SCÈNE XIV
URBAIN, RENÉ, MARIA RENÉ, à Maria.
C'est peut-être une bonne affaire qui se prépare pour Olivier.
URBAIN
J'en doute! M. Morinse dérange trop.
RENÉ, à Maria, qui s'éloigne.
OÙ allez-vous?
MARIA, entrant dans la chambre voisine.
Je vais finir de ranger la chambre d'Olivier.
(René retourne à sa table.)
URBAIN
Enfin il faut espérer qu'on va nous laisser un peu tranquilles. J'allume une pipe et je me mets
à la besogne.
RENÉ, pensif, les coudes sur la table; à part.
Il est certain qu'elle a écrit. A qui? Et que
fait Mauléon dans cette affaire? (Eu ramassam une
lilumc qu'il \icnt de faire tomber, il met la main sur le papier jeté à icri-c par Maria, et le déploie.) L'écritUre de Mai'ia ! . . .
(Avec joie.) Du iHoins elle a renoncé à envoyer cette lettre. (Avec mquictudo.) A qui voulait-elle écrire?
(Voyant Urimin qui a le dos tourné). Il nC regarde pas! si
j'osais lire? qui le saurait? (ii approche ic papier de ses
yeux et Téloigne aussitôt sans avoir lu. Avec force.) MOl ^ ' JC iC
saurais.
URBAIN, qui s*cst installé et cherche sur la table
avec impatience.
Pas d'allumettes! Voilà les dérangements qui commencent.
RENÉ va au poêle, allume le papier qu'il vient de ramasser,
et )e porte, à Urbain.
Tenez, je veux vous éviter tout prétexte de blâme.
URBAIN, aliumcint sa pipe.
Oh! maintenant que j'y suis, je ne quitte-
rais pas pour un eTnpire. Je vais même tailler une douzaine de crayons pour ne pas avoir besoin de m'arrêter. (ii fouiiic dans ses pochesTÛu diable
est-il? (Il cherche dans le tiroir.) C'cSt incroyablè. (lise lève, va prendre un de ses vêtements et le secoue.) r atailté !
RENÉ, qui l'observe.
Que cherchez-vous encore ?
URBAIN
Mon canif!
RENÉ
Prenez le mien.
URBAIN, se récriant.
Oh ! jamais je n'emprunte les affaires des autres. — C'est un principe d'ordre, (ii cominue
à chercher.)
RENÉ
OÙ l'avez-vous perdu?
URBAIN, se frnppant le front.
J'ai dû le laisser à mon café sur le billard.
ÇIl remet sa vareuse.)
RENÉ
Vous sortez ?
URBAIN
Oui, un instant; je vais chercher mon canif.
RENÉ, prenant des papiers, qu'il roule.
Je descends avec vous. Je vais reporter ces copies chez l'avoué.
URBAIN, qui s'arrange les cheveux dans la glace.
Au reste, je n'en suis pas inquiet, — le garçon l'aura trouvé.
RENÉ, le regardant.
Vous finirez par perdre dans ce café quelque chose que le garçon ne retrouvera pas.
URBAIN
Quoi donc?
RENÉ
Votre avenir, mon cher.
Ils sortent.
