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CHAPITRE II

Dans un charmant boudoir, tout tendu en soie rose pâle, ce rose Louis XV, nuance indécise entre le jaune et le rose thé, sur une causeuse, une jeune femme était à demi étendue ; elle lisait un livre.

Vêtue, ou plutôt admirablement dévêtue dans une robe de chambre cachemire de llnde, d'un bleu fané, ornée de valenciennes, ses bras sortaient nus d'un flot de dentelles ; son cou et la naissance de sa gorge montraient leur perfection idéale de formes et de transparence de peau.

Cette femme était belle et séduisante.

C'était la baronne de Rosemthald, celle qui avait mérité par sa beauté et par sa voix d'un timbre doux, vibrant et harmonieux, unç voix qui exerçait une sorte d'ensorcellement, le surnom de Charmeuse.

Soudain, rejetant son livre, elle bâilla, s'étira paresseusement et dit : Sont-ils fatigants, ces auteurs, avec leurs dissertations sur l'amour I Celui-ci fait un pathos ennuyeux, d'un sentimentalisme de pensionnaire et d'une philosophie de collégien — et II

se figure avoir dit quelque chose de neuf sur Tamour. — Serge de Marinoff, sans me débiter tant de phrases, sait bien mieux parler amour; c'est un excellent professeur. Mais il va venir, il va être neuf heures. A présent, son traîneau entre dans la Karavanaïa ; dans cinq minutes il sera à ma porte. Il est ponctuel comme l'horloge du Seigneur; le soleil se lève à rheure et à la minute dites par Talmanach. — Lui arrive à l'heure précise. — Mais suis-jebelle, ce soir ?

Elle prit une glace à main sur une petite table placée à côté d'elle, se regarda lentement : Oui, oui, murmura-t-elle, je suis belle. Ma vieille nourrice a raison, j'ai une beauté fatale, seulement elle sera fatale aux autres.

Elle reposa la glace, prit un gros bouquet de violettes qui était jeté sur le coin de la cheminée ; elle le respira, en mit quelques fleurs dans son corsage, en froissa d'autres dans ses mainSj en disant :

— Il aime tant cette douce senteur, ce bel amoureux!

Neuf heures sonnèrent à la pendule du boudoir, et en même temps le timbre de la porte reteijtit.

— Que disais-je? sa montre, d'intuition, va comme cette pendule.

Elle prit une pose nonchalante, posa ses petits pieds chaussés de pantoufles en satin bleu sur un coussin, de façon à les laisser voir; elle mit le bouquet de violettes sur ses genoux et s'amusa à les effeuiller.

— Son Excellence le comte de MarinoA*, annonça un valet de chambre.

— Bonsoir, comte Serge, comme ça vous va ce soir ?

Lui, heureux, ému, le cœur bondissant, il se mit à genoux devant elle; puis, prenant une de ses mains, il y posa ses lèvres.

— A présent, je suis heureux, si heureux que je ne puis l'exprimer. Mais que cette journée m'a paru longue !

— Qu'avez-vous fait ?

— J*ai pensé à vous, j'ai maudit le jour de ne point céder assez vite la place à cette compatissante nuit.

— C'est tout ce que vous avez fait?

— J'ai fait encore autre chose ; je vous ai écrit vingt pages.

— Amoil pourquoi m'écrire, puisque vous deviez me voir ce soir, puisque vous me voyez tous les soirs?

— Lorsque je suis là, près de vous, je suis absorbé par le bonheur, votre voix m'enivre, ce doux parfum que l'on respire ici me grise, votre regard me fascine, je suis sous une espèce de charme qui me rend muet, je suis en extase, je n'ai plus la force de vous exprimer tout ce que je ressens, je ne sais plus dire tout ce que j'ai à vous dire.

— Tout ce que vous avez à me dire ! Qu'avezvous donc à me dire?

— Que je vous aime.

— Mais ceci vous me l'avez dit bien souvent déjà.

— Non, je ne vous l'ai jamais dit, car vous dire que je vous aime n'est pas dire ce que je ressens; dire que je suis éperdument amoureux de vous, ce n'est rien dire ; les mots me manquent pour exprimer ce qui se passe en moi. Je vous aime à en moq-

rir : ceci seul rend un peu le genre d'amour que vous avez fait naître en mon cœur.

