‹ Les roueries de l'ingénue; La scène du gouverneur; La nostalgie; Les sirènesChapitre 26 sur 28 · PROPOS DE DESSERT · texte numérisé non relu

PROPOS DE DESSERT

DU

SOUPER DE YALENTIN

Ce soir-là on donnait, sur un des théâtres du boulevard, la première représentation d'un de ces mélodrames à spectacle sur lesquels le rideau ne tombe ordinairement qu'à l'heure où le jour se lève. Toutes les ruses qui peuvent préalablement exciter la curiosité avaient étér mises en œuvre. Il y avait eu un faux procès convenu d'avance entre l'administration et la jeune pre-

mière, qui refusait de jouer avec le père noble, qui était son mari, sous le prétexte qu'il la maudissait trop souvent pendant le cours de l'action, et que ses malédictions trop énergiques lui faisaient des bleus de nature à la compromettre auprès de son amant.

Les petits journaux et les feuilles spécialement dramatiques avaient publié sur le compte du premier rôle une série d'anecdotes galantes, qui faisaient de cet honorable artiste un personnage désigné d'avance à la vorace indiscrétion des jumelles féminines.

A ces incidents on avait ajouté un duel de fantaisie entre le comique et le financier qui, à la suite d'une discussion très-vive sur la préséance d'emploi, avaient échangé chacun trois coups de pistolet, qu'on avait eu la précaution de faire charger par un témoin,.élève de Robert Houdin, lequel témoin avait oublié de mettre des balles pour ne pas déranger la précision du tir.

La pièce était en outre attribuée à un auteur

qui avait la- renommée des situations palpitantes.

A un critique qui lui disait un jour :

— Vos sujets de drame sont nouveaux comme le Pont-Neuf.

Cet homme habile avait répondu :

— Le Pont-Neuf a beau être vieux, — on passe toujours dessus.

Ce mot spirituel eut les honneurs de l'impression ; il fut ajouté au répertoire des mots de^ M. de Talleyrand, d'où les Allemands le traduisirent pour l'ajouter au répertoire de M., de Metternich.

En Russie, la croyance populaire l'attribue à M. de Nesselrode.

L'administration du théâtre, voulant ne rien négliger, avait apporté un soin particulier dans la composition de l'affiche, qui était un véritable chef-d'œuvre typographique. — On ne pouvait pas la lire.

Par un droit résultant d'une clause particulière

de son engagement,, le premier rôle avait fait dessiner, par un peintre fantaisiste, les lettres qui devaient servir à l'impression de son nom, et cette recherche originale avait nécessité une fonte spéciale de caractères.

Au reste^ le nom de l'artiste ainsi imprimé n'attirait pas seulement l'œil, — il le crevait.

Toutes ces combinaisons avaient amené le résultat qu'on s'en était promis. — Le soir de la première représentation, tout Paris était au théâtre.

On a appelé^ à Paris, tout Paris, cette collection de dix-huit cents à deux mille individus, toujours les mêmes, qui composent ce qu'on dénomme le public des premières.

Le jour où un théâtre donne un spectacle nouveau, aucune puissance humaine no pourrait retenir ces gens-là chez eux. — On mettrait sur l'affiche un avis ainsi conçu : Par suite de précautions prises par l'architecte , la sallo s'écroulera pendant un ontr'acto, — on ne compterait pas un spectateur de moins, Il en est mémo

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qui consentiront à faire les plus grands sacrifices pour ne pas manquer à cette solennité.

Exceptionnellement, ils payeront leur place.

En résumé, si cette minorité friande de primeurs dramatiques a l'instinct tyrannique des minorités, si elle est difficile à satisfaire, si elle porte avec une hauteur dédaigneuse des jugements peu réfléchis de tous les éléments divers dont elle se compose, il se dégage souvent une opinion que la majorité du public adopte facilement. Ce jour-là, tout Paris s'était montré clément pour l'œuvre nouvelle.

Dès les premiers actes, les malheurs de la vertu persécutée avaient éma les loges habitées par des femmes forcées pour la plupart de recourir aux renseignements du dictionnaire, lorsqu'une circonstance indépendante de leur volonté les oblige à paraître comprendre la signification du mot vertu. Quelques mouchoirs sincèrement humides avaient flotté aux galeries. Or, l'apparition d'un mouchoir pendant un mélodrame

indique que le spectateur renonce au droit de critique et qu'il se rend à l'auteur. Une salle qui se mouche amène son pavillon.

Devant cette apparence de succès, le secrétaire de l'administration rédigea, pour l'envoyer le soir même aux journaux qui devaient paraître le lendemain, une note destinée à lancer la pièce. Par suite d'une clause particulière de son engagement, le premier rôle exigea qu'on introduisit dans la réclame une phrase dans laquelle il était constaté qu'il avait doublé le cap du sublime. Bien qu'il eût trouvé cette formule laudative un peu tempérée et trop géographique, il l'avait néanmoins pavée deux cigares à un petit poëte sans ouvrage qu'il employait en outre à la tenue de li^Tes de ses bonnes fortunes.

