‹ Les roueries de l'ingénueChapitre 2 sur 19 · HENRY MURGER · texte numérisé non relu

HENRY MURGER

Ici s^arrétait le manuscrit d'Henry Murger.

11 avait parlé d'une seconde partie qu'on a vainement cherchée dans ses papiers.

i70 LES ROUERIES DE L'INGÉNUE

S'il nous était permis de continuer l'œuvre inachevée, nous pourrions peut-être suivre les scènes dramatiques ou riantes de l'imagination du romancier. Il n'est pas douteux que la comtesse Nani n'ait réussi à décider Storetto à frapper encore avec elle. Elle lui aura dit :.« Ta fille va mourir, je la sauverai, mais tu arracheras Nina à son père. )> On voit d'ici une belle scène de démon £^ démon : c'est la femme qui l'emporte, Storetto confie sa fille à la comtesse, et enlève Nina. Le voyez-vous d'ici, fuyant vers Naples, et allant se cacher avec sa proie parmi les lazzaroni !

Quelle jolie page Murger aurait écrite pour raconter le désespoir de Nina et de Scipion, ces amoureux avant l'amour qui devaient se retrouver plus tard.

A Naples, cependant, Nina, qui est née mu-

siciennc, est confiée à quelque joueur de violon des rues, et, comme Mignon, elle pleure le pays natal. Maïs elle est trop jolie pour rester dans le ruisseau ; le hasard, qui arrange tout dans la vie comme dans les romans, la conduit à la porte d'un maître de chapelle qui la conduit au théâtre .

Cependant elle pleure toujours ; elle mourra si elle ne revoit Palerme. Son maître entreprend la traversée; mais à Palerme elle ne retrouve ni le comte Nani, ni Scipion, ni Domenico. Elle se console dans Tart, qui console de out.

' C'est au théâtre de Palerme que la jeune fille débute sous le nom de Costenzina. Ce nom-là n'empêche pas Scipion de la reconnaître : les amoureux d'autrefois deviennent des amants. Qui dira toutes les joies de la maîtresse et de la

cantatrice? Les spectateurs racclament tous les soirs ; mais que lui importeraient les couronnes qu'on lui jette, si Scipion n'était dans la coulisse pour les ramasser?

Les joies de l'amour sont des fêtes sans len* demain ; le lendemain de l'amour, c'est la trahison, c'est la jalousie, c'est le désespoir. Scipion est trop aimé, aussi il se jette dans les bras d'une Parisienne que vous connaissez déjà, madame de Villerey. Les Parisiennes n'aiment pas tant à la fois.

Madame de Villerey entraîne Scipion à Paris; la Costenzina ne chantera plus à Palerme. Mais chantera-t-elle encore? Son cœur brise sa voix.

Si les femmes ne meurent pas quand elles souffrent, c'est qu'elles veulent se venger. La Costenzina se vengera noblement. Elle aussi, elle ira à Paris, et elle y chantera si bien, et

elle y sera si belle, que tout Paris, même Scir pion, la saluera avec enlhousiasme.

Est-ce que le bonheur a ses retours? Soipion court se jeter à ses pieds, mais il y a une vengeance qui veille toujours. La comtesse Nanî est à Paris; elle a été la mauvaise fée aux triomphes de la Gostenzina. Elle n'a plus là sous la main Storetto, mais elle a mieux encore, elle a la fille de Storetto, Lucrezia : toutes les roue-» ries gui se cachent sous le masque de Tingénue. La maladive enfant est devenue la comédienne la plus pervertie qui soit au théâtre.'

Le .vrai roman commence ici. Gomment la comtesse Nani va-t-elle frapper la Gostenzina? Entre la cantatrice et Scipion, elle jettera Lucrezia, c'est-à-dire de la comédie entre la pasision et la poésie. Et quelle source d'épisodes dramatiques, légers, étranges, passionnés, ter-

ribles, contiendra cette comédie de Tamour jouée par Lucrezià la Sicilienne !

Mais la baronne de Yillerey, elle aussi, a sa vengeance à faire tomber sur la Costenzina : — la cantatrice n'a-t-elle pas triomphé de la baronne? Voyez la grande dame dédaigneuse des actrices se liguant avec l'ingénue pour perdre la Costenzina, Tune dans le monde du théâtre, l'autre sur le théâtre du monde. Elles ont de si bonnes dents, ces rivales, que le cœur et la gloire de la Costenzina sont déchirés par elles, arrachés, dispersés à tous les souffles de la calomnie. C'est alors que le docteur, le misanthrope de l'amour et de l'art, versera sur le cœur saignant de la cantatrice tous les dictâmes de l'amitié et de l'admiration.

Mais Nina, l'amoureuse Nina, ne peut se consoler de l'amour perdu dd Scipion par l'amitié du

docteur : l'Italienne a toujours celte fièvre de la passion qui cherche le mouvement et le triomphe. Elle ira à Londres, elle ira amortir là toutes ses impatiences, elley cachera toutes ses larmes, elle vengera toutes ses défaites dans ce monde inconnu d'outre-Manche, où tout lui paraît froid, calme, digne, solennel comme un immense tombeau. « J'enterrerai là toutes mes passions, sous un double suaire de brouillard et de respedability, » disait-elle au docteur.

A Amiens, le choléra foudroie Caniche : Caniche, un type parisien, une bonne et franche figure que tout le monde aime et que tout le monde rudoie!

Le docteur, qui veut sauver Costenzina et qui Ta suivie, sauve Caniche. Caniche saura plus tard aider le docteur à sauver Costenzina de son désespoir.

17e " LES ROUERIES DE LMNGÉNUE

Cependant, à Paris, la baronne de Villerey ^l Lucrezia Tingénue se disputent l'amour du faible Scipion. Voilà la vraie comédie de l'amour et de la passion parisienne ! Scipion rêve à Nina et se rappelle les rochers de Palerme. Mais Scipion rêve tout bas en mentant tout haut, tantôt dans les bras de la baronne, dont il aime le titre et les salons, tantôt dans les bras de Lucrezia, de la célèbre Lucrezia dont tout Paris est amoureux.

Cette figure de Lucrezia aurait été, sous la plume de Murger, la figure d'ingénue la plus insaisissable, la plus brillante, la plus fantasque, la plus fausse, — parce qu'elle aurait été la plus vraie.

Il la connaissait bien, cette ingénue. Déjà il avait tracé quelques traits de cette physionomie

qui avait donné le litre à son dernier livre*. C'est d'elle qu'il parlait, quand il racontait qu'un étranger venu à Paris depuis peu, et ayant à visiter un de ses parents détenu pour dettes, demandait le plus court chemin pour aller à Clichy.

— Prenez par mademoiselle Lucrezia, lui fut-il répondu.

Cette ingénue, que Murger nous eût montrée jouant la comédie avec plus d'un Scipiou de Caprara, est celle à qui les gardes du commerce ont envoyé, dans les Propos de théâtre, un bracelet avec cette inscription :

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