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LES PREMIÈRES AMOURS

Un bateau, venant de Marseille et se rendant à Gonstantinople, cherchait à entrer dans les passes de la rade de Beyrouth.

La nuit était éclairée par un splendide clair de lune.

Le capitaine, debout sur la passerelle, dit soudain à Tofficier de quart :

— Voyez donc là, à notre droite, ce point noir dans les flots ; on dirait un homme qui nage vers nous.

L'officier regarda dans la direction indiquée.

— Oui, dit-il, c'est .un homme et il me semble même que j'entends ses cris de détresse.

— Holà ! vous autres là-bas... une embarcation à la mer et vivement ! Et vous, allez donner, je vous prie, Tordre de stopper au mécanicien, dit-il à son officier.

Quelques minutes après, une barque se dirigeait à force de rames vers le point noir.

Le point noir était en effet un homme, et cet homme n'était autre que Nicolas de Kouschoff.

Depuis deux heures il luttait contre la mort, et il était temps qu'on vint à son secours, car ses forces étaient si bien épuisées, qu'il perdit connaissance dès que les matelots l'eurent hissé dans Ja barque, et il fut déposé sur le pont du steamer encore évanoui.

Les passagers avaient senti que l'on stoppait : inquiets, ils étaient tous accourus sur le pont. Mis au courant de ce qui avait causé cet arrêt, ils avaient suivi avec émotion les péripéties du sauvetage, et tous entourèrent le corps inanimé du noyé.

Une jeune passagère après l'avoir regardé, s'écria : .

— Mais, grand Dieu ! c'est ce pauvre Nicolas de Kouschoff ! Pourvu qu'il ne soit pas morf.

Le docteur, qui était en train d'examiner le noyé, la rassura en lui afOrmant que bientôt le jeune homme reprendrait ses sens.

On le descendit dans une cabine, on le déshabilla, on le mit dans un lit bien chaud, et après lui avoir fait quelques frictions, et avoir introduit dans sa bouche quelques gouttes d'élixir de la Chartreuse^ ceux qui le soignaient eurent la satisfaction de le voir revenir à lui.

Il ouvrit les yeux, eut cet air étonné qu'ont toujours ceux qui reviennent à la vie, après avoir été dans cet état de demi-mort qu'on nomme évanouissement.

— Gomment vous trouvez-vous, monsieur? lui demanda le docteur.

— Un peu las, ma tète est lourde.

— Ceci n'est pas étonnant, vous êtes peut-être resté longtemps dans l'eau ?

— Ahl... oui, c'est vrai... je me souviens... je me noyais... oui, j'ai lutté longtemps; j'allais, à bout de forces, me laisser couler, lorsqu'une barque s'est approchée de moi... mais où suis-je à présent ?

— A bord du steamer le Grand Duc Constantin,

— Et... elle... a-t-elleété sauvée?

— Qui, elle ? Etiez-vous deux par hasard en train de vous noyer?

— Oui, une femme élait avec moi lorsque notre barque a chaviré.

A ce moment, le capitaine entrait prendre des nouvelles du noyé. Nicolas, après l'avoir remercié de lui avoir sauvé la vie, lui répéta ce qu'il venait de dire au docteur.

Le commandant hocha tristement la tête...

— Il ne faut point se faire d'illusion, dit-il, mes matelots n'ont pas aperçu cette femme surnageant, et vous, vous étiez déjà à bout de forces ; elle a dû couler depuis longtemps.

— Je le crains aussi, ditNicolas, car lorsque après un plongeon jusqu'au fond de l'eau je me suis retrouvé à la surface, je ne l'ai plus aperçue. Mais je ne voudrais pas laisser son corps sans sépulture... Si vous restez quelques heures en rade de Beyrouth, dites à vos braves marins que je leur donnerai dix mille francs s'ils veulent essayer de retrouver le cadavre de cette malheureuse femme.

Le capitaine alla faire part de cette proposition à son équipage qui Taccueillit avec enthousiasme, c'était pour eux une aubaine rare et ils auraient été

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rechercher vingt cadavres pour gagner une pareille somme..

