‹ Les roueries de l'ingénueChapitre 1 sur 19 · LES · texte numérisé non relu

LES

Dans les derniers jours du mois de mars 1832, la célèbre Costenzina, qui fut Tune des plus grandes tragédiennes lyriques dont le souvenir soit resté au théâtre, se rendait à Londres, où elle était engagée pour l'ouverture de la saison. Les chemins de fer n'existant pas alors, elle voyageait en chaise de poste , accompagnée d'une seule femme de chambre.

Cette fille était une Alsacienne nommée Marie

Peusch ; mais sans doute pour exprimer le dévouement et la fidélité qu'elle avait pu reconnaître dans sa camériste, depuis dix ans que celle-ci était à son service, la Costenzina l'avait baptisée du nom de Caniche^ sous lequel elle était connue de toutes les personnes admises dans l'intimité de la grande artiste.

Comme la chaise.de poste approchait d'Amiens, la Costenzina, qui s'était endormie aux premiers tours de roue, fut réveillée par des plaintes et des gémissements que Marie essayait vainement de contenir.

— * Qu'as-tu donc, ma pauvre Caniche? s'é- Xîria la Costenzina avec inquiétude; et, serrant entre les siennes les mains de sa compagne, elle les sentit toutes moites d'une sueur froide.

La camériste, qui, depuis le premier relais, luttait contre un malaise dont le caractère s'ag-

gravait de plus en plus, essaya de rassurer sa

maltresse en attribuant son malaise à une mauvaise digestion : mais les frissonnements subits qu'elle ne pouvait réprimer, les cris de douleur qui lui échappaient, donnaient un démenti à ses paroles. Au moment où l'on entrait dans les faubourgs d'Amiens, la cantatrice aperçut le visage de sa femme de chambre bouleversé par une contraction de tous les traits.

Son effroi fut tel, qu'elle se pencha à la-portière et cria machinalement : « Au secours ! » sans réfléchir à l'effet que pouvait produire ce sinistre appel jeté à minuit dans le silence d'une rue de province. Ce cri exprimait tarit d'épouvante, que le postillon crut dans le premier moment à une attat[ue nocturne et se dressa sur son porteur, armé d'un pistolet pris dans ses fontes. Voyant que la rue était déserte,

et ne comprenant pas la nature du danger contre lequel la voyageuse appelait à l'aide, il descendit de cheval et s'approcha de la portière une lanterne à la main.^La cantatrice ne lui donna pas le temps de la questionner.

— Vous qui êtes de la ville, lui dit-elle, vous devez savoir où demeurent les médecins.

Menez-moi au plus proche, ma femme de chambre se meurt.

Le postillon jeta un coup d'œil dans la voiture et aperçut Marie qui se tordait sur la banquette. Pour étouffer ses cris, elle appuyait sa figure dans le manchon de sa maîtresse.

— C'est étonnant, murmura le postillon, dont la physionomie exprimait plus de surprise que de compassion, c'est la seconde fois que cela m'arrive cette semaine .

— • Ne m'avez-vous donc point entendu?

reprit la cantatrice. Ne voyez-vous pas que cette fille est au plus mal. Chez un médecin, vite ; mais allez donc ! •-

— Eh ! madame, répondit le postillon en indiquant du doigt la maison devant laquelle on était arrêté, nous sommes précisément à la porte du médecin qu'il vous faut.

La Costenzina leva la tête et aperçut à la hauteur du premier étage une enseigne de sage-femme éclairée par un réverbère , qui s'y trouvait adapté. Le postillon se dirigeait déjà vers la sonnette de nuit, lorsqu'il fut rappelé par la cantatrice, qui eut quelque difficulté à lui persuader qu'il se trompait dans sa supposition. La malade ayant paru se calmer un moment, sa maîtresse donna au postillon l'ordre de la conduire à l'hôtel d'Angleterre.

— Deux fois dans la semaine, c'était trop fort

aussi ! raurmura-t-il en se remettant en selle.

Cinq minutes après, la chaise de poste s'arrêtait sous la marquise de l'hôtel indiqué.

Le maître d'hôtel se présenta à la portière.

r- Vite , une chambre , un lit bien chaud et un médecin, s'écria la Gostenzina 1 Et, tout en parlant, elle se dépouillait d'un vêtement de voyage fourré à l'intérieur pour en envelopper Marie, dont les dents continuaient à claquer aussi régulièrement que si elles eussent été mues par un mécanisme.

— Joseph, dit le maître d'hôtel à l'un de ses garçons, montez à la chambre du docteur, au numéro dix-sept, et si le docteur est couché, priez-le de se lever. Voici des voyageurs qui ont besoin de lui. — Madame, continua-t-il en s'adressant à la cantatrice, qu'il aidait à transporter Marie, vous allez avoir un des premiers

médecins de Paris, qui est de passage dans notre ville, et il désigna une des illustrations de la science moderne.

— Le docteur *** ! s'écria la Costenzina avec joie; il est ici. Caniche, ajouta-t-elle , tu entends : le docteur *** va venir; ne te tourmente pas, il te guérira; et voyant que sa femme de chambre ne semblait pas l'écouter et continuait à se plaindre, elle ajouta en faisant au-dessus de sa tête le célèbre geste de désespoir interrogateur dont elle a laissé la tradition au théâtre :

— Mais qu'a-t-elle donc, mon Dieu, qu'at-elle donc?

— Madame, vint dire le garçon, le docteur n'est pas rentré, son domestique m'a dit qu'il était au spectacle.

— Allez le chercher, mon ami, s'écria la cantatrice avec vivacité.

— De quelle part? demanda le garçon.

La Gostenzina retira de son doigt une petite bague de très -simple apparence et n'ayant pour ornement qu'une petite pierre antique gravée.

— Vous montrerez cette bague au docteur, dit-elle en remettant le bijou au domestique.

Celui-ci allait s'éloigner lorsqu'un bruit de voix se fit entendre dans le corridor de l'hôtel.

C'était le docteur ***, qui revenait du théâtre, accompagné d'un de ses confrères de la ville, qu'il avait invité à venir souper avec lui. Tous deux continuaient une discussion qui semblait avoir pour objet la représentation à laquelle ils venaient d'assister, et particulièrement une étoile nouvelle de l'Opéra de Paris, qui lui

avait prêté le concours de sa renommée naissante.

Combattant sans doute une admiration manifestée avec trop d'enthousiasme, le docteur *** disait à son confrère :

— Cette jeune personne que nous venons d'entendre n'est rien qu'un gentil oiseau qui fredonne agréablement ce que lui a appris la grande serinette du Conservatoire. On est en train à Paris de tuer son avenir par des ovations exagérées, qui sont aussi dangereuses pour le jeune talent que la gelée de mai l'est pour la jeune vigne. N'ai-je pas entendu votre préfet dire à haute voix, dans le foyer, qu'elle était supérieure à la Costenzina? Si j'étais ministre, je ferais destituer le fonctionnaire qui se permettrait une semblable hérésie.

— Votre idolâtrie pour cette illustre per-

sonne, répondait son confrère, vous rend exclusif pour les autres artistes.

— La Costenzina, répliquait le docteur, n'est pas une artiste, c'est l'art lui-même.

En ce moment le garçon de l'hôtel s'approchait de lui et lui remettait la bague de la cantatrice.

— Cette dame a une malade, ajouta-t-il.

Le docteur entendit : « Elle est malade. »Son confrère le vit pâlir.

— Mon cher collègue , lui dit-il , entrez un instant dans ma chambre. J'aurai peut-être besoin de vous.

Et il se précipita dans l'appartement de la cantatrice. Aidée par deux femmes de l'hôtel, celle-ci essayait de maintenir Marie, qui se débattait sur son lit en proie à une crise plus violente.

— Ah ! c'est vous, docteur, dil-elle, Dieu vous amène, et, l'entraînant vers la malade, elle se pencha vers elle, un flambeau à la main , et lui dit :

— Tiens, regarde, Caniche, c'est le docteur 1 Celui-ci avait à peine jeté un regard sur

Marie, qu'il prit la cantatrice par le bras et réloigna du lit avec un geste tellement empreint de terreur, que les deux femmes de chambre de l'hôtel se reculèrent d'un seul mouvement hors de l'alcôve.

— Mais qu'a-t-elle donc? demanda laCostenzina de plus en plus alarmée.

Le docteur allait répondre. Mais, s'arrêtant comme frappé d'une réflexion soudaine, il montra la porte aux deux servantes, qui sortirent effrayées.

L'artiste renouvela son interrogation.

— Ce qu'elle a, répondit le docteur, retournant vers le lit sur lequel Caniche continuait à se tordre, elle a un mal qui va dans un mois décimer la France; et, se rapprochant de la cantatrice, il lui dit à voix basse :

— Elle a le choléra.

— Mais vous allez la sauver? fit la Gostenzina en faisant un mouvement vers l'alcôve.

— C'est vous qu'il faut sauver, dit le docteur en la retenant. — Je viens d'étudier le mal en Russie. — Au point où cette fille en est, il n'y a plus rien à faire qu'à lui jeter le drap sur la figure. — Allons, signora, reprit-il, relirezvous dans une autre chambre. Je vous ferai prévenir quand tout sera fini dans celle-ci.

A cette époque, la terrible peste du Nord commençait à peine sa première invasion continentale. C'était un mal nouveau, dont le ca-

ractère foudroyant laissait à peine à la science le temps de le combattre par des moyens hasardeux, qui varraient selon les écoles médicales. On croyait surtout à la contagion, et le nom seul du fléau sinistre suffisait alors pour frapper dangereusement l'imagination.

Celle de la Costenzina reçut pourtant sans faillir à son énergique nature le choc que venait de lui porter ce mot terrible : le choléra !

— Si ce mal est contagieux, répondit-elle au docteur, qui la pressait de s'éloigner, je dois en être atteinte déjà. Je ne quitterai pas plus Caniche qu'elle-même ne me quitterait si j'étais dans son lit et elle à ma place.

— Vous, vous! à cette place? fit le docteur.

Oh! mais, ajouta-t-il comme s'il eût été bouleversé par cette seule supposition, si cela était, je deviendrais fou !

La sincérité de ce cri et le geste désespéré qui raccompagnait en faisaient presque une révélation.

Elle n'apprenait rien à la Coslenzina que celle-ci ne sût déjà.

Lorsque le docteur exprimait l'idée de cette folie future, il y avait longtemps qu'on en parlait au présent parmi ses collègues et parmi sa clientèle, et, malgré tout le respect dont on entourait dans le monde sa haute réputation si justement acquise, le culte idolâtre qu'il professait ouvertement pour Tillustre cantatrice était souvent l'objet de malins commentaires.

On ne pouvait croire que l'art seul fût en cause dans l'exaltation qui le transfigurait lorsqu'il assistait à quelque triomphe de la diva, et dans ceff occasions le bruit public était que le beau front large et fier de la triomphatrice

exerçait sur le docteur encore plus d'attraction que sa couronne.

On savait qu'un jour, malade lui-même au point de ne pouvoir aller visiter ses malades, il était parti en plein hiver pour Varsovie, où la Costenzina créait un rôle nouveau.

Comme il revenait de ce voyage, une de ses clientes mondaines le plaisantait sur cette fugue de jeune homme avec cet esprit particulier aux femmes qui n'ont que de l'esprit.

— Eh bien, lui disait-elle avec ce langage câlin de la curiosité féminine, on prétend que vous êtes allé au pôle la semaine passée ?

— Oui, madame la marquise; au moins, dans les environs.

— Vous êtes allé à pied, docteur?

— Oui, madame la marquise, répondit le

docteur, acceptant la plaisanterie, et revenu aussi.

— Avez-vous rapporté des fourrures? on dit que c'est le pays.

— J'avais effectivement fait le choix d'une palatine en renard et d'un manchon en hermine ; mais, ayant commis l'imprudence de les rapporter; vivants, pendant le retour, la palatine a mangé le manchon.

— Et, continua la marquise en faisant coquettement évoluer son éventail, savez-vous, docteur, ce qu'on a découvert pendant votre absence ?

— On a découvert un nouveau poison et une mine d'or : — deux poisons.

Dépitée par cette retraite de mots employée pour fuir son interrogatoire, la marquise prit le parti d'être franchement indiscrète.

— On affirme, dit-elle, que votre voyage de la semaine passée avait pour but une grave infidélité à la science en faveur de l'art.

— Ce serait donc la semaine aux infidélités ; en tout cas, ajouta le docteur, celle dont vous

parlez pourrait bien faire vis-à-vis à l'infidélité non moins grave qui a été faite à la littérature en faveur de la diplomatie. Ce serait un quadrille.

Celte allusion directe à une des brusques voltes d'affection familières à la marquise, ne l'émut pas au delà d'une rougeur passagère.

Aussi reprit-elle tranquillement :

— Alors, c'est donc vrai ce qu'on a dit? — Et elle ajouta à voix basse : On assurait même que vous étiez parti en Pologne avec l'intentioij d'offrir votre main à la belle Rosine du Barbier; aussi, quand vous êtes entré dans le salon, je

croyais qu'on allait annoncer le docteur

— Bartholo, n'est-ce pas? interrompit le docteur, habitué aux épigrammes de son aristocratique cliente. — Écoutez, madame la marquise, reprit-il avec un geste de menace presque suppliant, ne me tourmentez plus à ce propos, ou, si vous êtes encore méchante avec moi, prenez garde, je me vengerai.

— Gomment? dit la marquise avec ce ton mutin qfK, dans la bouche d'une femme, est presque une provocation.

— D'abord, je lèverai les arrêts conjugaux auxquels j'ai condamné depuis six mois M. le marquis au nom de la Faculté.

— Docteur!...

— En outre, je persuaderai à madame la comtesse de Puyranieux, la plus docile de mes clientes, que sa santé exige impérieusement un

séjour prolongé à une nouvelle source allemande qui a demandé mon patronage, et je l'y enverrai avec son fils.

— Avec le vicomte ! fit la marquise en se trahissant par la vivacité même de sa parole.

— Pensez-vous qu'il pût se dispenser d'accompagner sa mère malade? Si Tidée ne lui en venait pas, continua le docteur avec une bolihomie railleuse, ne seriez-vous pas la première, madame la marquise, à user de votre influence sur ce jeune homme pour lui indiquer quel serait son devoir dans cette circonstance?

Cette menace de rompre par une séparation une liaison qui en était encore aux douceurs de la nouveauté, inquiétait la marquise.

— Mais, dit-elle, le vicomte n'aura pas besoin d'accompagner sa mère aux eaux. — Ma-

dame de Puyranieux se porte comme le Pont- Neuf.

— La comtesse sera malade sur mon ordonnance. 11 est certain que le Pont-Neuf jouit d'une santé historique. Ge qui n'empêche pas l'architecte, qui est son médecin, d'user de son influence pour lui persuader de temps en temps qu'il a besoin de réparations.

— Voyons, docteur, faisons la paix, dit la

marquise en lui tendant la main ; vous m'avez

fait frémir avec vos idées de vengeance. Me séparer du vicomte, ajouta-t-elle confidentiellement, ce serait faire deux malheureux.

— Et vous rapprocher du marquis , fit le docteur en souriant.

— C'est vrai, dit naïvement la marquise, ça en ferait trois. Aussi la paix est convenue, ajouta-t-elle en tendant sa main au docteur.

— A la condition que vous ne tourmenterez

plue un pauvre homme qui a beaucoup d'indulgence et qui a des cheveux blancs.

— Eh! fit la marquise avec malice, vos cheveux blancs, docteur ! ils ne l'ont pas toujours été, et l'on assure que la science dispute à beaucoup de rivales la gloire dé les avoir fait blanchir; — d'ailleurs, ajouta-t-elle gracieusement, la main vers le front du docteur : — Quand vous parlez, on ne les voit guère, et quand vous parlez d'elle surtout.

