‹ Les roueries de l'ingénue; La scène du gouverneur; La nostalgie; Les sirènesChapitre 9 sur 28 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

RENÉ, à sa table. URBAIN, entrant. li est vêtu d'une vareuse en laine rouge.

URBAIN

Comment! vous êtes déjà levé, vous?

RENÉ

Je ne me suis pas couché. Vous deviez renier de bonne heure pour travailler avec nous.

URBAIN

Mais je rentre de bonne heure aussi

RENÉ

Qu'est-ce que vous avez fait hier soir? Nous vous avons attendu.

URBAIN, négligemment.

J'ai été retenu à mon café par une discussion artistique fort intéressante, (a part.) En partie liée.

RENÉ

J'en étais sûr. Fait-il jour?

Oh! jour si on veut, Taurore aux doigts

rouges d'engelures tâche de réveiller le soleil,

iiîi LA NOSTALGIE

qui ne veut pas se lever ; la neige tombe dans les rues, les passants tombent sur la neige; — les cigales de Savoie font entendre leur cri national, a peau a pin; — les corbeaux passent dans le ciel et vont chercher pâture en plaine, c'est bien l'hiver, (ii chante.) Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés. RENÉ

Ne faites pas de bruit, Olivier dort; il a veillé tard; s'il nous oblige, en mettant cette pièce à notre disposition pour que nous y soyons mieux pour travailler que dans nos mansardes, il ne faut pas du moins qu'il souffre de sa complaisance.

URBAIN

Savez-vous que c'est une idée très-ingénieuse que vous avez eue là! En nous associant tous les trois pour les dépenses de la vie intérieure, nous réduisons beaucoup nos frais. Vous avez le génie de l'économie.

SCI'iNKS l>F. LA VI K D'ARTISTE t\:

La nécessité est im si bon maître. A propos, l'huile est augmentée d'un sou.

Heureusement que les jours sont diminués d'une heure.

RENÉ

Comme femme de ménage de la communauté, je me suis engagé à vous éclairer et à vous chauffer jusqu'à la fin du mois, mais si vous brûlez le bois et la chandelle par les deux bouts...

URBAIN

On aura plus chaud et on verra plus clair.

RENÉ

Puisque vous ne travaillez pas chez vous, pourquoi donc l'autre nuit avez-vous laissé brûler la lampe si tard dans votre petit cabinet qui donne sur Montmartre ?

URBAIN

C'était un phare, je l'allume quelquefois pour avertir une personne lointaine que je suis vi-

sible, elle n'est pas venue. Mais comme il \ avait une autre lampe allumée à une autre fenêtre du voisinage, elle se sera peut-être trompée de carcel.

RENÉ

Et quelle autre fantaisie vous prit, la nuit suivante, de vous mettre à jouer du cor de chasse à trois heures du matin ?

C'est encore un signal , du même à une autre. Elle n'est pas venue non plus, mais elle s'est fait excuser le lendemain matin par le commissaire de police. Il m'a invité à aller le voir mardi prochain à onze heures. Est-ce que vous croyez que c'est pour déjeuner?

RENÉ

Vous riez toujours, vous, et de tout.

URBAIN

C'est bon de rire; — d'abord, ça ne coûte rien.

RENÉ

Voyons, maintenant que vous avez un beau jour et un bon feu à votre disposition, n'allezvous pas vous mettre à travailler un peu? Qu'est-ce qui vous manque encore ici?

URBAIN

Absolument rien, (a part.) Cependant s'il y avait un billard î

RENÉ

Eh bien, mettez-vous à la besogne; unissons bien l'année pour la commencer de même. Allons, mettez-vous-y.

URBAIN

Mais je ne peux pas; vous voyez un homme au désespoir : on ne m'a pas encore envoyé ce portrait dont je dois faire la lithographie. Je suis d'une impatience !

Comme vous êtes content d'avoir ce prétexte !

URBAIN

Je vous assure que je n'ai jamais été si en

train de ma vie; c'est à ce point, que je me suis relevé plusieurs fois cette nuit pour voir si on n'avait pas apporté ce portrait, ai s'approcho de la fenêtre.) Voilà mademoiselle Césarine qui se montre à sa croisée, elle vient quêter votre bonjour.

RENÉ

Je n'ai pas le temps de me déranger

URBAIN

Avant qu'elle vous eût permis de lui souhaiter le bonsoir, vous étiez plus empressé à lui souhaiter le bonjour. Décidément, vous n'auriez pas inventé l'immortelle.

RENÉ

Tenez, allumez donc le feu, pour faire quelque chose !

