‹ Les Roués innocents (volume 3)Chapitre 2 sur 3 · LI'S UOUÉS IN SUCENT S · texte numérisé non relu

LI'S UOUÉS IN SUCENT S

échangé l'anneau d'or dans un baiser muet. Dans le cœur de Calixte un poinçon invisible avait buriné cette phrase : — Je n'aurai jamais d'autre époux que Henri Dalberg.

Au boutde quelques mois, M. Desprez, qui s'était jusque-là parfaitement contenté des ressources que la ville de C*" offrait à son loisir, prétendit qu"il avait assez lu Horace, que le whist était un jeu monotone et que le poisson devenait de plus en plus rare dans la rivière locale. — Il sentit tout à coup le besoin de revoir des parents oubliés depuis vingt ans, et qui devaient lui être fort utiles pour certaines opérations qu'il méditait. Bref, il annonça qu'il partait pour Paris, dans l'intention d'y passer une partie de l'année.

Calixte, avec ce machiavélisme familier aux [dus honnêtes natures féminines, avait inspiré à son père, qui n'en avait nullement envie, l'idée de ce voyage; et M. Desprez, sans trop savoir pourquoi, s'était trouvé installé rue de l'Abbaye, dans un appartement retenu d'avance par un ami.

Dalberg vint naturellement voir le père de Calixte, et les choses se passèrent à peu près au faubourg Saint-Germain comme à C***, et dans le salon rouge comme dans le salon gris. Seulement M. Desprez, reprenant goût à la vie parisienne, vendit sa maison de C*", et s'établit d'une manière définitive dans cette rue, dont la tranquillité lui plaisait et lui permettait de jouir de ce qu'il appelait en riant le sommeil de province.

La tolérance de M. Desprez s'expliquait tout naturellement; ce qui pouvait arriver de pis, c'est que les jeunes gens devinssent très-amoureux l'un de l'autre; et, comme Dalberg était d'une famille honorable et possédait une assez jolie fortune, l'ex- notaire, sur de la vertu de sa fille et de la loyauté du jeune homme, ne voyait à cela aucun inconvénient. La perspective

d'avoir Dalberg pour gendre lui souriait comme une excellente affaire.

Maintenant, si l'on s'étonne de voir Henri souper avec des beautés équivoques, jouer et se griser ayant le cœur plein de beaux sentiments, on voudra bien se souvenir que l'âme humaine est un composé de contrastes, et que les béros tout d'une pièce ne se rencontrent guère que dans les tragédies. Le monde est plein de Grandissons qui se conduisent en Lovelaces et font des atrocités avec une fraîcheur d'idylle ; l'entraînement de l'entourage, la vanité naturelle à la jeunesse, la séduction d'un type célébré par les grands poètes, faussent bien des natures; la candeur et la naïveté sont des qualités dont on rougit plus que de vices; et si, au dire de ceux qui l'habitent, le bagne n'est peuplé que d'innocents, en revanche tous les jeunes gens qu'on interroge prétendent être d'affreux bandits : chacun a la fatuité de ce qui lui manque. Ainsi Dalberg, fait pour savourer les douceurs de la vie intime, capable de comprendre les poésies du foyer et de la famille, menait une vie diamétralement opposée, cela tenait à ce qu'en arrivant à Paris il avait lié connaissance avec Rudolph, qui l'avait lancé dans ce monde douteux où, sous l'apparence du plaisir, se cachent des préoccupations sérieuses et de profonds calculs.

On ne passe pas ainsi de la vie patriarcale de province à cette existence fiévreuse, surexcitée, orgiaque, où l'or, le vin et les femmes combinent leur triple ivresse, sans en éprouver une commotion morale. Les rires étincelants, les œillades lascives, les propos hardis, les toilettes provoquantes, et, pourquoi ne pas le dire? les épaules satinées, les bras nus insolemment livrés au regard, avaient troublé les sens neufs de Dalberg. Malheureusement pour la vertu, le vice a souvent la peau fuie, la dent blanche et le teint pur.

En outre, la crainte d'être taxé par Rudolph de naïveté départementale poussait Henri à toutes sortes de forfanteries de viveur. Il soupait sans faim, par simple imitation des roués de la régence, jouait et perdait de peur d'avoir l'air bourgeoisement économe, et se croyait obligé de faire la cour à des femmes qui ne lui plaisaient pas du tout, mais qui étaient vantées par son ami comme très à la mode. Plus de gens qu'on ne le pense, et cela parmi les plus forts et les plus spirituels, vivent pour obtenir l'approbation d'individus quelquefois sans mérite. Dans tout ce qu'il faisait, Henri avait l'inquiétude de Rudolph; un sourire ou un froncement de sourcils du baron lui faisait complètement changer d'avis; un mouvement d'épaules, un peub ! méprisant de Rudolph suffisait pour dégoûter Henri d'un cheval, d'une femme ou d'une voiture. S'il donnait à souper, Henri n'était à son aise que lorsque Rudolph avait daigné dire : « C'est mangeable, » et ne s'amusait pas à mettre au-dessus des mets les plus exquis quelque ignoble ragoût de portier. — Rudolph avait une manière froide d'exciter Dalberg aux plus grandes folies; il lui donnait des conseils raisonnables et l'engageait à ne pas forcer sa nature débonnaire et pacifique; ainsi poussé, Henri aurait sauté une haie de six pieds de haut, embrassé la reine sur son balcon, et mis toute sa fortune sur une carte.

A ce train, Henri avait déjà mangé une cinquantaine de mille francs; mais ce n'était pas cela qui l'occupait en ce moment.

Ce médaillon, que depuis plus d'un an il avait l'habitude de sentir sur sa poitrine, et qu'il regardait comme une espèce de talisman, était aux mains d'Ainine, qui, sans doute, n'avait voulu lui faire qu'une niche en l'emportant, car de quelle utilité pouvait lui être cette miniature? Elle n'était pas entourée de

brillants, et ce morceau d'ivoire peint ne devait avoir aucune valeur pour la maîtresse de Demarcy. Pourtant Dalberg éprouvait un vif chagrin de ne plus posséder ce cher portrait auquel il attachait une idée superstitieuse; il se trouvait en quelque sorte désarmé.

Aussi il attendit avec une impatience extrême qu'il fût l'heure de se présenter chez Aminé; mais Aminé avait eu la fantaisie d'aller déjeuner à Saint-Germain, au pavillon Henri IV, prétendant que rien n'est plus malsain que de rentrer chez soi après souper, — et n'était pas encore revenue. — Mais sans doute, avait ajouté la femme de chambre, monsieur pourra trouver madame ce soir à l'Opéra.

Henri courut à l'Opéra ; mais il eut beau braquer sa lorgnette sur toutes les loges, il ne put découvrir Aminé, et sortit fort dépité. — L'heure à laquelle il pouvait convenablement se présenter chez M. Desprez était passée, ce qui ne l'empêchait point de prendre le chemin de la rue de l'Abbaye, pour avoir au moins le plaisir de regarder la maison où vivait son amie.

Une faible lueur tremblotait à travers les rideaux de la chambre de Cahxte. — Henri, embossé dans son manteau, fixa longtemps ses yeux humides sur ce point brillant, étoile d'amour qui scintillait dans l'obscurité générale, car les autres fenêtres s'étaient successivement éteintes.

Les scènes du passé revinrent en foule à sa mémoire; il se souvint de mille charmants détails où perçait la plus pure tendresse, d'une fleur donnée et conservée comme une relique, d'un refrain de romance dont l'application était visible, d'une main abandonnée plus longtemps qu'il n'était nécessaire à une descente de bateau ou de voiture... Et il se sentit le cœur inondé d'ineffables délices, car ces riens, venant de Calixte, avaient une valeur immense ! Puissance de l'amour chaste, il était plus heureux de

guetter une ombre sur une vitre qu'il ne l'avait été la veille à une table exquise, au milieu des plus jolies femmes et des plus joyeux compagnons.

— C'est là, se disait-il, qu'elle vit, qu'elle prie et travaille; c'est là qu'elle s'endort sous l'aile de son ange gardien, qui se penche pour voir les rêves de cette àme charmante.

Puis, au bout de quelques minutes de contemplation extatique, faisant un retour sur lui-même, il ne put s'empêcher de s'écrier :

— Ah ! si Rudolph me voyait, c'est pour le coup qu'il m'appellerait troubadour et m'offrirait une redingote abricot à bandes de velours ; il ne me manque vraiment que la guitare. Encore si j'étais à Séville ou à Grenade, sous un balcon moresque! Et il rit, mais du bout des lèvres, car il avait les paupières mouillées.

Pendant qu. ISfl&srg se livrait dans la rue à cet exercice que les Espagnols appellent pelar la pava, que faisait Calixte?

Assise devant une petite table, elle écrivait, ou du moins paraissait écrire, car sa plume ne laissait aucune trace sur le papier.

Un plateau chargé d'un verre et d'une carafe contenant de la limonade était posé près du pupitre de Calixte, qui piquait le bec de sa plume dans la pulpe d'une moitié de citron qui n'avait pas servi à la confection du breuvage.

En ce moment, les sons d'un orgue se firent entendre dans le lointain, et M. Desprez entra, selon sa coutume, pour dire bonsoir à sa fille. L'orgue se rapprocha et s'arrêta sous la fenêtre, où il se mit à jouer tout son répertoire.

— Que le diable emporte l'Auvergnat et sa musique ! Est-ce l'heure de jouer à tour de bras : Je veux revoir ma Normandie? s'écria M . Desprez impatienté.

LES KOUÉS INNOCENTS. 33

— Ce pauvre homme compte, pour sa recette, sur 1 ennui qu'il cause, répondit Calixte en riant; je vais lui jeter quelque monnaie, et il s'en ira.

Calixte enveloppa deux ou trois pièces île billon avec ii' papier ramage d'hiéroglyphes invisibles, et, entrouvrant la croisée, lança dans la rue le petit paquet, qui vint rouler aux pieds du musicien ambulant.

Celui-ci ramassa le tout, et mit précieusement l'enveloppe dans sa poclie, après eu avoir extrait l'argent; puis, faisant p;tsser sa boite derrière sou dos, il disparut d'un pas rapide. Quant à Dalberg, heureux d'avoir entrevu un instant la blanche figure de Calixte 'dans le Ilot de lumière qui s'échappait de la fenêtre ouverte, il se relira emportant du bonheur jusqu'au lendemain.

Sans vouloir dénigrer une vertu aussi pure que celle de Calixte, ne pourrait-on pas croire que l'Auvergnat emportait une réponse au billet trouvé le matin à Saint-Germain- des-Prés?

Il v a différentes manières, à Paris, de comprendre le mot matin : pour les hommes d'études, d'affaires ou de commerce, cette idée correspond à l'espace qui s'étend depuis huit heures jusqu'au milieu du cadran ; pour les femmes du monde, les actrices et les duchesses sans blason, le matin commence à trois heures de l'après-midi et finit au dîner.

Dalberg, qui était déjà passablement usagé, sortit de chez lui vers trois heures, et, après avoir llàné quel-

ô'< LES RODÉS [NNOCBKTS.

que temps sur le boulevard des Italiens pour n'avoir p;is l'air d'un sauvage tombant dès l'aurore d;uis une maison civilisée, il se rendit chez Aminé, qui habitait, rue Joubert, un appartement princier.

11 sonna. Un petit groom fagoté eu singe savant vint lui ouvrir, lui demanda son nom, puis s'enfonça dans les profondeurs de l'appartement pour aller consulter la femme de chambre.

Au bout d'une ou deux minutes, le groom revint avec un air plus gracieux et accompagné de la camériste.

— Ma maîtresse est encore au lit, dit-elle à Dalberg : mais, si monsieur veut excuser le désordre d'une chambre à coucher qui n'est pas faite, madame consent à le recevoir.

Dalberg fit la réponse naturelle; et, comme il y avait déjà dans le salon un visiteur moins favorisé qui attendait patiemment l'heure du lever d'Aminé en lisant des journaux et des brochures, on fit traverser à Henri un cabinet encombré d'aiguières d'argent, de jattes de porcelaine du Japon, de brosses, de limes, d'éponges, de gants à masser, et de tous les raffinements de toilette qu'ont inventés, dans tous les temps et dans tous les pays, la coquetterie et la richesse amoureuses d'elles-mêmes.

Derrière un paravent fumait l'eau tiède encore d'une baignoire garnie d'un fond de toile de Hollande. Cà et là étaient jetées négligemment quelques-unes de ces belles serviettes damassées algériennes qui boivent si parfaitement la sueur dans les étuves moresques, et avec lesquelles les femmes d'Aminé avaient séché sur son beau corps les dernières perles du bain.

Peut-être trouvera-t-on que faire traverser à un homme sur qui l'on a des intentions cet atelier de beauté qu'on nomme un cabinet de toilette, est. de la part d'une femme aussi exercée qu'Aminé, un man-

que de tact et de convenance. Ne risquait-elle pas de se dépoétiser aux yeux mêmes de celui qu'elle voulait charmer? ou bien pensait-elle que ces recherches de sultane ou d'impératrice romaine, que ce culte excessif de soi-même était un moyen de séduction, les hommes étant toujours llattés des efforts faits pour leur plaire?

Il faisait à peine jour chez Aminé. Une veilleuse agonisait dans une lampe d'albâtre suspendue au plafond, et jetait des reflets vacillants qui faisaient vaguement miroiter, dans l'ombre des dorures rocaille, des ventres de potiche et des angles de cadre.

Dalberg lit quelques pas en hésitant. Ses yeux, accoutumés à la vive clarté du dehors, ne pouvaient encore rien distinguer dans cette demi-obscurité.

— Allons, Annette, ouvrez les rideaux et enlevez la lampe ; il fait jour, je pense, dit Aminé à sa camcriste.

In torrent de lumière entra dans la chambre, et un joyeux rayon de soleil se mit à sauter le long des murs comme une folle levrette enfin admise auprès de sa maîtresse.

— Ah! c'est vous, monsieur Dalberg! vous êtes venu hier, à ce qu'on m'a dit? — Combien je regrette de ne pas mètre trouvée là. — Mais qui aurait pu prévoir que vous m'honoreriez de votre visite? dit Aminé avec un charmant sourire; il faut vraiment que je ne sois guère coquette pour vous recevoir faite ainsi.

Et, en disant cela, la malicieuse créature commettait un gros mensonge, car elle savait très-bien qu'aucune toilette au inonde ne valait pour elle le désordre étudié où elle se trouvait.

Son bonnet garni de dentelles gisait à côté de sa tête , sa chevelure soyeuse se répandait en boucles lustrées sur la blancheur du drap, et laissait voir une

petite oreille délicatement ourlée et rose comme un coquillage de la mer du Sud. Son peignoir de batiste, bordé de valenciennes, et négligemment fermé, lui faisait toutes sortes d'utiles trahisons; un de ses lu as sorti de la couverture s'allongeait languissamment sur l'ondulation de sa hanche ; l'autre s'arrondissait audessus de son front dans la pose de la Cléopàtre antique.

Sans avoir oublié Calixte, Dalberg n'y pensait peutêtre pas avec la même intensité qu'auparavant, et contemplait Aminé d'un œil, sinon amoureux, du moins caressant. Le regard admiratif qu'il eût accordé à un marbre, à un tableau, il ne pouvait le refuser à un chef-d'œuvre vivant.

Aminé, satisfaite de l'effet qu'elle avait produit, dit à Dalberg d'un ton demi-sérieux, demi-badin :

— Si j'avais le moindre amour-propre, je croirais que vous vous êtes enfin décidé à venir rendre bonimage « à mes faibles charmes; » mais un autre motif vous amène. — Je ne suis pas assez jolie sans doute pour mériter un tel honneur.

— Madame, un pareil basphèine ne peut être dit que par vous.

— Vous êtes poli, Dalberg; mais vous ne seriez pas ici, malgré tous vos compliments, sans un certain médaillon que vous grillez de ravoir et que je ne vous rendrai pas.

— Ne vous faites pas plus méchante que vous n'êtes, Aminé. A quoi vous servira-t-il de le garder?

— Cela me servira à vous faire venir J'ai beaucoup de plaisir à vous voir.

— Ne raillez pas, je vous prie.

— Je parle sérieusement ; — qu'y a-t-il là d'étrange?

— Voyons, — je vous donnerai une belle bague, un bracelet...

— Pourquoi faire? répondit Aminé on remuant dans un baguier placé sur un guéridon près de son lit un amas étincelant de bijoux. Von- I aimes donc beaucoup eette blonde?... Est-ce qu'elle est jolie? les portraits sont toujours flattés.

— Jolie... répondit Dalberg en balbutiant. . pas absolument... de la fraîcheur, de l'ingénuité.

— Oui, la beauté du diable... des couleurs de pension, les coudes et les mains rouges, dit Aminé avec une petite moue dédaigneuse en avançant sa main blanche, fluette, veinée légèrement d'azur, transparente comme l'opale, et dont les ongles ressemblaient à des feuilles de rose du Bengale.

— Oli ! quelle admirable main vous avez ! reprit Dalberg. désireux de changer le cours de la conversation.

Et il attira vers lui le bras d'Aminé, qui se laissa faire.

— Les sculpteurs les plus illustres Pont moulée... Mais il ne s'agit pas de ma main Comment pouvezvoiis aimer une blonde? Les blondes ont les cils blancs et les sourcils effacés! dit Aminé en agitant par un mouvement rapide, pareil à celui que les Espagnoles impriment à leur éventail, les longues franges brunes de ses paupières, qui palpitaient sur ses joues comme des papillons noirs sur un bouquet de roses.

Malgré toute sa passion pour Calixte. Dalberg ne pouvait s'empêcher de convenir que les cils d'Aminé étaient longs, soyeux, d'une nuance admirable, et faisaient merveilleusement ressortir la nacre bleuâtre de ses veux. Il répondit d'un air dégagé :

— Je ne suis pas amoureux.

— Comment ! et vous portez un médaillon sur votre cœur! Que feriez-vous donc si vous l'étiez?

— Pur enfantillage! — Imitation de romans passés de mode; sentimentalité à la Werther!

— Pont vous n'êtes pas corrigé, à ce qu'il parait?

— Ce portrait, j'avais l'habitude do l'avoir suspendu au cou, et j'oubliais toujours de l'ôter.

— Je suis sûre, tendre berger, que vous posiez dévotement vos lèvres soir et matin sur cette obère effigie, ainsi que cela doit se faire sur les bords du Lignon.

— Aminé, vous me croyez par trop pastoral...

— Oh! je sais que vous êtes un monstre... vous avez fait une infinité de malheureuses et commis vingt roueries plus scélérates les unes que les autres.

— Ne me raillez pas si cruellement et faites-moi donner cette miniature à laquelle j'ai la faiblesse de tenir...

— Personne, excepté vous, n'a jamais pensé, dans celte chambre, à une autre femme que moi... Allons, c'est bien, je vois que je suis devenue laide, dit Aminé en se retournant dans son lit.

Dans ce mouvement, son peignoir glissa sur sou épaule, et elle ne le rajusta pas tellement vite que Dalberg ne put être convaincu que le temps de déployer des talents et des qualités morales n'était pas encore arrivé pour ce démon à peau satinée.

Henri n'avait pas étudié Escobar et son Traité des compositions de conscience; mais il n'était pas trèséloigné do racheter le portrait de Calixte à un singulier prix, se fondant sur la légitimité de l'intention. — Les œillades qu'Aminé lui avait lancées au souper des Frères-Provençaux, la façon dont elle l'accueillait avaient un sens trop clair pour qu'on put s'y méprendre; il crut donc inutile et moine dangereux d'insister davantage sur la restitution du portrait, craignant d'éveiller la jalousie feinte ou réelle d'Aminé, et sachant la haine envenimée qu'ont les anges d'en bas pour les anges d'en haut. Il n'aimait pas Aminé, mais elle exerçait sur lui, en ce moment, la fascination do tout ce qui est charmant et perfide, brillant et glacé, la fascination do la fleur vénéneuse qu'on ne peut s'empê-

cher ilcj cueillir, du serpent dans la gueule duquel l'oiseau vient s'engouffrer, frissonnant de plaisir et d'horreur. La corruption a des attraits inexplicables même pour les âmes les plus honnêtes. — San- trop se rendre compte de tout cela. Henri s'était rapproché d'Àminc et ne parlait plus du médaillon, lorsque la femme de chambre, soulevant une portière, arriva près du lit, et, se penchant vers sa maîtresse, lui chuchota cette phrase :

— Mademoiselle Florence est là qui voudrait parler à madame.

