Les Roués innocents
Plusieurs calèches, crottées jusqu'aux capotes, atlelées tic chevaux de poste fumants, arrivèrent, à de petites distances l'une de l'autre, avec un grand tintamarre Je coups de. fouets et de grelots, devant la porte d'un des plus célèhres restaurateurs du Palaislloval, vers six ou sept heures du soir, un jour qu'il v avait eu sur les rives de la Bièvre une de ces courses au clocher entremêlées d'averses, où les gentlemen riders auraient autant hesoin de parapluies que de era vaches.
Il sortit des voitures quelques hommes dont aucun n'était vieux, et quelques jeunes femmes à qui un goût sévère n'aurait guère pu reprocher autre chose
que d'être trop bien mises et d'une élégance trop voyante, pour emprunter au style figuré des modistes et des couturières cet hypallage qui leur sert à désigner tout objet ou toute couleur qui attire l'œil.
La troupe joyeuse ou du moins turbulente s'engouffra dans l'escalier, et les passants attirés par ce fracas purent entendre, pendant quelques minutes, des éclats de voix et de rire qui les firent penser en soupirant aux voluptés sans nombre qu'allaient savourer ces fortunés mortels. — Les postillons, mis en belle humeur par les cinq francs de guide qu'ils venaient de recevoir, s'en retournèrent en faisant le plus charmant vacarme du monde, par manière de remerciment.
Une table somptueuse, servie dans le salon rouge du premier étage, attendait les convives, qui se placèrent avec un hasard un peu arrangé d'après les sympathies, les droits et les aversions de chacun. Les femmes, débarrassées de leurs chapeaux et de leurs mantelets, tirent bouffer d'un coup de main le pli de leur jupe, passèrent le doigt dans réchancrure de leur robe, se tassèrent dans leur corset par un mouvement gracieux d'épaules, et se livrèrent à tous les préparatifs de toilette de personnes qui veulent se mettre à l'aise pour une séance de quelque longueur ; deux ou trois d'entre elles tirèrent leurs petites mains, non sans peine, de gants plus petits encore, et qui, roulés ensemble, furent coulés dans le cornet des verres à vin de Champagne, en compagnie d'un bouquet de violettes de Parme ou d'un mouchoir garni de dentelles. — D'autres, craignant de compromettre la délicatesse de leur peau, ne se dégantèrent pas et jetèrent sur leurs compagnes un regard où se peignait un dédain miséricordieux pour une semblable rusticité.
Les domestiques, vêtus de noir, cravatés de blanc, comme des médecins ou des diplomates, circulaient,
ombres légères et discrètes, autour de la table; et, se penchant mystérieusement à l'oreille des convives, marmottaient : Monsieur, ou : Madame (selon le sexe), désire-t-il, -- ou désire-t-elle du vin de Xérès, de Madère ? — des côtelettes d'agneau aux pointes d'asperges? — du vol-au-veut de turbot ? — du faisan truffé ? — d'un ton de voix lugubre et d'un air de tristesse profonde peu en harmonie avec le sens des phrases prononcées, mais destiné à imiter le sérieux du service anglais. - A voir la mine compassée et funèbre de ces « desserrants du temple de Cornus, » des bourgeois ingénus les eussent plutôt pris pour des fossoyeurs allant s'enterrer euxmêmes, que pour les dispensateurs de l'ivresse et de la gaieté.
Cependant, grâce aux soins silencieux, mais actifs, de ces Ganymèdes fantômes, la tranquillité ordinaire du premier service commençait à faire place à l'animation ; une rumeur confuse, composée du bruit des entretiens particuliers, flottait en bourdonnant au-dessus de la table, et déjà, pour se faire entendre, il était nécessaire de grossir la voix. La flamme des bougies chauffait avec force, et les Heurs groupées dans les corbeilles du surtout dégageaient des parfums pénétrants.
Une voix haute et stridente, celle du baron Rudolph, lança au travers du tumulte des conversations et du bruit des fourchettes cette motion, qui eut à l'instant beaucoup d'approbateurs :
— Pourquoi ne jette-t-on pas par la fenêtre cet affreux système de cuivre-doré qui, sous prétexte d'ornement, nous empêche de voir Aminé et Florence?
En disant ces mots, Hudolph étendit la main vers une îles pièces du surtout chargée de fruits et de bonbons, comme s'il eût voulu joindre l'action à la parole.
Les valets mélancoliques s'avancèrent , et en un
instant, eurent débarrassé le milieu de la table.
Désobstruées du buisson de bronze et de (leurs qui les cachaient, Aminé et Florence apparurent dans tout leur éclat aux bravos du reste de l'assemblée, comme deux étoiles sortant d'un nuage.
Le baron Rudolph avait fait preuve de bon goût en pré • férant la perspective de ces deux charmantes figures à celle d'assiettes montées et de châteaux de sucreries.
On n'aurait su trouver un contraste plus parfait qu'Aminé et que Florence, séparées par un cavalier insigniliant : elles semblaient créées pour montrer qu'on pouvait arriver à une beauté égale par des moyens complètement différents.