11 n'était point rare que le docteur *** eût à subir des escarmouches de ce genre, où les plus habiles manœuvres de la curiosité féminine essayaient de lui arracher ses confidences à propos de la véritable nature de ses senti- ■raenls pour la célèbre artiste.

Toutes les suppositions à cet égard étaient,

il faut le dire, autorisées par le changement qu'on avait pu remarquer dans la nature du docteur *** depuis le jour où la Costenzina, déjà reconnue souveraine du chant par toute TEur6pe, était venue demander au public parisien la consécration de sa souveraineté.

A cette époque, le docteur avait cinquante cinq ans, et son ambition ne pouvait souhaiter rien de plus qu'elle n'eût atteint déjà. Toutes les dignités qui signalent un homme à Tatten* tion des autres, il les avait acquises et il les avait méritées. Sa fortune était le fruit sain du travail honnête. Tout jeune, il avait mis le pied dans sa voie, et pour abréger sa- route, il n'avait jamais tenté aucun écart. C'était une de ces consciences où l'équité se choisit un temple, un cœur large et hospitalier, mais sévère dans le choix de ses hôtes, une de c^s intelligences

destinées à servir de moule aux grandes pensées que la Providence veut vulgariser ; un de ces hommes en qui la fierté d'eux-mêmes est presque un devoir, puisqu'elle devient un hommage à la vertu.

On eût pardonné Torgueil au docteur, dont la personnalité résumait un de ces types rares destinés à prendre place parmi les statues de l'avenir; mais si on lui accordait l'admiration, on lui refusait généralement la sympathie.

Toutes ses hautes qualités étaient gâtées par Un défaut auquel le monde préférera toujours tous les vices : l'insociabilité.

Où le docteur avait-il puisé les principes de cette misanthropie qui de tout temps l'avait tourmenté et le faisait tourmenter les autres? Ce ne pouvait être dans la rancune que quelques hommes rudement éprouvés conservent

contre les ri^eurs de leur ancienne destinée. Sa vie lui avait été facile toujours, et sa prospérité avait marche au-devant de lui. Était-ce dans l'étude d'une science qui, en mettant l'homme en contact quotidien avec tous les maux de la nature, lui inocule le mépris pour la fragile machine condamnée à les subir?

Etait-ce un mal héréditaire? une sorte de phthisie. morale prise aux sources des philosophies malsaines? On ne savait, et le docteur lui-même n'aurait pu se répondre s'il s'était Interrogé à ce sujet.

Lorsque cet homme était rentré chez lui, le soir, et faisait, sans baisser les yeux, passer devant sa mémoire toutes ses actions de la journée, il croyait pouvoir s'endormir dans le lit du juste. Volontairement, ou à son insu, il avait peut-être troublé le sommeil de dix per-

sonnes par un de ces mots qui s'échappaient de sa bouche comme d'une fronde armée de vérités.

Ce qui rendait cette franchise si dangereuse, c'est qu'elle était servie par ce formidable es-

prit satirique qui, en France surtout, séduit

même ceux qu'il blesse. Aussi le docteur*** était-il la tendeur des hommes et l'épouvante des femmes qu'il rencontrait dans les salons. Sa poignée de main laissait une épine, ses madrigaux brûlaient comme un acide. Cependant on provoquait presque son ironie, on allait audevant de cette lapidation spirituelle, et les amours-propres les plus rétifs et les vanités les plus susceptibles se paraient pour ainsi dire de la pierre qui les avait frappés.

Les artistes étaient surtout l'objet de son sarcasme, et il soutenait quelquefois, avec une

étrange vigueur de logique paradoxale, que Tart, sous quelque forme qu'il se manifestât, était au moins une inutilité nuisible.

Ce n'était point de sa part une vaine recherche d'excentricité, une pose^ comme on dit vulgairement. C'était une répulsion native contre l'idéal, et il y avait presque de l'imprécation dans les réquisitoires où il enveloppait tous ceux qui s'efforçaient de- l'atteindre ou de le poursuivre.

Le docteur *** était au reste conséquent avec son étrange antipathie artistique, qu'il élevait à la hauteur d'un système; et lorsqu'il niait l'utilité de l'art, il n'en recherchait pas les jouissances. S'il appelait la poésie une excitation au mépris de la raison, il bannissait les poètes de sa lecture et n'admettait dans sa bibliothèque que les ouvrages traitant de la science qu'il

pratiquait, ou ayant une utilité réelle. La peinture n'était pour lui qu'un ornement décoratif, une futile distraction des yeux, et dans le génie des maîtres les plus illustres, il ne voyait rien au delà d'une habileté de main plus ou moins grande. La musique, cet art des arts, ne trouvait pas grâce devant lui ; il la considérait avec conviction comme dangereuse, et l'on a vu de ses ordonnances où,- dans certains cas de maladie, il la proscrivait formellement. Quant au

théâtre, il l'acceptait comme spectacle et le condamnait lorsque l'œuvre dramatique était de nature à provoquer des sensations factices dont le retour fréquent pouvait, disait-il, émousser la sensibilité réelle, et la rendre aux véritables douleurs de la vie.

Malgré ses bizarres répulsions, et malgré sa misanthropie aiguë, le docteur ***, à la fin de

1828, n'en était pas moins reconnu pour un des personnages les plus considérables et les mieux considérés de la société parisienne.

Il n'avait pas de famille, — n'était pas marié, — et vivait beaucoup dans le monde.

La première rencontre du docteur avec la Costenzina avait eu lieu dans des circonstances utiles à faire connaître pour l'intelligence de ce récit.

C'était le soir même du début de la cantatrice à l'hôtel d'une princesse étrangère dont l'hospitalité a laissé de beaux souvenirs au monde parisien.

La princesse, qui avait connu la Costenzina à l'étranger, avait ramené celle-ci chez elle après le théâtre, et elle comptait ajouter encore à son succès en la présentant à sa société sous le patronage d'une intimité qui n'eût étonné per-

sonne dans son pays, mais qui pouvait surprendre en France.

A cette époque, surtout, les traditions de caste, remises en vigueur par la restauration, admettaient difficilement des rapprochements qui blessaient l'orgueil de race. Le préjugé était alors plus fort que l'admiration, plus fort que la sympathie, et l'entrée d'une triomphatrice de théâtre dans un salon pouvait passer pour une audace. La société n'était pas encore mûre pour accepter ces hardis contrats de l'aristocratie héréditaire avec l'aristocratie qui s'est constituée elle-même par le génie ou par le talent.

On voulait bien applaudir la Costenzina dans un salon comme on l'applaudissait au théâtre, mais on voulait une séparation morale qui remplaçât la rampe. .

On voulait bien lui jeter des bouquets, mais on ne voulait pas les lui offrir. Si grand que fût le talent de l'artiste, si irréprochable que fût la conduite de la femme, elle n'en appartenait pas moins à une classe dont les mœurs étaient suspectées, et que la passion maintenait dans un isolement équivalant presque à une proscription.

La princesse comprit bien vite qu'elle avait trop compté sur la reconnaissance de l'enthousiasme que la Costenzina avait provoqué au théâtre, et elle échangea avec elle un regard qui semblait lui demander pardon de l'avoir amenée dans cette froide atmosphère des vanités mondaines.

Cependant on eût fini peut-être par tolérer la présence de la cantatrice comme un fait incidentel, si la princesse, obéissant au premier

mouvement de protestation qui s'était produit dans son cercle, avait tacitement reconnu ce qu'on appelait sa faute en rétablissant, par quelque acte inhospitalier envers l'actrice, la distance sociale qui séparait celle-ci de ses hôtes. — Mais la princesse, blessée elle-même par une attitude hostile, dans laquelle elle crut voir une censure déguisée de sa conduite, entoura au contraire la Costenzina de nouvelles attentions et la couvrit d'une protection tellement évidente, que tout le monde crut y voir un défi.

Ce fut en ce moment que le docteur entra dans le salon.

Outre son antipathie avouée contre la musique, on connaissait le dédain qu'il avait témoigné toujours, et quelquefois avec une trop singulière vivacité d'expression, pour ceux qu'il

appelait des histrions; — aussi, en le voyant paraître /toute l'assemblée pensa-t-elle instinctivement que si on avait occasion de provoquer sa verve intolérante, il s'abandonnerait peutêtre à quelque sarcasme dont un éclat pourrait atteindre l'artiste et ajouter encore à l'embarras de sa situation.

Dans cette circonstance, le hasard vint conspirer avec les conspirateurs. On parlait beaucoup, depuis quelque temps, du scandale donné à la société aristocratique par un gentilhomme du plus grand nom, qui venait d'envoyer des sommations respectueuses à sa famille, en

réponse au refus que celle-ci avait fait de consentir à son mariage aveô une actrice de la Comédie-Française, dont le talent égalait la beauté.

En arrivant chez la princesse, le docteur avait dit qu'il sortait de chez la mère de ce jeune

homme, laquelle étail tombée malade en recevant Tacle que lui avait fait signifier son fils.

Cette actualité fut le terrain sur lequel deux ou trois femmes entraînèrent le docteur et rengagèrent habilement dans une causerie, restreinte d'abord à l'intimité, mais qui devait bientôt attirer l'attention générale par la discrétion indiscrète avec laquelle on semblait vouloir l'isoler.

Quelques lambeaux de phrases arrivés jusqu'aux oreilles de la princesse lui révélèrent de quoi il était question dans ce groupe, et, bien qu'elle trouvât le choix de ce sujet d'un goût douteux, elle ne soupçonna le piège tendu au docteur qu'au moment où celui-ci, ignorant la présence de la Gostenzina dans le salon, y tombait à son insu.

En effet, à propos du mariage d'un gentil-

homme de grande famille avec une comédienne célèbre, il venait d'enfourcher le dada du mépris pour la classe des histrionSy et commençait à le faire ruer singulièrement.

La princesse, dont l'embarras était visible, essaya d'abord d'arrêter le docteur par quelques protestations qu'elle n'osa pas cependant faire trop significatives; mais les personnes qui avaient un intérêt à continuer la discussion, la passionnèrent hypocritement par des contradictions qu'elles savaient de nature à irriter l'esprit agressif du docteur, qui repartit de nouveau et formula en manière de conclusion une mise hors la loi sociale de toute la classe des artistes dramatiques.

Ce rigorisme, qui eût été applaudi dans une congrégation, devenait pour la Costenzina une personnalité presque injurieuse, et provoqua,

de la part de là princesse , qui commençait à deviner le rôle qu'on faisait jouer au docteur, une interruption fort vive.

— Le parti pris d'exclusion, surtout lorsqu'il n'admet aucune réserve, dit-elle, peut conduire, à l'occasion, jusqu'à l'injustice; et positivement c'en est une que de refuser préventivement la considération à toute une classe de la société; c'est paralyser volontairement tous les efforts qu'elle peut tenter pour s*en rendre digne.

— La considération, reprit le docteur, est une dignité sociale que l'on ne doit pas prodiguer sans courir le risque de se déconsidérer soi-même.

— Mais, sans la prodiguer, ne peut-on, par exception, l'accorder aux grands artistes qui ont su se créer une situation exceptionnelle?

continua la princesse. Pourquoi le génie n'aurait-il pas au théâtre les privilèges qu'on lui accorde ailleurs?

— La princesse a raison, dit une des voix provocatrices qui s'appliquaient à passionner ce débat. N'a-t-on pas vu d'illustres personnages encourager d'une protection bienveillante les artistes illustres de leur temps?

— Tout récemment encore, le prince de Galles ne recherchait-il pas l'intimité du grand comédien Edmond Kean? ajouta une autre voix.

— Le prince de Galles, répondit le docteur, était un étourdi. D'ailleurs, les princes ont par tradition le privilège d'avoir des bouffons.

Cette réplique attira de nouveau tous les regards sur la princesse et sur la cantatrice, qui demeurèrent, l'une frémissante de violence contenue, l'autre impassible é

— Le docteur, reprit la princesse, a des sévérités qui l'entraînent sans doute au delà de sa pensée. Il est bien certain qu'il admet intérieurement des exceptions.

— Admettre une exception à une règle, c'est ouvrir une brèche où viendront passer tous ceux qui n'auront pas été exceptés. — En principe, je n'admets aucune exception. — Il y a des milieux naturellement viciés qu'on ne traverse pas impunément. Le théâtre en est un* La liberté de mœurs qui "y règne traditionnellement, les misérables luttes de vanité qui sont une nécessité de la profession, provoquent trop facilement à l'oubli de la dignité, pour que les natures les mieux douées n'y perdent pas, avec le temps, le sentiment de la leur. — En épousant une actrice, M. de Pontisy commet quelque chose de plus qu'une mésalliance ; il donne un

mauvais exemple, il offre une prime d'encouragement à l'ambition de toutes les intrigantes qui vivent sur les planches.

— Chut, docteur ! lui dit à voix basse une de ses voisines en lui touchant légèrement le bras avec son éventail.

L'inviter au silence dans un moment où il se voyait l'objet de l'attention, c'était le provoquer à poursuivre; pour parler vulgairement, c'était dire hue! à son dada.

— Pourquoi chut? demanda-t-il tout haut.

Je puis bien exprimer ici mon opinion sur ces dames ; nous ne sommes pas dans les coulisses.

Ce mot qu'on attendait des hasards de la discussion siffla comme une balle au milieu du silence, et l'effet qu'il produisit inquiéta instinctivement le docteur. En regardant la prin-

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cesse, il reconnut que son visage hautain exprimait quelque iîhose de plus qu'une contrariété provoquée par les contradictions que la discussion avait fait naître. L'attitude même des personnes qui y avaient pris part ou l'avaient seulement écoutée trahissait une ' satisfaction mal déguisée, une sorte de triomphe contenu formant avec le mécontentement de la princesse un contraste trop apparent pour qu'elle pût échapper à l'observation du docteur.

Comme il se retournait du côté de la maîtresse de la maison et semblait quêter un renseignement, celle-ci lui adressa un geste intime dans lequel il crut voir un reproche en même ' temps qu'un appel. Il se leva soudainement, tourmenté par cette oppression intérieure qu'é-

prouve tout homme bien élevé, lorsqu'il craint d'avoir involontairement commis une de ces

fautes que le inonde pardonne cpielquefois, mais n'oublie jamais.

La princesse fit un pas au-devant de lui et ramena devant la Gostenzina, restée solitaire sur son fauteuil.

— Docteur, lui dit-elle de manière à être entendue de tout le monde, j'ai l'honneur de vous présenter la signora Gostenzina, mon amie, ajouta-t-elle en élevant la voix.

Si le docteur n'était pas instruit de l'intimité qui existait entre la grande dame et la cantatrice, il ne pouvait ignorer un nom que la celébrité de celle qui le portait lui jetait vingt fois par jour dans l'oreille.

Gomme il allaits'incliner devant la Gostenzina, il aperçut dans une glace le groupe qu'il venait de quitter, et lut dans toutes les physionomies cette expression de curiosité joyeuse et presque

cruelle qui s'attache aux actes et aux paroles d'un homme tombé publiquement dans le terrible piège mondain du ridicule.

Le docteur eut bientôt compris qu'on venait de faire de son antipathie et de sa franchise connues l'instrument d'une perfidie de salon, et qu'en le plaçant dans cette situation pénible d'un homme qui a gratuitement offensé une femme, on avait compromis la dignité de sa personne et la loyauté de so^ caractère.

— Madame, dit-il à haute voix en s'inclinant avec les marques d'un profond respect, on m'a laissé ignorer votre présence dans ce salon. Je mets toutes mes excuses à vos pieds, et je voudrais avoir l'occasion d'y joindre toutes celles qui me sont dues à moi-même pour l'étrange abus qu'on m'a laissé faire de mon ignorance.

Lorsqu'il eut achevé, le docteur salua de nouveau la Gostenzina, et revint prendre sa place dans le groupe qu'il venait de quitter, et où l'apparence agressive de son retour causa une certaine émotion.

