DRA31E DE LA VIE RÉELLE
200 SUICIDE ou INFAMIE !
Le prêtre disait la messe, les assistants peu recueillis causaient entre eux.
— Quelle chance a cette Blanche, murmurait-on dans un groupe déjeunes filles, elle n'a pas un sou de dot et elle épouse un noble, car c'est M. de Montféré, un millionnaire et un fort beau garçon, la corbeille de noce qu'il a offerte est d'un crésus; puis elles énuméraient, les filles d'Eve, les merveilles de la corbeille et elles poussaient des soupirs d'envie et de regrets.
Quelques hommes disaient tout bas :
— Ce colonel a une rude chance, il lui est tombé di} ciel un prinee charmant pour gendre, il est riche et noble par dessus le marché.
— Il est vrai, observait l'un d'eux, que Blanche est admirablement belle et qu'elle est douce et bonne.
— Ne dirait-on pas qu'elle est seule à posséder ces qualités-là ! répondait l'heureux père de cinq filles. Les miennes aussi sont jolies, bien élevées et les gendres ne viennent pas sachant qu'elles n'auront que cela en dot.
Le vieux prêtre, sa messe finie, s'approcha des époux pour les unir. Mais avant il fit son petit discours : il parla du père de la future, le colonel de Tourdis, l'honneur et la bravoure même, il le complimenta d'avoir su résister au mal du siècle, l'impiété, et d'avoir donné une éducation religieuse à sa fille, il vanta les vertus de celle-ci, sa modestie et sa douceur, sa piété ; puis s'adressant au futur il lui dit:
— Votre famille était de ce département, votre grand-père y a laissé d'honorables souvenirs, votre
SUICtDE OU mFAMIE î 201
père vous a emmené tout enfant à Paris, aux regrets de ses concitoyens, mais vous revenez dans la patrie de vos aïeux, soyez le bienvenu parmi nous ; il est facile de voir que vous avez suivi les traditions de votre famille, puisque vous avez préféré pour épouse une jeune fille pieuse et candide à une riche héritière ; ceci nous est un sûr garant de vos sentiments élevés et chrétiens. Blanche de Tourdis, vous serez heureuse avec cet époux et vous, Victor de Montféré, vous aurez en Blanche de Tourdis, Tépouse vraiment chrétienne.
Tel fut en abrégé son petit speech.
Le colonel pleurait, l'assistance écoutait les paroles du vieux prêtre avec une respectueuse déférence.
Le» paroles sacramentelles : Acceptez-vous pour époux, dites ; les anneaux échangés.. . ces deux êtres qui, déjà avaient été liés pour la vie par le maire, étaient aussi liés pour la vie par l'Eglise, la mort seule pourrait rompre à présent cette double chaîne.
Pendant que les époux sont à la sacristie et reçoivent les félicitations de tous, laissez- moi vous les présenter et vous dire quelques mots de leur famille et de la façon dont le mariage s'était fait.
Le colonel de Tourdis, un brave et loyal militaire, natif d'Apt, ayant pris sa retraite à la suite d'une blessure, était venu se fixer dans cette ville; il était veuf et Blanche était sa fille unique, elle avait été élevée au Sacré-Cœur d'Aix , elle était intelligente, bonne musicienne, d'un esprit enjoué, mais d'une timidité qu'elle ne pouvait parvenir à vaincre. Cette timidité allait bien du reste à son genre de beauté, les femmes du peuple l'avaient
surnommée la jolie Madone, et elles avaient prouvé un sens juste. Blanche avait, en effet, le profil pur que les artistes donnent à la Vierge ; ses grande yeux bleus avaient une expression angélique, tout en elle était pureté et chaste candeur ; en la voyant le plus sceptique se demandait s'il n'avait pas devant les yeux un bel ange venu du paradis.
Parfois une enveloppe d'ange renferme une âme de démon, mais ici l'harmonie régnait, l'âme était digne du corps, et le corps était bien la seule robe pouvant convenir à cette âme d'une pureté parfaite.
Blanche avait dix-huit ans, voici xommenl son mariage s'était fait :
Une vieille fille fort dévote, une amie de son père, M"* de Montféré, rendit le dernier soupir, mais pas avant d'avoir dicté son testament à un notaire et cela par devant quatre témoins, le colonel était Un de ces témoins.
Par ce testament elle instituait comme seul héritier un neveu qu'elle avait perdu de vue depuis bien longtemps, mais qui était le fils de son frère, et le seul parent qui lui restât ; c'était Victor de Montféré, celui-là même qui se mariait ce jour-là.
L'héritage n'était pas lourd, une cinquantaine de mille francs. Victor de Montféré était venu à Apt pour le recueillir, sa tante était aimée et estimée, il hérita aussi de cela et il fut bien accueilli par tous. Il arriva menant grand train, semant l'or à pleine main, racontant que son père lui avait laissé une grande fortune, qu'il avait gagnée dans Fexploitation des mines. On le crut, pourquoi ne l'aurait-on pas cru?
Il était fort beau garçon, grand, élégant de taille,
SUICIDIS OU INFAMIE î 203
blond, il avait vingt-six ans, mais par exemple on lui en aurait donné quarante, tant ses traits étaient fatigués ; les gens d'expérience comprenaient qu'ils avaient devant les yeux le résultat de la vie orageuse des viveurs de Paris, mais, disaient-ils, il a jeté sa gourme, il ne sera que meilleur mari...
• Encore une erreur accréditée 1
Il vit Blanche de Tourdis, il resta ébloui et comme en extaxe devant sa beauté ; il s'arrangea pour la voir souvent, le colonel se prêtait avec complaisance à ces rencontres, car il était enchanté de l'impression qu'avait produite sa fille sur ce grand seigneur, sur le neveu de cette sainte dévote. Bien marier sa fille était sa plus sérieuse préoccupation. M. de Montleré était depuis un mois à Apt, lorsqu'un jour il alla trouver le vieux curé. — Monsieur, lui dit-il, ma mère est retenue à Paris par un rhumatisme, je n'ai plus de père, voudriez-vous me rendre le service de remplacer mon digne et regretté père en cette circonstance ? et il lui expliqua qu'il aimait Blanche de Tourdis, qu'elle était pieuse et douce, et telle qu'il souhaitait que fût son épouse.
Les prêtres, ces êtres humains voués au célibat, qu'ils soient jeunes ou vieux, aiment beaucoup à faire des mariages ; le curé d'Apt, enchanté de la déférence que lui témoignait Victor de Montféré, fît la demande et bâcla le mariage en quelques semaines; du reste le futur ne demandait aucune dot, il fît même venir le trousseau de Paris ; c'était sa chère mère, désolée de ne pouvoir venir, qui envoyait ce cadeau à sa fille.
Le colonel trouvait son gendre parfait, Blanche se disait que ce jeune homme était bien aimable et bien
charmant pour elle, elle Taiinait, mais d'un sentiment assez calme. Cette nature angélique ne pouvait connaître la passion, elle ne comprenait même pas celle, violente et ardente qu'elle inspirait à son futur, seulement parfois, sous son regard brûlant, elle se sentait devenir toute mal à raise, une rougeur de honte lui montait au front, mais sans soupçonner le pourquoi de cette honte. Victor de Montféré était bien réellement un viveur, il avait connu beaucoup de filles, et aussi quelques créatures à qui, avec indulgence on peut encore donner le nom de femme; à présent en face de ce miracle de beauté, devant cette vierge pure et candide, il sentait naître en lui une passion folle, mais hélas! Fâme morte chez lui se taisait, la matière seule parlait ; la pauvre Blanche, créature éthérée, plutôt ange que femme, allait devenir la proie de la passion bestiale d'un débauché I
Mais nul ne se doutait de ce qu'était cet homme, il avait si bien su se poser en homme à principes ! Ne s'était' il pas confessé ! Un homme qui se confesse est un parfait honnête homme pour certaines gens. Enfin il était blond et pâle; par suite d'une erreur encore accréditée on le supposait sentimental et délicat et non certes un de ces hommes à passions basses et violentes.
Tous et toutes enviaient Blanche, le colonel heureux et enchanté se disait qu'il venait d'assurer le bonheur et l'avenir de sa chère fille, et que le ciel lui avait envoyé le phénix des gendres. Hélas ! celui-là venait en ligne droite de l'enfer.
En sortant de l'église un déjeuner réunit toute la société.
Au dessert Blanche quitta la table pour aller mettre une toilette de voyage, une chaise de poste attendait pour conduire les jeunes époux à Avignon, ils devaient y passer la nuit et le lendemain prendre Fexpress de Paris.
Ce fut avec un grand déchirement de cœur que la jeune femme dit adieu à son père, à ses amies, à sa maisonnette, si gaie, si élégante grâce à ses soins et à son ordre. Elle disait adieu à un passé aimé, heureux, pour marcher vers un avenir inconnu I Elle laissait un père bon, dévoué, pour suivre un homme qui quoique son époux, était un étranger pour elle !
Le mariage est terrible pour la jeune fille ! le mari Tarracheà tout ce qu'elle a aimé, l'éloigné de tous ceux qui l'ont choyée, soignée; s'il ne remplace pas tout ce qu'elle perd, par une afi'ection tendre et prévoyante, la pauvre femme soufi're, un mal secret la mine, il est causé parles regrets du passé.
Mais Victor de Monféré promit de la ramener chaque année passer deux ou trois mois à Apt, le colonel jura qu'il irait lui rendre visite à Paris avant six mois ; un peu consolée par ces promesses elle monta dans ia chaise de poste et se trouva en tête à tète pour la première fois avec son époux.
Brusquement le futur, tendre mais réservé , se transforma en amant passionné.
11 est certains hommes, honnêtes de nature, qui malgré la vie de débauche qu'ils ont menée, étant jeune homme, d'instinct cependant comprennent les devoirs du mari, ils savent respecter leur femme, ia traiter en épouse et non en courtisane, mais ce jeune homme, ce neveu de cette sainte dévote, ce petit-fils d'un homme honorable, qui de cbnfiance
avait été si bien jugé et si bien reçu de tous ces bons bourgeois ; cet homme qui avait fait demander Blanche à son père par le digne curé d'Apt, qui s'était confessé et qui avait même communié ostensiblement à Tédification de toute la ville en général et du curé en particulier, cet homftie était profondément corrompu ; le vice, cette peste morale avait détruit tout sens moral en lui, c'était un débauché blasé, qui n'avait vu dans cette jeune vierge si chaste qu'un mets nouveau et délicat à oITrir à sa passion bestiale; pour la posséder il fallait l'épouser, il l'avait épousée, jouant la comédie exigée pour inspirer confiance aux habitants de cette ville de province, cette comédie l'avait même amusé beaucoup à jouer.
Du reste, il l'avait épousée avec empressement ; avoir une fort jolie femme allait lui être utile dans le genre de vie que menait ce déchu.
Gomment exprimer tout ce qu'eut à souffrir cette chaste et pure vierge, livrée sans merci de par la loi et la religion ; au vice hideux, à la débauche personnifiés en Victor de Montféré?
La pauvre enfant naïve et ignorante ne comprenait pas ce qu'elle avait à reprocher à son époux, mais tout son être tressaillait d'horreur, son âme se voilait d'une tristesse indéfinissable et elle commençait dès les premières heures du mariage, à ressen* tir une sorte de dégoût pour son maître.
Les nouveaux mariés prirent le lendemain le train de Paris. Blanche était un peu rassurée en pensant que dans cette ville elle trouverait une mère, une femme ; elle ne se rendait pas compte de ce qu'elle pourrait attendre d'elle, mais vaguement
SUICIDE OU INFAMIE î 207
il lui semblait qu'une mère, un être digne et sacré, serait pour elle une protection contre cet homme qui Tépou vantait.
Ils arrivèrent à Paris vers le soir. M"* de Montféré les attendait à la gare. Elle embrassa sa bellefille sans grande elTusion, mais l'examinant comme l'acheteur examine le cheval, elle s'écria :
— Tu as raison, Victor, cette chère enfant est d'une beauté merveilleuse... Quel succès, quel succès elle va avoir ! J'ai invité cent personnes pour après-demain. Il fut lui donner le temps de se remettre des fatigues du voyage ; je veux la montrer dans tout son éclat.
Puis elle admirait ses cheveux, ses petits pieds, ses mignonnes mains en répétant:
— Oh ! quel succès elle aura !
La pauvre Blanche s'attendait à un autre accueil; ces compliments sur sa personne la gênaient, et, toute troublée et rougissante, elle ne savait que dire ; son cœur se serrait. Ce n'était pas là la bellemère qu'elle avait espérée !
La regardant à la dérobée, elle s'aperçut qu'elle était fardée, que ses yeux avaient une épaisse ligne de kohl. En province, se farder, se mettre du blanc et du rouge, c'est se poser en fille de rien. Jugez donc de son étonnement douloureux en voyant celle qui allait un peu devenir sa mère fardée comme une actrice de dernier ordre !
La toilette de M"* de Montféré lui parut aussi étrange que ridicule. Cette dame avait cinquante ans, et elle était habillée comme une toute jeune femme.
Pendant qu'ils reprennent leurs bagages et qu'ils
208 SUICIDE ou infamie!
se rendent dans leur appartement situé au n^ 20 du boulevard Malesherbes, disons de suite ce qu^était la belle-mère de Blanche. .
Elle était née d'une famille bourgeoise ; le père (le Victor Tavait épousée par amour.
La jeune fille est un sphin^c ; c'est Galathée avant que Pygmalion lui ait donné la vie. Prévoir ce qu'elle sera après sa transformation est impossible. Montféré vit, lui, la petite bourgeoise se transformer en mondaine assoiffée de fêles, de bijoux et de plaisirs. Tout en luttant, il se ruina pour satisfaire les caprices de sa femme. Ruiné, il eut un grand bonheur : il mourut. Sophie de Montféré restait veuve avec son fils Victor, âgé de sept ans, des dettes et plus le sou... Elle avait des instincts mauvais, des sentiments vils ; au lieu de chercher des ressources dans le travail, elle en demanda à la galanterie. Elle eut un protecteur, puis des protecteurs. De chutes en chutes, elle se réveilla une sorte de demi-mondaine, tenant un salon où se donnaient rendez-vous celles des femmes légères qui cherchaient à sauver un peu les apparences. C'étaient des veuves de maris chimériques, des comtesses et des marquises fantaisistes, des jeunes filles n'ayant pris une carrière, professorat, musique ou théâtre, que pour cacher leur métier de courtisane.
Beaucoup d'hommes du monde venaient dans ce salon ; mais naturellement, s'ils y amenaient leurs maîtresses, ils se gardaient bien d'y conduire leurs filles, leurs sœurs ou leurs femmes.
C'était enfin un de ces salons si bien décrits par Dumas fils dans sa comédie du Demi-Monde.
Les habitants d'Apt ignoraient ces détails ; quel-
ques-uns, vernis à Paris, avaient été reçus par M""" de Montféré dont ils av£(ient connu le mari. Ils n'avaient rien deviné ; ils avaient pris le ruolz pour Tor pur, et de retour dans leur petite ville, ils avaient raconté à la tante du défunt, à M**' de Montféré, que sa nièce avait une haute situation à Paris, qu'elle ne recevait que des duchesses et des conatesses, et la dévote était flattée dans son amour-propre de parente. Elle envoyait chaque année à son petit-neveu Victor des hoites de fruits confits et une lettre aimahle.'
M""' de Montféré, à qui son mari avait parlé de cette sage personne, et qui savait que son fils pouvait espérer son petit héritage, lui écrivait cinq ou six fois par an des lettres respectueuses et affectueuses.
M"« de Montféré croyait sa nièce une veuve ver-tueuse et fort estimée à Paris. Ceci explique comment le colonel, sans prendre dès renseignements à Paris, avait donné sa fille à ce triste personnage. Il avait cru ce que croyait toute la ville d'Apt, c'est-à-dire à l'honorabilité de cette dame et à celle de son fils.
Elevé dans ce milieu malsain, Victor de Montféré ayant des instincts élevés et nobles, aurait pu devenir honnête homme ; mais sa nature était perverse. Il était paresseux, il aimait le luxe ; de chute en chute, il était devenu un filou... un grec de profession, n'ayant sur ceux que pourchasse la police qu'un avantage, celui d'avoir eu l'adresse de ne pas se laisser prendre sur le fait.
Il avait exploité les nobles étrangers qui venaient dans le salon de M"* de Montféré, il avait exploité
210 SUICIDE ou infamie!
les adorateurs de sa mère ; mais la vieillesse arrivant, la belle Sophie, comme l'appelaient ses amis, voyait son salon déserté.
Souvent Victor s'était dit qu'il prendrait une belle maîtresse pour attirer du monde, c'est-à-dire des dupes à voler. En voyant Blanche si merveilleusement belle, la pensée lui était venue que marié à une femme pareille, il pourrait avoir un salon nombreux en viveurs riches et joueurs, et que ces hommes, fascinés par la maîtresse de maison, se laisseraient facilement plumer. Il avait communiqué cette pensée à sa digne mère, qui l'avait approuvée, et le mariage s'était fait.
On ïe voit, Blanche de Tourdis se trouvait liée à un misérable; elle avait pour belle-mère une femme qui en était arrivée au dernier degré de l'infamie. Hélas I il y a à Paris plus d'un homme aussi vil <jue Victor et plus d'une femme aussi méprisable que M™* de Montféré.
