‹ Les roueries de l'ingénueChapitre 14 sur 19 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

RENÉ, URBAIN, MARIA dans la chambre voisine.

MAULÉON. Celui-ci est éclaboussé des pieds à la tête. — En entrant', il dépose sur un meuble un petit paquet qu'il

a sous le bras.

URBAIN

Mauléon chez nous! Par quel hasard? (Mauiéon

leur donne à chacun une poignée de main.)

MAULÉON

Donnez-moi donc une brosse. (Urbain la lui apporte.)

URBAIN, le regardant.

Comment vous êtes-vous donc arrangé?

MAULÉON, se brossant, un pied sur la chaise et montrant

ses vêlements.

C'est à votre porte que je viens d'attraper cela. Vous connaissez Lolotte?

URBAIN

Qui ça, Lolotte?

MAULÉON

Lolotte de l'Académie.

URBAIN

Française?

MAULÉON

Non, de musique. Elle passait dans son coupé

et m'avait fait signe d'aller lui parler. Elle voulait que j'essaye de la raccommoder avec le petit Gussy, qui vient de la quitter. Vous savez, le petit Cussy?

URBAIN

Non.

MAULÉON

Cussy, des afi'aires étrangères. Ma chère enfant, dis-je à Lololte, j'en suis bien fâché, mais je ne puis pas m'occupcr de ça. Vous comprenez, en effet, qu'étant très-lié avec les Gussy, et sachant que leur fils va épouser sa cousine Eulalie, qui est charmante pour moi, je ne puis pas décemment donner les mains à un replâtrage entre Cussy et Lolotte... qui est une bonne fille, si vous voulez, mais une drôlesse... enfin, (ii

regarde Urbain.)

URBAIN

Je ne vous dis pas que non.

MAULÉON

Non... non, ces choses-là ne se font pas.

Bref, en quittant Lolotte... assez froidement même, je m'aperçois que son cheval est mal enrêné;j'en fais observation à Joseph; le drôle balbutie, et, comme je m'approche pour réparer son oubli, savez-vous qui je reconnais?

Soliman.

URBAIN

De l'Académie ?

MAULÉON

Le ^emi-sang de lord Kington. Il m'avait prié de le monter quelquefois, je devais même le lui acheter, mais c'est un alezian et je n'aime pas ces robes-là« Depuis, Kington l'a donné à Lolotte apparemment, et voilà comment j'ai retrouvé Soliman à la carriole. Il était si content de me revoir, qu'il s'est mis à piaffer dans le

ruisseau et m'a couvert... (Il montre ses vêtements, qu*il

achève de brosser.) Cc pauvrc Solimau ! je regrette de ne pas l'avoir acheté, avec Lolotte c'est une bête perdue. Et vous, mes pauvres vieux, qu'est-ce que vous devenez?

RENÉ

Rien.

MAULÉON, à René.

Vous avez donc renoncé à la littérature, au Ihéâtre?

RENÉ

Je me suis remis à ma place ; au lieu de faire des pièces, je copie celles des autres.

MAULÉON

Vous avez manqué de persistance. Je vous ai connu autrefois ayant des idées souvent. (Bas h Urbain, monirani René.) Jc suis contrarié qu'il n'ait point persévéré, parce qu'on en aurait fait quelque chose, de ce garçon-là,

URBAIN

Vous êtes gentil, Mauléon; mais ne lui dites pas cela, vous lui feriez de la peine,

, MAULÉON

Moins qu'à moi, parce que lorsqu'on a commencé tous ensemble et qu'on se retrouve les uns devant, les autres derrière... c'est pénible, très-pénible.

URBAIN

Pour ceux qui sont devant surtout.

Et VOUS, ça ne va donc pas non plus? Vous avez donc abandonné la grande peinture?

URBAIN

La petite aussi.

MAULÉON

Gomment vivez-vous?

URBAIN

J'ai été obligé de me mettre dans le bâtiment.

MAULÉON, étonné.

Vous posez les vitres?

URBAIN

Oui, et comme je ne suis pas très-adroit, il y a des jours où je les casse.

MAULÉON

Mais aussi pourquoi vivez-vous comme des 'loups? pourquoi ne venez-vous pas me voir?

RENÉ

Nous ne sommes pas dans une position à vous fréquenter, Mauléon.

MAULÉON

Que c'est bete ce que vous dites là!

URBAIN

Mais où vous voir, d'ailleurs?

Où? Partout!

RENÉ

Quand?

MAULÉON

Toujours ! je ne vous dirai pas de venir chez moi, je n'y suis jamais ; mais vous viendriez sur le boulevard, nous nous rencontrerions; je vous ferais connaître du monde, moi.

URBAIN, à René.

U a raison. Est-ce que vous seriez fâché de connaître Soliman, vous ?

MAULÉON

Nous prendrions l'absinthe ensemble, c'est comme ça qu'on arrive.

URBAIN, bas à René.

Quand vous en aurez assez, faudra le dire ; je l'arrêterai*

RENÉ, bas à Urbain.

