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BOULEVARD DES ITALIENS, EN FACE DE LA MAISON DORBB

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RW\'. Nj. 694

LES

HOUKS INNOCENTS

Plusieurs calèches, crottées jusqu'aux capotes, atlelées de chevaux de poste fumants, arrivèrent, à de i^etites distances Tune de l'autre, avec un grand tintamarre de coups de fouets et de grelots, devant la Kf>rte d'un des plus célèbres restaurateurs du Palaisoyal, vers six ou sept heures du soir, un jour qu'il v avait eu sur les rives de la Bièvre une de ces courses au clocher entremêlées d'averses, où les gentlemenriders auraient autant besoin de parapluies que de «•avachcs.

Il sortit des voitures quelques hommes dont aucun n'était vieux, et quelques jeunes femmes à qui un goût sévère n'aurait guère pu reprocher autre ebose

que d*étre trop bien mises et d*une élégance trop voyante, pour empruntt^r au style figuré des modistes et des couturières cet hypallage qui leur sert à désigner tout objet ou toute couleur (jui attire l'œil.

La troupe joyeuse ou du moms turbulente s'engouffra dans l'escalier, et les passants attirés par ce fracas purent entendre, pendant quelques minutes, des éclats de voix et de rire qui les firent penser en soupirant aux voluptés sans nombre qu'allaient savourer ces fortunés mortels. — Les postillons, mis en belle humeur par les cinq francs de guide qu'ils venaient de recevoir, s'en retournèrent en faisant le plus charmant vacarme du monde, par manière de remerciment.

Une table somptueuse, servie dans le salon rouge du premier étage, attendait les convives, qui se placèrent avec un hasard un peu arrangé d'après les sympathies, les droits et les aversions de chacun. Les femmes, débarrassées de leurs chapeaux et de leurs mantelets, tirent bouffer d'un coup de main le pli de leur jupe, passèrent le doigt dans l'échancrure de leur robe, se tassèrent dans leur corset par un mouvement gracieux d'épaules, et se livrèrent à tous les préparatifs de toilette de personnes qui veulent se mettre à l'aise pour une séance de quelque longueur ; deux ou trois d'entre elles tirèrent leurs petites mains, non sans peine, de gants plus petits encore, et qui, roulés ensemble, furent coulés dans le cornet des verres à vin de Ghamnagne, en compagnie d'un bouauet de violettes de Parme ou d'un mouchoir garni ae dentelles. — D'autres, craignant de compromettre la délicatesse de leur peau, ne se dégantèrent pas et jetèrent sur leurs compagnes un regard où se peignait un dédain miséricordieux pour une semblable rusticité.

Les domestiques, vêtus de noir, cravatés de blanc, comme des médecins ou des diplomates, circulaient,

ombres légères et discrètes, autour de la table; et, se penchant mystérieusement à l*oreiUe des convives, marmottaient : Monsieur, ou : Madame ( selon le sexe), désire-t-il, — ou désir e-t-elle du vin de Xérès, de Madère ? — des côtelettes d*agneau aux pointes d*asperges?— du vol-au-vent de turbot? — du faisan truffé ? — d*un ton de voix lugubre et d*un air de tristesse profonde peu en harmonie avec le sens des phrases prononcées, mais destiné à imiter le sérieux du service anglais. - A voir la mine compassée et funèbre de ces a aessei*vants du temple de Gomus, » des bourgeois ingénus les eussent plutôt pris pour des fossoyeurs allant s'enterrer euxmêmes, que pour les dispensateurs de Tivresse et de la gaieté.

Cependant, grâce aux soins silencieux, mais actifs, de ces Ganymèdes fantômes, la tranquillité ordinaire du premier service commençait à faire place à Fanimation ; une rumeur confuse, composée du bruit des entretiens particuliers, flottait en bourdonnant au-dessus de la table, et déjà, pour se faire entendre, il était nccossaire de grossir la voix. La flamme des bougies chauffait avec force, et les fleurs groupées dans les corbeilles du surtout dégageaient des parfums pénétrants.

Une voix haute et stridente, celle du baron Rudolph, lança au travers du tumulte des conversations et du bruit des fourchettes cette motion, qui eut à Finstant beaucoup d'approbateurs :

— Pourquoi ne jette-t-on pas par la fenêtre cet affreux système de cuivre-doré qui, sous prétexte d'ornement, nous empêche de voir Aminé et Florence?

En disant ces mots, Hudolph étendit la main vers une des pièces du surtout chargée de fruits et de bonbons, comme s'il eût voulu joindre l'action à la parole.

Les valets mélancoliques s'avancèrent , et en un

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instant, eurent débarrassé le milieu de la table.

Désobstruées du buisson de bronze et de fleurs qui les cachaient. Aminé et Florence apparurent dans tout leur éclat aux bravos du reste de 1 assemblée, comme deux étoiles sortant d'un nuage.

Le baron Rudolph avait fait preuve de bon goût en préférant la perspective de ces deux charmantes figures h eelle d'assiettes montées et de châteaux de sucreries.

On n'aurait su trouver un contraste plus parfait qu* Aminé et que Florence, séparées par un cavalier insignifiant : elles semblaient créées pour montrer qu'on pouvait arriver à une beauté égale par des moyens complètement différents.

Aminé était de taille moyenne, mince et potelée à la fois. Un teint d'une exquisie fraîcheur naturelle, augmentée encore par les soins d'une coquetterie consommée, faisait ressortir Textrême délicatesse de ses traits, plus fins que réguliers. Sa bouche, d'une mignonnerie enfantine constrastant avec les paroles qui en sortaient, ses yeux de velours tout étonnés de leurs regards hardis, son petit nez à narines roses dilatées et mobiles, formaient un ensemble où la ^râce de l'enfance se mêlait au picjuant de la corruption. Dépravée toute jeune par un vieux chargé d'affaires d'une dos petites cours du Nord, elle avait la malice d'un diable dans la peau d'un ange.

Ainsi faite, Aminé passait dans ce monde pour une créature dangereuse, pour une sirène irrésistible; — ceux qui une fois subissaient ce charme fatal ne [>onvaient venir à bout de le rompre. ~ Dans la longue liste de ses amants, personne ne l'avait quittée, même ceux qu'elle .trompait et qui le savaient.

Une robe de soie à larges raies, qu'on eût pu croire faite de rubans cousus, donnait h la mise d'Aniinc quelc[ue chose de printanier et de fantasque qui lui seyait à mervdillo.

Quant à Florencet la première idée Qu'elle éveillait lans l'esprit était celle d'une reine perdue n'ayant pu ^etrouYer le chemin de son palais. Il y avait dans x)ute sa personne une telle distinction, une noblesse À réelle, qu'on lui avait donné le sobriquet de l'/moératrice.

On sentait qu'elle n'était pas née dans la bohème eomme les autres, et qu'elle n'avait dû y venir que par une suite de hasards malheureux, ou par une de ces injustices sociales auxquelles la nature ne peut se soumettre.

L'ovale de sa tête était d'une pureté grecque ; les attaches «e son cou semblaient taillées par Pradier dans le marbre de Paros. Ses mains appelaient le sceptre, et provisoirement se contentaient déjouer avec un couteau de nacre et vermeil. Sa peau, légèrement olivâtre, avait du rapport avec la pâleur passionnée des Andalouses et des Espagnoles de la Havane, et ressortait merveilleusement aux bougies. Une robe de velours noir montante, un petit col rabattu de point d'Angleterre, telle était la toilette sévère et simple de Florence, dont tout le luxe consistait en un admirable bracelet de Froment-Meurice, à moitié caché d'ailleurs par la manchette. Bien que sa figure n'exprimât aucun sentiment de dédain pour cette société plus brillante que choisie, il y avait autour d'elle comme une espèce de solitude de respect. Son voisin de droite s'occupait d'une autre femme, et son voisin de gauche, voyant Aminé engagée dans une conversation assez vive, aimait mieux accepter tous les mets que lui envoyait le découpeur, ou 1 écuyer tranchant, — si ce mot n'est pas trop 'ambitieux pour ce siècle bourgeois, — que de commencer avec Florence un dialogue sans doute difficile à soutenir.

Quoique isolée et silencieuse, la jeune femme prenait à ce qui se passait une part plus active qu'on ne

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l'aurait supposé à sen regard errant et à sa physionomie en apparence indifférente.

Aminé aussi, malgré son babil inépuisable et les écûits de rire souleva par ses folies, n*était pas sans une certaine préoccupation; ses yeux se diiigeaient souvent de l'autre côté de la table avec une expression singulière ; coquetterie, tendresse ou malignité, quel était le sens de cette œillade furtive et rapidement détournée? c'est ce qu'il eût été difficile de préciser. A qui s'adressa^-elle : la question n*eût pas été non plus très-aisée à résoudre, car l'heureux mortel qui aurait eu le droit de la recevoir ne se trouvait pas de ce côté; il est vrai qu'avec une femme du caractère d'Ainine, ce n'était qu'une raison de plus.

Gc manège n'échappait pas à Florence, qui la surveillait sans en avoir 1 air, avec cette distraction merveilleusement jouée, commune aux chats, aux sauvages et aux femmes.

A plusieurs reprises, Aminé avait senti son regard comme intercente au vol, et baissait les yeux, se croyant devinée ; mais la physionomie complètement détachée de Florence, qui dégustait à petites cuillerées un sorbet au marasquin, car on était arrivé au milieu du repas, l'avait assurée de l'indifférence ou du défaut de perspicacité de V Impératrice, abrutie par sa beauté, et incapable de s'occuper d'autre chose que de ses perfections.

Deux hommes se trouvaient dans la direction du regard d'Aminé et pouvaient attirer son attention. L'un était le baron Rudolph, celui qui, par une sorte de

f^alanterie brusque, avait menacé de jeter les corbeiles du surtout par la fenêtre ; l'autre était Henri Dalberg, un jeune homme lancé depuis peu, qui moutrait d'assez belles dispositions à manger le capital de vingtcinq mille francs de rente qu'il possédait.

Le baron avait près de quarante ans, quoiqu'il en

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parût trente à peine ; ses cbeveux noirs, rasés de près pour prévenir un commencement de calvitie, sa petite moustache fine et pincée par le bout au moyen d'un cosmétique, son temt d'une blancheur mate, Texpression à la fois efS^minée et crueUe de sa physionomie, lui donnaient une ressemblance vague avec ces portraits de Janetou de Porbus représentant des mignons de la cour de Henri III ; cette ressemblance physique aurait pu se continuer au moral.

Dalberg avait tout au plus vingt-deux ans; sa figure ouverte et douce, son regard bienveillant, sa bouche souriante, contrastaient étrangement avec le ton dégagé et les allures hardies qu*il affectait. Les teintes roses de Fadolescence n'avaient pas encore entièrement quitté ses joues un {|eu pâlies par quelques excès récents et la fréqiientation des coulisses de l'Opéra ; à la satisfaction évidente avec laquelle il passait un petit peigne d'écaiUe dans sa barbe d'un châtain dore, on voyait que c'était pour lui une nouveauté a^'éable.

— Auquel des deux en veut-elle? se dit Florence tout en répondant à son voisin, qui, après de longues réflexions, s'était enfin décidé à rompre le silence pour émettie cette importante observation météorologique :

— Quel temps affireux il a fait aujourd'hui, madame!

— A Rudolph? à Henri? Rudolph a été dans les bonnes grâces d'Aminé autrefois, et Aminé, comme eUe le dit elle-même, n'a pas le défaut de rabâcher. Elle aurait fort à faire si elle s'abandonnait aux tendres réminiscences. Alors c^est à Henri que s'adresse cette œillade assassine ; Demarcv est donc ruiné?

Et Florence jeta un coup d'oeil sur le mortel chargé de subvenir à la liste civile d'Aminé ; il trônait au haut de la table, avec l'indolente sécurité d'un homme qui a beaucoup d'actions du Nord.

' — Ce serait donc caprice, sinon de cœur, du moins

de tête ? Observons, continua Florence dans son monologue.

— Et combien il a dû se gâter de chapeaux, d'écharpes et de robes ! ajouta le voisin d'un ton lamentable, en songeant qu'on abuserait sans doute de ce prétexte pour lui faire renouveler une toilette entièrement intacte ou tout au plus maculée d'une goutte de pluie.

Dalbcrg s'est-il aperçu qu'il est la cible des flèches d* Aminé? a-t-il senti un des regards qu'elle lui décoche? se demanda Florence ; les hommes sont étran-

jes. — Les deux seuls qui n'y verront rien, ce seront

lui et Demarcy.

Ce n'est pas aue Dalberg fôt un sot ; mais il était engagé avec Ruaolph dans une controverse assez vive. 11 avait perdu vingt-cinq louis en pariant pour un cheval au steeple-chase ; la somme n était pas considérable, mais son amour-propre souffrait ae l'erreur de son jugement : il soutenait au baron qui avait gagné que toute la faute était à l'écuyer.

— Mon cher, lui répondait Rudolph, on pouvait s'y tromper. Votre favori, bien qu'au fond il ne fut qu'une rosse, avait des performances remarquables. Vous avez jugé en artiste et non en jockey; mais nous vous formerons. Je vous présenterai à Edwards et à Robinson ; je vous ferai connaître Tom Hurst, le célèbre entraîneur.

L'espoir d'être admis dans Tintimité de si grands personnages rendit sa bonne humeur à Dalberg, qui se mit à parcourir la gamme de verres-mousseline placés devant lui, et que les échansons sinistres avaient impassiblement remplis de Barsac, de Gruau-Larose, de Romanée, de Constance et autres crus renommés.

Aminé sourit en voyant Dalberg s'abandonner franchanent à la gaieté au* repas, et dit n voix basse à l'homme placé auprès d'elle : « 11 marche bien, l'enfant. i>

— S'il continue, il ya se griser comme un garde national à la table du roi, répondit Thomme avec un geste de pitié.

Rudolph, lui, ne buvait qu'un peu de vin de Cham-

Sagne frappé, mêlé à de Teau de Seltz, sous prétexte 'un conmiencement de gastrite causé par de soi-disants excès commis dans les enfers de Londres, à un récent voyage en Angleterre.

Cette différence fut remarquée par Florence, et un imperceptible mouvement d'épaules trahit sa contra* riété.

Les minauderies d'Aminé avaient enfin attiré l'attention d'Henri, qui s'était penché vers Rudolph pour lui dire : — 11 me semble, sans présomption aucune, qu'Aminé me regarde d'un air furieusement tendre.

— Pardieu! vous êtes un gaillard dubitatif, rien n'est plus clair; mais vous êtes trop Némorin pour

Srofîter de la bonne volonté de cette Estelle, reponit le baron Rudolph à Henri, qui se disculpa de son mieux de toute tendance pastorale, et aflirma d'un air plein de candeur que jamais la terre n'avait porté un plus grand scélérat, et qu'auprès de lui Lovelace et don Juan n'étaient que des gens timorés.

— Tant mieux ! car on vous avait souçonné d'amour honnête et pur, ce qui est extrêmement mal porté et du plus mauvais genre.

A ce propos, Henri rougit comme une jeune fille prise en faute, et cacha son embarras sous un toast en l'honneur d'Aminé et de Florence, qui le lui rendirent en portant leur verre à la hauteur de leurs yeux.

Le diner tirait à sa fin et devenait bruyant, tout le monde parlait à la fois, et chacun se racontait son histoire à soi-même faute d'auditoire. Une demi-douzaine de ces confidents de tragédie qui savent si bien écouter n'eût pas été de trop dans cette société de sei-

Sneurs et de princesses. Ne poutaiit se faire entenre, malgré son Êiusset criard, Amino, béte mal&isante de sa nature, gâchait le plus qu'elle pouvait do fruits, d'oranges glacées et de tranches d'ananas. Elle avait soin de faire entamer tous les plats intacts, d'ef-^ fondrer à grands coups de cuiller toutes les architectures de sucre filé encore restées debout, et c'est, disait-elle, dans ridée philanthropique de les empêcher d'être servis une seconde fois tout couverts de poussière et de moisissure à un repas de noces de gens vertueux. — Elle aurait bien aussi cassé uuelques cristaux, quelques glaces et quelques porcelaines, si Rudolph ne lui eût affirmé que ce n'était plus de mode depm's TEmpire et la Restauration.

On passa au salon : Florence, qui paraissait voir avec déplaisir Âmine se rapprocher d Henri, trouva moyen de se faire offrir le bras par ce dernier. Amine saisit vivement le bras de Rudolph et lui dit très-bas : a Eh bien ! que dites- vous de mes œillades? — Parfait d'exécution, répondit Rudolph sur le même ton ; le demi-tour de prunelle et surtout l'éclair humide qui le suit sont irrésistibles. Une Andalouse, une bayadère n'eussent pas mieux fait. Tu as dans le blanc de Fœil une certaine lueur nacrée qui vaut un million.

— Et oui me l'a rapporté, répliqua le joli monsti*e en riant de manière à montrer jusqu'au fond de sa bouche ses petites dents grosses comme des graines de riz.

— 11 s'agit de rendre Henri Dalberg amoureux fou.

— Je le veux bien : il est gentil, son air d'inno» cence me plait.

— Par amour du contraste, sans doute ; il faut, en outre, pour des motifs à moi connus, le compromettre, le plus possible ; te montrer avec lui en loge découverte, à l'Opéra, aux avant-scènes des petits théâtres, en calèche aux Champs-Elysées, au bois et aux cour»

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ses, et cela avec ce luxe tapageur et ce fracas de toilette qui te fait regarder d'un bout du Ghamp-demars ù l'autre et qui occupe de toi seule une salle tout entière.