Aminé était de taille moyenne, mince et potelée à la fois. Un teint d'une exquise fraîcheur naturelle, augmentée encore par les soins d'une coquetterie consommée, faisait ressortir l'extrême délicatesse de ses traits, plus lins que réguliers. Sa bouche, d'une mignonnerie enfantine constrastant avec les paroles qui en sortaient, ses yeux de velours tout étonnés de leurs regards hardis, son petit nez à narines roses dilatées et mobiles, formaient un ensemble où la grâce de l'enfance se mêlait au piquant de la corruption. Dépravée toute jeune par un vieux chargé d'affaires d'une des petites cours du Nord, elle avait la malice d'un diable dans la peau d'un ange.
Ainsi laite, Aminé passait daus ce inonde pour une' créature dangereuse, pour une sirène irrésistible; — ceux qui une l'ois subissaient ce charme fatal ne pouvaient venir à bout de le rompre. — Dans la Longue liste de ses amants, personne ne l'avait quittée, même ceux qu'elle trompait et qui le savaient.
Une robe de soie à larges raies, qu'on eût pu croire laite tle rubans cousus, donnait à la mise d'Aminé quelque chose de printanier et de fantasque qui lui sevait à merveille.
Quant à Florence, la première idée qu'elle éveillait
dans l'esprit était celle d'une reine perdue n'ayant pu retrouver le chemin de sou palais. Il y avait dans toute sa personne une telle distinction, une noblesse si réelle, qu'on lui avait donné le sobriquet de V Impératrice.
On sentait qu'elle n'était pas née dans la bohème comme les autres, et qu'elle n'avait dû y venir que par une suite de hasards malheureux., ou par une de ces injustices sociales auxquelles la nature ne peut se soumettre.
L'ovale de sa tète était d'une pureté grecque ; les attaches de son cou semblaient taillées par Pradier dans le marbre de Paros. Ses mains appelaient le sceptre, et provisoirement se contentaient déjouer avec un couteau de nacre et vermeil. Sa peau, légèrement olivâtre, avait du rapport avec la pâleur passionnée des Andalouses et des Espagnoles de la Havane, et ressortait merveilleusement aux bougies. Une robe de velours noir montante, un petit col rabattu de point d'Angleterre, telle était la toilette sévère et simple de Florence, dont tout le luxe consistait en un admirable bracelet de Fromcnt-3Ieuricc, à moitié caché d'ailleurs par la manchette. Bien que sa ligure n'exprimât aucun sentiment de dédain pour cette société plus brillante que choisie, il y avait autour d'elle comme une espèce de solitude de respect. Son voisin de droite s'occupait d'une autre femme, et son voisin de gauche, voyant Aminé engagée dans une conversation lissez vive, aimait mieux accepter tous les mets que lui envoyait le découpeur, ou Vccuyer tranchant, — si ce mot n'est pas trop ambitieux pour ce siècle bourgeois, — que de commencer avec Florence un dialogue sans doute difficile à soutenu".
Quoique isolée et silencieuse, la je*une femme prenait à ce qui se passait une part plus active qu'on ne
l'aurait suppose à son regard errant et à sa physionomie en apparence indifférente.
Aminé aussi, malgré son babil inépuisable et les éclats de rire soulevés par ses folies, n'était pas sans une certaine préoccupation; ses yeux se dirigeaient souvent de l'autre côté de la table avec une expression singulière; coquetterie, tendresse ou malignité, quel était le sens de cette œillade furtive et rapidement détournée? c'est ce qu'il eût été diflicile de préciser. A qui s'adressait-elle? la question n'eût pas été non plus très-aisée à résoudre, car l'heureux mortel qui aurait eu le droit de la recevoir ne se trouvait pas de ce côté; il est vrai qu'avec une femme du caractère d'Aminé, ce n'était qu'une raison de plus.
Ce manège n'échappait pas à Florence, qui la sur- \ cillait sans en avoir l'air, avec cette distraction merveilleusement jouée, commune aux chats, aux sauvages et aux femmes.
A plusieurs reprises. Aminé avait senti son regard comme intercepte au vol, et baissait les yeux, se croyant devinée ; mais la physionomie complètement détachée de Florence, qui dégustait à petites cuillerées un sorbet au marasquin, car on était arrivé au milieu du repas, l'avait assurée de l'indifférence ou du défaut de perspicacité de ['Impératrice, abrutie par sa beauté, et incapable de s'occuper d'autre ebose que de ses perfections.
Deux hommes se trouvaient dans la direction du regard d'Aminé et pouvaient attirer son attention. L'un était le baron Rudolpb, celui qui, par une sorte de galanterie brusque, avait menacé de jeter les corbeilles du surtout par la fenêtre ; l'autre était Henri Dalberg, un jeune homme lancé depuis peu, qui montrait d'assez belles dispositions à manger le capital de vingtcinq mille francs de rente qu'il possédait.
Le baron avait près de quarante ans, quoiqu'il eu
parût trente à peine ; ses cheveux noirs, rasés de près pour prévenir un commencement de calvitie, sa petite moustache fine et pincée par le bout au moyen d'un cosmétique, son teint d'une blancheur mate, l'expression à la fois efféminée et cruelle de sa physionomie, lui donnaient une ressemblance vague avec ces portraits de Janet ou de Porbus représentant des mignons de la cour de Henri III ; cette ressemblance physique aurait pu se continuer au moral.