Non, il m'amuse.

URBAIN Alors je vais le remonter. (Pendant que Maulcon a le dos tourné, Urbain passe derrière lui et fait un geste comme s'il montait une mécanique. A René, bas.) l^a y CSt J VOUS aiiez

voir; (AMauiéon.) Vous êtss plus heuroux que

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nous, vous, Mauléon. On vous dit en fort bon

chemin.

mâulëon

Ça, ça, ça, ça, nous sommes comme cela une petite bande qui commençons à donner du balai au vieux. Mais nous aurions bien besoin de jeunes gens.

URBAIN

Enfin, vous êtes satisfait?

M AU LE ON, avec un soupir.

Mes pauvres amis, on me croit dans une bien belle position, n'est-ce pas? Savez-vous ce que je gagne, bon an, mal an? Dix pauvres billets de mille francs. (Avec découragement.) Et quclquefois

moins.

RENÉ, se levant.

On peut vivre avec cela.

MAULÉON

Oui, sans doute, vous autres, par exemple parce que, heureusement pour vous, vous n'êtes pas soumis aux voraces exigences de cette vie parisienne*., qui me fait tant d'envieux* Vojs

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me croirez si vous voulez, mais il y a des momenis où f ai envie d'envoyer tout promener et de retourner planter mes choux.

URBAIN

Ne faites pas ça, Mauléon, ne faites pas ça.

Je suis trop avancé maintenant.

URBAIN

Dites donc, il ne faut pas nous en vouloir si nous ne connaissons pas vos ouvrages ; mais nous vivons dans un trou où nous n'entendons parler de rien.

MAULÉON, embarrassé.

Mes ouvrages? D'abord vous savez que je ne peux pas y mettre mon nom !

URBAIN

Vous êtes trop modeste.

MAULÉON, naïvement.

Ce n'est pas modestie. (Avec emphase.) Je suis obligé de garder l'anonyme à cause de mon oncle, dont j'attends quelque bien. Cet homme, vermoulu et pétrifié dans les traditions du

moyen âge, ne m'a laissé le choix qu'entre deux professions : la toge ou le glaive. Il suppose que j'étudie pour être de robe. Je l'entrelîens dans cette utopie en lui demandant de l'argent pour lui faire croire que j'en ai besoin.

URBAIN, à nené.

Qu'est-ce que je vous disais, René? (AMauiéon.) Figurez-vous que notre ami avait des doutes sur vous: (pcsignam René.) Oui, il trouvait singulier qu'étant aussi populaire que vous l'êtes, on ne rencontrât jamais votre nom ni sur un livre, ni dans un journal, ni sur une afliche de théâtre. Je lui disais : « Mauléon doit avoir une raison pour garder l'anonyme. » (a René.) Eh bien, la voila, sa raison, la voilà, la succession de son oncle l'oblige à ne pas se faire connaître. (AMauiéon.) Il me semble pourtant que j'ai lu dans un petit journal, d'un petit format...

M A U L É N , avec empressement.

Format mignon.

URBAIN

Il me semble, dis-je, que j'ai lu, signé de votre nom en grosses lettres, un petit article, je veux dire un article mignon...

M AU LÉ ON, rinteiTompant et tirant de sa poche un petit journal sur papier rose.

Le Lutin rose^ le voilà.

URBAIN, prenant le journal.

C'est cela même. (Usam.) « Qu'on ne vienne plus nous parler des Mars, des Rachel et autres étoiles depuis longtemps pâlies dans le ciel de la tradition dramatique ! Tel était le cri unanime poussé subitement, comme une lave qui s'échappe d'un volcan d'enthousiasme, par les spectateurs qui s'étaient entassés, l'autre soir, sur les gradins de ce GoUsée de l'art nouveau qu'on appelle la salle Ghantereine, pour assis^ ter aux débuts de mademoiselle Amanda, qui,

aux cours lyriques... » Pardon... (u s'interrompt

et va boire un verre d'eau.) « AuX COUrS lyriqUCS dC la

Polymnie, — cette merveille du célèbre Paros, — joint dans son jeu inimitable l'exquise délicatesse et ce je ne sais quoi d'innommé qui rappelle le rêve entrevu par Watteau sur les collines de l'idéal, énamouré d'impossible. L'intelligente direction du théâtre Saint-Marcel n'a pas attendu un second début pour s'attacher cette jeune enchanteresse qui, va, dans un pli de la chlamyde tragique, où dans un coin du tablier de Dorine, faire traverser le Jardin des plantes à toute la poésie du passé, à toute la poésie de l'avenir. » Ahl vous permettez?

(Il achève «on verre d'eau, replie le journal, et le rend à Mauléon.)

M AU LÉON

Eh bien, mon cher, croyez-vous que la drôlesse n'a pas été contente? J'avais fondé le journal exprès pour elle ; il n'a eu qu'un numéro.