— Et si Demarcy se fâche? Il n'est pas lucide sans doute, inais vous demandez des choses à crever les yeux.

— Tu l'enverras promener ; il n'a d'autre mérite que d'être grossièrement riche ; mais le jeune homme possède cinq cent mille francs clairs et mangeables : c'est toujours cela.

— Oui, repondit Aininc, et il est beau, c'est ce qui me dccidl».

~ Et d'ailleurs, si tu perds ton banquier, je te donnerai un prince indien avec une multitude de lacks, de roupies, des masses de cachemires et des diamants à remuer a la pelle.

Pendant ce court dialogue, Henri et Florence avaient traversé le salon et se tenaient debout dans l'embrasure de la croisée entr'ouverte. L'air qui vient du Palais-Royal n'a rien d'alpestre ni de balsamique, mais il peut uaraitre agréante, après une séance de trois heures aans une ^le échauffée par les feux des bougies, la vapeur des mets et l'haleme de vingt-cinq personnes.

Le ciel s'éiiit nettoyé, un vague rayon éclairait les allées de tilleuls et piquait de paillettes d'argent l'eau tremblante du bassm. La figure de Florence, atteinte d'un coté par la lueur rose des lustres et de l'autre par le reflet de la lune, était d'une beauté singulière et d'une rare noblesse. Sans le vouloir, Dalberg, qui affectait des allures cavalières, avait repris les façons respectueuses qu'il eût eues auprès d'une femme de la meilleure compagnie ; il écoutait avec déférence quelques observations spirituelles et pleines de bon sens faites par Florence sur les événements de la journée et avait complètement oublié Aminé.

Celle-ci s'en aperçut, et, peu dispnosée à perdre du terrain, elle trouva un mojen très-simple cTe séparer de la sage Florence le confiant ami de Rudolph.

Le café pris et les liqueurs bues, on avait voulu danser. Il y a toujours aux Frères-Provençaux deux ou trois pianistes en permanence, qu^on évoque quand il est besoin, et qui, à demi endormis, se mettent à jouer, avec des physionomies de somnambules, des conb*cdanses, des galops, des valses, des polkas ; ce sont, pour la plupart, de pauvres jeunes artistes rêvant de sympnomes à la Beethoven, d'opéras à la Meyerbeer, et qui acceptent ce triste métier pour vivre. Leurs nuits se passent à voir de belles jeunes femmes étincelantes de parure se livrer à la joie et aux plaisirs : ils sont là spectateurs impassibles de Torgie comme l'esclave cubiculaire des fresques d'flerculanum ; et, le jour, penchés sur leur papier de musique couturé de ratures, ils pensent à ces anges et ù ces démons qu'ils connaissent tous et dont aucun ne les connait.

Anime s'avança vers Henri, et, faisant une révérence moqueuse à Florence, dont la figure se rembrunit, elle lui dit de sa petite voix flùtée : — Madame, je vous demande pardon de vous enlever monsieur ; mais je n'ai pas de danseur. — Allons, venez, monsieur Henri ; vous regarderez la lune une autre fois, fit-elle en minaudant; n'allez pas croire au moins que j'aie pour vous une passion désordonnée, parce que ie vous ai invité moi-même. Une femme qui a envie ae polker ne respecte aucune convenance ; ainsi, c'est bien entendu, vous n'êtes pour moi autre chose que deux pieds vernis et une main gantée de blanc.

En débitant d'un ton délibéré ces phrases dédaigneuses, Aminé se penchait sur le bras d'Henri avec une nonchalance voluptueuse qui démentait le sens de ses paroles. — Henri ne put se défendre d'un certain

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trouble en sentant sur sa manche la tiédeur yivace d'un corsage élastique.

On joua une valse; Aminé, dont les petits pieds effleuraient à peine le parquet, se suspendait à Fépaule de balberg, et, bien qu'elle ne lui pesât pas plus qu'une plume de colibri, elle semblait presque portée par lui; sa johe tête, renversée en arrière et dont les anglaises epar()illees flottaient dans le tourbillon, prenait de ses yeux noyés, de sa bouche à demi ouverte par une respiration précipitée, une expression de langueur voluptueuse à troubler l'homme le plus froid. — Heureusement Demarcy. qui était marié et, comme tel, forcé de rentrer à des heures prol)ables, avait demandé sa voiture depuis longtemps.

Florence, qui, restée debout près du balcon et presque enveloppée dans les plis du rideau, observait cette scène sans être vue, se dit, tant l'imitation était par faite : — Est-ce qu'elle serait amoureuse tout de bon? Fatigué de danser, Henri alla s'asseoir en face dé Rudolphàunetabledejeu, et, la tête alourdie par les libations, ému par les regards fascinateurs d'Aminé, il perdit une cinquantaine de louis qui rejoignirent, dans la poche du baron, les vingt-cinq du pari. Cette journée de plaisir coûtait deux mille francs à Dalberg : — juste ce qu'elle rapportait à Rudolph.

Le monsie'ir observateur de la température, qui, p-ir une foule de manœuvres savantes, s'était rapproché de Florence, lui confia mystérieusement cette troisième proposition, déduite des deux premières avec une logique supérieure :

— Ne vaudrait-il pas mieux remettre les steeplechoses, et généralement toutes les solennités en plein air, lorsque le baromètre est à la pluie ou même au variable?

La nuit s'avançait, l'aiguille allait toucher trois heures ; Dalberg, moins aguerri aux veilles que le reste

des convives, la plupart viveurs éraérites, s'était endormi dans l'ansie a une causeuse, comme un enfant qu'on a oublié de coucher.

— Bon, le voilà qui dort plus à lui seul qu'un comité de lecture, dit Aminé en passant devant lui ; — s'il allait nous dire en rêvant te nom de celle qu'il aime, — style de ballet, — ce serait drôle !

Tout à coup elle se pencha vers le dormeur <r comme Diane vers Ëndymion. » — Par l'interstice de la chemise de llenri, que laissait bâiller un bouton d'opale soi*ti de sa boutonnière, elle avait vu briller un petit médaillon au bout d'un ruban. L'attirer à elle et c )uper de ses dents de rat le nœud qui le retenait avait été pour Aminé l'affaire d'un instant. Dalberg avait tressailli et porté vaguement la main à sa poitrine, comme pour défendre son bien, mais ne s'était pas réveillé.

— Ah! pour le coup, nous allons rire, à défaut du nom, nous connaîtrons au moins la figure de la bienaimée de M. Dalberg.

Et la malicieuse créature s'était enfuie au bout du salon et réfugiée parmi un groupe de ses compagnes, de p3ur que le médaillon ne lui fût brusquement arraché des mains. Elle en ht jouer le ressort et mit en évidence une miniature grande comme l'ongle et représentant une tête de jeune fille.

Aminé fit voir le portrait à ses amies ; aucune ne

Sut lui mettre un nom : — Ce doit être quelqu'un 'honnête , pas une de nous ne la connaît, dit-elle avec cette insolence joyeuse qui la caractérisait. — Elle est blonde, à ce qu'il parait ; des yeux bleus, l'air distingué, de la beauté; mais tout cela fade et glacial : une de ces perfections h faire mourir d'ennui.

Quand ce fut le tour de Rudolph de regarder, un éclair de joie illumina sa pâle figure. — Ces traits, qui n'étaient pour les autres qu'une vaine image, il tes

avait signés au premier coup d*œil. — Ne rends pas ce médaillon, dit-il à la jeune folle en voyant s'approcher Dalberg. — Fbrence aussi ne put retenir un léger tressaillement h Taspect du médaillon ; peut-être sa nature, plus délicate que celle des autres, se révoltait-elle à cette jprofanation d*un si pur sentiment.

— Bonjour, berger, dit Aminé à Dalberg qui s'avançait, avez-Yous fait, pendant votre sommeil, des rêves couleur de rose et vu des moutons poudrés à blanc dans des pâturages d'épinards? avez-vous soupiré sur vos pipeaux i*eloge de votre belle, comme il convient à un parfait Céladon?

— Que signifient ces folies? répondit Dalberg, qui ne s'était pas encore aperçu de la perte du portrait.

— Et moi (jui écoutais avec un frisson si bénévole les terribles histoires que monsieur racontait tantôt au steeple- cbase, et qui m'attendais à tout moment à voir sortir de terre une ilamme de térébenthine pour engloutir un si grand scélérat ! — Le lion est un agneau, le don Juan porto sur son cœur des poi traits de pensionnaires avec des cheveux, car il y a des cheveux pour que rien ne manque à la bourgeoisie sentimentale de la chose. De la soupe grasse, du bœuf aux choux, une femme légitime et sept enfants, voilà ce qu'il vous faut pour être heureux, profond séducteur'.

Les autres femmes se mirent à ricaner de leur méchant rire; Dalberg s'écria :

— Rendez-moi ce médaillon... c'est le portrait de ma mère...

— Allons donc, repartit Aminé, il y a une date; en 1 845 madame votre mère devait avoir plus de seize ans !

— Je me trompais... reprit Dalberg en balbutiant, je voulais dire ma sœur.. .

— Vous pataugez horriblement, mon cher; vous n'avez'pas de sœur; un de vos principaux agréments est d'être fils unique.

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— Trêve de plaisanteries ; rendez-moi ce médaillon.

— Non pas, je le garde pour mon musée. Je serai charmée d avoir la vertu chez moi, ne fût-ce qu'en effigie.

Dalberg, fuineux, s'avança pour reprendre le médaillon de force; mais, prévoyant l'attaque, Aminé l'avait fait passer rapidement de sa main droite dans sa main gauche, et pendant que Dalberg s'efforçait d'écarter les doigts effilés de la jeune femme, elle avait prestement coulé le portrait dans son corset.

•— Ce n'est pas la peine déjouer ici la scène de lord Ruthven et du duc de Guise, et de me faire des bleus au bras, dit Aminé en ouvrant sa main vide.

Par un brusque mouvement de retraite, elle çagna la porte, jeta sur ses épaules le manteau que lui tendait un domestique et descendit l'escalier avec la légèreté d'un oiseau.

Dalberg se précipita sur ses pas, mais il n'arriva que pour voir étinceler le pavé sous les fers des chevaux et la voiture tourner l'angle de la nie.

La place qui s'étend devant la vieille église de Saint-Uermain-des-Prés étaît complètement déserte. Un reste de brouillard qui se résolvait en pluie iine avait chassé les rares passants qui traversent cet endroit presque solitaire. Les 3reux des maisons commençaient à peine à s'ouvrir, et, sans une citadine aux gtores baissés qui stationnait à quelque distance du

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poiiail, on eût pu se croire dans une ville ^ morte. Une femme emmaillotée d*une glisse de couleur sombre oui ne permettait pas de distinguer ses formes, coiffée d*un chapeau noir garni d*un voile trèsépais, derrière le(}uel il était impossible de deviner ses traits, sortit de l'église après avoir légèrement effleuré du bout de son gant le goupillon (jue lui tendait le donneur d*eau bénite; mais.soit au*il lui eût fallu pour se signer relever son voile, soit qu elle ne fut pas d'une

Siété bien fervente, elle secoua la gouttelette suspeiiue à son doigt et se dirigea vers la citadine, dont le cocher abaissa le marchepied avec plus d'adresse et de vivacité que n'en mettent habituelliment ces honnêtes Automédons.

S'il se fût trouvé là un observateur, il eût remarqué un pied à cambrure aristocratique, des chevilles mignonnes moulées dans un brodequin irréprcchable; et ridée de quelque entrevue mystérieuse, de quelque rendez-vous à l'espagnole, lui fut immédiatement venue ù l'esprit, corroborée par la mise de l'inconnuo, qui pouvait passer pour un déguisement; car, bien qu'elles n'aient pas la ressource du loup de velours, le la mantille et de la haute, les femmes de Paris qui ne veulent pas être reconnues ont inventé à l'usage de la ville un domino aussi impénétrable que celui de l'Opéra.

Eh bien ! malgré sa finesse, cet observateur se serait trompé. 11 eût pu faiie le tcur des nefs humides, le long desquelles moisissent quelques tableaux dans le goût strapassé du dernier siècle, pénétrer jusque dans la chapelle de la Vierge déshonorée d'aflreusos crisailles, fouiller le caur assombri par les échafaudages placés pour les peintures de Flandrin, regarder derrière les colonnes coiinthiennesde bois sculpté qui soutiennent le buffet de l'orgue et jettent des ombres si propices au mystère, — il n'eût découvert

aucun prétexte pour supposer une intrigue de roman.

Une ou deux vieilles femmes maimottaient des prières, chacune devant son autel de prédilection, et un vieillard coiffé d'un bonnet de soie noire balayait la nef et rangeait les chaises, dont les pieds tracassés faisaient un nruit répété longuement par la sonorité vide de Téglise.

L'esprit le plus sceptique n*eût pu soupçonner ce bonhomme d'être un prince déguisé ; c'était bien un balayeur d'une authenticité incontestable, et d'ailleurs connu dans le quartier depuis quarante ans.

L'objection qu'il existe une autre porte, — et même d'un assez joli style renaissance, — qui donne sur une autre rue, n'aurait eu aucune valeur, car, depuis plus d'une heure, personne n'avait passé par là.

Malgré toute l'envie possible de croire qu'on tenait le bout du fil d'un de ces imbroglios que la curiosité aime tant à démêler, il eût fallu se résigner à ce fait tout simple et peu romanesque que la dame inconnue n'avait aautre but c^ue de faire sa prière, en dépit du manteau-sac, du voile et de la citadine aux stores baissés. En ce siècle d'incrédulité, tout le monde n'a pas le courage d'être pieux ouvertement, et beaucoup de gens se masquent pour aller à l'église.

Au moment où la citadine se mettait en mouvement, parut au coin de la rue de l'Abbaye une jeune fille accompagnée d'une gouvernante âgée et d'une physionomie respectable, qui tenait ouvert au-dessus de la tête de son élève un parapluie de forme patriar* cale.

La mise de la jeune fUle, quoique d'une simplicité presque puritaine, faisait voir par la finesse des étoffes et le soin des détails qu'elle appartenait aux clas* ses aisées de la société. Sa figure fraîche et colorée annonçait une vie c^Ime comme le quartier. On ne lisait pas autour de ses yeux bleus la fatigue des bals,

des spectacles et des soirées, écrite en pénombres violettes. Ses cheveux blonds tournés en boule et arrêtés au 'coin de ses tempes, car il était trop matin {)our qu'elle fût déjà coiffée, permettaient d'apprécier es lignes pures de ses joues que veloutait le duvet de la virginité. Son air modeste et recueilli, ses yeux baissés sans affectation, indiquaient une jeune personne pieuse qui se rend à Téglise pour commencer saintement une journée innocente.

Le petit fiacre à stores baissés passa si près de la jeune falle et de sa gouvernante, qu'elles furent forcées de se ranger contre le mur Une légère rougeur, probablement due à Témotion, car la roue l'avait presque froissée, colora le front blanc de Calixtc, et elle continua sa route vers Saint- Germain-des-Prcs d'un pas plus vif.

Galixte et sa gouvernante entrèrent dans l'église, et remontèrent la nef jusqu'à ce qu'elles fussent anivées à la chaire. C'était là que se trouvait la chaise de Galixte, dont les initiales étaient marquées en clous de cuivre sur le dossier. — Un petit coffre adapté en dessous contenait le paroissien, l'eucologe et les livres de piété à l'usage de la jeune fille.

Elle s agenouilla açrès avoir tiré un des livres de lu boite, et se mit à prier en apparence avec ferveur. Cependant, malgré toute la bonne opinion que doit inspirer une jeune fille qui se rend de si bonne heure à l'église, accompagnée de la plus respectable des gouvenianteS) il faut dire qu'un papier plié ayant toutes les apparences d'un billet doux se trouvait intercalé entre les feuilles du saint lixrre ! Cahxte ne sembla pas le moins du monde indignée de cette découverte, et glissa avec assez de dextérité le billet entre son gant et àa main.

Autre remarque bien faite pour surprendre : si quelqu'un des convives qui avaient si joyeusement

employé la nuit aux Frères- Provençaux eût pu. par un hasard invraisemblable, se trouver à cette heure matinale dans cette vieille église, au fond du faubourg Saint-Germain ; il eût été frappé de Tétrange ressemblance des traits de Calixte avec ceux du médaillon volé par Ammc à Henri Dalberg.

C'étaient bien les mêmes cheveux blonds, le même regard bleu, le même sourire doucement épanoui. Mais comment le portrait d*une jeune fille si dévote reposait-il sur le cœur d'un jeune écervelé, où l'avait ctc chL'rcher la main impure d'une courtisane ?

La messe achevée, Calixte retomna chez elle d'un pas dont elle avait peine à modérer l'impatience, et que pouvait à peine suivre la vieille gouvernante; arrivée à la maison, elle monta droit à sa chambre.

H régnait dans ce nid de colombe un ordre parfait, une propreté extrême. L'ameublement, quoique confortable, était d'une simplicité rigoureuse; une étofTc bleue unie tendait la muraille; un tapis blanc, parsemé de bouquets, couvrait le plancher. — Un lit de pensionnaire se cachait au fond, sous ses rideaux nlancs. A des cordons de soie étaient suspendues quelques gravures d'après Raphaël ; quelques aquarelles représentant des fleurs, cadeaux et souvenirs d'amies de pension. — L'une d'elles, ayant pour sujet un groupe de cocjuelicots et de bleuets mêlés à des épis, portiit cette mscription ; a Fait en promenade a'après nature, et offert à mon amie Calixte. » Mais la signature, à moitié cachée par le cadre, ne laissait voir que le haut de deux lettres débordant de la ligne, et

3ui semblaient être un F et un L. Etait-ce une niala-l'esse de Tencadreur ou une précaution pour dissimuler un nom qu'il ne convenait pas de faire connaître? C'est ce qu'il serait difficile de résoudre.