Nicolas, resté seul un instant, songeait à cet horrible drame ; il se demandait si c'était bien possible que cette Evangeline qull avait tant aimée, qu'il avait crue si pure, si loyale, fût cette misérable Charmeuse, ayant usé de ses charmes comme armes meurtrières pour amener deux hommes à se tuer... Il sentait une douleur poignante lui élreindre le cœur; cette douleur était faite de plusieurs pénibles sensations, d'abord il était honteux et furieux de s'être laissé jouer par cette implacable ennemie. Il était honteux de se dire qu'il avait pu aimer celle qui avait causé la mort de son frère et il avait horreur à présent de celle qu'il avait tant aimée, et rien n'est aussi triste comme de devoir haïr et mépriser l'idole de la veille!

Il maudissait la Charmeuse, mais il sentait son cœur battre encore au souvenir d'Bvangeline, et en sentant cela, il avait honte de lui-même.

El, enfin, il se disait que l'amour, désormais, cet amour pur, profond qui part de l'âme, ne viendrait plus l'enivrer. Ne serait-il pas sceptique et incrédule, ne se méfierait-il pas de la loyauté de toutes les femmes après avoir été ainsi trompé... et après avoir acquis la triste expérience que son cœur pouvait être dupe?

Il en était là de ses réflexions, lorsqu'une voix jadis chère à son cœur lui dit en russe :

— Nicolas, puis-je- entrer?

— Oui, répondit-il avec surprise et émotion... Et Ëphémia Warowish lui apparut en longs habits de deuil.

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— Vous, VOUS ici !

— Ëli oui, moi ici; est-ce plus élonnani que de vous retrouver vous-même en train de vous débattre dans les flots?

— Ces vêtements noirs?

^ Je suis veuve.

— De qui?

— Vous êtes méchant, Nicolas, et c'est mal à vous. Je suis bien assez malheureuse sans que le monde augmente encore mon chagrin par sa malveil* lance.

— Pardonnez-moi, Ëphémia Warowisb, je n ai point eu l'intention de vous blesser ; mais lorsque j'ai quitté Pétersbourg, vous étiez encore baronne deRosen, et...

— Deux mois après votre départ, j'ai épousé d'ErlincouH) mais il était écrit que je n Wrais pas ma part de bonjieur ici-bas, mon mari est mort un mois après mon mariage de la petite vérole.

— Et où allez-vous?

— A.Gonstanlinople rejoindre mon frère qui est à l'ambassade. J'ai besoin de mouvement, je devenais folle de chagrin à Pétersbourg; mais vous-même où alliez-vous, lorsque nous vous avons rencontré nageant à la dérive ?

-— Je revenais de l'enfer.

— En compagnie d'un ange, sans doute, car on vient de me dire qu'une femme s'était noyée avec

VOUSi

— Savez-vous qui était celte femme^ Ephémia?

c'était la baronne de Rosemthald.

— La Charmeuse! Oh ! Nicolas, est-ce possible! voiis étiez avec celle qui a...

— Oui, celle qui a tué mon frère; mais j'ai su qui elle était au moment où elle a voulu tenir un aiïreux serment et imposer à mon père Taffliction de pleurer son dernier fils.

— Grand Dieu ! pourvu qu'elle soit bien noyée et que le diable ait repris son âme... Mais qui était cette femme ? pourquoi en voulait-eJle à mort au général Marinoff et à votre père ?

— C'est une sombre histoire que je vous contera peut-être un jour.

— Où est votre père, Nicolas?

— A Beyrouth.

— Gomment est-il ?

— Grâce au cieUI allait bien, mais je crains qu'il ne se soit aperçu de mon absence, et qu'il soit inquiet; arriverons-nous bientôt à Beyrouth?

— Dans une demi-heure... Je vous laisse, habillez-vous, et venez tantôt me dire adieu sur le pont.

— Pourquoi adieu ?

— Pourquoi ? Mais parce que vous restez à Beyrouth et que je continue ma route jusqu'à Gonstanlinople.

Nicolas tenait la main de la jeune femme dans les siennes, il semblait la laisser s'éloigner à regret:

— Écoulez, Ephémia, vous avez le cœur brisé, n'est-ce pas, et votre âme est remplie de désespérance?

— Oui, murmura la jeune femme, je n'espère aucun bonheur sur la terre.