Le colonel était-il coupable? Non, tout devait lui faire croire en l'honorabilité du descendant d'une famille estimable, du neveu d'une pieuse et sainte personne.
Nous allons, dans cette histoire strictement vraie, ne trouver qu'un grand criminel, le Code, que des imprudents ou des grands criminels^ les législateurs qui l'ont fait et les hommes qui le maintiennent.
Blanche marcha d'étonnement en étonnement; elle trouva un intérieur singulier, un luxe de clinquant, un immense salon avec trois tables à jeu, des tentures fanées...
Sa chambre, que sa belle-mère lui montra en lui disant ; « Voyez, mignonne, le joli nid que j'ai pré-
SUICIDE ou infamie! ^41
paré à votre amour,» sa chambre lui parut bizarre : des glaces partout, des nudités en peintures et en sculptures... et pas une pieuse image, pas un christ, pas un prie-Dieu! Elle n'en revenait pas; cela ressemblait si peu aux chambres qu'elle avait vues jusqu'alors!
Trop naïve et trop inexpérimentée, elle ne comprenait pas que Tex-belle Sophie lui avait tout simplement arrangé une chambre comme en ont les vendeuses d'amour ; mais elle se' disait : Comme tout est singulier à Paris !
Attentionnée à sa façon, cette belie-mère lui avait même préparé de fort galants déshabillés ; elle lui en fit mettre un pour le dîner, qui laissait à découvert les bras et la gorge.
Blanche voulut dire qu'il lui paraissait indécent ; mais sa belle-maman lui rit au nez en lui disant qu'elle n'était plus au Sacré-Cœur, et qu'enfin elle devait s'habiller pour plaire à son époux... Il entrait en ce moment dans la chambre.
— Comment trouves-tu ce déshabillé que j'offre à ta femme?
— Ravissant, adorable; veille, je te prie, qu'elle en ait toujours d'aussi seyants, et forme son goût ; je veux qu'elle apprenne le grand art de la. toilette.
Telle fut la réponse du mari.
Que pouvait dire Blanche, qui, comme je l'ai dit, était d'une extrême timidité? Rien. Elle garda le silence, et, rougissante, embarrassée, elle alla se mettre à table...
Le fils demanda à sa mère ce qu'il y avait de
212 SUICIDE ou INFAMIE !
nouveau depuis son départ dans ce bon Paris, et celle-ci lui répondit :
— La petite marquise est dans la dèche, elle met tout au clou,
La comtesse Fleur-de-Lys a trouvé un Brésilien. Adèle de Frémont a rompu avec le vieux duc.
Il est arrivé un Américain qu'on dit trente fois millionnaire.
— Et... il... fit Victor.
— Oui, et beaucoup, même.
-;- Ahl... T'es-tu informée qui pourrait nous l'amener?
— Il viendra après-demain. Mariquita nous le présente, mais de compte à demi.
— Parfait! tu es la plus intelligente des femmes. Blanche avait écouté cela sans comprendre, mais
en se demandant quelle singulière langue parlaient les Parisiens.
Après le dîner, un ancien ami de la belle Sophie vint la voir; c'était un ex-beau, un de ces hommes vivant exclusivement dans le demi-monde . Il s'extasia sur la beauté de la nouvelle mariée en termes tels, que la pauvre 'enfant, humiliée, froissée dans sa sainte pudeur, se jeta dans les bras de son mari comme pour lui demander protection contre un tel outragé.
Il ne comprit même pas le sentiment qui la faisait agir. Il l'embrassa fort tendrement et se mit, lui aussi, à tenir des propos légers. Alors,' affolée. Blanche courut s'enfermer dans sa chambre, où elle pleura, sans savoir au juste pourquoi elle pleurait.
— Elle est un peu niaise, dit la belle Sophie, mais elle se formera.
— Certes, elle est entre bonnes mains , ça ne sera pas long, lui répondit son ami, le chevalier Doumenari.
Ce tiiste personnage, amant de cœur et complice de la Montféré, comme l'appelaient sans façon ses . habitués, tenait beaucoup à ce titre de chevalier, ce qui faisait dire à beaucoup de personnes : « Ce bon Doumenaii se rend justice, il n'oublie que le mot d'industrie. »
Le lendemain, Blanche avait les yeux rouges, elle était triste. Son mari, pour la distraire, lui montra Paris. Elle fut émerveillée, elle reprit un peu de gaieté. A quatre heures, il la conduisit au Bois en calèche découverte .
Ce fut un événement dans le monde des vendeuses d'amour, qui toutes connaissaient Victor de Montféré.
Son mariage avait été tenu secret par sa mère; elle avait agi ainsi par prudence. Une lettre anonyme aurait pu aller mettre en éveil ce brave homme de colonel de Tourdis.
Toutes les mondaines regardaient la nouvelle venue, la prenant pour une rivale; elles s'effrayaient de sa beauté, s'étonnaient qu'une aussi admirable personne fût lancée par Victor, qui n'était pas coutumier de pareilles bonnes fortunes. Les hommes, surpris aussi, mais éblouis par la beauté de la nouvelle étoile galante, faisaient caracoler leurs chevaux autour de sa voiture, et Victor, radieux, disait à sa femme :
— Ma chère, quelle épate nous faisons!
214 suicroB ou infamie
— Qu*ont-ils donc à me regarder ainsi? Qui sont donc toutes ces femmes à toilettes bizarres, qui rient et chuchotent en me regardant ? répondit-elle.
— Ce sont des dames qui me connaissent et à qui je n'ai pas fait savoir encore notre mariage ; elles sont étonnées de me voir avec une aussi jolie femme, car tu es jolie àfaire damner tout Paris, et je te jure que ces dames sont furieuses contre toi.
— Quelle folie I... Mais je t'en prie, rentrons; cette curiosité, ces regards fixés sur moi me gênent.
— Tu t'y feras; quelle est la vraie femme qui ne s'habitue pas au triomphe? Pour moi, je suis fier, très fier, je te l'avoue, d'avoir pour femme la plus jolie personne de France.
Blanche revint du tour du lac toute troublée. En fait de monde, elle connaissait la bonne et digne bourgeoisie d'Apt, mais un instinct secret lui disait que les femmes qu'elle venait de voir ne devaient pas être d'honnêtes femmes ; le même instinct lui insinuait que son mari ne la traitait pas comme il aurait dû la traiter, et elle était froissée dans sa dignité, et attristée dans son âme angélique.
Le lendemain, dès huit heures du soir, la Montféré fit venir le coiff'eur pour sa belle-fille ; elle indiqua et surveilla sa coiff*ure, puis elle lui fit mettre une de ces robes qui laissent voir tant et tant que le nu complet paraîtrait peut-être- moins indécent. Elle avait fait préparer cette toilette elle-même ; c'était un chef-d'œuvre de coupe et de ton, mais elle convenait à une vendeuse d'amour et non à une femme du monde. Elle était en faille rose pâle, couverte de dentelles; le corsage, décolleté en carré, laissait voir la poitrine entièrement; pour manches,
SUICIDE OU INFAMIE 1 2lS
il y avait une bande d'étoffe de trois centimètres à peine; une large turquoise entourée de brillants retenait cette manche sur Tépaule. Les bras, la poitrine et le dos restaient complètement nus.
Blanche avait, jusque-là, porté ses chastes robes de jeunes filles, bien montantes.
— Jamais, non, jamais, s'écria- 1- elle, je n'oserai me montrer ainsi nue dans votre salon.
Son mari la gronda doucement, lui disant qu'elle devait, par amour pour lui, devenir une femme du monde.
Sa belle-mère, tout en la parant d'un collier de turquoises et de brillants, et en lui mettant un bouquet de roses et de myosotis dans les cheveux, lui dit, avec un peu d'aigreur, qu'elle devait penser que sa belle-mère ne pouvait lui faire faire que des choses convenables, et se montrer plus docile aux efforts qu'on faisait pour faire d'elle une élégante digne de son mari.
Confuse de ce petit sermon. Blanche n'osa plud rien dire.
Ainsi parée, elle était la plus séduisante des créa^ tures; elle avait des forihes parfaites, une peau d'une blancheur éclatante. Victor était radieux, et il répétait :
— Quelle épate^ quelle épate tu vas faire !
Il la pria d'attendre dans sa chambre que les invités fussent arrivés.
— Je viendrai te prendre et te faire faire une entrée triomphale, lui dit-il.
La jeune femme resta assise dans un fauteuilj seule et rêveuse;' les nombreuses glaces dont sa belle-mère avait orné sa chambre lui renvoyaient
216 SUICIDE ou INFAMIE !
son image. Elle n'était pas coquette, la pauvre enfant; pas le moindre sentiment d'orgueil ne lui monta à la tête en se voyant si idéalement belle ; mais, en revanche, la honte lui colorait le front en se voyant si nue, et en songeant que bientôt elle devrait se montrer ainsi à cent personnes, elle avait envip de pleurer; mais craignant de s'attirer encore un sermon, elle refoulait ses larmes... Oh! comme Paris est différent de notre chère province ! pensait^elle , et comme je préfère la province! Quelle drôle de vie que la vie parisienne ! Jamais je ne pourrai m'y faire .
Elle n'avait lu aucun roman, aucune étude de mœurs; les comédies de Dumas lui étaient inconnues complètement. Elle ne pouvait donc pas comprendre dans quel milieu malsain elle se trouvait. La vénérable M"* de Montféré lui avait souvent parlé de sa nièce de Paris comme étant une digne et respectable personne, élevant son fils dans les principes d'honneur et de religion ; elle se croyait donc dans le meUleur monde, mais d'instinct, tout en elle, corps et âme, se révoltait contre ce qu'elle voyait et entendait.
Dès le matin de ce jour, les amis des Montféré avaient reçu une lettre de faire part leur annonçant le mariage de la fille du colonel de Tourdis, officier de la Légion d^honneur, avec M. Victor de Montféré... et le mariage de M. Victor de Montféré avec M"* Blanche de Tourdis.
Ils avaient lu cette lettre avec une surprise extrême.
Ce Victor, viveur de bas étage, que beaucoup soupçonnaient d'être grec, ce fils d'une femme plus
SJJiGiDE OU infamie! 217
que déclassée avait épousé la fille d*un honorable et estimé militaire! Quel mystère cela cachait-il? Cette fille devait être vieille, difforme, ou bien elle avait commis une faute I
Il fallait, pensait-on, une chose de ce genre pour que son père lui eût laissé faire un mariage pareil. Les plus tarés même, rendant justice sinon à eux du moins à leurs pareils, se faisaient eux-mêmes ce raisonnement.
La curiosité étant éveillée chez tous, nul ne manqua à rappel; hommes et femmes arrivèrent de bonne heure pour voir la mariée, la femme légi* time de ce mauvais chenapan de Victor.
La belle Sophie les reçut, elle parla du mariage; son fils, disait-elle, en allant recueillir un important héritage à Apt , était devenu amoureux de M"* de Tourdis, Il avait fait un mariage d'amour; il le pouvait du reste, la tante Montféré lui ayant laissé plusieurs centaines de mille francs (elle pensait, avec raison peut-être, qu'il faut toujours se faire passer pour riche).
Lorsque les invités furent au complet, y compris Jafferson, le riche Américain que la Mariquita amenait pour le faire dévaliser, Victor alla chercher sa femme.
Toute rouge de confusion, si tremblante qu'elle avait peine à se soutenir, Blanche entra dans le salon ..
Tous les regards avides de curiosité se fixèrent sur elle... Un cri d'admiration s'échappa de toutes les bouches, on l'entoura; ce fut à qui lui ferait le compliment le mieux tourné... Les femmes l'exa* minaient, la détaillaient et se mordaient le^ lèvres
218 SUICIDE ou infamir]
de dépit. Les hommes présents, plus habitués aux femmes légères qu'aux femmes du monde, fixaient sur elle des yeux avides et lui disaient des galanteries déplacées sur sa beauté, sur la perfection de ses formes et Téclat de sa peau.
Blanche , intimidée , balbutiait des mots sans suite ; elle aurait voulu être à cent pieds sous terre. Sa belle-mère était radieuse.
Victor, charmé, écoutait en souriant les galanteries qu'on disait à sa femme.
On lui prés^ita les invités; des marquises de Saint-Flour, des comtesses de Mirliton, des baronnes de Bric-à Brac, des demoiselles de Saint-Léger. Toutes ces dames étaient outrageusement décolletées.
Blanche «e dit que décidément la mode exigeait Timpudeur, et quïl fallait que ce genre de toilettes fût bien admis pour que des femmes si titrées l'adoptassent; elle pensait encore que réellement M'*® de Montféré avait eu raison en lui disant jadis que sa nièce de Paris ne recevait que le noble faubourg.
Jeune et sans expérience, elle ne remarqua pas l'absence totale des marquis de Saint-Flour et des comtes de Mirliton ; elle ne se demanda pas pourquoi ces nobles dames venaient toutes avec des hommes qui n'étaient ni leur époux ni leur frère.
Lorsque les présentations furent terminées, la société finit par se former en groupes. JafTerson s'assit à côté de Blanche. Plus que tous les autres encore, il semblait être sous le charme de l'éclatante beauté de la jeune femme, et il lui faisait des compliments si galants qu'elle ne savait que répondre. Derrière
SmCiBE ou INFAMIE f 219
elle, des femmes chuchotant, elle entendit Tune d'elles dire :
— Ça ne peut être un vrai colonel, mais tout au plus un major de table d'hôte...
Elle tressaillit. Était-ce de son père que Ton parlait ainsi? Non... ça ne pouvait être! Ces femmes faisaient allusion à une autre personne, sans doute.
Quelques minutes après, Mariquita s'approcha de JafTerson, et lui dit tout bas, mais de façon pourtant que Blanche Tentendit :
— Allez-vous déjà m'être infidèle? C'est trop tôt... Du reste, donnez au moins quelques mois à ce pauvre Victor.
Elle ne pouvait pas ne point comprendre cette phrase. Elle se leva, chercha son mari, le trouva dans un petit salon préparant les tables, et, les larmes aux yeux, elle lui conta les galanteries déplacées de l'Américain et ce qu'était venue lui dire Mariquita...
— C'est bien la peine d'aller rougir tes yeux pour cela. Jafferson te trouve belle, et il le le dit, c'est naturel. La Mariquita plaisante... Fais-moi le plaisir de te conduire en femme et non en petite pensionnaire; sois aimable pour tous nos invités en général eten particulier pour Jafferson, que j'aiintérét à ménager. ,
Elle retourna au salon, se mit dans un coin ; elle écouta les conversations qui se tenaient à sa droite et à sa gauche : elles lui parurent étranges. ..
Jafferson vint se remettre près d'elle. Après lui avoir parlé quelques minutes de choses insignifiantes, il se pencha vers elle et lui dit à l'oreille :
— Je vous trouve si séduisante, que je suis fou dé
220 SUICIDE ou infamie!
vous; j'ai trente millions... plantes là cet imbécile de Victor. Venez avec moi, et je vous donne quinze millions.
Blanche fut si saisie de cette insulte qu'elle resta pâle et sans voix... Heureusement, son mari s'approchant dit à Jafferson :
— Venez, le baccara vous réclame. L'Américain se leva et, en s'en allant, il dit encore
à Blanche :
— Réfléchissez... Quinze millions, c'est un joli chiffre!
Les oreilles lui bourdonnaient, il lui semblait qu'elle allait mourir.
Tout le monde s'était précipité dans le salon où le baccara commençait. Seuls, quelques couples chuchotaient dans des coins. Elle était isolée, cela lui fît du bien; peu à peu elle se remit.... Après tout, cet Américain l'avait insultée, mais elle n'aurait qu'un mot à dire pour le faire jeter à la porte. Ce mot, pensait-elle, elle le dirait à sa belle-mère, pour éviter un duel à son mari... mais il fallait attendre : la Montféré était à une table de jeu, lui parler était impossible.
Un retardataire étant entré, elle entendit une femme dire :
— Tiens!... ce bon marquis de Minfort... il y avait longtemps qu'on ne l'avait pas vu.
Se souvenant qu'elle était maîtresse de maison, elle se leva, alla vers l'arrivant, et, après l'avoir salué, elle lui offrit une chaise à côté d'elle.
Le marquis de Minfort avait été, quinze ans auparavant, le protecteur de la belle Sophie ; il avait rompu depuis longtemps, mais il venait une ou
SUICIDE ou infamie! 221
deux fois par an chez elle. Il avait été oublié dans l'envoi des lettres de part, et ceci explique la scène douloureuse qui va suivre.
— Votre nom, marquis, lui dit Blanche, me rappelle un de mes meilleurs souvenirs d'enfance. J'avais, au Sacré-Cœur d'Aix, une amie qui s'appelait Laurede Minfort..
— Laure de Minfort est ma fille, madame.
— Vraiment!... Que je suis heureuse, alors, de faire votre connaissance!... Et Laure; est-e]le à Paris?
— Oui, mon gendre et elle habitent dans mon hôtel.
— Que je suis désolée que vous ne l'ayez pas amenée ce soir avec vous ; j'aurais été si heureuse de la revoir! s'écria Blanche.
Le marquis de Minfort, déjà fort étonné de trouver dans un pareil salon une femme lui parlant de sa fille et ayant été au Sacré-Cœur avec elle, la regardant d'un air stupéfait, lui dit :
— Vous supposez que je pourrais amener ma fille ici?
— Pourquoi pas? N'est-elle point connue de ma belle-mère?
— Et d'abord, qui est votre belle-mère?