Sur une petite étagère de pahssandre, une douzaine de volumes montraient des dos à nervures et des ti-

très glorieux, tels que les Méditationêt les Feuilles d'automne, Paul et Virginie, le Pèlerinage de Childe-Harold, et témoignaient d*un goût pur et d'une éducation soignée. ,

Un magnifique piano d*£rard, seul luxe de la chambre, et sur le pupitre duquel s'ouvrait un cahier de musique, — la sonate 13* de Beethoven, — annonçait aussi chez Galixle des connaissances musicales assez avancées, en même temps qu'un métier à broder, tendu d'un fond de meuble presque terminé, attestait que ces études d'un ordre plus élevé ne lui faisaient pas négliger les humbles travaux de l'aiguille.

Calixte, après avoir donné à sa gouvernante un ordre qui devait la tenir éloignée pour quelque temps, ferma sa porte, retira le billet de son gant et se mit à le lire.

La lettre si mystérieusement parvenue à son adresse ne produisit pas l'effet qui résulte ordinairement de pareilles correspondances. — Un nuage parut ombrer le front ordinairement si serein de Calixte; ses beaux yeux se troublèrent, un mouvement précipité souleva son sein, et le papier trembla dans sa main émue, au'elle laissa retomber sur son genou dans une attitude aécouragée.

Elle resta ainsi quelques minutes; puis, relevant sa tête qu'éclairait en plein la lumière, elle sembla secouer une idée importune, et la tranquillité reparut sur ses traits. La conviction, ébranlée un moment, rentra dans son âme, et elle se leva du fauteuil où elle s*était jetée en disant avec un accent de foi profonde :

— Je vaincrai le mauvais ange !

Puis elle alluma une bougie et brûla à sa flamme la lettre, dont elle fit disparaître les vestiges dans la cheminée.

Quand la gouvernante rentra, elle trouTa Calixte

assise à son métier et comptant les points d*une fleur tracée au carreau qu'elle voulait copier. Elle lui apportait ce qu'elle avait demandé.

— C'est bien, ma bonne, ditCalixte d'un ton doux et bienveillant. — Gomment trouvez-vous ce dessin ?

— Parfait ! répondit la vieille femme sans se douter que Galixte venait de l'envoyer chercher assez loin un edieveau de laine dont elle n'avait que faire, et qu'on eût fort surprise en lui apprenant ()uc la pupille qu'elle ne Quittait pas d'un instant avait reçu, lu et brûlé un billet éminemment suspect.

Quelques mots sur Galixte et son origine ne seraient pas déplacés ici. Galixte habitait Paris depuis six mois seulement avec M. Desprez, son père, ancien notaire d'une ville de province qu'il est inutile de d> signer, et qu'il s'étonnait d'avoir Quittée.

Gette ville était la ville natale d'Henri Dalbcrg, légèrement cousin de Galixte Desprez. Là, ces deux entants s'étaient connus et liés l un à l'autre par ce fil imperceptible de l'habitude; ils avaient vécu ensemble dans la charmante familiarité de l'innocence: leur parenté, qu'ils s'exagéraient, expliquait h fréquence de leurs rapports; on les avait vus si petits Tun et l'autre, aue personne ne songeait qu'ils étaient devenus granas. M. Desprez, parce qu'il avait autrefois fait danser Benri sur son genou, le regardait comme un enfant sans conséquence; quant à sa fille, elle lui [>araissait à peine sevrée, et il l appelait toujours ce Petite, » comme le jour où elle était revenue de nourrice: aberration commune aux gens âgés, qui, parce qu'ils restent stationnaires, ne s'aperçoivent pas qui' tout pousse autour d'eux, et demeurent tout ébahis qu'un jour ces bambins fassent des dettes, se battent en duel, aient des maîtresses et demandent à se marier. Henri était pourtant un beau jeune homme, ayant la tête de plus que M. Desprez, et Galixte, lais-

LES ROUÉS INNOCENTS. fî

sée plus libre, malgré une éducation austère, qu'elle ne 1 eût été si sa mère eût vécu, avait déjà une grâce sérieuse, des idées plus réfléchies que la plupart des jeunes filles.

Bien que la maison de M. Desprez ne fût guère anmsante, et qu'il n'y vint que des quinquagénaires pour faire le vvhist et le boston, Henri la trouvait la plus divertissante du monde, et y passait presque toutes ses soirées.

Le grand salon à boiseries grises, et dont les angles restaient toujours en dehors de l'auréole des bougies, lui paraissait gai, lumineux et vivant. Son avis eût sans doute été tout autre si, en entrant, il n'avait pas vu Calixte déjà assise an piano, et déchiffrant quelque morceau difficile qui réclamait son avis et son intervention. D'autres fois, c'était une lecture de quelque poète éti'anger qu'il fallait traduire ensemble, et souvent leurs têtes, penchées vers la même page, s'effleui*aient par le front ou la joue; une boucle blonde se mêlait aux cheveux bruns d'flenri ; mais dans le feu de l'explication on n'j prenait pas garde. La surveillance, un peu assoupie il est vrai, de la vieille gouvernante, légitimait d ailleurs ces entrevues d'une pureté parfaite, et auxquelles le rigorisme le plus scrupuleux n'eût rien trouvé à redire.

Lorsque Dalberg fut obhgé de partir pour Paris, où l'appelaient le perfectionnement de ses études et ic soin de son avenir, Calixte éprouva un grand serrement de cœur; — la scène Jes adieux fut triste. Dalberg demanda et obtint une miniature que Calixte avait faite d'après elle-même au miroir et qu'elle destinait à une de ses amies de pension, car elle peignait avec .beaucoup de goût. Ce fut alors seulement (|ue ces deux enfants comprirent combien ils s'aimaient Us ne se l'étaient jamais dit, mais leurs âmes s'étaient fiancées silencieusement et avaient

échangé l'anneau d'or dans un baiser muet. Dans le cœur de Galixtc un poinçon invisible avait buriné cette phrase : — Je n*aurai jamais d'autre époux que Henri Dalberg.

Au lK)utde quelques mois, M. Desprez, qui s'était jusaue-là parfaitement contenté des ressources que la ville de C'*' offrait à son loisir, prétendit qu'il avait assez lu Horace, que le whist était un jeu monotone et que le poisson devenait de plus en plus rare dans la rivière locale. — Il sentit tout à coup le besoin de revoir des parents oubliés depuis vingt ans, et qui devaient lui être fort utiles pour certaines opérations qu'il méditait. Bref, il annonça qu'il partait pour Paris, dans l'intention d'y passer une partie de 1 année.

Galixte, avec ce machiavélisme familier aux plus honnêtes natures féminines, avait inspiré à son père, qui n'en avait nullement envie, l'idée de ce voyage ; et M. Desprez, sans trop savoir pourquoi, s était trouvé installé rue de l'AbDaye, dans un appartement retenu d'avance par un ami.

Dalberg vint naturellement voir le père de Calixte, et les choses se passèrent à peu près au faubourg Saint-Germain comme à G***, et dans le salon rouge comme dans le salon gris. Seulement M. Desprcz, reprenant goût à la vie parisienne, vendit sa maison de G***, et s'étabUt d'une manière définitive dans cette rue, dont la tranquillité lui plaisait et lui permettait de jouir de ce qu'il appelait en riant le sommeil de province.

La tolérance de M. Desprez s'expliquait tout natul'ellement; ce qui pouvait arriver de pis, c'est que les jeunes gens devinssent très-amoureux l'un de l'autre; et, comme Dalberg était d'une famille honorable et Dossédait une assez jolie fortune, l'ex-notaire, sur de la vertu de sa fdle et de la loyauté du jeune homme, ne voyait à cela aucun inconvénient. La perspective

d avoir Dalberg pour gendre lui souriait comme une excellente affanre.

Maintenant, si Ton s'étonne de voir Henri souper avec des beautés équivoques, jouer et se griser ayant le cœur plein de beaux sentiments, on voudra bien se souvenir que Tàme humaine est un compçsé de contrastes, et que les héros tout d'une pièce' ne se rencontrent guère que dans les tragédies. Le monde est plein de Grandissons qui se conduisent en Lovelaces et font des atrocités avec une fraîcheur d'idylle ; Tentrainement de l'entourage, la vanité naturelle à la jeunesse, la séduction d'un type célébré par les grands poètes, faussent bien des natures; la candeur et la naïveté sont des qualités dont on rougit plus que de vices ; et si, au dire de ceux qui l'habitent, le bagne n'est peuplé que d'innocents, en revanche tous les jeunes gens qu'on interroge prétendent être d'affreux bandits : chacun a la fatuité de ce qui lui manque. Ainsi Dalberg, fait pour savourer les douceurs de la vie intime, capable de comprendre les poésies du foyer et de la famille, menait une vie diamétralement opposée, cela tenait à ce ou'en arrivant à Paris il avait ne connaissance avec Rudolph, qui l'avait lancé dans ce monde douteux où, sous l'apparence du plaisir, se cachent des préoccupations sérieuses et de profonds calculs.

On ne passe pas ainsi de la vie patriarcale de province à cette existence fiévreuse, surexcitée, orgiaque, où l'or, le vin et les femmes combinent leur tiiple ivresse, sans en éprouver une commotion morale. Les rires étincelants, les œillades lascives, les propos hardis, les toilettes provoquantes, et, pourquoi ne pas le dire? les épaules satinées, les bras nus insolemment livrés au regard, avaient troublé les sens neufs de Dalberg. Malheureusement pour la vertu, le vice a souvent la peau fine, la dent blanche et le teint pur.

En outre, la crainte d'être taxé par Rudolph de naïveté départementale poussait Henri à toutes sortes de foifanteries de viveur. 11 soupait sans faim, par simple imitation des roués de la régence, jouait et perdait de peur d'avoir Tair bourgeoisement économe, et se croyait obligé de faire la cour à des fenunes qui ne lui piuisaicnt pas du tout, mais qui étaient vantées par son ami comme très à la mode. Plus de gens qu'on ne le pense, et cela parmi les plus forts et les plus spirituels, vivent pour obtenir l'approbation a individus quelquefois sans mérite. Dans tout ce qu'il faisait, Henn avait l'inquiétude de Rudolph; un sourire ou un froncement de sourcils du baron lui faisait complètement changer d'avis ; un mouvement d'épaules, un ueuh ! méprisant de Rudolph suffisait nour dégoûter Henri d'un cheval, d'une femme ou aune voiture. S'il donnait à souper, Henri n'était à son aise que lorsque Rudolph avait daigné dire : e C'est mangeable, j> et ne s'amusait pas à mettre au-dessus des mets les plus exquis C[ueique ignoble ragoût de i>ortier. — nudolph avait une manière froide d'exciter Dalberg aux plus grandes folies; il lui donnait des conseils raisonnables et l'engageait à ne pas forcer sa nature débonnaire et pacifique; ainsi poussé, llemi aurait sauté une haie de six pieds de haut, embrassé la reine sur son balcon, et mis toute sa fortune sur une carte.

A ce train, Henri avait déjà mangé une cinquantaine de mille firancs; mais ce n'était pas cela qui l'occupait en ce moment.

Ce médaillon, que depuis j)lus d'un an il avait l'habitude de sentir sur sa poitrine, et qu'il regardait comme une espèce de talisman, était aux mains d'Amine, qui, sans doute, n'avait voulu lui faire qu'une niche en l'emportant, car de quelle utilité pouvait lui être cette miniature? Elle n'était pas entourée de

LES RODÉS INNOCENTS. 51

brillants, el ce morceau d'ivoire peint ne devait avoir aucune valeur pour la maîtresse de Demarcy. Pourtant Dalberg éprouvait un vif chagrin de ne plus posséder ce cher portrait au(|uel il attachait une idée superstitieuse ; il se trouvait en quelque sorte désarmé.

Aussi il attendit avec une iinpatience extrême qu'il fût l'heure de se présenter chez Aminé; mais A raine avait eu la fantaisie d'aller déjeuner à Saint-Germain, au pavillon fleuri IV, prétendant que rien n'est plus malsain que de rentrer chez soi après souper, — et n'était pas encore revenue. — Mais sans doute, avait ajouté la femme de chambre, monsieur pourra trouver madame ce soir à TOpéra.

Henri courut à l'Opéra ; mais il eut beau braquer sa lorgnette sur toutes les loges, il ne put découvrir Aminé, et sortit fort dépité. — L'heure à laquelle il pouvait convenablement se présenter chez M. Desprez était passée, ce qui ne l'empêchait point de prendre le chemm de la rue de l'Abbaye, pour avoir au moins le plaisir de regarder la maison où vivait son amie.

Une faible lueur tremblotait à travers les rideaux de la chambre de Calixte. — Henri, embossé dans son manteau, fixa longtemps ses yeux humides sur ce point brillant, étoile d'amour qui scintillait dans l'obscurité générale, car les autres fenêtres s'étaient successivement éteintes.

Les scènes du passé revinrent en foule à sa mémoire ; il se souvint de mille charmants détails où perçait la plus pure tendresse, d'une fleur donni'u; et conservée comme une relique, d'un refrain de romance dont l'application était visible, d'une main abandonnée! plus longtemps qu'il n'était nécessaire à une descente de bateau ou de voiture... Et il se sentit le cœur inondé d'ineffables délices, car ces riens, venant de Calixte, avaient une valeur immense ! Puissance de l'amour chaste, il était plus heureux de

guetter une ombre sur une vitre (ju*il ne Tavait été la veille à une table exquise, au milieu des plus jolies femmes et des plus joyeux compagnons.

— C'est là, se disait- il, qu'elle vit, qu'elle prie et travaille ; c'est là qu'elle s'endort sous l'aile de son ange gardien, qui se penche pour voir les rêves de cette âme charmante.

Puis, au bout de quelques minutes de contemplation extatique, faisant un retour sur lui-même, il ne put s'empêcher de s'écrier :

— Ah ! si Rudolph me voyait, c'est pour le coup qu'il m'appellerait troubadour et m'offrirait une redingote abricot à bandes de velours ; il ne me manque vraiment que b guitare. Encore si j'étais à Séville ou à Grenade, sous un balcon moresque! Et il rit, mais du bout des lèvres, car il avait les paupières mouillées.

Pendant que Dalberg se livrait dans la rue à cet exercice que les Espagnols appellent pelar la pava, que faisait Galixte?

Assise devant une petite table, elle écrivait, ou du moins paraissait écrire, car sa plume ne laissait aucune trace sur le papier.

Un plateau charge d'un verre et d'une carafe contenant de la limonade était posé près du pupitre de Galixte, qui piquait le bec de sa plume dans la pulpe d'une moitié de citron qui n'avait pas servi à la confection du breuvage.

En ce moment, les sons d'un orgue se firent entendre dans le lointain, et M. Desprez entra, selon sa coutume, pour dire bonsoir à sa fille. L'orgue se rapprocha et s'arrêta sous la fenêtre, où il se mit à jouer tout son répertoire.

— Que le diable emporte l'Auvergnat et sa musique ! Est-ce l'heure de jouer à tour de bras : Je t>eua; revoir ma Normandie? s'écria M . Desprez impatienté .

— Ce pauvre homme compte, pour sa recette, sur l*ennui qu*il cause, répondit Calixte en riant; je vais lui jeter quelque monnaie, et il s'en ira.

Éalixte enveloppa deux ou trois pièces de billou avec le papier ramage d'hiéroglyphes invisibles, et, entr'ouvrant la croisée, lança dans la rue le petit paquet, (^ui vint rouler aux pieds du musicien ambulant.

Celui-ci ramassa le tout, et mit précieusement Ten^ veb»ppe dans sa poche, après en avoir extrait l'argent; puis, faisant passer sa hoite derrière son dos, il disparut d'un pas rapide. Quant à Dalberg, heureux d'avoir enti'cvu un instant la blanche figure de Calixte dans le flot de lumière qui s'échappait de la fenêtre ouverte, il se retira emportant du bonheur jusqu'au lendemain.

Sans vouloir dénigrer une vertu aussi pure que celle de Calixte, ne pourrait-on pas croire que l'Auvergnat emportait une réponse au billet trouvé le matin à Saint-Germain-des-Prés?

Il y a différentes manières, à Paris, de comprendre le mot matin : pour les hommes d'études, d affaires ou de commerce, cette idée correspond à l'espace qui s'étend depuis huit heures jusqu'au miUeu du cadran ; pour les tômmes du monde, les actrices et les duchesses sans blason, le matin commence à trois heures de l'après-midi et finit au diner.

Dalnerg, qui était déjà passablement usagé, sortit de chez lui vers trois heures, et, après avoir flâné quel-

que temps sur le boulevard des Italiens pour n'avoir pas l'air d'un sauvage tombant dès Taiurore dans une maison civilisée, il se rendit chez Aminé, qui habitait, rue Joubcrt, un appartement princier.

11 sonna. Un petit groom fagoté en singe savant vint lui ouvrir, lui demanda son nonii, puis s'enfonça dans les profondeurs de rappartcnicnt p<)ur aller consulter la femme de chambre.

Au bout d'une ou deux minutes, le groom revint avec un air plus gracieux et accompagne de la caméristc.

— Ma maîtresse est encore au lit, dit-elle à Dalbcrg ; mais, simonsieur veut excuser le désordre d'une chambre à coucher qui n'est pas faite, madame consent h le recevoir.