— 11 fallait dire que je n'y étais pas.

— 11 y avait déjà du monde au salon, et madame ne m'avait pas dit qu'elle voulait se celer.

— Décidément, .Vnnette, tu baisses. Une soubrette d'esprit entend à demi-mot. Mais, puisque la sottise est laite, laisse entrer. — Qui peut nous valoir cette visite de Florence et d'où lui vient cette amitié subite'.' dit Aminé en fixant son regard sur Henri.

Florence entra, et d'un rapide coup d'oeil se rendit compte de l'état de la chambre et de la situation des personnages. Ce ne fut qu'un éclair, mais une expression plus sereine se répandit sur sa figure, et, après avoir salué Aminé elle fit une révérence gracieuse à Dalberg, qui s'était retiré un peu à l'écart.

— Voilà une aimable surprise, dit Aminé à Florence ; vous êtes si rare '.

— Mon Dieu ! j'ai peur d'être importune : que Faites-vous aujourd'hui?

— Rien... j'avais un commencement de migraine; je n'ai aucun projet : je comptais rester couchée toute la journée.

— J'essaye une nouvelle voiture et une paire de chevaux neufs; voulez-vous venir faire un tour au bois de Boulogne avec moi ?

— Volontiers. Je vous demande un quart d'heure

iO LES RODÉS INNOCENTS,

pour in habiller; regardez un peu dans la rue, monsieur Dalberg, je vous en prie, ou passez dans une autre pièce, dit Aminc d'un ton de pudeur fort peu alarmée en se laissant glisser sur le tapis d'hermine étendu devant son lit, et en fourrant ses pieds mignons dans les pantoufles doublées de cygne que lui présentait sa camériste agenouillée.

— A propos, dit Florence, vous avez sans doute rendu à M. Dalberg le médaillon que vous lui avez enlevé par plaisanterie?

— Non pas... je le garde pour le taquiner.

Un léger pli contracta le front de Florence, qui reprit aussitôt :

— Et vous connaissez le nom tic la personne qu'il représente?

— Pas encore, mais je le saurai.

Une imperceptible rougeur monta aux joues de Florence.

— Pourquoi faire? dit-elle d'un ton négligent.

— J'ai des dispositions à détester les gens qu'aime M. Dalberg.

— C'est un aveu, cela...

— Oh! non, je suis jalouse sans être amoureuse.

— Allons, vous pouvez reparaître, dit Aminé en élevant la voix ; je suis habillée de façon à ne plus alarmer votre candeur.

— Si monsieur veut nous accompagner, dit Florence, il y a une place pour lui.

— J'accepte avec reconnaissance, répondit Dalberg en s'inclinant,

Et il suivit les deux femmes sans trop savoir s'il était content ou fâché, et si l'arrivée de Florence avait été opportune ou intempestive.

Quant au monsieur installé dans le salon, il avait fini sa dernière brochure, lorsque Annette vint lui annoncer qu'Aminé, ayant une migraine atroce, ne se le-

LES RODÉS INNOCENTS. il

ferait pas de la journée. En apprenant cette fâcheuse

nouvelle, il prit sou chapeau 1 1 dît : « Ce n'est pns étonnant, le vent d'est souffle doji i»s deux jours. »

A cette profondeur d'observation, on aura reconnu le personnage météorologique du souper. — C'était lui en effet.

Maintenant, pour quelle raison Florence était-elle venue précisément ce jour-là, à cette heure, chez Aminé, qu'elle ne visitait pas quatre fois l'an, et pour laquelle, bien qu'elle s'abstint de porter des jugements sur les autres femmes, elle ne paraissait avoir aucune sympathie? — Etait-ce le simple hasard ou l'espoir d'y rencontrer Dalberg et le désir d'arrêter à son commencement une intrigue qui lui déplaisait, pour une raison ou pour une antre?

En lui supposant de l'amour pour Henri, la jalousie eût expliqué cette démarche ; mais elle ne l'avait vu qu'un très-petit nombre de fois, d'une manière vague, en compagnie d'autres personnes, et sans chercher jamais à faire naître des rapports plus fréquents.

D'ailleurs, Florence était une vertu... relative. — On ne lui avait jamais connu qu'un amant, et si de mauvaises langues chuchotaient le nom d'un second, le fait n'était pas bien prouvé. Quoique par sa position même elle ne put être reçue dans le monde. Florence possédait tout ce qu'il faut pour y briller, et, légalité ii part, n'était pas plus indigne d'y tenir sa place que bien d'antres abritées derrière le nom d'un mari, cnlosseur naturel de toutes leurs fredaines. La crainte pi'Amine ne fit un méchant usage du médaillon, et ne s'en servit pour jeter du trouble dans la vie d'une jeune tille honnête et pure, avait probablement déterminé Florence à se rapprocher de la maîtresse de Demarcy.

La voiture remontait les Champs-Elysées au trot de Jeux chevaux anglais demi-sang et d'une rare beauté.

Aminé, enveloppée des pieds à la tète dans un grand cachemire, s'étalait - r le velours bleu des coussins comme si elle eût i té couchée, saluant avec une certaine affectation .es gens de connaissance qu'elle rencontrait. Elle était iière de paraître en public avec Florence, comme le serait une bourgeoise de sortir avec une duchesse, ou une choriste avec un premier sujet. Chaque monde a son aristocratie, et dans ce monde-là Florence était une princesse du sang.

A l'avenue de Madrid, on rencontra Rudolph qui faisait une promenade à cheval, et parut assez étonné de voir Aminé avec Dalberg dans la voiture de Florence. En homme qui a L'usage du monde, il ne témoigna aucune surprise, et se mit à trotter le long de la calèche, échangeant avec les femmes quelques observations caustiques sur lus tournures plus ou moins grotesques des cavaliers qui fdaient dans un nuage de poussière.

— Quel motif peut avoir la réunion de ces personnages disparates? se demandait Rudolph, tout en cheminant du coté d3 la calèche occupée par Ainine. — La vertueuse Florence aurait-elle l'imagination préoccupée à l'endroit du jouvenceau recommandé par moi aux soins d'Aminé? Voilà une auxiliaire sur qui je n'avais pas compté; deux valent mieux qu'une. Si Aminé échoue, Florence réussira. Si l'une d'elle lui déplait, l'autre doit le charmer; il n'y a pas moyen qu'il échappe.

Et Rudolph, rassuré sur la réussite de ses projets, fd faire une courbette à son cheval.

Aminé, se penchant hors de la voiture du côté de Rudolph, qui s'était îapproché, dit en anglais et d'un ton de voix assez bas pour n'être pas entendue d'Henri ni de Florence, occupés d'ailleurs de leur conversation :

— Le nom du portrait?... vite!

LES ROI ES INNOCENTS. iô

— Calixto Desprez, répondit Rudolph en sourdine;

cl si près de la voiture que la roue rasa presque la hanche de son hack.

Un éclair de joie maligne illumina la ligure d'Aminé.

— Qui eût pensé, disait Florence à Dalberg, mais avec un doux sourire et des yeux attendris, que vous étiez capable d'un sentiment si pur? — Cette religion de l'amour m'a touchée.

— L'adresse? continua du même ton Aminé en feignant d'admirer un point de vue.

— Rue de l'Abbaye. 7, répondit Rudolph du bout des lèvres et comité sur le cou de sa monture.

— Il y a, répondit Dalberg, dans une pièce de Laideron, la Dévotion de la Croix, un certain chenapan nommé Eusebio qui n'a d'autre mérite qu'une foi profonde dans le signe de la rédemption.

— Et qui est sauvé. — Mais vous n'avez plus votre talisman, dit Florence, et le diable a tout pouvoir sur vous.

— J'espère, dit Rudolph poursuivant la conversation à travers le bruit des roues et les piétinements des chevaux, que tu feras le plus mauvais usage possible de ces documents?

— Soyez tranquille, dit Aminé.

Comme on était assez loin, on dit au cocher de toucher vers Paris, et la voiture redescendit l'avenue des Champs-Elysées au petit pas des chevaux, la mode étant d'aller doucement, mode assez, sage dans ce dédale mouvant de phaétons, de tilburys, d'américaines, d'escargots, de broughams et d'équipages de toutes sortes.

Rudolph eut fort à faire de saluer tontes les beautés de sa connaissance rencognées dans l'angle d'un petit coupé, en compagnie d'un King's Charles ou d'un énorme bouquet.

Florence déposa Dalberg près îles chevaux de Mark . et reconduisit Aminé chez elle. — Pour Rudolph. il rentra dans son entre-sol de la rue de Provence, et, après dîner, comme il n'avait rien à faire, il joua quatre heures de suite à la bouillotte des parties sèches, c'est-à-dire où aucun argent n'était engagé, avec des amis curieux comme lui de ne rien perdre de leurs forces.

Dalberg. oui devait une visite de digestion à M. Desprez, était allé changer de toilette, — se trouvant trop bien mis; — sa chemise, brodée et ornée de transparents prétentieux, fut remplacée par une autre très-fine, niais plus simple; à son gilet un peu flamboyant succéda un gilet d'une nuance modeste et plus assortie à la gravité d'une maison d'ex notaire, naturellement amoureux d'habits noirs et de couleurs sombres.

En déposant ses vêtements de lion, Dalberg avait repris son ancien caractère, et quand il entra dans le salon de M. Desprez, à sa mise simple, naturelle et modeste, l'on n'eût pas reconnu le jeune In mine qui se promenait chaque soir, au bras de Rudolph, sur le boulevard des Italiens d'un air si crâne et en souillant au nez des femmes la fumée de son cigare.

Ce n'était pas de sa part dissimulation, mais retour à la vérité.

Quand il alla saluer Calixte, occupée de quelque ouvrage dans l'embrasure de la croisée, il se sentit embarrassé malgré le sourire amical et l'accueil plein de bienveillance de la jeune fille. La conscience de n'avoir plus le médaillon le tourmentait; il lui semblait que Calixte devait deviner par intuition magnétique la perte de ce doux gage d'amour et de confiance, et par un mouvement puéril sans doute, mais que comprendront ceux qui ne rient pas des poétiques superstitions de l'âme, il croisa son habit, interposant

LES ItOUES INNOCENTS. 45

ainsi on voile de plus- entre sa poitrine et le regard de son amie.

— Henri, je crains bien que vous n'ayez un rival, dit en riant la jeune lille à Dalberg ; — j'ai vu hier au soir, sons ma fenêtre, un personnage mystérieux...

— Un joueur d'orgue, dont la musique faisait luirler tous les chiens du quartier ?

— Non pas... mais un cavalier enveloppé d'un manteau couleur de muraille, et le feutre enfoncé sur les yeux, qui doit être fort enrhumé aujourd'hui, car il ne faisait pas chaud. Je vous conseille d'aller l'attendre demain et de le pourfendre de votre bonne lame.

— Je m'en garderai bien, reprit Dalberg.

— Et moi qui avais cru éveiller votre jalousie par cette confidence!... Je vois que je n'y réussirai jamais.

— Non, Calixte; j'ai en vous une confiance sans borne, dit Henri, car je vous aime, et de toute mon âme.

— Je le crois, répondit Calixte en plongeant dans les yeux d'Henri son regard lumineux et pénétrant.

La figure de Calixte. naturellement charmante, était sublime en cet instant; on eût dit que le jour émanait d'elle. Son âme jetait de si vifs rayons qu'elle était devenue visible sur ses traits par une sorte de pâleur lumineuse.

— Je sens que je ne puis vivre sans vous, dit Henri en s'inclinant sur la main tiède et moite que lui abandonnait Calixte. — Voulez-vous de moi pour mari, si votre père m'accepte?

Calixte ne répondit pas; mais elle laissa tomber ta tête sur L'épaule de Dalberg, et quand elle la releva, ses beaux yeux étaient baignés de larmes...

M. Desprez, qui était entré à pas de loup, surprit ce groupe charmant, et ne se conduisit pas en père

de comédie. Il ne roula pas de gros yeux, ne fronça pas le sourcil d'une manière olympienne; un sourire plein de bonhomie éclaira son visage jovial, car il attendait depuis longtemps ce résultat, et il s'avança vers sa iîlle et Dalberg en se frottant les mains.

Henri vint à sa rencontre, et, le prenant à part, lui dit : — Monsieur Desprez. il faut (pie j'aie un entretien avec vous.

— Quand vous voudrez, mon garçon; je me doute bien de ce que vous avez à me dire ; mais vous êtes bien jeunes tous les deux, nous avons le temps, répliqua M. Desprez.

... Quelques amis de l'ex-notaire arrivèrent, et l'on si; mit à jouer au boston, comme dans le salon gris de C...

A dix heures, Henri se retira le paradis dans le cœur : il ne s'était jamais autant amuse (pie ce soir-là.

Eu rentrant chez lui, comme il passait devant la loge de son concierge, un bras sortant par le vasistas lui tendit une petite lettre; il l'ouvrit, et y trouva ces mots :

« Venez me prouver ce soir que vous n'aimez pas Calixte, et je vous rendrai un portrait qui n'aura plus de prix pour vous. »

— Quelle heure est-il, Annette? dit Aminé en s'étiiant sur la chaise longue OÙ elle était à demi couchée ; je ne vois pas la pendule d'ici.

— Minuit bientôt, madame , répondit la suivante

après avoir consulté un cadran niellé de fort bon goût.

— Il n'est pas tard , il peut venir encore ; — pourvu que Rudolph ne l'ait pas emmené jouer au Cercle ! se dit Aminc à elle-même.

— On a bien remis ma lettre? demanda Aminé une demi-heure après.

— Oui, madame; c'est Toby qui l'a portée.

— C'est singulier comme l'attente me rend nerveuse ! Faites-moi un verre d'eau et mettez-y trois gouttes de fleur d'oranger.

Annette obéit et posa devant sa maitresse un plateau garni d'un verre à patte et d'une carafe en cristal de Bohême magnifiquement taillé et doré.

Aminé but à peine une gorgée , et , dominée par l'impatience, elle se leva, alla à la fenêtre, et appuyant son front moite à la vitre, regarda dans la rue faiblement éclairée par des réverbères qui avaient trop compté sur la lime , ou par une lune qui avait trop compté sur les réverbères. Chaque ombre qui passait la faisait tressaillir, espérer et désespérer.

Un roulement de voiture, suivi d'un temps d'arrêt et d'un grincement du bouton de la sonnette que le silence de la nuit permettait d'entendre, lui causa une telle émotion qu'elle fut obligée d'appuyer la main sur son cœur pour en comprimer les battements.

C'était une femme de la maison qui rentrait.

On s'étonnera peut être de cette vivacité de sensations dans une femme blasée comme Aminc , mais c'était une de ces natures que l'obstacle irrite. Dalberg serait venu, elle y aurait à peine fait attention, il ne venait pas, elle eût tout donné pour le voir. Aminé avait la fantaisie de l'impossible. Dalberg , amoureux d'elle et libre , ne lui eût rien inspiré ; amoureux d'une autre , il lui paraissait l'homme le plus séduisant. Se substituer à une chaste image, à

48 LES P.OUÉS INNOCENTS.

un rêve longtemps caressé , faire tourner la tête à quelqu'un qui la détestait, était une de ses plus â< res

jouissances ; elle voulait pour sa statue le socle d'une idole renversée et pour sol à son temple les décombres d une passion.

Tout amour pour une jeune fille vertueuse , pour une femme du monde honnête, excitait chez elle une jalouse fureur, soit qu'elle se regardât comme dédaignée tacitement par un choix de cette espèce, soit qu'elle pressentit dans de telles amours de pures délices, de chastes voluptés, de séraphiquee extases qui lui étaient à jamais interdites et qu'elle regrettait confusément.

Faire trahir Calixte par Dalberg eût été pour elle le triomphe le plus flatteur, et au trouble mal déguisé du jeune homme, lorsqu'il était venu chercher le médaillon, elle avait cru \ réussir, et peut-être eût-elle accompli son projet sans l'arrivée de Florence.

Pendant qu'Aminé s'impatientait. Dalberg , de son coté, ('tait en proie à la plus vive anxiété. Le nom de Calixte. souligné avec affectation par Aminé , présageait de la part de celle-ci toutes sortes de malices diaboliques; et d'abord comment avait-elle pu le savoir?

Calixte ne sortait que rarement, n'allait que fort peu au spectacle, et devait être aussi inconnue dans le monde où vivait Aminé que si elle eût été ensevelie an fond d'un cloitre ou d'un harem, en Portugal ou en Turquie. — Il y a souvent mille lieues d'un quartier de Paris à l'autre, et l'on ne rencontre pas plus certaines espèces hors de certains milieux qu'on ne voit de poissons nageant sur les grandes routes. Jamais Aminé n'avait mis le pied à Saint-Germaindes Prés ni au Luxembourg, seuls endroits fréquentés par Calixte. Jamais il n'était arrivé à l'élégante courtisane de traverser la rue de l'Abbave, où elle aurait

LES RODÉS INNOCENTS. 49

pu entrevoir derrière la vitre le délicat profd de la jeune fille travaillant à quelque ouvrage de filet.

Il fallait donc i|iie ce nom lui eût été dit par quelqu'un. Mais par qui?

Les cinq ou six personnes qui allaient chez M. Desprez étaient des gens de cinquante à soixante ans, d'anciens avoués retirés, des ex-notaires, hommes graves, mariés , pères de famille ou vieux garçons à gouvernante, qui ne dépassaient les ponts que dans les occasions solennelles, et n'avaient aucune accoinj tance avec les princesses d'Opéra et de petits théâtres.

Le mystère restait donc impénétrahle pour lui. Il ne pouvait avoir été trahi par aucun confident, car il s'était caché de son amour plus que d'un crime , comme d'un ridicule : ce n'est pas à Rudolph, à Demarcy, à Chàteauvieux qu'il eût été se vanter de son amour platonique pour une petite fdle de province ; — ces messieurs, qui professaient des doctrines très-positives sur cette matière, eussent poursuivi de rires inextinguibles et criblé de sarcasmes et de quolibets le malheureux cokney capable de sentiments si bourgeois.

Cependant le portrait de Calixte n'en était pas moins dans les mains d'Aminé, et Dalherg la connaissait assez pour s'attendre à quelque scandale au cas que l'alternative posée par la lettre resterait sans réponse.

La situation était des plus embarrassantes. — Ne pas aller chez Aminé, c'était s'exposer à toute la rancune de son orgueil blessé; y aller, c'était trahir Lalixte, cette chaste enfant dont tout à l'heure encore il pressait la main confiante. Que faire?

Il hésita longtemps. Un véritable roué se fût décidé tout de suite, sauf à établir en cas de besoin une distinction subite entre l'âme et le corps, entre les passions du cœur et les caprices de l'esprit.

— Allons, je reste, se dit-il en se déshabillant, quand Rudolph saura cela, c'est pour le coup qu'il se moquera de moi; mais je penserai à Calixte, et ses plaisanteries glisseront sur moi comme la pluie sur nue twine imperméable. Demain, — je m'excuserai auprès d'Aminé d'une façon quelconque , — j'aurai passé la nuit à jouer, je ne serai rentré que le matin, je l'amuserai quelques jours, et quand je serai marié, je n'aurai plus rien à redouter d'elle. L'original me consolera d'avoir perdu la copie, et si elle veut faire quelques noirceurs, j'aurai le droit de défendre ma femme.

Un peu rassuré par ce raisonnement , Dalberg se coucha et finit par s'endormir d'un sommeil peu profond et traversé de rêves où limage d'Aminé, l'œil languissant , les joues colorées d'une légère vapeur rose, le coude noyé dans un oreiller de dentelles, lui présentait le médaillon de Calixte.

— Comment me trouves-tu, Annette, disait de sou côté Aminé à sa femme de chambre , suis-je vieillie, ai-je quelque ride , quelque lâche , quelque défaut dont je ne me sois pis aperçue '.' Tu peux être franche.