— Vous devez la connaître, puisque vous êtes chez elle?
— Eh quoi ! Victor s'est marié I Vous seriez sa femme?
— Oh ! je comprends votre étonnement. M"* de Montféré aura oublié de vous envoyer une lettre de faire part... Alors, marquis, je vais me présenter
222 SUICIDE ou INFAHIE l
moi-même. Je suis la fille de colonel de Tourdis, et Vai épousé, il y a cinq jours, Victor de Montfèré.
Le marquis, muet de surprise, regardait la jeune femnfie.
— Vous êtes, me dites-vous, la fille du colonel de Tourdis... Mais je Tai beaucoup connu; c'était rhonnear même, un parfait gentilhomme.
— Et il est toujours tel que vous le dépeignez, marquis.
— Et vous... sa fille... je vous retrouve ici... la femme de Victor, la bru de la Montfèré?
Elle ne pouvait se méprendre sur le ton dont ces paroles étaient dites, et à l'intention blessante du marquis à Tégard de sa belle-mère et de son mari, sa dignité se révolta et sèchement elle répondit :
— Si vous me trouvez ici comme épouse et comme belle-fille, c'est que sans doute c'est ma place d'y être, puisque mon père m'a fait épouser M. de Montfèré.
Le marquis fixa un long regard sur la jeune femme. Son air candide, sa jeunesse, sa beauté angélique lui inspirèrent la pensée que peut-être elle ignorait tout... Alors, malgré lui, entre ses dents, il murmura : « Pauvre, pauvre enfant I » Puis il lui demanda des nouvelles du colonel ; il causa quelques minutes afTectueusement avec elle.
Elle oublia les paroles dures qu'il lui avait dites. Elle était si heureuse, au milieu de ces étrangers, de retrouver un ami de son père I Elle parla d'Apt, du Sacré-Cœur, de son amie Laure.
— Ne me l'amènerez-vous pas? dit-elle encore.
— Amener Laure ici, c'est impossible.
— Pourquoi?
SUICIDE OU infamie! 223
Sa demande était si naturellement faite, ses grands yeux avaient un regard si purement naïf, qu'il n'osa plus répondre la vérité... 11 se contenta de lui dire que sa fille vivait dans la retraite, que la maison de M"** de Montféré était trop bruyante; puis, pour n'avoir pas à en dire plus, il se leva et lui dit :
— Je pars. Je venais faire une simple apparition. Votre belle-mère est au jeu, votre mari aussi, je ne veux pas les déranger.,, mais voici ma carte. Si, par basard, un jour Blanche de Tourdis avait besoin d'un ami ou d'un second père, qu'elle vienne veps moi...
Il appuya sur le nom de de Tourdis comme pour faire comprendre que ce n'était pas à la femme de Victor de Monlféré qu'il disait cela.
Et sans attendre qu'elle lui demandât une explication, il s'éloigna et quitta le salon.
Elle mit la carte dans sa poche ; elle resta assise et plongée dans de fort pénibles réflexions... Elle commençait à comprendre qu'elle devait se trouver dans une famille fort peu estimée. La tante d'Apt s'était-elle trompée? Son père s'était-il trompé aussi? Mais qu'avait-on à reprocher? Vainement cette naïve enfant se creusait la tète pour le de* viner.
— On a raison de dire que la fortune vient à ceux qui ne songent pas à elle. Venez donc, madame, vo* tre mari gagne déjà plus de trente mille francs I
C'est la marquise de Saint-Flour qui lui (lisait cela en lui prenant la main et en l'entraînant dans le salon où l'on jouait.
La partie était fort animée, Victor avait devant lui une liasse de billets de banque et un monceau d'or.
224 SUICIDE ou INFAMIE 1
Blanche, machinalement, se mît derrière lui; elle n^avait jamais vu jouer le baccara... elle -regardait étonnée et curieuse...
— Oh! madame, s*écria Jafferson, si vous restez là en face de moi, je vais perdre la tète, et votre mari va gagner tous mes millions I
Elle voulut s'éloigner.
— Reste I lui dit son mari en la retenant par sa robe.
Puis, tout bas, il ajouta :
— Sois aimable pour cet Américain.
Victor avait une veine insolente : il passa dix fois de suite et gagna soixante mille francs. Se levant, il dit :
— Allons souper, et croyez, monsieur Jafferson, qu'après je vous donnerai votre revanche.
Un excellent souper était servi. La Montféré voulut que Blanche en fît les honneurs ; elle la plaça en face de son mari et mit à sa droite Jafferson et à sa gauche un petit Brésilien nouveau arrivé à Paris, un richard aussi.
Échauffés par les vins et par le Champagne servi à profusion, les convives tinrent bientôt des propos assez lestes ; les femmes^ loin de paraître s'en formaliser, leur tenaienttète. Blanche écoutait, mise en éveil par les paroles et les réticences du marquis de Minfort; elle se disait que Paris pouvait être une ville excentrique, mais qu'il était impossible que la bonne société y parlât ainsi.
Sa belle-mère buvait, riait, faisait chorus dans ce concert échevelé. Son mari disait des galanteries aux femmes assises à côté de lui. Il était d'une gaieté folle, ne s'occupait d'elle que pour lui sou-
SUICIDE on infamie! 225
rire tendrement de temps en temps. Le Brésilien lui faisait à brdle-pouijpoint des compliments sur ses épaules et sur ses bras ; il lui baisait la main, et s'écriait qu'elle était trop belle pour être sauvage, lorsqu'elle la retirait brusquement.
Jafferson lui murmurait à l'oreille des phrases d'amour, et puis, élevant la voix, il lui disait :
— Gomme je vous le disais tout à l'heure, l'Amérique est un beau pays, je vous conseille d'y venir.
Affolée, épou'/antée comme un oiseau entouré de chats, elle ne savait que faire, que dire, elle était rouge et tremblante, et jetait des regards effarés vers son mari. Mais lui, un réel misérable, feignait de ne pas comprendre l'aide qu'elle implorait, et il lui souriait tendrement...
Et dans ce moment, il l'aimait plus que jamais, car elle rendait JafFerson amoureux, ce qui rendrait la victime plus facile à dévaliser.
Perdant patience, et comme cet Américain lui chuchotait des mots d'amour brûlants, elle dit à son mari, et cela à haute voix :
— Victor, M. Jafferson n'a probablement pas compris que j'étais votre femme ; il me croit votre sœur, et, aspirant à l'honneur de devenir votre beau-frère, il me fait la cour. Veuillez le détromper et lui apprendre que je suis votre épouse, que la cour qu'il me fait devient injurieuse.
— Bravo ! bravo ! . . . Vive madame Victor Monféré ! se mirent* à crier en chœur tous les soupeurs.
— Elle a autant d'esprit que de beauté! 8't^<*'''a un jeune homme.
— On voit qu'elle est née dans le départcr ?nt de Vaucluse, dit un autre.
326 SUICIDE ou INFAMIE !
— Mon cher Jafferson, s'écria Victor en riant, soyez le Pétrarque de ma Laure^si bon vous semble, mais laissez-moi être sou heureux mari.
— C'est cela, faites-lui des sonnets, ajouta en souriant la belle-mère.
Blanche avait espéré un autre résultat. Elle se tut. Jafferson, nullement déconcerté, lui dit :
— C'est mal de me trahir. Après tout, je suis satisfait de pouvoir proclamer à la face de tous que je suis votre Pétrarque... mais, ajouta-t-il à l'oreille de la jeune femme, en Amérique nous sommes plus pratiques, et je serai plus exigeant que ne l'a été Pétrarque pour Laure, et lui sera l'homme aux sonnets et moi l'homme aimé.
Il était évident que son mari ne voulait pas lui venir en aide. Elle était timide, jeune et inexpérimentée. Elle garda le silence, écoula tout, priant Dieu tout bas de la débarrasser de ce martyre.
Le souper se termina au milieu d'un feu roulant de plaisailteries au gros sel, de propos lestes et grivois. Une chose étonnait au suprême degré cette pauvre Blanche, c'était d'entendre des femmes qu'on lui avait présentées'comme demoiselles faire chorus et dire des choses à faire rougir les pompiers de la petite ville d'Apt. Elle cherchait dans sa mémoire, jamais elle n'avait entendu des choses comme celles qui heurtaient si désagréablement ses oreilles, et pourtant, à Aix et à Apt, elle avait assisté à des soirées et à de joyeux dîners de famille. '
La langue qu'on parlait chez son mari lui était bien inconnue.
Vers la fin du souper, tous les convives, hommes et femmes, étaient plus ou moins émus, quelques-
uns étaient gris. Seul Victor, songeant à la revanche qu'il avait promise à Jafferson, avait peu bu, afin de conserver ses moyens.
L'orgie allait commencer. Blanche le comprit vaguement, et, profitant du mouvement qui se fît lorsqu'on quitta la table, elle s'esquîva et alla s'enfermer dans sa chambre. Là, se pelotonnant dans un fauteuil, elle resta longtemps à pleurer ses dernières larmes de honte. Elle était humiliée dans sa pudeur, froissée dans sa dignité ; elle ne savait plus que croire, que supposer, mais elle avait Tâme affolée de douleur.
Après avoir bien pleuré, elle voulut se réfugier en Dieu ; elle s'agenouilla et pria le Seigneur de lui venir en aide.
Le hasard fît qu'elle s'agenouilla devant une mauvaise peinture ' représentant des nudités indécentes. En se relevant, par la force de l'habitude, elle leva les yeux comme pour implorer la Vierge Marie.
Dans sa chambre virginale de jeune fille, elle avait une belle Vierge tenant l'enfant Jésus dans ses bras ; elle crut la revoir, mais ses yeux, au lieu de la pieuse et sainte image, aperçurent ce sujet scabreux et choquant. «Oh! s'écria-t-elle, tout, dans cette maison, me fait horreur ! »
Elle se "déshabilla, se mit au lit; elle était brisée de fatigue, elle finit par s'endormir. Elle rêva qu'elle était encore à Apt auprès de son bon et digne père. Ce rêve lui faisait du bien.
Après le départ de Blanche, le jeu avait pris des proportions colossales. On ne jouait que par billets
228 , SUICIDE ou infamie!
de mille francs. Victor, comme revanche, avait gagné encore dix mille francs à JafTerson.
X La Mariquita avait empoché une partie de cette somme, puis elle avait emmené TAméricain, qu'elle dépouillait et faisait dépouiller par Victor : une exploitation en partie double î
Vers les trois heures du matin, tous les invités étaient partk. La Montféré avait compté le gain de son fils; il dépassait quarante mille francs, un joli denier pour une seule soirée! Aussi, gaiement, la mère et le fils se mirent à boire eau-de-vie et Champagne, se communiquant leurs rêves d'avenir et s'accordant à dire que Blanche, avec sa beauté, serait une excellente auxiliaire pour eux. Elle était un peu niaise, mais ils arriveraient à la former.
Tout en causant ainsi, ils buvaient, buvaient toujours, et, plus qu'émue, la Montféré rentra dans sa chambre.
Victor, ivre, l'argent volé dans ses mains, entra dans sa chambre, celle où sa jeune femme dormait tout en rêvant de son père et de sa vie calme et pure de jeune fille.
II entra en fredonnant. Blanche se réveilla en sursaut; elle le vit près de son lit, la figure allumée, les yeux brillants, le sourire niais de l'ivresse sur les lèvres.
Quel réveil I quelle trisle et brutale réafité venant brusquement remplacer le doux rêve !
Il jeta l'or et les billets de banque sur le lit.
— Regarde, ma chère, tout ça, c'est à moi, à toi, et j'en gagnerai bien d'autre à cet imbécile de Jafferson... Il est amoureux de toi, il perdra seç
SUICIDE OD infamie! 229
millions avec insouciance, mais il faudra être un peu aimable avec lui.
— Aimable avec cet homme ! mais n'avez-vous pas entendu qu*il m'insultait I
— Lui ! il te trouvait belle, il te le disait ; quoi de plus naturel ? Je ne te dis pas d'être sa maîtresse; tu es à moi, je te garde ; mais d'être un peu coquette, de lui donner quelque espoir, c'est si facile... et Ton reste libre de ne pas réaliser les espé* rances données.
Il disait toutes ces turpitudes en les entremêlant des hoquets de l'ivresse. Il était aussi hideux à voir qu'à entendre...
Elle ferma les yeux, son âme et son corps tressaillaient de dégoût; mais lui, il avait l'ivresse tendre; il' était mari, comme tel il avait le droit de souiller l'âme par ses paroles et de souiller le corps par son amour impur : il usa de ses droits.
Pauvre Blanche I ce qu'elle eut à souffrir est impossible à décrire.
A onze heures du matin elle se leva, elle était pâle comme une morte; ses yeux étaient rougis par les larmes qu'elle avait versées; elle était triste et morne. De suite après le déjeuner elle rentra dans sa chambre pour écrire à son père. Assise devant son bureau, sa plume à la main, elle se demandait ce qu'elle allait lui dire, comment elle allait s'y prendre pour lui faire comprendre ce qu'elle avait à reprocher à son mari, et ce qu'elle souffrait.
Victor entra dans sa chambre et s'assit à côlé d'elle.
230 SUICIDE on infahikI
— Tu vas écrire? lui dit-il.
— Oui, je vais écrire à. mon père, Ini réponditelle froidement.
— Très bien, écris, je reste là. Laisse la troisième page blanche ; je veux dire quelques mots à ce cher beau-père.
Il allait donc pouvoir lire ce qu'elle écrivait... On moment elle resta interdite, sans savoir quel parti prendre; puis enfin, s'armant de tout son courage, elle lui tendit une feuille (]e papier.
— Voilà, dit-elle, écrivez-lui là-dessus ; moi, j'ai beaucoup de choses à lui dire, et, du reste, ces choses sont intimes... Vous savez, entre fille et père, il y a de ces choses qu'on se dit et qui ne sont pas pour être lues par des étrangers,
Victor se mordit les lèvres ; ses grands yeux biens eurent un éclair incisif et froid comme la lame acérée du poignard.
— Ma chère, lui dit-il d'une voix sèche et brève, celui que vous appelez un étranger est votre époux, votre maître ; il a non seulement le droit de lire tout ce que vous écrivez et tout ce qu'on vous écrit, mais il a encore le droit de connaître vos pensées les plus secrètes. Une honnête femme doit penser tout haut avec son mari. Qu'avez-vous à dire à votre père?
— Eh quoi I je n'ai pas le droit de lui écrire sans que vous lisiez mes lettres?
— Non, ma chère, ni le droit de recevoir aucune lettre sans que je la lisç, et ceci est mon droit strict de mari. Je vois que ce cher colonel a oublié de vous apprendre que la femme doit obéissance et soumission à son époux, et qu'elle doit rester sous tutelle. Vous êtes et vous serez toujours une mineure,
SUICIDE on infamie! 231
mai chère, et je suis devenu votre tuteur en vous épousant, comme votre père l'était lorsque vous étiez jeune fille; mais comme on ne peut avoir deux maîtres, à présent votre père m'a passé légalement ses droits, il n'en a plus sur vous.
Blanche n'avait aucune idée de la position que le Code français fait à la femme. Son mari lui parut très instruit sur ce chapitre. Ainsi donc, me voilà, pensa-t-elle, à la merci de cet homme que j'ai vu ivre, à qui j'ai entendu tenir des propos révoltants !
Elle était foudroyée.
Lui la regardait, un sourire narquois se jouait sur ses lèvres. Ses yeux hattus par cette nuit d'orgie brillaient pourtant d'une expression railleuse. Il éprouvait, lui, l'être abject, une jouissance extrême à se dire : C'est vrai, bien vrai, le Code me donne tous droits sur cette pure et honnête femme; elle sera mon esclave, mon jouet ou ma maîtresse, selon mon caprice ou mon bon plaisir. Elle me doit bien réellement obéissance et soumission.
Après être restée quelques minutes silencieuse et absorbée dans ses tristes réflexions, Blanche lui dit sèchement :
— C'est bien, je vous obéirai. Attendez, et vous pourrez lire les lignes que je vais écrire à mon père.
Et d'une main fiévreuse elle écrivit.
Après avoir parlé de son chagrin de se sentir si loin de lui, elle lui disait simplement qu'elle espérait avoir bientôt sa Visite, et qu'en venant bien vite à Paris, il lui prouverait une fois de plus l'affection dévouée qu'il lui avait toujours témoignée.
Elle tendit sa lettre à son mari.
'Il la lut.
232 SUICIDE ou INFAMIE !
— Ma chère, lui dit-il d'une voix brève et saccadée, cette lettre est celle d'une ingrate. Eh quoi! ma mère vous a comblée, elle vous a fait meubler cette chambre, une vraie chambre de petite-mattresse ; elle vous a offert pour plus de cinq mille francs de toilettes sans compter le trousseau qu'elle vous a envoyé ; elle vous a reçue en reine; la soirée d'hier était donnée en votre honneur, et vous ne dites pas un mot à votre père de la façon dont vous êtes gâtée et choyée, par nous; vous ne lui dites pas même que vous êtes heureuse I... N'auriez-vous pas de cœur?...
Blanche ne sut que répondre : tout cela était vrai, mais ce qui la froissait, ce qui l'épouvantait était d'une nature telle, que dans son esprit elle ne pouvait même le définir, et encore moins pouvait-elle l'expliquer.