Dalberg fit la réponse naturelle; et, comme il y avait déjà dans le salon un visiteur moins favorisé qui attendait patienunent l'heure du lever d'Aminé en lisant des journaux et des brochures, on fit traverser à Henri un cabinet encombré d'aiguières d'argent , de jattes de porcelaine du Japon, de brosses, de limes, d'ê-

Songes, de gants à masser, et de tous les rafiOnements e toilette qu'ont inventés, dans tous les temps et dans tous les pays, la coquetterie et la richesse amoureuses d'elles-mêmes.

Deriière un paravent fumait l'eau tiède encore d'une baignoire garnie d'un fond de toile de Hollande. Cà et là étaient jetées négligemment quelques-unes àe ces belles serviettes damassées algériennes qui boivent si parfaitement la sueur dans les étuves moresques, (it avec lesquelles les fenunes d'Aminé avaient séché sur son beau corps les dernières perles du bain.

Peut-être trouvera-t-on que faire traverser à un homme sur qui Ton a des intentions cet atelier de beauté qu'on nomme un cabinet de toilette, est, de la paît d'une femme aussi exercée qu'Aminé, un man-

que de tact et de convenance. Ne risquait-elle pas de se dépoétiser aux yeux mêmes de celui qu'elle voulait channer? ou bien pcnsait-elle que ceS recherches de sultane ou d'impératrice romaine, que ce culte excessif de soi-même était un moyen de séduction, les hommes étant toujours flattés des efforts faits pour leur plaire?

Il faisait à peine jour chez Aminé. Une veilleuse agonisait dans une lampe d'albâtre sus|>cndue au plafond, et jetait des reflets vacillants oui disaient vaguement miroiter, dans Tombre des dorures rocaille, des ventres do potiche et des andes de cadre.

Dalberg fit quelques pas en hésitant. Ses yeux, accoutumés à la vive clarté du dehors, ne pouvaient encore rien distinguer dans cette demi-obscurité.

— Allons, Annette, ouvrez les rideaux et enlevez la lampe ; il fait jour, je pense, dit Aminé à sa camériste.

Un torrent de lumière entra dans la chambre, et un joyeux rayon de soleil se mit à sauter le long des murs comme une folle levrette enfin admise auprès de sa maîtresse.

— Ah! c'est vous, monsieur Dalberg! vous êtes venu hier, à ce qu'on m'a dit? — Combien je regrette de ne pas m*être trouvée là. — Mais qui aurait pu prévoir que vous m'honoreriez de votre visite? dit Aminé avec un charmant sourire ; il fiaut vraiment que je ne sois guère coquette pour vous recevoir faite ainsi.

Et, en disant cela, la malicieuse créature commettait un gros mensonge, car elle savait très-bien qu'aucune toilette au monde ne valait pour elle le désordre étudié où elle se trouvait.

Son bonnet garni de dentelles gisait à côté de sa tète , sa chevelure soyeuse se répandait en boucles lustrées sur la blancheur du drap, et laissait voir une

petite oreille délicatement ourlée et rose comme un coquillage de la mer du Sud. Son peignoir de batiste, bordé de valentiennes, et nédigenunent fermé, lui faisait toutes sortes d*utiles trahisons; un de ses bras sorti de la couverture s*allongeait ianguissamment sur Tondulation de sa hanche ; Tautre s* arrondissait audessus de son front dans la pose de la Gléopâtre antique.

Sans avoir oublié Galixte, Dalberg n*y pensait peutêtre pas avec la même intensité qu'auparavant, et contemplait Aminé d'un œil, sinon amoureux, du moins caressant. Le regard admiratif qu'il eût accordé à un marbre, à un tableau, il ne pouvait le refuser à un chef-d'œuvre vivant.

Aminé, satisfaite de l'effet qu'elle avait produit, dit à Dalberg d'un ton demi-scrieux, demi-badin :

— Si j'avais le moindre amour-propre, je croirais que vous vous êtes enfin décidé à venir rendre hommage (( à mes faibles charmes ; » mais un autre motif vous amène. — Je ne suis pas assez jolie sans doute pour mériter un tel honneur.

— Madame, un pareil basphème ne peut être dit que par vous.

— Vous êtes poli, Dalberg; mais vous ne seriez pas ici, malgré tous vos compliments, sans un certain médaillon que vous grillez de ravoir et que je ne vous rendrai pas.

— Ne vous faites pas plus méchante que vous n'êtes, Aminé. A quoi vous servira-t-il de le garder?

— Cela me servira à vous faire venir J'ai beaucoup de plaisir à vous voir.

— Ne raillez pas, je vous prie.

— Je parle sérieusement; — qu'y a-t-il là d'étrange?

— Voyons, — je vous donnerai une belle bague, un bracelet...

— Pourquoi (aire? répondit Aminé en remuant dans un bagui^ placé sur un guéridon près de son lit un amas étincelant de bijoux. Vous 1 aimez donc beaucoup cette blonde?... Est-ce qu'elle est jolie? les portraits sont toujours flattés.

— Jolie... répondit Dalberg en balbutiant... pas absolument... de la fraîcheur, de Tingénuité.

— Oui, la beauté du diable... des couleurs de pension, les coudes et les mains rouges, dit Aminé avec une petite moue dédaigneuse en avançant sa main blanche, fluette, veinée légèrement d*azur, trans|)arente comme Fopale. et dont les ongles ressemblaient à des feuilles de rose du Bengale.

— Oh \ quelle admirable main vous avez ! reprit Dalberg, désireux de changer le cours de la conversation.

Et il attira vers lui le bras d'Aminé, qui se laissa faire.

— Les sculpteurs les plus illustres Tont moulée... Mais il ne s*agit pas de ma main . Gomment pouvezvous aimer une blonde? Les blondes ont les cils blancs et les sourcils effacés ! dit Aminé en agitant par un mouvement rapide, pareil à celui que les Espagnoles impriment à leur éventail, les longues franges brunes de ses paupières, qui palpitaient sur ses joues comme des papillons noirs sur un bouquet de roses.

Malgré toute sa passion pour Galixte, Dalberg ne pouvait s'empêcher de convenir que les cils d'Aminé étaient longs, soyeux, d'une nuance admirable, et faisaient merveilleusement ressortir la nacre bleuâtre do ses yeux. Il répondit d'un air dégagé :

— Je ne suis pas amoureux.

— Comment î et vous portez un médaillon sur votre cœur î Que feriez-vous donc si vous l'étiez?

— Pur enfantillage ! — Imitation de romans passés de mode ; sentimentalité à la Werther !

— Pont vous n'êtes pas corrigé, à ce qu'il paraît?

— Ce portrait, j'avais l'habitude de l'avoir suspendu au cou, et j'oubliais toujours de l'ôter.

— Je SUIS sûre, tendre berger, que vous posiez dévotement vos lèvres soir et matin sur cette chère effigie, ainsi que cela doit se faire sur les bords du Lignon.

— Aminé, vous me croyez par trop pastoral...

— Oh! je sais que vous êtes un monstre... vous avez fait une infmitc de malheureuses et commis vingt roueiies plus scélérates les unes que les autres.

— Ne me raillez pas si cruellement et faites- moi donner cette miniature à laquelle j'ai la faiblesse de tenir...

— Personne, excepté vous, n'a jamais pensé, dans cette chambre, à une autre femme que moi.% . Allons, c'est bien, je vois que je suis devenue laide, dit Aminé en se retournant dans son ht.

Dans ce mouvement, son peignoir glissa sur sou épaule, et elle ne le rajusta pas tellement vite oue Dalberg ne put être convaincu que le temps de aéployer des talents et des qualités morales n'était pas encore arrivé pour ce démon à peau satinée.

lien ri n'avait pas étudié Esconar et son Traité des compositions de conscience; mais il n'était pas trèséloigné de racheter le portrait de Calixte à un singulier prix, se fondant sur la légitimité de l'intention. — Les œillades qu'Aminé lui avait lancées au souper des Frères-Provençaux, la façon dont elle Faccucillait avaient un sens trop clair pour qu'on put s'yméprendre; il crut donc inutile et même dangereux d'insister davantage sur la restitution du portrait, craignant d'éveiller la jalousie feinte ou réelle d'Aminé, et sachant la haine envenimée qu'ont les anges d'en bas pour les anges d'en haut. Il n'aimait pas Aminé, mais elle exerçait sur lui, en ce moment, la fascination de tout ce qui est charmant et perfide, brillant et glacé, la fascination de la fleur vénéneuse qu'on ne peut s'empê-

cher de cueillir, du serpent dans la gueule duquel l'oiseau vient s'engoulTrer, frissonnant de plaisir et d'horreur. La corruption a des attraits inexplicables même pour les âmes les plus honnêtes. — Sans trop se rendre compte de tout cela, Henri s'était rapproche d'Âniine et ne parlait plus du médaillon, lorsque la femme de chambre, soulevant une portière, arriva près du lit, et, se penchant vers sa maîtresse, lui chuchota cette phrase :

— • Mademoiselle Florence est là qui voudrait parler à madame.

— Il fallait dire que je n'y étais pas.

— 11 y avait déjà du monde au salon, et madame ne m'avait pas dit qu'elle voulait se celer.

— Décidément, Annette, tu baisses. Une soubrette d'esprit entend à demi-mot. Biais, puisque la sottise est faite, laisse entrer. — Qui peut nous valoir cette visite de Florence et d'où lui vient cette amitié subite? dit Âmine en fixant son regard sur Henri.

Florence entra, et d'un rapide coup d'œil se rendit compte de l'état de la chambre et de la situation des personnages. Ce ne fut qu'un éclair, mais une expression plus sereine se répandit sur sa figure, et, après avoir salué Amine elle fit une révérence gracieuse à Dalber^, qui s'était retiré un peu à l'écart.

— Voilà une aimable surprise, dit Amine à Florence ; vous êtes si rare !

— Mon Dieu! j'ai [ienr d'être importune : que faites-vous aujourd'hui?

— Rien... j'avais wi commencement de migraine;

i'e u'ai aucun projet : je comptais rester couchée toute a jouinée.

— J'essaye une nouvelle voiture et une paire de chevaux neufs ; voulez-vous venir faire un tour au bois de Boulogne avec moi?

— Volontiers. Je vous demande un quart d'heure

40 LES ROOÉS INNOCENTS. 1

pour m'habiller; regardez un peu dans la rue, mon- ^ sieur Dalberg, je vous en prie, ou passez dans une autre pièce, dit Aminé d*un ton de pudeur fort peu alarmée en se laissant glisser sur le tapis d'hermine étendu devant son lit, et en fourrant ses pie<]s mignons dans lès pantoufles doublées de cygne que lui présentait sa camériste agenouillée. /

— A propos, dit Florence, vous avez sans doute rendu à ni. Dalberg le médaillon que vous lui avez ^ enlevé par plaisanterie?

— Non pas... je le garde pour le taquiner.

Un léger pli contracta le front de Florence, qui re« { prit aussitôt :

— Et vous connaissez le nom de la personne qu'il représente?

— Pas encore, mais je le saurai.

Une imperceptible rougeur monta aux joues de Florence.

— Pourquoi faire? dit-elle d*un ton négligent.

— J*ai des dispositions à détester les gens qu'aime | M. Dalberg.

— C'est un aveu, cela...

— Oh ! non, je suis jalouse sans être amoureuse.

— Allons, vous pouvez reparaître, dit Aminé en élevant la voix ; je suis habillée de façon à ne plus alarmer votre candeur.

— Si monsieur veut nous accompagner, dit Florence, il y a une place pour lui. ]

— J'accepte avec reconnaissance, répondit Dalberg en s*inclinant.

Et il suivit les deux femmes sans trop savoir s'il était content ou fâché, et si Tarrivée de Florence avait été opportune ou intempestive.

Quant au monsieur installé dans le salon, il avait fini sa dernière brochure, lorsque Annette vint lui annoncer qu'Aminé, ayant une migraine atroce, ne se le- ^

LES ROUÉS INNOCENTA 41

verait pas de la journée. En apprenant cette fâcheuse nouvelle, il prit son chapeau et dit : « Ce n'est pas étonnant, le vent d'est souffle depuis deux jours. »

A cette profondeur d'observation, on aura reconnu le personnage météorologique du souper. — C'était lui en effet.

Maintenant, pour quelle raisou Florence était-elle venue précisément ce jour-là, à cette heure, chez Âniine, qu elle ne visitait pas quatre fois Tan, et pour laquelle, bien qu'elle s'abstint de porter des jugements sur les autres femmes, elle ne paraissait avoir aucune sympathie? — Etait-ce le simple hasard ou l'espoir d y rencontrer Dalberg et le désir d'arrêter à son commencement une intrigue qui lui déplaisait, pour une raison ou pour une autre?

En lui supposant de l'amour pour Henri, la jalousie eût expliqué cette démarche ; mais elle ne l'avait vu qu'un très-petit nombre de fois, d'une manière vague, en compagnie d'autres personnes, et sans chercher jamais à faire naitre des rapports plus fréquents.

D'ailleurs, Florence était une vertu... relative. — On ne lui avait jamais connu qu'un amant, et si de mauvaises langues chuchotaient le nom d'un second, le fait n'était pas bien prouvé. Quoique par sa position même elle ne pût être reçue dans le monde, Florence possédait tout ce qu'il faut pour y briller, et, légalité h. part, n'était pas plus indigne d'y tenir sa place que bien d'autres abritées derrière le nom d'un mari, endosseur naturel de toutes leurs fredaines. La crainte c|u' Aminé ne fit un méchant usage du médaillon, et ne s'en servit pour jeter du trouble dans la vie d'une jeune tille honnête et pure, avait probablement détiM'miné Florence à se rapprocher de la maîtresse de Demarcy.

La voiture remontait les Champs-Elysées au trot de deux chevaux anglais demi-sang et d'une rare beauté.

Aminé, enveloppée des pieds à la tête dans un grand cachemire, s'étalait sur le velours bleu des coussins comme si elle eût été couchée, saluant avec une certaine affectation les gens de connaissance qu'elle rencontrait. Elle était iière de paraître en public avec Florence, comme le serait une bourgeoise de sortir avec une duchesse, ou une choriste avec un premier sujet. Chaque monde a son aristocratie, et dans ce monde-là Florence était une princesse du sanff.

A Tavenue de Madrid, on rencontra Rudoiph qui faisait une promenade à cheval, et parut assez étonné de voir Amme avec Dalberg dans la voiture de Florence. En homme qui a Tusage du monde, il ne té— moigna aucune surprise, et se mit à trotter le long de la calèche, échangeant avec les femmes quelques observations caustiques sur les tournures plus ou moins grotesques des cavaliers qui filaient dans un nuage de poussière.

— Quel motif peut avoir la réunion de ces personnages disparates? se demandait Rudolph, tout en cheminant du côté de la calèche occupée par Aminc. — La vertueuse Florence aurait-elle l'imagination préoccupée à Tendroit du jouvenceau recommandé par moi aux soins d'Aminé? Voilà une auxiliaire sur qui je n'avais pas compté; deux valent mieux qu'une. Si Aminé échoue, Florence réussira. Si Tune d'elle lui déplaît, Tautre doit le charmer ; il n'y a pas moyen qu'il échappe.

Et Rudolph, rassuré sur la réussite de ses projets, fit faire une courbette à son cheval.

Aminé, se penchant hors de h voiture du côt«î dt» Rudolph, qui s'était i approché, dit en anglais et d'un ton de voix assez bas pour n'être pus entendue d'IIenri ni de Florence, occupés d'ailleurs de leur conversation :

— Le nom du portrait?... vite!

LES HOUÉS INNOCENTS. 45

-- Galixte Desprcz, répondit Rudolph en souixlinc ; et si près de la voiture que la roue rasa pre8({uc la hanche de son hack.

Un éclair de joie maligne illumina la figure d*Amine.

— Qui eût pensé, disiit Florence à Dalberg, mais avec un doux sourire et des yeux attendris, que vous étiez capable d'un sentiment si pur? — Cette religion de Tamour m'a touchée.

— L'adresse? continua du même ton Aminé en feignant d'admirer un point de vue.

— Rue de T Abbaye, 7, répondit Rudolph du bout des lèvres et courbé sur le cou de sa monture.

— 11 y a, répondit Dalberg, dans une pièce de Calderon, la Dévotion de la Croix, un ceilain chenapan nonunc Eusebio qui n'a d'autre mérite qu'une foi profonde dans le signe de la rédemption.

— Et qui est sauvé. — Mais vous n'avez plus votre talisman, dit Florence, et le diable a tout pouvoir sur vous.

— J'espère, dit Rudolph poursuivant la conversation à travers le bruit des roues et les piétinements des chevaux, que tu feras le plus mauvais usage possible de ces documents?

— Soyez tranquille, dit Aminé.

Comme on était assez loin, ou dit au cocher de toucher vers Paris, et la voiture redescendit l'avenue des Champs-Elysées au petit pas des chevaux, la mode étant d'aller doucement, mode assez sage dans ce dédale mouvant de phaétons, de tilburys, d'américaines, d'escargots, de broughams et d'équipages de toutes sortes.

Rudolph eut fort à faire de saluer toutes les beautés de sa connaissance reucognées dans l'angle d un petit coupé, en compagnie d'un King's Charles ou d'un énorme bouquet.

Florence déposa Dalberg près des chevaux de Mariy, et reconduisit Aminé chez elle. — Pour Rudolph, il rentra dans son entre- sol de la rue de Provence, et, après dîner, comme il n'avait rien à faire, il joua quatre heures de suite à la bouillotte des parties sèches, c'est-à-dire où aucun argent n'était eiigagé, avec des amis curieux comme lui de ne rien perdre de leurs forces.