— Eh bien! moi, reprit Nicolas, j'ai le cœur broyé par la plus acre des douleurs ; il n'y aura plus pour moi dans la vie, ni amour, ni douce illusion possible. J'ai un si noir désespoir, que j'aurai besoin pour me

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soutenir, d'un cœur ami et compatissant... Restez quelques jours à Beyroutii, votre venue fera plaisir à mon père et votre présence me fera du bien... je vous adresse cette demande en camarade, oubliez que je vous ai aimée, et ne voyez en moi qu'un ami bien malheureux.

— Je vais donner ordre de descendre mes bagages à Beyrouth. Je n'allais à Gonstantinople que pour essayer de rendre ma douleur moins amère ; j'aurais importuné mon frère avec mes larmes et mon humeur morose : tout est pour le mieux et croyez que je serai très heureuse de vous être bonne à quelque chose.

Une heure après, Nicolas installait Ephémia Warowish dans V Hôtel Bellevue, et il prenait congé d'elle en lui disant :

— Cette après-midi, mon père viendra vous rendre visite... et si vous le jugez convenable tous Jes deux, j'espère que vous accepterez l'hospitalité dans la villa que nous occupons aux environs de la ville.

Tout en se rendant chez lui, il songeait à cette horrible histoire que lui avait conté la fille d'Elisabeth de Lansky, et il se demandait s'il était bien possible que son père si bon, si humain eût commis les actes de cruauté qui lui étaient reprochés et qui avaient fait naître cette haine implacable et féroce. Hésitant, il se demandait encore s'il devait raconter à son père le drame de la nuit, et la mort de la Ciharmeuse. Il craignait de lui occasionner une émotion funeste en lui rappelant ces san^ants souvenirs... Mais, d'un autre côlé, on allait peut-être

retrouver le corps de cette femme ; il était convena avec les matelots du steamer qu'ils le rapporteraient à la villa qu'Evangeline occupait à Raz-Beyrouth et qu'on viendrait le prévenir... Gomment cacher cela à son père ? Du reste toute la ville saurait dès le matin qu'on l'avait sauvé, lui, se noyant au large ; il était impossible que son père n'entendît pas parler de cet accident ; il résolut donc, après mûre? réflexions, de dire la vérité, toute la vérité,

Dans la villa tout était calme, nul ne s'était aperçu que Nicolas n'était point rentré, et le général dormait encore, il était à peine cinq heures du matin. Il alla changer de" toilette, puis il descendit attendre son père dans le jardin.

Le général ne tarda pas à venir le joindre.

— Que t'est-il arrivé, mon cher Nicolas, mon fils? te voilà pâle et défait, lui dit-il en le pressant sur son cœur.

— Rassurez-vous, mon père... car à présent vous n'avez plus à craindre que la fille d'Elisabeth vous fasse pleurer votre dernier fils, elle n'est plus de ce monde.

— Que veux-tu dire?...

Le général était devenu très pâle, lui aussi, en entendant ce nom redouté.

Nicolas le fît asseoir sur un banc, s'assit auprès de lui, et il lui conta tout... sa rencontre avec Evangeline, ses amours, leur promenade en mer, la sombre histoire qu'elle lui avait narrée et dans laquelle il jouait, ainsi que Marinoff, un rôle cruel et barbare... et comme le général écoutait toujours sombre et silencieux et sans rinlerromprCj Nicolas lui dit :

.* — Elle a menli, n'est-ce pas, père ?

Le généra) fixa un regard attristé sur le jeune homme...

— Pauvre enfant, tu as souffert, je le devine, d'avoir à accuser ton père de cruauté. Ce qu'elle a dit est vrai, et...

— Ah ! c'est impossible I s'écria Nicolas.

