se mettent deux à chaque numéro, ils sont dissimulés par des broussailles et ils ont devant eux quatre ou cinq carabines armées et chargée s
La baronne Nadine de Rosemthald, debout sur ce tapis de peaux d'ours, le dos appuyé contre un arbre, tout de blanc habillée, poignard et revolver à la ceinture, carabine à la main, avait une attitude fière et belliqueuse ; un artiste aurait fait d*elle le type de la Diane du Nord.
Marinoff la contemplait; il la trouvait admirablement belle, son cœur battait avec force ; il se demandait s'il n'était pas le jouet d'un rêve, et si bien réellement la charmeuse était là à côté de lui ; il oubliait l'ours et la chasse. Mais soudain les cris stridents des rabatteurs déchirèrent l'air, ils se rapprochèrent et formèrent bientôt un chœur infernal, fait de cris rauques, aigus, et de coups de fusil.
L'ours avait quitté son gîte ; il était chassé, et il allait s'avancer vere le seul côté du cercle qui lui parût sans ennemis.
Marinoff se réveilla de sa rêverie ; il était chas-
seur, et, du reste, il fallait protéger la vie de sa belle compagne.
— Ne bougez pas, ne parlez pas, lui dit-il tout bas.
— Ah! soyez tranquille, murmura-t-elle à son oreille, je n'ai jamais peur, et le danger ne fait qu'augmenter mon sang-froid.
À leur poste respectif, c'est-à-dire au second et au troisième numéro, les autres chasseurs attendaient, eux aussi muets et Fœii au guet.
Tout à coup la petite main de la baronne Nadine se posa sur l'épaule du comte Marinoff et, se penchant vers lui, elle lui dit à l'oreille :
— En face, un peu à droite, tirez le premier ! Un ours s'avançait avec prudence, c'était un vieil
ours fin et retors; il tendait l'oreille, prêt à fuir au moindre bruit, mais les chasseurs retenaient leur respiration, rien ne troublait le calme de la forêt, rien ne lui indiquait le danger et il se rapprocha. Marinoff épaula lentement, visa la tête au-dessous de l'oreille, le coup partit, mais une branche avait fait dévier la balle, qui ne fit qu'effleurer l'animal ; vivement il lira un second coup, qui, cette fois, atteignit l'ours au côté ; il roula sur le sol avec un formidable mugissement, son sang -ensanglanta la blanche neige. Le comte Marinoff, croyant l'ours blessé mortellement, reposa sa carabine contre les autres carabines ; mais tout à^coup, prompt comme l'éclair, l'animal se leva, fit un bond gigantesque et vint tomber à cinq pas sur la droite de la baronne de Rosemthald. Avant que Marinoff eût le temps de prévenir son dessein, elle se précipita sur l'ours son poignard à la main, plongea l'arme dans le flanc
de la bète qui rugit une dernière fois, puis roula inerte sur le sol.
La courageuse chasseresse avait retiré le poignard de la plaie, elle le tenait à la main tout dégouttant, le sang du pauvre animal avait rejailli sur sa blanche toilette. Mais elle n'y prenait pas garde ; d'un œil farouche elle considérait la plaie béante qu'elle venait de faire, puis son regard se porta sur le poignard ensanglanté, et une expression de joie diabolique et cruelle illumina son visage.
Dans ce moment-là, elle aurait pu personnifier la hideuse statue de la haine s'assouvissant de la vue du sang de son ennemi.
Ce n'était plus la même femme. Un instant avant, son beau visage avait une expression de douceur charmante ; à présent, il respirait la cruauté froide et implacable; elle regarda Marinoff, et sous son regard le jeune homme tressaillit ; il lui sembla qu'une lame acérée lui déchirait le cœur, et que la baronne le fixait avec des yeux altérés de haine féroce.
Mais tout cela ne dura guère qu'une minute, les autres chasseurs arrivèrent en hâte, la complimentèrent de son acte de courage et la proclamèrent le roi des chasseurs.
Son visage avait repris son expression douce et gracieuse, seulemetit Marinoff ayant voulu lui ôter des mains l'arme ensanglantée, elle refusa de s'en dessaisir et elle la remit telle quelle dans sa gaine. Gomme on lui faisait remarquer qu'elle tachait ses vêtements et qu'elle laissait l'arme souillée :
— Oh I dit-elle en souriant, le sang d'un ennemi
LES ROSES SANGIAtiTES. 11
fait plaisir à voir, et un poignard est fait pour être ensanglanté. Celui-ci vient de recevoir son baptême.
Puis elle redevint gaie ; le déjeuner était préparé chez le garde du comte ; elle accompagna les jeunes gens sans se faire prier, mangea de bon appétit, fut charmante pour tous, mais avec une nuance en plus en faveur de Marinoff .
Celui-ci oublia bientôt la fâcheuse impression de la forêt; il trouva la comtesse séduisante et belle à miracle ; il sentit qu'elle le fascinait, mais loin de s*en défendre, il en fut heureux et il s'abandonnait au charme corps et âme.