Vers deux heures du matin, quand le bouquet final des reconnaissances eut éclaté, quand l'ingénue eut miraculeusement retrouvé la croix de sa mère qui lui était indispensable pour ouvrir le coffre-fort où se trouvaient les papiers cons-

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tatant sa haute naissance ; lorsque la morale eut été satisfaite par la confusion du traître, qui pendant cinq actes avait jonglé avec les articles les plus dangereux du Code pénal ; lorsque le premier rôle eut ramassé le Quai aux Fleurs, que l'on devait, suivant une clause de son engagement, jeter à ses pieds après chaque création nouvelle, tout Paris, ayant demandé son paletot et son châle, sortit du théâtre et se répandit bruyamment sur le boulevard.

Parmi les spectateurs qui se retiraient en devisant de la pièce nouvelle, il se trouvait un groupe de trois individus appartenant tous trois au monde des arts et des lettres. Peu soucieux de rentrer chez eux (dans le nombre il en était un qui n'avait pas de chez lui), ils avaient formé le projet d'aller à frais communs terminer la nuit dans l'un des établissements ouverts au noctambulisme affamé.

Comme ils arrivaient. devant l'un des principaux restaurants du boulevard, les trois person-

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nages se désignèrent mutuellement la fenêtre brillamment éclairée d'un cabinet particulier d'où s'échappaient de mâles éclats de voix et des fusées de rires féminins mêlés à tous les bruits joyeux qui sont le finale ordinaire des soupers où l'on a oublié de mettre le couvert de la morale.

— Messieurs, dit l'un des trois hommes, lequel de nous trompe-t-on là-haut ?

— Il me semble reconnaître la voix de Laurence, fit le second.

— Alors, on nous trompe tous, interrompit en riant le troisième.

— Tu l'as dit, mon vieux, s'écria un nouveau personnage qui venait tout à coup d'apparaître derrière les trois interlocuteurs. On nous trompe tous, et quelques-uns de plus ; et après avoir échangé une triple poignée de main avec le trio, il ajouta machinalement :

— Vous allez comme ca ?

— L® mélodrame de Chose nous a aftamés comme des naufragés, nous allons disséquer une

volaille froide et casser le cou à quelques flacons de Bordeaux. Veux-tu faire le quatrième ?

— Oui, mais à la condition que le poulet sera uiié bécasse, et que le bordeaux sera du bourgogne.

Celui qui parlait ainsi se nommait Valentin. Après avoir passé les quinze plus belles années de sa vie à verser des tonneaux d'encre sur des rames de papier, il était enfin parvenu à vendre son papier noirci un peu plus cher qu'il ne l'avait acheté tout blanc. Déjà voisin de la quarantaine, il commençait seulement à connaître l'heure autrement que par la hauteur du soleil ; il accomplissait ses repas avec une certaine régularité, et comme il ne gîtait plus dans les hasardeuses hôtelleries tenues par la Providence, il avait une sensible vénération pour les huissiers. Seulement, depuis qu'il pouvait s'asseoir dans un fauteuil à lui, il avait pris du ventre. Sa littérature en prenait aussi.

Le second convive s'appelait Melchior. C'était

un de ces poëtes jouvenceaux qui font des ronds dans le lac de M. de Lamartine, en y pleurant des larmes puisées aux sources les plus désolées du dictionnaire des Rimes. Il passait sa vie à compromettre les étoiles dans des élégies improvisées pour les salons de bas-bleus où l'on joue encore de la harpe, et se créait une réputation littéraire inoffensive en imprimant annuellement, à ses frais , un petit recueil de romances et de madrigaux. Ces bonbonnières poétiques étaient ordinairement dédiées aux altesses et souveraines de ces petits États qui pourraient tenir sur une étagère, et qui entretiennent la splendeur de leur cour en ouvrant pendant la belle saison une table d'hôte à l'Europe touriste. Ces dédicaces avaient été récompensées par une collection de rubans qui donnaient au revers de son frac l'apparence d'un spectre solaire d'où le rouge serait absent. Melchior professait un souverain mépris pour tous les écrivains en prose. Il était convaincu d'être un des plus grands lyriques modernes, et

il faisait le signe de la croix quand on prononçait devant lui le nom de Pétrarque, dont il prétendait avoir acheté le fonds.

Sa Laurc était une femme semi-séculaire, qui tenait une sorte d'hôtel de Rambouillet, ouvert à toutes les gloires départementales. Il y avait un vestiaire pour les lyres, et, dans les grandes occasions, on y servait un thé d'origine douteuse, dont il eût été de mauvais goût de redemander deux fois.

Melchior a^iait vingt-cinq ans, ce que les signalements des romanciers appellent « un extérieur agréable», et il possédait une petite rente qu'il espérait bien marier avec une grosse dot.

Le troisième convive était un de ces mille jeunes gens, qui, dans le aombre des héros dont Balzac peuple sa comédie humaine, ont choisi la Palférine pour leur type de prédilection, comme le chevalier de Rusticoli, son patron. Sa patrie était le boulevard. Parisien par excellence, il ne pouvait vivre que dans l'atmosphère parisienne.

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