Cette émotion devint contagieuse et se répandit dans tout le salon, lorsqu'on s'aperçut que le docteur venait d'engager à voix basse, avec deux de ses voisines, un entretien dont l'animation contenue pouvait révéler la nature. — En effet, le docteur L... avait été vivement froissé de ce qui venait d'arriver, et bien qu'il

LES ROUERIES DE L'INGÉNUE i5

sût se maintenir dans la plus parfaite mesure d'expression, la forme polie de son langage n'en exprimait pas moins un mécontentement qui s'éleva progressivement jusqu'à la remontrance.

11 s'adressait alors à une des femmes de Paris dont la réputation de dédain et d'impertinence était la mieux établie dans les deux faubourgs. Malgré le tour discret et presque paternel que le docteur donnait à ses reproches, elle lui répondit brièvement par un de ces mots que sait trouver le dépit d'une femme et qui entrent si profondément dans l'amour-propre d'un homme.

A cette parole, qui changeait une explication courtoise en lutte hostile, le docteur fit ce que tout autre eût fait en pareil cas, — il quitta la place.

Mais son animation et celle de son interlocu-

trice avaient été remarquées, et donna matière à des conjectures qui, en se propageant de groupe en groupe, dénaturèrent cet épisode en y attribuant au docteur des paroles qui étaient contradictoires avec le tact d'un homme de bonne compagnie et d'un galant homme.

Un quart d'heure après, le bruit courait dans le salon de la princesse, que le docteur venait d'oublier toute convenance avec la baronne de Villerey.

Un de ces mille jeunes gens qui, à Paris, mettent l'activité de leur étourderie au service du désœuvrement mondain, et se font volontiers les courriers extraordinaires des dépêches scandaleuses, quitta le salon de la princesse, où tous ces incidents avaient causé un certain malaise, et courut porter la nouvelle dans une grande maison du voisinage. Une heure après,

d'autres estafettes se répandaient dans d'autres maisons et y colportaient le fait, où la vérité I était altérée, comme il arrive toujours quaad elle s'éloigne. de sa source. Aussi, avant la fin de la soirée, tout Paris officiel et curieux savaitil que le docteur avait, en plein salon, insulté la célèbre Costenzina et la baronne de Villerey, qui avait pris sa défense.

A une heure du matin, les rumeurs commençaient à circuler confusément dans un cercle où M. de Villerey se trouvait et où il jouait le whist avec une mauvaise chance dont la persistance indisposait sa bonne humeur ordinaire.

Bien qu'on n'eût parlé devant lui qu'avec une extrême réserve de l'événement où le nom de sa femme et celui du docteur se trouvaient mêlés, le baron devina quelque algarade.

— Le diable d'homme ! murmura-t-il ; dans

quelle maison a-t-il encore cassé les vitres ce soir?

— Chez la princesse *'*, dit une voix.

— La baronne y doit être, fit le baron; elle me contera cela. C'est particulier, général, ajouta-t-il en s'adressant à son partner, voici deux fois que vous nous faites perdre les honneurs.

— C'est à vous de donner les cartes, répliqua tranquillement le général, qui était un client du docteur et professait pour lui un enthousiasme qu'il n'aimait pas à entendre contredire.

La partie continuait et aussi la perte du baron.. Bien qu'on ait peu le temps de parler à un jeu qu'on pourrait appeler le quatuor du silence, M. de Villerey, irrité par sa veine coutraire, et retenu cependant parlesbienséances, donnait un cours à son irritation dans de fré-

quenles allusions où perçait contre le docteur une hostilité qui finit par établir une sorte d'aigreur entre lui et son partner.

Deux ou trois fois déjà, le général avait laissé échapper des mouvements d'impatience qu'on savait être ordinairement chez lui le prélude de la colère.

— Il est certain, disait M. de Villerey, que le docteur abuse étrangement de l'indulgence qu'on a dans le monde pour ses singularités.

— En effet, dit le général, dans le monde la franchise est une vertu singulière.

•^ Elle peut être un défaut social, reprit le baron. Les relations ne sont possibles qu'avec un mutuel échange de concessions.

■^ J'ai beaucoup d'estime pour les natures qui, n'ayant pas besoin d'en réclamer, n'ont pas besoin d'en faire.

— Il y a des gens qui ne sont sévères avqc eux-mêmes que pour avoir le droit d'être injuste avec les autres, répondit le baron.

— Lorsqu'on surprend ces gens-là en flagrant délit d'injustice, il faut le leur signaler à eux-mêmes, fit le général avec une intention qui fut sans doute comprise par M. de Villerey, car il répondit aussitôt :

— C'est ce que je ne manquerai pas de faire la première fois que le docteur m'en fournira l'occasion.

— Ah! dit un nouveau venu qui vehait d'entrer dans le salon, vous savez déjà l'esclandre causé par la Faculté. On en parlait beaucoup aussi au foyer de l'Opéra. La princesse en est fort émue, et beaucoup de personnes sont, diton, dans l'intention de protester, en ne recevant plus le docteur qu'en visites payées. Ce qui est

positif, c'est que la baronne de Villerey se trouvera dans l'obligation de ne plus le recevoir.

— A quel propos, monsieur? dit le baron en se retournant tout à coup vers la personne qui venait de parler.

— Ah ! pardon, baron, fit le jeune homme un peu interdit, je ne vous avais pas aperçu.

Sa myopie bien connue justifiait cette excuse, ce qui n'empêcha point le général de lui adresser une remarque sur le manque. d'à-propos de cette révélation.

— Au contraire, interrompit le baron, monsieur arrive fort à propos, et je lui serai trèsparticulièrement obligé de m' éclairer -sur le fait auquel il vient de faire allusion.

Les deux autres joueurs essayèrent de pacifier M. de Villerey, mais à la manière dont le général le regardait, et après les paroles qu'il

venait dédire, il pensa qu'il devait obéir à cette sorte de mise en demeure que lui fournissait le hasard.

— Et bien, reprit-il en s'adressant de nouveau au jeune homme, parlez, monsieur.

— D'abord, fit celui-ci comme pour se récuser, je n'étais pas ce soir chez la princesse.

— Alors, interrompit le général, si vous n'étiez pas témoin, vous n'avez rien à dire.

— Pardon, général, dit M. de Villerey, ceci est une affaire entre monsieur et moi.

— Pardon, monsieur le baron, reprit le général. En l'absence du docteur, dont il est beaucoup question ici depuis quelques instants, je prendrai la liberté de le représenter. Je crois d'abord qu'en pareille circonstance, on doit fermer l'oreille à toute information qui se reconnaît elle-même douteuse et pourrait faire préjuger

légèrement d'un incident où il n'y a peut-être qu'un malentendu.

Ces paroles furent appuyées par cinq ou six personnes qui se trouvaient présentes.

— Soit, répondit M. de Villerey après une courte hésitation. Je verrai la baronne, et je désire qu'elle n'ait pas à confirmer quelque incident, comme vous dites, qui serait de nature à nécessiter mon intervention entre elle et M. le docteur ***, dont les libertés de langage auraient parfois besoin d'être tempérées.

Au moment où cette altercation s'élevait à propos de lui, le docteur, qui se promenait sur le boulevard, était arrivé machinalement à la porte du cercle, où stationnaient plusieurs voitures, parmi lesquelles il reconnut celle du général, qu'il supposa attablé à son whist ordinaire. L'idée lui vint alors de monter au cercle

pendant une demi-heure, et d'y demander au jeu une distraction à des ennuis qu'il ne tenait pas à emporter sous son oreiller. Eu quittant le salon de la princesse, il était sorti fort peu satisfait de cette soirée, où il avait involontairement blessé une femme, et où il avait été volontairement blessé par une autre.

Il est reconnu qu'une offense feminine ne peut être considérée comme sérieuse par un homme, mais il n'en est pas moins vrai qu'une affaire de cette nature est, pour Tamour-propre, semblable à ces légères piqûres qui laissent dans l'épiderme une épine insaisissable et douloureuse au moindre cçntact. Déjà, en entrant dans les salons du cercle, le docteur avait remarqué une sorte de gêne que les gens les plus habiles ne parviennent pas à dissimuler lorsqu'ils se trouvent surpris par la présence inattendue d'une personne au moment où celle-ci

est l'objet d'un entretien intime. Le silence embarrassé qui l'accueillit révéla au docteur qu'on s'occupait de lui, et cette supposition lui fut confirmée lorsque, en arrivant à la porte du salon de jeu, il entendit les derniers mots échangés avec une certaine animation entre le général et le baron dé Villerey. Aussi, lorsqu'il pénétra dans le salon, sa physionomie exprimait-elle une des irritations contenues qui ne demandent qu'un prétexte pour se manifester. — Comme il avait en entrant fermé la porte derrière lui, chacun comprit, dans cette mesure de huis clos, une intention d'isoler entre les personnes présentes l'explication qui sans doute allait avoir lieu.

— Il m'a- paru, messieurs, dit le docteur après avoir salué, qu'en mon absence vous me faisiez l'honneur de \ous entretenir de moi. Et comme ces paroles semblaient particulièrement

s'adresser au baron, celui-ci, posant ses cartes sur le tapis, répondit aussitôt :

— Oui, docteur, et votre présence est la bienvenue pour mettre un terme à des propos qui ont été apportés jusqu'ici.

— Par qui ?

— Par le bruit public.

— Le bruit public est un être abstrait avec lequel je ne discute jamais, répliqua le docteur avec vivacité.

— L'abstraction peut, àToctasion, s'incarner dans une personnalité, — répondit le baron ; — et il ajouta : — Étiez-vous ce soir chez la princesse *** et y avez-vous rencontré la baronne ?

Le nom de madame de Villerey, qu'il ne s'attendait pas à entendre prononcer, rappela au docteur le propos blessant que celle-ci lui

avait lancé chez la princesse, et ce souvenir, qui vint remuer l'épine dans la plaie mal cicatrisée, aggrava encore Tirritation du docteur. Il répondit aussitôt :

— Je puis répondre aune question qui même ne serait dictée que par la curiosité, mais je me refuse à subir un interrogatoire.

— Ce n'est pas un interrogatoire, dit le baron plus doucement, c'est une sollicitation d'éclaircir un fait qui m'intéresse, puisqu'il touche une personne qui porte mon nom.

— J'étais ce soir chez la princesse, répondit le docteur, et j'ai eu effectivement l'honneur d'y rencontrer madame de Villerey.

— Et pendant cette soirée ne s'est-il pas élevé, entre elle et vous, à je ne sais quel propos, une mésintelligence qui se serait, de votre part, traduite d'une manière regrettable ?

— Ici, monsieur le baron, les renseignements que j'aurais à vous donner cessent d'être d'accord avec ceux qu'il vous a plu de recueillir, et à moins d'insistance de votre part, je ne continuerai pas une explication qui aborde des matières trop délicates pour être discutées ailleurs que dans l'intimité.

— \ous faites offense à la discrétion de ces messieurs, dit le .baron.

— Je les prends à témoin que je cède à votre insistance, reprit le docteur. Ce soir, chez la princesse, où se trouvait madame de Villerey, et dans une circonstance où je n'ai pas eu l'avantage de me trouver d'accord avec elle, la baronne m'a témoigné sa contrariété d'une manière que je lui laisse à regretter.

— Je vous ferai observer, modsieur, dit le baron, que vos paroles semblent renvoyer à une

autre personne les torts qui, au contraire...

— Monsieur, reprit le docteur avec fermeté, il peut vous plaire de provoquer presque publiquement, et sur un motif puéril, une discussion qui n'aurait pas dû naître entre nous. Mais il m'est permis de ne pas vous suivre au delà des limites tracées par les convenances.

— Ces limites-là, monsieur, répliqua le baron, il vous est arrivé assez souvent de les franchir vous-même pour qu'on puisse vous contester le droit de les indiquer aux autres. •

En. voyant la tournure que prenait le débat, ceux qui en étaient témoins essayèrent une intervention pacifique.

— Tenez, baron, dit le docteur en se levant, — ne nous engageons pas plus avant dans une sotte affaire ; — vous n'avez pas été heureux au whist, ce qui s'explique, puisque vous ne savez

pas y jouer. Cette perte vous irrite, et l'irritation, quelle qu'en soit la nature, est mauvaise pour les tempéraments sanguins comme le vôtre. Il faut payer vos fiches, rentrer chez vous, dormir, et demain matin, quand vous serez plus calme, vous pourrez m' écrire un mot poli qui me fera oublier que vous ne l'avez pas été ce soir, madame de Villerey pourra y ajouter un post-scriptum. Telle est mon ordonnance.

— Avant de la suivre, répondit M. de Villerey avec une hauteur protectrice, vous me permettrez de la soumettre à deux personnes de ma connaissance, qui auront l'honneur de vous faire part du résultat de leur consultation.

Et ayant réglé ses pertes, il prit son chapeau et quitta le salon de jeu.

Après sa belliqueuse sortie du cercle, le baron était rentré chez lui, contrarié comme tout

62 LES ROUERIES DE L'INGÉNUt:

homme qui s'est mis une querelle sur les bras. L'attitude offensive qu'il avait prise devant le le docteur était un engagement de donner une suite à cette discussion, et M. de Villerey attendait impatiemment le retour de sa femme, espérant trouver, dans les renseignements que lui donnerait celle-ci, quelque épisode sur lequel il pût baser sa demande en réparation.

Lorsque madame de Villerey revint de chez la princesse, sans savoir dans quelle intention son mari l'interrogeait, elle lui raconta, avec une grande franchise, les événements de la soirée, et mit beaucoup de verve dans te récit de ce coup d'Etat féminin dans lequel le docteur s*était trouvé compromis, et où elle avoua avoir joué un rôle actif.

— 11 nous est revenu au cercle quelque bruit de tout cela, dit le baron. On rapportait même

que le docteur avait essayé de prendre une revanche de sa mésaventure par un retour offensif sur les personnes qui l'avaient provoquée.

— Il y a eu effectivement tentative de revanche, dit la baronne en riant, mais le pauvre docteur avait la tête tellement perdue de confusion, qu'il s'est laissé arrêter au premier mot. Oh ! mais, ajouta-t-elle ingénument, un mot que je regrette, car il pouvait aller loin.

— Eh bien, ma chère, dit le baron, très-peu satisfait du résultat de so;i enquête, il est arrivé, — et il raconta alors à sa femme la scène du cercle, et la situation dans laquelle il se trouvait actuellement en face du docteur.

Le premier mouvement de la baronne un peu alarmée fut bon.

— 11 faut en convenir, dit-elle à son mari,

nous ne sommes pas irréprochables, et le doctem^ale droit de se plaindre. — Je lui écrirai un mot de regret, qui mettra fin à tout ceci.

Cette bonne disposition d'esprit ne pouvait pas avoir une longue durée dans un esprit encore enivré par un de ces triomphes d'amourpropre auxquels les femmes attachent tant d'importance. La mise en retraite du docteur devant une épigramme de la baronne avait été remarquée, cçmmentée; elle avait entendu ce murmure flatteur qui est la friandise de Sorente; elle avait vaincu publiquement un homme redouté par son esprit. Revenir par des excuses sur le propos qui lui avait procuré ce triomphe, n'était-ce pas démentir, rendre en quelque sorte le drapeau qu'elle avait conquis, perdre les bénéfices d'une partie gagnée sur

^ tant de points? Ne devait-elle pas, au contraire, profiter de ses premiers avantages ,et les côufûîiner par une victoire décisive qui la mettrait ^ Y ordre du jour du bavardage parisien?

Si la baronne n'exprima point ces idées avec cette franchise, elle parla du moins de manière à les laisser deviner. Aussi, après avoir convenu de ses torts, elle essaya de les amoindrir et invoqua en sa faveur le principe d'infaillibi-

lité.