Les trois autres jeunes gens, non moins captivés que leur ami, faisaient assaut d'esprit et d'amabilité; mais la baronne de Rosemthald, tout en étant . gracieuse avec eux, montrait de plus en plus que le comte de MarinofiT lui semblait plus digne de son attention.
L'heure du départ sonna, les traîneaux étaient prêts, il aida la jeune femme à monter dans sa troïka, puis il lui dit :
— Baronne, je crains d'être indiscret, mais il n'est pas prudent que vous restiez seule, le cocher pourrait vous verser et...
— Bon, je vois ce que c'est, dit-elle en riant, mes chevaux sont meilleurs que les vôtres, vous voulez que je vous offre une place dans ma troïka afin d'arriver plus vite.
— Croyez... balbutia-t-il.
— Eh bien, montez... Du reste, vous avez raison, je pourrais faire une mauvaise rencontre.
Il fit un petit salut à ses amis et leur dit : A revoir, et il monta prestement dans la troïka.
Elle salua, elle aussi, gracieusement les jeunes gens en leur disant : A revoir, messieurs.
Ses trois superbes chevaux partirent au grand galop. Les trois jeunes gens restaient debout consternés, et très vexés de voir Marinoff enlever ainsi la charmeuse .
Ivan de Perski avait vingt-cinq ans ; il avait un caractère heureux et une gaieté à toute épreuve. 11 partit soudain d'un franc éclat de rire.
— Eh bieni messieurs, nous voici changés en statue du Commandeur !
— Mais aussi, dit de KouschofiF d*un air de mauvaise humeur, ce Marinoff est un accapareur, et...
— Eh I mon cher, interrompit le prince de Kolokoff, il faut nous rendre à l'évidence, la belle est venue pour lui seul. •
— Voilà donc le fin mot de ce mystère vivant qu'on nomme baronne de Rosemthald, dit Ivan de Perski.
— Mais tu oublies de le dire, ce fin mot. Quel est-îl?
— Comment, cher prince, vous avez besoin que je vous le dise? Nous nous demandions d'où elle venait; eh bien! pour nous elle vient du diable, puisqu'elle fait notre désespoir; pour notre ami, elle vient du ciel, car je crois bien qu'elle va combler ses vœux ; nous nous demandions ce qu'elle faisait en Russie, parbleu ! elle cherchait un mari ; elle a fait son choix, il n'est pas mauvais, il faut en convenir ; Marinoff a de l'esprit, un grand nom et une immense fortune. Son choix fait, elle est venue sur la grande route, et sous le prétexte que vous savez, elle
a jeté le grappin sur son futur... Dan deux mois nous aurons la douleur d'assister à leur mariage.
— Allons donc! s'écria KouschofT, on n'épouse pas une aventurière.
— Vous dites une aventurière! Tenez, mon cher, s'écria de Perski, donnez-moi votre parole d'honneur que, si demain la charmeuse vous invite à aller chez -elle, vous n'irez pas; alors je croirai que cq n'est point le dépit qui vous porte à l'insulter.
— Si elle m'invite, j'irai, je lui ferai la cour, mais comme on la fait à ces sortes de femmes.
— Ah 1 décidément, vous l'aimez déjà beaucoup, puisque vous parlez ainsi d'elle; avouez que si vous étiez dans ce moment avec elle dans sa troïka, vous trouveriez que c'est un ange, une vraie femme du monde! Mais elle a choisi Marinoff, et c'est une femme de rien... Les hommes, convenons-en, sont de vilains animaux: et sur ce, je vous laisse, je m'en retourne seul, pour pouvoir rêver à mon aise à la belle baronne.
Ivan salua ses amis et monta en traîneau; le prince Kolokoff et de Kouschoff se couchèrent dans le même traîneau, mais ils n'échangèrent pas une seule parole pendant tout le trajet.
Ivan de Perski parlait, lui, aux étoiles; il leur contait mille folies, puis les apostrophait, leur jurant que les yeux de la charmeuse étaient bien plus brillants qu'elles.
Quelle rumeur dans Péter sbourg le lendemain Gomme une traînée de poudre, la nouvelle se répandit que la charmeuse avait été se jeter sur la grande route à la tête du comte Marinoff comme une aventurière qu'elle devait être.
Quelques hommes essayaient de la défendre, insi*nuant qu'après tout ce n'était peut-être qu'une femme romanesque, recherchant les émotions fortes, et n'ayant commis d'autre crime que celui de braver les usages reçus.
Mais les femmes, qui lui en voulaient d'être si belle et d'attirer l'attention des hommes, sans pitié la déchiraient à belles dents. Hier, elle n'excitait que curiosité et admiration ; aujourd'hui, la haine et le mépris se dressaient devant elle. Ainsi va le monde ; un rien soulève des tempêtes qui sont souvent plus dangereuses que celles des flots bouleversés par Neptune.