— Ecoute -moi avec calme, tu es militaire, tu connais les tristes devoirs du soldat forcé d'obéir à la consigne; tu le sais, à la guerre nul n'est de çangfroid, on défend sa vie, on répond à une cruauté par une autre cruauté. Dans ces malheureuses guerres contre les Polonais, nous avions afifaire à une population affolée de désespoir, qui attaquait et qui se défendait en béte fauve: femmes, enfants, vieillards, nousfaisaientune guerre meurtrière... Ruses, guetapens, tout était mis en usage par eux pour faire couler notre sang, nous devions user de représailles; et souvent ayant vu tomber des nôtres traîtreusement frappés, nous étions aveuglés par la colère... Les trois fils de la comtesse Elisabeth de Lansky avaient surpris cinq des nôtres désarmés et ils les avaient massacrés. Marinoff et moi n'étions que des généraux de brigade, notre supérieur nous avait donné l'ordre formel de poursuivre les trois insurgés et de les fusiller, nous devions obéir. Si les détails qui ont entouré ces exécutions ont été navrants, le hasard seul l'avoulu... Nous étions peines de voir qu'en se réfugiant chez leur mère ils allaient rendre celle-ci témoin de leur mort. Avoir des égards... faire des phrases... n'était-ce pas prolonger le martyre de la pauvre femme.. ^. Et enfin, souviens-toi que nous n'étions pas de sang-froid, nous avions perdu cinq

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des nôtres, parmi lesquels était un neveu à moi, le fils de ton oncle Varonsof .

— Mais ces roses blanches teintes du sang de son rtls, pourquoi, père, les lui jeter au visage?

— Je te jure, Nicolas, et sur l'âme de mon bienaimé Alexius, que je n'ai pas voulu insulter à la douleur de cette pauvre mère... Ce corps sanglant me faisait mal à voir, le désespoir d'Elisabeth me déchirait le cœur. Sa petite fille était là aussi, terrifiée et tremblante, tout cela me troublait... Je voulais abréger le martyre de la mère et celai des condamnés... j'avais hâte de l'éloigner... En lui jetant ces roses, je n'avais pas vu qu'elles étaient ensanglantées, je ne voulais pas les lui jeter au visage, je ne voulais qu'une chose, lui laisser un souvenir de son fils... abréger le martyre... et remplir vite la tâche odieuse de bourreau qu'on m'avait imposée. Me crois-tu, Nicolas ?

— Oh ! mon père! pourrais-je, moi, douter de la parole?

Nicolas se jeta dans les bras du vieillard, et après l'avoir longuement embrassé, il lui conta la fin du drame. Le général se jeta à genoux pour rendre grâce à Dieu d'avoir sauvé si miraculeusement son fils, celui-ci lui apprit les recherches qu'il faisait faire pour retrouver le corps de cette femme...

— Tu as bien fait, Nicolas ; donner la sépulture en terre sainte à ses ennemis, c'est faire une œuvre agréable au Seigneur, lui dit-il.

Loin de lui troubler la raison, tout ce qu'il venait d'apprendre semblait avoir rasséréné l'esprit du général de KouschofF, en lui expliquant d'une façon naturelle celte apparition aux roses ensanglantées,

qui l'avait frappé comme un fait étrange et surnaturel, et enfin il était rassuré, aucun ennemi ne menacerait plus à présent la vie de son cher et dernier fils.

Ayant appris la présence à Beyrouth d'Ephémia Varoswish, il fut heureux de penser que sa présence donnerait peut-être un peu de distraction à Nicolas, et il accompagna celui-ci à Thôtel pour lui rendre visite ; il engagea vivement la jeune femme à ne point demeurer seule, et il lui offrit l'hospitalité dans sa villa. Gomme ils sortaient tous les trois de Thôtel, ils rencontrèrent un matelot qui cherchait le comte pour lui annoncer que le cadavre avait été retrouvé et qu'il avait été porté à la maison qu'habitait la jeune femme.

Nicolas se sentit défaillir, en pensant qu'il allait revoir hideuse, défigurée, celle qu'il avait tant aimée.

Son père comprit ce qui se passait en lui : — Sois un homme, lui dit-il tout bas, n'oublie pas que tu es soldat... Va à la villa chercher les dix mille francs que tu as promis à ces hommes, moi je vais chercher un prêtre catholique, et rendre à cette pauvre fille les devoirs qu'un chrétien doit à un chrétien mort... tu viendras me rejoindre.

Nicolas ne voulait pas laisser à son père la tristesse de cette morne tâche, mais celui-ci insista et il dut obéir. Ëphémia accompagna le général.