— Il est lugubre, mon ami.

— Lugubre! dites-vous, Nadine. Oh! non, car c'est un amour de feu, il me brûle, il me fait souf- -frir, mais il me fait vivre ; à présent, je sens battre mon cœur, je connais ce que c'est que cet amour ardent qui transforme un homme, l'absorbe, lui donne les joies du ciel et les tourments de l'enfer.

Avant de vous connaître, j'avais cru aimer, mais ce que j'avais pris pour de l'amour n'en était que l'ombre; c'était une fièvre de mon cerveau.

► Vous souvenez-vous, — il y a juste cinq semaines aujourd'hui, — vous eûtes le caprice charmant de venir chasser l'ours. En vous voyant, je fus ébloui, — je fus troublé, mais ce n'était point encore de l'amour; — il s'est emparé de moi, pendant la route ; au retour, vous m'aviez donné une place dans votre troïka, la lune brillait, elle éclairait la neige de sa lumière argentée, elle donnait à votre visage quelque chose de féerique, vos chevaux nous emportaient à toute vitesse, il me semblait que j'é* tais dans le char d'une belle divinité ; vous me récitâtes des vers de Lermontoff sur la sauvage beauté des nuits polaires; votre voix... savez-vous, Nadine, que nulle femme au monde ne possède l'organe que Dieu vous a donné ? Vous entendre, c'est vous aimer ; je vous entendis longtemps murmurer les vers harmonieux du poète et votre voix pénétra jusqu'à mon cœur, elle prit possession de mon être.

Il parlait, tenant la main de la jeune femme et fixant sur elle des yeux brillants de tendresse; elle

plongeait ses yeux dans les siens, sa bouche s*en« tr'ouvrait comme pour boire ses pai'oies.

— Mais, dit-elle, je vous le demande encore, pourquoi noircir du papier pour me dire que vous m'aimez, alors que votre voix est plus éloquente que votre plume?

— Mais, Nadine, ce que je ne puis vous dire, c'est ceci : je vous aime trop, je ne puis plus vivre loin de vous; là, à vos pieds, je vis, je suis heureux. Mais si vous saviez ce que je souffre lorsque je dois vous quitter ! Ah ! si vous me voyiez errer tout le jour comme un corps sans âme, ne sachant que faire, que devenir, vous auriez pitié de moi, vous me laisseriez venir dans le jour, ne serait-ce qu'un quart d'heure.

— Venir deux fois par jour! y songez-vous? et que dirait le monde?

— Le monde! que pourrait-il dire? et que nous importe ce monde stupide et méchant ? Du reste, ne m'avez-vous pas promis d'être ma femme ?

— Vous ai-je promis cela?

— Je vous en conjure, Nadine, ne me faites pas souffrir, ne vous jouez pas d'un amour comme le mien, songez que vous pouvez me rendre le plus heureux des hommes ou me tuer. Hier, l'avez-vous déjà oublié, j'étais là assis près de vous, ma main pressait la vôtre. M'aimerez-vous un peu, Nadine, ai-je dit, et...

— Et j'ai répondit : Peut-être.

— J'ai ajouté : Dites-moi que vous consentirez à m'épouser?

— Et j'ai répondu : Peut-être.

— C'est vrai, mais ce peut-être dit d'une voix si

douce, avec des yeux au regard si noyé d'amour, n'était-ce pas un aveu?

— Un espoir, seulement.

— Eh bien! j'espère.

— Vous me comprenez mal; un espoir que je pourrai vous aimer.

— Oui, vous m'aimerez, Nadine; un amour ardent comme le mien donnerait la vie à une statue de marbre, et vous êtes une femme, et votre cœur est bon, il est tendre.

— Mon cœur est vaillant, il est fort, Serge de MarinofP, il fera son devoir sans faiblir.

— Votre devoir! grand Dieu... ne seriez-vous pas veuve et libre ?

— Je suis veuve, mais je ne suis pas libre ; mon cœur est tout entier à un sentiment profond et sacré.

Serge de MarinofT se leva pâle, chancelant.

