‹ Les roueries de l'ingénue; La scène du gouverneur; La nostalgie; Les sirènesChapitre 13 sur 28 · SCÈNE YIII · texte numérisé non relu

SCÈNE YIII

UilNÉ, URBAIN, MARIA dans la chambre voisine.

MAULÉON. Celui-ci est éclaboussé des pieds à la tête.—

En entrant, il dépose sur un meuble un petit paquet qu'il

a sous le bras.

URBAIN

Mauléon chez nous! Par quel hasard? (Mauiéon

leur donne à chacun une poignée de main.) MAULÉON

Donnez-moi donc une brosse. (Urbain la uû apporte.)

URBAIN, le regardant.

Gomment vous êtes-voiis donc arrangé?

MAULÉON, se brossant, un pied sur la chaise et montrant ses V(}temcnts.

C'est à votre porte que je viens d'attraper cela. Vous connaissez Lolotte?

URBAIN

Qui ça, Lolotte?

MAULÉON

Lolotte de l'Académie.

URBAIN

Française?

MAULÉON

Non, de musique. Elle passait dans son coupé

et m'avait fait signe d'aller lui parler. Elle voulait que j'essaye de la raccommoder avec le petit Cussy, qui vient de la quitter. Vous savez, le petit Cussy?

URBAIN

Non.

MAULÉON

Cussy, des affaires étrangères. Ma chère enfant, dis-je à Lolotte, j'en suis bien fâché, mais je ne puis pas m' occuper de ça. Vous comprenez, en effet, qu'étant très-lié avec les Cussy, et sachant que leur fils va épouser sa cousine Eulalie, qui est charmante pour moi, je ne puis pas décemment donner les mains à un replâtrage entre Cussy et Lolotte... qui est une bonne fille, si vous voulez, mais une drôlesse... enfin, (n

regarde Crbain.)

URBAIN

Je ne vous dis pas que non.

MAULÉON

Non.., non, ces chose>:-là ne se font pas.

Bref, en quittant Lolotte... assez froidement même, je m'aperçois que son cheval est mal enrêné;j'en fais observation à Joseph; le drôle balbutie, et, comme je m'approche pour réparer son oubli, savez-vous qui je reconnais? SoUman.

URBAIN

De l'Académie ?

MADLÉON

Le demi- sang de lord Kington. Il m'avait prié de le monter quelquefois, je devais même le lui acheter, mais c'est un alezan et je n'aime pas ces robes-là. Depuis, Kington l'a donné à Lolotte apparemment, et voilà comment j'ai retrouvé Soliman à la carriole. Il était si content de me revoir, qu'il s'est mis à piaffer dans le

ruisseau et m'a couvert... (Il montre ses vêtements, qu'a

achè^ de brosscT.) Cc pauvro Solimau ! je regrette de ne pas l'avoir acheté, avec Lolotte c'est une bête perdue. Et vous, mes pauvres vieux, qu'est-ce que vous devenez?

RENÉ

Rien.

M AD LÉON, à René.

"Vous avez donc renoncé à la littérature, au Ihéâtre?

RENÉ

Je me suis remis à ma place; au lieu de faire des pièces, je copie celles des autres.

MAULÉON

Vous avez manqué de pereistance. Je vous ai connu autrefois avant des idées souvent. (Co?a

Urbain, montrant René.) Jc SUis COUtrarié qu'il n'ait

point persévéré, parce qu'on en aurait fait quelque chose, de ce garcon-là.

URBAIN

Vous êtes gentil, Mauléon; mais ne lui dîtes pas cela, vous lui feriez de la peine.

MAULÉON

Moins qu'à moi, parce que lorsqu'on a commencé tous ensemble et qu'on se retrouve les uns devant, les autres derrière... c'est pénible, très-pénible.

URBAIN

Pour ceux qui sont devant surtout.

SCÈNES DE LA VIE D'ARTISTE Ho

MAULÉON

Et VOUS, ca ne va donc pas non plus ? Vous avez donc abandonné la grande peinture?

URBAIN

La petite aussi.

MAULÉON

Comment vivez-vous?

URBAIN

J'ai été obligé de me mettre dans le bâtiment.

MAULÉON, étonné.

Vous posez les vitres?

Oui, et comme je ne suis pas trés-adroit, il y a des jours où je les casse.

MAULÉON

Mais aussi pourquoi vivez-vous comme des loups? pourquoi ne venez-vous pas me voir?

RENÉ

Nous ne sommes pas dans une position à vous fréquenter, Mauléon.

MAULÉON

Que c'est bête ce que vous dites làl

URBAIN

Mais où vous voir, d'ailleurs?

MAULÉON

Où? Partout!

KENÊ

Quand?

274 LA >OST ALGIE

MAULÉON

Toujours! je ne vous dirai pas de venir chez moi, je n'y suis jamais ; mais vous viendriez sur le boulevard, nous nous rencontrerions; je vous ferais connaître du monde, moi.

URBAIN, à René.

Il a raison. Est-ce que vous seriez fâché de connaître Soliman, vous ?