Une heure après, Nicolas se trouva en présence du cadavre; les serviteurs d'Ëvangeline l'avaient placé sur un lit de parade, ils avaient remplacé sa rob souillée par une robe éclatante de blancheur... La fille d'Elisabeth était là, raide, les traits boursou-

fiés et la peau verdâtre, les lèvres bleuies, les.yeux vitreux; la teinture blonde, sous le mordant de Teau de mer, avait disparu, et ses cheveux étaient noirs. Ce cadavre ne rappela plus au jeune homme la belle Ëvangellne, mais il lui apparut comme le hideux corps de la sorcière, de la Charmeuse... il le con* templa d'un œil sec... Evangeline, se dit-il, s'est évanouie comme une lumineuse apparition... ce cadavre n'est pas le sien. . . Cette illusion mit un peu de calme dans son cœur torturé.

Le général de Kouschoff, après avoir prié un instant près de la noyée, prit le goupillon d'eau bénite, aspergea le cadavre en disant :

— Fille d'Elisabeth de Lansky, je te pardonne le mal que tu m'as fait, je te pardonne le mal que tu voulais encore me faire, que le Dieu tout-puissant te soit miséricordieux.

Nicolas prit le goupillon des mains de son père et il aspergea lui aussi le cadavre en disant tout bas :

— Fille d'Elisabeth, je te pardonne, que Dieu te pardonne, lui aussi... Evangeline, je te bénis... et il s'éloigna en essuyant les larmes qui montaient de son cœur à ses yeux au souvenir de la blonde Evangeline.

Le lendemain l'enterrement eut lieu, le consul d'Angleterre, le général de Kouschoff, Nicolas et EphémiaWarowisch suivaient seuls le convoi de la pauvre morte.

Au détour d'une rue, un Bédouin, debout, regardait passer le cortège ; il reconnut Nicolas, tressaillit et s'approchant du jeune homme :

— Qui est dans cette caisse? lui demanda-t-il d'une voix étranglée par l'émotion.

— Elle... lui répondit Nicolas.

— Oh! fît Mijoël, car c'était lui... et il marcha morne et silencieux derrière le cercueil.

Lorsque la triste cérémonie du cimetière fut terminée, et que les fossoyeurs eurent jeté les premières pelletées de terre sur le cercueil, tout le monde s'éloignait, seul Mijoël restait immobile et conime pétrifié au bord du trou béanl.

Nicolas alla vers lui :

— Viens chez moi, cher Mijoël, lui dit-il.

Et comme, absorbé par sa douleur, F Arabe n'avait pas entendu, il lui toucha légèrement l'épaule.

Le fils du désert tressaillit, il leva vers Nicolas un regard chargé de larmes.

Une âpre jalousie mordit au cœur le jeune homme :

— Pourquoi pleures-tu ?... lui dit-il.

— Et toi, fils de la race civilisée, pourquoi ne pleures-tu pas, et comment peux-tu vivre encore alorsqu'elleest là?

— Tu l'aimais donc, toi aussi, Mijoël?

— Oui, je l'aimais ; mais je le vois, j'étais seul à l'aimer. Vivante je n'ai pas essayé de te la disputer... mais retiens bien ceci, morte, je la réclame ; éloignetoi, ne viens jamais insulter sa tombe par ton indifférence, car je ferai bonne garde. Quitte ce pays, retourne dans ta glaciale patrie, moi je resterai ici, je lui ferai un palais pour tombe, je lui apporterai chaque jour des fleurs fraîches et parfumées; si son âme revient voleter par ici, elle me verra, et elle se dira : Mijoël savait m'aimer, lui!

Il était superbe, ce fils du désert; superbe de passion farouche et de morne désespoir. Nicolas, sous

Tempire d'un sentiment indéfinissable, allait lui défendre de s*occuper de la tombe de la morte, mais son père l'appelait, Ephémia posait son bras sur le sien, il s'éloigna baissant la tête sous le regard écrasant de mépris que lui jetait Mijoël. Celui-ci, resté seul vers la tombe, donna un libre cours à sa douleur.

— Oh! fllle chaste, ma douce colombe, murmurait-il, si tu m'avais aimé, moi, tu ne serais pas couchée dans cette froide tombe.

Dès le lendemain, il commandait pour Ëvangeline, un beau mausolée de marbre rose ; pendant deux mois il en a surveillé lui-même l'exécution. Le monument terminé, il y a déposé lui-même la bière contenant le corps de la jeune fille; il a quitté Damas, il s'est fixé à Beyrouth, et tous les jours il jonche de belles fleurs cette tombe .