Par d'habiles manœuvres de langage, où les arguments spécieux ne furent pas ménagés, elle "retourna complètement la situation en se constituant plaignante, et voyant que son mari, visiblement ennuyé par ces contradictions, demeurait immobile :

— Eh bien, lui demanda-t-elle, à quoi songez-vous ?

— Je songe, ma chère, répondit le baron, qu'on a eu bien tort de représenter la Justice, sous la figure d'une femme ; et j'ai le regret de m'apercevoir que je me suis fait un peu légèrement le chevalier d'une cause douteuse ; je me suis engagé dans une affaire qui, certai-

nement, sera jugée comme pitoyable par tous les gens raisonnables.

— Eh bien, reprit la baronne, laissez-moi la diriger officieusement, et je m'engage à y trouver une issue qui vous tirera de cette situation à votre avantage. Vous auriez pu, à la rigueur, exprimer quelque regret au docteur, avant l'explication qui a passionné votre débat et l'a amené à un point qui peut avoir quelque gravité ; maintenant, un retour vers lui pourrait être interprété d!une manière fâcheuse pour vous.

^ îaut donc lui demander des excuses, aclaÊ'va péremptoirement madame de Villerey,

en s^ renfermant dans une citadelle d' obstinalion.

— Eh! fit le baron, pensez-vous donc que le docteur n'ait pas le souci de sa dignité et qu'il suffise d'une démonstration pour l'alarmer?

— Je ne lui fais pas cette injure, répondit la baronne, — mais le docteur connaît son époque et sait qu'en France il est des choses auxquelles rien ne résiste. — Un duel avec un de SCS clients ! — mais songez-y donc, on dirait partout que, ne trouvant pas dans sa science des moyens assez sûrs pour expédier ses malades, il a fait de sa trousse un arsenal. — Sa réputation y périrait.

— Ma chère, interrompit le baron, vous me-

lez bien légèrement les choses futiles aux choses graves.

— Eh ! monsieur, répliqua la baronne,— nous vivons dans un pays où le quolibet d'un enfant peut, à l'occasion, ébranler la plus haute existence. Le docteur, qui ne redouterait pas une rencontre pour les risques qu'il y pourrait courir, la craindra pour les conséquences du ridicule. — Si sa dignité ne peut céder devant la pression d'un homme, il peut, sans la compromettre, fléchir sous la pression d'une femme. — Substituez-moi à votre personne, et vous le verrez accueillir avec joie le moyen conciliateur.

— En résumé, que voulez-vous lui demander ? fit le baron

— La paix, fit' elle; mais il viendra la solliciter lui-même.

— Et VOUS pensez qu'il consentira?

— 11 est homme d'esprit; entre deux ridicules, il choisira le moindre, et me saura gré d'avoir su trouver une issue honorable à une situation embarrassante.

— Et s'il refuse ?

— C'est qu'alors les propositions pacifiques lui auront été mal présentées. Aussi devez-vous confier cette négociation à des personnes d'un caractère conciliant, à des diplomates porteurs du rameau d'olivier, et non aux belliqueux hérauts dont la seule présence est une menace.

Le lendemain, dans raprès-midi, comme le docteur rentrait de son hôpital, il reçut la visite de deux amis de M. de Villerey. Us se hâtèrent de déclarer qu'ils venaient comme conciliateurs, et qu'ils n'avaient accepté la mission dont le baron les avait chargés qu'à cause de la modération de ses exigences.

Le mot fit sourire le docteur.

— Pardon, messieurs, répondit-il; M. de Yillerey. est tourmenté par une affection qui exerce une influence sur son caractère et le rend quelquefois d'humeur irritable. Il a eu

avec moi hier un de ces accès, et peut-être s'eslil laissé entraîner dans ses paroles au delà de sa pensée. Mais on doit être indulgent pour un -malade, surtout quand on est médecin et que le malade est un client. Seulement, au delà de cette indulgence, je ne comprends pas ce que M. de ViUerey peut exiger de moi.

— M. de ViUerey, dit l'un des envoyés, ne réclame de vous qu'une légère concession qui ne saurait être coûteuse à votre amour-propre, puisqu'il la sollicite en faveur de sa femme. Hier, à la suite d'un incident qui a ému le salon de la princesse, où se trouvait une personne étrangère au monde, la baronne de ViUerey et quelques dames de ses amies se seraient crues blessées de votre attitude devant eUes, et madame de ViUerey vous saurait gré particulièrement si

VOUS vouliez aller lui exprimer le regret de cette mésintelligence passagère.

— En résumé, docteur, ajouta le second envoyé, nous pouvons vous le dir^, afin de retirer tout caractère sérieux à cette affaire, nous sommes autorisés à la restreindre entre la baronne et vous.

— G'est-à-dire,- interrompit le docteur avec une feinte bonhomie, que mon aimable cliente a imaginé ce moyen diplomatique pour isoler son mari du débat et avoir tous les bénéfices de cette conciliation.

— Eh bien , oui, la baronne attache une grande importance à être seule en cause avec vous, et, pour donner plus d'éclat à cette réparation, elle i^ecevra demain exceptionnellement.

— Et sans doute, fit le docteur, je devrai me

présenter en costume de pénitent, un cierge à la main. Messieurs, reprit-il avec Taccent sérieux d'un homme qui repousse une mystification, je regrette que vous vous soyez associés à une plaisanterie de ce genre, et l'intervention de madame de Yillerey est un moyen d'arrangement auquel j'aime encore à croire que le baron est étranger. Je ne ferai pas d'amende honorable à madame de Villerey, parce que, dans cette circonstance, je ferais triompher sa vanité au préjudice de la justice. S'il reste inaperçu pour vous, je vois le but où tend cette combinaison : on voudrait faire de mes excuses

à la personne qui m'a offensé, une offense nouvelle à la personne qu'on m'a déjà fait offenser. Ces variantes sont contradictoires avec mon caractère. Faites-le savoir à la personne que vous représentez, soit il ou elle. Pardon, messieurs,

acheva le docteur en faisant à ses visiteurs un geste de congé, ma journée appartient aux gens qui souffrent; si vous ne croyez pas votre mission terminée, achevez-la auprès du général.

La tradition fabuleuse rapporte rexistence d*un monstre auquel on sacrifiait annuellement un tribut de victimes.

Le Minotaure moderne, c'est le rire; — et, plus inclément que l'ancieii, l'impôt qu'il réclame est quotidien.

En France, il est incarné dans les deux plus grandes personnalités satiriques connues. II s'appelait alors Rabelais, — puis Voltaire.

Aujourd'hui, il s'appelle tout le monde.

Un écrivain satirique moderne, dans une de ses plus spirituelles boutades sur Paris, suppo* sait le siège de cette ville par une armée enne*

mie, et demandait combien de temps elle tiendrait sans capituler.

• — Paris, concluait-il, se battra bravement, même n'ayant plus de poudre ; mais le jour où les primeurs manqueront au marché, il y aura des traîtres qui ouvriront les portes pour un plat de fraises.

Les primeurs dont les Parisiens se montrent volontiers les plus friands étant le scandale, on peut supposer que dans le cas d'un siège où la malignité publique aurait été trop longtemps affamée, Paris livrerait ses clefs à l'ennemi qui apporterait quelque anecdote sur le marché.

Cette curiosité a toujours été un des plus impérieux besoins de la société active, et c'est mériter ses bonnes grâces que de lui prpcurer l'occasion de se satisfaire. Aussi le plus joli ca-

deau qu'un homme puisse faire, par exemple, à une femme ayant un salon fréquenté, sera de lui apporter quotidiennement un œuf de scandale à couver; — avant le soir, l'oiseau aura deç ailes.

On sait l'histoire d'un homme qui avait dans le monde la réputation de savoir le mieux dénicher ces sortes de merles.

Entrant un jour dans un salon où il était familier, il aperçoit toute la compagnie immobile et silencieuse comme une fresque peinte sur un mur.

Il y avait là les hommes les plus intelligents et les femmes les plus spirituelles de la société la plus spirituelle et la plus intelligente, et s'ils eussent parlé, du choc de leurs paroles aurait pu naître une de ces étincelantes causeries que Balzac faisait écouter par des génies cachés dans

les serrures. — Eh bien, tous ces gens restaient frappés de mutisme, parce qu'il y avait disette de nouvelles, et qu'il leur répugnait de revenir sur la médisance de la veille, comme le chien retourne à un os déjà rongé. — L'ennui les pétrifiait tellement, que, pour se distraire, ils se fussent contentés du récit d'une bonne action, quittes à la retourner à l'envers pour voir si elle ne montrerait pas une sottise.

La présence du nouveau venu causa dans le cercle le mouvement vorace qui dut se produire sur le radeau de la Méduse quand on signala une voile libératrice. La maîtresse alla à lui, comme les enfants gourmands vont au-devant des vieillards connus par leur habitude d'avoir des bonbons dans leurs poches, et auxquels ils font la grimace quand la bonbonnière est vide.

C'était précisément le cas où se trouvait le

galant homme, et il comprit, à Taccueil fait à son silence, que sa réputation était compromise s'il se retirait avant d^avoir réveillé ce salon des beaux et des belles à l'esprit dormant.

Il fallait une victime à sa curiosité. — Il se sacrifia comme le pélican.

Après avoir secoué son jabot par un geste qui était le prélude d'une confidence, il demanda seulement qu'on fermât les fenêtres par mesure de discrétion, et, cette précaution prise :

— Messieurs, dit-il, ce qu'il y a de plusnouveau à Paris ce soir, c'est que ma femme a pris un amant ce matin.

Ce dévouement fut complété par un trait qui, dans son genre, était la touche même du génie. Celui qui venait si à propos de fournir un canevas à la médisance, comprit qu'on n'oserait sans doute pas le broder devant lui, et se retira

aussitôt, demandant, pour toute récompense, qu'on n'ouvrît pas trop vite les fenêtres sous lesquelles il devait passer.

C'est en parlant de ce même personnage qu'une femme d'esprit disait un jour : .

— M*** a la meilleure table de Paris : on y mange toujours son prochain.

Cette curiosité explique le retentissement soudain qui s'élève autour des actes ou des pai; rôles en apparence les plus futiles, lorsqu'ils se rattachent à des individualités évidentes, et si haut qu'un homme ait placé sa vie, il ne pourra jamais la mettre complètement hors de portée de cette curiosité inquisitoriale. Tel jour ou tel autre, pour le moindre propos, au moindre prétexte, il devra être à son tour la bête curieuise désignée aux oisifs qui recherchent le sauvage plaisir de la dérision. Grand citoyen, sublime

artiste, ou savant illustre, ce qu'il aura fait de grand, d'utile ou de beau, ne pourra pas le préserver, et l'ironie atteindra l'homme à travers son œuvre. Il trouvera même, et surtout, ses amis et ses enthousiastes oublieux, et les plus indulgents ne seront pas ceux qui essayeront de le défendre, mais ceux qui, au contraire, garderont le silence.

On a cependant vu des gens qui provoquaient et sollicitaient presque une mention dans ce moniteur verbal du ridicule et qui, pour l'obtenir, la payaient même au prix de leur dignité. Mais il existe aussi des natures craintives pour les quelles c'est un souci sérieux de savoir leur nom l'objet d'un bavardage où la malveillance ne laisse pas échapper l'occasion de se manifester surtout lorsqu'on la luiafàit attendre longtemps. 11 en est d'autres, indifféremment dédaigneuses,

qui ne croient pas utile de troubler les sérieuses préoccupations de leur vie en ouvrant l'oreille à des taquineries mesquines tant que celles-ci ne franchissent pas certaines limites. Mais, si indifférent qu'un homme puisse être au jugement dont ses actes sont l'objet, il arrive cependant un moment où il ne peut s'empêcher d'intervenir lorsque ses actes ou ses paroles ont été dénaturés.

C'était précisément la situation dans laquelle se trouvait le docteur après la soirée de la princesse. — Les événements qui l'avaient troublée étaient arrivés à point pour renouveler le marché de la médisance, qui chômait depuis une semaine, et les personnes qui y avaient eu un rôle étaient devenues aussitôt le texte des commentaires les plus variés.

Deux circonstances ajoutaient quelque gra-

vite à ces rumeurs. Dans quelques maisons restées tardivement ouvertes à des fêtes nocturnes, le bruit se répandit que la princesse ***, blessée de ce qui s'était passé chez elle, avait manifesté l'intention de fermer son salon pour l'hiver. Quant à l'explication animée qui s'était élevée au cercle entre le docteur *** et le baron de Villerey, bien qu'elle eût eu lieu dans un groupe isolé, il en avait transpiré quelque chose, et, comme il arrive presque toujours, on avait exagéré les termes échangés de part et d'autre. De même que, par ignorance de la vérité, on l'avait altérée au préjudice du docteur, en lui donnant tous les torts.

Ce n'est point rare de trouver à Paris des gens qui, par étourderie ou pour se donner l'apparence d'être dans le secret des choses que la plus simple convenance devrait tenir mysté-

rieuses, enveniment au début des affaires qui auraient pu se terminer pacifiquement, et placent, à Finsu Tune de l'autre, les personnes qu'elles intéressent particulièrement, sous la

pression de l'opinion publique.

Aussi, à l'heure même où M. de Villerey convenait avec sa femme d'envoyer une ambassade conciliante au docteur, et au moment même où celui-ci rentrait chez lui tout disposé à oublier une querelle qui n'avait de point de départ qu'une irritation commune, il y avait à Paris dix maisons où on leur mettait l'épée à la main.

Au nombre de ses clientes, le docteur comptait la marquise de Merignon, une grande dame qui régnait sur l'aristocratique colline du faubourg Saint-Honoré. Il lui avait rendu le sceptre qu'elle avait dû déposer pendant une longue maladie qui l'avait tenue éloignée du monde et dont il l'avait guérie. Lejour où pour la première fois il lui avait permis de se regarder dans un miroir, en retrouvant sur son visage la beauté qu'elle croyait morte, la marquise avait poussé le cri de joie du guerrier à qui on rend ses armes. Il a fait mieux que me guérir, disait-

elle en parlant du docteur, devenu pour elle l'objet d'une sorte de culte. Il m'a ressuscitée. Cet aveu ingénu fit même dire à quelques amies, peu satisfaites du miracle opéré par la science, que la marquise, dans son premier élan de résurrection, avait singulièrement étendu les limites de la reconnaissance.

Peu soucieuse de protester contre des propos ayant le dépit pour origine, madame de Merignon, une fois guérie, inventa des maux imaginaires pour justifier la présence du docteur dans sa maison.

Son salon passait pour être un des mieux renseignés de Paris, et c'était effectivement l'un des centres où abondaient le plus les nouvelles puisées aux sources certaines. On eût dit que madame de Merignon possédait l'ingénieux appareil acoustique que le farouche tyran Denis

avait fait établir dans son palais^ et qui apportait à son oreille défiante tous les bruits de Syracuse.

Aussi, lorsqu'un événement était douteux ou seulement obscur, c'était chez elle qu'on venait s'informer pour en connaître les causes réelles et en apprécier les conséquences possibles, et, pour employer une expression du langage typographique, elle donnait le bon à tirer du courrier de l'actualité.

Deux ans de maladie et de solitude, pendant lesquels elle n'avait pas eu à se louer de son mari, qui avait toujours eu quelque mission diplomatique dans les . pays où les danseuses en vogue à l'Opéra prenaient leur congé, lui avaient aigri le caractère. Les femmes lui reprochaient de manquer d'indulgence.

— Il faut l'excuser si elle est un peu amère,

disait la baronne de Villerey avec une charité hypocrite; la pauvre femme transpire ses anciennes tisanes.

Quelle qu'elle fût, elle était cependant fort recherchée dans le monde, où elle exerçait une influence sérieuse. Son mari, redevenu plus amoureux d'elle que jamais, et qui la trouvait plus froide à sa passion que le verrou qu'elle avait fait mettre à sa porte pour s'en préserver, occupait une charge élevée à la cour, où ellemême comptait d'augustes amitiés.