— Madame n'a jamais élé si bien que ce soir, répondit Annette d'un ton admiratif. Je lui trouve les yeuv d'un lumineux particulier.

— C'est lefeu de la lièvre ; l'impatience, la colère.. . Deux heures! Il ne viendra pas... je n'y conçois rien. Pourtant ce matin, sa voix tremblait, il rougissait, il pâlissait. — Il me trouvait belle, j'en suis sure!... Oh ! quelle idée me traverse l'esprit ! si ce langoureux personnage à médaillon ne couchait pas chez lui. si j'avais deux rivales au lieu d'une à combattre! — Deux, c'est trop facile, — l'amour exlusif est donc une chimère? Ce petit Dalberg me déplait déjà beaucoup. — l'auvre Calixte! j'ai bien envie de le lui laisser pour le punir d'un tel choix. Si Rudolph ne

LES ROUÉS MltOCEM I S. 3t

me l'avait recommandé , je ne m'occuperais plus aujourd'hui de ce jouvenceau ridicule...

Au bout de ce monologue , Aminé se fit moitié au lit , et tourna nonchalamment les premiers feuillets d'un roman nouveau, moyen efficace qui ne tarda pas à produire son effet.

Le volume roula bientôt sur le tapis; en dire le titre serait une cruauté inutile.

Le lendemain Rudolph vint voir Aminé, qu'il trouva dassez mauvaise humeur : elle avait envoyé le matin Toby aux informations, et le résultat du rapport de l'intelligent émissaire était que Dalherg avait reçu la lettre et dormi vertueusement dans son domicile authentique.

— 11 me dédaigne pour une petite poupée de pensionnaire. Quel Vandale! dit Aminé, en coquettant devant une grande glace où elle pouvait s'admirer des pieds à la tète.

— C'est une conduite de Duron, et que tu lui feras payer cher, répondit Rudolph.

— Il m'a manqué... gravement, il est naturel que je me venge ; mais vous , quelle raison ayez-vous de lui en vouloir? Vous lui vendez vos chevaux fourbus ;

— quand vous avez besoin d'argent , vous jouez une partie avec lui; — vous lui mettez sur les bras les femmes qui vous ennuient. — C'est un vrai Pylade!

— Je ne lui en veux pas... mais la vie que je mène me fatigue, et je sens le besoin de devenir un homme sérieux, et mademoiselle Desprez , désillusionnée sur i'' compte de Dalherg, pourrait faire la fortune de quelque garçon spirituel...

— Mais incapable d'être député... de vous, par exemple.

— Pourquoi pas? Je suis mûr pour la politique :

— j'engraisse.

— Et vous devenez chauve. Mais vous ne m'aviez

pas dit que vous connaissiez particulièrement M. Des prez et sa fille !

— Je suis allé cinq ou six fois chez M. Desprez pour affaires, mais Dalberg n'en sait rien. M. Desprez , sous des apparences très-modestes , est très-riche. Calixte aura cinq cent mille francs de dot.

— Peste, le chiffre est gracieux! Je ne m'étonne plus que Dalberg ne vienne pas aux rendez-vous qu'on lui assigne. Son innocence l'emporte sur votre rouerie. Une dot d'un demi-million vous a-t-cllc jamais donne son portrait?

— Hélas non ! je n'ai pas assez de poésie pour les jeunes héritières ; mon pathos est trop limpide , cela me nuit.

— Et vous ètes-vous posé comme prétendant ?

— Non pas, je me serais fait haïr subitement tout vif. J'ai salué froidement Calixte, qui ne me reconnaîtrait pas, j'en suis sur. — Il fallait d'abord détruire le Dalberg.

— Homme profond , je comprends maintenant pourquoi vous m'engagiez « à l'attacher à mon char, » comme dirait un galant du Directoire , — vous vouliez le déconsidérer, — c'est flatteur pour moi; merci de la préférence.

— J'aurais eu soin de préparer quelque rencontre... fortuite. M. Desprez et sa fille se trouvant nez à nez avec M. Henri Dalberg en compagnie de mademoiselle Aminé... quel tableau enchanteur!

— Et peu conjugal.

— Le portrait nous évitera tous ces frais de mise en scène.

— Oui... je vous servirai tout en me vengeant, j'ai maintenant un vif intérêt dans l'affaire.

— Et si j'épouse Calixte Desprez , mademoiselle Aminé recevra pour son billet de faire part vingt-cinq chiffons de papier signés Garât.

LES IiOUES INNOCENTS. 55

Aminé et Rudolph étaient bien faits pour s'entendre, et le marché fut aussitôt conclu.

Ils s'étaient aimés jadis, — si ce n'est pas profaner un tel mot, — pendant six mois; mais Rudulpli avait compris qu'il ne pouvait être qu'un épisode dans la vie d'une femme comme Aminé, et il s'était spirituellement effacé devant les notabilités financières et diplomatiques tour à tour ou simultanément honorées des bonnes grâces de la jeune actrice.

Il avait survécu aux différentes dynasties de Mondors , et ses libres entrées auprès de la divinité du lieu lui étaient toujours conservées , quel qu'en fût le pontife.

Rudolph plaçait l'argent d'Aminé, et sur les nouvelles qu'elle surprenait aux agents de change et aux personnages — Lien situés pour tout savoir — qui papillonnaient autour d'elle , il faisait des coups de bourse et réalisait des gains dont il avait sa part. Aminé ne faisait rien sans ses conseils ; il l'avertissait des déconfitures prochaines qu'il flairait avec un admirable instinct , et la rupture précédait toujours le désastre. Il opérait les raccommodements nécessaires, blâmait les caprices nuisibles; il était, si l'on peut s'exprimer ainsi, « le directeur de cette conscience. »

Il ne faudrait pas croire, d'après cela, que Rudolph fût un chevalier d'industrie , — pas le moins du inonde ; son titre de baron , bien qu'il ne remontât pas aux Croisades, lui appartenait bien réellement. On n'aurait pu citer de lui une escroquerie notoire... Seulement, il vivait sans fortune comme s'il eût été riche , et gagnait son argent à ce qui le fait perdre aux autres. — Le plaisir de tout le monde était son travail à lui. — S'il jouait, il fallait qu'il gagnât, et il gagnait presque toujours; non qu'il eût recours, pour corriger le sort, à ces filouteries d'escamotage, ignoble ressource des grecs vulgaires ; il n'avait pas triché

Si LES RODÉS INNOCENTS.

une seule fois dans sa vie; mais il était, au whist, de la force de M. Deschapelles; aux échecs, il eût tenu tête à M. de Labourdonnais. Tous les jeux avaient été de sa part L'objet d'études profondes, de cakuls mathématiques à effrayer un astronome clieicliuit l'ellipse d'une comète. — En outre, comme vous l'avez vu, sous prétexte de gastrite, il restait sobre et conservait son sang-froid dans les soupers les plus turbulents. — En fait de chevaux, il était si bon ccuyer et m lin connaisseur, qu'il aurait pu eu remontrer aux jockeys et aux maquignons les plus retors; aussi pariait-il à coup sûr. — En faiLde courage, il dessinait un six, un sept ou un huit dans une carte blanche, cassait la petite boule qui danse eu équilibre au bout du jet d'eau, mouchait une bougie sans l'éteindre, et coupait une balle sur une lame de couteau à vingt-cinq pas. Pourl'épée, Grisier, Pons et Gatechair avaient déclaré n'avoir [dus rien à lui apprendre. Son tailleur le consultait en tremblant, et, loin de lui demander de l'argent , lui en eût offert, s'il l'eût osé, pour porter les habits qu'il lui faisait. Ses galanteries ne lui coûtaient que des bouquets , des loges de spectacle, des recommandations aux journalistes de sa connaissance , et autres bagatelles de ce genre. — Le petit détail suivant peindra l'homme : dans son budget, il comptait son jeu pour cinquante mille francs de revenu... Et ainsi du reste.

Un des plus grands plaisirs de Rudolph était de couler des jeunes gens. Faire estropier en duel, ou par une chute de cheval , quelque débutant dans la carrière de la vie élégante; lui suggérer des idées inexécutables ou fatales, tout en ayant l'air de s'intéresser paternellement à lui, semblait à ce Méphistophélès du boulevard de Gand une jouissance délicate et raflinée digue d'un esprit supérieur. 11 fallait voir les condoléances ironiques, les serrements de mains allée-

LES HOUES IMMOCENTS.

tmiix qu'il prodiguait aux victimes après la catastrophe

on la ruine!

Une douzaine déjeunes gens beaux, nobles et riches avaient déjà sombré autour de lui. Cependant les conseils qu'il leur donnait étaient excellents : mais pourquoi jouer quand on ne connait pas les cartes, spéculer quand on n'y entend rien, faire le gentlemanrider sans savoir l'équitation, et le raffiné en n'ayant jamais touché une épée ou un pistolet? — Il fallait . selon Rudolph, qui avait raison en cela, pour être ce qu'on appelle un lion, des dons naturels cultivés avec soin; un grand viveur étant aussi rare qu'un grand poëte.

Rudolph, en traversant le salon pour sortii , rencontra le monsieur météorologique, qui attendait, selon son habitude, qu'Aminé voulût bien le recevoir; il avait l'air plus rêveur qu'à l'ordinaire.

— Qu'avez-vous donc , mon cher ? lui dit Rudolph en lui prenant le bras et en l'emmenant pour en délivrer Aminé , je vous trouve le nez mélancolique aujourd'hui.

— Vous ne savez donc pas que le grand Arago a prédit un été froid et un hiver chaud ! — Décidément, comme le disent les fouriéristes , les climatures sont détraquer-...

Aminé sonna et se fit habiller pour aller rendre à Florence sa visite, ainsi qu'elle le devait . car dans la bohème la parodie des usages du monde se fait avec beaucoup d'exactitude et de rigueur.

Florence habitait, rue Saint-Lazare, un vaste appartement d'un luxe sévère et d'un goût qui sentait sa grande dame. Point de futilités ruineuses, point d'étagères surchargées de petits dunkerques encombrants; d'épais tapis de riches tentures, des bronzes antiqw !g ou florentins, — voilà tout.

Quand Aminé entra , Florence repoussa vivement le tiroir d'un cabinet de laque qui renfermait quel-

ques papiers maculés et noircis , et se leva avec un mouvement plein de grâce et de dignité pour aller au devant de la visiteuse.

Après l'échange de demandes et de réponses banales par où débute toute conversation , Florence dit d'un ton détaché :

— A propos, que faites-vous de M. Dalberg?

— Moi? rien, répondit négligemment Aminé.

— Je croyais que c'était un de vos adorateurs...

— La blonde du médaillon, mademoiselle Cali\tr. occupe son cœur tout entier.

A ce nom , Florence tressaillit et pâlit si visiblement qu'Aminé s'en aperçut.

— (ju'avez-vous donc , chère belle ? vous changez de couleur!

— Ce n'est rien .. une émotion dont je n'ai pu me défendre. Ah! elle s'appelle Calixte?

— Calixte Desprez. — Mais quel intérêt tout cela peut-il avoir pour vous?

— C'est vrai, je suis folle... aucun.

— J'avais écrit à Dalberg de venir chercher le portrait à des conditions qui n'étaient pas trop féroces. Il n'a pas paru.

— Il l'aime donc bien? dit Florence avec un soupir.

— Comme vous dites cela ! est-ce que, par hasard, vous auriez pour Henri... un caprice... une passion?

— Eh bien ! oui... répondit Florence avec une effusion que , s-i elle n'était pas sincère . eût fait honneur ù une comédienne consommée.

Elle couvrit sa belle ligure de ses deux mains. comme pour cacher sa rougeur.

— Oui , je l'aime... C'est plus fort que moi. C'est la jalousie qui me conduisait hier chez vous.

— Ah! froide Florence! vous voilà donc atteinte par la flamme ! Il n'v a pas de salamandre qui ne Unisse par se brûler.

l.LS ROUES l>NOCENTS. 57

— Hélas! que pourrai je sur un cœur disputé pai Aminé et Calixte?

— Par le vice et la vertu , dit Aminé; fous voilà bien tombée, pour mie fois que tous êtes amoureuse '.

— Oh! m je possédais comme vous ce médaillon . je le briserais, je le foulerais aux pieds!

— Ce sont là vos façons ? peste ! je suis plus calme. moi, je le garde précieusement pour apprendre à vivre à Dalberg ; ce n'est pas que je tienne le moins du monde à ce bellâtre de province...

— Je vous croyais du goût pour Dalberg , je me trompais donc '!

— Moi, j'aime l'amour qu'il a pour une autre. — quant à lui. il me déplait.

— Cette Calixte est donc bien jolie?...

— Entre nous ..oui... mais il ne faut jamais convcmr en publie de la beauté d'une fille sage et d'une femme honnête. Qu'est-ce qui nous resterait donc

alors?

— Laissez-moi roir ce portrait... vousl'avez sur vous?

— Il ne me quitte pas; mais, après les sentiments doux que vous venez de manifester, je vous le montrerai... de loin.

Florence étendit vaguement la main, puis la laissa retomber, voyant Aminé sur ses gardes...

— Quelle sérénité d'azur dans ce regard et quelle candeur virginale sur ec beau front! dit-elle avec une expression plaintivement admiralive.

— Elle ne sera pas si calme tout à l'heure, je vous CU réponds, et je vais lui faire joliment rougir les veux; avant une heure, mademoiselle Calixte Desprcz haïra mot tellement M. Henri Dalberg. - Notre rivale écartée , il ne restera plus que nous deux sur le champ de bataille , et vous n'aurez pas de peine à remporter la victoire... car, je le sens . je suis un adversaire indigne de vous.

:is LLS IlOUÉS INNOCENTS.

Ayant débité cette tirade d'un air de malice triomphante, elle salua Florence et sortit.

Florence la regarda s'en aller et parut réfléchir profondément.

— Ce n'est pas ce que je croyais. Je sens Rudolph derrière cette intrigue... — Aminé est son àme damnée...

Mademoiselle Desprez , comme si elle eût eu le pressentiment de ce qui allait arriver, était triste et soucieuse...

Le matin, elle avait été à Saint-Germain-des-Prés. Sou eucologc renfermait nue lettre qui fut lue et brûlée avec le même soin que les autres. Cette mystérieuse correspondance semblait n'apporter à Calixte (pie de mauvaises nouvelles et d'amères pensée-, car toutes les fois que la boite de la cliaise avait reçu un de ces billets énigmatiques , la jeune fille restait absorbée des beures entières dans une méditation douloureuse. Mais jamais elle n'avait été plus abattue que ce jour-là. — Ses yeux marbrés, bien qu'elle les eût lavés plusieurs fois avec de l'eau fraîche, témoignaient qu'elle avait pleuré longtemps.

A peine si l'arrivée de D.dberg , que M. Desprez avait invité à dîner la veille, put ramener un pâle sourire sur ses lèvres, dont le rose vif avait disparu. — Henri lui-même était loin d être tranquille , et, bien qu'il affectât la gaieté, il dissimulait m il une préoccupation rebelle. San- la jovialité insouciante de M. Desprez, le dîner eût été morue comme un repas suprême. Le brave homme jetait seul un peu de vie et d'animation dans cette mélancolie. Il attribuait d'ailleurs ce silence aux contemplations de l'amour heureux et aux pensées graves inspirées par un mariage prochain; car Henri lui avait formellement demandé la main de Calixte.

Après le dîner on fit le hostou sacramentel. La

soirée s'avançait. Henri semblait reprendre son sangfroid, et Calixte respirer [plus librement.

— Peut-être, niurinura-t-elle pendant que la pendule sonnait dix heures , le danger est-il passé.

Au même instant les portes du salon s'ouvrirent avec fracas, et un grand laquais, vêtu d'une livrée que Dalberg reconnut aussitôt, s'avança vers le père de Calixte, tenant une boite et une lettre, et dit d'une voix retentissante :

— Pour remettre à M. Desprez en main propre de la part de mademoiselle Aminé de Beuuvilliers.

— Le mauvais ange l'emporte, soupira Calixte en renversant sur le hord de son fauteuil sa tète décolorée.

Le laquais, impassible au milieu de la stupeur générale, se dirigea, avec une perpendiculaire roide et maintenue par d( s efforts héroïques, vers .M . Desprez, qui s'était détaché du groupe.

Son front moite de sueur, ses yeux troubles et sa face cramoisie attestaient de nombreuses et récentes libations; mais il ne fléchissait pas, et son altitude respectueusement insolente n'avait rien perdu île sa (•direction.

— Mademoiselle Aminé de Beauvilliers! dit M. Desprez en ayant l'air de chercher à rassembler ses souvenirs, que peut-elle me vouloir? C'est la première fois que j'entends prononcer ce nom.

— Mademoiselle est cependant très- connue dans Paris, répondit le laquais avec un aplomb ironique.

Pondant ce court intervalle, Dalberg avait plusieurs l'ois changé de couleur, et ses traits exprimaient l'anxiété la plus profonde.

Calixte, immobile et froide comme une statue, semblait ne plus appartenir à ce monde.

Incertain entre la boite et la lettre, M. Desprez se décida à rompre d'abord le cachet de cette dernière.

A peine eut-il lu quelques mots, qu'à sa surprise succéda la plus vive indignation; il lança à sa fille un regard irrité, qu'il reporta ensuite sur Dalberg chargé du mépris le plus écrasant.

La lettre, écrite d'un style qui, pour ne pas valoir celui de madame de Sévigné, n'en produisait pas moins son effet, contenait ce qui suit :

« Monsieur,

« Vous avez une fdle charmante, mais qui a le défaut d'être prodigue de son effigie. Vous trouverez dans ce petit coffre une miniature qui devrait être au cou de M. Dalberg. Rendez-la de ma part à mademoiselle Calixte, pour qu'elle la remette où je l'ai prise; ce léger incident ne désunira pas, je l'espère, un couple si bien fait pour s'entendre.

« Agréez, monsieur, les compliments de voire servante.

« Aminé de Be.vuvilliers, coryphée et rentière. »

Ne pouvant croire à tant d'audace et supposant quelque mystification, M. Desprez fit convulsivement jouer le ressort de la boite, et put se convaincre de la vérité des assertions contenues dans la lettre d'Aminé.

Le portrait de sa fille souriait bien, dans sa fraîcheur virginale, sur le velours rouge qui doublait la boite.

— Messieurs, s'écria l'ex-notaire d'une voix brève et saccadée, vous êtes mes anciens amis... j'ai cou-

LES r. OC I. S INNOCENTS. M

fiiincp on vous... je vous dirai tout plus tard, mais il faut que tout ceci s'explique sans témoins... revenez demain, je serai plus calme... aujourd'hui je ne répondrais pas de la portée de nies expressions... Vous, Dalberg, et Calixte, restez.

Les amis de M. Desprez se retirèrent tout inquiets et tout émus. Que pouvaient donc contenir cette lettre et cette boite pour troubler à ce point et mettre dans une si véhémente colère un homme ordinairement d'une tranquillité et d'une douceur peut-être excessives?

Le laquais les regarda sortir professionnellement, et, quand ils eurent tous disparu, il s'approcha de M. Desprez et lui dit :

— Monsieur, y a-t-il une réponse?...

L'ox-notaire lui montra la porte d'un geste si impérieux et si violent, mie le laquais, malgré son audace et sa grande taille, lit un brusque demi-tour et s'esquiva, craignant d'être jeté- par la fenêtre s'il tardait une minute.

M. Desprez se promena de long eu large, comme s'il eût voulu laisser aux vagues folles de son indignation le temps de tomber; puis, devenu plus calme, il lendit silencieusement la boite à sa fille et la lettre à Dalberg.

— Ma fille, dit-il après une pause, je ne vous ferai pas de reproches, — bien qu'une jeune fille ne doive pas donner, même à un fiancé, un ga«e dont vous \ovez maintenant tout le danger. Votre faute est en quelque sorte excusable et vient d'une âme noble... Vous avez cru à la foi jurée, à la sainteté de l'amour... lieinontez dans votre chambre, je ne vous en veux pas... je vous plains. Quant à vous, Dalberg, qui n'avez pas craint de laisser profaner ce chaste portrait par des mains impures, et de livrer l'honneur et le nom île ma tille à des rancunes de courtisane, vous

sentez que tous rapports doivent être brises désormais entre nous, et j'espère qu'à dater de ce soir vous nous épargnerez vos visites.