— Je ne vous comprends pas, je souffre ; ayez pitié, Nadine, expliquez-vous. — Mais non, non, ne dites rien. Oh ! je vous en conjure, si vous ne m'aimez pas, si vous n'êtes pas libre, laissez-moi mon illusion, car cette illusion c'est ma vie.

La baronne de Rosemthald s'était levée, elle regardait le comte Serge ; ses yeux, si doux une minute auparavant, avaient maintenant une expression dure et implacable, pareille à celle qu'ils avaient eue dans la forêt, alors qu'elle considérait l'ours râlant et sanglant à ses pieds ; ce n'était, plus la belle charmeuse, mais la personnification de la haine féroce et ardente.

Il eut encore comme froid au cœur ; il ferma les yeux pour ne plus voir et balbutia :

— Nadine, Nadine, qu'avez-vous?

— Rien. Asseyez-vous là à côté de moi, et causons bon sens.

Sa voix était redevenue vibrante et mélodieuse. L'horrible spectre de la haine avait disparu. La charmeuse était encore près de lui, il se mit à côté d'elle et prit sa main dans les siennes.

— Que vous m'avez fait peur 1 j'ai cru que vous me haïssiez. Comprenez bien, Nadine, que votre amour, c'est ma vie ; votre présence m'est si nécessaire pour vivre, que loin de vous l'air me manque, je souffre, je prends tout en horreur, le soleil même me semble odieux, le chant des oiseaux m'irrite, le genre humain me fait horreur, j'en veux à ceux qui me parlent, car ils m'empêchent de penser à vous.

— Oh! fit-elle avec une moue charmante, tous les hommes disent ces jolies choses aux femmes qu'ils courtisent.

— Peut-être, mais moi je ne fais pas une phrase, je dis la vérité.

— Que feriez-vous donc" si vous ne deviez plus me revoir î

— Je me tuerais.

Il dit cela simplement, sans emphase.

La figure de la charmeuse s'illumina de joie, sans doute d'être aimée ainsi , elle pencha sa tête vers lui; il la prit dans ses bras, posa ses lèvres sur son front ; ils restèrent une minute comme écrasés sous le poids d'une volupté ineffable.

Enfin, elle se dégagea, secoua sa tête, se leva et s'accoudantsurlecoin de la cheminée, elle le regarda longuement, puis elle dit lentement :

— Que disiez-vous donc que vous feriez si vous étiez condamné à ne plus me revoir?

— Que je me tuerais.

— Tous les hommes disent cela, mais heureusement aucun ne le fait.

— Vous vous trompez, Nadine, il y en a qui se laissent mourir de douleur, d'autres qui abrègent leur martyre, je serais de ceux-là, moi.

— J'espère que non.

En disant ces mots, elle était redevenue la femme ironique et froidement cruelle.

— Mon Dieu 1 vous me rendrez fou ; que voulezvous dire?

— Simplement ceci : j'ai compris que vous m'aimiez, j'ai voulu essayer de vous aimer, mais je le sens, c'est impossible, mieux vaut donc ne plus nous revoir.

Serge la regardait, les yeux fixes, la bouche

béante, il était comme pétrifié de surprise et de dé-

. sespoir; enfin, un sanglot sortit de sa gorge, il

pleura comme un désespéré, il se roula à ses

pieds.

Elle, calme, le regard dur, elle le contemplait et se taisait.

— Vous avez voulu m'éprouver, Nadine, n'est-ce pas? Mais, de grâce, répondez-moi, ne voyez-vous pas combien je souffre?

— J'ai dit la vérité, je ne vous aime pas.

— Vous ne m'aimez pas ! Vous mentez, Nadine... Oh ! pardonne-moi, ma bien-aimée... la douleur me rend fou. Tu ne m'aimes pas, dis-tu, mais tu te trompes,.. Là, tantôt encore, tu me regardais avec Un regard de feu.

— Peut-ê<re la haine, tout comme l'amour, brûle. . .

— La haine, dis-tu, toi, me haïr, toi qui, depuis plus d'un mois, écoutes, avec une joie non dissimulée, les aveux de ma passion, tu...

— Serge de Marinoif, je te hais, je ne serai jamais ta femme et tu ne me reverras plus.

— Mais tu veux donc ma mort?.

— Oh I je suis bien tranquille, tu ne m'aimes pas assez pour te tuer.