Une veuve expérimentée aurait dit à Victor :
— Vous avez trompé mon père , vous m*avez trompée, vous vous êtes posé en homme d'honneur; vous êtes un misérable I Votre mère, que mon père a crue une honnête femme, n'est qu'une déchue arrivée au dernier degré de l'infamie !
Mais elle ignorait les turpitudes de la vie, cette pauvre enfant. Seul, son instinct l'avertissait que tout ce qui se passait autour d'elle était mai, et que son mari ne la traitait pas comme une épouse doit être traitée. En quoi? elle n'aurait pu le dire.
Ne sachant que reprocher à son mari, elle prit la lettre et y parla à son père du luxe de la chambre qu'on lui avait préparée et des belles toilettes que sa belle-mère lui avait offertes... puis elle dit encore :
SUICIDE OU infamie! 233
« Venez bien vite, de grâce ! admirer ces cadeaux I Votre Blanche attend votre visite avec une impatience que vous ne sauriez comprendre, mais venez! »
Voir arriver le colonel, qui comprendrait, lui, bien vite ce que Blanche ne pouvait comprendre, ne faisait point l'affaire de Montféré ; il déchira la lettre en disant :
— Je ne renverrai pas à votre père; il croirait que V0U6 êtes malheureuse en voyant avec quelle instance vous l'appelez.... Si vous voulez que votre père ait de vos nouvelles, écrivez-lui de façon à lui prouver la vérité, qui est que vous êtes fort heureuse.
Blanche se révolta; elle parvint à vaincre sa nature timide^
— J'entends avoir le droit d'écrire à mon père ce que je veux, et il me semble que ces droits d'époux dont vous parlez, vous les avez méconnus hier soir en permettant à M. Jafferson de me parier de son amour d'une façon insultante pour ma dignité et pour la vôtre, lui dit- elle.
Victor de Montféré de^int vert, indice chez lui d'une violente colère...
Eh quoil il avait cru façonner au vice et à sa guise cette petite provinciale, il avait cru la séduire et se l'attacher par de belles toilettes, par des bijoux et par le vertige de la vie galante, et il allait avoir à compter avec elle!... Peut-être allait-elle faire échouer tous ses beaux châteaux en Espagne.
— Blanche, lui dit-il les dents serrées et la voix aigre, avec moi vous pourrez, si vous êtes docile, être la plus heureuse des femmes. Je vous donnerai une voiture, des chevaux; toutes les femmes de
234 SUICIDE ou INFAHIB I
Paris envieront vos toilettes. Mais si vous vous avisez de me contrecarrer, si vous vous permettez de me faire la leçon une fois encore, alors, je vous en avertis, vous trouverez en moi un maître dur et sévère. Gomme votre époux, j*ai sur vous des droits illimités; vous êtes à ma merci, souvenez- vous-en ! A ce moment la domestique, la bonne à tout faire de la Montféré, une robuste gaillarde qui savait qui elle servait, mais qui aimait à servir les femmes comme Tex-belle Sopbie, car on y a de petits bénéfices, la bonne à tout faire entra dans la chambre une dépêche à la main.
— Pour monsieur, dit-elle en la tendant à Victor.
Il l'ouvrit, la lut, la relut. Blanche, machinalement, le regardait. Elle s'aperçut que sa figure passait de l'étonnement à une joie triomphante. C'était sans doute une bonne nouvelle, pensait-elle.
Il se leva, l'embrassa sur le front...
— Allons, allons, ma mignonne, oubliez cette petite discussion : c'est un nuage qu'un rien dissipe. Je t'aime et je te promets d'oublier mes droits de maître et de me faire ton esclave... Je te laisse, je vais chez ma mère.
Il sortit vivement de la chambre, et Blanche resta seule ; elle en profita pour griff'onner à la hâte quelques lignes à son père, dans lesquelles elle le suppliait de venir au plus vile à Paris, lui laissant entendre qu'elle était bien malheureuse.
Elle se proposait de jeter elle-même sa lettre à la poste et d'en faire une seconde qu'elle donnerait à lire à son mari.
Elle venait à peine de la cacheter, lorsque sa belle-
sniciBE ou mTAHiE! 235
mère entra dang sa chatDbre< Elle n'eut que lé temps de cacher sa lettre sous son buvard.
M"* de Montféré avait pris un air grave et consterné, une larme de commande mouillait même ses paupières.
— Ma fille, ma chère fille ! s*écria-t-elle en serrant Blanche dans ses bras, soyez forte, soyez courageuse... songez qu'il vous reste une mère dévouée!...
— Que je sois forte! il me reste une mère... Que voulez- vous dire, madame?
— Ma pauvre enfant, celte dépèche était du curé d'Apt. Elle annonce un grand malheur... votre père a été foudroyé par une attaque d'apoplexie.
— Mon père!... mort... il est mort!
Elle murmura ces mots et elle tomba évanouie sur le parquet.
Un médecin fut appelé, on lui prodigua des soins empressés. Elle reprit connaissance, mais une fièvre ardente se déclara. On la mit au lit.
Le lendemain, le docteur annonça qu'elle avait les premiers symptômes de la fièvre typhoïde.
Pendant vingt jours elle fut au plus mal. Dieu ne lui fît pas la grâce de la reprendre ; sa jeunesse eut raison de la maladie. Du reste, Victor Taimait à sa façon, mais il Taimait comme jamais il n'avait aimé aucune de ses maîtresses. Il la soigna avec tendresse. La Montféré, .à qui cette belle bru plaisait par sa beauté hors ligne, se montra aussi très empressée à lui prodiguer des soins assidus.
La mort du colonel avait été pour Victor un événement heureux : il n'aurait plus rien à redouter de soa beau-père ; sa femme allait se trouver bien réel-
236 SUICIDE ou INFAHIB I
lement à sa merci, n'ayant plus un seul parent. Il pourrait sans crainte faire servir sa beauté à attirer des dupes chez lui, et le misérable était enchanté de la mort de son beau-père. Seulement, amoureux et désirant amener Blanche à ses fins par la douceur, il regrettait les paroles qu'il avait dites. Aussi, dès qu'elle fut en convalescence, il se montra pour elle d'une tendresse infinie, il pleura avec elle celui dont la mort le réjouissait; il joua la comédie de la douleur, il la joua admirablement; il était un comédien parfait. Blanche fut émue; elle lui sut gré des larmes qu'il versait avec elle. Je l'ai peut-être mal jugé, se dit-elle ; il est bon , il pleure ma douleur et il m'aime l
Tous ceux qui sortent d'une longue fièvre ne se souviennent que vaguement des événements qui ont précédé leur maladie. La jeune femme ne conservait qu'un souvenir confus de ce souper, de la scène de la nuit et de celle qu'avait amenée la lettre... Une seule chose lui apparaissait nette, vraie et terrible, celle-ci : son père, son cher père était mort, elle ne le reverrait plus, et elle n'avait plus de famille î Son mari, sa belle-mère lui restaient seuls. Comme l'un et l'autre lui témoignaient une affection empressée, elle se sentait disposée à les aimer aussi, d'autant plus que sa belle-mère lui parlait en termes émus du colonel; elle mettait une si grande délicatesse en essayant de la consoler !...
L'ex-belle Sophie, qui ne croyait plus guère qu'au diable, parlait à sa bru de ce ciel où un jour elle retrouverait son père, de ce ciel du haut duquel le colonel veillerait sur sa chère enfant.
Blanche, en l'entendant parler ainsi, se repro-
SUICIDE OU infamie! 237
chaît d'avoir mal jugé sa belle-mère, et elle se mettait à Taimer de tout son cœur.
Son mari lui paraissait tout autre... Le passé devenait un vague rêve pour elle, et cet époux tendre, empressé à son chevet, lui semblait bon et digne de toute sa tendresse.
Lorsqu'elle fut en pleine convalescence, son mari lui annonça qu'il partait pour Apt , la laissant aux bons soins de sa mère. Il voulait, disaitril, aller, en bon fils, faire faire un tombeau au colonel... et, lorsqu'elle le pourrait sans risques pour sa santé, il la conduirait prier sur cette chère tombe.
Elle lui sut gré de cette pensée pieuse, et ce fut avec une effusion de vraie tendresse qu'elle l'embrassa au moment du départ.
En réalité, il allait vendre la maisonnette du colonel, ainsi que le mobilier, et réaliser le peu que pouvait laisser le défunt.
Blanche étant fille unique, elle était seule héritière, et lui son époux, marié sous le régime de la communauté, il avait tous les droits pour vendre et s'approprier l'argent. Pourtant, il donna des ordres pour que le défunt eût une tombe à peu près convenable , et il continua à jouer, dans celte bonne petite ville, le rôle de l'homme religieux ayant de bons principes.
Pendant son absence, la Montféré tenait compagnie à Blanche. Elle lui témoignait toujours une grande affection; elle faisait de son mieux pour la distraire de sa douleur. Seulement, dès que la malade fut en état de venir au salon, sa belle-mère commença à recevoir quelques intimes, ce qui fut
238 SUICIDE ou infamie!
un supplice pour elle qui aurait voulu rester dans la solitude.
Le chevalier Doumenari vint presque tous les jours. Cet homme profondément démoralisé était Tamant de Tex belle Sophie, et son amour pour elle lui donnait le pain quotidien; de protégée, elle était devenue protectrice: c'est un échelon de plus qu'elle avait dégringolé...
D'abord les convenances furent gardées, mais peu à peu ce triste personnage se gêna moins ; il se mit à Taise, laissant deviner à Blanche sa liaison avec la Montféré,
Celle-ci avait perdu tout sens moral depuis si longtemps, qu'elle se disait que ses petites affaires de cœur ne regardaient pas sa belle-fille, et qu'étant veuve, elle était bien libre, du reste, de prendre un ami.
Doumenari avait trente-cinq ans à peine, la Montféré en avait près de cinquante* Cette liaison, que Blanche forcément dut comprendre, tellement elle était visible, lui parut d'abord criminelle, et enfin lui parut ce qu'elle était en effets odieuse et immorale.
Ce triste spectacle lui remit en mémoire les choses qui l'avaient choquée dès les premiers jours de son arrivée à Paris. Elle se demanda si elle aurait ce malheur suprême de se trouver liée à un homme peu honorable, ayant à présent la preuve que sa belle-mère ne se conduisait pas en femme de bien...
Tout en se demandant cela, elle se posait cette question: Que ferai-je si cela est? Elle ne pouvait s'y faire aucune réponse, et elle pleurait amèrement
StJIGlDB OU INFAMIE 1 239
la mort de son père, le seul homme qui aurait pu la protéger.
Un jour Jafferson se fit annoncer...
— Ohl ne le reçois pas, dit-elle à sa belle-mère, qui se trouvait avec elle dans le salon.
Sans rien lui répondre, celle-ci donna Tordre d'introduire le visiteur.
Alors Blanche quitfa le salon et courut s'enfermer dans sa chambre. Bientôt sa belle-mère vint Ty joindre.
— Venea;, ma chère enfant, M. Jafferson désire vous voir.
Blanche lui raconta la façon plus que légère dont cet homme lui avait parlé, et son désir de ne plus se retrouver avec lui*
Sa belle-nlère haussa les épaules.
— Vous êtes toujours une petite pensionnaire, ma chère enfant; il faut prendre Tusage du monde. Les hommes, voyez-vous, font leur métier de séducteurs en faisant la cour aux femmes qui leur plaisent. Celles-ci n'ont pas à se fâcher : eux demandent , libre à elles de refuser, voilà tout. Vous comprenez, ajouta-t-elle, que je serais la première à trouver mauvais que vous trompiez mon fils. Il vous aime, vous devez lui rester fidèle ; mais il aime le monde, moi j'aime aussi à recevoir. Vous devez , pour nous plaire, et par affection pour nous, faire bon visage à nos amis. Soyez donc gracieuse, avenante avec eux, et surtout n'ayez pas labégueulerie ridicule de vous épouvanter de quelques propos galants. Jafferson ne vous enlèvera pas de force. Mon fils tient à culti* ver sa connaissance. Je vous prie donc de venir au salon et de bien recevoir ce monsieur.
240 SUICIDE ou INFAMIE l
Ce discours, débité d'un air sec , fit comprendre à la jeune femme qu'elle aurait mille ennuis à subir si elle résistait. Elle obéit, mais elle se montra froide et réservée avec FAméricain. Lui-même, respectant peut-être son deuil et sa douleur, resta sérieux et convenable. Il lui parla de sa maladie, des inquiétudes qu'elle avait données à tous les amis de Victor et à lui en particulier.
Après une visite d'une demi-heure, il prit congé,' et elle dut convenir qu'il n'avait pas dit un mot déplacé.
Le lendemain, il revint. Cette fois, elle le reçut sans se faire prier. Sa belle-mère était avec elle. Mais,' quelques minutes après l'arrivée de ce monsieur, le triste chevalier Doumenari vint aussi; il avait toujours une commission à faire, un mot en particulier à dire à la Montféré. Ils passèrent donc tous les deux dans un autre salon, et dès qu'il fut en tète-à-tête, JafFerson, rapprochant son siège de celui de Blanche, lui dit :
— Vous savez que ce que je vous ai dit est sérieux... Je vous adore. J'ai trente millions ; je vous en donne quinze si vous voulez venir en Amérique et rester avec moi.
Blanche, ne voulant pas s'exposer à être appelée une fois encore, par sa belle-mère, une pensionnaire bégueule, voulut essayer de conserver son sangfroid, et, refoulant les larmes de colère que cette proposition brutale lui faisait monter aux yeux :
— Votre offre est une insuite pour moi , monsieur, lui dit-elle avec un calme apparent. Pourquoi me croyez-vous capable de me conduire mal? La femme honnête quitte-t-elle ainsi son mari pour
suivre un étranger ? Vend-elle son honneur môme si on lui offre le prix fabuleux de quinze millions ? Fait-elle cela, dites-moi I
— D'abord, répondit T Américain avec un calme réel^ une femme honnête n'épouse pas le fils de la Montféré. Vous me prenez pour un étranger naïf; détrompez-vous. Je fréquente la mauvaise société depuis que je suis à Paris, et, je Tavoue, ne suis-je pas venu pour m' amuser? Mais je connais bien cette mauvaise société, et si elle peut m'exploiter, elle ne me prendra pas pour dupe. Parlons donc cartes sur table; dites-moi que je ne vous plais pas, que vous préférez Victor, mais ne me faites pas poser.
Blanche, sous ces insultes grossières, se raidit. Elle voulait savoir, connaître à^ fond le bourbier dans lequel elle était tombée.
— Pourquoi appelez-vous ma belle-mère la Montféré, monsieur?
— Parce qu'elle est nommée ainsi dans tout le monde galant qu'elle hante et qu'elle reçoit.
— Alors vous la méprisez ? *
— Moi!... pas du tout. Elle est de ces femmes comme il en faut ; elle est veuve et bien libre de faire ce qui lui plaît.
— Pourtant vous m'avez dit qu'une honnête femme n'aurait pas épousé le fils de la'Montféré!
— Pour ceci, je le répète, si vous n'aviez' pas eu quelque faiblesse, si vous n'aviez pas commis quelque petite faute avant le mariage, vous n'auriez certes pas épousé Victor de Montféré, et vous ne vous trouveriez pas dans ce monde interlope et la femme d'un joueur... heureux.
242 SUICIDE ou infaiiieI
' Blanche se leva, elle était pâle à croire qu'elle allait mourir...
— Merci des renseignements que vous venez de me donner, monsieur, mieux vaut connaître l'étendue de son malheur... mais plaignez-moi au lieu de m'insulter. Sur Tàme de mon cher et regretté père, je vous jure que j'ignorais ce que vous venez de m*apprendre, et je vous jure que je suis aussi honnè\fi femme que mon cher père était honnête homme.
Elle allait s'éloigner... Jafferson la retint par la main.
— Pardonnez-moi, oh I pardonnez-moi ! lui dit-il, je me suis conduit comme un misérable. Mais aussi, en vous voyant dans un pareil milieu, en vous voyant la femme de ce Victor, comment pouvais-je ne pas croire...
— Vous deviez tout croire, en effet, et je vous pardonne, monsieur, lui dit-elle.
— Je vous ai brisé le cœur, je vous ai appris ce qu'il était préférable que vous ignoriez. Si vous sa* viez combien je m'en veux, madame !
^ Vous avez tort ; vous m'avfez rendu service. J'avais des soupçons vagues, je ne comprenais pas. L'entière certitude d'un malheur est parfois préférable à iHie demi certitude.
— Mais comment a-t-on pu vous laisser épouser cet homme?
Blanche raconta comment son mariage s'était fait; elle expliqua que la famille Montféré ayant laisse de bons souvenirs, la tante de Victor ayant été une digne et sainte personne, le colonel avait cru,
SUICIDE OU infahib! 243
comme toute la ville, au bien que celte vieille fille disait de sa belle-sœur de Paris.
— Oh ! pauvre, pauvre enfant 1 murmura Jaffer* son tout comme l'avait murmuré déjà le marquis de Min fort. Puis il ajouta : Écoutez-moi bien, madame, fiurtoulcroyez en ma loyauté : à présent vous aurez en moi un ami respectueux comme un père Test pour sa fille, et en plus un ami dévoué. Je continlierai à venir souvent ici. Si un jour vous veniez à courir un trop grand danger, je vous sauverais de ces infâmes.
— Quel danger plus grand que le malheur de porter un nom déshonoré et déshonorant? Quel malheur autre que celui de vivre dans un milieu peu digne d^estime puis-je donc courir?