Dalberg avait tout au plus vingt-deux ans; sa figure ouverte et douce, son regard bienveillant, sa bouche souriante, contrastaient étrangement avec le ton dégagé et les allures hardies qu'il affectait. Les teintes roses de l'adolescence n'avaient pas encore entièrement quitté ses joues un peu pâlies par quelques excès récents et la fréquentation des coulisses de l'Opéra ; à la satisfaction évidente avec laquelle il passait un petit peigne d'écaillé dans sa barbe d'un châtain doré, on \ oyait que c'était pour lui une nouveauté agréable.
— Auquel des deux en veut-elle? se dit Florence tout en répondant à son voisin, qui, après de longues réflexions, s'était enfin décidé à rompre le silence pour émettre cette importante observation météorologique :
— Quel temps affreux il a fait aujourd'hui, madame !
— A Rudolph? à Henri? Rudolph a été dans les bonnes grâces d'Aminé autrefois, et Aminé, comme elle le dit elle-même, n'a pas le défaut de rabâcher. Elle aurait fort à faire si elle s'abandonnait aux tendres réminiscences. Alors c'est à Henri que s'adresse cette œillade assassine; Demarey est donc ruiné?
Et Florence jeta un coup d'œil sur le mortel chargé de subvenir à la liste civile d'Aminé; il trônait au haut delà table, avec l'indolente sécurité d'un homme qui a beaucoup d'actions du Nord.
— Ce serait donc caprice, sinon de cœur, du moinà
dé tête? Observons, continua Florence dans son monologue.
— Et combien il a dû se gâter de chapeaux, d'écharpes et de robes! ajouta le voisin d'un ton lamentable, en songeant qu'on abuserait sans doutede ce prétexte pour lui faire renouveler une toilette entièrement intacte ou tout au plus maculée d'une goutte de pluie.
Dalberg s'est-il aperçu qu'il est la cible des flèches d'Aminé? a-t-il senti un des regards qu'elle lui décoche? se demanda Florence ; les hommes sont étranges. — Les deux seuls qui n'y verront rien, ce seront lui et Demarcy.
Ce n'est pas que Dalberg fût un sot ; mais il était engagé avec Rudolph dans une controverse assez vive. 11 avait perdu vingt-cinq louis en pariant pour un cheval au steeple-chase ; la somme n'était pas considérable, mais son amour-propre souffrait de l'erreur de son jugement : il soutenait au baron qui avait, gagné que toute la faute était à l'écuyer.
— Mon cher, lui répondait Rudolph. on pouvait s'v tromper. Votre favori, bien qu'au fond il ne fût qu'une rosse, avait des performances remarquables. Vous avez jugé en artiste et non en jockey; mais nous vous formerons. Je vous présenterai à Edwards et à Robinson; je vous ferai connaître Tom Hurst, le célèbre entraîneur.
L'espoir d'être admis dans l'intimité de si grands personnages rendit sa bonne humeur à Dalberg, qui se mit à parcourir la gamme de verres-mousseline pinces devant lui, et que les échansons sinistres avaient impassiblement remplis de Bavsac, de Gruau-Larose. de Romanée, de Constance et autres crus renommés.
Aminé sourit en voyant Dalberg s'abandonner franchement à la gaieté du repas, et dit a voix basse à l'homme placé auprès d'elle : « Il marche bien, l'enfant. »
— S'il continue, il va se priser comme un garde national à la table du roi, répondît l'homme avec un geste de pitié.
Rudolph, lui, ne buvait qu'un peu de vin de Champagne frappé, mêlé à de l'eau de Seltz, sous prétexte d'un commencement de gastrite causé par de soi-disants excès commis dans les enfers de Londres, à un récent vovage en Angleterre.
Cette différence fut remarquée par Florence, et un imperceptible mouvement d'épaules trahit sa contrariété.
Les minauderies d'Aminé avaient enfin attiré' l'attention d'Henri, qui s'était penché vers Rudolph pour lui dire : — Il me semble, sans présomption aucune, qu'Aminé me regarde d'un air furieusement tendre.
— ■ Pardieu! vous êtes un gaillard dubitatif, rien n'est plus clair; mais vous êtes trop Némorin pour profiter de la bonne volonté de cette Estelle, répondit le baron Rudolph à Henri, qui se disculpa de son mieux de toute tendance pastorale, et affirma d'un air plein de candeur que jamais la terre n'avait porté un plus grand scélérat, et qu'auprès de lui Lovelare et don .luaii n'étaient que des gens timorés.
— Tant mieux! car on vous avait souçonné d'amour honnête et pur, ce qui est extrêmement mal porté et du plus mauvais genre.
A ce propos, Henri rougit comme une jeune fille prise en faute, et cacha son embarras sous un toast en l'honneur d'Aminé et de Florence, qui le lui rendirent en portant leur verre à la hauteur de leurs veux.