URBAIN

Gomment? il est donc éteint? Brr, brr, brr î

RENÉ

Vous n'aviez pas froid tout à l'heure.

SCÈNES DE LA VIE D'ARTISTE 2i7

Tout à l'heure, je croyais qu il y avait du feu, j'avais chaud de confiance.

RENÉ

Vous êtes donc bien frileux?

URBAIN

Comme un ver à soie ou un oranger. A propos d'oranS'er (^l montre celui qui est dans la chambre},

celui que Maria a rapporté de son pays est bien malade.

RENÉ

n est inutile de le lui faire remarquer.

URBAIN

Je crois avoir entendu dire vaguement qu(3 c'est à Toccasion de cet arbuste qu'Olivier el Maria se sont connus.

RENÉ

En effet, il y a trois ans. Maria vint demeurer dans cette chambre à côté, où elle habite encore. EUe était en deuil du visage et des vêtements :

^on père Tavait laissée orpheline en Tamenant de Sicile en France. Se trouvant sans ressources pour continuer ses études musicales, elle fut obligée de gagner sa vie en chantant sur les promenades. Elle vivait ainsi seule et triste, fière et pauvre, chaste et belle. Quelquefois le dimanche, comme elle ne travaillait pas, elle se mettait à sa fenêtre et donnait ses soins à cet oranger que vous voyez. Les yeux clos, le front plongé dans le feuillage étoile de fleurs odorantes, elle embaumait ses souvenirs avec les parfums de la terre natale, et si quelque brise du midi passait dans l'air, elle se croyait transportée dans la campagne de Messine, aux heures suffocantes où le siroco vient mêler aux cendres rougics de l'Etna brûlant la poussière grise du désert briàlé.

URBAIN

C'est tout un tableau, — Mianon rêvant la

patrie. Mais, il y a trois ans, Olivier n'habitait pas encore dans cette maison ?

RENÉ

Moi, j'y demeurais. Quand Olivier emménagea, il reconnut dans sa voisine une jeune fiHe qu'il avait vue dans une classe de chant au Conservatoire. Il apprit de Maria l'attachement superstitieux qu'elle avait pour cet oranger, et comme il dépérissait sur la fenêtre ouverte au nord, Olivier proposa à sa voisine d'apporter son oranger sur sa terrasse, exposée au soleil.

URBAIN

Tiens ! mais ce n'est pas trop bête pour un musicien. Puisque vous étiez le voisin de Maria avant Olivier, pourquoi donc n'avez-vous pas pris l'oranger en pension chez vous ?

Moi, ma fenêtre est à l'ombre. — Pendant six mois, Maria vint tous les jours chez Olivier, et tous les jours elle rentra chez elle...

URBAIN

Avec le droit de porter les fleurs qu'elle venait arroser. C'est long, six mois ! — Moi, j'aurais fait des coupures.

RENÉ, le regardant.

Je connais des gens spirituels que cela fait rire; mais moi, je ne ris pas de cet amour qui respectait une robe noire.

URBAIN

Enfin, il est arrivé un jour où Maria n'est pas rentrée.

RENÉ

Oui, ce jour-là Olivier était malade ; Maria est restée.

URBAIN

Pour lui faire de la tisane, — à la fleur d'orange, sans doute?

RENÉ

Je ne sais pas si vos plaisanteries seraient du goût d'Olivier.

URBAIN

Il a meilleur caractère que vous. . . Et je crois, entre nous, qu'à présent cela lui est bien égal.

RENÉ

Pourquoi faites-vous cette supposition?

URBAIN

Mon cher, autrefois, avec la meilleure intention de nous être agréable, Olivier ne se serait pas arrangé d'une intimité qui met constamment deux tiers entre lui et sa maîtresse; car aujourd'hui, nous demeurons beaucoup plus chez Olivier que chez nous, et Maria demeure beaucoup plus chez elle que chez lui.

RENÉ

Vous concluez ?

URBAIN

Oh ! c'est élémentaire : je crois que Maria c. Olivier s'ennuient, — et l'ennui c'est laphthisic de l'amour.

RENÉ

Il y a des phthisiques qui vivent longtemps

URBAIN

Vous voulez dire qui meurent pendant longtemps; après cela, Maria en a peut-être assez do

t:à2 LA NOSTALGIE

cette oxistence-là; on se lasse de tout, même ae la misère.

Olivier paraît sur le seuil de la chambre. — René fait un Çeslc ù Urbain pour le faire taire; — celui-ci va au poêle et fte remet à activer le feu.

OLIVIER, entrant, à part.

Urbain a les mêmes pensées que moi.

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