Dalberg, oui devait une visite de digestion à M. Desprez, était allé changer de toilette, — se trouvant trop bien mis; — sa chemise, brodée et ornée de transparents prétentieux, fut remplacée par une autre très -fine, mais plus simple ; à son gilet un peu tlam> boyant succéda un gilet d'une nuance modeste et plus assortie à la gravite d'une maison d'ex notaire, naturellement amoureux d'habits noirs et de couleurs sombres.

En déposant ses vêtements de lion, Dalbei^ avait repris son ancien caractère, et quand il entra dans le salon de M. Desprez, à sa mise simple, naturelle et modeste, Ton n'eût pas reconnu le jeune himme qui se promenait chaque soir, au bras de Rudolph, sur le boulevard des Italiens d'un air si crâne et en soufflant au nez des femmes la fumée de son cigare.

Ce n'était pas de sa part dissimulation, mais retour à la vérité.

Quand il alla saluer Galixte. occupée de quelque ouvrage dans l'embrasure de la croisée, il se sentit embarrassé malgré le sourire amical et l'accueil plein de bienveillance de la jeune fille. La conscience de n'avoir plus le médaillon le tourmentait; il lui semblait que Calixte devait deviner par intuition magnétique la perte de ce doux gage d'amour et de confiance, et par un mouvement puéril sans doute, mais que comprendront ceux qui ne rient pas des poétiques superst'tions de l'âme, il croisa son hanit, interposant

LES liOUES IxNiSOCENTS. 45

ainsi un voile de plus entre sa poitrine et le regard de son amie.

— Henri, je crains bien mie vous n'ayez un rival, dit en riant la jeune fille à Dalberg ; — j*ai vu hier au soir, sous ma fenêtre, un personnage mystérieux...

— Un joueur d'orgue, dont la musique faisait liur- 1er tous les chiens du quartier ?

— Non pas... mais un cavalier envelop|)é d'un manteau couleur de muraille, et le feutre enfoncé sur les yeux, qui doit être fort enrhumé aujourd'hui, car il ne faisait pas chaud. Je vous conseille d'aller Fattendre demain et de le pourfendre de votre bonne lame.

— Je m*en garderai bien, reprit Dalberg.

— Et moi qui avais cru éveiller votre jalousie par cette confidenceI...Je vois que je n'y réussirai jamais.

— Non, Calixte; j'ai en vous une confiance sans borne, dit Henri, car je vous aime, et de toute mon âme.

— Je le crois, répondit Calixte en plongeant dans les yeux d'Henri son regard lumineux et pénétrant.

toi figure de Calixte, naturellement charmante, était sublime en cet instant ; on eût dit que le Jour émanait d'elle. Son âme jetait de si vifs rayons qu'elle était devenue visible sur ses traits par une sorte de pâleur lumineuse.

— Je sens que je ne puis vivre sans vous, dit Henri en s'inclinant sur la main tiède et moite que lui abandonnait Calixte. — Voulez- vous de moi pour mari, si votre père m'accepte?

Calixte ne répondit pas ; mais elle laissa tomber sa tête sur l'épaule de Dalberg, et quand elle la releva, ses beaux yeux étaient baignés de larmes...

M. Desprez, qui était entré à pas de loup, surprit ce groupe charmant, et ne se conduisit pas en père

46 LES RODÉS INNOCENTS.

de comédie. Il ne roula pas de gros yeux, ne fronça pas le sourcil d'une manière olympienne ; un sourire plein de bonhomie éclaira son visage jovial, car il attendait depuis longtemps ce résultat, et il s'avança vers sa fille et Dalberg en se frottant les mains.

Henri vint à sa rencontre, et, le prenant à part, lui dit : — Monsieur Desprez, il faut que j*aie un entretien avec vous.

— Quand vous voudrez, mon garçon ; je me doute bien de ce que vous avez à me dire ; mais vous êtes bien jeunes tous les deux,* nous avons le temps, répliqua M. Desprez.

... Quelques amis de Tex-notairc arrivèrent, et Ton se mit à jouer au boston, comme dans le salon ms deC...

A dix heures, Henri se retira le paradis dans le cœur; il ne s'était jamais autant amuse que ce soir-là.

En rentrant chez lui, comme il passait devant la loçe de son concierge, un bras sortant par le vasistas Im tendit une petite lettre; il l'ouvrit, et y trouva ces mots :

a Venez me prouver ce soir que vous n'aimez pas CalixtCy et je vous rendrai un portrait qui n'aura plus de prix pour vous. »

— QueUe heure est-il, Annette? dit Aminé en s'étirant sur la chaise longue où elle était à demi couchée ; je ne vois pas la pendule d'ici.

— Minuit bientôt, madame , répondit la suivante

après avoir consulté un cadran niellé de fort bon goût.

— Il n'est pas tard, il peut venir encore; — pourvu que Rudolph ne Tait pas enunené jouer au Cercle ! se dit Aminé à elle-même.

— On a bien remis ma lettre? demanda Aminé une demi-heure après.

— Oui, madame; c'est Toby qui Ta portée.

— Cek singulier comme Tattente me rend nerveuse ! Faites-moi un verre d'eau et mettez-y trois gouttes de fleur d'oranger.

Annette obéit et posa devant sa maîtresse un plateau garni d'un verre à patte et d'une carafe en cristal de Bohême magnifiquement taillé et doré.

Aminé but à peine une gorgée , et , dominée par rimpatience , elle se leva , alla à la fenêtre , et appuyant son front moite à la vitre, regarda dans la rue faimement éclairée par des réverbères qui avaient trop compté sur la lune , ou par une lune qui avait trop compté sur les réverbères Chaque ombre qui passait la faisait tressaillir, espérer et désespérer.

Un roulement de voiture, suivi d'un temps d'arrêt et d'un grmeement du bouton de la sonnette que le silence de la nuit permettait d'entendre, lui causa une telle émotion qu'elle fut obligée d'appuyer la main sur son cœur pour en compruner les battements. .

C'était une femme de la maison qui rentrait.

On s'étonnera peut être de cette vivacité de seusations dans une femme blasée comme Aminé , mais c'était une de ces natures que l'obstacle irrite. Dalberg serait venu, elle y aurait à peine fait attention, il ne venait pas , elle eut tout donné pour le voir. Aminé avait la fantaisie de Timpossible. Dalberg , amoureux d'elle et libre, ne lui eût rien inspiré; amoureuiL d'une autre , il lui paraissait l'homme le plus séduisant. Se substituer à une chaste image , à

48 LES RODÉS INNOCENTS.

un rêve longtemps caressé, faire tourner la tête à quoiqu'un (\\n la détestait, était une de ses plus acres jouissances ; elle voulait pour sa statue le socle d'une idole renversée et pour sol à son temple les décombres d une passion.

Tout amour pour une jeune fille vertueuse , pour une femme du monde honnête, excitait chez elle une jalouse fureur, soit qu^elle se regardât comme dédaignée tîicitement par un choix de cette espèce , soit qu'elle pressentit dans de telles amours de pures délices, de chastes voluptés, de séraphiques extases qui lui étaient à jamais interdites et qu'elle regrettait confusément.

Faire trahir Calixte par Dalberg eut été pour elle le triomphe le plus flatteur, et au trouble mal déguisé du jeune homme, lorsqu'il était venu chercher le médaillon, elle avait cru y réussir, et peut-être tMit-elle accompli son projet sans l'arrivée de Horence.

Pendant qu Aminé s'impatientait. Dalberg , de son côté, était en proie à la plus vive anxiété. Le nom de (lalixle. souligné avec affectation par Aminé , présageait de la part de celle-ci toutes sortes de malices diaboliques; et d'abord comment avait-elle pu le savoir?

Calixte ne sortait que rarement , n'allait que fort peu au spectacle, et devait être aussi inconnue dans le monde où vivait Aminé que si elle eût été ensevelie au fond d'un cloilrc ou d'un harem, en Portugal ou en Turquie. — Il y a souvent mille lieues d'un quartier de Paris à l'autre, et l'on ne rencontre pas plus certaines espèces hors de certains milieux qu'on ne voit de poissons nageant sur les grandes routes. Jamais Amine n'avait mis le pied à Saint-Gcnnaindes Prés ni au Luxembourg, seuls endroits fréquentés par Calixte. Jamais il n'était arrivé à l'élégante courtisane de traverser la rue de l'Abbaw, où eUe aurait

LES ROUÉS INNOCEKTS. H

pu entrevoir derrière la vitre le délicat profil de la jeune fille travaillant à quelque ouvrage de filet.

Il fallait donc que ce nom lui eût été dit par quelqu'un. Mais par qui?

Les cinq ou six personnes qui allaient chez M. Desprez étaient des gens de cinquante à soixante ans, d'anciens avoués retirés, des ex-notaires, hommes graves, mariés , j^res de famille ou vieux garçons à

Î gouvernante , oui ne dépassaient les ponts que dans es occasions solennelles, et n'avaient aucune accointance avec les princesses d'Opéra et de petits théâtres.

Le mystère restait donc impénétrable pour lui. Il ne pouvait avoir été trahi par aucun confident, car il s*était caché de son amour plus que d'un crime, conune d'un ridicule : ce n'est pas à Rudolph, à Demarcy, à Château vieux qu'il eût été se vanter de son amour platoniq^ue pour une petite fille de province ; — ces messieurs, qui {professaient des doctrines très-positives sur cette matière, eussent poursuivi de rires inextinguibles et criblé de sarcasmes et de quolibets le malheureux cokney capable de sentiments si bourgeois.

Cependant le portrait de Calixte n'en était pas moins dans les mains d'Aminé, et Dalberg la connaissait assez pour s'attendre à Quelque scandale au cas que l'alternative posée par la lettre resterait sans réponse.

La situation était des plus embarrassantes. — Ne pas aller chez Aminé, c'était s'exposer à toute la rancune de son orgueil blessé ; y aller, c'était trahir Calixte, cette chaste enfant dont tout à l'heure encore il pressait la main confiante. Que faire?

11 hésita longtemps. Un véritable roué se fiit décidé tout de suite, sauf à établir en cas de besoin une distinction subite entre l'âme et le corps, entre les passions du cœur et les caprices de l'esprit.

— Allons , je reste, se dit-il en se déshabillant, quand Rudolpn saura cela, c'est pour le coup qu'il se mo(]uera de moi; mais je penserai à Galixte, et ses plaisanteries glisseront sur moi comme la pluie sur une twine imperméable. Demain/ — je m'excuserai auprès d'Aminé d'une façon quelconque, — j'aurai passé la nuit à jouer, je ne serai rentré que le matin, je l'amuserai quelques jours, et quand je serai marié, je n'aurai plus rien à redouter d'elle. L'original me consolera d'avoir perdu la copie, et si elle veut faire mielques noirceurs, j'aurai le droit de défendre ma femme.

Un peu rassuré par ce raisonnement, Dalberg se coucha et finit par s endormir d'un sommeil peu profond et traversé de rêves où l'image d'Aminé , l'œil languissant , les joues colorées d'une légère vapeur rose, le coude noyé dans un oreiller de dentelles, lui présentait le médaillon de Galixte.

— Gomment me trouves-tu, Annette, disait de son côté Aminé à sa femme de chambre , suis-je vieillie, ai-je quelque ride , quelque tache , quelque défaut dont je ne me sois pas aperçue ? Tu peux être franche.

— Madame n a jamais été si bien que ce soir, répondit Annette d'un ton admiratif. Je lui trouve les 5feux d'un lumineux particulier.

— C'est le feu de la fièvre; l'impatience, la colère... Deux heures ! Il ne viendra pas... je n*y conçois rien. Pourtant ce matin , sa voix tremblait,' il rougissait, il pissait. — Il me trouvait belle , j'en suis sûre!... Oh ! quelle idée me traverse l'espnt ! si ce langoureux personnage à médaillon ne couchait pas chez lui, si j'avais deux rivales au lieu d'une à combattre! — Deux, c'est trop facile, — l'amour exlusif est donc une chimère? Ce petit Dalberg me déplaît déjà beaucoup. — Pauvre Galixte! j'ai bien envie de le lui laisser pour le punir d'un tel choix. Si Rudolph ne

me Tavait recommandé , je ne m'occuperais plus aujourd'hui de ce jouvenceau ridicule...

Au bout de ce monologue , Aminé se fit mettre au lit , et tourna nonchalamment les premiers feuillets d'un roman nouveau, moyen efficace qui ne tarda pas à produire son effet.

Le volume roula bientôt sur le tapis ; en dire le titre serait une cruauté inutile.

Le lendemain Rudolph vint voir Aminé, qu'il trouva d'assez mauvaise humeur : elle avait envoyé le matin Toby aux informations , et le résultat du rapport de l'intelligent émissaire était que Dalberg avait reçu la lettre et dormi vertueusement dans son domicile authentique.

— Il me dédaigne pour une petite poupée de pensionnaire. Quel Vandale! dit Aminé, en coquettant devant une grande glace où elle pouvait s'admirer des pieds à la tête.

— C'est une conduite de Ouron, et que tu lui feras payer cher, répondit Rudolph.

— Il m'a manqué... gravement, il est naturel que je me venge ; mais vous , quelle raison avez-vous de lui en vouloir? Vous lui vendez vos chevaux fourbus;

— quand vous avez besoin d'argent , vous jouez une partie avec lui ; — vous lui mettez sur les bras les femmes qui vous ennuient. — C'est un vrai Pylade !

— Je ne lui en veux pas... mais la vie que je mène me fatigue, et je sens le besoin de devenir un homme sérieux, et mademoiselle Desprcz , désillusionnée sur le compte de Dalberg , pourrait faire la fortune de ([uelque çarçon spirituel...

— Mais incapable d'«tre député... de vous, par exemple.

— Pourquoi pas? Je suis mûr pour la politique :

— j'engraisse.

— Et vous devenez chauve. Mais vous ne m'aviez

5S LES RODÉS INNOCENTS.

pas dit que vous connaissiez particulièrement M. Des prcz et sa fille !

— Je suis allé cinq ou six fois chez M. Desprez pour affaires, mais Dalberg n en sait rien. M. Desprez , sous des apparences très-modestes, est très-riche. Galixte aura cinq cent mille francs de dot.

— Peste, le chiffre est gracieux! Je ne m* étonne

{dus que Dalberg ne vienne pas aux rendez-vous qu*on ui assigne. Son innocence remporte sur votre rouerie. Une dot d'un demi-million vous a-t-elle jamais donné son portrait?

— Hélas non ! je n*ai pas assez de poésie pour les jeunes héritières ; mon pathos est trop limpide , cela me nuit.

— Et vous êtes- vous posé comme prétendant ?

— Non pas, je me serais fait haïr subitement tout vif. J*ai salué froidement Galixte, qui ne me reconnai-trait pas, j*en suis sur. — Il fallait d'abord détruire le Dalbei^.

-^ Homme profond , je comprends maintenant pourquoi vous m'engagiez «c à rattacher à mon char. » comme dirait un galant du Directoire , — Vous vouliez le déconsidérer, — c'est flatteur pour moi; merci de la préférence,

— J'aurais eu soin de préparer quelque renœntre... fortuite. M. Desprez et sa fille se trouvant nez à nez avec M. Henri Dalberg en compagnie de mademoiselle Âmine... quel tableau enchanteur !

— Et peu conjugal.

— Le portrait nous évitera tous ces (rais de mise en scène.

— Oui .. je vous servirai tout eh me vengeant, j'ai maintenant un vif intérêt dans l'affaire.

-- Et si j'épouse Calixte Desprez , mademoiselle Âmine recevra pour son billet de faire part vingt-cinq chiffons de papier signés Garât.

Aminé et Rudolph étaient bien faits pour s*entendre, et le marche fut aussitôt conclu.

Ils s'étaient aimés jadis, — si ce n'est pas profaner un tel mot, — pendant six mois; mais Rudolph avait compris qu'il ne pouvait être qu'un épisode dans la vie aune femme comme Aminé, et il s'était spirituellement effacé devant les notabilités financières et diplomatiques tour à tour ou simultanément honorées des bonnes grâces de la jeune actrice.

Il avait survécu aux différentes dynasties de Mondors , et ses libres entrées auprès de la divinité du lieu lui étaient toujours conservées , quel qu'en fût le pontife.