C'est en vain que Dalberg essaya de balbutier quelques explications. M. Desprez l'arrêta dès les premières paroles et lui dit :

— Ne vous déshonorez pas par des mensonges inutiles. — Ayez au moins le courage de votre conduite. — Ah ! je n'aurais pas cru cela de vous !

Et il laissa Dalberg seul dans le salon.

Le pauvre jeune homme sortit morne et désespéré de cette maison où il était entré plein de projets de bonheur.

Avant de s'éloigner, — comme Calixte était rentrée dans sa chambre, — il se retourna vers la fenêtre éclairée, plus triste qu'Adam chassé du paradis terrestre, et, après quelques minutes de muette contemplation, il se dirigea vers l'autre rive de la Seine, méditant toutes sortes de vengeances contre Aminc et celui qui lui avait dévoilé le nom et l'adresse de Calixte, vouant aux dieux infernaux M. Desprez, qui ne voulait pas reconnaître son innocence, et dans un état d'exaspération facile à s'imaginer, car, au fond de l'àme, il adorait sa cousine et avait un cœur d'or, malgré ses rodomontades de lionnerie.

Le grand laquais, dont le cerveau s'obscurcissait de plus en plus sous les fumées du vin, faisait des efforts incroyables pour rejoindre la rue Joubcrt et aller rendre compte à sa maitressc du succès de sa mission.

Certes, Georges était prodigieusement ivrogne, il faut l'avouer; mais il avait une telle habitude de la boisson, qu'il ne s'enivrait pas, visiblement du moins. Mais, ce soir-là, il trébuchait et battait les murs.

En sortant de la maison, chargé de la boite et de la lettre, il avait rencontré le cocher et le palefrenier de Florence, événement qui parut mériter d'être celé-

LES RODIS INNOCENTS. 63

bré par quelques libations. Los bouteilles avaient succédé aux bouteilles, lo vin blanc au rouge, le cachet vert au cachet noir, le rhum à l'eau-de-vie, elles trois gredins buvaient toujours. Les deux domestiques de Florence ne se lassaient [ias d'offrir, de verser et de paver. — Georges les déclarait des amis incomparables, et quand il se levait pour s'en aller, l'apparition d'une nouvelle liqueur le forçait de se rasseoir... Cette violence était douce au cœur de Georges: cependant on le régalait avec un tel acharnement qu'il courut quelque vague soupçon qu'on voulait le griser; cette idée lui sembla puérile et saugrenue, et venant de gens qui ne l'appréciaient pas à sa juste valeur. Néanmoins il se tint sur ses gardes, et obligea --es compagnons à lui rendre exactement ses rasades ; et, de peur de quelque mauvais tour, il boutonna son habit, après avoir serré la boite et la lettre dans sa poche de côté.

Au bout de deux heures, le cocher et le palefrenier donnaient l'un sur la table, l'autre dessous.

Georges, grâce à l'épaisseur de son crâne et à la vigueur de son estomac, avait pu s'acquitter de sa commission et faire dans le salon de M Desprez cette triomphante apparition que vous savez.

— Eh bien! Georges, dit Aminé à son laquais, qui, moyennant une séance d'un quart d'heure sous le robinet de la pompe, avait retrouvé tout son sang-froid. rends-moi compte de ton expédition.

— Mademoiselle, ils étaient là une demi-douzaine de vieux, les uns décorés, les autres décorés, tous décorés, — quoi! — litige blanc, habit noir: — des gens respectables enfin! et qui ouvraient des jeux comme des portes cochères; mou physique les émotionnait, ces bourgeois! Quand j'ai donné la boite et la lettre, et dit que je venais de votre part, 31. Dalberg cl devenu rouge comme un homard, la demoiselle à

pâli, et le père m'a voulu jeter par la fenêtre, mais je me serais mis eu travers. — Un laquais genre heiduque au service de mademoiselle Aminé, ça ne se casse pas comme ça.

Et Georges fit un dandinement plein de fatuité.

— Tu es la brute la plus intelligente qu'on poisse voir, dit Aminc en jetant un double louis à Georges, voilà pour boire à ma santé, — après demain, car tu nie parais suffisamment gris comme cela ; — rentre dans Ion chenil.

Le cocher et le palefrenier de Florence furent ramenés ivres-morts à l'hôtel ; mais cette escapade ne leur valut aucune réprimande de la part de leur maitresse, ordinairement très-sévère sur les délits de ce genre, bien qu'elle eût été obligée, avant à sortir, d'envoyer chercher une voiture de place.

Pour que rien ne manque à la relation des événements de cette soirée, nous dirons que le joueur d'orgue vint donner sa sérénade habituelle sous la fenêtre de Calixte, et qu'un gros sou enveloppé de papier roula devant lui sur le pavé comme à l'ordinaire.

A qui pouvaient s'adresser ces lettres blanches'.' cl quel était donc l'intérêt de cette correspondance que les préoccupations les plus tristes, les chagrins les plus vifs n'interrompaient même pas? Comment s'était-elle établie et continuée? Ce n'était pas à Dalberg que Calixte écrivait, et des lettres de parentes ou d'amies n'eussent pas exigé ces précautions mystérieuses. — La supposition d'un autre amant ne pouvait s'admettre. — Il suffisait d'avoir vu une fois Calixte près d'Henri pour la rejeter.

Les existences les plus claires ont leurs coins ténébreux; les poèmes les plus intelligibles, leur passage indéchiffrable!

— Quelle mine de déterré vous avez! dit Rudolph a Dalberg, qu'il rencontra sous un bec de gaz du bou-

levard dos Italiens, fumant un cigare éteint depuis longtemps?... Vous voilà bien tous, vous autres jeunes gens! Il faut s'amuser, mais non pas se tuer... Vous buvez sans méthode, vous mangez sans philosophie, vous mélangez des excès qui ne s'accordent pas. D'où sortez-vous?...

— Mon cher Rudolphj je n'ai manqué en rien à l'hygiène, quoique j'aie la ligure toute bouleversée et que je sois de fort mauvaise humeur.

— Vous avez perdu... dit Rudolph : — vous n'êtes pas assez froid devant les cartes.

— Je n'ai pas perdu... au jeu du moins.

— Quelque spéculation qui n'a pas tourné comme vous l'espériez?

— IN'on... je n'ai pas de1 capitaux engagés.

— Alors c'est donc quelque peine morale... quelque désespoir amoureux... une jolie tigresse s'amuse à se repasser les griffes sur votre cœur?

— Voyons, Rudolph, ne plaisantez pas... je suis sérieusement affecté. J'ai des idées noires, je me sens un découragement mortel ; la vie m'est à charge.

— Diable ! n'allez pas devenir un poëte romantique. Vos doléanci s puent l'élégie de beaucoup de kilomètres à la ronde.

— Vous êtes cruel, Rudolph. Laissez votre ricanement pour quelques minutes.

— Me voilà aussi grave (pie possible; et, puisque vous avez un véritable chagrin, j'y compatis de tout mon cœur. — De quoi s' agit-il V

— Vous ne raillerez pas.'... reprit Dalberg avec un air de doute.

— Pas le moins du monde... Commencez votre complainte.

— Aminé m'a joué un tour abominable...

— Je la croyais très-bien disposée à votre endroit.

— Vous savez le portrait qu'elle m'a dérobé au souper, pendant que je dormais: elle l"a envoyé, accompagné de la lettre la plus scélérate du monde, au péri1 du modèle.

— Lequel a dû prendre une idée déplorable de vos mœurs... — et vous mettre très-probablement à la porte de son domicile patriarcal.

— Qui a pu dire à cette enragée créature le nom de Calixte... et l'adresse de M. Desprez?

— C'est bien difficile ! et vous êtes d'une ingénuité rare... Depuis le jour du steeplc-chase, Aminé a pour vous un caprice marqué : elle vous a fait à table des oeillades terribles, malgré la présence réfrigérante de M. Demarcv. Vous ne lui répondez que mollement. Le médaillon vous révélait amoureux; il n'a fallu que vous faire suivre deux ou trois jours par un simple mouebard pour savoir que vous alliez très-souvent rue de l'Abbaye. Et dans cette rue, sans la vouloir calomnier, il doit bien y avoir un portier bavard et même tleux. C'est limpide comme du kirch, personne ne vuus a train que vous-même.

Ce que disait Rudolpb était tellement vraisemblable, que les vagues soupçons qui avaient pu traverser l'esprit de Dalberg s'évanouirent tout à fait.

— Aminé a sans doute posé au rachat du portrait des conditions exorbitantes.

— Pas trop... en vérité. Mais j'étais ensorcelé, j'aurais cru commettre un crime...

— Vous avez fait la bégueule... et joué en paletot la scène de Joseph.

— A peu près.

— Aminé est dans son droit, elle se venge de vos dédains. Ce dépit prouve de 1 amour. Si vous m'aviez consulté, je ne vuus aurais pas laisse faire celte sottise-là. L'orgueil des femmes est implacable.

- Me roiïà renvoyé par M. Desprez, haï par Calixte.

- Tout cela pour avoir dormi sur nue causeuse, m lieu de danser, comme c'était votre devoir.

— Riu/; mais je suis très-malheureux...

— Par votre faute... Fallait-il mettre tant de mystère à la chose la [tins naturelle du monde, à faire la cour à une jeune fille « pour le bon motif.' » comme disent les cuisinières .' — Pourquoi, diable, lorsque tous laites le mal ;i la clarté du soleil, vous cachezvniis pour commettre une action vertueuse? — Si vous .i\iez dit que vous étiez un jeune fiancé, l'on aurait respecté votre candeur; les femmes auraient gardé leurs doux regards et leurs frais sourires pour des mortels libres de tout engagement. Aminé aurait porté si bienveillance ailleurs, et rien de tout cela ne serait arrivé. On ne vient pas faire le garçon quand on est un homme presque marié.

Dalbcrg. qui sentait la vérité de ce raisonnement. baissa la tète.

— Allons, il n'y a pas tant de quoi se désoler. \ous vous marierez plus tard avec une autre... 11 faut vous garder cette ressource pour le joui' où vous serez ruiné.

— Celixte ne peut être remplacée.

— Je ne veux pas vous contrarier là-dessus ; mais, permettez-mai de vous le dire, Aminé est aussi jolie pour le moins que Calixte, — à la vertu près, — et Florence est plus belle. Celle-là encore vous regarde de trois lieues d'ici, comme disait le marquis Turlupin de Molière . — Vous avez de quoi vous consoler.

— Je ne me consolerai jamais.

— Le beau malheur après tout! Eh bien! vous ne serez pas obligé de rentrer tous les soirs à neuf heures et de rendre compte de vos feuilles de papier à lettre. Vous n'aurez pas à quarante ans de grands gaillards moustachus et barbus qui vous diront papa, et vous feront paraître sexagénaire : l'obésité ne vous

viendra que dix ans pins tard; vous pourrez voltiger de la brune à la blonde et lorgner les femmes au spectacle sans vous faire pincer le bras jusqu'au sang.

Dans un autre moment, ces consolations sarcastifjues eussent éveillé cbez Dalberg ce sentiment de vanité et cette crainte du ridicule, si puissants sur lui; il eût fait un effort pour rire du tableau grotesque esquivé par Rudolph, et il eût voulu y ajouter lui-même quelques traits; mais, dans ce moment, sa douleur réelle et profonde avait fait disparaître toute son affectation de rouerie. — Cette idée bourgeoise de voir rompre son mariage avec une jeune fille pure et charmante, qu'il aimait depuis l'enfance, lui navrait le cœur. — Rudolph vit qu'il fallait changer de ton, et se lit donner, par le trop naïf Dalberg, tous les détails possibles sur le caractère de Calixte et sur celui de M. Desprez.

Henri, mis en confiance, raconta de point en point l'histoire de ses amours, à laquelle Rudolph eut l'air de s'intéresser vivement. — Il déroula devant ce roué le chaste et mystérieux poème du premier amour. Rudolph fut surpris de ces trésors inconnus, de ces richesses immenses qu'il ne soupçonnait même pas. Dalberg le dominait complètement par cette éloquence vraie, naturelle, et jaillissant du cœur comme une source vive. Jamais Rudolph n'avait entrevu même en rêve ces paradis d'azur, ces campagnes féeriques, ces éblouissantes perspectives de l'amour pur.

Cet homme ébloui, fasciné, comprit que lui, le roué, l'usé, le blasé, n'avait jamais vécu. De la femme il ne connaissait que le spectre, de l'amour que l'ombre, et il se sentit pris d'une amère tristesse en écoutant les strophes désordonnées de cet hymne de passion.

Il devint envieux de Dalberg comme l'ennuque l'est du sultan, le critique du poète, la vieille femme de la jeune fille et le pauvre du riche.

LES ItOUÉS INNOCENTS. 6'J

« Comment se fait-il, se disait P.udolph. que les plus charmants visages et les plus divins corps, passant devant mes veux à travers un ruissellement de pierreries, d'or et de fleurs, ne m'aient jamais produit une impression pareille? »

— Puisqu'il en est ainsi, et que vous ne pouvez vivre sépare de Calixte, j'irai voir le papa Desprez, qui ne m'a pas l'air, d'après ce que vous me dites, d'un gaillard de trop farouche approche, et je lui raconterai l'affaire comme elle s'est passée. Je jetterai une gaze sur les détails pour ne pas faire rougir ses cheveux gris, et peut-être les choses s'arrangeront-elles mieux que vous ne le pensez. — Maintenant il est près de deux heures du matin, et nous avons parcouru deux cents fuis l'espace qui sépare le café de Paris de la rue du Mont-Blanc ; je ne suis pas amoureux comme vous, et quelques heures d'horizontalité ne me feraient [tas de mal.

Peu après la scène que nous avons exquissée au commencement de ce chapitre, M. Desprez, inquiet de la santé de sa fdle, entra dans la chambre de Calixte. qu'il trouva calme et pâle, les yeux fixés sur le bouquet de pavots et de bleuets, signé du nom caché par le cadre, dont il a été parlé au début de cette histoire.

11 lui prit la main et lui dit d'une voix affectueuse :

— Ne te chagrine pas trop, ma pauvre petite, et tache de l'oublier.

— Jamais je n'oublierai Henri, et jamais je n'aurai d'autre époux, répondit Calixte en fixant sur son père son regard ferme et bleu, plein d'une décision inébranlable.

— Mon enfant, je ne suis pas un père de mélodrame, je ne te ferai pas enfermer dans un couvent et je n'ai nulle envie d'employer envers toi des moyens violents; mais la conduite de Dalberg est celle d'un misérable. — Il est indigne de toi.

- Non, mon père, — Henri n'a pas cessé d'être digne (11- votre lille; — je crois en son amour comme en Dieu. — S'il ne m'aimait plus, mon âme le sentirait; quelque chose se briserait en moi : — je n'ai été avertie par rien.

La figure de la jeune fille rayonnait de la plus pure confiance et avait une expression sublime.

— Et ce médaillon, renvoyé par la plus \ile créature, à qui Dalberg t'avait sacrifiée?...

— lia été perdu ou volé.

— Quel aveuglement I le trouble d'Henri l'accusait assez, comment se refuser à une telle évidence?

— Mon père, je ne vous désobéirai en rien... Voua m'avez défendu tout à l'heure de voir Henri, je me conformerai à vos ordres; vous me dites qu'il est coupable, je suis sûre du contraire; — vous l'avez trouvé pendant dix ans honnête, pur et loyal, il est toujours ainsi, et vous reviendrez bientôt de votre premier jugement. — Je ne sais rien de la vie, hors l'amour; je n'ai pas l'expérience, mais à son défaut la foi m'éclaire.

— Chère enfant, je voudrais bien partager ton illusion; mais vous autres, qui vivez à l'écart dans de petites chambres blanches, et ne voyez le fiance qu'un bouquet à la main, un genou en terre et fraîchement frisé, vous vous faites d'étranges chimères sur les choses du monde : — vous croyez que tout est rose et bleu de ciel, qu'il n'y a point de loups dans les bergeries. Hélas, chère enfant, l'idéal est souvent menteur; et si tu savais tout ce que Dalberg fait à Paris, si tu pouvais le suivre, ayant au doigt l'anneau qui rend invisible, tu changerais peut-être de langage.

Un sourire presque imperceptible voltigea sur les lèvres de Calixte à ces paroles de M. Devrez; mais ce ne fut qu'un éclair.

— Tu. sens bien, dit l'ex-notaire en mettant un

baiser sur le front de sa fille, que je pardonnerai Imit à nu jeune homme, duels, dettes, folies il*- toute porte, excepté d'avoir profané le portrait de mou enfant.

Eu disant ces mots, il prit sm la table le bougeoir d'argent qu'il \ avait laissé, et se retira chez lui, maudissant Henri èi surtout mademoiselle Aminé de Reaurilliers.

La douleur d'Henri, quelque grande qu'elle fût au moment de la catastrophe, s'était encore augmentée au bout de quelques jours par la privation de voirCalixte. Le retranchement de cette heure passée chaque

soir près du métier à broder dune jeune tille avec laquelle il n'échangeait pas vingt paroles faisait dans sa journée un vide immense qu'il ne pouvait remplir : sa vie n'avait plus de but. Attendre le moment de sa visite chez Calixte, y lever lorsqu'elle était terminée, tel avait été jusqu'alors l'emploi de son temps ; il se sentit misérablement désœuvré. Il lui sembla qu'une vaste solitude s'était faite autour de lui ; que le soleil était noir et le monde frappé de mort. Tout cela parcu qu'il n'allait plus vue de l'Abbaye, dans une maison tiiste et froide, chez un notaire ennuyeux.

Faisant taire son orgueil, car l'amour sincère est luimlile, il avait employé tous les moyens possibles pour s'excuser et rentrer en grâce auprès de M. Désirez, mais ses lettres liaient restées sans réponses; elles contenaient pourtant les justifications les plus convaincantes et les plus explicites : des personnes

72 LES KOUES 1N.NOCENTS.

tierces, députées dans des idées conciliatrices, vaient pas obtenu plus de succès : M. Desprez ne lait rien entendre. C'était un de ces hommes lié doux et tiès-opiniàtres, qui, lorsqu'ils ont pris une foi une résolution, y tiennent excessivement, sans doute cause de la rareté du fait. D'ailleurs il avait été 1 par Dalberg à son endroit le plus sensible... dan amour pour sa tille. Plus il s'était contié aveuglénieir à son honneur, plus il était indigné de sa trahison. Kî^ outre, comme tous les gens faibles, la peur de parais lie manquer de caractère le rendait entêté.

Il faut dire aussi qu'il avait pris sous main des in formations dont le résultat ne pouvait qu'être défavoj rable à Dalberg ; il savait maintenant qu'il fréquentai les coulisses, jouait, s'enivrait et vivait dans une so ciété d'hommes de plaisir et de femmes d'une mora lité au moins légère ; tout cela n'était pas trop proprtj à bien poser un jeune homme dans l'esprit d'un exj notaire, et M. Desprez s'estimait heureux que l'es-j clandre causée par Aminé fut arrivée à temps poui empêcher le mariage.

— Qui aurait dit cela, disait .M. Desprez, à voi cette phvsionomie honnête, ces manières timides, c ton doux et mesuré, cet air de jeune fille déguisée garçon? Ce Dalberg est un drôle complii|iié; à la bauche, il joint l'hypocrisie. Il reluquait la dot p payer des parures à ces demoiselles. — Joli eau — S'il remettait les pieds ici. je le recevrais de belle manière.

Rudolph. faisant semblant de compatir au dé; poir de Dalberg, s'était rendu chez M. Desprez pou plaider la cause de son ami; il l'avait plaidée en effelj mais de manière à corroborer M. Desprez dans opinion.

Henri, selon Rudolph, n'avait rien de grave à se rd procher ; c'était un garçon aimable, beau joueur, corl

c joyeux, .limant les chevaux et les femmes, chose ii naturelle à son âge. Huant à l'affaire tlu médaillon, il v voyait, lui Rudolph. plus d'étourderie que de

noirceur : c'était à un souper, au cabaret, avec des lorrettes et des figurantes, — l'abandon du poitrail pouvait se mettre sur le compte du vin, car Henri se li isiit quelquefois, et il était ivre ce soir-là connue un

mbre du parlement; — il avait sans doute craint

d'exciter la jalousie ou la colère d'Aminé, personne ti ès-i i ilente, qui croyait avoir des droits sur son cceur. Dans tout cela, il n'y avait pas de quoi fouetter un hanneton, et M. Desprez se montrait un père vraiment rébarbatif !