La Charmeuse a, sans le vouloir, subjugué ce fier Bédouin; avec son doux regard elle a versé dans son cœur le philtre qui rend amoureux pour toujours.

Le général de Kouscbofi voulut, quinze jours après ce dernier drame, retourner en Russie; il se rappelait que la tombe de son fils était depuis longtemps privée de tous soins pieux.

Nicolas avait pris Beyrouth en horreur, une morne tristesse 8*empara de son cœur ; il n'osait pas songer au passé, cardes qu'il évoquait l'image d'Evangeline, il la revoyait se transformer soudain en cette implacable et dangereuse Charmeuse; ce qui donnait à son cœur une angoisse douloureuse. Il s'en voulait d'avoir

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pu aimer cette femme, et pourtant il lui semblait douloureux de ne pouvoir plus aimer la belle Ëvangeline.

Avoir aimé purement, saintement, ardemment, et devoir maudire et haïr Tétre que Ton adorait, c'est le plus cruel des tourments. .

Il fut donc enchanté du désir qu'exprimait son père d'aller à Pétersbourg; cette ville au moins, pensait-il, ne lui rappellerait plus que la baronne de Rosemthald.

Éphémia Warowish était encore auprès d'eux, nature bonne et dévouée, elle oubliait sa propre douleur pour essayer de distraire le pauvre Nicolas.

Ivan de Perski n'avait rien su de cette sombre histoire, étant parti pour Constantinople la veille du soir où le drame final s'était passé sur les flots bleus de la mer et sous le beau ciel étoile.

11 avait dit à Nicolas, qui lui demandait pourquoi il quittait subitement Beyrouth :

— Mon cher, je commence à aimer trop ma belle juive, or je me suis «juré de fuir une femme dès qu'elle m'inspirerait un sentiment profond. Je me suis tenu parole.

Le général de KouschofT voulut accompagner Éphémia jusqu'à Constantinople et retourner en Russie par le Danube, l'Autriche et Varsovie.

Par une splendide matinée de septembre, ils débarquèrent à Stamboul, et la première personne qu'ils aperçurent sur les quais fut Ivan, qui s'emr pressa de leur servir de guide. Éphémia alla loger chez son frère, le général et Nicolas s'installèrent à l'hôtel d'Angleterre, où logeait de Perski.

Constantinople donne une sorte d'éblouissement

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aux poètes et à toutes les personnes susceptibles de comprendre les beautés sublimes de la nature. L'artiste Dieu, dans ce coin du tableau magique qu'il a peint en relief sur la planète terre, s'est surpassé; il s'est complu dans un coloris lumineux ayant l'harmonie parfaite pour lui.

Lorsque le bateau entre dans les flots azurés du Bosphore, un coup d'oeil magique vient nous charmer, un saisissement indéfinissable s*emparede vous, on se sent caressé par une brise tiède et parfumée qui vous apporte les émanations des fleurs écloses en Asie ; ce parfum suave vous monte à la tète, comme un haschich divin ; vos yeux ne se lassent pas d'admirer, car jamais spectacle aussi merveilleux ne les a frappés.

Pour peindre dignement les beautés du Bosphore, pour chanter ces rivages, que les flots baignent amoureusement ; ces palais élégants, ces croisées à fines ciselures, derrière lesquelles on devine la belle fille d'Orient, collant un œil avide pour entrevoir l'oiseau franchissant heureu» et libre l'espace sans limite.

Pour décrire ce long canal à Feau tranquille, parsemé de caïques où sont assis des musulmans, égrenant avec calme leur chapelet d'ambre, tout en laissant leur regard et leurs pensées errer à l'aventure.

Pour bien peindre enfin :

« Cette mer aux eaux bleues.

Qui d^un ciel toujours bleu, tire son double azur. Flot qui danse au soleil, libre, joyeux et pur. »

Il faut être Byron oii Fico, ou bien notre regretté Théophile Gautier.

Pico, fils de la belle Stamboul, a chanté ainsi le Bosphore et sa ville natale qui sur ses rives serpentent gracieusement.