— Je t'aime à. commettre plus qu'un suicide, je t'aime à commettre un crime ; Nadine, écoute -moi : laisse-moi te voir, te prouver la sincérité de mes sentiments... tu me hais, dis-tu, peut-être un jour m'ai»meras-tu ; et ta haine même me paraîtra préférable à la douleur de ne plus te voir.

— Il est minuit, Serge de MarinofT, adieu!

Et elle sonna.

— Nadine, que faites- vous ? de grâce, une minute encore, écoutez-moi...

Deux valets de chambre entrèrent.

— Donnez sa pelisse à monsieur le comte, dit-elle d'un ton sec, et elle quitta son boudoir.

Le comte Serge de Marinoff restait cloué au sol ; il était pâle, des larmes sillonnaient sa belle et mâle figure.

Le sourire railleur des domestiques lui rendit la conscience de sa dignité ; il mit sa pelisse, son bonnet de fourrure j et sortit en courant de la maison de ia charmeuse; pendant trois heures, il erra comme Un fou dans les rues de Pétersbourg ; enfin, le hasard de sa course le conduisit au quai Anglais, devant son hôtel ; il entra ; arrivé dans sa chambre il s'affaissa sur un canapé et pleura comme un enfant. i.

Les larmes calment la crise aiguë de la douleur ; vers le matin, il fut capable de réfléchir; il se dit qu'elle avait voulu sans doute le soumettre à une épreuve ; ou que peut-être il Pavait froissée, et il cherchait à se remémorer ses paroles; enfin, il poussa un cri de joie.— Je comprends, se dit-il, elle m'aura pris pour un vulgaire séducteur, ne parlant mariage que pour arriver plus facilement à mes fins ; je n'ai point assez parlé mariage, et elle se sera méprise sur les sentiments que j'ai pour elle.

Il se mit à son bureau et il écrivit les lignes suivantes :

u Madame la baronne de Rosemthald voudrait-elle nie faire savoir quel jour le général de Marinofl* pourra avoir l'honneur de se présenter chez elle pour lui demander sa blanche et mignonne main pour son adorateur et humble serviteur?

« Serge de Marinoff. »

Il se sentit plus calme après avoir écrit cette lettre. Il se disait qu'en comprenant que son amour était respectueux et sincère, elle allait lui répondre : Venez !

Il se jeta sur son lit, dormit quelques heures, fit des rêves charmants; en se réveillant, à onze heures, il confia sa missive à son valet de chambre de confiance, lui ordonnant de la porter et d'attendre la réponse.

Ceci fait, une inquiétude mortelle s'empara encore de lui; qu'allait-elle répondre! si elle allait fixer seulement le lendemain, quel supplice! il devrait

attendre encore vingt-quatre heures avant de la revoir, et il se disait qu'il n'aurait jamais ce courage. Il se promenait fiévreusement dans sa chambre, regardant la pendule, comptant les minutes.

L'attente est le tourment le plus irritant de tous les nombreux tourments dont la vie est semée. L'imposer aux plus grands criminels pendant des siècles serait leur faire expier durement leurs fautes ; cela constituerait un enfer déjà terrible. Celui qui a attendu pendant une heure une personne aimée, se disant à chaque minute ; Si elle allait ne pas venir ! sera de mon avis.

Enfin, son valet de chambre revint; il avait une lettre en main ; il la lui arracha plutôt qu'il ne la prit. C4'était celle qu'il avait écrite.

Elle lui faisait dire qu'il était inutile qu'il lui écrivit, car aucune de ses lettres ne serait reçue par elle.

Il resta foudroyé, anéanti de douleur, mais l'espérance est tenace dans le cœur de l'homme ; le soir, à l'heure où il avait coutume d'aller chez elle, il se dirigea vers la Karavanaïa ; il était devant la porte de son hôtel à neuf heures moins le quart. Gomme il allait monter l'escalier, un froufrou de robe de soie se fit entendre; un parfum, le sien, vint jusqu'à lui. Il l'attendit, se dissimulant, de peur qu'elle rebroussât chemin et remontât chez elle. Lorsqu'elle passa près de lui, il tomba à ses pieds, se cramponnant à sa pelisse pour l'empêcher de fuir.