— Je ne sais encore, pourtant je pressens que vous aurez peut-être besoin de moi. Comptez toujours sur mon respect et sur mon dévouement, et daignez me pardonner de n*avoir pas compris de suite, en vous voyant, que vous étiez un ange jeté par un hasard fatal dans la fange de certains basfonds de Paris.
D'autres visites arrivèrent : c'étaient des petites dames amies de la Môntféré.
Blanche, fatiguée de leur conversation et de leur présence, fit appeler sa belle-mère pour qu'elle leur tint compagnie ; puis, prétextant un peu de fièvre, elle rentra dans sa chambre. Mais avant de quitter le salon, elle tendit la main à Jafferson, qui serra sa mignonne main comme un camarade serre la main de son camarade. Elle sentit qu'elle avait en lui un ami, et que cet homme était franc et loyal. ^
Elle s'enferma dans sa chambre à double tour de
244 SUICIDE on infamie!
clef; elle avait besoin d'être seule pour réfléchir à l'horreur de sa situation. A présent elle comprenait tout, sauf une seule chose : ce mot éb joueur heureux ne lui avait point appris que son mari fût un tricheur au jeu^ autrement dit un voleur ; elle ne s'était pas arrêtée à cette expression. Il était joueur enragé, ce qui est un vice et un danger, voilà tout ce qu'elle croyait... Ceci lui paraissait déjà assez triste, car tout comme il avait gagné quarante mille francs il pouvait les perdre, puis perdre tout ce qu'il avait, et, pauvre, que fèrait-il?... des infamies peut^ être, pensait-elle.
Qu'allait-elle devenir, liée à ces deux misérables ? Pour tous elle serait, elle aussi, une créature vile. Comment expliquer à tous par quel concours de circonstances elle avait pu épouser cet homme ?
La mémoire même de son père, si digne, si honorable pourtant, était souillée par ce mariage. Gomme le marquis de Minfort le lui avait dit, chacun se demanderait pourquoi ce brave colonel avait permis une pareille union.
Elle allait donc passer toute sa vie, — et elle n'avait que dix-huit ans, enveloppée dans la honte des autres, n'être que la femme d'un homme méprisé, la belle-fille d'une femme tarée!
Et enfin I il lui faudrait passer toute sa vie dans ce milieu malsain, méprisé et méprisable!
Autre chose qui la faisait frémir de répulsion, il lui faudrait être à cet homme !
La grandeur de son malheur lui donnait le vertige ; par moments, elle se demandait si elle n'allait pas devenir folle, tant ses idées se heurtaient violemment dans sa tête.
SUICIDE OU infamib! 249
Que faire? Elle était seule. Si Dieu ne lui avait pas repris son père au moment où elle aurait eu tant besoin de lui, elle se serait sauvée de cette maison fatale; elle aurait été se jeter dans ses brçis et lui dire : Sauvez-moi I Mais elle restait or*pbeline, sans un frère ou un seul parent...
Un désespoir morne s'emparait d'elle, avec une force telle que, chrétienne et pieuse, elle songeait au suicide.
Soudain une idée lui vint qui la réconforta, ce fut celle d'aller se confesser, de raconter tout à un prô- . tre qui lui conseillerait ce qu'elle avait à faire. Il était trop tard pour y songer ce jour-là; mais elle se promit bien, dès le lendemain, d'aller entendre la messe et se confesser après.
En effet, le lendemain, sa belle-mère la trouva prête à sortir.
— Eh ^uoi! vous sortez, et toute seule I
— Je me sens assez forte ; le docteur m'a permis cette sortie, répondit-elle.
— Et puis-je, sans indiscrétion, vous demander le but de votre promenade? fit; jL'e^-belle Sophie, avec quelque aigreur de voir qu'elle ne lui demandait pas de l'accompagner.
— Je vais, répondit simplement Blanche, entendre la messe et prier pour le repos de l'àme de mon père.
— Bien, bien, mon enfant; Saint-Augustin est tout près d'ici, allez-y, puisque cela vous fait plaisir. J'irai vous prendre dans une heure; vous êtes faible encore, je vous donnerai le bras pour revenir.
— Gomme vous voudrez... mais je me sens assez
S46 BUIGIBE OU OfFAMIEl
forte pour revenir toute seule, lui dit-elle, tout en prenant congé d'elle.
Arrivée à Téglise, et après avoir prié quelques minutes, elle chercha des yeux un confessionnal. Elle en vit un entouré de pénitentes. Elle alla s'agenouiller près de ces femmes, et, lorsque son tour arriva, elle entra dans le confessionnal, se mit à genoux, fit le signe de la croix; puis, ne sachant comment dire au prêtre pourquoi elle avait besoin de ses lumières, elle resta une minute silencieuse.
— Allons, mon enfant, lui dit alors le prêtre d'une voix basse et mélodieuse, dites-moi vos fautes, ne tremblez pas; Dieu seul vous écoute. Moi je ne suis que son humble représentant, et notre Sauveur est miséricordieux pour les pécheurs repentants.
Elle se taisait toujours.
— Voyons, mon enfant, auriez-vous péché contre la sainte chasteté?
— Mon père, je n'ai pas péché, murmura-t-elle, mais je viens à vous parce que je suis malheureuse; j'ai besoin de conseils. Ayez pitié de moi, au nom du Sauveur des hommes qui a dit : « Laissez venir à moi ceux qui souffrent.» Écoutez-moi.
— Parlez, mon enfant, lui dit avec bonté le jeune abbé.
Elle lui raconta tout^ lui dit même, en balbutiant el le front empourpré, combien cet homme, son mari, lui semblait ne pas la traiter en femme honnête et chrétienne.
Le prêtre écouta silencieux et' recueilli. Lorsqu'elle eut tout dit, il prit ainsi la parole :
— Mon enfant, il faut se soumettre aux épreuves que le ciel nous envoie ; Dieu ne fait souffrir que
ceux qu'a aime. Supportez avec patience et résignation votre triste position ; elle est dure, j*en conviens, mais vous n'en serez que mieux récompensée si vous la supportez avec une résignation chrétienne. Soyez une épouse tendre et soumise, c'est votre devoir d'épouse chrétienne. Tâchez, par vos paroles et vos bons exemples, de rappeler à l'honneur votre époux et votre belle-mère. Dieu vous a peut-être choisie pour accomplir ces deux conversions... Ses décrets sont impénétrables. Usez de finesse pour amener votre mari et votre belle-mère à faire leurs devoirs religieux. S'ils me choisissent pour confesseur, je ferai de mon mieux pour les ramener dans la voie du salut. Si vous ne réussissez pas, eh bien! priez Dieu qu'il les éclaire, et vous, conduisez-vous toujours honnêtement. Si vous avez des enfants, élevez-les chrétiennement.
— Des enfants I grand Dieu, je ne songeais pas à ce suprême malheur. Je puis avoir des enfants, donner le jour à des êtres qui seront voués à porter un nom déshonoré I
Blanche dit ces paroles en sanglotant. L'abbé avait hâte de se débarrasser de cette pénitente. On entendait ses sanglots ; déjà il voyait les dévotes regarder curieusement du côté de son confessionnal en chuchotant. Il craignait que cela fit un petit scandale. Le prêtre jeune a tout à craindre : il est entouré de gens malveillante et prompts à croire le mal. Aussi, il murmura vivement quelques mots de consolation banale; puis il dit ces mots donnant congé à la pénitente :
— Allez, ma fille, et que Dieu vous ait en sa sainte garde I
248 SUICIDE ou INFAMIE !
Voilà tout ce que la religion pouvait pour elle 1 Elle quitta le confessionnal plus désespérée encore. Cette idée de maternité, qui console généralement la femme, Tépouvantait, et avec raison : donner des petits-enfants à une femme comme la Montféré, donner des enfants à un homme dégradé, n'est-ce pas une chose horrible pour une femme honnête? Ne doit-elle pas frémir à la pensée de donner le jour à des enfants qui seront fatalement voués à la honte?
Sa belle-mère entrait comme elle sortait du confessionnal. Elle la vit, et, s'approchant d'elle, elle lui dit avec humeur :
— C'était donc pour vous confesser que vous avez voulu venir? Seriez-vous si dévote que ça ? Je vous avertis que Victor n'aime pas les gens qui se confessent.
— Pourtant, madame, il s'est confessé et il a communié la veille de notre mariage,
— Lui I Oh I la bonne farce !
Elle parlait haut ; toutes les personnes qui se trouvaient dans l'église la regardaient d'un air scandalisé.
Blanche se leva et sortit vivement avec elle.
La Montféré, une fois dehors , regarda sa bellefille et lui dit :
—Mais, quelle figure!... les yeux tout rouges... Vous avez donc pleuré?... à cause sans doute des bêtises que vous aura dites ce prêtre
— Non, madame; mais il me semble que j'ai bien le droit de pleurer mon père !
^ Certainement, mais pour cela vous n'avez pas besoin d'aller pleurer dans cette boîte et en tète-à-
SUICIDE OU infamie! 249
tête avec un jeune abbé. Du reste, ma chère, vous auriez dû attendre le retour de mon fils pour savoir si cela lui plaisait que vous alliez à confesse.
— Mais il me semble, madame, que ceci ne regarde pas mon mari, répondit sèchement la jeune femme.
— C'est une erreur ; ces choses-là regardent surtout le mari. Il peut, selon les opinions qu'il a, permettre ou défendre à sa femme d'aller se confesser.
— Mais, s'écria Blanche, il m'a déjà dît, lui, que je n'avais pas même le droit d'écrire à mon père si ma lettre ne recevait pas son approbation. Vous, vous m'assurez que je n'ai pas le droit de me confesser sans sa permission. Yoilà pour les droits de mon mari. A présent, aurîez-vous la bonté de me dîr quels sont mes droits à moi?
— Eh bien! il paraît qu'on élève drôlement les filles, en province! Des droits! Gomment, vous réclamez des droits ! Partageriez-vous déjà les idées subversives et immorales de ces prêcheuses d'émancipation?
— Je ne connais pas ces prêcheuses, madame, et j'ignore ce qu'elles prêchent !
— Alors, pourquoi parlez-vous de vos droits ?
— Simplement parce qu'il me parait naturel que si le mari a des droits la femme en ait aussi.
— La femme, ma chère, n'a que le droit d'obéir en tout et pour tout à son mari.
— Même pour les choses de l'âme? car la religion vient de l'âme et se rapporte à l'âme.
— Pour tout, vous dis-je.
— Et ma conscience, que dois-je en faire?.
S50 SUICIDE ou mPAlIIB
— Votre conscience doit vous dire qu*obéir à son mari est le seul devoir de i'honnèle femme.
Tout en discutant aiasi, les deux femmes rentrèrent chez elles. Une dépèche les attendait ; Victor leur annonçait qu*il avait terminé ses affaires, et qu'il arriverait le soir même.
Blanche apprit cette nouvelle avec un serrement de cœur. Depuis sa conversation avec Jaflerson, elle méprisait son mari, et depuis celle qu'elle avait eue avec son confesseur, elle le redoutait. Aussi lui fitelle un accueil un peu froid, et comme il le lui reprochait :
— Gomment veux-tu, lui dit sa mère, qu'une femme qui s^est confessée ce matin soit tendre pour son époux?
Et elle ajouta quelques plaisanteries aussi grivoises que déplacées. Son mari fit chorus avec elle. Blanche était au supplice, et elle prenait ces deux êtres en horreur!
. Son mari lui rapportait les petits bihelots qu'il avait trouvés dans la maison du colonel. En revoyant ces compagnons de sa jeunesse virginale, elle pleura à chaudes larmes. Son émotion redoubla lorsque son mari fit déballer le portrait du colonel; il était peint en pied avec son uniforme et ses décorations. Blanche faillit s'évanouir en revoyant cette image si chère; il fallut lui faire respirer des sels.
Ce portrait fut encore cause d'une nouvelle douleur pour elle. La Montféré voulut le mettre dans le salon; elle tenait à montrer à ses invités ce portrait d'un honnête et brave gentilhomme, et leur dire : C'est le beau-père de mon fils.
Elle- pensait peut-être que l'honneur de l'on effa-
SUICIDE ou INFAMIE I 251
cerait le déshonneur de Tautre. Comme si ça se pouvait!
Mais Blanche, aveo sa conscience droite et juste, comprit que placer le portrait de son digne père dans un salon comme celui de sa helle-mère serait faire injure à la mémoire du défunt et porter atteinte à sa mémoire. Elle insista pour que ce portrait fût mis dans sa chambre à la place d'une des nudités qui s'y trouvaient.
Sa belle-mère et son mari insistèrent pour le mettre au salon; tous les deux tenaient à orner le salon de ce portrait. Il en résulta une scène de fa-* mille. Blanche dut céder; elle n'était point assez courageuse pour lutter contre eux deux, et elle eut le désespoir de voir accrocher son père à côté d'un portrait représentant la Montféré habillée, ou plutôt déshabillée en Diane chasseresse. Il lui sembla que, de l'autre monde, le pauvre colonel voyait cela et qu'il en ressentait une honte profonde.
Au dîner, Victor parla de son désir de réunir quelques amis. Blanche ne protesta pas, mais elle se promit de rester enfermée dans sa chambre les jours de réception.
Victor revenait plus amoureux que jamais; il ré^ pétait à chaque minute que la maladie avait em^» belli encore sa petite femme chérie.
Blanche ne ressentait plus pour lui qu'un sentiment d'horreur; mais elle était sa femme!
Saura-t-on jamais ce qu'une femme chaste et honnête souffre en son âme lorsqu'elle est liée à un misérable!
Le lendemain, Victor fut entraîné par le chevalier Doumenari, dans une soirée donnée par une femme
252 SUICIDE OD INFAMIE i
du quart de monde. Il y joua, y ga^^na, selon sa coutume, et il rentra à trois heures du matin complètement ivre.
Blanche eut, cette fois encore, le spectacle dégoûtant de l'ivresse, et elle dut partager la chambre de cet homme, et subir même ses effusions de tendresse mêlées aux hoquets de Tivrogne...
L'épouse ne doit*elle pas obéissance, sounussion et amour à son époux, et cela de par le Gode I
Elle en arrivait à une telle intensité de désespoir, qu'elle en était comme abêtie; elle restait des heures entières immobile, n'entendant pas ce qu'on lui disait.
Son mari, bien loin de soupçonner ce qui se passait en elle, pensa qu'elle avait besoin d'un peu de distraction. Il invita du monde et il la força, malgré son deuil récent, à paraître au salon. Là elle eut le supplice prévu : sa belle-mère montrait à tous le portrait du colonel en disant :
— C'est le portrait du regretté père de ma bru, de ce brave colonel de Tourdis.
Les comtesses de Mirliton, les marquises de Bric« à-Brac revenaient; elles prenaient avec Blanche un petit air protecteur et amical ; puis, pour la distraire, elles lui racontaient une foule de choses inconvenantes, qu'elles appelaient des histoires drôles; seul, JafTerson lui inspirait à présent une certaine sympathie. Elle causait volontiers avec lui, et il continuait à se montrer des plus respectueux pour elle.
Cet Américain était un honnête homme; il avait un cœur excellent. Depuis qu'il comprenait quecette jeune femme était malheureuse, il cherchait un moyen pour la sauver. Celui auquel il s'arrêta
SUICIDE OU infamie! 253
va nous prouver du reste sa bonté grande et dévouée. Il se dit qu'il devait se laisser gagner de fortes sommes par Viclor, y mettre toute la complaisance possible, j«»u«'r de travers m^me, pour l'aider, et que lorsqu'il l'aurait laissé lui voler trois ou quatre cent mille francs, il lui f>ar erait ainsi :
— Je sais que vous trichez, vingt fois j'aurais pu vous le prouver et, ce qi'i serait pins grave pour vous, le prouver aux assistants et même à la police; je n'en ferai rien à cause de votre femme qui est la plus honorable des femmes. Je garderai même le secret de votre infamie, mais à une condition qui est celle-ci : vous allez quitter Paris, changer de nom; si celui que portait votre mère avant son mariage est propre, prenez-le. Allez vous fixer à l'étranger et vivez honnêtement. Ne jouez plus, renoncez au vol, ne songez qu'à racheter votie passé, tâchez de devenir un homme d'honneur et rendez votre femme heureuse.
Si le drôle a besoin de plus d'argent encore pour se décitler ï m'obéir, eh bien, je lui en donnerai, se disait ce bon Jalferson, et j'aurai lait, en agissant ainsi, tout ce qui est en mon pouvoir pour adoucir le malheur de cette charmante femme que j'aime de toute mon âme.
On le voit, le rêve de cet Américain prouvait une âme grande et généreuse, et un amour assez fort pour inspirer tous les dévouements, et même l'ab*négation la plus complète
Mais il était écrit que les bonnes intentions de Jatferson ne pourraient sauver Blanche de Tourdis. Cette malheureuse enfant devait boire la honte jus^qu*à la lie et connaître toutes les douleurs, et cela
â54 SUICIDE ou infamie!
avant d'avoir eu le temps de voir refleurir dix-neuf fois les lilas d'avril.
Le triste chevalier Doumenari ne fréquentait que les femmes entretenues ; il se faisait leur homme d'affaires, leur commissionnaire, et il avait ses petites et grandes entrées chez toutes ces dames.