Réunissant deux mers et divisant deux mondes. Ne mirant que palais dans ses magiques ondes, Palais et fleurs ; tournant, détournant ses flots bleus ; Formant des caps, des ponts, des golfes en ses jeux. Le Bosphore roulant des vagues toujours vives, D'un village sans fin voit s'embellir ses rives. Ce village se courbe et serpente avec lui ; De Taigu promontoire au golfe qui reluit.

Promenant ses toits plats, corbeilles de verdure. Il suit dans ses détours la vague qui murmure. Et d'un bruit de feuillage enflant le bruit des eaux. Entre les deux fraîcheurs étale ses châteaux. L'œil aime à parcourir les couleurs bigarrées Dont ses rives partout se montrent diaprées; Quelquefois le palais monte du sein des flots, Ou de pierres bâti domine les coteaux.' C'est une ville, un quai, de l'une à l'autre plage ! Mais le point le plus beau de l'immense village, Thérapia, c*est toi, c'est ton golfe profond, Ëmeraude enchâssée dans un vaste horizon.

Comme la blonde fille éprise de parure Autour de son front blanc tourne sa chevelure, Telle, d'un long jardin couronnant ses palais Thérapia se mire en son golfe si frais.

G*est à Thérapia, si justement vanté par Fico, que nous retrouvons Nicolas de Kouschoff et Ephémia Warowisch ; ils sont assis sur un banc placé devant une charmante vilJa; derrière eux le coteau verdoyant sur lequel le village de Thérapia est bâti ; devant eux le Bosphore, et au loin les rives asiatiques..

Le soleil, à son déclin,* plonge au couchant son globe de feu dans les flots bleus, le ciel a des teintes d*un coloris magique, le spectacle a une poésie ravissante, ils regardent tous deux, ils admirent et se taisent, enfin Ephémîa, rompant le silence, dit à son compagnon :

— Décidément vous partez la semaine prochaine?

— Oui, répondit Nicolas, nous ne devionis rester que huit jours, et voilà cinq semaines que je retiens mon père ; je n'ose plus le prier de retarder son départ... Vous êtes heureuse de rester ici, vous, c'est si beau Gonstantinople I

— Lorsque j'y serai seule, je crois que cette ville me (paraîtra aussi triste que les autres, répond la jeune femme, d'un air dolent.

— Et moi, je vais trouver Pétersbourg lugubre... mes souvenirs sont douloureux, et je ne puis plus espérer en. l'avenir.

— Oh I c'est affreux, poursuit la jeune femme, de voir sa vie brisée, alors qu'elle commence à peine, vous avez vingt-six ans, moi j'en ai vingt-cinq et nous sommes déjà au nombre de ceux qui ne peuvent plus espérer !

Une larme se montre au bout de ses cils, puis elle roule sur la joue fraîche et rose de la jeune femme.

— Pourtant, si vous vouliez, Ephémia, nous pourrions peut-être encore être heureux, et en tout cas, nous cheminerions dans la vie, nous appuyant l'un sur l'autre comme deux bons camarades.

Elle rougit, puis elle dit : — Non, c'est impossible, vous aimez un peu la rieuse et pure jeune fille que vous aviez vue au bal de l'école des pages; mais vous

ne sauriez avoir de Tamour pour la femme divorcée du baron de Rosen et pour la yeuve du prince d'Erlincourt, vous aimeriez le souvenir de l'autre, et vous détesteriez la réalité.

— Non,Ephémia, vous détester me serait impossible, ne pas vous aimer ne m*est pas même facile, tellement ce premier amour qui fait battre notre cœur est pur et vivace. Vous êtes douce et bonne, votre caractère me plaît, et je le sens, ce n'est qu'avec vous que je pourrais trouver encore un peu de bonheur sur la terre.

— Cher Nicolas, si je savais que vous n'êtes pas le jouet d'une illusion ?

— Eh bien I

— Eh bien! je Vous dirais...

— Quoi ? De grâce, parlez.

— Je n'ose...

— Chère Ephémia, si vous devez me dire que vous consentez à devenir ma compagne, dites vite.

— Je puis vous dire ceci : Je donnerais tout au monde pour que ces ciuq dernières années ne soient qu'un rêve et pour être encore la jeune fille que vous avez connue et aimée, alors je vous dirais : Nicolas, je vous aime, je serai heureuse d'être votre femme, votre compagne, car vous êtes un bon et loyal garçon.