La marquise donnait presque tous les jours une audience matinale à ses familiers, à ses confidents, à tous les gens de bonne volonté qui allaient pour elle à la pipée de l'anecdote. Elle était flère de pouvoir ainsi montrer sous la clarté de midi, dont les franchises sont si cruelles pour les teints dévastés par l'atmosphère em-

brasée du bal, la renaissance de cette beauté invulnérable qui semblait trouver dans les fatigues mêmes d'une nuit donnée au plaisir les vertus juvéniles attribuées au flot de Jouvence.

Outre ces réceptions quotidiennes et intimes, elle en avait une officielle chaque mercredi de la semaine, et son mari s'y montrait fort assidu. Comme sa présence causait à madame de Merignon une mauvaise humeur très-apparente, elle s'en excusait' en l'attribuant à la migraine. Aussi, dans le monde, appelait-on ces réceptions les migraines de lamarqnise^ etquiconque y était reçu pouvait se présenter partout.

Par les tenants et aboutissants, madame de Merignon devait être instruite une des premières des rumeurs qui commençaient à circuler autour du docteur ; et, devinant un fond de malveillance dans les rapports qui lui arrivaient,

elle le fit prier de monter chez elle en sortant de l'hôpital Beaujon, où il faisait une clinique hebdomadaire.

— Eh quoi ! fit le docteur aux premières paroles qu'elle lui adressa, attache-t-on tant d'importance à des puérilités I

— Le monde ne vit que de cela, vous le savez bien, lui dit la marquise, et ce qu'il vous plaît d'appeler des puérilités, emprunte une importance aux noms qui s'y trouvent mêlés. — Je suis trop votre amie pour vous dissimuler, mon cher docteur, selon les commentaires dont cette soirée de la princesse *** est déjà l'objet, que vous vous êtes désigné d'une manière fâcheuse à l'attention publique.

— Ah çà ! demanda le docteur, étoûné de la gravité de la marquise, ai-je donc commis un crime ?

— Plus qu'un crime ! reprit madame de Merignon en répétant un mot célèbre, une faute 1 et tous les gens, et ils sont nombreux, qui ont eu à subir les atteintes de votre franchise, s'emparent de cette faute' pour vous traduire devant

• les assises de l'opinion, et il me sera particulièrement désagréable d'entendre un blâme quelr conque accompagner votre nom.

— L'opinion, reprit le docteur, est une bavarde et une curieuse, je le sais, mais il est aussi des hommes dans la vie desquels elle peut entrer à toute heure sans qu'ils aient à redouter ses .curiosités ou son bavardage, et je suis de ceux-là.

— L'opinion, continua la marquise, est un

thermomètre variable qui indique à la société

». . • le degré d'estime et de considération qu'elle accorde à un homme parmi les autres, et vos

amis peuvent trouver regrettable que vous ayez compromis la dignité reconnue de votre caractère en vous faisant l'auxiliaire d'une rancune féminine. — Oui, reprit la marquise avec insistance, ce n'était pas votre rôle de servir le dépit de madame de Villerey, il fallait rester neutre et laisser à celte coterie de puritaines rinitiative de leur réprobation. Dans ces circonstances, votre dédaigneuse boutade était plus qu'un lapsus de goût, c'était l'appoint d'une parole qui pèse, donné à un vote d'hostilité préméditée. Sans votre présence à cette soirée^ la Gostenzina n'y eût peut-être pas obtenu, comme femme, le succès qu'elle obtient comme cantatrice au théâtre. Mais elle eût du moins évité un échec qui devait être la conséquence de votre rigoureuse apostrophe.

Le docteur interrompit madame de Meri-

gnon et lui raconta le piège qui lui avait été tendu, et comment il y était involontairement tombé.

— Volontairement ou non, dit la marquise, vous avez mis la princesse et la fière Costenzina, son amie, dans une attitude pénible, et si indulgentes qu'elles puissent être, elles vous garderont rancune d'une profession de foi déjà qualifiée de brutalité sauvage par ceux ou plutôt par celles qui pouvaient avoir intérêt à ce qu'elle se produisît, madame de Villerey entre autres, à qui vous assuriez un triomphe sur sa rivale.

— Comment, fit le docteur en se levant et en donnant les marques d'un; profond étonnement, madame de Villerey...

— D'où arrivez-vous donc, cher docteur?...

fit la marquise d'un air qui semblait dire : Me

prenez-vous pour dupe de votre feinte ignorance?

Et, comme il protestait de sa bonne foi, elle ajouta :

— N'est-ce pas vous qui, il y a deux ans, avez conseillé au baron d'accepter le consulat de Palerme?

— Oui, répondit-il; la santé de madame de Villerey m'inspirait alors quelques inquiétudes, et je pensai qu'un séjour de quelque temps sous ce climat pourrait lui être favorable.

— Vos prévisions se sont réalisées, dit malicieusement la marquise. Madame de Yillerey est revenue de Sicile dans un merveilleux état de santé; mais on prétend que tout l'honneur n'en revient pas au climat, et on attribue particulièrement la guérison de cette maladie à des additions que la baronne aurait, à l'insu de

9i LES ROUERIES DE LMNGËNUE

son mari, introduites dans le traitement que vous lui aviez ordonné de suivre. Toujours est-il, selon la chronique parlementaire de cette époque, que M. de Villerey, après un an d'exercice, aurait demandé son retour en France pour des raisons auxquelles la politique était étrangère.

— Oui, je sais, dit le docteur, « un léger bruit rasant la terre » .

— Dites plutôt les flots ; car la nouvelle est venue par mer,

— Faut-il y croire? La médisance est née italienne !

— De parents français, interrompit la marquise, en riant. — Enfin, vous faites de la discrétion, parce que madame de Villerey est votre amie.

— Mon amie! fit le docteur en se récriant.

Je ne suis pas son ami, moi.

—- Eh bien alors, demanda madame de Merîgnon, pourquoi donc avez-vous paru prendre ses intérêts contre la Costenzina? La' cause de celle-ci, bien qu'elle appartienne au théâtre, est plus morale que celle de la baronne, puisqu'on définitive madame de Villerey ne peut pas épouser M. de Caprana. A moins, cependant, que vous ne lui ayez fait espérer qu'elle aurait prochainement le désespoir d'être veuve.

— M. de Caprana, le frère de la princesse!

interrompit le docteur avec un nouvel accès de surprise. Je vous assure que j'ignorais absolument.

— On dit cependant qu'auprès des femmes les médecins ont le privilège des confesseurs; ce n'est donc pas vrai? Eh bien, oui, dit-elle,

le beau monsieur de Gaprana,J['adonis de Caprana, un chef-d'œuvre trouvé dans une fouille par madame de Villerey, consulesse de France, et qui serait mieux placé, dit-on, dans un musée que dans une légation ; M. de Gaprana, que la baronne avait su enlever à la Costenzina pendant son séjour à Palerme, a quitté madame de Villerey, à l'amiable, dit-on; mais, en apprenant que cet abandon était motivé par son retour vers la Costenzina, la baronne en a conçu

un dépit très-vif, et c'est à prendre une re-

vanche que vous l'avez si puissamment aidée hier au soir. Y. êles-vous, maintenant, cher docteur?

La marquise de Merignon, convaincue de la sincère ignorance du docteur, consentit, sur la demande que lui fit celui-ci, à compléter ses demi-confidences en lui racontant ce qu'elle savait elle-même relativement aux personnages dont il était question entre eux, et pahiculièrement les faits concernant la Gostenzina, dont la véritable histoire demeurait encore ignorée des curiosités biographiques.

Celle-ci était, par sa naissance, apparentée naturellement à une des familles historiques . de la Sicile. Son père, le comte-Nani, était un •

des derniers descendants de ces nobles Palermitains qui avaient sonné le tocsin meurtrier des Vêpres libératrices.

Le comte Nani avait épousé tout jeune encore une des plus riches patriciennes de Palerme, à laquelle il n'apporta que sa main, car son mariage n'était qu'un acte d'obéissance aux volontés paternelles, et son cœur était resté à la première femme qui l'avait fait battre.

En apprenant que cette liaison, rendue adultère par le mariage, se prolongeait encore, la comtesse Nani, fidèle à son écusson, qui portait une main année d'un poignard, avec cette devise : Me venger! fît assassiner la maîtresse de son mari peu de temps après que celle-ci eut mis au monde une petite fille qui devait être un jour la célèbre Costenzina.

Craignant que la vengeance de sa femme no poursuivît l'enfant comme elle avait frappé la mère, le comte Nani confia sa fille aux soins d'un vieux musicien, auquel il avait, assuré Texistence en lui faisant obtenir la place d'organisle à la cathédrale de Strapezi, gros bourg maritime élevé sur un rocher brûlé du littoral sicilien.

Domenico Costenzini était un vieil enfant perdu de l'art musical comme le Giotto était peintre; mais il n'avait jamais rencontré de Ciniabuë révélateur. Aussi ses rêves de gloire et d'ambition ne franchissaient-ils point les murs de celte humble basilique, où son génie, ignoré de lui-même, s'épanouissait comme une fleur solitaire sur un pic inconnu. Yivant seul au milieu du monde sonore de la mélodie, il marchait dans la vie avec l'indolence du piltre qu'il

rencontrait quelquefois cheminant dans la montagne, accompagné par un essaim d'abeilles.

Domenico fit mieux que de recueillir l'enfant du comte Nani. Heureux de pouvoir manifester sa reconnaissance à celui qu'il considérait comme son bienfaiteur, sa paternité fictive eut tous les élans d'une paternité réelle.

Ne pouvant le chanter tout haut, il murmura auprès du berceau confié à ses soins le cantique fidèle du pieux Siméon, et versa à plein cœur sur la créature qu'il renfermait tous les trésors amassés pendant son existence, qui n'avait été qu'une longue solitude.

Après avoir vécu presque exclusivement pour l'art, il se sentait attiré dans l'humanité par des petites mains caressantes, et, comme une graine apportée par le vent féconde un jour le rocher stérile où le roitelet n'eût pas trouvé

d'ombre, cette enfance venait tardivement peu pler d'affections la vie abandonnée du vieillaid. Elle était, par ses grâces charmantes, par ses joies naïves, par son sourire et par ses fleurs mêmes, le bouquet parfumé, l'oiseau chanteur de l'aride rocher.

Par un pieux stratagème, et pour conserver à la fille du comte Nani le nom paternel qu'elle ne devait pas porter, Domenico l'avait appelée Nina. Chaque jour il s'attachait d'autant plus à l'enfant, qu'il avait trouvé dans son amour pour elle une nouvelle source d'inspiration. Sa musique était devenue l'écho des sensations que la petite Nina faisait naître dans son âme. Tpîste ou joyeux, il solennisait par quelque chant nouveau tous les incidents qui se rattachaient à sa fille d'adoption.

Un vendredi saint, comme ses fonctions Tap-

pelaient impérieusement aux offices, il fut obligé de laisser aux soins d'une voisine l'enfant, dont la vie était alors menacée par une de ces maladies devant lesquelles la science hésite. A l'instant du Stahaty le vieil artiste, dont le cœur était percé du même glaive qui faisait saigner le cœur de la divine et douloureuse mère, épancha sur le clavier de l'orgue une lamentation tellement navrée, qu'un sanglot oppressa toutes les poitrines. On eût dit que le fleuve des larmes maternelles venait de déborder tout à coup dans les vastes tuyaux de l'instrument, qui n'avait jamais donné à la prière humaine les ailes d'une foi plus vive.

En ce moment, Palestrina, Pergolèse et Marcello, les trois maîtres de la lyre chrétienne, durent se pencher aux tribunes célestes, et chacun d'eux peut-être détacha un rameau de son

laurier pour tresser une couronne à cet obscur serviteur de Tart, qui avait trouvé son chef-d'œuvre dans la douleur.

Une ou deux fois par an, le comte Narii venait voir sa fille. Ces visites devaient être entourées de grandes précautions, car la comtesse avait appris Texistence de l'enfant adultérin et faisait faire des recherches pour découvrir la retraite où son mari cachait sans doute le vivant souvenir d'un amour auquel elle sentait bien qu'il était resté fidèle. Bien que son mariage lui eût erf apparence constitué une des plus belles fortunes du pays, le comte, dont les moindres actes étaient devenus l'objet des soupçons de sa femme, et surtout de la famille de celle-ci, Ji'avait pas l'administration de ses biens, et ce n'est pas sans difficulté qu'il pouvait chaque année distraire une petite somme destinée à

augmenter les faibles ressources de Domenico. Cette impuissance où il se trouvait de pouvoir assurer l'avenir de sa fille était la plus grande inquiétude du comte.

— Tu es vieux, disait-il quelquefois au pauvre musicien; que deviendrait Nina si tu venais à lui manquer?

— Rassurez- vous, monseigneur, répondait celui-ci avec un élan de certitude passionnée ; chacune des années que le ciel donne à notre chère enfant me retire à moi-même une de celles qu'il m'a déjà comptées. La Providence nous a vus, et la Dame du Paradis^ sous la protection de qui j'ai placé la petite créature, ne permettra pas qu'elle demeure sans appui.

Je ne mourrai que lorsque ma vie sera devenue inutile, et alors tout sera bien, ajouta-t-il avec simplicité.

Ces paroles semblaient répondre à une espérance que le comte avait laissé voir à son vieux serviteur. — Nature tendre, âme de poëte au cœur d'enfant, il ne pouvait croire à la durée des passions qui éternisent la haine, et pensait qu'avec le temps la comtesse, qui était plus âgée que lui, pourrait oublier le passé et pardonner Texisterice à Fêtre innocent dont la naissance avait été si cruellement vengée. Le comte n'exagérait pas son espérance jusqu'à supposer que sa femme pourrait un jour lui permettre la reconnaissance publique de son enfant; mais il croyait qu'elle tolérerait une paternité discrète, une protection officieuse qu'elle partagerait peut' être elle-même, en expiation du crime qui avait fait une orpheline.

Malheureusement, ce rêve ne pouvait être réalisable avec la comtesse Nani, une de ces na-

tures dont l'orgueil obstinément vindicatif considère l'indulgence comme une lâche faiblesse, et qui, au risque d'empoisonner toute leur existence, trouvent un amer plaisir à cultiver la venimeuse plante de la rancune.

Le comte eut bientôt l'occasion de s'apercevoir que sa femme n'avait rien oublié.

Dessinateur assez habile, il avait fait d'après sa fille un portrait dans lequel il retrouvait la fidèle image de la mère. A cinq ans, Nina donnait déjà les promesses de cette beauté souveraine qui devait se révélej' plus tard comme une résurrection d'un des types les plus merveilleux de l'art antique. Pour ne pas la désigner à l'attention des gens de Strapezi, le comte avait exigé de Domenico qu'il laissât sa fille vivre de la libre vie des enfants du bourg. Elle eut donc,

pendant ses premières années, cette existence d'heureux loisir et de vagabondage errant qui est un des besoins de l'existence, et qui devait rester Tun des besoins de sa vie.

Parmi ses compagnons de jeux, tous nés dans les humbles cabanes creusées dans le roc où les pêcheurs de corail abritent leur famille, le hasard avait mêlé un enfant de noble race, en qui menaçait de s^éteindre un des grands noms de cette aristocratie vénitienne dont la fortune et la splendeur disparurent sous la chute de leur république.