Le diner tirait à sa fin et devenait bruyant, tout le monde parlait à la fois, et chacun se racontait son histoire à soi-même faute d'auditoire. Une demi-douzaine de ces confidents de tragédie qui savent si bien écouter n'eût pas été de trop dans cette société de sei-
sueurs el de princesses. Ne pouvant se faire entendre, malgré son fausset criard. Aminé, bête malfaisante de sa nature, gâchait le plus qu'elle pouvait de fruits, d'oranges glacées et de tranches d'ananas. Elle avait soin de faire entamer tous les plats intacts, d'effondrer à grands coups de cuiller toutes les architectures de sucre filé encore restées debout, et c'est, disait-elle, dans Tidée philanthropique de les empêcher d'être servis une seconde fois tout couverts de poussière et de moisissure à un repas de noces de gens vertueux. — Elle aurait bien aussi cassé quelques cristaux, quelques glaces et quelques porcelaines, si Rudolph ne lui eût affirmé que ce n'était plus de mode depuis l'Empire et la Restauration.
On passa au salon : Florence, qui paraissait voir avec déplaisir Aminé se rapprocher d'Henri, trouva moyen de se faire offrir le bras par ce dernier. Aminé saisit vivement le bras de Rudolph et lui dit très-bas : « Eh bien ! que dites- vous de mes œillades? — Parfait d'exécution, répondit Rudolph sur le même ton; le demi-tour de prunelle et surtout l'éclair humide qui le suit sont irrésistibles. Une Andalouse, une bayadère n'eussent pas mieux fait. Tu as dans le blanc de l'oeil une certaine lueur nacrée qui vaut un million.
— Et qui me l'a rapporté, répliqua le joli monstre en riant de manière à montrer jusqu'au fond de sa bouche ses petites dents grosses comme des graines de riz.
— Il s'agit de rendre Henri Dalbcrg amoureux fou.
— Je le veux bien : il est gentil, son air d'innocence me plait.
— Par amour du contraste, sans doute; il faut, en outre, pour des motifs à moi connus, le compromettre, le plus possible ; te montrer avec lui en loge découverte, à l'Opéra, aux avant-scènes des petits théâtres, en calèche aux Champs-Elysées, au bois et aux cour-
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*c<. et cela avec rc luxe tapageur et ce fracas de toilette qui te t'ait regarder d'un boni du Champ-demars à l'autre et qui occupe de toi seule une salle tout entière.
— L't si Demarcj se fâche? Il n'est pas lucide sans doute, mais tous demandez des choses à crever les yeux.
— Tu l'enveiras promener ; il n'a d'autre mérite que d'être grossièrement riche; niais le jeune homme possède cinq cent mille francs clairs et mangeables: c'est toujours cela,
— Oui, répondit Aminé, et il est beau, c'est ce qui me décide.
— Et d'ailleurs, si tu perds ton banquier, je te dminerai un prince indien avec une multitude de lacks, de roupies, des masses de cachemires et des diamants à remuer à la pelle.
Pendant ce court dialogue, Henri et Florence avaient traversé le salon et se tenaient debout dans l'embrasure de la croisée entr'ouverte. L'air qui vient du Palais-Royal n'a rien d'alpestre ni de balsamique, mais il peut paraître agréable, après une séance de trois heures dans une salle échauffée par les feux des bougies, la vapeur des mets et l'haleine de vingt-cinq personnes.
Le ciel s'était nettoyé, un vague rayon éclairait les allées de tilleuls et piquait de paillettes d'argent l'eau tremblante du bassin. La figure de Florence, atteinte d'un coté par la lueur rose des lustres et de l'autre parle reflet de la lune, était d'une beauté singulière et d'une rare noblesse. Sans le vouloir, Dalberg, qui affectait des allures cavalières, avait repris les façons respectueuses qu'il eût eues auprès d'une femme de la meilleure compagnie; il écoutait avec déférence quelques observations spirituelles et pleines de bon sens faites par Florence sur les événements de la journée et avait complètement oublié Aminé.
Celle-ci s'en aperçut, et, peu disposée à perdre du terrain, elle trouva un moyen très-simple de séparer <le li sage Florence le confiant ami de Rudolph.
Le café pris et les liijueurs bues, on avait voulu danser. Il y a toujours aux Frères-Provençaux deux ou trois pianistes en permanence, qu'on évoque quand il est besoin, et qui, à demi endormis, se mettent à jouer, avec des physionomies de somnambules, des contredanses, des galops, des valses, des polkas ; ce sont, pour la plupart, de pauvres jeunes artistes rêvant de symphonies à la Beethoven, d'opéras à la Meverbecr, et qui acceptent ce triste métier pour \ivre. Leurs nuits se passent à voir de belles jeunes femmes étineelantcs de parure se livrer à la joie et aux plaisirs : ils sont là spectateurs impassibles île l'orgie comme l'esclave cubiculaire des fresques d'Herculanum ; et, le jour, penchés sur leur papier de musique couturé de ratures, ils pensent à ces anges et ;'i ces démons qu'ils connaissent tous et dont aucun iules tonnait.
Anime s'avança vers Henri, et. faisant une révérence moqueuse à Florence, dont la ligure se rembrunit, elle lui dit de sa petite voix Datée : — Madame, je vous demande pardon de vous enlever monsieur ; mais je n'ai pas de danseur. — Allons, venez, monsieur Henri ; vous regarderez la lune une autre l'ois, lit-elle en minaudant; n'allez pas croire au moins que j'aie pour vous une passion désordonnée, parce que je vous ai invité moi-même. Une femme qui a envie de polker ne respecte aucune convenance; ainsi, c'est bien entendu, vous n'êtes pour moi autre chose que deux pieds vernis et une main gantée de blanc.