— Nadine, je ne vous demande qu'une grâce, dites-moi que vous permettrez au général de Mari-

iiofiF d'aller déposer à vos pieds mon nom, ma fortune et mon cœur.

— Je refuse votre nom; jamais je ne serai votre femme, je le jure sur Fâme de ma mère, morte; je vous hais et j'en aime un auti^e, lui dit-elle d'une voix dure.

Il se redressa; brusquement, de suppliant il devint menaçant.

— Vous en aimez un autre?

— Oui.

— Son nom?

— J'aurais le droit de ne pas répondre, mais je veux bien vous le dire : celui que j'aime se nomme Alexius de KouscholT.

Elle se dégagea, descendit en courant, monta dans un traîneau et disparut.

Il restait sur l'escalier, répétant: Kouschoff! Kouschoff! mon rival!

Puis, soudain, il prit son élan, sauta dix marches, traversa la cour en courant, sauta dans son traîneau en criant au cocher :

» — Znamenskaïa, dôme Kouschoff.

Il était pâle comme un mort, ses dents se heurtaient, une colère affreuse l'oppressait; il voulait tuer son rival * . . •

Alexius de Kouschoff, attablé devant du thé bien fumant et bien odorant, écoutait Ivan de Perski, qui lui contait une histoire incroyable, absurde, mais vraie pourtant. Ida Markowish, line vieille fille de trente ans, aussi dénuée de charmes que de roubles, était devenue amoureuse folle du beau Benjamin Lartinofij un riche et brillant chevalier

Gande; elle lui avait fait mille avances auxquelles l'ingrat n'avait répondu que par de sanglantes railleries... La pauvre Ida, désespérée, avait été confier sa douleur à la comtesse Mouroff, âme bonne et cœur incompris, qui lui avait dit : Ne pleurez plus, bon gré mal gré il vous aimera et vous épousera. Venez avec moi chez le sorcier Bakalwish, il vous vendra un charme. — Combien cela me coûtera-t-il? avait demandé la pauvre éplorée. — Cent roubles, avait*répondu la comtesse, mais si vous ne les avez pas, je vous les avancerai, vous me rembourserez lorsque vous serez madame Benjamin Lartînoff.

Les deux femmes ont acheté le charme, disait Ivan; la comtesse a donné une soirée; elle a invité Lartinoff; Ida Markowish se tenait dans un coin, Lartinoff arrive... Au bout d'un instant la comtesse lui dit : — Soyez charitable. Allez faire un peu la cour à cette pauvre Ida qui se meurt d'amour pour vous... — Quoi! s'est-il écrié, cette vieille folle est là... Si elle tient à me plaire, qu'elle meure vite pour que je n'aie plus le déplaisir de la voir.

La ôomtesse a souri, puis lui a offert une tasse de thé qu'il a savourée tout en faisant des plaisanteries cruelles sur la vieille fille... Mais son thé bu, il s'est levé, il était agité, ses yeux brillaient... Il a cherché du regard Ida, Fayant aperçue, sa figure a pris une expression joyeuse... il est allé vers elle... et, mon cher, pendant toute la soirée, il est resté assis à côté d'elle, lui parlant tout bas... et elle Técoutait avec un ravissement béat... il y a quinze jours de cela. . . demain ils se marient.

— Quelle plaisanterie... Benjamin épouserait cette vieille fulle d'Ida Markowish? Allons donc !

— Je suis son garçon d'honneur.

— Ah! par exemple, voici qui me ferait croire à la vertu des philtres; dis donc, Ivan, ce sournois de Marinoff aura payé un domestique de la baronne de Rosemthald pour lui verser un philtre dans son thé... et c'est pourquoi, affolée, elle a couru après lui sur la grande route, et c'est pourquoi elle l'adore.

A ce moment, Marinoff entra comme un ouragan, devançant le valet de chambre qui venait l'annoncer.

— Tiens... on parle de lui et il arrive! s'écria Ivan.

De Kouschoff alla au-devant de lui la main tendue... Marinoff mit sa main dans sa poche. La colère l'oppressait à un tel point qu'il voulait parler, mais que nul son ne sortait de sa gorge.