Débile et dernier rejeton de la famille ducale de Gaprana, le petit Scipion Gaprana avait trouvé la ruine et la mort au pied de son berceau. Son oncle paternel, le dernier parent qui lui restât, était venu le prendre dans ses langes d'orpheUn et l'avait emmené ensuite, pensant

que l'ardent climat de ce pays pourrait détruire peut-être, dans son principe, la maladie que sa mère avait laissée à l'enfant en le mettant au monde.

rx

Le vieux chevalier de Caprana possédait sut le rocher de Strapezi une sorte de bastide bâtie sur les ruines d'un ancien temple, dont les murailles crénelées indiquaient que cette habitation avait pu être un point d'occupation militaire élevé pour la défense de Tîle, qui demeura si longtemps sur le qui-vive de l'invasion. Ce fut dans ce manoir aux assises païennes, que le chevalier de Caprana conduisit son neveu et qu'il s'efforça de faire mettre les deux pieds dans la vie à l'être chétif qui pouvait seul perpétuer le nom de ses ancêtres.

Une sorte d'attraction attira tout d'abord Tun à l'autre le petit Scipion et la petite Nina. Étaitce la communauté de race qui les fit se reconnaître instinctivement et se rechercher parmi les autres? Devinèrent-ils leur communauté de deuil, en se voyant tristes tous les deux, quand ils entendaient les autres enfants quitter leurs jeux pour courir à une femme qu'ils appelaient ma mère? N'était-ce pas plutôt ce matinal besoin de sympathie, plus hâtif chez les êtres isolés? Quoi que ce fût, ils allaient l'un à l'autre et l'un avec l'autre toujours, comme allaient jadis, dans cette lonie voisine de leur plage, les deux chastes enfants de cette douce pastorale dont ils recommençaient les premiers chapitres.

Le petit duc Scipion et la petite Nina jouaient Un jour sur le bord de la mer. C'était à la suite d'une de ces tempêtes redoutées des marins

L£S ROUERIES DE LMNGÉNUE 111

quand ils sont surpris au passage du périlleux détroit. Lorsque ces mauvais temps ont quelque durée; les eaux, émues par la violence des vents jusque dans leiir profondeur, laissent ordinairement remonter à leur surface les mystérieuses . richesses enfouies dans leur sein. Les madrépores roses et blancs , les coraux pourpres ^ arrachés de leurs bancs, les algues, les mousses, les coquillages étincelants aux mille formes et aux mille couleurs ; toutes les végétations bizarres et charmantes cte la flore sous-marine, tous les bijoux délicats détachés de Thumide écrin des sirènes, viennent alors, poussés par le flot, s'échouer au rivage, où ils se trouvent retenus par les sables.

Ainsi, quand un nuage inquiétant se formait à l'horizon , et que les vagues de la mer semblaient d'immenses poitrines gonflées par des plaintes

Jlâ LES ROUERIES DE L^INGÉNUE

lamentables; lorsque Tardent siroco courbait au niveau du sol la cime des palmiers, déracinait les clôtures d'aloës, et secouait sur la campagne la brûlante poussière du désert d'Afrique qui suffoquait les troupeaux effarés ; dans ce désordre des éléments, les enfants du bourg de Strapezi ne voyaient qu'une promesse d'abondance qui allait de nouveau fertiliser leur plage. Dans leur innocent égoïsme, insoucieux du sort de la voile errante livrée aux dangers de l'ouragan, ils le regardaient venir presque avec joie en répétant lé proverbe familier du pays : Le vent fait la part du sable.

C'était cette espérance qui, au lendenjain d'une tempête, avait amené les deux orphelins sur la plage de Strapezi. Ils avaient déjà fait une ample moisson d'herbes marines et de coquillages de toutes sortes, lorsque Nina trouva,

incrusté dans une anfractuosité de récif à fleur d'eau, un petit coffret de métal encore à demi recouvert d'une carapace épaisse formée par une agglomération de sels marins. Elle porta aussitôt cette trouvaille à son compagnon, qui s'arma d'un gros caillou avec lequel il brisa la croûte amassée autour du coffret, dontles parois étaient rongées par une rouille séculaire. En le secouant par ses anses, Scipion lui fit rendre un bruit sonore qui éveilla sa curiosité ainsi que celle de Nina. Quelques efforts qu'ils fissent pour desceller le couvercle, ils ne purent y parvenir, et, fatigués l'un et l'autre par une dépense inaccoutumée de forces, ils se couchèrent sur le sable en se demandant mutuellement ce que le merveilleux coffret pouvait bien contenir, et, tous deux unissant leur intelligence, cherchèrent en commun un moyen de satisfaire leur curio-

site commune. Ce fut Scipion qui le premier poussa le joyeux eurêka.

— Attends I s'écria-t-il tout à coup et en prenant le coffret dans ses mains.

— Que veux-tu faire? lui demanda Nina.

Scipion lui désigna, à quelques pas d'eux^

un rocher élevé d'une centaine de pieds dont la base était hérissée de récifs anguleux.

— Je vois bien, dit-il à son amie, que tu as envie de savoir ce qu'il y a là dedans, et que tu ne dormiras pas cette nuit si tu ne le sais pas ce soir. Je vais monter là-haut avec le coffret, et je le jetterai sur les pierres jusqu'à ce qu'il s'ouvre, ou jusqu'à ce qu'il se casse.

La proposition du petit Caprana ne fut pas accueillie sans débat par sa compagne. Nina avait d'un coup d'œrl mesuré la hauteur du rocher et s'en était épouvantée. On ne pouvait

LES ROUERIES DE L'INGÉNUE iî5 *

d'ailleurs atteindre à son sommet qu'en suivant un sentier presque à pic, qui le contournait et qui était jonché de pierres roulant sous les pieds. Aussi appelait -on ce sentier le chemin qui niarche, et en défendait-on la fréquentation aux enfants, dans la crainte des accidents.

Malgré les prières de Nina, Scipion s'échappa joyeusemefit et courut vers le rocher, dont il commença l'ascension avec l'agilité des chèvres qui se dérangeaient sur son passage. Gomme il approchait du sommet, une brise soudaine lui enleva la petite coiffure en jonc tressé que son oncle l'obligeait à porter pour qu'il n'eût pas le teint brûlé par l'ardeur du soleil. En voyant le chapeau emporté par le vent^ et en n'apercevant plus Scipion, qui s'était prudemment jeté à l'abri derrière un quartfef de roc, Nina pensa que son ami, ayant fait une chute, roulait, sans

lie LES ROUERIES DE LMNGÉNUE

doute, sur la pente opposée. Elle jeta un cri de terreur et tomba à genoux sur le sable, joignant les mains et se retournant par un mouvement de piété instinctive dans la direction d'une chapelle élevée à la madone à l'extrémité du môle voisin.

Un cri de triomphe répondit presque aussitôt à son cri d'efifroi, et Nina, en relevant la 4ète, aperçut Scipion qui arrivait sur le couronnement du rocher et s'approchait avec précaution de l'extrême bord. Il éleva les mains au-dessus de sa tète, et précipita le coffret, qui tomba en rebondissant sur les pointes des récifs. Nina accourut aussitôt et fut rejointe par Scipion.

Le coffret ne s'était ni brisé ni ouvert dans sa chute; mais son formidable choc avec le granit avait produit dans le métal un ébranlement à la suite duquel le couvercle s'était légè-

rement descellé. Cependant Touverturp^ en était encore impossible. Encouragé par ce premier résultat, Scipion voulut recommencer sa course au rocher, et toutes les supplications de Nina ne purent l'empêcher d'y retourner. Ce fut seulement dans sa troisième chute que le coffret creva Tune de ses parois, en tombant à pic dans une perpendiculaire rigoureuse sur un des angles les plus aigus du récif. Si étroite que fût cette ouverture, elle laissa pénétrer dans les flancs du coffret un rayon lumineux qui fit briller d'un subit éclat les lames d'or dont il était intérieurement doublé. Les enfants eurent beaucoup de peine pour élargir cette ouverture ; mais ils y parvinrent cependant, aidés par l'ingénieuse industrie de la curiosité. La brèche, progressivement agrandie, devint bientôt praticabla^iu passage des objets que renfermait le

coffret, dont le mystérieux trésor fut vidé sur le sable.

Nina jeta un cri de joie en apercevant un bracelet formant une chaîne, de lourds pendants d'oreille et un collier de perles. — Tous ces bijoux étaient de forme antique.

D'où venait ce coffret? Peut-être était-il l'épave du naufrage de quelque hétaïre célèbre dans la grande Grèce, et qui avait péri en se rendant d'Athènes à Syracuse. Peut-être était-ce l'écrin nuptial de Myrta, cette jeune Tarentine qui tomba dans les flots en regardant les étoiles, et dont la mort fut chantée par Ghénier.

Pendant que Nina regardait avec admiration ces parures qu'une clôture hermétique avait préservées de toute altération, Scipion, ayant de nouveau secoué le coffret, en fit tomber plusieurs médailles de métaux diversement précieux

et de modules variés. Toutes ces médailles semblaient sortir de la fonte et attestaient par leur exécution qu'elles étaient contemporaines des meilleures époques de Fart ancien.

Parmi ces médailles, qui ne portaient aucune empreinte de coin monétaire, il en était plusieurs où se trouvaient reproduites les mêmes effigies : une tête de jeune fille et une tête de jeune garçon, beaux tous deux de cette beauté qui devait rester la source éternelle du beau. En examinant avec un soin particulier le médaillon à Teffigie féminine, Sôipion regardait Nina essayant de se parer des bijoux antiques. Elle avait en vain tenté d'entourer son bras du bracelet, trop large pour son frêle poignet; mais elle était parvenue à substituer aux brins de corail qui rougissaient son oreille les deux anneaux trouvés dans le coffret, et, s' étant en-

suite découvert la naissance du col, elle mit le collier, dont les perles allongées en larmes blanches semblèrent des gouttes nacrées pleurant sur sa poitrine. Ayant achevé, l'instinctive coquetterie, qui n'a pas d'âge chez la femme, lui donna l'idée de se voir. Elle creusa alors dans le sable une sorte de petit bassin, où le premier flot qui monta du rivage vint encadrer un miroir naturel, sur lequel elle se pencha, orgueilleuse et fière. Gomme elle se relevait pour se montrer à Scipion, le collier et les pendants d'oreille complétant une ressemblance que l'enfant avait cru saisir d'abopd entre Nina et la figure antique, il l'attira vivement par la main et s'écria en lui montrant le médaillon :

— Tiens, Nina , regarde, c'est ton portrait.

— Oh ! fit-elle avec surprise — et, prenant

la médaille, elle courut à son miroir improvisé pour comparer les ressemblances ; — mais déjà le flot prisonnier s'était échappé du bassin pour retourner à la mer.

Eh bien, dit-elle en revenant vers Scipion, puisque tu trouves que cela me ressemble, je te donne la médaille. — Voyons les autres, fit Nina en se baissant pour regarder les médaillons symétriquement rangés sur le sable. — Me voilà encore, dit-elle en en désignant une moins grande, et puis encore. — Mais tout à coup sa vue s'arrêta sur l'effigie du jeune adolescent, et l'indiquant du doigt à Scipion, elle lui dit avec . une surprise joyeuse, après l'avoir regardé:

— Toi aussi, te voilà !

— Tu trouves? demanda Scipion.

— Attends, reprit la petite. Elle bondit plutôt qu'elle ne courut vers le rocher voisin, brisa

une branche de myrte, et revint auprès de son ami.

— Que veux-tu faire? lui demanda-t-il.

— Baisse-toi, dit Nina, en faisant mettre Scipion à genoux devant elle. Et ayant tordu en couronne la branche fleurie qu'elle venait de cueillir, elle la posa sur le front du petit duc. — Oh ! comme c'est bien toi maintenant ! s'écria-t-elle en regardant alternativement Scipion et la médaille.

— Eh bien, Nina, lui dit-il en lui répétant la réponse qu'elle-même venait de lui faire, puisque tu trouves que ce médaillon me ressemble, je te le donne. Tiens, au fait, reprit Scipion en s'interrompant, je n'ai pas besoin de te le donner, puisque c'est toi qui as trouvé le coffret, tout ce qui est dedans est à toi.

Il s'engagea alors une enfantine discussion

entre Nina et son compagnon, qui, plus âgé que son amie, avait instinctivement connaissance de la valeur de cette trouvaille, et voulait la lui laisser tout entière, se réservant seulement pour lui le médaillon qui était le portrait de Nina.

— Non, répondit celle-ci; si j'ai trouvé le coffret, c'est toi qui l'as ouvert; ce qui est dedans est à nous deux, et nous le partagerons... quand nous aurons fait la part de la Vierge, qui est la reine de la mer, et qui n'a pas voulu que tu tombes quand tu es monté sur le rocher.

Et, s'étant pris tous deux par la main, ils se dirigèrent vers la chapelle du môle pour y déposer leur pieuse offrande.

— Que vas-tu donner à la madone ? demanda Scipion.

— Que trouves-tu de plus beau dans ces

belles choses? répondit Nina en ouvrant le tablier où elle avait mis les bijoux.

— C'est le collier, Nina.

— Alors nous donnerons le collier, Scipion.

Et tous deux se remirent à marcher sur le

bord de cette plage mélodieuse, où, deux mille ans auparavant, unis déjà du cœur et des mains comme ils Tétaient eux-mêmes en ce moment, Théocrite avait rencontré peut-être les deux adolescents qui leur ressemblaient et dont la mer venait de leur envoyer l'image.

Comme ils approchaient de la chapelle, ils s'entendirent appeler par une voix, et, s'étant retournés, ils aperçurent le vieux Domenico qui courait après eux, inquiété par la longue absence de Nina.

Us s'arrêtent alors pour lui montrer leur trouvaille.

— Étrange ! étrange ! murmura lé vieillard, qui examinait les médailles et comparait cette double ressemblance qui existait entre les figures antiques et celles des deux enfants. Mais son étonnement grandit encore lorsqu'il aperçut

les bijoux, auxquels, si étranger qu'il fût aux choses de là vie, il ne pouvait s'empêcher d'attribuer une grande valeur. Aussi, comme s'il eût répondu tout haut à une pensée intérieure, il ajouta en regardant Nina :

— C'est peut-être une dot que la Providence lui envoie. Où alliez-vous? demanda-t-il ensuite aux deux enfants, qui lui expliquèrent le but de leur visite à la chapelle du môle.

Tout en approuvant le sentiment qui leur inspirait cette pieuse offrande, Doftienico s'opposa à ce que Nina se séparât des précieux bijoux, qui pouvaient devenir plu^ tard une ressource pour l'orpheline. Aussi Nina fit-elle une moue chagrine et exprima son mécontentement dans un naïf aveu qui fit sourire le vieux musicien.

— Ah ! quel malheur que tu sois venu si vite !

lui dit-elle, — à présent la madone aurait le

collier et tu n'aurais pas osé le lui reprendre.

— Non, certes, répondit Domenico, car on ne doit pas plus reprendre aux saints ce qu'on leur a donné, qu'on ne doit leur rendre ce qu'ils vous donnent eux-mêmes.

Nina secoua la tête, comme si elle eût été peu convaincue par cet argument. Mais dans cet instant un incident vint donner un autre cours à ses pensées.

Scîpion s'était plaint d'être fatigué et avait demandé à s'asseoir.

En le regardant, Domenico s'aperçut que le visage du petit Gaprana était devenu tout pâle. Ses dents claquaient et son corps était agité par un tremblement qui augmentait à chaque minute. Domenico, sachant qu'il était d'une santé délicate, ne prit d'abord pas trop d'in-

quiétude ; mais, par précaution, voyant que le tremblement redoublait et que le teint pâle de l'enfant se rougissait d'une pourpre fiévreuse, il emprunta un caban à un pêcheur qu'il rencontra, enveloppa Scipion dans les plis du lourd vêtement, et le prenant dans ses bras, il l'emporta à la bastide du chevalier Caprana.

Derrière lui Nina courait en appelant Scipion, et voyant que celui-ci ne répondait pas, elle se mit à pleurer.

Le lendemain, l'oncle de Scipion veillait au chevet de son neveu, en compagnie du médecin du pays, qui refusait de se prononcer sur l'état du malade.