Or, c'est dans leurs boudoirs que l'on rencontre sûrement tous les nobles et riches -étrangers. Dumas fils étant très lu à l'étranger, ces hommes ont été charmés par le beau caractère qu'il a donné à sa Dame aux Camélias, mais par contre choqués par celui qu'il donne à M™" de Cimerose, Levendel et Sylvanie; épouvantés par celui de sa Gésarine. Us se disent qu'à Paris, les dames aux camélias ont seules un restant de bonté et d'honneur dans le cœur, et dès leur arrivée dans notre capitale, ils vont les voir. Pendant la durée de leur séjour en France, ils ne voient qu'elles et ne fréquentent que leurs salons. Doumenari, en allant chez les courtisanes de Paris, prenait donc le meilleur moyen pour connaître les Mexicains, les Brésiliens ou les Américains de passage. Il se faisait bien venir en leur rendant quelque service de plat valet, et une fois la connaissance faite, il les entraînait chez la Montféré où Victor, avec son talent hors ligne de tricheur, les dévalisait.
A présent, il comptait se servir de la merveilleuse beauté de Blanche pour les attirer plus facilement dans ce piège où ils devaient laisser leurs billets de banque.
En effet, ayant rencontré chez une mondaine un Mexicain au teint cuivré, à l'air dur et farouche, mais au portefeuille regorgeant de billets de banque^
il mit la conversation sur la beauté des Parisiennes. Le Mexicain lui assura qu'il connaissait les plus belles.
— Parions que non, s*écria Doumenari.
— Je vous parie que oui, répondit Pedro del Sarté.
Et il énuméra toutes ]es vendeuses d'amour en renom.
— Ces femmes, s'écria l'ami de la Montféré, sont laides à côté de Blanche.
— Quelle Blanche?
— La femme de Victor de Montféré.
— Une femme mariée et réellement jolie?
— Comme un ange I
— Diable I diable I je n'ai connu que des démons, il me plairait assez de connaître un ange... Mais le mari?
— Oh! c'est un joueur trop occupé de la dame de pique pour songer beaucoup à sa femme.
— Voulez- vous me mener chez cet ange ?
— Je n'ai rien à vous refuser, mais pourtant c'est à condition que si vous trouvez que je vous ai réellement présenté une femme dix fois plus belle que toutes celles que vous avez connues^ vous me payerez notre pari de mille francs*
— Mais comment donci j'ai tellement confiance en votre bon goût eq fait de femtnes que, sans avoir vu ce miracle de beauté, je me déclare battu. Voilà mille francs.
Doumenari empocha le billet.
— Je croiSi dit-il, qu'il va y avoir une soirée chez M. de Montféré; je vais aller demandéi* Une invita-*
256 SUICIDE ou infamie!
lion pour vous, mais je vous avertis qu'on joue gros jeu dans celle maison.
— Ceci me va, s'écria joyeusement Pedro del Sarté; je n'ai pas d'émotion si je ne joue pas par liasses de billets de mille, et vous savez que j'ai la poche bien garnie. ^
Doiimenari s'empressa d'aller dire à Viclor qu'il devait bien vite donner une soirée ; il lui parla de ce Mexicain richissime et joueur comme les cartes. Les Monléré, enchantés, lancèrent des invitations, préparèrent un exct'llent souper; les vins furent J.'objet surtout de leurs préoccupations. 11 faut, disaient-ils, griser du nectar de la vigne le joueur que Ton veut débarrasser de son argent.
En voyant ces préparatifs de fête. Blanche fut désespérée, mais elle jura bien de rester enfermée dans sa chambre.
Sa belle-mère en avait décidé autrement. Accompagnée d'une couturière, elle entra chez elle.
— Voici, mignonne, lui ilit-elle, une robe de grand deuil que j'ai commandée pour vous.
Ht la couturière étala sur le lit une robe en crêpe noir, sans manches et presque sans corsage.
Blanche se récria, disant qu'elle ne pouvait paraître à une soirée deux mois à peine après la mort de son père, et alors qu'elle avait le cœur plein de tristesse.
Sa belle-mère riposta avec quelque vivacité qu'une femme, tout en pleurant son père, doit se préoccuper de plaire à son époux et aussi de lui obéir. Victor dé-irait donner cette soirée ; en épouse soumise, elle devait se prêter à la voionté de son époux. Elle ajouta qu'il était étonnant qu'une femme allant à
SUICIDE OU infamie! 257
confesse ne sût pas que la femme doit une entière obéis-iance à son m^ri.
Viclor arriva là-Hessus. Lui voulut la décider par des cares es; il i*embrassa, lui dit mille douceurs qui mettaient Blanche an supplice. Aussi, pour en finir, elle baissa la tête et dit qu'elle feiait ce qu'on exigeait d'elle. *
Les Montféré triomphaient.
— En noir, disait la mère à son fils, elle va être plus jolie encore.
— Oui, répandit celui-ci, elle va faire un effet épatant; le Mexicain en perdra la tète.
Jafferson, qui hantait, lui aussi, les salons des petites dames, connaissait Pedro del Sai té. P.ir quelques mots que lui dit cet homme, il comprit le complot: il savait de quoi étaient capables les Montiéré et le Douinenari; il pressentit qu'avec ce Mexicain, nature ardente el giossière, Blanche courait un grand dan^^er. Il arriva à la soirée un des premiers et bien déci'lé à veiiltT sur la pauvre jeune femme.
Celte fois encore, Victor n'alla chercher sa femme que lorsque tous les invités furent ai rivés et que le héros de cette fête fut là.
Bhinche entra dans le salon, pâle et avec l'air que devait avoir la victime antique conduite au sacrifice. Mais sa beauté n'en paraissait que plus céles«e; le crêpe faisait ressortir le blanc rosé de sa carnation d'enfant; ses formes élégantes ressortaient en un relief lumineux. Pedro del Sarté reïta bouche béante devant elle. Le saisissement lui coupail la parole, mais ses yewn de tigre altéré se piomenaient brûlants et indiscrets, sur le doux visage et sur les nudités que cet ange avait dû laisser à découvert.
258 suiGiDB ou inpamib!
Sous ce regard de flamme, Blanche tressaillit douloureusement. Elle comprit vaguement qu*un danger la menaçait, et elle jeta un regard éploré vers Jafferson, qui répondit à ce regard par un mouvement de télé disant : Je suis là.
On causa. Les dames présentes se disputaient le riche Mexicain, mais lui ne voyait que Blanche. Remis de son émotion, il vint s'asseoir près d*elle et se mit à lui faire des compliments à hrûle-pourpoint, qui n'ont cours que chez les femmes vendant leur beauté, et enchantées par conséquent qu'on la loue et qu'on l'admire. Elle s'efforça de faire bonne contenance, répondant à peine et souffrant le martyre.
Le jeu commença, mais Pedro ne quittait pas la jeune femme. Victor, pour le forcer à passer dans l'autre salon, y entraîna sa femme.
— Viens, lui dit-il, je veux le mettre de moitié dans mon jeu, cela t'amusera.
Pour se débarrasser des phrases brûlantes de l'étranger, Blanche se leva vivement. Elle suivit son mari, qui la fit asseoir auprès de lui. Pedro alors, g'asseyant en face de Victor, lui dit :
^ Je vous sais gros joueur, nous allons mesurer nos chances.
Le jeu s'engagea. Pedro, les yeux fixés sur Blanche, d'une façon aussi inconvenante qu'intolérable pour elle, perdait. Victor n'avait même pas besoin • de tricher; aussi était-il de bonne humeur, il riait, plaisantait. Son adversaire s'écriait qu'il avait trop de bonheur, qu'ayant pour femme Vénus en personne, il devrait perdre au jeu pour donner raison au pro* verbe.
— Moi, dit Pedro, si j'avais le bonheur de possé-
der une perle de beauté pareille, je ne saurais faire autre chose que de rester prosterné à ses pieds à l'adorer.
Et tout en disant ces galanteries et cent autres du même genre, il perdait, ses billets de banque sortaient de sa poche et venaient s'entasser devant le mari, qui loin d'être choqué des propos de cet homme, ripostait par des mots qui mettaient la pudeur et la dignité de Blanche au supplice.
Jafferson jouait aussi, la Montféré trichait en petit à une t^ble voisine, Doumenari s'était mis de moitié dans le jeu de Victor, il fallait bien qu'on lui payât la commission d'avoir amené une dupe si facile à dévaliser.
Lassée des galanteries inconvenantes du Mexicain, indignée de l'attitude de son mari. Blanche se leva et passa dans l'autre salon.
Des femmes et des hommes y causaient, on regar» dait le portrait du colonel, un homme ne sachant rien des détails du mariage dit en riant :
— Ce brillant militaire est sans doute un des premiers protecteurs de la belle Sophie.
On lui toucha le coude, on lui montra Blanche qui était là et pouvait l'entendre. Alors se reprenant, il dit :
— Mais par protecteur, je n'ai rien voulu dire de désobligeant, les hommes sont tous les protecteurs naturels de ces êtres faibles qu'on nomme les femmes.
— Ce portrait, répondit une dame, est celui du colonel de Tourdis.
— Ah I vraiment I Tiens, comment ce brave de Tourdis a-t-il pu offrir son portrait à M°*' de Montféré?
260 ' SUICIDE ou INFAMIE !
Blanche se taisait.
— Le colonel était le père de la belle-fille de M"' de Montféré, répondit encore la même dame.
Le monsieur eut un air de profond étonnement, il regarda Blanche avec un sentiment de curiosité non dissimulée, elle comprit très bien qu'il se disait :
— Comment la fille de cet* honnête homme a-t-elle pu descendre jusqu'ici, et comment a-t-elle rim pudeur d'accrocher dans ce salon le portrait de ce brave et digne militaire ?
La honte mit un nna^e de pourpre sur son visage, elle quitta ce salon pour ne plus entendre parler de son père par ces gens-là, elle retourna voir jouer.
L'heure du souper arriva. Ce fut une espèce d'orgie, le Champagne coulait à flots, les propos lestes s'enlrecroisaierit. Seule Blanche se taisait, son mari avait placé à la droite de sa femme Pedro, et a sa gauche JalFerson. Pedro, perdant toute mesure, murmurait à l'oreille de la pauvre enfant «les phrases qui la faisaient rougir de honte; il lui proposait des perles, des diamants, si elle voulait l'aimer, Jaffeison lui disait tout bas : « Courage, je suis là, laissez-le dire, ne répondez pas. »
Avant la fin du souper, étant à bout de patience, révoltée par l'infamie de son mari qui n'avait pas même la pudeur de rappeler cet homme aux plus éléinentaires convenances, elle prétexta une forte miuraine et demanda Id permission de se retirer une heure dans sa chambre.
A[»rès le sonperlejeu recommença, mais n'étant plus distrait par la beauté de Blanche, Pedro del Sarté fit attention à son jeu, il gagna. Victor comprit
qu'il devait user de =es moyens or<1inaires, il prétexta le tlésir d'aller pren'lrp des nouvelles de sa femme, pour aller préparer des cartes. II entra dans la chambre. Blanche assise dans un fauteuil ne dormait pas, mais en l'apercevant elle fît semblant de dormir pour s'épargner la corvée de retourner dans cette odieuse société, elle croyait qu'il venait la chercher ; il jeta un regard sur elle, il pen^a en effet qu'elle dormait, et alors tirant des cartes de sa poche, il les arrangea, puis il en glissa un jeu dans sa manche, et il s'éloigna.
Elle avait aperçu ce manège à travers ses paupières enlr'ouvertes.
La vérité entière et terrifiante se présenta à son esprit, il trichait, c'était un escroc !
Foudroyée par cette honte sans nom. elle resta à la même place sans faire un mouvement, son corps était comme paralysé, sa pensée fiévreuse et délirante, cherchait un moyen pour se soustraire à celte infamie de se trouver la femme d'un grec... sa complice même, car à présent elle comprenait le rôle horrible qu'on lui faisait jouer... Le >ang affluait à son cœur, elle souffrait tellement moralement et physiquement qu'elle espérait par moment que Dieu allait avoir pitié d'elle et qu'elle allait mourir.
Une demi-heure se passa, soudain on ouvrit sa porte sans bruit; les yeux à trois quarts fermés, elle vit que c'était son mari, elle ne fit pas un mouvement; la croyant encoie endormie, il prit des caries dans un tiroir, les prépara. Au moment où il en glissait un jeu dans la manche de son habit, la porte de la chambre s'ouvrit sans bruit mais vivement, Pedro del Sarté apparut, il referma la porte, puis
262 smCIDB ou INFAMIE I
sauta 9ar Victor terrifié de son arrivée si imprévue, le saisissant par le poignet.
— Vous êtes un voleur, un escroc, lui dit-il. Blanche s*était levée atterrée, les dents serrées,
elle restait debout comme une statue, elle fixait ses yeux agrandis par la terreur sur ces deux hommes... Qu'allait-il se passer? allait-on arrêter son mari, le traîner en prison, elle-même n'allait-elle pas être arrêtée comme complice, allait-elle boire la honte jusqu'à la lie !
Victor de Montféré, loin de se débattre, se laissa glisser aux genoux de Pedro del Sarté.
— Ne me perdez pas, ayez pitié de moi, je vous rendrai votre argent I
— Et que m'importe l'argent î Ce que je veux, c'est de vous mettre dans l'impossibililé de continuer votre métier de voleur, c'est empêcher de nouvelles victimes d'être dévalisées par vous.
— Pitié! pitié! murmurait Victor, je vous jure de ne plus jouer.
— Sur quoi jurez-vous ? sur votre honneur?
Et Pedro riait d'un rire sec et nerveux...
— Non, je vais vous traîner devant tous vos Invités, avec ces cartes préparées dans la poche et dans votre manche, peut-être avez-vous là d'autres victimes.
Et de sa poigne de fer il soulevait l'escroc. Victor aperçut Blanche, pâle comme la pâle mort, eh bien I ce misérable n'eut qu'une pensée, sacrifier cet ange, le jeter dans la fange et se sauver.
— Pedro, dit-il, je vous en coi^ure au nom de ma femme, ne me dénoncez pas.
Tout en tenant le tricheur par le poignet, Pedro
tourna la tête, il aperçut Blanche, il la regarda un instant.
— Bien, dit-il, si elle veut payer votre grâce, vous serez sauvé pour cette fois.
— Oui, elle voudra tout ce que vous voudrez, mais ne me dénoncez pas, murmurait cet escroc qui, lâche comme une bête immonde, embrassait les genoux du Mexicain.
— Eh bieni marché conclu... sortez...
Blanche avait un tel saisissement, les oreilles lui
tintaient avec tant de force qu'elle n'entendait que vaguement ce que ces deux hommes se disaient : elle ne comprit pas le marché infâme que son mari venait de conclure; il est de ces choses qu'une créature honnête ne peut comprendre I
Mais en voyant son mari se lever, sortir vivement de sa chambre en refermant la porte, et la laissant ainsi seule avec Pedro del Sarté, elle poussa un cri d'effroi, elle s'élança pour sortir de la chambre, mais cet homme la prenant brutalement dans ses bras, lui dit :
— Dites-donc, restez là, car je viens de vous payer fort cher.
— Me payer I
— Ah ! ne faites pas l'ingénue. En arrivant je vous ai prise pour un ange, à présent, je vois que l'ange n'est qu'un démon aidant son mari à voler.
— Monsieur... monsieur, vous m'insultez...
Et Blanche se débattait pour échapper à l'étreinte de cet homme.
— Allons, allons, ma petite, pas tant de façons, malgré tout vous êtes belle, vous me plaisez.
Blanche, frêle, mignonne, tremblante comme une
264 SUICIDE ou INFAMIE !
f iiiille, allait devenir la proie de ce sauvage. Soudain Jafferson apparut, un revolver à la main.
— Si vous touchez à cet ange, je vous brûle la cervelle, Pedro, dit-il.
Celui-ci, d'instinct, se recula devant le canon de Tarme braquée sur lui ; mais ricanant, il dit :
— L'ange que vous défendez est passablement déchue, car elle aide son mari à préparer les jeux de cartes pour nous voler I
— C'est faux, je vous le jure, elle ignorait jusqu'à ce moment que son mari fût un escroc.
— Mais enfin, reprit Pedro, j'ai conclu un marché, si cette dame ne veut pas que son mari aille en police, qu'elle s'exécute, et je voi.s prie, Jafferson, de ne pas vous mêler de mes affaires.
— Un homme d'honneur a toujours le droit d'empêcher un crime. Combien vous vole-t-il ?
— Trente mille francs !
— Les voilà.
Et Jafferson, ouvrant son portefeuille, offrit trente billets de mille francs a cet homme.
— Mais pour qui me prenez-vous ? fit celui-ci en i les repoussant, me croyez-vous capable de vous vendre à mon tour celle que son mari vient de me vendre ?
— Je ne l'achète pas, je la sauve, et sur mon salut éternel, je la respecte comme je respecte ma fille, ma chère Jane, que j ai laissée en Amérique.
• - Ceci est parler, alors je la sauve de compte à demi, répondit Pedro del Sarté.
Blanche était restée silencieuse, mais dans cette suprême détresse, son esprit s'était élevé vers Dieu, qui sans doute lui avait inspiré la pensée suivante :
— Messieurs, dil-elle, si vous avez pitié de moi, aidez moi à sortir snns être vue et conduisez moi chez le marquis de Min tort, 30, rue de Yarenne ; il a été l'ami de mon père, sa fille est mon amie de pension, c'est la seule maison où je puisse me réfugier sans compromettre mon honneur.