En débitant d'un ton délibéré ces phrases dédaigneuses, Aminé se penchait sur le bras d'Henri avec une nonchalance voluptueuse qui démentait le sens de ses paroles. — Henri ne put se défendre d'un certain
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trouble en sentant sur sa manche la tiédeur vivace d'un corsage élastique.
On joua une valse; Aminé, dont les petits pieds effleuraient à peine le parquet, se suspendait à l'épaule de Dalberg, et, bien qu'elle ne lui pesât pas plus qu'une plume de colibri, elle semblait presque portée par lui; sa jolie tète, renversée en arrière et dont les anglaises éparpillées flottaient dans le tourbillon, prenait de ses yeux noyé-;, de sa bouche à demi ouverte par une respiration précipitée, une expression de langueur voluptueuse à troubler l'homme le plus froid. — Heureusement Demarcv, qui était marié et, comme tel, forcé de rentrer à des heures probables, avait demandé sa voiture depuis longtemps.
Florence, qui, restée dcbout'près du balcon et presque enveloppée dans les plis du rideau, observait cette scène sans être vue, se dit, tant l'imitation était par faite : — Est-ce qu'elle serait amoureuse tout de bon?
Fatigué de danser, Henri alla s'asseoir en face de Rudolph à une table de jeu, et, la tète alourdie par les libations, ému par les regards fascinateurs d'Aminé, il perdit une cinquantaine de louis qui rejoignirent, ■ans la poche du baron, les vingt-cinq du pari. Cette journée de plaisir coûtait deux mille francs à Dalberg : — juste ce qu'elle rapportait à Rudolph.
Le monsieur observateur de la température, qui. pir une foule de manœuvres savantes, s'était rapproché de Florence, lui confia mystérieusement cette troisième proposition, déduite des deux premières avec une logique supérieure :
— Ne vaudrait-il pas mieux remettre les steepfeghases, et généralement toutes les solennités en plein air, lorsque le baromètre est à la pluie ou même au variable .'
La nuit s'avançait, l'aiguille allait toucher trois beu- |es; Dalberg, moins aguerri aux veilles que le reste
des convives, la plupart viveurs émérites, s'était endormi dans l'angle d'une causeuse, comme un entant qu'on a oublié de coucher.
— Bon, le voilà qui dort plus à lui seul qu'un comité de lecture, dit Aminé en passant devant lui ; — s'il allait nous dire en rêvant le nom de celle qu'il aime, — style de ballet, —ce serait drôle!
Tout à coup elle se pencha vers le dormeur « comme Diane vers Endvmion. » — Par l'interstice de la chemise de Henri, que laissait bâiller un bouton d'opale sorti de sa boutonnière, elle avait vu briller un petit médaillon au bout d'un ruban L'attirer à elle et c >uper de ses dents de rat le noeud qui le retenait avait été pour Aminé l'affaire d'un instant. Dalberg avait tressailli et porté vaguement la main à sa poitrine, comme pour défendre son bien, mais ne s'était pas réveillé.
— Ah! pour le coup, nous allons rire, à défaut du nom, nous connaîtrons au moins la figure de la bienaimée de M. Dalberg.
Et la malicieuse créature s'était enfuie au bout du salon et réfugiée parmi un groupe de ses compagnes, de peur que le médaillon ne lui fût brusquement arraché des mains. Elle en lit jouer le ressort et mit eu évidence une miniature grande comme l'ongle et représentant une tète de jeune fille.
Aminé fit voir le portrait à ses amies ; aucune ne put lui mettre un nom : — Ce doit être quelqu'un d'honnête , pas une de nous ne la connait, dit-elle avec cette insolence joyeuse qui la caractérisait. — Elle est blonde, à ce qu'il parait; des yeux bleus, l'air distingué, de la beauté; mais tout cela fade et glacial : une de ces perfections à faire mourir d'ennui.
Quand ce fut le tour de Rudolph de regarder, un éclair de joie illumina sa pâle figure. — Ces traits, qui n'étaient pour les autres qu'une vaine image, il les
avait signés au premier coup d'œil. — Ne rends pas ce médaillon, dit-il à la jeune folle en voyant s'approcher Dalberg. — Florence aussi ne put retenir un léger tressaillement à l'aspect du médaillon ; peut-être sa nature, plus délicate que celle des autres, se révoltait-elle à cette profanation d'un si pur sentiment.
— Bonjour, berger, dit Aminé à Dalberg qui s'arançait, avez-vous fait, pendant votre sommeil, des rêves couleur de rose et vu des moutons poudrés à blanc dans des pâturages d'épinards? avez-vous soupiré sur vos pipeaux l'éloge de votre belle, comme il convient à un parfait Céladon?
— Une signifient ces folies? répondit Dalberg, qui ne s'était pas encore aperçu de la perte du portrait.