Il est des femmes qui, arrivées depuis longtemps déjà sur le bord d'un âge devenu pour elles une limite suprême, ne se décident à le franchir que lorsqu'elles ont épuisé vingt recours en grâce. Et, de fait, on comprend l'énorme courage qu'il faut pour hasarder ce pas, sur lequel on ne peut revenir, et devant vous confiner à jamais dans les horizons d'une existence qui, pour les femmes habituées à la
; bruyante vie parisienne, est une tombe anti-
cipée. Aussi, pour si peu indulgent qu'il soit, le
monde tolère-t-il à quelques femmes les retar-
déments sans nombre qu'elles apportent à ac-
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oomplir cet acte, qui est toute une abdication. Ce serait une curieuse étude à faire que celle f]e suivre dans sa retraite toujours militante une de ces femmes courageusement obstinées à rester sur la scène du monde et de la passion, Icrrsque l'heure est venue de rentrer dans les coulisses, et qu'elles ont déjà reçu certains avertissements ironiques, ou subi tels échecs qui leur font comprendre qu'on aperçoit leurs rides sans lorgnettes. A l'aide d'une grande habileté doublée d'une grande volonté, quelques femmes savent épargner un échec à leur amour-propre. Avant de renoncer à toutes les joies, à tous les plaisirs légitimes ou extralégaux, aux enivrements des fêtes, aux luttes hypocritement courtoises ou franchement hostiles qui se livrent dans les salons, — ces arènes où tant de passions fauves se déchirent au soleil
LES SIRÈNES 3Gt>
des lustres; en approchant enfin de cette limite fatale où elles devront se résigner à vêtir la douillette de soie puce des douairières, et à quitter l'éventail pour la tabatière, elles préparent de longue main le dernier chapitre de leur roman. Pour la dernière fois elles entrent en campagne, escortées d'une armée de ruses; elles appellent à leur aide le génie statistique de la galanterie. Unissant les artifices traditionnels à ceux . qu'elles inventent, elles retrouvent pour huit jours l'énergique et provoquante éloquence de leur beauté passée. Et pour cette fois, dédaignant la première loi de l'intrigue, qui est le' mystère, elles appellent à force d'indiscrétion l'attention sur elles, et c'est au plein soleil de la publicité qu'elles closent la série de leurs triomphes par une dernière victoire saluée d'une de ces scandaleuses ovations que quelques femmes
préfèrent souvent à de certaines satisfactions d'amour - propre qui resteraient ignorées. ^ Après quoi elles se retirent discrètement.
Les unes s'occupent à rédiger leurs mémoires, si elles portent un nom historique; les xiutres se font dévotes, et agenouillent leur passé contrit devant la grille d'un confessionnal ; celles-ci prennent leurs invalides dans les salons parisiens, et, vieux grognards de la galanterie, se laissent aller à raconter leurs campa- :gnes à la jeune génération dont elles avaient vu les pères à leurs pieds.
D'autres deviennent les tyrans de leurs familles, et sont les esclaves d'une perruche, d'un king's-chaiies, ou de tel autre animal à griffes ou à dents.
Les femmes de celte catégorie ■— qu'un spirituel artiste appelle des sirènes o/mi^ cheveux
gris — s'attaquent de préférence aux jeunes gens dont l'impatience est aveugle et qu'on peut facilement abuser; et plus d'un fut victime, ne fût-ce qu'un quart d'heuçe, des manœuvres de ces habiles comédiennes qui s'obstinent à perpétuer un rôle de jeune première quand leur âge est devenu depuis longtemps un brevet de mère noble. A l'aide d'une foule de substances chimiques étiquetées de noms bizarres, de fards, de pommades, d'eaux lustrales, puisées à toutes les foflJtaines de Jouvence de l'industrie, ces fem mes savent eifacer jrrogressivement la date insmte a leur front, eiy mettant même à profit ^juelques-uns de c€JS moyens extrêmes énergi- «quement repoussés pai* l'hygiène, elles savent à ifbrce d'art pousser la métamorphose à ce point, <{ue les épigrammes d^e leurs miroirs se €ban- ;gent ien ^adirigaux.
Ne VOUS est-il jamais arrivé, lecteur, d'avoir été distrait dans une de vos coui'ses ou dans une de vos promenades par l'apparition subite de quelque forme féminiûe, svelte, juvénile, charmante, et marchant ou plutôt glissant devant vous les pieds ailés, la taille ceinte d'une écharpe lutinée par les caprices du vent, le front couronné. d'un frais chapeau fleuri d'un printemps artificiel?
Soudainement et comme malgré vous, vous vous êtes attaché auprès de celte inconnue; sérieux ou frivole, vous oubliez le motif de votre sortie, vous vous dérangez de votre itinéraire, et en ébauchant tout bas une aventure, vous suivez à courte distance une femme que vous ne connaissez aucunement, dont vous ignorez la position, le nom, mais qu'une toilette élégante ou somptueuse, une démarche distin-
jçiiée, un vague parfum de bonne compagnie qu elle laisse derrière elle, vous font sur-lechamp imaginer jeune, belle et riche. Et sur ces simples et gratuites prévisions, vous prenez, le pas en cherchant un. moyen honnête d'entamer le premier chapitre du roman que vous improvisez si bénévolement. Tout cela parce que vous êtes jeune, aventureux et toujours prêt à vous jeter à tout propos et même sans propos dans le premier sentier venu qui pourra vous éloigner de ta route commune où marchent les gens qui savent où ils vont, et dont Texistence est réglée par le programme de la nécessité.