— Venez, lui dit Jafferson.
Elle mit à la hâte un chapeau, elle s'enveloppa d'un grand manteau, puis à pas de loup tous trois sortirent par une petite porte qui conduisait de sa chambre dans l'antichambre; ils purent sortir sans être aperçus.
Les joueurs étaient autour des tables, Victor, pour ne pas laisser soupçonner ce qui se passait, jouait et affectait une grande gaieté.
Nos trois personnages descen«lirent vivement l'escalier. La voiture de Jafferson attendait; ilsymontère it, donnèrent à haute voix au cocher l'adresse de Pedro, puis, arrivés sur les boulevards, ils lui dirt^nt d'aller rue de Varenne.
Jafferson, en route, fit observer qu'ils devraient, lui et Pedro, revenir promptement chez les Montféré, afin de sauver' la réputation de Blanche, et que le monde ne pût pas dire qu'elle s'était fait enlever par l'un d'eux. Pedro fut aussi de cet avis.
Arrivés rue de Varenne, il lallut sonner plus d'une fois pour réveiller le concierge. Blanche entra seule.
— Je suis, lui dit-elle, une parente du marquis deMinl'ort. Un malheur vient d'arriver chez moi; il faut que je voie de suite mon parent.
L lissons-la un instant avec ce concierge essayer de réveiller les domestiques du marquis, et suivons ces deux hommes chez les Montféré.
266 SUICIDE ou INFAMIE !
Pendant le trajet, JaflFerson conta à Pedro del Sarté qui était Blanche et comment elle avait pu se trouver, elj^, jetfne fille chaste et pure, liée à ce débauché. Le Mexicain fut ému du malheur immérité de cette pauvre enfant; il remercia chaleureusement l'Américain de l'avoir empêché de commettre une action odieuse. Il promit de lui aider à la sauver.
— Je cherche un moyen et je ne trouve pas, dit Jafferson.
— Un moyen I mais il y en a mille ; enlevons-la, emmenons-la en Amérique !
— Qu'y fera-t-elle, seule?
— Elle s'y remariera avec un honnête homme.
— Impossible ! elle est catholique, sa religion n'admet pas le divorce ; la loi française ne l'admettant pas non plus, si elle fuit, son mari peut faire courir deux gendarmes après elle et la faire ramener de force dans sa maison.
— Mais nous la cacherons; je l'emmènerai au Mexique, et là, je défie bien les gendarmes français de venir la chercher.
— Et... soyez franc, vous offrirez à cette jeune personne de devenir votre maîtresse ?
— En tout cas, je ne la forcerai pas ; elle ne sera à moi que si elle le veut bien !
— Et si, ne sachant que devenir, affolée de désespoir, elle consent, nous ne l'aurons sauvée d'une honte que pour la jeter dans une autre I
— Vous avez peut-être raison, Jafferson, mais que faire?
— Nous verrons. A présent, elle est en sûreté ; demain, nous causerons. Nous voici arrivés ; ta-
chons d'entrer chez les Montféré sans qu'on nous voie.
Gela leur fut facile. La bonne à tout faire était couchée ; Pedro, en sortant, avait laissé la porte ouverte ; elle Tétait encore, personne n'étant entré ni sorti depuis.
Ils se faufilèrent sans bruit dans le premier salon ; bientôt après, ils entrèrent dans le salon de jeu. Victor jeta un coup d'œil inquiet jsur Pedro qui, d'un air aimable^ lui dit :
— Allons, une dernière partie, avant de nous retirer.
Le tricheur se garda bien d'user de fraude; il joua honnêtement, perdit et fut enchanté que son partenaire lui dit :
— En voilà assez pour ce soir; un de ces jours je. vous demanderai une revanche.
Les invités prirent congé, et la Montféré se trouva seule avec son fils, qui lui conta ce qui était arrivé.
— C'est grave, dit-elle. Comment as-tu été assez maladroit pour te laisser prendre? Te voilà à la merci de Pedro del Sarté...
— Non, nous allons partir faire un voyage, répondit Victor.
— Mais ta femme, qu'a-t-elle dit ?
— Je n'en sais rien, je l'ai laissée avec cet homme, et, je t'avoue, je ne sais pas ce qui est arrivé. Pourtant, Pedro a rejoué avec moi ; il avait l'air content. Blanche, pour me sauver, a dû être bonne. fille; seulement, je crains qu'elle ne me fasse une scène de larmes et de reproches. Moi, vois-tu/ je déteste les scènes de femmes.
— Reste là, je vais aller lui parler; je lui expli-
268 SUICIDE ou INFAMIE !
querai tont, je lui ferai comprendre qu'éfant ta femme, elle a intérêt à ce que tu ne sois pas poursuivi. Enfin, je la raisonnerai.
— C'est une idée. Va, mère, j'aime autant que ce soit toi que moi.
Victor, resté seul, se versa un grand verre d'eaude-vie qu'il avala d'un trait.
Ce liquide brûlant sert ordinairement d'opium de conscience ; c'e<^t avec lui que les misérables endorment le peu de conscience qui leur reste.
Au bout de quelques minutes, la Montféré revint, pâle, les traits décomposés...
— Quoi!... quoi!... qu'y a-t-îl? .. Elle est mortel elle se ^era tuée, la niaise. Quelle malechance l
— Plus mauvaise que tu ne crois : elle est partie!
— Tu dis?....
Et Victor se leva brusquement.
— Oui, partie ! je ne la trouve nulle part.
— Elle se sera j«^tée par la t'enêlre ?
— Non, dit la Montléré : je l'ai craint un instant, mais je me suis aperçue que son manteau et son chapeau ne sont plus là...
— C'est grave... Au rai t-ell« été à la police, cette misérable, dénoncer son mari? Serait-elle capable de cela? fit la Montféré.
— Je crains tout d'elle, fît Victor; ces femmes honnêtes deviennent parfois féroces. J'aurais bien mieux fait d'épouser une coquine !
— Mais ce Pedro est resté longtemps avec elle. A faire de la vertu, elle aurait dû rester moins longtemps en tête-à-tête avec lui.
— Ce que je crains, mère, c'est qu'elle ait attendri cet Américain par ses larmes, qu'elle lui ait fait des
contes et que ce soit cet animal qui lui ait conseillé d'aller me dénoncer. A présent que j'y songe, il me semble qu'il avait un petit air narquois en prenant congé de moi.
— A moins qu'il ne l'ait enlevée, s'écria la Montféré.
— M ûs il était là I
— Oui, mais pendant que tu le croyais occupé à lui fnire la cour, plus habile, il l'emportait peut-être chez lui.
— Alors, j'irai lui casser la tête, s'écria Victor.
— Pour qu'il te dénonce, ce serait adroit!
— S il a commis la maladresse d'enlever ma emme légitima, on ne croira plus ce qu'il dira contre moi; j'aurais le beau rôle et lui le mauvais.
Cet escroc rai-onnait assez juste. Il fouilla encore son appartement dans tous les recoins. Il dut se rendre à l'évidence : Blanche n'y était pas. La mère et le fils attendirent le grand jo'ir avec une certaine inquiétude. Ils se consultèrent sur ce qu'ils auraienJL à faire, et ils s'arrêtèrent à ceci : Victor irait faire connaître a la ï>olice la disparition de sa femme. Si elle l'avait dénoncé, il . l'accuserait de n'inventer cette histoire que pour excuser sa fuite avec Pedro del Sarlé, son amant.
A la prt^fecture, il acquit la conviction que sa femme n'avait pas pfjrlé. puis pi'on ne l'avait pas vue; mais on lui promit de mettre un grand zèle à la ietrouv«^r.
Alors il îilla chrz Pedro. Celui-ci le reçut si naturellement, parut si étonné en apprenant la disparition de Blanche, que Victor ne sut plus que croire,
270 SUICIDE ou infamie!
Il alla chez Jafferson, qui joua admirablement, lui aussi, la comédie de la surprise.
Montféré se décida à ne pas ébruiter cette disparition et à attendre le résultat des recherches de la police.
Et maintenant, allons retrouver la pauvre Blanche.
Le concierge s'était fait prier longtemps avant d'oser aller sonner chez son locataire à une heure aussi indue. Les domestiques du marquis étaient d'une humeur massacrante d'être réveillés à trois heures du matin. Enfîn, on Tintroduisit dans un salon, en lui disant d'attendre que M. le marquis pût la recevoir. Gomme le valet de chambre lui demandait son nom, elle prit un papier et griffonna dessus ces quelques mots :
« La fille de ce pauvre colonel vient vous demander plus que la vie. Au nom du cher mort, accordez-lui une audience. »
Une demi-heure après, le marquis de Minfort vint la rejoindre.
— Que se passe -t-il donc, chère madame, pour que vous veniez seule chez moi à une pareille heure ?
Elle lui conta tout, comment s'était fait son mariage, comment la bonne foi de son père avait été surprise, ce qu'elle avait souffert dans ce milieu malsain, et enfin la scène dernière.
Il l'écoutait, sombre et silencieux. Lorsqu'elle eut terminé, il lui dit :
— Gela devait finir ainsi. Un garçon élevé comme la Montféré a élevé son fils devait devenir un triste sujet; celui-ci est devenu un escroc. Je vous plains
de tout mon cœur, ma pauvre enfant, et d'autant plus que votre père a été jadis mon ami; mais comprenez bien une chose, je ne puis intervenir sans me compromettre ; j'ai été Tamant de la Montféré, mais sans avouer jamais cette liaison. Je vais de loin en loin chez elle. Tous les hommes les plus dignes et les plus haut placés fréquentent de ces femmes, mais ils ne l'avouent pas ; dans la rue, ils passent à côté d'elles sans les connaître... Je ne veux donc pas qu'on sache que je connais votre belle-mère. Ceci rend mon intervention difficile. Du reste, que puis-j.e faire?... aller vous reconduire, leur faire honte de leur conduite. Ils m'écouteront, et avec déférence même, je le crois; puis, dans huit jours, ils recommenceront.
— Mais, s'écria Blanche, je ne veux pas retourner chez eux !
— Que voulez-vous faire, alors?
— Si je le savais, je ne viendrais pas vous demander conseil.
Le marquis, embarrassé, ennuyé, finit par dire :
— Tenez, pour le moment, vous êtes harassée de fatigue, brisée d'émotion; je vais vous faire conduire dans une chambre. Dormez quelques heures ; moi, pendant ce temps, je Réfléchirai à ce qu'il y a à faire de plus convenable.
Blanche avait, en effet, fort besoin de repos ; elle se jela tout habillée sur le lit de la chambre dans laquelle un domestique du marquis la conduisit, et elle dormit quelques heures d'un sommeil de plomb ; les secousses morales par trop fortes lassent si bien le corps que le sommeil devient un besoin impérieux.
272 SUICIDE ou INFAMIE !
Le marquis était très tourmenté, non du malheur de cette pauvre femme, mais de la (îrainte de se voir compromis, ou du moins de voir son nom mêlé à une sale affaire.
Après avoir mûrement réfléchi au moyen dje se tirer de ce mauvais pas tout en rendant service à la fille de son vieil ami, il prit le parti d'écrire à son avocat de venir sans faute chez hii dès les dix heures. Voici quel était son projet: Le prier d'in-tal- 1er Blanche dans un hôtel garni ou dans une pension bourgeoise, et le charger d airanger au mieux les affciires de cette malheuieuse femme. Mais il comptait, croyant s'acquitter ainsi envers son ancien ami le colonel, offrir qneltjues billets de banque à sa fille pour qu'elle pût vivre et pay»r sou avocat.
A dix heures sonnantes, M'^ Claude, ledit avocat, arrivait chez le inaïquis. qui Ht appeler Blanche. La pauvre entant dut encore raconter à cet étranger tous ces horribles détails. Quelle honte et quel supplice pour elle I
M" (Claude écoutaifen hoohant la tête.
— Et que voulez-vous faire, madame? lui 3emanda-t-il lorsqu'elle eut fini.
— Ce que je veux ! mais faire briser cet odieux mariage ! Je ne puis pas , avouez-le, rester unie à ce misérable.
— P lur faire briser un mariage, suivant la loi française, il faul qu'il y ait eu erreur de personne. AvcA-vouà «juelque raison -le supposer i^ue celui qui se f.iit appeler M. de Montféré ne soit pas M. de Montféie?
— Je suis, au contraire, sûre, monsieur, qu'il est bien Victor de Montféré,
— Alors, nous ne pouvons demander la nullité du marias:e, je vous le répète, la loi n'admettant que le cas dVrreur sur la personne.
— Mais qu'appelez-vons erreur sur la personne?
— Voici. Admettons que vtitre mari soit un Charles Vincent, et que, pour vous épouser, il ait pris le nom de Montféré. qu il se soit mis aux lieu et place de celui-ci par fraude, alors la loi, reconnaissant que vous avez ern épouser M. de Montféré et non M. Charles Vincent, annule votre mariage.
— Mais c'est bien pire : j'ai cru épouser un homme honorable, et je suis liée à un misérable escroc !
— La loi ne reconnaît pas ce cas comme devant amener la nullité ; Terreur ici est toute morale et non matérielle.
— Mais ce que vous me dites là est impossible, monsieur; la loi française est, dit-on, la plus juste, la plus belle du monde, et si ce que vous dites était exact, elle serait inique.
M" Clautle reprit d*un air sec :
— Le marquis ne m'aurait pas appelé, madame, s'il n'avait pas eu confiance en mes lumières.
— Mais j'y ai pleine confiance moi aussi. Ditesmoi, de.grâce, ce que je dois faire?
— Le cas est embarrassant. Nous pouvons demander une séparation ; seulement notre position est mauvaise, tand.s que celle de notre adversaire est bonne.
Blanche, en entendant cela, ouvrit de grands yeux ; elle croyait rêver...
— Que voulez.- vous dire?... Je ne comprends pas.
— Je vais Jâûeux m'expliquer. En vous enfuyant avec deux hommes qui, — et vous le reconnaissez
vous-même, — vous ont fait la cour et dont un a voulu vous violenter, vous vous êtes mise dans votre tort. Votre mari vous accusera d'avoir fui, la nuit, du domicile conjugal, et il pourra plaider Tadultère lui-même.
— Lui I lui qui m*a vendue , qui a voulu me livrer l
— Ceci, nous ne pourrons pas le prouver, tandis qu'il prouvera votre fuite.
— Mais oui, je pourrais le prouver. Jafferson et Pedro del Sarté m'ont promis aide et protection. Us témoigneront de ce fait odieux et criminel : mon mari me livrant en pâture à celui qu'il venait de voler 1
— Leur témoignage ne sera d'aucun poids ; M. de Montféré dira : « Ces hommes sont les amants de ma femme ; ils m'accusent pour lui faire reconquérir sa liberté. »
— Mais qui oserait croire une chose pareille ?
— Tout le monde l Pourquoi ne la croLrait-on pas? Vous m'avez dit qu'en plein salon, devant de nombreuses personnes, ces hommes vous avaient tenu des propos galants des plus inconvenants. Votre mari aura des témoins pour cela, et vous, vous n'en avez pas pour le crime dont vous accusez votre époux, puisque les seuls hommes présents sont devenus vos complices par votre fuite avec eux.
La pauvre Blanche se sentait devenir folle en écoutant toutes ces choses qui, pourtant, étaient justes, en prenant pour base le joli code qui régit la France, la nation la plus civilisée du monde I Mais, en fait de code et de loi, elle ne connaissait que la justice selon sa conscience^ et celle-ià lui disait que
tout ce que lui contait cet homme était monstrueux et inique.
— Pourtant, si vous le voulez, ajouta M* Claude, je suis prêt à me charger de votre demande en séparation, tout en n'espérant pas l'obtenir.
— Si je ne l'obtiens pas, qu'arrivera-t-il ?
— Que vous serez forcée de retourner avec votre mari.
— Eh bien 1 j'aime mieux ne pas plaider ; je vais prier le marquis de me trouver une place d'institutrice.
— Ce n'est pas possible, madame ; votre mari, déjà, doit s'être adressé à la police. Il va vous faire rechercher, et des sergents de ville, un heau jour, vous reconduiront au domicile conjugal. Ne savezvous donc pas que la femme n'est qu'une mineure qui doit rester sous la tutelle de son mari?
— Je ne sais riçn de tout cela, monsieur, et jamais je ne me serais doutée qu'une honnête femme comme moi n'eût pas le droit de fuir un misérable comme lui. S'il en est ainsi, je vais passer à l'étranger...
— Mais cela vous sera bien difficile, si, comme je le pense, M. de Montféré a fait sa déclaration à la police ; celle-ci doit vous rechercher, doit faire surveiller les gares et les bateaux j répondit M® Claude.
— Pourvu, dit le marquis ^ qu'on n'ait pas l'idée de venir là chercher ici ! Ce Victor serait capable de faire du chantage et de me menacer d'un procès en complicité d'adultère.
— A vous I s'écria Blanche, passant de surprise en surprise.
— Mais, riposta l'avodat, le mari serait en droit
Digitizêd by VjOOQ IC
276 SUICIDE ou INFAMIE !
de vous attaquer, puisque madame a passé une partie de la nuit chez vous.
Blanche se leva.
— Je serais désolée, marquî$>, de vous causer un ennui. Aci-eptez mes regrets d'être venue vous importuner. Que voulez-vous? je ne savais rien de tout ce que monsieur vient de me dire. Dans mon malheur affreux et immérité, j'ai pensé à vous, Famide mon père, à vous qui m'aviez dit, me trouvant la belle-fille de M"* de Montféré : « Voilà mon adresse, vous me trouverez si un jour vous étiez menacée de quelque danger... » Avouez-le, le danger était assez grand.