— Et moi qui écoutais avec un frisson si bénévole les terribles histoires que monsieur racontait tantôt au steeple-chase, et qui m'attendais à tout moment à voir sortir de terre une flamme de térébenthine pour engloutir un si grand scélérat ! — Le lion est un agneau, le don Juan porte sur son cœur des portraits de pensionnaires avec des cheveux, car il y a des cheveux pour que rien ne manque à la bourgeoisie sentimentale de la chose. Pe la soupe grasse, du bœuf aux choux, une femme légitime et sept enfants, voilà ce qu'il vous faut pour être heureux, profond séducteur'.
Les autres femmes se mirent à ricaner de leur méchant rire; Dalberg s'écria :
— Rendez-moi ce médaillon... c'est le portrait de ma mère...
— Allons donc, repartit Aminé, il v a une date; en 1 84r> madame votre mère devait avoir plus de seize ans !
— Je me trompais... reprit Dalberg en balbutiant, je voulais dire ma sœur...
— Vous pataugez horriblement, mon cher; vous n'avez pas de sœur; un de vos principaux agréments est d'être fils unique
— Trêve de plaisanteries ; rendez-moi ce médaillon.
— Non pas, je le garde pour mon musée. Je serai charmée d'avoir la vertu chez moi, ne fût-ce qu'en effigie.
Dalberg, furieux, s'avança pour reprendre le médaillon de force; mais, prévoyant l'attaque, Aminé l'avait fait passer rapidement de sa main droite dans sa main gauche, et pendant que Dalberg s'efforçait u'écarter les doigts eflilés de la jeune femme, elle avait prestement coulé le portrait dans son corset.
— Ce n'est pas la peine déjouer ici la scène de lord Ruthven et du duc de Guise, et de me faire des bleus au hras, dit Aminé en ouvrant sa main vide.
Par un brusque mouvement de retraite, elle gagna la porte, jeta sur ses épaules le manteau que lui tendait un domestique et descendit l'escalier avec la légèreté d'un oiseau.
Dalberg se précipita sur ses pas, mais il n'arriva que peur voir étinceler le pavé sous les fers des chevaux et la voiture tourner l'angle de la rue.
La place qui s'étend devant la vieille église de Saint-Germain-des-Prés était complètement déserte. Un reste de brouillard qui se résolvait en pluie fine avait chassé les rares passants qui traversent cet endroit presque solitaire. Les yeux des maisons commençaient à peine à s'ouvrir, et, sans une citadine aux stores baissés qui stationnait à quelque distance du
portail, on eût pu se croire dans une ville morte. Une femme emmaillotée d'une pelisse de couleur sombre qui ne permettait pas de distinguer ses formes, coiffée d'un chapeau unir garni d'un voile trèsépais, derrière lequel il était impossible de deviner ses traits, sortit de l'église après a\oir légèrement effleuré du bout de son gant le goupillon que lui tendait le donneur d'eau bénite; mais.soil qu'il lui eût fallupour se signer relever son voile, soit qu'elle ne fût pas d'une
Siété bien fervente, elle secoua la gouttelette suspenue à son doigt et se dirigea vers la citadine, dont le cocher abaissa le marchepied avec plus d'adresse et de vivacité que n'en mettent habituellement ces honnêtes Automédons.
S'il se fût trouvé là un observateur, il eût remarqué un pied à cambrure aristocratique, des chevilles mignonnes moulées dans un brodequin irréprochable; et l'idée de quelque entrevue mystérieuse, de quelque rendez-vous à l'espagnole, lui fût immédiatement venue à l'esprit, corroborée par la mise de l'inconnue, qui pouvait passer pour un déguisement; car, bien qu'elles n'aient pas la ressource du loup de velours, de la mantille et de la haute, les femmes de Paris qui ne veulent pas être reconnues ont inventé à l'usage de la ville un domino aussi impénétrable que celui de l'Opéra.
Eh bien! malgré sa finesse, cet observateur se serait trompé. 11 eût pu fane le tour des nefs humides, le long desquelles moisissent quelques tableaux dans le goût strapassé du dernier siècle, pénétrer jusque dans la chapelle de la Vierge déshonorée d'affreuses grisailles, fouiller le cœur assombri par les éebafaudages placés pour les peintures de Flandrin, regarder derrière les colonnes coiinthiennesde bois sculpté qui soutiennent le buffet de l'orgue et jettent des ombres si propices au mystère, — il n'eût découvert
aucun prétexte pour supposer une intrigue de roman.
Une ou deux vieilles femmes marmottaient des prières, chacune devant son autel de prédilection, et un vieillard coiffé d'un bonnet de soie noire balavait la nef et rangeait les chaises, dont les pieds tracassés faisaient un bruit répété longuement par la sonorité vide de l'église.
L'esprit le plus sceptique n'eût pu soupçonner ce bonhomme d'être un prince déguisé; c'était bien un balayeur d'une authenticité incontestable, et d'ailleurs connu dans le quartier depuis quarante ans.
L'objection qu'il existe une autre porte, — et même d'un assez joli style renaissance, — qui donne sur une autre rue, n'aurait eu aucune valeur, car, depuis plus d'une heure, personne n'avait passé par là.