Après les trois rapides ascensions sur le rocher, et le mouvement qu'il s'était donné pour ouvrir le coffret, Scipion, imprévoyant comme l'enfance, s'était découvert de ses vêtements, et

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là transpiration avait été arrêtée par rhumidité du sable sur lequel il s'était assis, et par la fraîcheur de la brise de mer qui se lève vers la fin (lu jour. Aussi avait-il éprouvé bientôt les symplômes qui caractérisent la pleurésie, et pendant la nuit le mal s'était déclaré avec assez de gravité pour que le médecin n'osât pas répondre des suites qu'il pourrait avoir.

Le lendemain, dans la matinée, Nina courut à l'endroit où elle trouvait quotidiennement le petit duc; elle l'attendit patiemment pendant trois heures. Et, ne le voyant pas venir, elle alla rôder autour de la maison, près de laquelle elle resta jusqu'au soir.

Ce ne fut qu'en rentrant chez Domenico, à qui elle demanda si Scipion n'était pas venu là chercher, qu'elle apprît sa maladie.

— Oh ! s'écria-t-elle en pleurant, c'est la ma-

done qui nous punit de ne pas lui avoir donné sa part.

Et, pendant toute la nuit, le vieil artiste l'entendit gémir et prier dans son lit.

La maladie de Scipion. empira pendant trois

jours, durant lesquels ï^gmenico ne put em-

pêcher Nina de s'échapper pour aller à la

villa Caprana.

fiUe fut aperçue une fois par le chevalier,

qui demeura frappé de sa ressemblance avec la figure gravée sur une médaille qu'ilavait trouvée sous l'oreiller du petit duc.

En la voyant tout éplorée, le vieux Caprana fut ému par cette pitié enfantine. Il l'interrogea doucement, et son étonnement augmenta encore lorsque, après lui avoir raconté sa dernière promenade avec Scipioif , elle lui montra la médaille qui offrait l'image de celui-ci.

Comme aVait faitDomenico, le chevalier murmura entre ses dents :

— Étrange! étrange 1 — Qui es-tu, petite?

lui demanda-t-ihensuite. ~

— Je suis Nina, l'amie de Scipion, répondit-

^ ■ elle, et elle ajouta :

— Est-ce qu'il ne viendra, pas encore jouer aujourd'hui?

L'oncle du petit duc secoua négativement la tète*

— Non ! dit Nina, — et demain?

— Ni demain ni jamais, peut-être, fit tristement le vieillard.

—Jamais ! répéta Nina, et elle se mit à compter sur ses doigts comme pour chercher la me- • sure de jours que le mol pouvait exprimer.

— Jamais, reprit-elle avec inquiétude : — est-ce bien longtemps?

— Enfant, dit le chevalier en la quittant pour rejoindre le petit malade, dont l'état était alors désespéré, jamais, c'est toujours.

Nina revint lentement; en répétant, sans les comprendre, les deux grands mots de l'^t^rjiité.

Gomme elle passait devant l'église, elle en vit sortir un enterrement qui se dirigeait vers le cimetière de là basilique. C'était celui d'une petite fille morte la veille. Selon l'usage du pays, le corps, vêtu d'habits blancs, était porté par quatre jeunes filles suivies de toutes leurs compagnes. Nina se joignit machinalement au cortège, derrijife lequel les parents marchaient en pleurant.*r

Quand on fut arrivé au lieu du repos et que le corps eut été descendu dans la fosse, tous les enfants s'approchèrent tour à tour et jetèrent

sur le cadavre les fleurs et les rameaux qu'ils tenaient dans la main. L'un d'eux, voyant que la main de Nina était vide, partagea ses fleurs avec elle et la conduisit au bord de la fosse au fond de laquelle le cadavre disparaissait déjà sous une jonchée embaumée .

— Ah! dit Nina en se penchant, on ne la voit plus.

— On né la verra plus jamais, fit l'enfant en faisant neiger dans la fosse les blanches fleurs du jasmin et de l'oranger ; elle est morte, ajoutat-il.

— Morte ! répéta Nina machinalement. En ce

moment, selon la tradition, la sœùr,aînée de la

défunte s'approcha au bord de la tombe et com-

* mença le chant.

Après chaque strophe de cette mélodie funèbre

elle jetait une pelletée de terre sur le corps, et

chacune de ses strophes se terminait par cette phrase que les assistants répétaient en chœur : — Adieu pour jamais I adieu pour toujours I A la dernière strophe, la fosse se trouva comblée.

Cette scène, qui venait pour la première fois de lui faire concevoir l'idée du départ sans retour, laissa Nina douloureusement pensive, et, se rappelant lesparoles que le chevalier lui avait dites à propos de Scipion, elle s'écria en pleurant :

— Jamais! c'est donc mourir!

Le lendemain de cette journée, lé marquis Nani, déguisé en pêcheur, selon son habitude, vint à Strapezi pour voir sa fille. En ne la trouvant pas auprès de Domenico, il lui échappa un cri d'inquiétude. Mais le vieux musicien l*eut bientôt rassuré en lui expliquant le motif qui.

depuis quelques jours, entraînait Nina hors de

la maison.

— Lespêcheurs qui m'ont amené, dit le comte, craignent le mauvais temps. Ils ne m'ont donné que deux heures à rester. Je veux les passer auprès de Nina. Allons la chercher ensemble.

Ils se rendirent d'abord aux alentours de la villa Caprana, et n'y trouvèrent pas l'enfant, qu'on n'y avait pas encore aperçue.

— Comment va le petit duc? demanda Dômenico à la nourrice du petit Scipîon.

Celle-ci étendit la main vers la maison et répondit brèvement :

— La mort est sur nous.

En parcourant le village, le vieux musicien demanda à une femme qui connaissait Nina si elle ne l'avait point rencontrée.

— Tout à l'heure, dit-elle, je l'ai vue entrer dans l'église.

— Allons ! fit le comte Nani.

Comme ils entraient dans la vieille basilique, obscure et solitaire à cette heure de la journée, ils aperçurent Nina agenouillée aux pieds d'une madone gracieusement sculptée, et que la piété des habitants avait chargée de nombreuses offrandes votives. L'enfant releva la tête au bruit des pas, et quand Domenico fut auprès d'elle, elle lui désigna la madone déjà parée du collier de perles.

— Cette fois, lui dit-elle avec un accent de croyance passionnée, tu arrives trop tard, et Scipion ne mourra pas.

Peu de jours après, Scipion complètement rétabli et la petite Nina se retrouvaient ensem-

ble au bord de la mer et à l'endroit où ils avaient failli se voir pour la dernière fois.

Si courte qu'eût été leur séparation et si Jeunes qu'ils pussent être, le lien qui les unissait l'un à l'autre avait subi déjà cette douloureuse épreuve des larmes, qui est pour certains sentiments de l'homme ce que la trempe est pour certains métaux. S'il existe dans la vie des âmes condamnées fatalement à se chercher toujours et à ne se rencontrer jamais, il en est d'autres qu'une destinée meilleure appareille dès leur première rencontre, et qui se révèlent leur fraternité dans leur première parole et dans leur premier sourire. Comme il est des fronts sur lesquels un attouchement divin imprime nativement la marque du génie, il est aussi des cœurs en qui le besoin d'aimer est une vocation ; et Scipion comme Nina étaient

nés dans un pays où Pamour naît pour ainsi dire avec la vie.

Le vieux chevalier Caprana, Heureux de voir sauver le dernier héritier de sa race, avait connu le don du collier à la madone, et ayant appris la valeur de ce joyau, il était venu proposer à Domenico de s'interposer pour que la fabrique restituât une offrande faite par une enfant qui ne pouvait avoir conscience de son acte. Domenico refusa, et, tout en demeurant dans les limites d'une discrétion qui lui était commandée, il donna à entendre au chevalier qu'une volonté au-dessus de la sienne lui avait interdit de revenir sur l'acte de la petite Nina.

Cette demi-confidence fut un point de départ pour les suppositions du vieux Caprana, qui sortit dé chez l'organiste bien convaincu que la

petite amie de son neveu n'était pas l'enfant d'un pêcheur.

Le jour où le comte Nani était venu voir sa fille, Domenico, avant qu'il se rembarquât, lui avait montré les médailles trouvées dans le coffret, et le comte avait naturellement partagé sa surprise en voyait celles où se retrouvait l'effigie de sa fille. — Il avait emporté l'un de ces médaillons, et l'avait, en arrivant à Palerme, placé dans l'endroit mystérieux où il avait caché le portrait qu'il avait déjà fait de Nina. — La possession de cette médaille lui inspira bientôt un stratagème qui lui permettrait d'avoir à toute heure sous les yeux l'image de sa fille. — Le comte Nani feignit tout à coup d'être repris par la passion des antiquités qu'il avait eue déjà, et manifesta un jour devant sa femme le désir de compléter son cabinet. La comtesse ne vit,

dans ce retour, qu'une fantaisie qui pourrait distraire son mari des souvenirs d'une passion que la mort n'avait pu vaincre, et elle Tencouragea dans ses recherches. — Pendant un mois, tous les soirs, le comte rentrait chez lui apportant quelque acquisition nouvelle. — Pour donner plus d'authenticitg à cette passion nouvelle, il demanda même à sa femme si elle voulait obtenir de sa mère la permission d'établir des fouilles dans une villa que possédait celle-ci, et sur laquelle on croyait qu'un temple païen avait jadis existé.

— Ton mari, dit la mère de la comtesse en lui accordant sa permission, va enterrer bien des écus dans les cendres.

— J'aime mieux qu'il remue ces cendres-là que d'autres, répondit la jalouse Palermitaine.

Le hasard fut pour le comte. — Les fouilles amenèretit la découverte de quelques bronzes et de quelques monnaies, parmi lesquelles se mêla un jour la médaille trouvée par Nina, et qui rappelait ses traits avec autant de précision qu'elle-même rappelait les traits maternels. La comtesse Nani n'eut d'abord aucun soupçon, et le comte put ouvertement placer sous ses yeux l'effigie adorée, qui occupait la meilleure place dans un médailler.

Une fois son but atteint, le comte Nani renonça à son goût pour les antiquités et retomba dans

sa mélancolie habituelle. La comtesse ne fut pas longtemps à s'apercevoir de ce retour vers le passé.

Une circonstance puérile vint de nouveau donner Téveil à ses soupçons. Sous le prétexte de cataloguer son musée, le comte se retirait quotidiennement dans son cabinet, et il arriva deux ou trois fois que la comtesse l'avait trouvé enfermé.

— Il paraît, lui dit-elle une fois en plaisantant, que la rédaction de votre catalogue exige une solitude absolue? Dieu! dit-elle après avoir jeté un rapide regard autour d'elle, vous avez encore changé votre médailler de place !

— Oui, répondit le comte, et l'exposition actuelle est plus favorable pour donner du relief aux figures.

Peu de temps après, dans un de ces jours où.

le souvenir revient au cœur avec plus de violence, le comte Nani fut presque surpris par sa femme au milieu d'un de ses élans de paternité solitaire. Elle entra dans son cabinet au moment où il tenait encore pressée sur ses lèvres Firnage de sa fille; et à peiiie eut-il le temps de glisser le médaillon dans les papiers dont il encombrait son bureau, comme pour faire croire à un travail qui justifiât ses longues retraites dans cette pièce vide. Le trouble que ga présence inattendue avait causé à son mari ne put échapper à la comtesse. Avec ce merveilleux génie de dissimulation que possèdent les femmes, elle s'approcha du bureau où, pour prendre une contenance, le comte feignait de se plonger dans une lecture, et tout en enta-* mant avec lui une conversation familière, elle fouilla d'une main en apparence distraite dans

les papiers, où elle découvrit la médaille, sur laquelle brillait encore une larme tombée des yeux paternels.

Avec cette rapide intuition que donne la défiance, la comtesse comprit que les réclusions studieuses de son mari n'étaient qu'un prétexte et qu'elle venait sans doute de troubler une de ces rêveries dans lesquelles il se réfugiait pour revivre avec le passé.

Ses regards, arrêtés fixement sur cette médaille, dans laquelle elle ne vit plus qu'une relique, se reportèrent alors sur le comte, chargés d'une muette et menaçante interrogation.

— Avez- vous enfin trouvé l'origine de cette médaille? lui demanda-t-elle.

Le comte devina la nature des pensées qui devaient en ce moment agiter l'esprit de sa

femme, et fit un appel mental à son imagination pour détourner ses suppositions.

— Comme cette médaille ne porte ni date ni inscription qui puisse servir de base aux r*e-

cherches scientifiques, répondit-il, il m'a été pendant longtemps assez difficile de lui préciser une origine exacte dans l'antiquité. Cependant...

— Mais, dit la comtesse, c'est peut-être parce que vous cherchez trop exclusivement Vos renseignements dans une époque reculée, que vous n'en trouvez point qui puissent se rapporter â cette figure. Permettez-moi, reprit-elle avec une certaine ironie, de suspecter votre érudition en pareille matière. Elle est de trop fraîche, date pour être infaillible, et peut-être vous a-t-elle trompé dans cette circonstance, en vous faisant prendre pour un vestige des temps fabuleux une

chose qui est d'orii»ine beaucoup plus rapprochée.

— Ahl reprit le comte, protestant par uiî geste contre cette accusation d'ignorance, si peu versé qu'on soit en science numismatique, cette médaille porte un caractère qui ne permet pas de doute, et le lieu même où elle a été trouvée prouve son antiquité.

— Cela ne serait pas une preuve^ interrompit la comtesse avec vivacité. Les antiquaires les plus habiles ont été souvent la dupe des contrefaçons de l'art ancien. Il se peut fort bien, par exemple, que vos ouvriers, dans le but d'encourager des fouilles chèrement payées, aient volontairement enterré quelques-uns de ces trésors apocryphes que l'on ftibrique pour les vendre aux touristes venus du continent. C'est pourquoi j'imagine que cette figure, où votre

amour-propre de collectionneur s'obstine à voir l'image de quelque divinité païenne, pourrait bien être vulgairement l'image d'une simple mortelle, contemporaine et catholique.

L'insistance avec laquelle la comtesse contestait l'identité du médaillon révéla à son mari, la nature réelle du soupçon qui venait de naître dans son esprit. Ses dernières paroles surtout, et le geste qui les avait accompagnées, exprimaient un doute qu'il était nécessaire de combattre avant que la comtesse se fût engagée plus avant dans une voie de défiance au bout de laquelle elle pourrait rencontrer la vérité.

Il pensa qu'en lui prouvant l'authenticité de la médaille comme antiquité, il pourrait détruire, avant qu'elle se fût fixée, l'idée que cette figure était un portrait. Il reprit donc la discussion et y mêla une animation qui devait

convaincre la comtesse de la sincérité de sa passion scientifique; mais, pendant qu'il parlait, il s'aperçut que le regard de sa femme restait obstinément fixé sur la tache humide restée sur le métal.

— Est-ce que l'antiquité possédait des métaux qui avaient la propriété de la transpiration? lui demanda-t-elle tout à coup en indiquant la médaille.

La question était embarrassante pour le comte, mais cet embarras même lui inspira spontanément un stratagème qui pouvait, mieux que toutes les explications, frapper l'esprit de la comtesse.

— Cette tache, répondit-il avec le ton d'une parfaite sécurité, est le résultat d'une expérience que je venais d'achever lorsque vous êtes entrée.

— Une expérience? dit la comtesse en relevant la tête pour observer son mari,

— Une expérience qui m'a convaincu et qui vous convaincra, si vous voulez la renouveler, de l'antiquité de cette médaille.

— Comment cela?

— En faisant des recherches à propos de quelques-unes de mes curiosités, et particulièrement à propos de ce médaillon, j'ai eu l'occasion de parcourir un traité de numismatique où se trouvait une étude sur la métallurgie an^

cienne.