De pareilles excuses ne persuadaient nullement le brave M. Desprez, qui persistait à regarder Dalberg comme un drôle indigne de pitié et de pardon.

Aussi Rudolph. lorsqu'il vint rendre compte de sa mission à Dalberg, sans lui enlever tout espoir, lui litil comprendre que M. Desprez serait long et difficile à raïuener, et qu'il faudrait de nombreux entretiens pour obtenir la rentrée en grâce d'un coupable contre lequel s'élevaient de si fortes préventions.

Il se ménageait ainsi les moyens d'aller souvent i liez M. Desprez, sans exciter les soupçons de Dalberg.

Si VOUS eussiez vu liudolph se rendant rue de l'Abbaye, vous ne l'eussiez pas reconnu. — 11 se faisait, pour ces occasions, une figure de circonstance. Le raffiné disparaissait complètement; ses moustache: ligues perdaient leur férocité; son oeil de faucon s'éteignait; une tranquillité pleine de bonhomie endormait sa face habituellement agitée de tics nerveux: debottes plus larges, des gants moins justes, des vêtements d'une ampleur sans prétention, une canne toute simple, lui donnaient cet air de respectabilité •lui fait dire aux parents : « Voilà un homme sérieux et capable de parvenir à tout ! »

74 LtS KOULS INNOCENTS.

Il causait avec M. Desprez d'économie politique et

de toutes sortes de sujets graves, sans pédanterie, mais avec connaissance de cause. L'ex-notaire lui trouvait de l'instruction, des idées justes et pratiques. Il s'étonnait qu'un homme si mûr et si raisonnable put se plaire dans la société de jeunes fous, à quoi le baron répondait qu'il était sans famille, et que, privé des joies du foyer, il lui fallait bien quelques distractions extérieures, ce dont 31. Desprez tombait d'accord; Kudolph, pour achever de se mettre bien avec M. Desprez, lui indiqua quelques affaires où celui-ci réalisa des bénéfices considérables. A dater de là, Rudolph grandit singulièrement dans l'estime de l'ex-notaire; il ne jurait plus que par lui. — Aux objections qu'on pouvait lui faire que ce personnage si posé, si froid, avait des maîtresses, soupait et jouait; il répondait que, n'ayant pas d'engagement, il était libre de faire ce qui l'amusait, pourvu que les convenances fussent respectées.

Comme beaucoup d'autres gens vertueux, M. Desprez avait plus horreur de ce que coûtaient les vices que des vices eux-mêmes. Des fils de famille qui gagneraient toujours au jeu, dont les cbevaux obtiendraient tous les prix et a qui leurs maîtresses apporteraient de l'argent, trouveraient beaucoup de bénignité, même chez les pères les plus rigoristes et les oncles les plus furieux.

Telle était à peu près la position de Rudolpb. Il n'y avait dans sa vie aucun désordre apparent, point de dettes criardes, point de liaison affichée, pas de duel scandaleux, rien qui eût attiré l'attention; et, depuis quelque temps, on le voyait beaucoup moins dans les coulisses, au club et au café de Paris. Il se rangeait insensiblement, donnant pour prétexte que l'on ne devait pas se permettre certaines folies au delà de trente ans.

LES RODÉS INNOCENTS. 75

Pour Calixte, à dater de la conversation où elle ;ivnît nettement signifié à son père qu'elle croyait Henri innocent et n'aurait jamais d'autre époux, elle semblait ne plusse souvenir de ce qui s'était passé. Elle n'avait pas prononcé le nom de Dalberg une seule fois; bien que M. Desprcz, qui aimait assez la controverse, lui en eût donné de nombreuses occasions par des allusions plus ou moins transparentes, elle s'était renfermée obstinément dans une réserve silencieuse.

Une résolution immuable donnait à sa ligure une expression de majesté et de tristesse sereine dont l'œil le moins intelligent eût été frappé. De jolie elle était devenue belle; ■ — la douleur l'avait ennoblie. Une pâleur rosée remplaçait sur ses joues ses vives couleurs de pensionnaire. Ses lèvres, vermeilles autrelois comme la grenade, avaient l'air de deux feuilles de rose tombées sur du marbre : elle avait maigri, et ses mains effilées et veinées d'azur témoignaient d'une souffrance morale contenue par la volonté.

Du reste, elle était d une douceur résignée, et d'une soumission mélancolique qui remuait plus lu cœur de M. Desprez que n'auraient pu le faire des larmes et des plaintes ; il ne pouvait s'empêcher d'en être attendri, bien qu'il appelât entêtement romanesque de petite tille la fidélité de Calixte à un vaurien tel que Dalberg. Elle n'en parlait jamais, parce qu'elle y pensait toujours.

Le soir, surtout à l'heure où Dalberg venait autrefois faire sa visite quotidienne, un abattement profond s'emparait de (alixte; ces moments, si heureux alors, avaient une amertume double. Elle ne pleurait pas, mais une lueur humidement brillante lustrait le globe d'argent de ses yeux.

Une remarque, peut-être singulière après ce que nous venons de dire, c'est que Calixte ne paraissait

pas chercher à éviter la présence de Rudolph ; qua il arrivait et qu'elle se trouvait au salon, elle ne retirait pas dans sa chambre, comme elle faisait ù" dinaire s'il survenait quelque visite. Elle semb, écouter avec intérêt les entretiens du baron et M. Desprez. Voyait-elle en Rudolph un ami de Da berg? Espérait-elle qu'il parlerait en sa faveur . M. Desprez et le ferait revenir de ses préventions ? Ou Lien la conversation brillante de Rudolph apportait-elle une distraction passagère à ses ennuis? C'est ce que nous ne saurions décider.

Lorsqu'elle était là, le baron, abandonnant les sujets un peu lourds qu'il traitait habituellement avec l'ex-notaire, déployait toutes les ressources de son esprit, et i! en avait beaucoup, de naturel et d'acquis, et, sans galanterie trop marquée, trouvait toujours moyen d'envoyer à l'adresse de Calixte quelque phrase flatteuse et quelque compliment de bon goût.

Quelquefois, lorsque la jeune fdle avait la tète tournée et que M. Desprez développait compendieusement quelque problème d'économie rurale, le baron lançait sur elle un regard fuitif et plein de flamme qui contrastait étrangement avec la blancheur morte de sa figure.

Ce regard n'était pas étudié, puisque personne ne devait le voir. 11 exprimait donc les véritables sentiments qui agitaient L'âme de Rudolph. Or jamais œil d'écolier de vingt ans ne décocha un rayon plus chargé de flamme magnétique, plus fulgurant de passion que celui du complice d'Aminé ; le plus ardent amour y scintillait en traits phosphorescents. Certes, l'idée d'une dot de cinq cent mille francs n'entrait pour rien dans ce regard désintéressé comme l'amour vrai.

11 s'était fait dans Rudolph un changement complet depuis sa promenade nocturne avec Henri sur le bon-

LES I!OUi;s INNOCENTS. 77

ard de Gand; les confidences de Dalberg lui aient révélé tout un monde nouveau, un paradis où

n'était jamais entré. Dans sa vie consacrée à la rejerche du bonheur, il n'avait rencontré que le plai-

. et bien rarement encore. Dalberg était plus foit feue lui; du premier coup, il avait obtenu cette émotion profonde et poignante qui est le rêve de tous les don Juan, et que les empereurs romains poursuivaient de toute l'impuissante fureur de leurs fantaisies monstrueuses.

Il examina plus attentivement Calixte, que jusqu'alors il n'avait considérée que comme représentant un certain nombre de billets de banque, et il se convainquit de cette vérité, que le pli droit de la plus simple robe tombant sur un corps chaste a une force de séduction et une puissance irritante que n'ont pas les plus folles toilettes de coin tisanes. Le moindre froissement de cette jupe, qui laissait à peine voir le bout du pied, lui faisait affluer tout le sang au eœur ; ce corsage, recouvert d'une guimpe de religieuse, le brûlait, le rendait fou, lui qui naguère, tout en fumant son cigare et en parlant de chevaux, caressait de la main, avec un sang-froid parlait, les épaules les plus satinées de Paris. Lui qui se croyait bronzé, invulnérable, à l'abri désormais de toute surprise, fut vaincu sans même combattre; en général habile, il sentit sa défaite avant d'engager la bataille, et reconnut vis-àvis de lui-même l'inutilité de la lutte. Ce désir d'innocence dont sont prises, à une certaine période de la vie, les âmes qui connaissent tout, s'était emparé de Rudolph. Il avait soif de candeur, de pureté; la vertu éiait le seul raffinement qu'il n'eût pas encore pratiqué. Quoique peu âgé encore, il fut atteint de ce terrible ; iur qui pousse les vieillards vers les toutes jeunes filles. Comme il n'avait ni foi, ni croyance, ni illusions, ni fraîcheur d'âme, ni beauté de corps, ni ri-

chesso de cœur, il voulut posséder tout cela dans Calixte. — Il n'oubliait qu'une chose : c'est l'amour de la jeune fille pour Dalberg, amour qu'il se Battait de détruire peu à peu, se fiant à son adresse. Il se trompait en cela ; cette faute est celle de tous les gens habiles trop portés à mépriser des adversaires naïfs, comme si la gaucherie n'était pas quelquefois la suprême rouerie, surtout en amour. L'homme le plus fin de la terre et le plus expert en intrigues sera battu par un adolescent bête, mais aimé.

Rudolph, entré dans la maison de M. Desprez en coureur de dot, n'y songeait plus. Calixte eût-elle été ruinée de fond en comble, il ne s'en serait pas inquiété un instant.

Pendant tout cela, que faisait Aminé? — Elle avait prudemment jugé qu'il fallait laisser à la première fureur de Dalberg le temps de s'abattre; elle s'était tenue à l'écart, mais elle n'avait pas abandonné ses projets.

Quand elle pensa que Dalberg s'était suffisamment désespéré, elle résolut de tenter un coup hardi.

Un jour Henri, en rentrant chez lui, aperçut une femme installée dans un fauteuil, et lisant des brochures avec le plus beau sang-froid du monde. 11 ne la reconnut pas d'abord, car la voilette de son chapeau baignait d'ombre le haut de sa figure, et son menton était caché par le cahier ouvert qu'elle tenait à la main; mais la petitesse du brodequin, la fraîcheur du gant et le souple abandon de la taille annonçaient une jeune et jolie femme.

Une pensée folle traversa un instant la tête de Dalberg : il s'imagina que sa bien-aimée Calixte, ayant enfin reçu une des émtres passionnées où il lui proposait de l'enlever et de fuir dans un autre hémisphère les rigueurs d'un père barbare, s'était décidée à le rejoindre; il allait s'écrier : « Vous ici, Calixte! »

lorsque L'inconnue, relevant son voile et jetant de coté le journal qui lui servait de masque, découvrit aux veux stupéfaits de Dalberg un minois chiffonné qui, pour ne pas valoir la beauté virginale de Calixte. avait cependant bien son prix.

— Aminé! chez moi! s'éeria-t-il en reculant de trois pas, atterre de tant d'audace.

— Eli bien! oui. Qu'y a-t-il là de si étonnant? répondit-elle en s'appuyant sur le dos du fauteuil avec un geste plein de résolution.

— Après le tour abominable que vous m'avez joué'

— Vous n'êtes pas mal ici, reprit Aminé. — Tiens! voilà un Diaz ravissant: voulez-vous le changer contre mon Delacroix? un Amour contre un tigre !

— Il faut que vous comptiez beaucoup sur votre sexe ?

— Certainement j'y compte, dit Aminé en se débarrassant de son cbàle et en jetant sur un canapi son ebapeau, frais chef-d'œuvre sorti le matin des mains fées de madame Baudrant, avec autant de négligence qu'une faneuse lance son ebapeau de paille sur une meule de foin.

Et elle s'avança vers Dalberg. forte de toutes les pièces de son armure qu'elle avait déposées.

Un rayon de soleil, filtrant à travers les rideaux, l'illuminait de la tète aux pieds, et faisait petillu mille fils d'or dans ses cheveux d'un châtain opulent. — C'eut été. pour une femme moins fraîche et moins jeune qu'Aminé, un secours perfide; mais elle avait une tète à délier toute clarté.

A la vue de cette jolie créature toute dorée de lumière, ondulant comme une vipère sur le bout de si queue et le provoquant de son insolente beauté, Dalberg s'arrêta incertain et déjà fasciné.

Son indignation contre la noire action d'Aminé n'était pas moins vive; mais, malgré lui, il cédait à

«0 LES RODÉS INNOCENTS.

l'ascendant de ce charme fatal dont les cœurs les plus

froids n'étaient pas à l'abri.

— Commencez donc votre harangue, dit Aminé en lui frappant les lèvres du bout de son gant, qu'elle avait retiré. — Allons, faut-il que je vous souffle? — Aminé la perverse, la scélérate, l infâme, la femme sans cœur, ce doit être dans cette veine probablement < jne vous auriez choisi les cpitlièlesde ma litanie.

— Vous avez fait le. malheur de ma vie.

— Ceci n'est pas prouvé: peut-être me remercierez-vous plus tard.

— ... Brisé le cœur d'une pauvre enfant.

— Elle se consolera, si ce n'est déjà fait.

— Pourquoi avez-vous envoyé ce portrait .'

— Pourquoi n'ètes-vous pas veuille reprendre?

— Méchante ! Le pouvais-je?

— Ingrat! Je vous inspirais donc une horreur bien insurmontable?

— En toute autre circonstance, votre billet m'aurait rendu le plus beureux des hommes.

— Jugez de ma colère : — je me suis crue dédaignée, méprisée ; j'ai pensé que vous me trouviez laide; j'ai douté de mon pouvoir : c'était ma première défaite !

— L'amour le plus violent, le plus pur, occupait mon cœur !

— C'est ce qui me rendait si malheureuse. Oh ! que j'enviais cet amour qui vous était inspiré par une autre! Comme j'étais misérahlement jalouse de cette l'alixte ! Comme j'aurais voulu pouvoir l'étudier sans qu'elle me vit et lui prendre ce qui vous charme en eile ! Que j'ai regretté la gracieuse gaucherie de l'innocence! Si vous saviez quels efforts j'ai faits pour donner à mes handeaux cette ondulation virginale, à mes regards cette lueur timide que j'ai remarqués dans le médaillon! Que de rohes blanches j'ai es-

LtS nODES INNOCENTS. 81

sayéi s avec des ceintures tout unies, pour avoir l'air, moi aussi, d'une pensionnaire !

Ainiue parlait-elle sérieusement ou voulait-elle se jouer de la crédulité de Dalberg? C'eût été une question difficile à résoudre. Sa voix, son regard, son geste, toul avait pointant l'accent de la vérité.

— La jalousie qui m'a fait envoyer le portrait de Calixte à M. Desprez m'a bien mal inspirée, puisqu'elle me vaut votre haine, reprit Aminé avec un soupir savamment modulé; si je vous avais cru amoureux à ce point, je n'aurais pas essayé de surprendre un cœur trop bien gardé, bêlas !

Nous devons avouer que Dalberg, à qui, depuis six semaines, Calixte n'avait donné aucun signe de vie, et qui ne s'élait pas même laissé apercevoir derrière sou rideau, ne trouvait pas en cet instant Aminé si monstrueusement perfide qu'elle lui avait semblé d'abord, tant l'homme pardonne aisément les actions les plus coupables quand elles flattent son amourpropre par quelque coté.

— Ce qui est fait est fait, et vous devez avoir perdu tout espoir de rentrer dans les bonnes grâces de Calixte et de M. Desprez. — D'ailleurs, Calixte ne vous aimait pas; a-t-ellc fait le moindre effort pour vous revoir? Vous a t-elle écrit un mot seulement? A-t-elle eu la moindre pitié de votre douleur? Ces petites tilles dévotes ont des rancunes diaboliques ; jamais elle ne vous pardonnera.

Déjà Dalberg s'était dit plusieurs fois tout bas ce qu'Aminé lui disait tout haut. Calixte lui paraissait, même en faisant la part de sa colère légitime, obéitbien ponctuellement aux injonctions paternelles.

— Combien de temps continuerez-vous à promener par la ville l'élégie de votre ligure et de votre personne? Votre moustache est mal taillée, vos cheveux ne frisent pas, vous avez un gilet de deux mois.

Si LliS ROUES INNOCENTS.

— Siguo de prostration morale. Vous abusez du droit i|u'out les amoureux expulsés d'être mal eu point dans leurs habits. — D'ici à huit jours, vous serez ridicule, je vous eu avertis.

Dalberg jeta un coup d'oeil sur une glace qui se trouvait près de là, et s'aperçut, en effet, de plusieurs infractions à l'élégance dans sa toilette.

— Calixte prend mieux son parti que vous. Elle est déjà toute consolée.

— C'est impossible! s'écria Dalberg.

— Avez- vous l'amour-propre naïf! Et l'on peut iné:ii ■ déjà prévoir quel sera votre successeur auprès de cotte chaste et vindicative personne. M. Desprez n'a pas envie, comme vous le pensez bien, de. faire coiffer sainte Catherine à mademoiselle Calixte. Vous n'êtes pas le seul gendre de la création. Puisqu'on vous oublie, oubliez. Vous allez encore dire que je suis méchante; mais, si vous voulez venir avec moi à l'Opéra, outre le ballet nouveau, je vous ferai voir un spectacle qui vous guérirait de votre passion malheureuse, et vous délierait des serments de fidélité que vous avez pu faire jadis ou récemment à votre belle.

— Que voulez-vous dire? - Vous m'alarmez.

— Eh quoi ! vous n'avez pas plus de confiance que cala dans l'amour d'une jeune fille honnête, élevée au couvent, avec laquelle vous échangez des médaillons et des boucles de cheveux? Vous tremblez au premier mot qu'on vous dit, vous reculez devant l'épreuve, vous n'osez soumettre cet or si pur à la coupelle, de peur de le trouver faux. — Viendrez- vous avec moi à l'Opéra?

— Oui, j'irai, répondit Dalberg.

— Allons, je vais passer une robe et me mettre quelque chose dans les cheveux. Je viendrai vous prendre tout à l'heure; soyez prêt.

Au lmiit d'une heure, Toliy monta dire que mademoiselle Aminé était en lias, dans la voiture, <;ui attendait.

Aminé avait une toilette d'une légèreté féerique, un brouillard de tarlatane enveloppait son corps svelte et simple. Une couronne de volubilis aux feuilles diamantées, aux calices d'un rose idéal, ceignait ses tempes transparentes ; elle était adorable, et Dalberg luimême ne comprit plus qu'il eût tenu rigueur à tant de grâces. Les femmes, quand il s'agit d'en désespérer une antre, trouvent des beautés inconnues, et qui ne servent que pour ces jours-là.

A peine Dalberg s'était-il assis derrière Aminé dans la baignoire qu'elle occupait à l'année, que la porte d'une loge de première galerie, située en lace, s'ouvrit avec fracas; — Dalberg vit entrer deux hommes et une jeune fille vêtue de blanc, avec un gros bouquet de violettes au eoisage et des fleurs pareilles dans les cheveux. Le plus âgé des hommes était M. Desprez, l'antre Rudolph, et la jeune fille, Calixte.

(l'était bien elle ! Sa robe, un peu moins montante qu'à l'ordinaire, laissait voir un commencement d'épaules d'une blancheur éblouissante. Sans cesser d'être virginale, sa toilette avait fait aux exigences du inonde les sacrifices indispensables. Ainsi dégagées des voiles dont les surchargeait une pudeur peut-être trop susceptible, les formes gracieuses de son buste ressortaient dans toute leur harmonie, Sa tète jouait

plus librement sur un cou dont rien n'interrompait les lignes antiques, excepté une imperceptible chaine de

Venise, mince comme un cheveu, qui soutenait une petite croix de diamant.