MAULÉON

Nous prendrions Tabsinthe ensemble, c'est comme ça qu'on arrive.

URBAIN, basa René.

Quand vous en aurez assez, laudra le dire ; je r arrête rai,

RENÉ, bas à Urbain.

Non, il m'amuse.

URBAIN

Alors je vais le remonter. (Pendant que Mauiéon

a le dus tourné, Urbain passe denièrc lui et fuil un j^ostc coutme s'il montait une mécanique. A René, bas.) Ca V CSt J VOUS ailCZ

voir. (A Mauiéo;.) Vous ctcs plus heureux que

nous, VOUS, Mauléon. On vous dit en fort bon chemin.

MAULÉON

Ça, ça, ça, ça, nous sommes comme cela une petite bande qui commençons à donner du balai au vieux. Mais nous aurions bien besoin de jeunes gens.

URBAIN

Enfin, vous êtes satisfait?

MAULÉON, avec un soupir.

Mes pauvres amis, on me croit dans une bien belle position, n'est-ce pas? Savez-vous ce que je gagne, bon an, mal an? Dix pauvres billets de mille francs. (Avec découragement.) Et quelqucfois moins.

RENÉ, se levant.

On peut vivre avec cela.

MAULÉON

Oui, sans doute, vous autres, par exemple parce que, heureusement pour vous, vous n'élcs pas soumis aux voraces exigences de cette vie parisienne... qui me fait Uxid J'envi 'ux. Vous

me croirez si vous voulez, mais il y a des moments où j'ai envie d'envoyer tout promener cl de retourner planter mes choux.

URBAIN

Ne faites pas ça, Mauléon, ne faites pas ça.

MAULÉON

Je suis trop avancé maintenant.

URBAIN

Dites donc, il ne faut pas nous en vouloir si nous ne connaissons pas vos ouvrages ; mais nous vivons dans un trou où nous n'entendons parler de rien.

^ MAULÉON, embarrassé.

Mes ouvrages? D'abord vous savez que je ne peux pas y mettre mon nom !

URBAIN

Vous êtes trop modeste.

MAULÉON, naïvement.

Ce n'est pas modestie. (Avec emphase.) Je suis obligé de garder l'anonyme à cause de mon oncle, dont j'attends quelque bien. Cet homme, vermoulu et pétrifié dans les traditions du

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moyen âge, ne m'a laissé le choix qu'entre deux professions : la toiio ou le glaive. Il suppose que j'étudie pour êlre de robe. Je l'entretiens dans cette utopie en lui demandant de l'argent pour lui faire croire que j'en ai besoin.

URBAIN, à René.

Qu'est-ce que je vous disais, René? (AMauiéon.) Figurez-vous que notre ami avait des doutes sur vous. (Désignant René.) Oui, Il trouvail Singulier qu'étant aussi populaire que vous Tètes, on ne rencontrât jamais votre nom ni sur un livre, ni dans un journal, ni sur une affiche de théâtre. Je lui disais : « Mauléon doit avoir une raison pour garder l'anonyme. » (a René.) Eh bien, la voilà, sa raison, la voilà, la succession de son oncle l'oblige à ne pas se faire connaître. (AMauiéon.) Il me semble pourtant que j'ai lu dans un petit journal, d'un petit format...

M AU LÉON, avec empressement.

Format mignon.

URBAIN

Il me semble, dis-je, que j'ai lu, signé de votre nom en grosses lettres, un petit article, je veux dire un article mignon...

MAULÉON, l'interrompant et tirant de sa poche un petit journal sur papier rose.

Le LiUin rose, le voilà.

URBAIN, prenant le journal.

C'est cela même. (Usant.) « Qu'on ne vienne plus nous parler des Mars, des Rachel et autres étoiles depuis longtemps pâlies dans le ciel de la tradition dramatique ! Tel était le cri unanime poussé subitement, comme une lave qui s'échappe d'un volcan d'enthousiasme, par les spectateurs qui s'étaient entassés, l'autre soir, sur les gradins de ce Colisée de l'art nouveau qu'on appelle la salle Chantereine, pour assister aux débuts de mademoiselle Amaiida, qui,

aux cours lyriques... > Pardon... ai s'interrompt

et va boire un verre d'eau.) (( AUX COUrS lyriqUGS de la

Polymnie, — cette merveille du célèbre Par os, — joint dans son jeu inimitable Texquise délicatesse et ce je ne sais quoi d'innommé qui rappelle le rêve entrevu par Watteau sur les collines de l'idéal, énamouré d'impossible. L'intelligente direction du théâtre Saint-Marcel n'a pas attendu un second début pour s'attacher cette jeune enchanteresse qui, va, dans un pli de la chlamyde tragique, ou dans un coin du tablier de Dorine, faire traverser le Jardin des plantes à toute la poésie du passé, à toute la poésie de l'avenir. » Ah! vous permettez?

(Il achève son verre d'eau, replie le journal, et le rend à Mauléon.) M AU LÉON

Eh bien, mon cher, croyez-vous que la drôlesse n'a pas été contente? J'avais fondé le journal exprès pour elle ; il n*a eu qu'un numéro.

