‹ Les roueries de l'ingénue; La scène du gouverneur; La nostalgie; Les sirènesChapitre 28 sur 28 · JOURNAL D'DN MYSTIFIÉ · texte numérisé non relu

JOURNAL D'DN MYSTIFIÉ

8 mars 1860, six heures du soir.

Je pars pour le Havre, en compagnie de quelques amis. — Deux mille voyageurs sont dans la gare. — Deux mille figures connues qu'on retrouve à toutes les premières représentations.

Vingt minutes de retard.

Ce retard est occasionné par une discussion qui s'élève entre les employés du chemin de fer

et un pianiste en vogue. — Le virtuose, qui va sur le bord de la mer pour y composer, d'après nature, un morceau intitulé : La Grande Marée, veut installer son piano dans un wagon. — Refus des employés. — On va en référé auprès de l'administration. — Plaidoirie. — Jugement.

— L'artiste est autorisé à ne point se séparer de son complice, mais à la condition que l'un et l'autre voyageront dans le wagon des bagages.

— Le pianiste demande une chaufferette ; on la lui refuse, dans la crainte de l'incendie. — Il maudit la rigueur du règlement sur le motif de la Malédiction de la Juive.

Nous sommes en route.

Un commerce de procédés délicats s'établit entre les voyageurs. — Échange de bons mots, de prises de tabac et de cigares. — Un duo mystérieux s'engage entre les bottes de M..., notre jeune compagnon de voyage, et les bottines d'une jeune dame anglaise. — Le pianiste continue à se réchauffer en faisant des gammes.

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Huit heures. — Mantes.

Peu de personnes ayant eu le temps de dîner avant de partir, on se promettait de descendre au buffet de Mantes pour y faire collation ; mais le train passe. — A défaut d'autre nourriture, comme nous sommes dans un wagon littéraire, la médisance amicale se met un confrère sous la dent; c'est notre excellent camarade X... qui est tombé au sort, et la sauce à laquelle l'amitié affamée l'a accommodé l'ayant fait trouver trèsbon, on en redemande. — Les bottes de notre jeune compagnon continuent adonner des leçons de français à la jeune insulaire sa voisine* — Le pianiste continue à se réchauffer en faisant des gammes, et un voyageur spirituel fait observer que nous voyageons avec accompagnement de piano.

Neuf heures. — Saint-Pierre. — Louviers. Le débordement de la Seine, éclairé par un

merveilleux clair de lune, offre un splendide spectacle. — Le train passe. — Passons.

Neuf heures et demie. — Rouen.

Vingt minutes d'arrêt. — Saccage du buffet — par la voracité famélique des voyageurs.

On se remet en route. — Nous remarquons, au bout d'un instant, que notre jeune compagnon parle anglais comme John Bull, et que sa voisine s'exprime dans un français qui ne manque pas (le saveur, — bien qu'il ne soit pas contrôlé par l'Académie.

Onze heures et demie.

Arrivée au Havre. — Prise d'assaut d'un fiacre.

Onze heures trois quarts.

Arrivée à Frascati. — Prise d'assaut d'une

cham])re. — Coml)at à l'offico pour obtenir à souper. — Victoire! — Le pianiste, suivi de son instrument, campe dans un corridor et exécute le finale au Barbier (Buona sera). — Le jeune... s'est dissipé. — On prétend qu'il est allé se perfectionner dans la langue de Shakespeare.

9 mars.

Le matin, dès huit heures, et par une neige glaciale, des milliers de curieux, dont une partie était formée par les Parisiens, encombrent la plage, la jetée et tous les points d'où l'on peut voir le spectacle maritime annoncé à grand renfort de réclames scientifîqueSc — Le pianiste, qui a^ fait transporter son instrument sur la terrasse de Frascati, se prépare à son étude d'après nature.