Elle occupait avec M. Desprez, le devant de la loge. Rudolph se tenait debout dans le fond.

Toutes les lorgnettes étaient braquées sur Calixte. Chacun se demandait : « Quelle est donc cette charmante personne, si jeune, si jolie, d'une grâce si naturelle, d'une dignité si modeste, qui écoute sans étonnement et sans indifférence, et n'a pas l'air de se douter qu'elle est le point de mire de cette foule? »

— Comment se fait-il que Rudolph soit dans sa loge? ajoutaient ceux qui connaissaient ce dernier. — S'il sort dans les entr'actes, nous saurons de lui le nom de cette naissante étoile de beauté. — Leur attente fut trompée, car le baron tint fidèle compagnie à Calixte et à M. Desprez.

Jamais Dalberg n'avait vu sa bien-aimée si belle : — il ne la connaissait pas sous cet aspect de grâce sérieuse et de mélancolie sereine. Jusqu'alors, chez Calixte, le côté pensionnaire et jeune fille avait prédominé; Dalberg, au lieu d'une enfant, retrouvait une femme ! Ses regrets, un instant assoupis, se réveillèrent avec une vivacité extraordinaire ; un immense désespoir s'empara de lui, mêlé d'un tel accès de rage contre Aminé, que, s'il eût eu un couteau sous la main, il l'aurait certainement poignardée.

Aminé, s'étant retournée, vit la figure de Dalberg tellement décomposée, et d'une pâleur si verdâtre, que la frayeur s'empara d'elle, et qu'elle se recula jusqu'à l'autre angle de la baignoire, en ayant soin de se mettre en vue, de peur de quelque violence de la part de son compagnon.

Faute de mieux, Dalberg déchiquetait un de ses gants. Jusqu'à présent, il n'avait éprouvé que les tris-

LES RODÉS INNOCENTS. 85

tesses de l'amant exilé, maintenant les dents de rat de la jalousie lui mordaient le cœur.

Aminé aussi avait changé de couleur. D'après le portrait, elle ne s'était pas figuré une semblable perfection : car les femmes de la sorte ne croient pas ordinairement à la beauté des filles vertueuses, qu'elles se représentent volontiers comme gauches, disgracieuses, bossues ou mal habillées. Elle s'expliqua la conduite d'Henri, qui jusque-là lui avait paru incompréhensible, et un soupir de dépit, qu'elle étouffa dans son bouquet, soi tit de sa poitrine oppressée.

— Allons, se dit-elle tout bas. c'est le moment d'être belle ou de mourir.

Et par un appel désespéré à la réserve de ses charmes, elle réunit une telle somme de beauté, qu'elle en devint comme phosphorescente.

Elle trouva une pose incomparable, — un regard qu'elle n'eut que cette fois, une expression qu'on ne reverra plus. — Ce poëme sublime ne l'ut pas écrit malheureusement, car ni M. Ingres ni Pradier n'étaient là. (Jue faisiez-vous en ce moment, artistes souverains.'

— Qu'a donc Aminé aujourd'hui? elle éclate comme un bouquet de feu d'artifice, se demandèrent plusieurs lions étonnés.

— Courage, Henri, disait Aminé à Dalberg, ne leur donnez pas la satisfaction de vous voir pâle et défait comme un condamné à mort; Calixte est regrettable, c'est vrai ; je sais quand il faut convenir de la beauté d'une autre; mais suis-je à dédaigner? Regardez comme tout le monde m'admire! il suffit d'une étincelle tombée de mes yeux, au hasard, pour allumer une flamme qui ne s'éteint pas. Les plus beaux, les plus illustres, les plus riches se précipiteraient pour ramasser mon mouchoir. Voyez comme toutes ces duchesses, toutes ces femmes de banquiers tâchent de

86 LKS IiOUÉS INNOCENTS.

détourner l'attention de leurs amants; elles savent bien que si je les voulais à mes pieds, avant une heure ils \ seraient. — Cette place près de moi, où vous paraissez à la torture, et où vous vous tordez comme un Inca sur le gril, vous rend l'objet de l'envie générale. Chaque homme se dit: Heureux Dalberg! — Chaque femme me cherche une tache, un défaut à travers le grossissement de sa lorgnette, et, ne trouvant rien, se retourne furieuse pour quereller son mari.

Dalberg lit un effort sur lui-même, remit à peu près en place les muscles de sa figure, et prit des apparences plus tendres et plus intimes avec Aminé. dans l'espérance de rendre ainsi à Calixte le chagrin qu'elle lui causait.

Pendant l'entr'acte, Calixte promena ses yeux vaguement autour de la salle.

Quand son regard tomba sur Aminé, il y eut comme un choc électrique; mais la courtisane se sentit intérieurement vaincue. Elle fut anéantie par ce regard Lumineux, froid, presque distrait, écrasant d'indifférence, et s'affaissa sous lui comme le démon sous le pied de l'archange.

Pourtant Daiherg, penché vers elle, semblait lui tenir quelque tendre propos ; la bouche du jeune homme effleurait presque sa joue.

Rien n'avait tressailli sur la figure de Calixte ; ni pâleur, ni rougeur; sa prunelle avait tranquillement achevé son tour, et, son inspection terminée, la jeune fille s'était retournée vers midolph pour lui demander le progran me.

« Elle fait si peu cas de moi, se dit Aminé, qu'elle épouserait Dalberg demain, quoiqu'elle l'ait vu avec moi ce soir, en loge grillée, à l'Opéra. Je ne suis pour elle qu'une levrette, un colibri, un poisson rouge, un être de race inférieure et indifférente.»

Rudolpb. tout tin qu'il était, ne jugea pas le calme

de Galixte aussi sainement qu'Aminé ; il l'attribua à d'autres causes : — au refroidissement de la jeune fille pour Dalbcrg, et peut-être aussi à une bienveillance naissante pour lui. — rtudnlph, amoureux, n'était plus clairvoyant, le bandeau lui descendait sur les yeux comme aux autres...

— (l'est sans doute cette coquine de mademoiselle Beauvilliers qui est là en l'ace dans cette baignoire avec ce gredin d'Henri Dalberg? dit très-bas M. Desprez au baron...

— Oui, répondit Rudolph; ils ne se quittent plus maintenant.

— Frétez-moi donc un peu votre lorgnette, que je la regarde... un peu en détail... continua le notaire.

Si jaunis surprise se manifesta clairement sur- une face humaine, ce fut sur celle de M. Desprez, après qu'il eut contemplé quelque temps Aminé au bout des deux énormes tubes d'ivoire. Le brave notaire n'avait aucune idée de l'élégance parfaite et du comme il faut extérieur où arrive la corruption dans un certain inonde. Aminé lui lit l'effet d'une marquise en bonne fortune avec son cousin. Elle lui parut ce qu'elle était, ravissante... Sa mise, d'une simplicité si gracieuse, et oii la modestie de (lalixte n'eût rien trouvé à repr ndre, renversait toutes les idées du bonhomme.

Selon lui, une espèce de ce genre devait porter di s plumes de toutes couleurs, des robes ponceau ou jonquille, brodées de clinquant et de paillon, des chaînes d'or à trois tours et des pendeloques de strass. Son érudition sur cette matière remontait à des souvenirs île jeunesse. Lorsqu'il n'était encore que petit clerc, il avait admiré en attirail de ce goût ce qu'il appelait créatures, dans les galeries de bois du Palais-Royal, et il croyait qu'il en était toujours ainsi. La date éloignée de ces renseignements faisait l'éloge de la moralité de l'ex-notaire.

La toile se releva, et le ballet continua, accompagné d'applaudissements et de chœurs de cannes : Carlotta dansait. De temps à autre, Calixtc se retournait à demi vers Rudnlph pour lui demander l'explication de quelque chose qu'elle ne comprenait pas; Rudnlph. habitué de l'Opéra depuis maintes années, traduisait couramment la pantomime; la chorégraphie n'avait pas de mystère pour lui. Dans cette position, la jeune fille représentait un de ces délicieux profils perdus, si chers aux grands peintres, et où les dessinateurs mettent toutes leurs liuesses.

La fureur de Dalberg, à la vue de ces familiarités insignifiantes en tout autre cas, ne doit pas étonner quiconque a été jaloux ; il lui prenait des envies de monter à la loge de M. Desprez et d'insulter Rudolph.

Calixte lui paraissait un monstre de perfidie, une misérable, une infâme. A côté d'elle, Aminé, qui au moins ne trompait personne, était l'innocence même. Il ne comprenait pas comment on pouvait cacher un cœur aussi faux sous de telles apparences de sincérité. Qui eût jamais pensé cela ! — Elle se laisse faire la cour par ce Rudolph pour me rendre fou de rage! — Les femmes, honnêtes ou non, ne connaissent donc pas d'autre moyen de vengeance que de se déshonorer ou se compromettre?

— Pensez-vous maintenant que mademoiselle Desprez mourra de chagrin de votre perte? dit Aminé de sa voixffùtée et railleuse au pauvre Dalberg, qui se déchirait la poitrine sous son gilet. Voilà votre conscience déchargée d'un grand poids, et désormais vous pourrez sans remords accorder quelque attention à votre humble esclave.

A la sortie du spectacle, les deux groupes se rencontrèrent sur l'escalier où l'on attend les voitures. Calixte, qui donnait le bras à son père, effleura de

son manteau de cachemire le bourrions blanc d'Aminé: Rudolph, en avant de quelques pas, cherchait à reconnaître son valet de pied parmi 1( s livrées de toutes couleurs qui encombraient le vestibule.

La foule était compacte, et, pendant quelques secondes, Aminé et Dalberg, M. Desprez et sa lîlle, furent obligés de stationner sur la même marche Celle minute parut un siècle à Dalberg. Tour Aminé, elle prit sa revanche du regard de Calixte ; elle se composa une physionomie si rayonnante d'amour, s'ap| uva au bras d'Henri avec une câlinerie si voluptueusement pudique, si' serra contre lui d'un air si confiant dans sa protection, car le flot de la descente faisait chanceler les groupes stationnaires, elle l'enveloppa si bien de caresses invisibles et en prit si complètement possession, que Calixte, qui vit ce manège à son adresse. bien qu'elle eût la tète tournée de l'autre côté, eut l'âme traversée par un doute, — le premier, le seul ! — ce ne fut qu'un éclair; mais la douleur avait été si atroce que Calixte se sentit subitement baignée de sueur dans son corsage.

Heureusement Rudolph revint; Dalberg lui jeta un coup d'œil si plein de mépris, de haine et de fureur, que Calixte. au milieu de l'épouvante que lui causait l'imminence d'une provocation publique, car de tels regards équivalent à i\<- soufflets, éprouva un sentiment de bien-être délicieux : — Henri l'aimait toujours!

Comprenant ce qu'une pareille scène, en pareil lieu, aurait d'odieux et de ridicule, Dalberg se contint, recouvra son sang-froid, et couvrit sa colère d'un masque de dédain glacial. La foule s'écoula. — liudolph. Desprez et Calixte moulèrent en voilure, et Dalberg reconduisit Aminé chez elle.

A peine montée dans sa chambre, Calixte, sans se déshabiller, sans même pix-ndre la peine de fermer sa

porte, prit une feuille de papier, écrivit rapidement quelques mots dessus, en piquant la plume dans la pulpe du citron qu"on mettait chaque soir près du verre d'eau qu'elle avait l'habitude de boire, et courut à la pendule.

— Dieu soit loué ! il est encore temps.

En effet, le ballet, précédé d'un acte du Serment, s'était terminé peu avant dans la soirée. Les chevaux de Rudolph allaient vite, et !a vieille horloge de Saint- Germain-des-Prés tinta onze coups avec une lenteur solennelle.

— Le joueur d'orgue va passer !

En effet, un air de polka, entremêlé d'assez fausses notes pour faire hurler tous les chiens du quartier, détonait dé^à à l'autre extémité de la rue et se rapprochait rapidement.

Il s'arrêta sous la fenêtre, et Calixte, sans s'inquiéter de ses bras nus et de sa poitrine découverte, pencha son corps dans la noire fraîcheur qui régnait au dehors, et lança au joueur d'orgue sa bourse enveloppée d'un papier stigmatisé de signes mystérieux.

Le pauvre Dalberg passa une nuit affreuse. — La pensée d'avoir été vu par Calixte, qui devait le croire perdu de douleur et de regrets, eu compagnie de celle qui avait trahi le chaste secret de leurs amours et livré l'image adorée aux ricanements d'une troupe de courtisanes et d'imbéciles, lui donnait des transports de rage. Maintenant, se disait-il, elle aura raison d'écouter Rudolph; ne l'ai-je pas justifiée d'avance par ma conduite? Et moi, qui confiais à ce traître le soin de mes intérêts, et le chargeais de parler pour moi à M. Desprez! triple sot que je suis! — Comme il doit se moquer de moi, comme il doit rire de ma crédulité stunide !

Je saurai bien trouver les moyens de le rendre sérieux ; je le provoquerai en duel ; il faudra qu'il ré-

tracte ses infâmes calomnies devant Calixte et H. Desprez, on je le tuerai.

Le lendemain, dès L'aurore, Dalbcrg, qui n'avait pas dormi et qui ne pouvait tenir en place, tirait de toutes ses forces le pied de biche ferré d'argent suspendu à la porte de Rudolph.

Un valet à moitié endormi et recouvert à peine des vêtements les plus indispensables vint ouvrir au bout d'une demi-heure, et dit à Dalberg d'un air fort grognon et fort bourru :

— Que diable ! on ne vient pas chez les gens une heure après qu'ils sont couchés ; repassez tantôt.

— Il faut absolument que je parle à votre maître pour une affaire qui ne souffre pas de retard.

— Si c'est pour de l'argent que vous venez, vous avez tort de vous déranger si matin... M. le baron ne paye que le soir.

— Allez porter cette carte à votre maître.

— Je n'ose... il dort de toute la force d'un premier somme. Mon maître a le réveil brutal.

— Trêve de réflexions. Marchez devant moi, je vous suis.

Le ton d'Henri était si impérieux que le domestique ne fit point d'objections.

— C'est vous, Henri, dit le baron, enveloppé à la hâte d'une robe de chambre algérienne, en étendant les bras à se faire craquer les jointures et en bâillant à se décrocher la mâchoire. — Du diable! si je vous attendais. Il est bien matin pour me parler de vos amours. La soirée d'hier n'a pas arrangé vos affaires. Vous n'avez pas de chance, vraiment, et moi qui me tuais à vanter votre belle conduite à M. Desprez! (lalixte vous en voudra six mois de cette rencontre sur l'escalier.

— Assez de mensonges, de trahisons et de perfidies

comme cela, — monsieur! — Faites-moi l'honneur H

le plaisir de ne plus me prendre pour un sot.

— Sur quelle herbe avez- vous marché aujourd'hui, mou cher Henri? Je passe à votre désespoir amoureux îles libertés qui seraient fort mal venues de la part de tout autre.

— Je vous remercie de votre magnanimité, baron; fàcliez-vous, cela me fera plaisir. — Prenez mes paroles dans le sens qui vous déplaira.

— d'est un duel que vous voulez?

— Oui ; un de nous deux est de trop sur terre.

— Vous parlez comme un cinquième acte de mélodrame, mon cher. — Tout cela n'a pas le sens commun, il n'y a pas entre nous le plus léger motif de querelle; on vous chasse d'une maison pour une histoire de portrait qui fait prendre la mouche au père et à la fille. — Suis-je pour quelque chose là dedans? — Vous m'envoyez plaider votre cause; j'explique comment tout s'est passé, je fais votre éloge. M. Desprez ne veul plus entendre parler de vous sous aucun prétexte; il prétend que vous êtes un joueur, un débauché, un chenapan. — Mademoiselle Calixte conserve le plus vif ressentiment contre vous; elle vous croit l'amant de la Beauvilliers el ne vous reparlera plus de sa vie. Qu'y puis-jc faire?

— Je veux que vous ne remettiez plus les pieds chez M. Desprez, et je vous défends de vous occuper de Calixte.

— Mon cher, vous délirez. Avez-vous la prétention que mademoiselle Calixte passe le reste de sa vie à regretter dans la solitude l'amant heureux d'Aminé, et comptez-vous pourfendre tous les gens qui lui feront la cour?

— Ce ne sera pas du moins vous qui la lui ferez!

— Pourquoi pas? — Dès que vous êtes hors de cause, le champ est libre, même pour moi. Si vous

LES RODES INNOCENTS. Oô

étiez encore reçu dans lu maison, bien m de la jeune fille, et iiiic j'eusse essayé de vous supplanter, je concevrais votre colère, <jui m'étonne beaucoup dans les conditions où vous êtes.

— Je saurai bien vous forcer à vous battre avec moi...

— J'espère que non... à moins d'une insulte publique et grossière... Mais vous pensez peut-être que ma bénignité vient d'un manque de cœur : j'ai fait mes preuves, et je vais vous prouver qu'un duel ne peut avoir rien d'inquiétant pour moi. — John, appeliez les pistolets à capsule et placez la plaque île tôle contre le mur.

John obéit avec un sang-froid parfait.

— Le pistolet est-il chargé? demanda Hudolph.

— Oui, monsieur le baron, répondit le domestique.

— Je vais me faire un but, dit Rudolph en collant un imperceptible pain à cacheter sur la plaque.

Il tira sans presque ajuster. Le pain à cacheter avait disparu.

Cette épreuve fut renouvelée douze fois de suite vec le même succès. — Toujours la balle s'aplatissait sur le point blanc.

11 se lit ensuite suspendre un plomb au bout d'un fil, et à chaque coup le plomb tombait.

Henri regardait en silence.

— Je suis plus fort à Pépéc, dit Rudolph.

— Eh bien! vous me tuerez, voilà tout; mais je -uirai bien vous forcera vous battre, répliqua Henri.

Et il se relira après un Falut cérémonieux.

En effet, le baron Rudolph, qui dinait.au café de Paris, reçut, le soir même, un verre de vin à travers la figure, de. la main de Dalberg, assis à une table voisine.

L'adresse de Hudolph à l'escrime et au tir était si connue, qu'après cet affront Dalberg fut regardé

5* LES ROUÉS INNOCESTS.

comme mort, et qu'on en parlait déjà à l'aoriste. — Depuis longtemps Rudolph ne se battait plus, par suite d'un scrupule analogue à celui qui empêche les prévôts de salle d'avoir des duels avec les bourgeois. L'insulte était si publique, que l'affaire n'était pas arrangeable. Chacun des deux adversaires avait là des amis qui ne purent refuser leur assistance comme témoins, et le rendez-vous fut pris pour le matin suivant à dix heures, au bois de Vincennes, dans l'allée des Minimes.

— Le temps me semble incertain, objecta le personnage barométrique que nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié, et qui était l'un des témoins de Rudolph, il pourrait bien tomber de l'eau demain.

— Eh bien ! répondit Rudolph, nous nous battrons le parapluie d'une main et le pistolet de l'autre. . ce sera un duel à la Robinson Crusoé.

On se sépara après s'être donné rendez-vous à la barrière du Trône. Dalbergse retira chez lui, fit quelques dispositions testamentaires, écrivit deux ou trois lettres, et alla rue de l'Abbaye jeter un regard, peutêtre le dernier, sur la fenêtre de Calixte.

Etait-ce une illusion ou une réalité? il lui sembla que le pli du rideau si soigneusement fermé depuis la soirée qui avait vu la ruine de ses espérances, avait bougé un peu, et s'était écarté un instant.

Se croyant presque pardonné, il s'était retiré le cœur plein de joie et de désespoir, sans plus songer à son duel que s'il n'en avait jamais été question. Il était sûr de ne pas mourir.

Pour Rudolph, il était assis dans son cabinet sur une dormeuse, et tenait à la main un papier qu'il examinait et retournait en tous sens, comme pour y trouver un indice. Ce papier ne contenait sans doute rien d'agréable pour celui qui le lisait, car Rudolph fronçait les sourcils et se mordait les lèvres jusqu'au

sang. Une pâleur livide couvrait sa face, et il paraissait en proie à la plus horrible anxiété...

— Allons, dit-il, après une longue pause, il faut se soumettre. On ne résiste pas à des conditions posées ainsi ; mais d'où cette lettre diabolique peut-elle venir... l'écriture est évidemment contrefaite .. John, avez-vous vu la personne qui a remis ce billet?