— Qu'as-tu donc, Serge? Oh! mon Dieu, comme tu es pâle... Te serait-il arrivé un malheur? lui dit de Kouschoff.

— Misérable... hypocrite... tu as trahi mon amitié... tu t'es moqué de moi... tu es mon rival... dit-il enfin d'une voix que la colère faisait trembler.

— Moi... ton rival... deviens -tu fou? Voyons, Serge, calme-toi... pas d'injures, expliquons-nous en bons gentilshommes que nous sommes. Qu'y a-t-il?

— Tu fais la cour à la baronne de Rosemthald.

— Moi... je te jure sur l'honneur que je l'ai trouvée fort séduisante; elle m'a même inspiré un amour romanesque, mais voyant qu'elle indiquait clairement que c'était sur toi qu'elle avait jeté son

dévolu, j'ai sauvé à mon amour-propre une nouvelle humiliation; je ne me suis pas présenté une seule fois chez elle, malgré la presque invitation qu'elle m'en avait faite.

— Dis-tu vrai?

— Je te vois en un si triste état que je te pardonne de douter de ma parole loyale... Veux-tu un serment? Je te jure sur mon salut éternel que je ne lui ai pas adressé la parole depuis cette fameuse chasse.

— Mais alors!... je deviens fou... je n'y comprends plus rien...

En disant cela, de Marinoff se laissa tomber dans un fauteuil ; il resta longtemps silencieux, ses deux amis, se taisaient, respectant sa douleur.

Soudain il se leva, marcha fiévreusement... Puis il dit :

— Ivan Perski, youlez-vousm'excuser, j'emmène Kouschoff chez moi... Fais-moi le plaisir de venir, Alexius, j'aurais un service à te demander.

— Je suis à ta disposition ; veux-tu attendre mon retour, Ivan?

— Oui, dit tout bas celui-ci, car j'espère que vous me raconterez pourquoi il est dans un tel trouble.

Dix minutes après, MarinofT et Kouschoff étaient assis dans le cabinet de travail de Serge... et celuici faisait à son ami le récit de ce qui s'était passé la veille dans le boudoir de la comtesse de Rosemthald.

— Mais c'est incroyable, tu es le plus beau parti de Pétersbourg, et enfin elle s'est jetée elle-même à

ta tête, lui dit de Kouschoff. Et elle te refuse Comment t'avait-elle reçu jusque-là?

— En femme aimante et heureuse d'être aimée.

— Elle est folle, ou ce n'est qu'une abominable coquette, une de ces femmes blasées et sans cœur qui s'amusent à faire naître l'amour pour se donner le plaisir d'en rire.

— Oui, c'est cela, c'est une coquette... Mais quelle cruauté|elle a montrée hier... Non, ce n'est pas une coquette. . . elle ne jouait pas la comédie, lorsqu'elle rougissait et pâlissait sous mon regard brûlant.

— Mais alors pourquoi te chasser ainsi, et refuser ta main?

-— Oui, pourquoi! voilà ce que je me demande... qui me donnera la clef de ce mystère ?

— Je commence à croire qu'Ivan a raison, dit de Kouschoff.

— En quoi?

— II insinuait que ces philtres que vendent tous les sorciers qui pullulent en Russie, pourraient bien avoir un pouvoir magique.

-î- Tu m'y fais songer. Elle m'a ensorcelé, je le sens; elle-même est sorcière, elle est de celles qu'on nomme charmeuses... Elle me possède et lorsque je dis que] je ne comprends pas ce qu'elle veut, je mens, car je ne le comprends que trop. Mais voilà ce que je ne puis deviner, c'est pourquoi elle veut cela.

— Que veut-elle donc?

— Que je me tue.

— Deviens-tu fou?

— Non, je ne suis pas fou, mais je suis possédé, et elle à SOif de mon sarlg.

— Ah! mon pauvre Serge, lu es décidément bien malade ; mais reviens à toi, ne te laisse pas frapper l'esprit, cette femme n'est qu'une atroce coquette que tu dois mépriser.

— Oui, je la méprise, Alexius, je la hais même ; pourtant elle m'a ensorcelé, je ne puis plus vivre sans' elle, elle s'est emparée de mon âme... Je suis sa chose, je dois lui obéir.