Malgré toute l'envie possible de croire qu'on tenait le bout du fil d'un de ces imbroglios que la curiosité aime tant à démêler, il eût fallu se résigner à ce fait tout simple et peu romanesque que la dame inconnue n'avait d'autre but que de l'aire sa prière, en dépit du manteau-sac, du voile et de la citadine aux stores baissés. En ce siècle d'incrédulité, tout le monde n'a pas le courage d'être pieux ouvertement, et beaucoup de gens se masquent pour aller à l'église.
Au moment où la citadine se mettait en mouvement, parut au coin de la rue de l'Abbaye une jeune fille accompagnée d'une gouvernante âgée et d'une physionomie respectable, qui tenait ouvert au-dessus de la tête de son élève un parapluie de forme patriarcale.
La mise de la jeune fille, quoique d'une simplicité presque puritaine, faisait voir par la finesse des étoffes et le soin des détails qu'elle appartenait aux classes aisées de la société. Sa figure fraiche et colorée annonçait une vie calme comme le quartier. On ne lisait pas autour de ses veux bleus la fatigue des bals,
des spectacles et des soirées, écrite en pénombres violettes. Ses cheveux blonds tournés en boule et arrêtés au coin de ses tempes, car il était trop matin pour qu'elle fût déjà coiffée, permettaient d'apprécier les lignes pures de ses joues ipie veloutait le duvet de la virginité. Son air modeste et recueilli, ses yeux baissés sans affectation, indiquaient une jeune personne pieuse qui se rend à L'église pour commencer saintement une journée innocente.
Le petit fiacre à stores baissés passa si près de la jeune fille et de sa gouvernante, qu'elles furent forcées de se ranger contre le mur Une légère rougeur, probablement due à l'émotion, car la toue l'avait presque froissée, colora le front blanc de Calixte, et elle continua sa route vers Saint-Gcrmaiu-des-Prés d'un pas plus vif.
Calixte et sa gouvernante entrèrent dans l'église, et remontèrent la nef jusqu'à ce qu'elles fussent arrivées à la chaire, (l'était là que se trouvait la chaise de Calixte, dont les initiales étaient marquées en clous de cuivre sur le dossier. — Un petit coffre adapté en dessous contenait le paroissien, l'eucologe et les livres de piété à l'usage de la jeune iille.
Elle s'agenouilla après avoir tiré un des livres de la boite, et se mit à prier en apparence avec ferveur. Cependant, malgré toute la bonne opinion que doit inspirer une jeune fdle qui se rend de si bonne heure à l'église, accompagnée de la plus respectable des gouvernantes, il faut dire qu'un papier plié ayant toutes les apparences d'un billet doux se trouvait intercalé entre les feuilles du saint livre ! Calixte ne sembla pas le moins du monde indignée de cette découverte, et glissa avec assez de dextérité le billet entre son gant et sa main.
Autre remarque bien faite pour surprendre : si quelqu'un des convives qui avaient si joyeusement
employé la nuit aux Frères-Provençaux eût pu, par un hasard invraisemblable, se trouver à cette heure matinale dans cette vieille église, au fond du faubourg Saint-Germain il eût été frappé de l'étrange ressemblance des traits de Calixte avec ceux du médaillon volé par Aminé à Henri Dalberg.
C'étaient bien les mêmes cheveux blonds, le même regard bleu, le même sourire doucement épanoui. Mais comment le portrait d'une jeune fille si dévote reposait-il sur le cœur d'un jeune écervelé. où l'avait été chercher la main impure d'une courtisane?
La messe achevée, Calixte retourna chez elle d'un pas dont elle avait peine à modérer L'impatience, et que pouvait à peine suivre la vieille gouvernante; arrivée à la maison, elle monta droit à sa chambre.
11 régnait dans ce nid de colombe un ordre parfait, une propreté extrême. L'ameublement, quoique confortable, était d'une simplicité rigoureuse; une étoffe bleue unie tendait la muraille: un tapis blanc, parsemé de bouquets, couvrait le plancher. — Un lit de pensionnaire se cachait au fond, sous ses rideaux blancs. A des cordons de soie étaient suspendues quelques gravures d'après Raphaël; quelques aquarelles représentant des fleurs, cadeaux et souvenirs d'amies de pension. — L'une d'elles, ayant pour sujet un groupe de coquelicots et de bleuets mêlés à des épis, portait cette inscription : « Fait en promenade d'après nature, et offert à mon amie Calixte. » Mais la signature, à moitié cachée par le cadre, ne laissait voir que le haut de deux, lettres débordant de la ligne, et qui semblaient être un F et un L. Etait-ce une maladresse de l'encadreur ou une précaution pour dissimuler un nom qu'il ne convenait pas de faire connaître? ■C'est ce qu'il serait difficile de résoudre.
Sur une petite étagère de palissandre, une douzaine de volumes montraient des dos à nervures et des ti-
très glorieux, tels que les Méditations, les Feuilles d'automne, Paul et Virginie, le Pèlerinage de Cliildc-Harold, et témoignaient d'un goût pur et d'une éducation soignée.
Un magnifique piano d'Eiard, seul luxe de la chambre, et sur le pupitre duquel s'ouvrait un cahier de musique, — la sonate 15e de Beethoven, — annonçait aussi chez Calixle des connaissances musicales assez avancées, en même temps qu'un métier à broder, tendu d'un fond de meuble presque terminé, attestait que ces études d'un ordre plus élevé ne lui faisaient pas négliger les humbles travaux de l'aiguille.