L'affiche annonçait une sorte de cataclysme apocalyptique : l'Océan, poussé hors de ses limites par le terrible vent du sud-ouest, qui devait

donner son ut dièse de fureur, aurait, disait-on, englouti les ports du littoral. — Le flux devait se faire sentir jusque dans le bassin des Tuileries, et le reflux aurait mis la Manche à sec.

Il n'a rien été de tout cela. Le sud-ouest (familièrement sur-oué), fatigué parles nombreuses représentations qu'il a données depuis deux mois, s'est fait doubler par une petite brise de romance ( figurez-vous Montaubrv remplaçant Tamberlick) , et l'Océan est resté plat comme le buste de mademoiselle X..., qui a, dit-on, la Beauce dans son corset.

Cependant, — lorsque les spectateurs se sont aperçus que le phénomène ne se manifestait pas à l'heure indiquée, — quelques murmures se sont fait entendre.... et la mer, qui fut jadis fouettée par Xerxès, faillit être" sifflée par les Parisiens.

Pour leur faire prendre un peu patience, des préposés au cataclysme lâchent quelques mouettes qui voltigent autour duphare. — d'autres vendent

aux touristes, à raison de cinq francs lo kilog., des galets estampillés }ar M. Babinet, dont ils leur conseillent de se lester les poches pour ne pas être emportés parle fameux snr-oué qui doit commencer à souffler vers dix heures. — Un autre, déguisé en notaire, parcourt les groupes et propose aux voyageurs de recevoir leurs dernières dispositions, dans le cas où un coup de mer les emporterait. — Ces précautions inquiétantes allument un succès ; — on accorde un délai à la mer — mais à onze heures — rien n'a monté, si ce n'est la carte dos consommations dans les hôtels.

■ A midi, la farce étant jouée, les habitants du HaATe commencent à rire franchement au nez des touristes qu'ils rencontrent dans les rues, et c'est alors que ceux-ci employèrent toutes les ruses imaginables pour tromper la narquoise malice normande, et faire croire qu'ils étaient de la ville : les uns allaient au marché, les autres achetaient des casquettes de matelot ; ceux-ci

suivaient les enterrements, tète nue, et faisaient réloofe du défunt: ceux-là tutoyaient la statue de Casimir Delavigne, et récitaient avec enthousiasme des vers de C Ecole des Vieillards. Le plus insfénieux fut un artiste de la Comédie-Française, qui se promenait avec un panier de poissons sur la tète, et qui s'arrêtait devant toute figure d'apparence normande, en disant : — Sont-ils bêtes, ces Parisiens !

Quant à moi, J'étais tellement mortifié, que, pour dépister les railleurs, je suis allé, en pleine Bourse, acheter du suif. Les suifs s'étaient un peu endormis depuis que les glaces avaient fermé les ports de la Baltique, d'où vient cette denrée; mais un arrivasse récent de Buenos-Avres avant réveillé les suifs, les miens me reviennent encore assez cher.

Cepiendant, vers le milieu de la journée, les Havrais craignant que les Parisiens désappointés ne reprissent le chemin de fer, essayèrent de les retenir en organisant une fausse panique.

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Ils firent courir le bruit en ville que la marée du 10 réaliserait tout ce que colle du 9 n'avait point tenu; et pour donner une apparence de sincérité à leur fausse inquiétude, ils firent semblant d'étayer les maisons, et bouchèrent les soupiraux des caves avec de la terre glaise. Ce subterfuge réussit auprès de quelques badauds, et j'avoue que je fus du nombre. La marée du lendemain fut aussi paisible que celle du jour; mais, ce qu'on ne peut nier, c'est que le retrait de la mer découvrit un espace considérable, et mit à jour des roches qui n'avaient point été visibles depuis plus d'un siècle.

En résumé, la science n'a point failli dans ses prévisions. — La marée a atteint la plénitude prévue. — Pour avoir été un spectacle simple, elle n'offrait pas moins un grand spectacle, auquel a seulement manqué le danger. Si affamés d'émotions que puissent être les Parisiens, ils ne regretteront pas cette clémence des éléments qui a trompé leur égoïste curiosité, quand ils sauront

qu'une heure de tempête pouvait détruire la moitié d'une des principales villes du pays, et causer la ruine de deux cents familles qui sont l'honneur du commerce français.