— Mon pauvre ami, tu me fais de la peine ; it est impossible que tu l'aimes encore, à présent que tu vois qu'elle s'est jouée de toi,

— Si je l'aime!... Oh! viendrait -on me dire qu'elle a commis un crime, qu'elle n'est qu'une misérable intrigante, que je me roulerais à ses pieds pour la supplier d'accepter mon nom, ma fortune, ne devrait-elle me considérer que comme un esclave.

— Décidément, elle t'a jeté un charme.

— Oui, jusqu'ici, comme tous les fils de la terre polaire, j'avais un brin de superstition, mais je ne croyais pas pourtant qu'une charmeuse pût avoir un tel empire... J'avais tort, Nadine s'est emparée de ma volonté, de tout mon être, et je sais ce qui me reste à faire pour me guérir.

— Que veux-tu dire, Serge?

— Je te dirai cela plus tard... A présent, laissemoi te demander un service : je vais écrire une lettre, demain tu la lui porteras et tu la forceras à la lire.

— Aller chez elle, jamais! Je la méprise trop, je ne pourrais m'empècher de lui dire ce que je pense d'elle. Envoie ta lettre par la poste ou par un domestique.

— Elle ne la lirait pas. Je te demande cela comnïe un grand service, ne me refuse pas, je t'en prie.

— Si c'est réellement un service, j'irai, mais à condition que tu me laisses le champ libre; je vais lui dire tout ce que je pense d'elle.

— Je ne te demande qu'une chose, t'arranger de manière à la forcer de lire la lettre que je vais écrire.

— Je te jure qu'elle la lira.

Serge de Marinoff se mit à écrire une longue lettre.

. Alexius de Kouschoff, tout en fumant sa cigarette, se disait que la baronne de Rosemthald était une femme dangereuse et qu'il était bien aise qu'elle eût pris un autre que lui pour victime de son pouvoir diabolique ou de sa coquetterie effrénée ; il se promettait bien, la* commission de son ami faite, de lafuir etil sentait se changer en mépris la sympathique admiration qu'elle lui avait inspirée d'abord.

Serge cacheta la lettre, puis la tendant à Kouschoff :

— Jure-moi que demain tu la lui porteras.

— Je te le jure. Où te trouverai-je pour te donner la réponse ?

— Il n'y a pas de réponse.

— Mais enfin pour te dire comment notre entrevue se sera passée?

— Je pars ce soir même.

— Est-ce dans ta terre que tu vas? Peut-être ferais-tu mieux d'aller à Paris ou en Italie te distraire

un peu. En tout cas, donne-moi ton. adresse, je tiens à te faire savoir ce que cette abominable femme aura dit ; je veux lui demander pourquoi elle m'a mis en cause, car elle a menti en disant qu'elle m'aimait, et je me creuse la tète pour deviner le but de ce mensonge.

— Elle voulait sans doute me forcer à me battre avec toi.

— Oh! je devine. Un duel pour elle! ça l'aurait posée.

— Non, elle espérait que tu me tuerais.

— Eh bien !... à quoi lui aurait servi ta mort?

— Je ne sais, mais je sens qu'elle la souhaite.

— Mais dans quel but?

— Les démons n'ont pas de but pour faire le mal.

— Que le diable emporte cette sorcière de malheur; va voyager, amuse-toi et ne pense plus à elle, et dis-moi où je dois t'adresser mes lettres.

— Je vais t'écrire mon adresse, mon cher KouschofT, mais avant serre-moi la main, dis-moi que tu me pardonnes les mots vifs, injurieux peut-être que je t'ai dits tantôt.

— Ne parlons plus de cela, mon cher ami; tu me croyais ton rival, et tu voulais m'étrangler, c'est tout naturel, à ta place j'aurais été comme toi, furieux.

Ils se serrèrent affectueusement la main, puis Serge alla dans sa chambre.

Deux minutes après, une détonation déchira l'air, fît trembler les vitres. De Kouschoff se précipita dans la chambre de son ami ; un affreux spectacle

Vy attendait. Serge de Marinoff, étendu sur le tapis, était affaissé dans une mare de sang; il s*était tiré un coup de revolver dans la bouche; sa cervelle, volant en éclats, avait tout éclaboussé autour de lui

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