Rudolph plaçait l'argent d'Aminé , et sur les nouvelles qu'elle surprenait aux agents de change et aux personnages — bien situés pour tout savoir — qui papillonnaient autour d'elle , il faisait des coups de Dourse et réalisait des gains dont il avait sa part. Aminé ne Élisait rien sans ses conseils ; il l'avertissait des déconfitures prochaines qu'il flairait avec un admirable instinct , et la rupture précédait toujours le désastre. Il opérait les i^ccommodements nécessaires, blâmait les caprices nuisibles ; il était, si l'on peut s'exprimer ainsi, « le directeur de cette conscience. »

Il ne faudrait pas croire, d'après cela, que Rudolph fût un chevalier d'industrie, — pas le moins du monde ; son titre de baron , bien qu'il ne remontât pas aux Croisades, lui appartenait bien réellement. On n'aurait pu citer de lui une escroquerie notoire... Seulement, il vivait sans fortune comme s'il eût été riche , et gagnait son argent à ce qui le fait perdre aux autres. — Le plaisir de tout le monde était son travail à lui. — S'il jouait, il fallait qu'il gagnât, et il gagnait presque toujours; non qu'il eût recours, pour corriger le sort , à ces filouteries d'escamotage , ignoble ressource des gi^ecs vulgaires ; il n'avait pas tnché

une seule fois dans sa vie ; mais il était , au whist, de la force de M. Deschapelles ; aux échecs , il eût tenu tête à M. de Laoourdonnais. Tous les jeux avaient été de sa part Tobjet d'études profondes, de calculs mathématiques à effrayer un astronome cherchant TeUipse d*une comète. — En outre, coaune vous Tavcz vu , sous prétexte de gastrite , il restait sobre et conservait son sang-froid dans les soupers les plus turbulents. — En fait de chevaux, il était si bon écuyer et si un connaisseur, qu*il aurait pu en remontrer aux jockeys et aux maquignons les plus retors ; aussi pariait-il à coup sûr. — En fait de courage, il dessinait un six, un sept ou un huit dans une carte blanche, cassait la petite boule qui danse eu équilibre au bout du jet d^eau, mouchait une bougie sans Téteindre, et coupait une balle sur une lame de couteau à vingt-cinq pas. Pour Tépée , Grisier, Pons et Gatechair avaient déclaré n'avoir phis rien à lui apprendre. Son tailleur le consultait en tremblant, et, loin de lui demander de l'argent , lui en eût offert, s'il l'eût osé, pour {)orter les habits au'il lui faisait. Ses galanteries ne lui coûtaient que des bouquets , des loges de spectacle, des recommandations aux journalistes de sa connaissance , et autres bagatelles de ce §enre. — Le petit détail suivant peindra l'homme : ans son budget, il comptait son jeu pour cinquante mille francs de revenu... Et ainsi du reste.

Un des plus grands plaisirs de Budolph était de couler des jeunes gens. Faire estropier en duel, ou par une chute de cheval , quelque débutant dans la carrière de la vie élégante; lui suggérer des idées inexécutables ou fatales, tout en ayant l'air de s'intéresser paternellement à lui, semblait à ce Méphistophélès du Doulevard de Gand une jouissance délicate et raffinée digne d'un esprit supérieur. 11 fallait voir les condoléances ironiques, les seiTements de mains afl'ec-

'* iueux qu'il prodiguait aux victimes après la catastrophe ou la ruine!

Une douzaine de jeunes gens beaux, nobles et riches avaient déjà sombre autour de lui. Cependant les cx)nseils qu'il Jeur donnait étaient excellents : mais pourquoi jouer quand on ne connaît pas les cartes, spéculer quand on n'y entend rien, faire le gentleman' rider sans savoir Téquitation, et le raffiné en n'ayant jamais touché une épée ou un pistolet? — 11 fallait , selon Rudolph, qui avait raison en cela, pour être ce qu'on appelle un lion, des dons naturels cultivés avec soin; un grand viveur étant aussi rare qu'un grand poète.

Rudolph, en traversant le salon pour sortir, rencontra le monsieur météorologique, qui attendait,solon son habitude , qu'Âmine voulût bien le recevoir ; il avait l'air plus rêveur qu'à l'ordinaire.

— Qu'avez-vous donc , mon cher ? lui dit Rudoluh en lui prenant le bras et en l'emmenant pour en délivrer Âmine, je vous trouve le nez mélancolique aujourd'hui.

— Vous ne savez donc pas que le grand Ârago a prédit un été froid et un hiver chaud ! -^ Décidément, comme le disent les fouriéristes, les climatures sont détraquées...

Amine sonna et se fit habiller pour aller rendre à ' Florence sa visite, ainsi qu'elle le devait , car dans la bohème la parodie des usages du monde se fait avec beaucoup d'exactitude et de rigueur.

Florence habitait, rue Saint-Lazare, un vaste appartement d'un luxe sévère et d'un ^ùt qui sentait sa grande dame. Point de futilités rameuses, point d'étagères surchargées de petits dunkerques encombrants; d'épais tapis de riches tentures, des bronzes antiques ou florentins , — voilà tout.

Quand. Amine entra, Florence repoussa vivement ^ le tiroir d'un cabinet de laque qui renfermait quel-

M LES RODÉS INNOCENTS.

ques papiers maculés et noircis , et se leva arec un mouyement plein de grâce et de dignité pour aller au devant de la visiteuse.

Après rechange de demandes et de réponses banales par où débute toute conversation , Florence dit d*un ton détaché :

— A propos, que faites-vous de M. Dalberç?

— Moi? rien, répondit négligemment Amme.

— Je croyais que c'était un de vos adorateurs...

— La blonde du médaillon, mademoiselle Calixte, occupe son cœur tout entier.

A ce nom , Florence tressaiUit et pâlit si visiblement qu* Aminé sVmi aperçut.

— Ou*3V6z-vous donc , chère belle ? vous changez de couleur!

— Ce n'est rien .. une émotion dont je u*ai pu me défendre. Ah ! elle s'appelle Galixte ?

— Galixte Desprez. — Mais quel intérêt tout cela peut-il avoir pour vous?

— C'est vrai, Je suis folle... aucun.

— J'avais écrit à Dalberg de venir chercher le portrait à des conditions qui n'étaient pas trop féroces. Il n'a pas paru.

— A l'aime donc bien? dit Florence avec un soupir. ^ Gomme vous dites cela ! est-ce que, par hasard,

vous auriez pour Henri... un caprice... une passion?

— Eh bien 1 oui... répondit Floreqce avec une effusion que , si elle n'était pas sincère , eût Êiit honneur à une comédienne consommée.

Elle couvrit sa belle figure de ses deux mains, comme pour cacher sa rougeur.

— Oui , je l'aime... C'est plus fort que moi. C'est la jalousie qui me conduisait hier chez vous.

— Ah ! froide Florence ! vous voilà donc atteinte par la flamme ! Il n'y a pas de salamandre qui ne unisse par se brûler.

— Hélas ! (juc pourrai"Jc sur un cœur dispute par xVminc et Calixte ?

— Par le vice et la vertu , dit Aminé ; vous voilà bien tombée, pour une fois que vous êtes amoureuse !

— Oh ! si je possédais comme vous ce médaillon , je le briserais, je le foulerais aux pieds!

— Ce sont là vos façons ? peste ! je suis plus calme, moi, je le garde précieusement pour apprendre à vivre à Dalberg ; ce n'est pas que je tienne le moins du monde à ce bellâtre de province...

— Je vous croyais du goût pour Dalberg , je me trompais donc ?

— Moi , j'aime l'amour qu'il a pour une autre , — quanta lui, il me déplaît.

— Cette Calixte est donc bien jolie?...

— - Entre nous... oui... mais il ne faut jamais convenir en public de la beauté d'une fille sage et d'une femme honnête. Qu'est-ce qui nous resterait donc alore?

— Laissez-moi voir ce portrait... vous l'avez sur vous?

— Il ne me quitte pas; mais, après les sentiments doux que vous venez de manifester, je vous le montrerai... de loin.

Florence étendit vaguement la main, puis la laissa retomber, voyant Aminé sur ses gardes...

— Quelle sérénité d'azur dans œ regard et quelle candeur virginale sur ce beau front ! dit-elle avec une expression plaintivement admiralive.

— Elle ne sera pas si calme tout à l'heure, je vous en réponds , et je vais lui faire joliment rougir les yeux ; avant une heure, mademoiselle Calixle Desprez haïra mortellement M. Henri Dalberg. - Notre rivale écartée , il ne restera plus que nous deux sur le champ de bataille , et vous n'aurez pas de peine à remporter la victoire... car, je le sens, je suis un adversaire indigne de vous.

58 LES nOUÉS INNOCENTS

Ayant débité cette tirade d'un air de malice triomj)hintc, elle salua Florence et sortit.

Florence lu regarda s'en aller et parut réfléchir profondément.

— Ce n'est pas ce que je croyais. Je sens Rudolph derrière cette intrigue... — Araine est son âme damnée...

Mademoiselle Desprez, comme si elle eut eu le pressentiment de ce qui allait arriver, était triste et soucieuse...

Le matin, elle avait été à Saint-Germain-des-Prcs. Son eucologe renfermait une lettre qui fut lue et brûlée avec le même soin que les autres. Cette mystérieuse correspondance semblait n'apporter à Galixte que de mauvaises nouvelles et d'amères pensées , car toutes les fois que la boite de la chaise avait ^'eçu un de ces billets enigmatiques , la jeune tille restait absorbée des heures entières dans une méditation douloureuse. Mais jamais elle n'avait été plus abattue que ce jour-là. — Ses yeux marbrés, bien qu'elle les eût lavés plusieurs fois avec de l'eau fraîche, témoignaient qu'elle avait pleuré longtemps.

A peine si l'arrivée de Dalberg, que M. Desprez avait mvité à diner la veille, put ramener un pâle sourire sur ses lèvres, dont le rose vif avait disparu. — Henri lui-même était loin d être traujuille, et, bien qu'il affectât la gaieté , il dissimulait mal une préoccupation rebelle. Sans la jovialité insouciante de M. Desprez, le diner eût été morne comme un repas suprême. Le brave homme jetait seul un peu de vie et d'animation dans cette mélancolie. Il attribuait d'ailleurs ce silence aux contemplations de l'amour heureux et aux pensées graves inspirées par un mariage prochain; car Henri lui avait formellement demandé la main de Galixte.

Après le diner on fit le boston sacramentel. La

LES ROÏJÉS INNOCENTS. 99

soirée s'avançait. Henri semblait i:eprendre son sangfroidy et Calixte respirer plus librement.

— Peut-être, murmura-t-elle pendant que la pendule sonnait dix heures , le danger est-il passé.

Au même instant les portes du salon s'ouvrirent avec fracas, et un grand laquais, vêtu d'une livrée

3 ne Dalberg reconnut aussitôt , s'avança vers le père e Calixte, tenant une boite et une lettre, et dit d une voix retentissante ;

— Pour remettre à M. Desprez en main propre de la part de mademoiselle Aminé de Beauvijliers.

— Le mauvais ange l'emporte, soupira Calixte en renversant sur le bord de son fauteuil sa tête décolorée.

Le laquais, impassible au milieu de la stupeur générale, se dirigea, avec une perpendicularité roide et maintenue par d« s efforts licroïques, vers iM. Desprez, qui s'étîût (létaclié du groupe.

Son front moite de sueur, ses yeux troubles et sa face cramoisie attestaient de nomnreuses et récentes libations; mais il ne fléchissait pas, et son attitude respectueusement insolente n'avait rien perdu de sa coirection.

— Mademoiselle Aminé de Beauvilliers ! dit M. Des- |)rez en ayant l'air de chercher à rassembler ses souvenirs, que peut-elle me vouloir? C'est la première fois que j entends prononcer ce nom.

— Mademoiselle est cependant très connue dans Paris, répondit le laquais avec un aplomb ironique.

Pendant ce court intervalle, Dalberg avait plusieurs fois changé de couleur, et ses traits exprimaient Fanxiété la plus profonde.

Galixte, immobile et froide comme une statue, semblait ne plus appartenir à ce monde.

Incertain entre la boite et la lettre, M. Desprez se décida à rompre d*abord le cachet de cette dernière.

A peine eut-il lu quelques mots, qu'à sa surprise succéda la plus vive indignation ; il lança à sa fille un regard irrite, qu'il reporta ensuite sur Dalberg chargé du mépris le plus écrasant.

La lettre, écrite d'un style qui, pour ne pas valoir celui de madame de Se vigne, n'en produisait pas moins son effet, contenait ce qui suit :

« Monsieur,

« Vous avez une fille charmante, mais qui a le défaut d'être prodigue de son efBgie. Vous trouverez dans ce petit coffre une miniature qui devrait être au cou de M. Dalberg. Rendez-la de ma part à mademoiselle Gahxte, pour qu'elle la remette où je l'ai prise; ce léger incident ne désunira pas, je Tespère, un couple si bien fait pour s'entendre.

« Agréez, monsieur, les compliments de votre servante.

« Aminé de Beauvilliers, coryphée et rentière. »

Ne pouvant croire à tant d'audace et supposant c|uelque mystification, M. Desprez fit convulsivement jouer le ressort de la boite, et put se convaincre de la vérité des assertions contenues dans la lettre d'Aminé.

Le portrait de sa fille souriait bien, dans sa fraîcheur virginale, sur le velours rouge qui doublait la boite.

— Messieurs, s'écria Tex-notaire d'une voix brève et saccadée, vous êtes mes .anciens amis... j'ai con-

LES RODÉS INNOCENTS. (4

fiance eu vous... je vous dirai tout plus tard, mais il faut cjue tout ceci s explique sans témoins... revenez demam, je serai plus calme... aujourd'hui je ne répondrais pas de la portée de mes expressions... Vous, Ualberg, et Calixte, restez.

Les amis de M . Desprez se retirèrent tout inquiets et tout émus. Que pouvaient donc contenir cette lettre et cette boite pour troubler à ce point et mettre dans une si véhémente colère un homme ordinairement d'une tranquillité et d'une douceur peut-être excessives?

Le laquais les regarda sortir processionnellement» et, quand ils eurent tous disparu, il s'approcha de M. Desprez et lui dit:

— Monsieur, y a-t-il une réponse?...

L'ex-notaire lui montra la porte d'un geste si impérieux et si violent, que le laquais, malgré son audace

.et sa grande taille, fit un brusque demi-tour et s'esquiva, craignant d'être jeté par la fenêtre s'il tardait une minute.

M. Desprez se promena de long en large, comme s'il eût voulu laisser aux vagues folles de son indignation le temps de tomber; puis, devenu plus calme, il lendit silencieusement la noite à sa fille et la lettre ù Dalbei^.

— Ma fille, dit-il après une pause, je ne vous ferai pas de reproches, — bien qu'une jeune fille ne doive pas donner, même à un fiancé, un gage dont vous voyez maintenant tout le danger. Votre foute est en quelque sorte excusable et vient d'une âme noble... Vous avez cru à la foi jurée, à la sainteté de l'amour... Remontez dans votre chambre, je ne vous en veux pas... je vous plauis. Quant à vous, Dalberg, qui n'avez pas craint de laisser profaner ce chaste portrait par des mains impures, et de livrer l'honneur et le nom de ma fille à des rancunes de courtisane, vous

sentez que tous rapports doivent être bnscs désormais entre nous, et j'espère qu'à dater de ce soir tous nous épargnerez vos visites.

C'est en vain que Dalberg essaya de balbutier quelques explications. M. Desprez l'arrêta dès les premières paroles et lui dit :

—Ne vous déshonorez pas par des mensonges inutiles. — Ayez au moins le courage de votre conduite. — Ah I je n'aurais pas cru cela de vous !

Et il laissa Dalberg seul dans le salon.

Le pauvre jeune nomme sortit morne et désespéré de cette maison où il était entré plein de projets de bonheur.

Avant de s'éloigner, — comme Galixte était rentrée dans sa chambre, — il se retourna vers la fenêtre éclairée, plus triste qu'Adam chassé du paradis terrestre, et, après quelques minutes de muette contemplation, il se dirigea vers l'autre rive de la Seine, méditant toutes sortes de vengeances contre Aminé et celui qui lui avait dévoilé le nom et l'adresse de Galixte, vouant aux dieux infernaux M. Desprez, qui ne voulait pas reconnaître son innocence, et dans un état d'exaspération facile à s'imaginer, car, au fond de l'âme, il adorait sa cousine et avait un cœur d'or, malgré ses rodomontades de lionnerie.

Le grand laquais, dont le cerveau s'obscurcissait de plus en plus sous les fumées du vin, faisait des efforts mcroyables pour rejoindre la rue Joubert tt aller rendre compte à sa maîtresse du succès de sa mission.

Certes, Georges était prodigieusement ivrogne, il faut Tavouer; mais il avait une telle habitude de la bois^n, qu'il ne s'enivrait pas, visiblement du moins. Mais, ce soir-là, il trébuchait et battait les murs.

En sortant de la maison, chargé de la boite et de la lettre, il avait rencontré le cocher et le palefrenier de Florence, événement qui parut mériter d'être celé-

LES IIOUÉS INNOCENTS. 6S

bré par quelques libations. Les bouteilles avaient succédé aux bouteilles, le vin blanc au rouge, le cachet vert au cachet noir, le rbuui à Teau-de-vie, et les trois gredins buvaient toujours. I^es deux domestiques de Florence ne se lassaient pas d'oiïrir, de verser et de payer. — Georges les déclarait des amis incomparables, et quand il se levait pour s'en aller, Tapparition d'une nouvelle liqueur le forçait de se rasseoir... Cette violence était douce au cœur de Georges; cependant on le régalait avec un tel acharnement qu'il conçut ({uelque vague soupçon qu'on voulait le griser; cette idée lui sembla puérile et saugrenue, et venant de gens qui ne l'appréciaient pas à sa juste valeur. Néanmoins il se tint sur ses gardes, et obligea ses compagnons à lui rendre exactement ses rasa&s ; et, de peur de quelcfue mauvais tour, il boutonna son habit, après avoir serré la boite et la lettre dans sa poche de côté.

Au bout de deux heures, le cocher et le palefrenier dormaient l'un sur la table, l'autre dessous.

Georges, grâce à l'épaisseur de son crâne et à la vigueur de son estomac, avait pu s'acquitter de sa commission et faire dans le salon de M Desprez cette triomphante apparition que vous savez.

-— Eh bien ! Georges, dit Aminé à son laquais, qui, moyennant une séance d'un quart d'heure sous le robinet de la pompe, avait retrouvé tout son sang-froid, rends-moi compte de ton expédition.