Elle saluait pour se retirer. Le marquis la retint; il eut honte de son égoisme...
— Vous avez bien fait de venir; je ne veux pas que vous partiez ainsi. Rasseyez-vous... Voyons, maître Claude, cherchez, trouvez un moyen de sauver cette pauvre enfant l
— Je n'en vois qu'un : je vais ramener madame au domicile conjugal. Pour lui venir en aide, je dirai qu'elle est venue chez moi me cnnsuiter f>onr une séparation. Je sermonnerai le mari, je lui ferai comprendre qu'il doit mieux se conduire. Ceci, je le sais, ne servira à rien, il continuera; mais alors, madame, usez d'adresse, ayez des témoins; surtout de Commettez plus la légèreté de partir avec de galants chevaliers... Et, du reste, s'il triche au jeu, il sera tôt on tard pincé par la police ; il ira en prison, en police correctionnelle. Ceci nous donnera le droit d'obtenir'une séparation.
— Et jusque-là je dois vivre avec cet escroc, être sa lemme, m'exposer à avoir un enfant de lui?
SUICIDE OU INFAMIE ! 2l7
— Oui, la loi vous force à rester avec votre époux et à remplir vos devoirs d'épouse tant qu'elle n'a pas jugé à propos de vous séparer de lui. Je comprends tout ce que cela a de triste pour vous, mais il faut savoir se soumettre à la loi.
— Port bien. Etjsi mon mari, pris encore une fois sur le fait de tricher au jeu, arrange encore ses cartes dans ma chambre, et si on me croit sa complice?
— Nous plaiderons votre innocence, et j'espère bien être assez heureux pour la démontrer.
^ Admettons que cette espérance se réalise, mon mari condamné, que serai-je, moi? la femme d'un escroc I
— Que voulez-vous, madame? de ceci, la fatalité d'un mariage malheureux est seule la cause.
— Non, monsieur, ma conscience me dit que cette loi que vous m'expliquez est injuste et imprévoyante; elle est même immorale, puisqu'elle me condamne à aller me dégrader dans un milieu malsain.
— Telle qu'elle est, il faut la subir, madame, et croyez bfen que le code français est le plus parfait des codes d'Europe.
— Parfait!... parfait!... et il me laisse l'alternative du suicide ou de l'infamie!... Oh! mon Dieu, que serait-ce donc s'il était imparfait!...
Lr)s larmes étouffaient Blanche, les sanglots lui serraient la gorge.
— Calmez-vous, chère enfant, lui dit le marquis, et dites-nous ce que vous décidez. Voulez-vous que M* Claude vous accompagne chez votre mari?
— Merci; j'y retournerai seule, répondit-elle.
278 SUICIDE ou infamie!
— Voici ma carte, madame. Si vous avez besoin de moi, venez ou écrivez-moi ; je suis à votre entière disposition... Ahl j^oubliais... Si votre mari est co* 1ère, violent, poussez-le un peu; tâchez qu'il vous donne un soufflet, mais devant témoins surtout, car en tête-à-tète cela ne vous servirait à rien.
— Et par devant témoins, à quoi cela pourra-t-ii me servir de recevoir ce soufflet? dit Blanche d'un air étonné.
— Mais à obtenir de suite une séparation avec provision et pension.
— Ah! ainsi, cette loi que vous trouvez parfaite ne me sépare pas d'un homme qui me force à fréquenter des femmes tarées, qui me fait assister à des orgies, qui me laisse insulter par des hommes à sa face , mais elle me séparera de lui s'il est honnête homme et que, dans un moment de vivacité que j'aurai peut-être provoqué, il me donne un soufflet?
— Que vpulez-vous? c'est ainsi, il faut se soumettre et ne pas discuter. Sur ce, je vous présente mes respects, madame. Marquis, je suis votre serviteur.
Et M'' Claude s'en alla, enchanté de la perfection du code français.
— Alors , dit le marquis , vous allez retourner seule chez votre mari ?
— Oui, répondit Blanche ; mais, avant de partir, ne mè permettrez-vous pas d'embrasser Laure ?
A cette demande, le front de ce grand seigneur se rembrunit.
— Écoutez, mon enfant) ma fille doit ignorer bute cette sale histoire.*, elle doit ignorer que j'ai
8UICIDB OU infahieI 279
connn laMontféré. Gomme belle-fille de cette femme vous ne pouvez pas, — vous le comprenez, n'est-ce pas? — fréquenter ma fille... Je demande même à votre amitié, si un jour, au Bois ou au théâtre, vous 'venez à la rencontrer, de n*avoîr pas Tair de la connaître...
Ceci était clair... elle le comprit. La boue des autres l'avait si bien souillée que, pure et chaste créature, elle n'avait plus même le droit de saluer une honnête femme.
— Jamais, je vous le jure, Laure ne me rencontrera nulle part. Adieu, marquis; que Dieu garde vos petites-filles, si un jour vous en avez, d'un ma* riage comme celui que la fatalité m'a fait faire I
Elle tendit la main à l'ancien ami de son père, et elle quitta sa maison.
Elle avait un désespoir noir dans l'âme. Elle marcha à l'aventure ; un square se trouva devant elle, elle y entra. Longtemps elle resta affaissée sur un banc, et si accablée de douleur qu'elle n'avait plus la force de penser.
Soudain, un sergent de ville, en passant devant elle, la regarda.. Elle tressaillit... Elle se souvint que M« Claude lui avait assuré que la police devait la rechercher. Elle se leva vivement, et apercevant devant elle l'église Sainte-Clotilde , elle y entra pour s'y réfugier.
Mais le sergent de ville ne l'avait regardée que mû par un sentiment de compassion. Affaissée, abîmée dans son chagrin, elle ressemblait à la Douleur personnifiée. Il s'était dit : Cette pauvre petite femme doit avoir un rude chagrin.
Une fois dans réglise, elle pria,
280 SUICIDE ou infamie!
— Mon Dieu, dit-elle, j'ai toujours vécu selon votre sainle loi. En épousant cet homme, j'ai suivi le conseil de mon père; femme de ce misérable, j'ai voulu continuer à bien me conduire; je n'ai fait aucun mal : si j'ai péché contre la sainte modestie par mes costumes et par les paroles qui ont frappé mes oreilles, c'est contre ma volonté ; loin d'y prendre un plaisir coupable, j'en ai souffert dans ma sainte pudeur ; j'ai été demander conseil à un de vos ministres, cet homme a dû ne pas être inspiré par vous en me disant de rester soumise à l'être infâme qui est mon mari. Pourtant j'ai obéi; je n'ai fui cette maison que devant un danger terrible pour mon honneur... La religion, telle que vos ministres Tinterprètent, ne peut rien pour moi; la loi française me voue à l'inlamie. Mon âme se révolte, ma conscience proteste. Seigneur, dans ce monde, je me sens abandonnée, per«lue au milieu de gens pervers, je retourne vers vous. Le suicide est un crime, disent vos prêtres, mais mon Dieu, mon divin Créateur, si là- haut je vous trouvais un Dieu vengeur et implacable, vous ne seriez donc pas le Dieu de miséricorde infinie! Non! non! ajouta-t-^lle, mon âme, ce souffle divin qui vient de vous, proteste. Vous nous avez envoyé dire par Jésus : « Rentiez le bien pour le mal; tendez l'autre joue au soufflet » Ceci ne nous prouve- t-il pas que vous êtes clémence et miséricorde? Mon Dieu, je vais retourner à vous; accueillez-moi avec indulgence; ici-bas je me sens trop faible pour lutier avec celui qu'on «lit mon maître et qui a l'âme d'un démon, trop faible contre cette loi qui fait de la femme honnête la compagne à vie d'un infâme.
SUICIDE OU infamik! Î8i
Seigneur, mon Dieu, soyez-moi miséricordieux !
Blanche se leva, fil le signe de la croix et sortit de Téglise.
A présent elle était forte, elle était calme. Sa décision était prise : elle allait demand^*^ le salut à la mort, et elle avait foi en la bonté de notre Dieu.
Elle se rappela Jiffersdn et Pe-lro del Sarté. Le premier l'avait sauvée du déshonneur violent et bi'utal; le second s'était laissé attendrir. Elle éprouvait pour eux un sentiment de gratitude. Ils parviendraient peut-être, pensa4-elle, à me faire quitter la France... Mais le monde croirait que j*ai fui avec un amant, ma réputation serait ternie.
La conversation qu'elle avait eue avec M^ Claude lui avait appris bien des choses, et lui en avait fait comprendre bien d'autres. Ëllesentait qu'elle ne pouvait pas demander protection à ces deux hommes qui avaient été amoureux d'elle, et qui, sans doute, l'é* taient encore. En suivant à l'étranger Jafferson ou Pedro, elle quitterait un époux, taré il est vrai, mais elle passerait pour ta maîtresse de cet homme, et elle serait encore vouée au mépris. Et enfin auraitelle la force de ne jamais aimer que purement et d'amitié seulement, cet homme qui était amoureux d'elle et qui se serait dévoué pour elle?
Tout était honte et danger autour 'd'elle; mieux valait qu'elle quittât cette t»Tre, et retourner pure vers Dieu, et n'ayant commis d'autre faute que celle de se donner la mort, ne pouvant échapper autrement au mal.
Mais elle voulut écrire à Jafferson, lui dire merci et adieu. Il lui semblait que si elle ne faisait pas cela, il aurait le droit de la taxer d'ingratitude.
282 suiciDB on ihfaxib 1
Elle entra dans une papeterie, prit un prétexte et demanda qu'on voulût bien lui permettre d'écrire une lettre dans le magasin. La marchande était une femme bonne et agréable; elle la fit entrer dans une pièce attenante à sa boutique. Elle lui donna tout ce qui lui était nécessaire pour faire sa correspondance et elle la laissa seule.
Voici ce qu'elle écrivit à Jafferson :
« Monsieur,
« J'ai vu un avocat. La loi française est singulière, (c pour me servir d'un mot modéré. Il parait que cet (( escroc qui est, hélas i mon époux, a même le « droit de me faire rechercher par la police pour me « forcer à retourner dans sa maison. La nuit der- « nière,il m'a vendue, livrée à Pedro del Sarté. Sans « vous, j'étais déshonorée; l'avocat dit que nous ne « pouvons prouver cela, que nos témoignages se- « raient suspects... Enfin, mon ami, je ne vois deu vaut moi que honte et ignominie. Je n'ai pas la « force de vivre dans ce milieu malsain ; entre le « suicide et l'infamie, je n'hésite pas : je choisis le « suicide. Lorsque cette lettre vous arrivera, j'aurai « trouvé la mort, le salut, dans la Seine... Merci de « tout cœur d'avoir eu pitié de moi ; merci de m'a- « voir cru lorsque je vous ai dit : Je suis honnête.
« Vous êtes bon, dévoué, je Je sais; rendez-moi « un suprême et dernier service. . . Le portrait de mon « père dans le salon de la Montféré, dans le salon « de Victor, un vulgaire tricheur au jeu, un este croc... Quelle profanation !... Oh I je vous en con- « jure, enlevez-leur ce portrait. Ne laissez pas l'image
suiGiDB on infaxieI 283
<« de ce brave et loyal militaire, de cet honnête « homme, de mon cher père, chez ces gens-là.
. a Gomment pourrez-vous faire pour leur enlever « ce portrait? Je llgnore. Mais j'ai foi en vous et je « suis sûre que vous écouterez ce vœu de la pauvre « morte, et que vous trouverez un moyen pour le « réaliser.
« Lorsque vous aurez ce portrait, envoyez-le en « Amérique, offrez-le à votre fille. Mon père, du « haut du ciel, veillera sur votre chère enfant, « comme vous avez veillé sur la sienne.
<c Adieu , monsieur Jafferson , merci encore et « soyez heureux. Dites à Pedro del Sarté un affec- « tueux bonjour. »
Elle signa.
« Blanche de Tourdis. »
Cette lettre cachetée, elle voulut renvoyer par un commissionnaire ; elle s'aperçut alors qu'elle n'avait pas un sou en poche. Elle ôta une perle noire qu'elle portait au doigt et elle dit à la marchande :
— ^"Voulez-vous me rendre un service; prêtez-moi deux francs et gardez cette bague. En étourdie, j'ai oublié mon porte-monnaie.
La papetière, une charmante femme, lui offrit cinq francs de monnaie, mais refusa énergiquement la bague.
— Il n'y a qu'à vous voir, madame, pour avoir confiance en vous. Avez-vous besoin de cent francs? les voilà.
Blanche insista. Elle finit par lui dire en souriant et en lui mettant la bague au doigt :
— Gardez-la: ceci me forcera à revenir faire chez
284 smciDB on iNFAHns !
vous ma provision de papier. Et enfin faites-le pour me faire plaisir.
La marchan'ie H ut céder. Elle appela un commissionnaire. Blanche lui donna la lettre et deux francs pour sa course, et comme il demandait s'il fallait attendre une réponse :
— Non, dit-elle, j^indique dans la lettre le lieu où il doit me répondre.
Elle prit congé de la papetière.
Au moment de refermer la porte du magasin, elle lui dit en souriant :
— Si demain je ne viens pas, c'est qu'une voiture m'aura écrasée ou que je serai morte en route. Gardez sans scrupule cetle tmgue en souvenir de moi, elle vous portera bonheur.
— Oh! j'espère hien qu'il ne vous arrivera rien de fâcheux, répondit cette femme.
Mais déjà BUmche s'éloignait.
Aurait- elle un sinistre projet? Celte pensée traversa le cerveau de la papetière, mais elle ne s'y arrêta pas. Elle avait plaisanté, voilà tout.
La jeune désespérée descendit vers la Seine, elle se trouva bienlôl sur le quai. Elle le suivit pour arriver à un endroit un peu désert. Elle avait si peur qu'un maladroit la sauve! Elle marchait d'un pas ferme; n'allait-elle pas vers le salut?
Là-haut elle retrouverait son père. Il doitm'approuver, pensait-elle, lui à qui j'ai entpn«iu cent fois dire : Mieux vaut cent fois la mort que le déshonneur.
Enfin elle se trouva au quai de Javel; son cœur ne battait pas. L'eau jaunâtre de la rivière, loin de
lui inspirer un sentiment d'effroi, semblait l'attirer; elle la regardait d'un air joyeux.
Elle aperçut un pont. Par extraordinaire dans cet instant il n'y avait ni piétons ni voilure Elle marcha vite; arrivée au milieu, elle s arrêta, contt^mpla la rivière. Le courant en cet endroit était rapide, il paraissait profond. Elle se signa, murmura : Mon Dieu, recevez-moi là-haut avec bienveillance, j'ai tant souffert ici-bas! et montant sur le parapet, elle y resta une seconde debout; puis, la tête en avant, elle se précipita dans le gouffre.
Un bruit sourd se fît entendre ; il fut accompagné de qut^lques cris de terreur, poussés par des personnes qui l'avaient aperçue et qiii coururent sur la berge.
L'eau de la rivière fut un instant troublée. On vit la jeune femme paraître à la surface, puis disparaître; enfin l'eau reprit son calme habituel. Le courant avait entraîné au loin ce qui n'était plu que le corps ou la robe qui avait enveloppé l'âme angélique de BFanche de Tourdis,
— Le suicide est une lâcheté, diront les uns.
— Le suicide est un crime, diront les autres. Que vouliez -vous que fît cette femme? La loi
française étant ce qu'elle est, favorable aux coquins, indulgente et commode aux femmes perverses, mais injuste pour les maris honnêtes et unis à des mauvaises femmes.
Cette loi étant imprévoyante, implacable même pour les femmes d'honneur liées à des misérables; le divorce, cette loi saine, morale et jusie, n'existant pas en France, Blanche de Tourdis devait choisir, comme elle l'a dit elle-même, entre le suicide ou rinfamie.
286 SUICIDE ou INFAMIE l
Qui oserait la blâmer d'avoir préféré le suicide?
Si des esprits mal faits m'accusent de faire Tapologie du suicide, je répondrai : Non! je fais un procès au Code français.
Croit-on que ce Victor de Montféré est une excepion ? Non ! les bas-fonds du Paris viveur fourmillent de Montférés. Quelques-uns ne sont pas arrivés à un degré aussi intense d'infamie, mais ils y marchent. Ils peuvent, eux aussi, tromper des honnêtes filles et devenir leurs époux.
Les aventuriers, les chevaliers d'industrie, les agents d'affaires véreux, les escrocs, les joueurs heureux, tous les tarés de ce gouffre qu'on nomme Paris ont, comme maris, les mêmes droits de par le Code que l'honnête homme. Et la mort seule brisant les liens du mariage, il est plus d'une femme qui se trouve, comme Blanche deTourdis, placée dans cette dure extrémité de choisir entre le suicide et l'infamie. Honneur à celles qui choisissent le suicide, mieux vaut détruire son corps terrestre et destiné à la mort que de souiller son âme qui, elle, est immortelle !
Si Dieu éprouve le besoin de punir le suicide, je suis sûre que d^ns son équité il en rendra responsable qui de droit, c'est-à-dire ceux qui n'ont pas la sagesse et la justice de faire au plus vite une loi séparant le bien du mal, le bon grain de l'ivraie, comme dit l'Evangile.