La comtesse fit un mouvement d'impatience.

— Pardonnez-moi si je parais faire du pédantisme, mais, dans la circonstance, il est nécessaire que j'entre dans quelques détails spéciaux, lui répondit son mari, qui profita de cette interruption pour faire reprendre haleine à son ima-

150 LES ROUEaiES DE L'INGÉNUE

p^inalion, car en ce moment il improvisait une fable et s'appliquait, par tous les moyens, ù donner un caractère de véracité à son improvisation»

— Dans ce traité, reprit-il, j'ai lu que les anciens ont possédé des métaux inconnus à l'ère moderne, entre autres l'airain de Gorinthe, qu'on attribue à la fusion de toutes le.s matières précieuses contenues dans cette cité lors de l'incendie qui la dévora. Parmi ces métaux dont on n'a pu retrouver la composition, il en était un qu'on ne trouve que très-rarement dans les productions de l'art antique, car il fut mis en usage seulement pendant une période restreinte de l'époque où cet art florissait. — Tout à l'heure, reprit le comle, en s'emparant de la médaille, qu'il fit évoluer comme machina* lement dans l'une de ses. mains, j'ai acquis la

preuve que ce médaillon appartenait à cette période, puisqu'elle est fondue avec le métal qu'on employait alors.

— Et comment avez-vous reconnu cela? demanda la comtesse.

— A une particularité qui distingue ce métal, répondit le comte : il repousse l'humidité. Ainsi, lorsque tout à l'heure j'ai trempé ce médaillon dans un verre, pendant cette immersion une seule goutte a pu adhérer au métal, et-sila fonte en eût été parfaite, la répulsion eût été totale. — Voulez-vous que je vous rende témoin de cette expérience? acheva-t-il en regardant sa femme; et avaht que celle-ci eût répondu, il plongea le médaillon dans un vase plein d'eau qui se trouvait auprès de lui.

Le comte ï).e risquait pas cette opération sans avoir pris ses mesures pour la faire réussir.

— Ainsi, pendant Texplicalion qui avait précédé, il s'était tenu la tête appuyéç dans une de ses mains, et par un geste naturel, en passant à plusieurs reprises ses doigts dans sa chevelure que lustrait une huile parfumée, il les avait imprégnés d'une moiteur grasse, qu'il communiqua ensuite au médaillon, qui s'enveloppa insensiblement d'une sorte de couche imperméable.

Quand la figure antique fut retirée du verre, comme son mari le lui avait annoncé, la comtesse n'aperçut qu'une seule goutte d'eau, formée sans doute par l'agrégation de toutes les parcelles humides qui s'étaient attachées au métal, malgré l'onction préservalive qu'elle n'avait pas pu soupçonner.

Cette démonstralion n'obtint cependant pas tous les résultats qu'en attendait son mari. Chez

la comtesse, la seasatîon était au-dessus des faits, la conviction au-dessus des preuves. Dans son esprit, le soupçon avait la marche rapide de ces poisons qui envahissent tous les organes à la fois, et dont aucun antidote ne peut arrêter les progrès.

Elle ne devina point la ruse employée par le comte, mais elle persévéra dans sa défiance instinctive. La médaille resta pour ses yeux ce qu'elle était dans son imagination, — une relique, et la goutte d'eau une larme.

Au moment où le comte croyait avoir détruit les suppositions de sa femme et s'être assuré la tranquille possession du portrait de sa fille, la comtesse le bouleversa de nouveau par une demande oii se révélait toute la persistance de ses doutes.

— Cette opération est fort curieuse, dit-elle

en repoussant la médaille avec négligence, mais ce n'était pas pour y assister que j'étais venue vous troubler dans vos travaux. J'ai une sollicitation à vous adresser.

. Le comte fitun geste qui semblait d'avance inr diquer un consentement.

— Je vous préviens qu'il s'agit d'un caprice, ^t d'un caprice de coquetterie encore, dit lacom-p tesse avec un sourire.

— Chose deux fois sacrée alors, répliqua son mari en s'inclinant.

— J'ai le désir d'avoir un bracelet formé, de médailles antiques. Me permettez-vous de faire un choix parmi celles auxquelles vous tenez le moins?

— Je vous demanderai au contraire la per-

mission de diriger voire choix parmi celles auxquelles je tiens le plus, répondit le comte en

ouvrant le casier où les antiquités se trouvaient rangées.

— Quoi ! dit la comtesse, vous livrez ainsi votre trésor à mon pillage sans exclusion! et voyant qu'il lui désignait les monnaies et les médailles qui lui semblaient les plus précieuses, elle ajouta :

— Merci, comte, assez; je ne veux pas vous dépouiller.

Si habile qu'elle fût cependant, la comtesse Nani ne pouvait pas mettre l'air de son visage en harmonie avec l'enjouement de son langage. Deux ou trois fois déjà, en réunissant les mé- 'C dailles destinées au bracelet, son regard s'était glissé sur le bureau où son mari avait laissé le médaillon-portrait, — précaution qui semblait l'exclure du choix qu'il laissait à la subite fantaisie de sa femme.

— S'il avait une réelle passion pour ce musée, pensait celle-ci intérieurement en regardant le comte, m'aurait-il laissée aussi indifféremment prendre parmi ces curiosités celles qui ont le plus de prix aux yeux de la science par les événements et les souvenirs auxquels elles se rattachent?

— J'ai été bien indiscrète, dit-elle tout à coup ; mais, cependant, mon indiscrétion s'est arrêtée aux limites que lui assignait votre condescendance, et, quoique fille d'Eve, je n'ai pas touché au fruit défendu, ajouta-t-elle, en indiquant du doigt la médaille resiée sur le bureau.

Si le comte eût été doué de l'artificieuse subtilité d'esprit que possédait sa femme, il n'eût pas attendu qu'elle lui fit cette remarque significative pour comprendre que le prétexte du

bracelet n'était qu'une épreuve à laquelle elle venait de soumettre sa fidélité au passé. En lui livrant tout d'abord le médaillon dont elle suspectait l'origine, il eût peut-être ébranlé ses doutes, car cet abandon volontaire et spontané pouvait faire croire à la comtesse que ses suppositions n'étaient pas fondées, de même qu'elles devaient se trouver naturellement confirmées par la restriction qui avait écarté de son choix la seule chose dont elle eût désiré la possession. ^

Aussi, lorsque le comte, découvrant trop tardivement le but réel de cette manœuvre, pensa assurer sa tranquillité future en faisant à la comtesse le sacrifice du médaillon, celle-ci ne se méprit pas sur le sentiment qui lui inspirait cette concession, dont il avait perdu le bénéfice en ne sachant ms la faire à propos.

Les diverses péripéties de cette scène intime eurent pour résultat de réveiller avec une activité nouvelle la haine jalouse que la comtesse conservait à une rivale dont la mort semblait éterniser le souvenir. En ce moment peut-être elle regretta son crime, non pas à cause du remords qu'il avait pu lui laisser, mais à cause de son inutilité. Sa vengeance avait eu le résultat des persécutions, qui exaltent la foi des persécutés au lieu de l'amoindrir. Elle avait fait un culte, durable d'une passion qui n'aurait peut-clrc pa.s survécu aux hasards de la vie, et,

LES ROUERIES DE L'INGÉNUE i59

morle comme femme, sa victime, ressuscilée idole, vivait dans un cœur fidèle, à Tabri de toute atteinte.

Si la pensée qu'il existait un enfant né de cet ^amour ne vint pas d'abord à l'esprit de la comtesse, c'est qu'elle avait été, six ans auparavant, trompée par le meurtrier dont elle avait armé Je bras; celui-ci, prévoyant qu'elle lui ordonnerait un nouveau meurtre, se l'était épargné eft lui affirmant que l'enfant était mort deux jours avant qu'il frappât sa mère. C'était grâce à cette circonstance que le comte Nani avait pu, à cette époque, éloigner sa fille du dangereux voisinage de sa femme; Mais si la comtesse ignorait l'existence de Nina, son mari, n'étant pas certain qu'elle n'en fut pas instruite, s'entourait, pour aller à Strapezi, de précautions dont l'excès même devait un jour le trahir.

La dernière fois qu'il était allé voir sa fille sous un déguisement, il avait oublié, dans la barque des pêcheurs qui l'avaient conduit, un petit album sur lequel il dessinait des vues du pays. Le patron de la barque, supposant que le comte attachait peut-être de l'importance à un objet qui pour lui était sans valeur, le lui avait renvoyé, espérant sans doute une récompense.

Le hasard voulut que l'homme qui s'était chargé de celte restitution, ne trouvant pas le comte, s'adressât à la comtesse, et celle-ci s'enquit des circonstances dans lesquelles l'objet avait été perdu. Elle ne vit d'abord rien d'étrange à ce que son mari fit des promenades en mer. Mais sa défiance s'éveilla soudain lorsqu'elle apprit, par une involontaire indiscrétion du pêcheur, que le comte faisait des promenades sous un déguisement, et que le bourg de Str^pezi en était

le but ordinaire. Elle se rappela surtout que son mari, qui lui désignait quelquefois les points de la côte qu'il visitait pendant ses courtes excursions, ne lui en avait jamais cité un dont le nom se rapprochât de celui qu'elle venait d'entendre.

Lorsque le comte rentra le soir, la comtesse lui remit son album, et lui dit fort naturellement :

— Le patron* du Saint-Raphaël vous a rapporté ceci que vous aviez laissé dans son bateau la dernière fois qu'il vous a conduit à...; le nom m'échappe, ajouta- 1- elle en feignant ime hésitation.

— A San-Pamphilio, dit le comte, qui fut la dupe de cette absence de mémoire admirablement simulée, et dont l'unique but était de provoquer uoe réponse qui, selon qu'elle serait

vraie ou fausse, indiquerait à la comtesse si son mari avait réellement une raison pour lui cacher le véritable nom de l'endroit où il avait dirigé sa dernière promenade.

— A San-Pamphilio, c'est cela même, ditelle, en observant le comte pour lire sur sa physionomie la satisfaction que devait lui causer l'apparente réussite de son mensonge. — San- Pamphilio, je me rappelle, continua la comtesse ; et elle ajouta, en désignant quelques études de paysages contenues dans l'album : C'est là sans doute que vous avez dessiné ces vues; elles donnent envie de connaître le pays. Voudrezvous me conduire un jour à San-Pamphilio, comte ?

— Quand il vous plaira, répondit celui-ci complètement rassuré.

— Strapezi, murmura la comtesse quand elle

se trouva seule, où est ce pays ? — Les informations qu'elle demanda lui apprirent que ce bourg était situé à une extrémité opposée de l'endroit que lui avait indiqué son mari, et en se rappelant les précautions discrètes qu'il prenait pour ue pas être reconnu lorsqu'il s'y rendait, elle supposa une intrigue.

Ce fut plutôt avec joie qu'avec dépit que la comtesse accueillit cette supposition. Elle ne se sentit aucun mouvement de haine contre cette nouvelle rivale qui aurait su vaincre le souvenir de l'ancienne, et elle pardonnait presque cette

infidélité, en songeant que cet amour nouveau

* avait étouffé l'autre.

— Ekifin, pensait-elle, la morte est donc bien

morte cette fois, et l'oubli a fait son œuvre. Mais

quelle est cette femme? Il faut que l'amour

qu'elle a inspiré au comte soit bien puissant

pour qu'il ait triomphé de cette invincible passion.

Cette placidité né pouvait pas être de longue

durée chez une femme vouée nativement aux dévorantes ardeurs de la jalousie. Convaincue d'une nouvelle trahison de son mari, la comtesse ne tarda pas à rêver une nouvelle vengeance. 'En se rappelant l'épisode du médaillon antique dont le comte s'était séparé avec un regret qui, dans la circonstance, devenait une révélation de la vérité, elle pensa que la figure qui s'y trouvait gravée devait être le portrait de sa maîtresse, et l'idée lui vint alors naturellement que cette médaille pourrait lui êti^e utile dans les recherches qu'elle se proposait de faire pour découvrir sa rivale inconnue. Elle songea en même temps que l'homme qui, six ans auparavant, avait été l'instrument de sa première vengeance,

pourrait la servir encore, et elle alla le trouver secrètement.

Peu de temps après son crime, cet homme, qui s'appelait Storetto, avait été obligé de quitter la ville. Car si l'influence de la comtesse Pavait soustrait aux poursuites, il n'en était pas moins resté désigné comme meurtrier.

Depuis six ans, Storetto habitait un coin désert de la montagne qui avoisine Palerme. Le remords l'avait suivi dans cette solitude, et le châtiment l'y avait atteint.

Chaque année, dans le mois qui ramenait Tanniversaire de son crime ^ il avait été frappé dans l'un des siens. Son père, sa femme, trois de ses enfants avaient péri tour à tour d'une mort accidentelle et violente. De toute sa famille, il ne lui restait plus qu'un enfant, une petite fille, dont les langes avaient été tachés par

i66 LES ROUERIES DE L'INGÉNUE

le sang du meurtre, et qui, depuis sa naissance, tremblait dans la vie comme une feuille au vent. La comtesse reconnut à peine Storetto dans ce vieillard blanchi avant l'âge et portant le front courbé sous les cinq coups de foudre de la Providence vengeresse. Par une étrange coïncidence, chacun de ses deuils expiatoires avait été précédé d'un fait qui rappelait à Storetto le crime dont ils semblaient être les représailles. Aussi, en voyant paraître la comtesse, le meurtrier, dont l'esprit superstitieux était resté frappé par ces avertissements, vit-il dans sa présence un présage de niauvais augure pour là dernière et chétive créature que la mort lui avait laissée ; son épouvante fut d'autant plus grande, qu'on venait d'entrer dans la dernière semaine du mois qui ramenait le sanglant anniversaire.

Surprise de la terreur que lui causait son apparition, la comtesse interrogea Storetto, et elle devina, à ses réponses, qu'elle ne devait pas compter sur lui au cas où elle aurait eu de nouveau l'intention d'en faire l'auxiliaire armé de son ressentiment.

— Rassure-toi, lui dit-elle, tu peux cette fois me servir sans troubler ta conscience : il s'agit seulement de me procurer des renseignements que je ne puis aller chercher moi-même. Tu vas partir pour Strapezi, où tu t'établiras discrètement, et parmi les femmes qui habitent ce pays, tu chercheras celle qui ressemblera à un portrait que je vais te donner. Si tu trouves cette femme, tu t'informeras de son nom, de son rang, de sa famille, et quand tu auras réussi, tu reviendras ici. — Tu sais comme je récompense, acheva la comtesse, en donnant à Sto-

retto le médaillon qui devait le guider dans ses recherches.

— Je sais comme Dieu punit, répondit-il en repoussant la médaille par un geste de refus. Mais ses regards, avaient eu le temps de s'arrêter sur l'effigie. En retrouvant dans cette image les traits de sa victime, Storetto tomba à genoux devant le berceau où dormait son dernier enfant, et s'écria en regardant tour à tour la chétive créature et le médaillon spectre :

— Grâce ! Angela, grâce au moins pour ma fille ! Tu sais que j'ai épargné la tienne !

La comtesse n'avait jamais vu la maîtresse de son mari, mais elle connaissait son nom.

Aussi la révélation échappée au délire épouvanté du meurtrier jeta-t-elle une subite lumière dans son esprit. Toutes les incertitudes, toutes les suppositions vagues disparurent pour

faîre place à la vérité si hasardeusement découverte.

— Tu m'as trompé, Storetto, dit gravement la comtesse; mais je te pardonne. Ahîmurmura-t-elle, comme emportée par la violence des tumultueux sentiments qui Tagitaient, il a une fille... un être vivant dans l'existence duquel il a réfugié toute sa vie ; un enfant qui est rimage de sa mère, dont voici le portrait!

acheva-t-elle en reprenant le médaillon. Je sais où le frapper maintenant !

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