— Mademoiselle, ils étaient là une demi-douzaine de vieux, les uns décorés, les autres décorés, tous dé» corés, — quoi! — linge blanc, habit noir; — des gens respectables enfin ! et qui ouvraient des yeux comme des portes cochères ; mon physique les émotionnait, ces bourgeois! Quand j'ai donné la boite et la lettre, et dit que je venais de votre part. M, Dalberg et devenu roi^e comme un homard, la demoiselle à

pâli, et le père m*a voulu jeter par la fenêtre, mais je me serais mis en travers. — Un laquais genre heiduque au service de mademoiselle Aminé, ça ne se casse pas comme ça.

Et ueorges fit un dandinement plein de fatuité.

— Tu es la brute la plus intelligente cju'on puisse voir, dit Aminc en jetant un double louis à Georges, voilà pour boire à ma santé, — après demain, car tu me parais suffisamment gris comme cela ; — rentre dans ton chenil.

Le cocher et le palefrenier de Florence furent ramenés ivres-morts à rhôtel ; mais cette escapade ne leur valut aucune réprimande de la part de leur maîtresse, ordinairement très-sévère sur les délits de ce genre, bien qu'elle eût été obligée, ayant à sortir, d'envoyer chercher une voiture de place.

Pour que rien ne manque à la relation des événements de cette soirée, nous dirons que le joueur d'or- §ue vint donner sa sérénade habituelle sous la fenêtre e Calixte, et qu'un gros sou enveloppé de papier roula devant lui sur le pavé comme à Tordmaire.

A qui pouvaient s'adresser ces lettres blanches? et quel était donc l'intérêt de cette correspondance que les préoccupations les plus tristes, les chagrins les plus vifs n*mterrompaient même pas? Gomment s'était-elle établie et continuée ? Ce n'était pas à Dalberg que Calixte écrivait, et des lettres de parentes ou d'amies n'eussent pas exigé ces précautions mystérieuses. — La supposition d'un autre amant ne pouvait s'admettre. — Il suffisait d'avoir vu une fois Calixte près d'Henri pour la rejeter.

Les existences les plus claires ont leurs coins ténébreux ; les poèmes les plus intelligibles, leur passage indéchiffrable !

— Quelle mine de déterré vous avez! dit Rudolph à Dalberg, qu'il rencontra sous un bec de gaz du bou-

levard des Italiens, fumant un cigare éteint depuis longtemps?... Vous voilà bien tous, vous autres jeunes gens! Il Êiut s'amuser, mais non pas se tuer... Vous buvez sans méthode, vous mangez sans philosophie, vous mélangez des excès qui ne s'accordent pas. D'où sortez-vous?...

— Mon cher Rudolph, je n*ai manqué en rien à ITiygjène, quoique j'aie la fiffure toute bouleversée et que je sois de fort mauvaise humeur.

— Vous avez perdu... dit Rudolph : — vous n'êtes pas assez froid devant les cartes.

— Je n'ai pas perdu... au jeu du moins.

— Quelque spéculation qui n'a pas tourné comme vous l'espériez?

— Non... je n'ai pas de capitaux engagés. .

— Alors c est donc quelque peine morale... quelque désespoir amoureux... une jolie tigrcsse s'amuse à se repasser les çriffes sur votre cœur?

— Voyons, Ruaolph, ne plaisantez pas... je suis sérieusement affecté. J'ai des idées noires, je me sens un découragement mortel ; la vie m est à charge.

— Diable î n'allez pas devenir un poète romantique. Vos doléances puent Télégie de beaucoup de kilomètres à la ronde.

— Vous êtes cruel, Rudolph. Laissez votre ricanement pour quelques minutes.

— Me voilà aussi grave que possible ; et, puisque vous avez un véritable cba^nn, j'y compatis de tout mon cœur. — De quoi s' agit-il ?

— Vous ne raillerez pas?... reprit Dalberg avec un air de doute.

— Pas le moins du monde... Commencez votre eomplainte.

-> Aminé m'a joué un tour abominable...

— Je la croyais très-bien disposée à votre endroit.

— Vous savez le portrait qu'elle m*a dérobé au souper, pendant que je dormais : elle Fa envoyé, accompagné de la lettre la plus scélérate du monde, au père du modèle.

— Lequel a dû prendre une idée déplorable de vos mœurs... — et vous mettre très-probablement à la porte de son domicile patriarcal.

— Qui a pu dire à cette enragée créature le nom de Galute... et Tadresse de M. Desprez?

— C'est bien diCBcile ! et vous êtes d'une ingénuité rare... Depuis le jour du steeple-chase. Aminé apour vous un caprice marqué; elle vous a bit à table des oeôllades terribles, malgré la présence réfirigérante de M. Demarcy. Vous ne lui répondez que mollement. Le médaillon vous révélait amoureux ; il n*a fallu qUe vous faire suivre deux ou trois jours par un simple moucbard pour savoir que vous alliez très-souvent rue de TAbbaye. Et dans cette rue, sans la vouloir calomnier, il doit bien y avoir un portier bavard et même deux. G*est limpide comme du kircb, personne ne vous a trahi que vous-même.

Ce que disait Rudolpb était tellement vraisemblable, <^ue les vagues soupçons qui avaient pu traverser Tespnt de Dalberg s'évanouirent tout à fait.

— Aminé a sans doute posé au rachat du portrait des conditions exorbitantes.

— Pas trop... en vérité. Mais j'étais ensorcelé, j'aurais cru commettre un crime...

— Vous avez fait la bégueule... et joué en paletot la scène de Joseph.

— A peu près.

— Aminé est dans son droit, elle se venge de vos dédains. Ce dépit prouve de Famonr. Si vous m'aviei consulté, je ne vous aurais pas laissé £aiire cette sottise-là. L'oraueil des femmes est implacable.

— Me voilà renvoyé par M. Desprez, haï par Galixte.

-y Tout cela pour avoir dormi sur une causeuse, au lieu de danser, comme c'était votre devoir.

— Riez; mais je suis très-malheureux...

— Par votre faute... Fallait-il mettre tant de mystère à la chose la plus naturelle du monde, à faire la cour à une jeune fille <r pour le bon motif/ 1> comme disent les cuisinières ? — Pourquoi, diable, lorsque TOUS faites le niai à la clarté du soleil, vous cachezvous pour commettre une action vertueuse? — Si vous aviez dit que vous étiez un jeune fiancé, Ton aurait respecté votre candeur; les femmes auraient gardé leurs doux regards et leurs frais sourires pour des mortels libres de tout engagement. Aminé aurait porté sa bienveillance ailleurs, et rien de tout cela ne serait arrivé. On ne vient pas faire le garçon quand on est un homme presque marié.

Dalberg, qui sentait la vérité de ce raisonnement, baissa la tête.

— Allons, il n*y a pas tant de quoi se désoler. Vous vous marierez plus tard avec une autre... Il faut vous garder cette ressource pour le jour où vous serez ruiné.

— Gelixte ne peut être remplacée.

— Je ne veux pas vous contrarier là-dessus ; mais, permettez-moi de vous le dire, Aminé est aussi jolie pour le moins que Galixte, — à la vertu près, — et Florence est plus belle. Celle-là encore vous regarde de trois lieues d'ici, comme disait le marquis Turlupin de Molière ; — Vous avez de quoi vous consoler.

— Je ne me consolerai jamais.

— Le beau malheur après tout ! Eh bien ! vous ne serez pas obligé de rentrer tous les soirs à neuf heures et de rendre compte de vos feuilles de papier à lettre. Vous n'aurez pas à quarante ans de grands gaillards moustachus et barbus qui vous diront papa, et vous feront paraître sexagénaire; Tobésité ne vous

viendra que dix ans plus tard; tous pourrez voltiger de la brune à la blonde et lorgner les femmes au spectacle sans vous faire pincer le bras jusqu'au san^.

Dans un autre moment, ces consolations sarcastiques eussent éveillé chez Dalberg ce sentiment de vanité et cette crainte du ridicule, si puissants sur lui; il eût fait un effort pour rire du tableau grotesque esquissé par Rudolph, et il eût voulu y ajouter lui-même quelques traits; mais, dans ce moment, sa douleur réelle et profonde avait fait disparaître toute son affectation de rouerie. — Cette idée hourgeoUe de voir rompre son mariage avec une jeune fille pure et charmante, qu'il aimait depuis l enfance, lui navrait le cœur. — Rudolph vit qu'il fallait changer de ton, et se fit donner, par le trop naïf Dalberg, tous les détails possibles sur le caractère de Galixte et sur celui de M. Desprez.

Henri, mis en confiance, raconta de point en point l'histoire de ses amours, à laquelle Ruuol^h eut Pair de s'intéresser vivement. — Il déroula devant ce roué le chaste et mystérieux poëme du premier amour. - Rudolph fut surpris de ces trésors inconnus, de ces richesses immenses qu'il ne soupçonnait même pas. Dalberg le dominait complètement par cette éloquence vraie, naturelle, et jaillissant du cœur comme une source vive. Jamais Rudolph n'avait entrevu même en rêve ces paradis d'azur, ces campagnes féeriques, ces éblouissantes perspectives de l'amour pur.

Cet homme ébloui, fasciné, comprit que lui, le roué, l'usé, le blasé, n'avait jamais vécu. De la femme il ne connaissait €[ue le spectre, de l'amour que l'ombre, et il se sentit pris d'une amère tristesse en écoutant les strophes désordonnées de cet hymne de passion.

Il devint envieux de Dalberg comme l'ennuque l'est du sultan, le critique du poëte, la vieille femme de la jeune fille et le pauvre du riche.

« Gomment se fait-il, se disait Rudolph, que les

S lus charmants visages et les plus divins corps, passant evant mes yeui à travers un ruisselleinent de pierreries, d*or et de fleurs, ne m'aient jamais produit une impression pareille ? »

— Puisqu'il en est ainsi, et que vous ne pouvez vivre séparé de Galixte, j'irai voir le papa Desprez, qui ne ma pas Tair, d'après ce que vous me dites, d'un gaillard de trop farouche approche, et je lui raconterai l'affaire comme elle s'est passée. Je jetterai une gaze sur les détails pour ne pas faire rougir ses cheveux gris, et peut-être les choses s'arrangeront- elles mieux que vous ne le pensez. — Maintenant il est près de deux heures du matin, et nous avons parcouru deux cents fois l'espace qui sépare le café de Paris de la rue du Mont-Blanc ; je ne suis pas amoureux comme vous, et quelques heures d'bonzontalité ne me feraient pas de mal.

Peu après la scène que nous avons exquissée au commencement de ce chapitre, M. Desprez, mquiet de la santé de sa fille, entra dans la chambre de Calixte, qu'il trouva calme et pâle, les yeux fixés sur le bouquet de pavots et de bleuets, signé du nom caché par le cadre, dont il a été parlé au début de cette histoire.

Il lui prit la main et lui dit d'une voix affectueuse :

— Ne te chagrine pas trop, ma pauvre petite, et tâche de l'oublier.

— Jamais je n'oubUerai Henri, et jamais je n'aurai d'autre époux, répondit Galixte en fixant sur son père son reffard ferme et bleu, plein d'une décision mébranlable.

— Mon enfant, je ne suis pas un père de mélodrame, je ne te ferai pas enfermer dans un couvent et je nai nulle envie d'employer envers toi des moyens violents; mais la conduite de Dalberg est celle d'un misérable. — Il est indigne de toi.

— Non, mon père, — Henri n'a pas cessé d*^re digne de votre fiUe; — ^e crois en son amour couiHie en Dieu. — S'il ne m'aimait plus, mon âme le sentirait ; quelque chose se briserait en moi : — je n'ai été avertie par rien.

La figure de la jeune fille rayonnait de la plus pure confiance et avait une expression sublime.

— Et ce médaillon, renvoyé par la plus vile créature, à qui Dalberg t'avait sacrifiée?...

— Il a été perdu ou volé.

— Quel aveuglement ! le trouble d'Uenri l'accusait assez, comment se refuser à une teHe évidence?

— Mon père, je ne vous désobéirai en rien... Vous m'avez détendu tout à l'heure de voir Uenri, je me conformerai à vos ordres; vous me dites qu'il est coupable, je suis sûre du contraire ; — vous l'avez trouvé pendant dix ans honnête, pur et loyal, il est toujours ainsi, et vous reviendrez bientôt de votre

f premier jugement. — Je ne sais rien de la vie, hors 'amour; je n'ai pas l'expérience, mais à son dé&ut la foi m'éclaire.

— Chère enfant, je voudrais bien partager ton illusion ; mais vous autres, qui vivez à l'écart dans de petites chambres blanches, et ne voyez le fiancé qu'un oouquet à la main, un genou en terre et fraîchement frisé, vous vous faites d'étranges chimères sur les choses du monde ; — vous croyez que tout est rose et bleu de ciel, qu'il n'y a point de loups dans les bergeries. Hélas, chère enfant, l'idéal est souvent menteur; et si tu savais tout ce que Dalberg fait à Paris, si tu pouvais le suivre, ayant au doigt l'anneau qui rend invisU)le, tu changerais peut-être de langage.

Un sourire presque imperceptible voltigea sur les lèvres de Galixte a ces paroles de M. Desprez; mais ce ne fut qu'un éclair.

— Tu sens bien, dit l'ex-notaire en mettant un

baiser sur le front de sa fille, que je pardonnerai tout à un jeune homme, duels, dettes, fobes de toute sorte, excepté d'ayoir profané le portrait de mon enfiint.

En disant ces mots, il prit sur la table le bougeoir d'argent qu'il y avait laissé, et se retira chez bii, maudissant Henri et surtout mademoiselle Aminé de Beauyilliers.

La douleur d'Henri, quelque grande qu'elle fût au moment de la catastrophe, s'était encore augmentée au bout de quelques jours par la privation de voir Calixte. Le retranchement de cette heure passée chaque soir près du métier à broder d'une jeune fille avec laquelle il n'échangeait pas vingt paroles faisait dans sa journée un vide immense qu'il ne pouvait remplir : sa vie n'avait plus de but. Attendre le moment de sa visite chez Gahxte, y rêver lorsqu'elle était terminée, tel avait été jusqu'alors l'emploi de son temps ; il se sentit misérablement désœuvré. Il lui sembla qu'une vaste solitude s'était faite autour de lui ; que le soleil était noir et le monde frappé de mort. Tout cela parce qu^il n'allait plus rue de TAbbaye, dans une maison triste et froide, chez un notaire ennuyeux.

Faisant taire son orgueil, car l'amour sincère est humble, il avait employé tous les moyens possibles pour s'excuser et rentrer en grâce auprès de M. Desprez, mais ses lettres étaient restées sans réponses; elles contenaient pourtant les justifications les plus conTaincantes et tes plus explicites; des personnes

tierces, députées dans des idées conciliatrices, n*a- Taient pas obtenu plus de succès : M. Desprez ne voulait rien entendre. C'était un de ces hommes trèsdoux et très-opiniàtres» qui, lorsqu'ils ont pris une fois une résolution, y tiennent excessivement, sans doute à cause de la rareté dii fait. D'ailleurs il avait été blessé par Dalberg à son endroit le plus sensible... dans son amour pour sa fille. Plus il s était confié aveuglément à son honneur, plus il était indigné de sa trahison. En outre, conmie tous les gens faibles, la peur de paraître manquer de caractère le rendait entêté.

n faut dire aussi qu'il avait pris sous main des informations dont le résultat ne pouvait qu'être défavorable à Dalberg ; il savait maintenant qu'il fréquentait les coulisses, jouait, s'enivrait et vivait dans une société d'hommes de plaisir et de femmes d'une moralité au moins légère; tout cela n'était pas trop propre à bien poser un jeune homme dans 1 esprit d'un exnotaire, et M. Desprez s'estimait heureux que l'esclandre causée par Aminé fût arrivée à temps pour empêcher le mariage.

— Qui aurait dit cela, disait M. Desprez, à voir cette physionomie honnête, ces manières timides, ce ton doux et mesuré, cet air de jeune fille déguisée en garçon? Ce Dalberg est un drôle compliqué; à la débauche, il joint l'hypocrisie. Il reluquait la dot jpour payer des parures à ces demoiselles. — Joli calcul ! — ' S'il remettait les pieds ici, je le recevrais de la belle manière.

Rudolph, faisant semblant de compatir au désespoir de Dalberg, s'était rendu chez M. Desprez pour plaider la cause de son ami ; il l'avait plaidée en efifet, mais de manière à corroborer M. Desprez dans son opinion.

Henri, selon Rudolph, n'avait rien de grave à se reprocher ; c'était un garçon aimable, beau joueur, con-

vive joyeux, aimant les cheTaiix et les femmes, chose bien naturelle à son âge. Quant à Taflaire du médaillon, il y voyait, lui Rudolph, plus d^étourderie que de noirceur : c'était à un souper, au cabaret, avec des lorrettes et des figurantes, — Tabandon du portrait pouvait se mettre sur le compte du vin, car Henri se grisait quelquefois, et il était ivre ce soir-là comme un membre du parleinent ; — il avait sans doute craint d*exciter la jalousie ou la colère d'Aminé, personne très-violente, qui crevait avoir des droits sur son cœur. Dans tout cela, il n\ avait pas de ^uoi fouetter un hanneton, et M. Desprez se montrait un père vraiment rébarbatif !

De pareilles excuses ne [>ersuadaient nullement le brave M. Desprez, qui persistait à regarder Dalberg comme un drôle indigne de pitié et de pardon.