— Non, monsieur, on n'a pas apporté de lettres depuis hier.

— C'est étrange, dit le bai on en retombant dans sa rêverie.

Le lendemain, à l'heure martpiée, les champions, assistés de leurs témoins, se trouvaient en présence dans l'allée des Minimes.

— Messieurs, dit le baron, si M. Ilenri Dalberg veut me faire des excuses, j'oublirai l'insulte qu'il m'a faite hier, quelque grossière qu'elle soit. Ma supériorité bien connue au pistolet et à l'épée, les nombreux duels dont je suis sorti vainqueur, me permettent cette modération, qui ne peut faire suspecter mon courage.

Un murmure d'approbation accueillit ces paroles, qui furent trouvées de bon goût.

Henri se refusa à toute concession.

On mesura le terrain, on plaça les adversaires en face I un de l'autre, à trente pas.

« Que vais-je faire? disait Rudolph. Si je tirais en l'air ; mais cet enragé, tout maladroit qu'il est, pourrait m'attraper. . . Allons, une blessure légère... c'est ce qu'il y a de plus sur. » Il abaissa le canon de son pistolet. À titre d'insulté, il avait le droit de faire feu le premier, et il tira si vite, que le deuxième coup du signal n'était pas encore frappé, lorsque la détonation de son arme se fit entendre.

Dalberg était atteint au bras droit.

11 tira à son tour, mais d'une main mal assurée, et

>j6 LES ROUÉS INNOCENTS.

s;i balle i>:îss;i à trois pieds au-dessus de la tête de Rudoljph.

L'os n'était pas fracturé, et, quoiqu'elle le fit souffrir beaucoup, sa blessure n'était pas dangereuse; cependant le combat ne pouvait être poursuivi.

Il essaya de se tenir debout et de marcher, mais ii ne put v parvenir : les forces lui man [lièrent, et on le porta évanoui dans sa voiture.

Quand il revint à lui, il était dans sa chambre, et sur son lit se penchait une charmante tète de femme qui épiait son retour à la vie.

— Florence! murmura Palberg d'une voix que la faiblesse et l'émotion rendaient tremblante et en toiiinanl vers la jeune femme un œil plein de reconnaissance... vous ici !

— Oui, moi; je vous expliquerai tout plus lard; maintenant tâche/ d'être calme. Le médecin m'a donné sur vous de pleins pouvoirs de garde-malade. Dorme/, je vais lire.

Et la jeune femme, posant sur ses lèvres vermeilles un doigt effilé où brillait un ongle d'agate, lit signe au blessé de ne pas parler davantage.

Henri, maigre les souffrances qu'il éprouvait et l'injonction qui lui avait été faite de dormir, examinait avec admiration, à travers les cils de ses paupières demi-fermées, le profil idéal du jeune ange gardien assis au chevet de son lit.

lTn ravou de lumière découpait le contour extérieur

de cette belle figure par une mince ligne d'or.'La joue et le cou, baignés d'une ombre transparente, recevaient, des feuillets du livre et des draperies blanches du lit, des reflets de nacre et d'argent à ravir un coloriste. 11 était impossible de rêver rien de plus pur comme forme, de plus suave comme couleur, de plus chaste comme expression. On eût dit une sœur près de son frère malade. Cette jeune femme, seule dans cet intérieur de garçon, avait une réserve si virginale, une tenue si parfaite, que nul n'aurait osé mal interpréter sa présence.

Dalberg, qui avait toujours eu pour Florence une admiration mêlée de respect, tant elle était visiblement supérieure à la sphère qu'elle occupait, se demandait à quel titre il avait pu inspirer un tel intérêt à cette belle et noble créature : des rapports peu fréquents, décousus, sans intimité, n'expliquaient pas suffisamment cette marque d'affection qu'on aurait pu tout au plus attendre d'une maitresse ou d'une amie ancienne; en cherchant bien, Dalberg se rap-

fela qu'à plusieurs reprises il avait surpris les yeux de lorence attachés sur lui avec une sorte de fixité; mais Dalberg n'étail pas fat: il ne tira pas de cette induction la conséquence que Florence fut amoureuse de lui. et il attribua à une simple bonté de cœur cette démarche, que tout autre eût trouvée significative.

Quelle qu'en fut la raison, il accepta son bonheur sans plus chercher à l'expliquer, et. ses souffrances s'apaisantun peu, ses paupières alourdies finirent par se fermer tout à fait.

11 fit toutes sortes de rêves incohérents et bizarres. parmi lesquels un le frappa vivement : il lui semblait que Calixte, par un caprice de jeune fille curieuse, avait voulu visiter sa chambre et saisi, pour satisfaire cette fantaisie, un jour qu'il était absent. — Bien que, dans son rêve, il fût bois de son logis, il n'en voyait pas

moins la jeune iille qui sautillait çà et là, regardant les aquarelles, touchant à tout, aux armes, aux nar- Huilhés, aux houkas, prenant, les unes après les autres, les cannes de Verdier et de Thomassin, remuant les bijoux et les cachets dans le baguier, ouvrant les tiroirs et furetant partout avec une pétulance joyeuse. Son apparition soudaine avait fait fuir la jeune fille...

A cet endroit de son rêve il se réveilla en sursaut.

Une forme blanche et svelte, — celle de Calixte, à ce que crut Dalberg, disparut rapidement, et la porte se ferma sans bruit sur un pli de robe.

— Qu'avez-vous, Henri? dit Florence en s'inclinaut sur F oreiller du malade. Est-ce que votre blessure vous fait beaucoup souffrir? Voulez-vous que je vous donne à boire?

Le malade parut surpris de ne voir que Florence dans la chambre.

« Bah! se dit-il à part lui. je levais encore! Calixte ici ! est-ce vraisemblable ? La fièvre nie trouble la cervelle et me donne des hallucinations. »

Le médecin vint, leva l'appareil, et déclara qu'une quinzaine de jours suffiraient à cicatriser la plaie.

Le soir même du combat, Aminé, qui, après avoir attendu Dalberg toute la journée, s'était informée de lui il? le voyant pas paraître, et avait appris le duel à son insu, vint rendre visite au blessé.

En entrant, elle aperçut le cachemire Jeté sur le dos d'un fauteuil et la capote suspendue à la patère du rideau avec ce coup d'oeil perçant de la femme, qui surpasse, pour la rapidité, celui de l'huissier ou du commissaire-priseur.

Sa figure prit une expression de dépit, ses petites narines roses se gonflèrent.

— Je suis distancée, dit-elle en empruntant une phrase au style hippique, dont ses relations léonines lui avaient donné l'habitude. — Est-ce que par lia-

LES KuUES INNOCENTS. DU

sard celte petite bégueule, qui laissait tomber sur moi l'autre soir, comme une douche à la glace, son regard froid, serait ici aujourd'hui? — Vertu, ce sont là de tes tours !

Florence, qui était allée chercher quelque chose dans la chambre voisine, lit cesser ce doute en reparaissant.

Les deux femmes se toisèrent un instant en silence de l'air le plus dédaigneux du inonde.

Aminé rompit l'arrêt la première, et, s'approchant du lit de Dalberg, elle lui dit :

— Je venais, mon bon ami, vous offrir mes services de garde-malade, mais je vois que Florence m'a devancée. — C'est d'une belle àme.AJe relèverai madame quand elle sera fatiguée. — Etcs-vous né sous une heureuse étoile ! — Vous vous battez avec Rudolph; vous n'êtes pas tué, ce qui ne s'est jamais vu; vous en êtes quitte pour un blessure d'agrément qui tous fera porter un mois le bras en écharpe et vous rendra intéressant aux yeux des femmes. Aminé et Florence se disputent le plaisir de passer la nuit à votre chevet : je ne vous conseille pas de vous plaindre !

Ayant débité sa tirade, Aminé s'installa carrément dans un fauteuil comme quelqu'un qui veut faire une longue séance.

Florence avait repris sa place au chevet du lit et continuait sa lecture.

Henri regardait ces deux femmes si charmantes l'une et l'autre, et si dissemblantes pourtant. La beauté de l'une avait quelque chose de perfide, de cruel, de dangereux : grâce de chatte, charme de sirène, attrait de fleur vénéneuse; — ou s'alarmait de l'aimer. — La beauté de l'autre était franche, sympathique, pleine de noblesse et de générosité; — on sentait qu'on pouvait^no wmnte lui conlier son amour

100 LES li 01' ES INNOCENTS.

et son honneur. — Telle eût été la femme que Dalberg eût choisie s'il n'avait pas aimé Calixte.

Aminé, qui sentait la fausseté de cette situation, prit la parole, résolue à en sortir violemment.

— Allons-nous rester encore longtemps à nous faire les yeux en dessous et les griffes allongées comme des sphinx en arrêt?.. Je trouve que nous avons assez posé, madame et moi.

— Que voulez-vous dire, Aminé? répondit Dalherg ; je ne vous comprends pas.

— C'est pourtant bien simple.

— Expliquez-vous, de grâce !

— Je vais dessiner notre situation respective en trois mots : Calixte vous hait ; nous vous aimons toutes deux. — Choisissez.

— Florence m'aime ! est-il possible? s'écria Dal-

beîp- , ...

Et, dans l'étonnement de sa joie, il tourna vers

la jeune femme, interdite et rougissante, des yeux plein d'interrogation et de flamme.

— Ce n'est pas moi qui ai la pomme, dit Aminc en se levant. Je vous laisse, heureux couple, vous avez besoin de solitude, et je v.ûs chanter votre épithalame dans tout Paris. Adieu, Dalberg, vous ne serez jamais qu'un sot; adieu, Florence, c'était bien la peine de faire la prude si longtemps !

Quand la complice de Rudolph fut partie, Florence, suppliée par Dalberg, avoua que depuis longtemps elle éprouvait pour lui une tendresse qu'elle avait tâché de combattre, le voyant occupé d'autres soins; que c'était cet amour qui l'avait fait aller chez Ainine le jour de la promena le au bois de Boulogne, se désespérer à la vue du médaillon, et courir éperdue sur le lieu du combat.

— Mais, ajouta-t-elle, je sais que votre cœur est à une autre, et, malgré l'aveu que je viens de vous

LES HOUÉS INNOCENTS. 101

faire, vous ne trouverez en moi qu'une amie. Ce n'est pas Aminé que je redoute, je vous prie de le croire, dit-elle en relevant la tète avec une fierté charmante.

Toute la semaine Florence vint passer l'après-midi près du chevet de Dalberg.

Dalbcrg n'oubliait pas Calixte, mais il y pensait avec une amertume moins acre, et les charmes de la consolatrice allégeaient beaucoup sa douleur.

Lorsqu'il put sortir, sa première visite, comme vous le pensez bien, fut pour Florence, qui le reçut avec cette familiarité noble, cet empressement affectueux et cette prévenance gracieuse dont elle avait le secret.

Dalberg revint le jour suivant et resta plus longtemps que la veille. Ilors les moments qu'il passait avec Florence, la vie lui semblait d'une tristesse affreuse. — L'image de Calixte le repoussant, le regret de sa félicité perdue, le jetaient alors dans les plus noires mélancolies. — Près de Florence, il croyait à la possibilité de l'oubli, à l'épanouissement d'un nouvel amour; il faisait des paradis en Espagne, et, sur les ruines de son bonheur, il voyait déjà s'élever un édifice doré par le soleil. La beauté si parfaite de la jeune femme le fascinait malgré lui par ses enivrantes promesses ; sculpteur, il l'eût divinisée ; poète, il l'eut chantée; sultan, il l'eût pavée de tout son trésor ; son esprit délicat et fin le ravissait, et les heures s'envolaient comme des minutes lorsque, assis à ses pieds, il avait avec elle une de ces conversations ailées qui font le tour du monde et de l'âme.

Rudolph, pendant ce temps-là, avançait de plus en plus dans les bonnes grâces de M. Desprez ; sa modération dans son duel avec Dalberg lui avait fait beaucoup d'honneur. — Calixte ne témoignait pas de répugnance formelle à son endroit, soit que la passion vraie et profonde du baron, plus amoureux que jamais, l'eût

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réellement touchée, soit qu'elle voulût se venger ainsi de la conduite de Dalberg ; on parlait même d'un projet de mariage entre Rudolpli et mademoiselle Uesprez.

Henri, voyant qu'il lui fallait renoncer définitivement à la chère espérance de fléchir un jour le cœur vindicatif de Calixte, avait pris une résolution violente, et s'était démontré qu'il devait adorer Florence ; jamais fureur de désespoir ne ressembla plus à delà passion ; Dalberg s'y trompa, et crut aimer... comme si on aimait deux fois.

Il ne quittait presque plus Florence, qui pourtant lui opposait une résistance invincible et singulière après l'aveu qu'elle lui avait fait. Son amour était devenu une lièvre, un délire, qui semblaient quelquefois gagner Florence ; mais, au moment où Dalberg croyait qu'elle allait tomber dans ses bras, clic sesauvail à l'autre bout de la chambre, et là, droite et Gère, elle lui criait en tendant les mains pour l'empêcher d'approcher : « Laissez-moi, laissez-moi, vous aimez toujours Calixte!»

Le pauvre Henri avait beau se jeter à ses pieds, la supplier, lui faire les protestations les plus véhémentes, répandre son âme en ditbyrambes enthousiastes, l'entourer des bridantes eftluves du désir et de la volonté, Florence répétait avec force et d'une voix entrecoupée : « Non, non ; je ne sens pas (pic vous soyez à moi; rien de ce que vous me dites ne me persuade... faites-moi croire que vous m'aimez... et je serai à vous. »

Ces scènes se renouvelaient souvent et avaient toujours le même résultat.

Un soir, Dalberg trouva Florence plus triste que de coutume, et il lui en demanda la raison.

— Cet appartement me déplait, interrompit- elle. - • J'y ai vécu, il y a deux ans, avec M. de Turqhcim,

LES IiOL'KS INNOCENTS. 10"

iiiiiu seul amant. Nest-ce pas une chose horrible de recevoir quelqu'un, d'écouter des paroles d'amour entre des murailles qui gardent l'écho d'une autre voix, sur des meubles où s'est reposé celui qu'il remplace? Ne faisons-nous pas là tous deux un métier répugnant? Qui m'eût dit que moi, Florence, j'admettrais l'amant de Calixte dans l'appartement de M. de Turqheim?

Cette phrase de Florence fut comme une révélation pour Dalberg. — Il s'étonna de ne pas avoir eu plus toi cette délicatesse; et, sans en rien dire, il acheta, dans une des rues qui avoisinent les Champs-Elysées, un délicieux petit hôtel enfoui dans des massifs tic Heurs et de feuillages.

Cet hôtel avait été bâti pour servir de pied-à-terre à un grand seigneur étranger qui en avait un semblable dans toutes les capitales de l'Europe. Lord W"* était mort, et ses héritiers n'avaient pas jugé à propos de conserver cette maison, qui fut payée cent mille francs par Dalberg.

Une jolie façade sculptée et couverte d'ornements dans le goût de la Renaissance souriait gaiement au soleil du midi, et détachait sa blancheur étincelante sur un fond de fraîche verdure, — La cour était petite, mais deux portes symétriquement percées donnaient aux voitures la facilité d'y tourner. Le jardin, de peu d'étendue, s'agrandissait des ombrages voisins et gagnait en perspective ce qui lui manquait en espace....

La distribution de l'hôtel était confortable au possible et ménagée avec une entente supérieure de la vie. — Deux amants ou deux jeunes époux n'auraient pu choisir un nid pins charmant pour leur bonheur.

Dalberg , aidé du plus habile tapissier de Paris, meubla son acquisition avec la plus ingénieuse recherche; il fit de chaque pièce un chef-d'œuvre d'élé-

gance et d'appropriation. Sans tomber dans ces surcharges et ces empâtements de luxe, qu'il savait déplaire à Florence , il éleva la richesse jusqu'à la poésie.

La chamhre à coucher, surtout, était admirable de simplicité chaste et de quiétude rêveuse. Aucun ton dur, aucun or criard, rien qui attirât l'œil. C'était frais et suave comme l'intérieur d'un lis, et Titania n'aurait pas dédaigné d'y dormir.

Tout cela fut payé cinquante mille francs : ce n'était pas cher.

Un jour, Dalberg remit à Florence une petite clef, et lui dit : « Cette petite clef est celle d'une maison qui vous appartient. »

Dans les armoiries de l'hôtel devenu le sien, l'iorence trouva un trousseau digne d'une jeune princesse qu'on va marier.

Sur la cheminée de sa chamhre, une délégation de Dalberg sur son banquier pour prendre tout l'argent dont elle aurait besoin.

Lorsque Aminé apprit ces magnificences, elle émit cette réflexion profonde : « Décidément il me manque un vice, l'hypocrisie! » Mais elle n'en fut pas moins navrée au cœur. — Elle crut Dalberg éperdunient épris, la somme d'amour se calculant dans un certain monde sur la somme d'argent dépensé. El sa haine instinctive pour Florence s'accrut d'autant.

Une chose qui aurait beaucoup surpris Aminé et lui eût semblé le plus haut raffinement de rouerie possible, c'est que, malgré toutes ces profusions, Dalberg n'en était guère plus avancé avec Florence qu'au premier jour. Un baiser sur la main ou au front était tout ce qu'il avait pu obtenir d'elle, et, cependant, à voir les regards brûlants et profonds que Florence attachait quelquefois sur Henri, on aurait juré qu'elle l'aimait, ou il ne faut plus croire à la lueur

LES ROUÉS INNOCENTS. <o.%

qui jaillit dr-. \eux et à l'expression du visage humain.

— Ali ! comme vous l'aimez ! répondait-elle à Henri lorsqu'il lui avait dit quelque chose de tendre et de passionné ; vous pensiez à elle dans ce moment-là, et voilà pourquoi votre œil avait de la flamme, votre voix de l'émotion et votre phrase de la poésie. — Vous disiez Florence et reus pensiez Calixte.

Dalberg avait heau se confondre en protestations, Florence demeurait inflexible.

En lui-même, il sentait qu'elle avait raison. Au moindre signe de mademoiselle Desprez, il serait accouru, tremblant, éperdu, plus amoureux que jamais, et ne se serait pas souvenu que Florence existât. — (l'était pourtant la personne qu'il aimait le plus au monde, — après Calixte; — mais en amour il n'y a pas de seconde place.

Ne pouvant la convaincre, il tâchait de l'éblouir, de flatter sa vanité par de riches présents ; tous les jours c'était quoique bracelet, quelque bague, quelque parure nouvelle ou bizarre, des fleurs rares, une voiture à la mode ou une paire de chevaux neufs. Depuis qu'il avait commencé à mordre à même son capital, il y puisait à pleines mains, comme s'il eût ou le trésor d'Aboulkasem. — Florence ne faisait aucune observation sur ces dépenses filles, soit que. habituée à un luxe princier, elle ne les remarquât pas, soi! qu'elle crût Dalberg beaucoup plus riche qu'il ne l'était réellement. L'idée que Florence frit avare ou rapace ne pouvait venir à personne. D'ailleurs ces pa rares, qui eussent fait délirer de joie presque toutes les femmes, elle les mettait à peine une fois et plutôt par attention pour Henri que par coquetterie... Le collier, admiré un instant, rentrait dans Fécrin et n'en sortait plus.

Il n'y avait plus chez Florence une épingle qui ne

m LES ROUES INNOCENTS.

datât de sa liaison avec Dalberg. Mais il est plus aisé de détruire des témoignages matériels, de tirer une existence de son milieu, de faire disparaître toute trace d'antériorité, que de vaincre un doute dans une âme jalouse, et Dalberg ne pouvait parvenir à rassurer Florence. Aussi, gagné par une espèce de vertige, fou de désirs, exalté par cette contradiction irritante, en était-il venu à maudire Calixte, qui trouvait le moyen de le rendre deux fois malheureux.

Un matin, Florence, de l'air le plus naturel et le plus détaché du monde, dit à Dalberg qu'avant envoyé chercher de l'argent chez son banquier, celui-ci lui avait répondu qu'il n'avait plus de fonds.