— Il faut savoir se faire l'artisan de son bonheur, Ephémia; nous allons oublier ces cinq années maudites, les rayer de notre souvenir, et recommencer la vie en nous aimant.

— Dites, le voulez vous?

— A une condition.

— Laquelle?

— C'est que vous parlerez de votre projet à votre père, tandis que, cachée quelque part, je pourrais entendre sa réponse.

— Je le veux bien, mais expliquez-moi le pourquoi de ce singulier caprice.

— Ohl ce n'est pas un caprice, c'est l'honneur et le devoir qui m'imposent cette pensée, il a tant souffert, votre bon et cher père, que même pour être heureuse, je ne consentirai pas à lui donner le plus léger chagrin; sa réponse dictera la mienne.

— Vous le voyez, Ephémia, seul votre cœur a tous les dévouements et toutes les délicatesses, et le mien est clairvoyant aujourd'hui en devinant que c'est auprès de vous que je retrouverai le bonheur... Vous aimerez mon père, vous.

— Je l'aime déjà de tout mon cœur, et je vous le prouve en étant prête à' lui sacrifier mon bonheur.

— Votre bonheur! Avez- vous dit... Mais alors vous m'aimez enfin un peu ?

— Je vous ai toujours aimé beaucoup, mais votre timidité, qui aurait dû me prouver la sincérité de vos paroles, me parut, j'étais si ijeune, une injure ; de dépit, j'épousai Rosen, j'ai épousé d'Herlincourt pour couvrir ma honte ; que pouvais-je devenir après cette soirée fatale. Innocente de tout ce scandale, j'étais une femme achetée par l'un, vendue par l'autre; de rage, de dépit, de désespoir, j'ai épousé le prince. Voilà ma triste histoire.

— Merci de me la confier. L'avenir est à nous, chère àme sœur de la mienne. Je n'ai jamais aimé que vous, car la Charmeuse m'avait à moi aussi jeté

un s^rt. OubliQns ce passé, et soyons tout au bonheur de notre premier et seul amour.

— Si l'épreuve réussit, Nicolas.

^ Mon cœur me dit qu'elle réussira, car ce cœur que je croyais à jamais plongé dans la morne désespérance, bat de bonheur et d'amour.

L'épreuve en effet a réussi ; cachée derrière une portière, la jeune femme a entendu le général dire à son fils : — Ëphémia est aimable et bonne, c'est la femme que je t'aurais choisie moi-même; je l'aime déjà comme si elle était ma fille.

Le mariage s'est célébré six mois après dans la cathédrale du Kazan; aujourd'hui le général Kouschoff a un petit-fils qu'il a nommé Alexius ; il adore ce bébé et il oublie près de lui l'affreux drame des roses sanglantes.

Eh quoi I vont dire mes lectrices, votre héroïne a eu deux maris en quatre ans et elle en épouse un troisième I C'est immoral !

Votre héros adore Evangeline ; il devrait se tuer de désespoir le jour où il s'aperçoit qu'il ne peut plus chérir son souvenir! ou il devrait au moins vivre comme un moine tout le reste de sa vie. Au lieu de cela, il parle encore amour, et six semaines à peine après la mort tragique de la bel]e Evangeline..; C'est affreux! mesdames, j'en conviens, c'est immoral, c'est affreux ; mais c'est vrai, parfaitement vrai, et le naturalisme étant à la mode, je me suis permis de remplacer les sentiments de convention et les héros de romans par les sentiments humains et par des héros étant de simples hommes.

J'ai sacrifié le faux au vrai... Nolezje vous en prie, que Nicolas et Ephémia sont amoureux et heureux tout comme si leurs cœurs s'étaient unis vierges de tout autre amour.

Dans les romans, on aîme une seule fois, dans la ville réelle on se console d'un amour malheureux, en aimant une seconde fois.

Du reste, ils l'ont dit ; l'un avait été ensorcelé et l'autre s'était mariée par dépit.

Donc, pardonnez à mes héros. Dans mon prochain roman j'inventerai au lieu d'écrireune histoire vraie, et, je vous le jure, je vous présenterai une femme n'ayant pas eu trois maris à vingt-cinq ans, et un homme mourant fidèle à son premier amour; la chimère, je le sais, est toujours helle, le mensonge sachant 3e faire plus séduisant que la vérité.

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