URBAIN

C'est malheureux, parce que vous auriez pu mettre les virgules dans le second. C'est égal, il ne faut pas prolonger davantage votre incognito ou le rompre exclusivement pour les beaux yeux d'une friponne. Case dit, friponne?

MAULÉO?!, sérieux.

Oui, ça se dit encore.

URBAIN

Parce que, voyez- vous, si le public s'habitue à ne vous connaître que de cette manière-là, vous courez grand risque de rester un célèbre inconnu, ou un inconnu célèbre.

M AU LÉON, avec conviction.

Dès que mon ancêtre aura mis le cap sur l'éternité, je romps mon anonyme; je préparc même quelque chose qui, j'espère, m'absoudrn de mes précédents.

URBAIN

Une de ces choses qui vous campent un homme.

MAULf.ON

C'est ca.

Une œuvre, enfin.

MAULÉON

Positivement. Seulement, je vous le dis tout bas, j'ai peur d'avoir vidé mon sac.

URBAIN, avec un mouvement de dénégation.

Oh ! et c'est fini?

MAULÉON

J'y mets la dernière main. Il m'arrive même à ce propos une aventure assez désagréable.

(Il lire un autre jouraal de sa poche.) TCUCZ, UsCZ Ça. ., URBAIN, lisant.

« M. Mauléon Lecomte, déjà connu par plusieurs essais qu ont réussi... »

MAULÉON

Comme c'est écrit î S'ils n'avaient pas réussi, comment les connaîtrait-on?

URBAIN

« Achève en ce moment une pièce d'une grande importance littéraire qu'il se propose de faire jouer au Théâtre-Français. » Eh bien, c'est plus flatteur que compromettant... cela.

MAULÉON, avec force.

Cet article là me fera casser ma sonnette. Mon secret est éventé, et comme j'ai deux amis intimes directeurs de théâtre, ils seront demain chez moi, avec leurs prétentions rivales. Mettezvous à ma place.

URBAIN

Non, j'aurais trop peur de rester... embarrassé . (Au moment où Mauléon va s'asseoir, il lui éloigne sa chaise et celui-ci manque de tomber.)

MAULÉON, reprenant son journal.

C'est un très-méchant tour qu'on me joue là, — mais je saurai qui. . .

RENÉ, bas à Urbain.

En voilà assez, hein!

URBAIN de môme.

Bon.

MAULÉON, regardant dans la chambre.

Vous êtes très-mal pour peindre ici. Mauvais jour. On ne doit pas bien poser.

URBAIN

Vous m'excuserez, on pose assez bien, (lepr^ luntàpart.) Ditcs-moi , Mauléon, parmi les es-

sais qui vous ont réussi, vous rappelez-vous que vous m'avez emprunté trente francs que je vous ai prêtés il y a cinq ans?

MAULÉON, décontenancé.

Parfaitement; je me rappelle.

Moi aussi, j'ai de bonnes raisons pour me le rappeler, c'est un jour où j'ai travaillé. — Eh bien, si vous pouviez essayer de me les rendre, je serais enchanté de vous voir réussir.

MAULÉON, fouillant dans sa poche.

J'ai eu l'imprudence de monter au cercle. Cussy, des affaires étrangères, taillait un baccarat... Il m'a vidé.

URBAIN

Gomme votre sac.

MAULÉON

Ça n'a pas été long. . . Mais la première fois que j'aurai de l'argent sur moi...

URBAIN

Ou sur les autres, ça me sera égal.

MAULÉON

D'ailleurs nous nous reverrons maintenant.

URBAIN

Au fait, par quel hasard êtes- vous venu?

MAULÉON, se frappant le front

Tête de linotte ! — Je suis venu exprès pour vous; je vous apporte quelque chose de la part de Rosine.

URBAIN

Rosine, — j'en ai connu une effectivement; je lui avais même juré quelque chose... Mais il soufflait tant de vent. Est-ce que... (n chante.) Rosine à moi revient fidèle?

MAULÉON. avec dignité.

Je ne crois pas que ce soit la même que vous avez connue. C'est son portrait que vous devez lithogi'aphier pour le Panthéon musical, (ii dé-

le paquet qu'il a apporté et en tire un petit cadre qu'il remet è URBAIN, à Mauléon.

Comment ! vous aviez cela dans votre poche, et voilà deux heures que vous me faites perdre à me moquer de vous?

MAULÉON, piqué.

Ah! mais, le mot est vif.

URBAIN

C'est pour cela qu'il m*a échappé

MAULÉON, radouci

J'accepte vos excuses.

MARIA, à part, sortant de la chambre dOlirior et apercevant Mauléon.

M. Michel ici! que vient-il faire?

JRBAIN, posant le portrait sur son chevalet et te disposan à travailler.

Enfin voici donc ce fameux portrait de la fameuse Costenzina!

MARIA, jetant les yeux sur le portrait avec étonnement.

Rosine!... Elle, elle, la Costenzina!. - Ah!

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