Cependant, après de longs détours, après de nombreuses slations^ vous éprouvez le désir naturel de voir si votre science d'artiste ou d'observateur a eu tort ou raison d«ms ses supposi-
ZU LKS SIRÈNES
tions; et profitant du premier incident de voie publique qui aura pour un instant arrêté la marche de votre héroïne, vous l'atteignez enfin, et au premier regard que vous hasardez vous tombez du cinquième étage de votre rêve en vous trouvant face à face d'une douairière dont le visage est historié de pattes d'oie, et vous vous demandez, mais trop tard, comment vous avez pu un seul instant, et même de loin, prendre pour une jeune femme ce demi-siècle qui marchait devant vous sans béquilles. Ou bien, il peut se faire aussi que celle que vous aurez suivie pendant longtemps n'ait pas encore atteint Tâge où les femmes devraient prendre leur retraite. Mais la chute n'en sera pas moins affreuse, car vous vous trouverez ^n face d'une laide.
A Paris surtout ces sortes de femmes courent les rues, et dans une seule journée un jeune
homme honnête et bien né peut tomber dix fois dans les pièges que tendent celles qui sont coupables de l'un ou de l'autre de ces délits, qui souvent se ressemblent.
Eh bien, cela est tout simplement un attentat à la sincérité de ceux qui marchent dans la rue par le chemin de la flânerie et font la chasse aux aventures. Et une preuve que c'est de la part des femmes laides ou vieilles une conspiration organisée, c'est que jamais elles ne se détournent pour démentir les galantes et poétiques suppositions de ceux qui les suivent; au contraire, grand Dieu ! elles mettent à profit les profondesétudes qu'elles ont faites de la théorie de la démarche. De là cette agilité, cette désinvolture qui charme, séduit, entraîne, irrite la curiosité et entretient une erreur dont elles jouissent intérieurement et qu'elles s'efforcent de prolonger.
en évitant par toutes sortes de ruses, de mines plus provoquantes que réservées, Texamen de ceux qu'elles abusent.
Mais ce qui aggrave encore le crime et constitue la préméditation, c'est le soin extrême que les femmes laides ou vieilles apportent à dissimuler leur âge et leurs défauts : ce sont ces célimènes sexagénaires qui inventent les coupes de vêtements les plus juvéniles et les plus gracieuses ; ce sont les femmes laides qui emploient les plus charmantes créations de la mode : à elles les diamants, l'or, la pourpre, la soie aux plis harmonieux, le velours aux nuances superbes, les dentelles brodées par des artisans fées; à elles les trésors les plus mystérieux de la nature, perles, fleurs, parfums. Tout ce qui a été de droit créé pour la jeunesse et la beauté est en plus grande partie le partage des femmes vieilles ou laides.
Eh bien, c'est là une usurpation illégale et tout à fait contre nature. A l'aide d'un morceau de velours, d'une aune de dentelles, d'une pierre étincelante, d'un bouquet de fleurs, une femme laide ou vieille pourra descendre dans la rue, et attenter à la crédulité de ceux qui la suivent, surtout s'ils ont la vue basse, et tous les jeunes i»ens sont myopes aujourd'hui.
Dans une civilisation qui se dit bien organisée, des abus pareils à ceux que nous venons de signaler devraient avoir cessé depuis longtemps. On ne saurait calculer les graves résultats que peuvent déterminer de semblables erreurs.
Et d'abord, en suivant une femme laide ou vieille, nous évitons peut-être d'en rencontrer une jeune et belle. Nous allons nous piquer à une ortie, tandis que nous aurions pu trouver une rose.
Gela est certainement un dommage très-réel et très-sérieux. D'un autre côté, il est prouvé que la rencontre d'une femme laide ou vieille est fatale pour celui qui la fait ; c'est un accident de mauvais augure dont Tînlluence peut se prolonger longtemps. Le ciel vous paraît moins clair, vous perdez l'appétit, l'ennui se mêle à vos plaisirs, le doute et la lassitude se glissent dans vos amours. Enfin, pendanj toute une journée, vous n'êtes plus vous-même ; l'aspect d'une figure séculaire ou d'un vilain visage vous a aussi bouleversé. Vous pensez à la mort.
Il vaut mieux rencontrer deux enterrements
qu'une vieille femme, et trois créanciers qu'une femme laide.*