URBAIN

e'est malheureux, parce que vous auriez pu mettre les virgules dans le second. C'est égal, il ne faut pas prolonger davantage votre incognito ou le rompre exclusivement pour les beaux yeux d'une friponne. Ça se dit, friponne ?

MAULÉON, sérieux.

Oui, ça se dît encore.

URBAIN

Parce que, voyez-vous, si le public s'habitue à ne vous connaître que de cette manière-là, vous courez grand risque de rester un célèbre inconnu, ou un inconnu célèbre.

M AU LE ON, avec conviction.

Dès que mon ancêtre aura mis le cap sur l'éternité, je romps mon anonyme; je prépare même quelque chose qui, j'espère, m'absoudra de mes précédents.

URBAIN

Une de ces choses qui vous campent un homme.

MAULÉON

C'est ça.

URBAIN

Une œuvre, enfin.

MA€LÉON

Posîtivemenl. Seulement, je tous le dis tout bas, j'ai peur d'avoir vidé mon sac.

URBAIN, avec un mouvement de dénégation.

Oh ! et c'est fini?

MAULÉON

J'y mets la dernière main. Il m'arrive même à ce propos une aventure assez désagréable.

(Il lire. un autre journal de sa poche.) ICUCZ, ilSCZ ça...

URBAIN, lisatit.

« M. Mauléon Lecomte, déjà connu par plu-

sieurs essais qu ont réussi... )>

MAULÉON

Comme c'est écrit ! S'ils n'avaient pas réussi, comment les connaîtrait-on?

URBAIN

« Achève en ce moment une pièce .d'une grande importance littéraire qu'il se propose de fiûre jouer au Théâtre-Français. » Eh bien, c'est plus flatteur que compromettant... cela.

MAULÉON, avec forée.

Cet article là me fera casser ma sonnette. Mon secret est éventé, et comme j'ai deux amis intimes directeurs de théâtre, ils seront demain chez moi, avec leurs prétentions rivales. Mettezvous à ma place.

URBAIN

Non, j'aurais trop peur de rester... embar-

raSSe. (Au moment où Mauléon va 8*aBseoir,H lui éloigne sa.cliaise et

celui-ci manque de tomber.) r

MAULÉON^ reprenant son journal.

C'est un très-méchant tour qu'on me joue là, — mais j e saurai qui . . •

RENÉ, "bas à Urbain.

En voilà assez, hein !

URBAIN de même.

Bon.

M AU LÉON, regardant dans la chambre.

Vous êtes très-mal pour peindre ici. Mauvais jour. On ne doit pas bien poser.

URBAIN

Vous m'excuserez, on pose assez bien. (Lèprenaniàpart.) Dîtcs-moi , Mauléon, parmi les es-

sais qui vous ont réussi, vous rappelez-vous que vous m'avez emprunté trente francs que je vous ai prêtés il y a cinq ans?

MAULËON, décontenancé.

Parfaitement; je me rappelle.

URBAIN

Moi aussi, j'ai de bonnes raisons pour me le rappeler, c'est un jour où j'ai travaillé, — Eh bien, si vous pouviez essayer de me les rendre, je serais enchanté de vous voir réussir.

M AU LÉ ON, fouillant dans sa poche.

J'ai eu l'imprudence de monter au cercle.

Cussy, des affaires étrangères, taillait un baccarat... Il m'a vidé.

URBAIN

Gomme votre sac.

Ça n'a pas été long... Mais la première fois que j'aurai de l'argent sur moi...

URBAIN

Ou sur les autres, ça me sera égal.

MAULÉON

D'ailleurs nous nous reverrons maintenant.

URBAIN

Au fait, par quel hasard êtes- vous venu?

MAULÉON, se frappant le front.

Tête de linotte ! — Je suis venu exprès pour vous; je vous apporte quelque chose de la part de Rosine.

URBAIN

Rosine, — j'en ai connu une effectivement; je lui avais même juré quelque chose. . . Mais il soufflait tant de vent. Est-ce que... (ii chante.)

Rosine à moi revient fidèle?

MAULÉON. avec dignité.

Je ne crois pas que ce soit la même que vous avez connue., C'est son portrait que vous devez lithographier pour le Panthéon musical. \i\ dé-

le paquet quMI a apporté et en tire un petit cadre qu'il remet à URBAIN, ÂMauléon.

Comment! vous aviez cela dans votre poche^ et voilà deux heures que vous me faites perdre à me moquer de vous? .

MAULÉON, piqué.

Ah ! mais, le mot est vif.

URBAIN

C'est pour cela qu'il m'a échappé.

MAULÉON, radouci.

J'accepte vos excuses.

MARIA, à part, sortant de la chambre d'Olivier et apercevant Mauléon.

M. Michel ici! que vient-il faire?

URBAIN, posant le portrait sur son chevalet et se disposant

à travailler.

Enfin voici donc ce fameux portrait de la fameuse Costenzina !

MARIA, jetant les yeux sur le portrait avec étonnemenl.

Rosine!... Elle, elle, la Costenzina!... Ahl

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