Calixte, après avoir donné à sa gouvernante un ordre qui devait la tenir éloignée pour quelque temps, ferma sa porte, retira le billet de son gant et se mit à le lire.
La lettre si mystérieusement parvenue à son adresse ne produisit pas l'effet qui résulte ordinairement de pareilles correspondances. — Un nuage parut ombrer le front ordinairement si serein de Calixte; ses beaux yeux se troublèrent, un mouvement précipité souleva son sein, et le papier trembla dans sa main émue, qu'elle laissa retomber sur son genou dans une attitude découragée.
Elle resta ainsi quelques minutes ; puis, relevant sa tète qu'éclairait en plein la lumière, elle sembla secouer une idée importune, et la tranquillité reparut sur ses traits. La conviction, ébranlée un moment, rentra dans son âme, et elle se leva du fauteuil où elle s'était jetée en disant avec un accent de foi profonde :
— Je vaincrai le mauvais ange !
Puis elle alluma une bougie et brûla à sa flamme la lettre, dont elle fit disparaître les vestiges dans la cheminée.
Quand la gouvernante rentra, elle trouva Calixta
assise à son métier et comptant les points d'une fleur tracée au carreau qu'elle voulait copier. Elle lui apportait ce qu'elle avait demandé.
— C'est bien, ma bonne, ditCalixtc d'un ton doux et bienveillant. — Comment trouvez-vous ce dessin ?
— Parfait! répondit la vieille femme sans se douter que Calixte venait de l'envoyer chercher assez loin un écheveau de laine dont elle n'avait que faire, et qu'on eût fort surprise en lui apprenant que la pupille qu'elle ne quittait pas d'un instant avait reçu, lu et brûlé un billet éminemment suspect.
Quelques mots sur Calixte et son origine ne seraient pas déplacés ici. Calixte. habitait Paris depuis six mois seulement avec M. Desprez, son père, ancien notaire d'une ville de province qu'il est inutile de désigner, et qu'il s'étonnait d'avoir quittée.
Cette ville était la ville natale d'Henri Dalberg, légèrement cousin de Calixte Desprez. Là, ces deux enfants s'étaient connus et liés l'un à l'autre par ce lil imperceptible de l'habitude; ils avaient vécu ensemble dans la charmante familiarité de l'innocence : leur parenté, qu'ils s'exagéraient, expliquait li fréquence de leurs rapports; on les avait vus si petits l'un et l'autre, que persoune ne songeait qu'ils étaient devenus grands. M. Desprez, parce qu'il avait autrefois fait danser Henri sur son genou, le regardait comme un enfant sans conséquence; quant à sa fille, elle lui paraissait à peine sevrée, et il l'appelait toujours « Petite, » comme le jour où elle était revenue de nourrice: aberration commune aux gens âgés, qui, parce qu'ils restent stationna ires, ne s'aperçoivent pas qui' tout pousse autour d'eux, et demeurent tout ébahis qu'un jour ces bambins fassent des dettes, se battent en duel, aient des maîtresses et demandent à se marier. Henri était pourtant un beau jeune homme, ayant la tête de plus que M. Desprez, et Calixte, lais-
sec plus libre, malgré une éducation austère, qu'elle De 1 eût été si sa mère eût vécu, avait déjà une grâce sérieuse, des idées plus réfléchies que la plupart des jeunes lilles.
Bien que la maison de M. Desprez ne fût guère amusante, et qu'il n'y vint que des quinquagénaires pour faire le whist et le boston, Henri la trouvait la plus divertissante du monde, et y passait presque toutes ses soirées.
Le grand salon à boiseries grises, et dont les angles restaient toujours en dehors de l'auréole des bougies, lui paraissait gai, lumineux et vivant. Son avis eût sans doute été tout autre si, en entrant, il n'avait pas vu Calixte déjà assise au piano, et déchiffrant quelque morceau difficile qui réclamait son avis et son intervention. D'autres fois, c'était une lecture de quelque poète étranger qu'il fallait traduire ensemble, et souvent leurs tètes, penchées vers la même page, s'effleuraient par le front ou la joue ; une boucle blonde se mêlait aux cheveux bruns d'Henri ; mais dans le feu de l'explication on n'y prenait pas garde. La surveillance, un peu assoupie il est vrai, de la vieille gouvernante, légitimait d'ailleurs ces entrevues 'l'une pureté parfaite, et auxquelles le rigorisme le plus scrupuleux n'eût rien trouvé à redire.
Lorsque Dalberg fut obligé de partir pour Paris, où l'appelaient le perfectionnement de ses études et le soin de son avenir, Calixte éprouva un grand serrement de cœur; — la scène des adieux fut triste. Italberg demanda et obtint une miniature que Calixte avait faite d'après elle-même au miroir et qu'elle destinait à une de sus amies de pension, car elle peignait avec beaucoup dégoût. Ce fut alors seulement que ces deux enfants comprirent combien ils -aimaient Ils ne se l'étaient jamais dit, mais leurs aines s'étaient tiancées silencieusement et avaient