Le banquier ne possédait plus de capitaux de Dalberg. II ne restait plus à notre héros que des terres heureusement inaliénables et la perspective d'un héritage d'oncle très-bien portant.

Il se procura de l'argent à des taux usuraires, et s'il ne reçut pas de chameaux vivants, de crocodiles empaillés et de garniture de lit en serge d'Aumale, comme les tils de famille du temps de Molière, on lui lit accepter des lettres de change à des échéances assez courtes, et qui furent protestées faute de payement.

De ces embarras, Dalberg ne dit pas un mot à Florence, qui les ignora ou ne voulut pas les deviner, et continua ses dépenses, si bien qu'un beau matin, le soleil étant incontestablement levé et brillant dans un ciel du plus limpide azur. Henri Dalberg fut délicatement saisi par quatre individus à mines hétéroclites, à vêtements sordides, à griffes crochues, et transporté avec tous les égards possibles dans la prison pour dettes.

Dalherg, bien qu'à regret, se décida à faire connaître sa position à Florence, ne doutant pas qu'elle ne vint aussitôt le secourir. Il lui écrivit une lettre où

LES HOUtS INNOCENTS. 107

il lui racontait les motifs de son arrestation et lui indiquait la somme nécessaire pour le délivrer.

Au bout de quatre ou cinq heures le geôlier vint dire à Dalberg qu'une dame demandait à le voir.

L'idée que ce put être une autre que Florence ne vint pas au prisonnier , et sa surprise fut au comble quand, au lieu de celle qu'il attendait, il vit entrer dans sa cellule, devinez qui : Aminé !

Ses yeux pétillaient d'une joie maligne ; ses petites narines palpitaient; toute sa ligure rayonnait de méchanceté satisfaite ; elle était jolie et scintillante comme une vipère en belle humeur.

Elle s'avança vers Dalberg avec des ondulation-» serpentines, et lui dit d'un ton de càlinerie perfide :

— Eh bien , mon pauvre Dalberg , vous voilà donc chambré et mis à l'ombre pour quelque temps ; je viens vous tenir compagnie et vous consoler. C'est dans l'infortune que les vrais amis se connaissent, et vous savez que mon affection vous est acquise.

— Ne raillez pas, Aminé; ce n'est ni le moment ni le lieu.

— Je suis parfaitement sérieuse. Il ne vous manquait, pour être tout à fait du bel air, que d'aller en villégiature à Clichy , un mauvais sujet comme vous se devait cela. Vous avez marché rondement, grâce à Florence, une fine mouche que j'admire... J'espère que vous serez guéri désormais d'aimer des vertus ; c'est trop cher. Avec moi, vous auriez duré trois ans, et je vous aurais appris une foule de calembours et de plaisanteries toutes plus drôles les unes que les autres , qui vous auraient rendu agréable en société pour le reste de vos jours.

Dalberg fit un geste d'impatience.

— Ne froncez pas les sourcils , cela vous fera venir des rides entre les yeux , et recevez gentiment une bonne fille sans rancune qui vient vous apporter des

108 LliS RODES INNOCENTS.

cigares, du vin de Champagne cl des feuilletons pour

vous distraire. — A propos . vous savez sans doute que Calixte se marie avec Riulolph?

Dalberg bondit sur sa ebaise et cria d'une voix rauque , étranglée par la colère :

— Tu mens !

— Je dis la vérité... Les bans vont être publiés, s'ils ne le sont déjà. Vous pâlissez, vous y tenez donc toujours à cette Calixte ? Elle aime Rudolph...

Dalberg couvrit sa ligure de ses deux mains et ne répondit pas; mais bientôt des larmes jaillirent par l'interstice de ses doigts.

— Et Rudolph le lui rend bien; — ce sera un ménage de colombes. — Ils seront heureux et auront beaucoup d'enfants comme dans les contes de fées. — Tiens ! vous pleurez ! quelle bêtise ! dit Aminé en écartant une des mains de Dalberg; il faudra pourtant bien vous habituer à cette idée-là. — Je viendrai vous avertir du jour précis de la noce, car il n'est pas probable qu'on vous envoie un billet de faire part à Clichv. — Adieu, mes amitiés à Florence.

Lorsque Aminé fut partie. Dalberg tàcba de se persuader qu'elle avait versé cette fausse nouvelle sur sa douleur comme du vinaigre sur une blessure , et que le mariage de Rudolph et de Calixte était une pure invention.

Cette idée lui rendit un peu de calme.

Mais nue devint-il lorsqu'il aperçut sur le journal

LES r.UUES INNOCENTS. IO'.i

(|u'un des détenus lui avait prêté la publication de Bans qu'avait annoncée Aminé !

Il n'y avait [ilus moyen de douter.

On peut se faire aisément une idée du désespoir mêlé Je fureur qui s'empara de Dalberg. Est-il au monde une position plus propre à exciter la rage que d'être retenu prisonnier quand celle qu'on aime va épouser un rival ? C'est à se briser la tète contre les murs, à se pendre aux barreaux de sa fenêtre, ou, si l'on a le génie des évasions comme Latude et le baron de Trenck , à creuser avec une épingle des couloirs souterrains de quatre-vingts pieds de long.

11 admettait, à la rigueur, que Calixte, blessée au vif par l'aventure du médaillon , compliquée de la fatale rencontre à l'Opéra , ne voulût pas lui pardonner et le punit par un exil même éternel. Mais il ne concevait pas qu'elle poussât à ce point l'oubli des souvenirs et des serments. - Il eût peut-être consenti à ne jamais la revoir, pourvu qu'elle n'appartint pas à mi autre.

Cependant il eût joui de sa liberté que le mariage se fût également achevé; il n'y pouvait apporter aucun empêchement. Son duel précédent le privait de la ressource de provoquer Rudolpb, et tout essai de ce genre n'eût abouti qu'à une esclandre inutile. — Le consentement de Calixte à ce mariage rendait toute tentative pour le rompre superflue. — Il ne s'agissait pas ici d'une jeune tille tramée de force à l'autel par les ordres d'un père barbare, puisque mademoiselle Desprez , comme l'avait dit Aminé , adorait Rudolpb.

Dalberg ne se rendait pas compte aussi nettement que nous le faisons de ces impossibilités; il lui semblait que, si on lui eût levé son écrou, il aurait trouvé à l'instant décisif quelque moyen suprême , qu'il lui serait venu du ciel quelque illumination subite, et

que le sacrifice ne se serait pas accompli : — un de ces raisonnements de condamnés à mort qui espèrent, en allant de la prison à l'échafaud , qu'une révolution, un tremblement de terre un cataclysme quelconque, viendront les délivrer.

Maintenant l'on s'étonnera peut-être que Calixte , après la déclaration qu'elle avait faite à ftl. Desprez de n'être jamais qu'à Dalberg , n'eût pas résisté plus obstinément aux volontés paternelles.

Cette foi si vive dans l'amour d'Henri s'était donc éteinte , cet entêtement sublime à croire innocent celui que tout accusait était donc enfin vaincu ! — La beauté d'Aminé lui avait-elle donné la certitude d'une trahison?... Savait-elle la liaison d'Henri avec Florence, et jugeait-elle que, rebuté par les obstacles, Dalberg avait enfin pris son parti ?

C'est ce que nous ne saurions décider. M. Desprez, de plus en plus entiché de Rudolph, avait tant persécuté Calixte. qu'elle avait fini par lui répondre qu'elle consentait à ce mariage , mais qu'elle était sûre que lui, M. Desprez, la supplierait bientôt de ne pas l'accomplir. « Alors je puis , dès aujourd'hui , t'appeler madame la baronne Rudolph, s'écria l'ex-notaire en se frottant les mains , car il n'est pas probable que je change d'avis. — Ton Henri est maintenant amoureux d'une autre créature : quel gaillard, et quand je pense qu'il a failli être mon gendre ! »

Calixte ne répondit rien et retomba dans sa mélancolie sereine. Rudolph ne savait que penser de ce. calme, et il s'étonnait, tout en attribuant cet effet à ses mérites, de ce que l'amour que la jeune fille avait eu pour Dalberg se fût si facilement déra iné. Parfois il lui semblait que l'oeil de Calixte prenait, en le regardant , une expression étrange , et qu'il y avait une ironie contenue dans son sourire ; de loin en loin, la lueur d'une arrière-pensée colorait d'un éclair

rapide le mas«|iie pâle de résignation posé sur la figure de la jeune fille, et Rudolph se sentait, malgré lui, pris de vagues terreurs, comme à l'approche d'une catastrophe. — Cependant, comme les premiers bans étaient publiés, Rudolph avait fini par se rassurer.

La journée sembla bien longue à Dalberg; lesheures lui paraissaient des éternités et les secondes des siècles. La lettre qu'il avait écrite à Florence n'avait pas encore reçu de réponse; il s'était attendu à voir la jeune femme accourir aussitôt pour le délivrer, et il ne concevait rien à ce retard inexplicable... Les plus horribles soupçons lui traversèrent l'esprit : « Florence, se dit-il, ne serait-elle qu'une Aminé plus rouée ? ma ruine l'aurait-elle éloignée de moi? était-ce une rapacité sordide que cachaient ces simagrées de vertu.'... Oh! non, je ne puis le croire; peut-être fait-elle les démarches nécessaires pour me tirer d'ici, et vais-je la voir bientôt paraître Mais je crois entendre craquer un brodequin de femme dans le corridor ! C'est elle !.. »

Un pas vif et léger, accompagné d'un frôlement de robe de soie, annonçait en effet la présence d'une visiteuse ; mais ce n'était pas Florence.

Elle ne vint ni ce jour ni le suivant. Dalberg, exaspéré , se livra contre les femmes à des imprécations dignes de Juvénal. Il les maudit toutes , Calixte , Aminé, Florence, sans distinction, la meilleure comme la pire. — Il jura de ne plus croire ni à l'amour, ni à l'amitié, ni à rien , et récita sans le savoir toutes les tirades du Timon d' Athènes, de Shakspeare; le monde lui semblait une caverne de brigands et de filles perdues. Il se voyait joué, dupé, volé, ruiné ; — avec la dernière pièce d'or commençait l'abandon, et l'on ne venait pas même au convoi de sa richesse ! — Il se promit bien pour l'avenir, si jamais il se recon-

gtruisait une fortune, d'être plus griffu, plue fauve et

plus défiant que ces avares de Quentin Metsys qui

allongent leurs phalanges décharnées sur des piles de

quadruples.

Il en était là de sa diatribe lorsque Florence entra. Elle vit, à la phvsiononhe décomposée de Dalberg, ce qui se passait dans son âme , et resta debout près de la porte comme attendant l'invitation d'avancer.

Dalberg gardait un farouche silence.

— Eh bien ! dit Florence avec un sourire doux et triste, pourquoi vous retenez-vous? donnez-moi tout haut les épithètes que vous m'appliquez sans doute tout bas; appelez-moi perfide, ingrate, femme s;ms cœur!... Vous avez donc pu croire un instant, ajoutât-elle après une pause, que je vous abandonnais... Ah! comment ai-je pu être à ce point méconnue ! J'avais l'ambition de vous avoir inspiré une plus haute idée de moi... Tout à l'heure , car le moment est venu , vous apprécierez mieux Florence; et d'abord , dit-elle en posant sur la table un petit cahier de billets de banque, voilà de quoi vous délivrer.

Henri fit un geste de dénégation, et une noble rougeur couvrit son front.

— Oh! vous pouvez accepter cet argent, repril Florence, c'esl \r votre : vous n'êtes pas ruiné.

La plus vive surprise se peignit dans les yeux d'Henri.

— Vous êtes même plus riche que vous ne l'étiez ; les sommes que vous avez cru follement dissipées ont été placées dans d'heureuses entreprises par un vieil ami de M. Turqheim qui m'a conservé de l'affection et en qui j'ai toute confiance; vos capitaux ont fructifié par ses soins et vous rapportent des rentes dont vous trouverez les titres à l'hôtel qui est à vous maintenant et dont voici la clef, car je n'y rentrerai pas:

LES RODÉS INNOCENTS. 113

ma mission est accomplie , et vous ne devez plus me revoir.

— Que voulez-vous dire, chère Florence? s'écria Dalberg, qui ne comprenait rien à ce revirement soudain de situation et à cette résolution étrange.

— (Jalixle vous aime encore... — Adieu, Henri, adieu pour toujours.

Et Florence posa ses lèvres sur le front du jeune homme; puis elle disparut eu tirant la porte sur elle m brusquement que Dalberg ne put la rejoindre.

Quand il arriva à la porte extérieure, il entendit le roulement de la voiture de Florence qui s'éloignait ; pour sortir, il fallait qu'il remontât chercher ses billets de banque. Tout espoir de la rattraper était donc perdu.

Le premier usage qu'il fit de sa liberté , ce fut de courir à l'hôtel redevenu le sien, espérant y trouver quelque indice. Les gens de Florence ne savaient rien : leur maîtresse était sortie le matin et n'avait pas reparu. Il alla rue Saint-Lazare, à l'ancien appartement qu'elle occupait : tout était fermé. Les précautions de Florence étaient bien prises, et les recherches de Dalberg furent inutiles.

A présent, il faut que nous expliquions nous-mêmes au lecteur cette énigme, dont Henri n'eut le mot que longtemps après.

Florence avait été élevée dans la même pension que Calixte ; les deux enfants avaient contracté l'une pour l'autre une de ces amitiés si vives et si pures qui ne sont possibles qu'à cet âge heureux : le temps seul des classes les séparait , car Florence . âgée de deux ans de plus que son amie , était naturellement plus avancée dans ses études. — Mais, aux récréations, on était sur de les trouver se promenant côte à côte sous l'allée de tilleuls au fond du jardin, épanchant leur àme et faisant sur toutes choses des conversais

Il* LES ROUÉS INNOCENTS.

tions infinies. Calixte, pour rester continuellement avec son amie , était parvenue à sauter deux classes à force de travail et d'application. — Florence était fille d'un officier de marine mort de la fièvre jaune à Saint-Domingue et d'une créole accoutumée à la vie splendide des colonies et au faste des grandes habitations, qui dissipa vite le peu de fortune laissée par l'officier, de façon qu'au sortir de la pension où elle avait reçu l'éducation la plus brillante, Florence. revenue à Paris, trouva chez elle la misère du luxe, la plus triste de toutes les pauvretés. Bientôt après elle perdit sa mère et resta sans ressources; aucune des humbles industries qui peuvent faire vivre une femme ne fut dédaignée de Florence ; mais elle était trop souverainement belle pour que l'on pût croire de sa part à un travail sérieux ; de si blanches mains ne devaient pas toucher l'aiguille, elles étaient modelées pour s'étaler, sous le scintillement des joyaux , aux rebords de velours rouges d'une loge d'avant-scène; son outrageuse beauté la fit renvoyer de partout ; aucune maitresse ne voulait d'elle, de peur d'être sa servante. — Elle tenta d'aborder le théâtre, car elle possédait une voix magnifique; mais à l'Opéra comme aux scènes de vaudeville on la repoussa pour crime de perfection sans circonstance atténuante. — La nombreuse armée des laiderons était contre elle. Enfin, M. de Turqheim , attaché à la légation de Prusse, la rencontra et sut l'apprécier ; comme c'était un homme d'infiniment d'esprit , il ne se laissa pas effrayer et contracta avec elle une liaison qui dura jusqu'à la mort du diplomate, arrivée depuis un an à l'époque où se passe notre action. Aucune mauvaise langue n'aurait pu nommer le successeur de M. Turqheim.

Telle était la façon dont avait tourné l'amie de mademoiselle Calixte. Celle-ci avait toujours conservé

pour son amie déchue la même affection qu'auparavant. — Bien que M. Desprez lui eût enjoint de ne |ilus conserver aucun rapport avec elle, de ne pas la saluer si par hasard elle la rencontrait , et de ne jamais prononcer son nom , car Florence était une de ces femmes qu'une jeune personne ne doit pas connaître, il est douteux que Calixte eût suivi dans tonte leur rigueur les ordres de son père.

Peut-être, dans sa naïveté virginale, Calixte ne comprenait-elle pas bien toute l'étendue de la faute de Florence , ou bien avait-elle l'indulgence de la vertu heureuse pour une belle âme tombée, mais non souillée.

Le bouquet de bleuets et de pavots peints par Florence occupait toujours sa place au-dessus du piano, et si quelques lettres manquaient au nom de la proscrite, à demi caché par la bordure , ou eût pu le lire tout entier dans le cœur de son amie Calixte.

Sous une apparence de légèreté enfantine, elle avait un caractère ferme et ne cédait pas aisément à des idées qu'elle trouvait injustes. Ainsi Florence, condamnée par tout le monde, était absoute par elle.

Elle connaissait trop tous les trésors de cotte âme généreuse, elle avait trop échangé de confidences avec ce pur et noble esprit pour croire jamais à sa dégradation.

Elle plaignit un malheur inévitable, et se dit que nulle autre dans une situation pareille n'eût lutté plus longtemps.

Les deux amies s'étaient sans doute rencontrées par hasard depuis la venue de Calixte à Paris, et. ne pouvant se voir, étaient convenues entre elles du moyen de correspondance que nous avons raconté au commencement de ce récit, car mademoiselle Desprez ne recevait pas de lettres. — Florence mettait ses billets dans le dossier de la chaise de Calixte. à

Saint-Germain-des-Prés, et Calixte lui répondait par l'entremise du joueur d'orgue, qui remettait à Florence le papier écrit en encre sympathique.

Depuis quelque temps cette correspondance avait été plus active qu'à l'ordinaire. Calixte, avertie par Florence, savait (juTIenri s'était laissé entraîner dans une société dangereuse pour lui; elle ne doutait pas de son amant, car le caractère de Calixte était d'avoir une confiance inaltérable dans l'âme qu'elle avait une fois jugée digne de la sienne ; mais elle craignait qu'on n'abusât de sa noble nature et qu'un orgueil mal entendu ne fit gauchir ses belles qualités naturelles. Elle pria donc son amie, à qui sa position permettait de suivre Dalberg dans le monde d'actrices, de roués et de viveurs où Kudolph le poussait, de le surveiller, non dans un but de jalousie mesquine, mais par une sorte de sollicitude maternelle.

Florence accepta la charge de servir de Mentor à ce Télémaque, avec recommandation sécrète de le précipiter la tète dans l'onde amère s'il s'acoquinait trop longtemps dans quelque ile de Calypso.

Chaque semaine la boite de Saint-Gerniain-des- Prés contenait un bulletin sommaire, mais exact, de la conduite de Dalberg, qui était à mille lieues de soupçonner que, du fond de la rue de l'Abbaye, une jeune fille ne sortant jamais, excepté pour aller à l'église, sût tous les détails de son existence de lion.

Si l'on trouve cette curiosité blâmable de la part d'une jeune personne, nous répondrons qu'Henri devait être l'époux de Calixte, et que la légitimité du but sanctifiait les moyens. C'était du bonheur de leur vie qu'il s'agissait. — N'est-ce pas aussi une position bien atroce que celle des jeunes filles prisonnières dans une maison ouverte et qui ne peuvent rien savoir de ce que fait en dehors celui dont leur existence entière dépend? Nous allons citer ici trois ou quatre

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de ces billets qu'on a pu remarquer dans le tiroir de Florence, tout maculés de poudre noire destinée à en Hiire ressortir les caractères.

CMIXTi: A FLORENCE.

« On lui ;i pi is mon portrait, dis-tu, — une mauvaise femme bien effrontée 11 dormait, car il

n'est pas accoutumé à veiller si tard, ce pauvre Henri... Tu crains que je n'aie été reconnue. Par qui? Ce n'est pas possible. Je ne connais personne à Paris, et surtout parmi ces yens-là Comme il doit être contrarié! il y tenait tant à ce portrait!... c'était cependant pour toi que je l'avais peint. — On le lui rendra sans doute bientôt, car on n'en peut rien faire. --Il voit donc beaucoup toujours ce M. Rudolph, que je déteste et que je me représente comme le Méphistopbélès des illustrations de Faust. Tâche de l'en empêcher, si tu peux. — Quel plaisir les hommes peuvent-ils donc trouver à fumer, à boire et à jouer toute la nuit? Je suis sûre de Palberg, mais je serai bien contente le jour où nous retournerons à C***. »

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