Si quelqu'un venait affirmer que la civilisation et le progrès, poussés hors des limites extrêmes, préparent les voies de décadence, il y aurait certainement beaucoup de gens qui se récrieraient; et pourtant il y a du vrai là-dedans comme dans beaucoup de paradoxes qui sont des idées bizarrement vêtues.

La civilisation, qui a pour foyer le continent européen, acquiert chaque jour do nouveaux moyens de s'étendre; et l'abréviation des distances favorisant surtout les tentatives, on peut dire maintenant qu'elle a un pied partout.

Est-ce un bien ? est-ce un mal ? Nous laisserons à d'autres le soin de discuter plus longuement le côté philosophique de la question.

Sans doute il est bon de propager le progrès et convier l'humanité entière à y prendre part ; mais il ne faut pas que le progrès fasse comme ces grands princes qui, sous le prétexte de calmer les discussions élevées entre leurs petits voisins, s'interposent dans leurs querelles, pénètrent dans leurs États, et finissent par en devenir les maîtres.

Chaque race humaine a des instincts particuliers d'où naissent des mœurs qui lui sont propres, et conséquemment établissent son individualité dans l'espèce.

Tout en faisant sa fonction, la civilisation, lorsqu'elle pénètre chez un peuple encore primitif, doit donc s'attacher à n'altérer que le moins possible sa physionomie individuelle.

Mais, au contraire, cette civilisation procède par l'absolutisme et l'arbitraire. Dans tous les

A PROPOS DES SATIVAGES :U>1

lieux OÙ elle pénètre, soit par ruse ou par violence, elle s'impose d'abord et se fait accepter ensuite, en inoculant aux sociétés de nouveaux besoins qui ne peuvent être satisfaits que par elle. Elle violente les lois consacrées, elle modifie quand même, en tout et dans tout; si bien qu*un pays où une pareille civilisation a passé perd complètement son caractère primitif et individuel, et par ses mœurs, ses usages et tout ce qui constitue une société, s'assimile entièrement aux autres peuples civilisés. Or, comme à l'heure qu'il est le progrès dit universel est très à l'ordre du jour, et comme en tout il faut considérer la fin, il viendra une époque où, sur toutes choses, la variété aura disparu dans l'espèce humaine.

A notre point de vue, c'est ce que nous appelons une décadence.

Alors, sans doute, s'accompliront les rêves fabuleux que font une certaine classe de progressistes. Après avoir civilisé les êtres, on civi-

Usera les choses , on corrigera la nature, ce qu'on fait, du reste.

D'ingénieux moyens étant trouvés, on comblera les océans, la terre deviendra la capitale des autres planètes ; chaque partie du globe se divisera en quartiers ; les nations se subdiviseront en rues ; on recherchera avant tout runiformité et la simplicité : on adoptera un ordre d'architecture gracieux comme celui des casernes : on ne parlera plus qu'une seule langue dans toutf» ht (jrande ville humaine : ce seront partout les mémos lois, — s'il y en a ; — le même costume sera imposé, et tous k'S hommes devront être de la même couleur : — on clioisira du noir ou du blanc.

Ceci nous ramène tout naturellement aux Peaux-Rouges, qui. bien que défendus par de formidables remparts naturels, n'en ont pas moins été vaincus par la civilisation.

Un homme d'esprit, qui contemplait les ravages commis par eHe, disait : « Il viendra un temps où

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il sera impossible de voir des Turcs ailleurs qu'au Théâtre-Français, dans la cérémonie du Bourgeois Genlilhomme. ^) Nous croyons, pour notre compte, cette époque prochaine, et nous disons que, si l'on veut avoir une idée d'un peuple primitif et un croquis de barbarie, il faut aller voir les Indiens lo-irays, car il est proba])le que ce sont là les derniers sauvas'es.

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