Aussi Rudolph, lorsqu'il vint rendre compte de sa mission à Dalberg, sans lui enlever tout espoir, lui fitil comprendre que M. Desprez serait long et difficile à ramener, et qu'il faudrait de nombreux entretiens pour obtenir la rentrée en grade d'un coupable contre lequel s'élevaient de si fortes préventions.

Il se ménageait ainsi les moyens d'aller souvent chez M. Desprez, sans exciter les soupçons de Dalberg. Si vous eussiez vu Hudolph se rendant rue de FAbbaye, vous ne Toussiez pas reconnu. — Il se faisait, j>our ces occasions, une figure de circonstance. Le i-aftiné disparaissait complètement; ses inoustache^i aiguës perdaient leur férocité ; son œil de faucon s'éteignait ; une tranquillité pleine de bonhomie endormait sa face habituellement agitée de tics nerveux; des bettes plus larges, des gants moins justes, des vêtements d'une ampleur sans prétention, mie canne toute simule, lui uonnaient cet air de respectabililc qui fait aire aux parents : « Voilà un homme sérieux et capable de parvenir à tout ! »

11 Cfiusait avec M. Desprez d'économie politique et de toutes sortes de sujets graves, sans pédanterie, mais avec connaissance de cause. L'ex-notaire lui trouvait de rinstruction, des idées justes et pratiques. Il s^étonnait qu'un homme si mùr et si raisonnable pût se plaire dans la société de jeunes fous, à quoi le oaron répondait qu'il était sans famille, et que, privé des joies du foyer, il lui fallait bien quelques distractions extérieures, ce dont M. Desprez tombait d'accord; Rudolph, pour achever de se mettre bien avec M. Des-

§rez, lui indiqua quelques affaires où celui-ci réalisa es bénéfices considérables. Â dater de là, Rudolph grandit singulièrement dans l'estime de Tex-notaire; il ne jurait plus que par lui. — Aux objections qu'on pouvait lui faire que ce personnage si posé, si froid, avait des maîtresses, soupait et jouait; il répondait que, n'ayant pas d'engagement, il était libre ae faire ce qui l'amusait, pourvu que les convenances fussent respectées.

Gomme beaucoup d'autres gens vertueux, M. Desprez avait plus horreur de ce que coûtaient les vices que des vices eux-mêmes. Des fils de famille qui gagneraient toujours au jeu, dont les chevaux obtiendraient tous les prix et à qui leurs maîtresses apporteraient de l'argent, trouveraient beaucou|) de bénignité, même chez les pères les plus rigoristes et les oncles les plus furieux.

Telle était à çeu près la position de Rudolph. Il n\ avait dans sa vie aucun désordre apparent, point de jettes criardes, point de liaison affichée, pas de duel scandaleux, rien qui eût attiré l'attention; et, depuis quelque temps, ou le voyait beaucoup moins dans les coulisses, au club et au café de Pans. Il se rangeait insensiblement, donnant pour prétexte que l'on ne devait pas se permettre certaines folies au delà de trente ans.

LES ROOÉS INNOCENTS. 75

Pour Calixte, à dater de la conversation où elle avait nettement signifié à son père qu'elle croyait llenri innocent et n'aurait jamais d'autre époui, elle semblait ne plus se souvenir de ce qui s'était passé. Elle n'avait pas prononcé le nom de Dalberg une seule fois; bien que M. Desprez, qui aimait assez la controverse, lui en eût donné de nombreuses occasions par des allusions plus ou moins transparentes, elle s'était renfermée obstinément dans une réserve silencieuse.

Une résolution inunuable donnait à sa figure une expression de majesté et de tristesse sereme dont l'œil le moins intelligent eût été frappé. De jolie elle était devenue belle ; — la douleur l'avait ennoblie. Une pâleur rosée remplaçait sur ses joues ses vives couleurs de pensionnaire. Ses lèvres, vermeilles autrefois comme la grenade, avaient l'air de deux feuilles de rose tombées sur du marbre : elle avait maigri, et ses mains effilées et veinées d'azur témoignaient d'une souffrance morale contenue par la volonté.

Du reste, elle était d'une douceur résignée, et d'une soumission mélancolique qui remuait plus lu cœur de M. Desprez que n'auraient pu le faire des larmes et des plamtes ; il ne pouvait s'empêcher d'en être attendri, bien qu'il appelât entêtement romanesque de Betite fille la fidélité de Galixte à un vaurien tel que alberg. Elle n'en parlait jamais, parce qu'elle y pensait toujours.

Le soir, surtout à l'heure où Dalberg venait autrefois faire sa visite quotidienne, un abattement profond s'emparait de (.alixte; ces moments, si heureux alors, avaient une amertume double. Elle ne pleurait pas, mais une lueur humidement brillante lustrait le globe d'argent de ses yeux.

Une remarque, peut-être singulière après ce que nous venons de dire, c'est que CaHxte ne paraissait

76 LES RODÉS INNOCENTS,

pas chercher à éviter la présence de Rudolph ; quand il arrivait et qu'elle se trouvait au salon, elle ne se retirait pas dans sa chambre, comme elle faisait d'ordinaire s*il survenait quelque visite. Elle semblait écouter avec intérêt les entretiens du baron et de M. Desprez. Voyait- elle en Rudolph un ami de Dalberg? Espérait-elle qu'il parlerait en sa faveur à M. Desprez et le ferait revenir de ses préventions ? Ou bien la conversation brillante de Rudolph apportait-elle une distraction passagère à ses ennuis? C'est ce que nous no saurions décider.

Lorsqu'elle était là, le baron, abandonnant les sujets un peu lourds qu'il traitait habituellement avec Tex-notaire, déployait toutes les ressources de son esprit, et il en avait beaucoup, de naturel et d'awjuis, et, sans galanterie trop marquée, trouvait toujoui's moyen d'envoyer à l'adresse de Galixte quehjue phrase flatteuse et quelque compliment de bon goût.

Quelquefois, loi^que la jeune fille avait la tète tournée et que M. Desprez développait compendieusement quelque problème d'économie rurale, le baron lançait sur elle un regard furtif et plein de flamme qui contrastait étrangement avec la blancheur morte de sa figure.

Ce regard n'était pas étudié, puisque personae ne devait le voir. 11 exprimait donc les véritables sentiments qui agitaient l'âme de Rudolph. Or jamais œil d'écolier de vingt ans ne décocha un rayon plus chargé de flamme magnétique, plus fulgurant de passion que celui du complice d'Aminé ; le plus araent amour y scintillait en traits phosphorescents. Certes, ridée d une dot de cinq cent mille francs n'entrait pour rien dans ce regard désintéressé comme l'amour vrai.

Il s'était fait dans Rudolph un changement complet depuis sa promenade nocturne avec Henri sur le l>ou-

LES ROOÉS INNOCENTS. 77

lovard de Gand; les confidences de Dalberg lui avaient réyélétout un monde nouveau, un params où il n* était jamais entré. Dans sa vie consacrée à la recherche du bonheur» il n^avait rencontré ^ue le plaisir, et bien rarement encore. Dalberg était plus foit que lui ; du premier coup» il avait obtenu cette émotion profonde et poignante qui est le rêve de tous les don Juan, et que les empereurs romains poui'suivuient de toute l'impuissante fureur de leurs fantaisies monstrueuses.

Il examina plus attentivement Cnlixtc» aue jusqu'alors il n'avait considérée que comme represeniint un certain nombre de billets de bançiue, et il se convainquit de cette vérité , que le pli droit de la plus simple robe tombant sur un corps chaste a une forc^ï de séduction et une puissance irritante que n'ont pas les plus folles toilettes de coui tisanes. Le moindre froissement de cette jupe, qui laissait à peine voir le bout du pied, lui faisait affluer tout le sauf au cœur; ce corsage, recouvert d'une guimpe de religieuse, le brûlait, le rendait fou, lui qui naguère, tout en fumant son cigare et en parlant de chevaux, caressait de la main, avec un sang-froid parfait, les épaules les plus satinées de Paris. Lui gui se croyait bronzé, invulnérable, à l'abri désormais de toute surprise, fut vaincu sans même combattre ; en général habile, il sentit sa défaite avant d'engager la bataille, et reconnut vis-àvis de lui-même l'inutilité de la lutte. Ce désir d'innocence dont sont prises, à une certaine période de la vie, les âmes qui connaissent tout, s'était emparé de Rudolph. Il avait soif de candeur, de pureté; la vertu était le seul raffinement qu'il n'eût pas encore pratiqué. Quoique peu âgé encore, il fut atteint de ce terrible amour qui pousse les vieillards vers les toutes jeunes filles. Comme il n'avait ni foi, ni croyance, ni illusions, ni fraîcheur d'âme, ni beauté de corps, ni ri-

chesse de cœur, il voulut posséder tout cela dans Calixte. — Il n'oubliait qu'une chose : c'est Famour de la jeune fille pour Dalberg, amour qu'il se flattait de détruire peu à peu, se fiant à son adresse. Il se trompait en cela ; cette faute est celle de tous les gens habiles trop portes à mépriser des adversaires naïfs, comme si la gaucherie n'était pas quelquefois la suprême rouerie, surtout en amour. L'homme le plus fin de la terre et le plus eipert en intrigues sera battu par un adolescent bête, mais aimé.

Ruaolph, entré dans la maison de M. Desprez en coureur de dot, n'y songeait plus. Galixte eût-elle été ruinée de fond en corahle, i\ ne s'en serait pas inquiété un instant.

Pendant tout cela, que faisait Aminé? — Elle avait prudemment jugé quil fallait laisser à la première fureur de Dalberg le temps de s'abattre; elle s'était tenue à l'écart, mais elle n'avait pas abandonné ses projets.

Quand elle pensa que Dalberg s'était suffisamment désespéré, elle résolut de tenter un coup hardi.

Un jour Henri, en rentrant chez lui, aperçut une femme installée dans un fauteuil, et lisant des brochures avec le plus beau sang-firoid du monde. Il ne la reconnut pas d'abord, car la voilette de son chapeau baignait d'ombre le haut de sa figure, et son menton était caché par le cahier ouvert ({u'elle tenait à la main; mais la petitesse du brodequin, la fi^icheur du gant et le souple abandon de la taille annonçaient une jeune et jolie femme.

Une pensée folle traversa un instant la tête de Dalberg : u s'imafiina que sa bien-aimée Galixte, ayant enfin reçu une des énitr^s passionnées où il lui proposait de l'enlever et de fuir dans un autre hémisphère les rigueurs d'un père barbare, s'était décidée à le rejoindre; il allait s'écrier : « Vous ici, Calixte! )»

lorsque l'iuconnue, relevant son voile et jetant de côté le journal qui lui servait de masque, découvrit aux yeux stupéfaits de Dalberg un minois chiflbnné qui, pour ne pas valoir la beauté virginale de Galixte^ avait cependant bien son prix .

— Aminé î chez moi î s'écria-t-it en reculant de trois pas, atterré de tantd*audace.

— Eh bien! oui. Qu y a-t-il là de si étonnant? répondit-elle en s*appuyant sur le dos du fauteuil avec un geste plein de résolution.

— Après le tour abominable que vous m'avezioué !

— Vous nëtes pas mal ici, reprit Aminc. — Tionsî voilà un Diaz ravissant; voulez-vous le changer contre mon Delacroix? un Amour contre un tigre !

— Il faut que* vous comptiez beaucoup sur votre sexe?

— Certainement j'y compte, dit Aminé en se débarrassant de son chàle et en jetant sur un canapi son chapeau, frais chef-d'œuvre sorti le matin des mains fées de madame Baudrant, avec autant de né» gligence qu'une faneuse lance son chapeau de paille sur une meule de foin.

Et elle s'avança vers Dalberg, forte de toutes les pièces de son armure qu'elle avait déposées.

Un rayon de soleil, filtrant à travers les rideaux, l'illuminait de la tête aux pieds, et faisait pétiller mille fds d'or dans ses cheveux d'un châtain opulent. — C'eût été, pour une femme moins fraîche et moin<^ jeune qu** Aminé, un secours perfide ; mais elle avait une tète à défier toute clarté.

A la vue de cette jolie créature toute dorée de lumière, ondulant comme une vipère sur le bout de sa ((ueiie et le provoquant de son msolente beauté, Dalberg s'arrêta incertain et déjà fasciné.

Son indignation contre la noire action d'Amin«} n'était pas moins vive; mais, malgré lui, il cédait à

«0 LES RODÉS INNOCENTS.

rascendaut de ce charme fatal dont les cœurs les plus

froids n'étaient pas à Tabri.

— Commencez donc votre harangue, dit Aminé en lui frap{)ant les lèvres du bout de sou gant, qu'halle avait retiré. — Allons, faut-il que je vous souffle? — Aminé la perverse, la scélérate, 1 infâme, la femme sans cœur, ce doit être dans cette veine probablement (|ue vous aunez choisi les épithètcs de ma litanie.

— Vous avez £ût le malheur de ma vie.

— Ceci n'est pas prouvé; peut-être me remercicrcz-vous plus tara.

— ... Brisé le cœur d'une pauvre enfant.

— Elle se consolera, si ce n'est déjà fait.

— Pourquoi avez-vous envoyé ce portrait ?

— Pourquoi n'ètes-vous pas venu le reprendre?

— Méchante ! Le pouvais-je?

— Ingrat! Je vous inspirais donc une horreur bien insurmontable ?

— En toute autre circonstance, votre billet m'aurait rendu le plus heureux des hommes.

— Jugez de ma colère : — je me suis crue dédaignée, méprisée ; j'ai pensé que vous me trouviez laide; j'ai douté de mon pouvoir : c'était ma première défaite!

— L'amour le plus violent, le plus pur, occupait mon cœur !

— - C'est ce qui me rendait si malheureuse. Oh ! que j'enviais cet amour qui vous était inspiré par une autre ! Comme j'étais misérablement jalouse de cette Calixtc ! Comme j'aurais voulu pouvoir l'étudier sans qu'elle me vit et lui prendre ce qui vous charme en elle ! Que j*ai regrette la gracieuse gaucherie de Finnocencc! Si vous saviez queb efforts j'ai faits pour donner ù mes bandeauS cette ondulation virginale, à mes regards cette lueur timide que j'ai remarqués dans le médaillon! Que de robes blanches j'ai es-

sayccs avec des ceintures tout unies, pour avoir l'air, moi aussi, d'une pensionnaire !

Ainine parlait-elle sérieusement ou voulait-elle se jouer de la crédulité de Dalberg? C'eût été uuq question difficile à résoudre. Sa voix, son regard, sou geste, tout avait pourtant Taccent de la vérité.

— La jalousie qui m'a fait envoyer le portrait de Calixte à M. Desprez m'a bien mal inspu'ée, pmsqu'elle me vaut votre haine, reprit Amme avec un soupir savamment modulé; si je vous avais cru amoureui à ce point, je n'aurais pas essayé de surprendre un cœur trop bien gardé, héfas !

Nous devons avouer que Dulberg, à qui, depuis six semaines, Calixte n'avait donne aucun signe de vie, et qui ne s'était pas même laissé apercevou' derrière son rideau, ne trouvait pas en cet mstant Aminé si monstrueusement peiiide qu'elle lui avait semblé d'^abord, tant l'homme pardonne aisément les actions les plus coupables quand elles flattent son amourpropre par quelque côté.

— Ce qui est fait est fait, et vous devez avoir perdu tout espoir de rentrer dans les bonnes grâces de Calixte et de M. Desprez. — D'ailleurs, Calixte ne vous aimait pas ; a-t-eUe fait le moindre effort pour vous revoir ? Vous at-elle écrit un mot seulement? A-t-elle eu la moindre pitié de votre douleur? Ces petites filles dévotes ont des rancunes diaboliques; jamais elle ne vous pardonnera.

Déjà Dalberg s'était dit plusieurs fois tout bas ce qu'Aminé lui disait tout haut. CaHxte lui paraissait, même en faisant la part de sa colère légitime, obéir bien ponctuellement aux injonctions paternelles.

— Combien de temps continuerez-vous à promener par la ville l'élégie de ¥otre figure et de votre personne? Votre moustache est mal taillée, vos cheveux ne frisent pas, vous avez un gilet de deux mob.

82 LES UOUÉS INNOCENTS.

— Siguc de prostration morale. Vous abusez du droit au*ont les amoureux expulsés d'être mal en point dans leurs habits. — D'ici à huit jours, vous serez ridicule, je vous en avertis.

Dalbcrg jeta un coup d*œil sur une glace qui se trouvait près de là, cl s'aperçut, en effet, de plusieurs infractions à Télégance dans sa toilette.

— Calixtc prend mieux son parti que vous. Elle est déjà toute consolée.

— C*est impossible! s'écria Dalberg.

— Avez-vous l'amour-propre naïf! Et l'en peut même déjà prévoir quel sera votre successeur auprès de cette chaste et vmdicative personne. M. Desprez n'a pas envie, comme vous le pensez bien, de faire coiffer sainte Catherine à mademoiselle Galixte. Vous n'êtes pas le seul gendre de la création. Puisqu'on vous oublie', oubliez. Vous allez encore dire que je suis méchante ; mais, si vous voulez venir avec moi à l'Opéra, outre le ballet nouveau, je vous ferai voir un spectacle qui vous guérirait de votre passion malheureuse, et vous déherait des serments de fidélité que vous avez pu faire jadis ou récemment à votre beUe.

— Que voulez-vous dire? — Vous m'alarmez.

— Eh quoi î vous n'avez pas plus de confiance que cela dans l'amour d'une jeune fille honnête, élevée au couvent, avec laquelle vous échangez des médaillons et des boucles de cheveux ? Vous tremblez au premier mot qu'on vous dit, vous reculez devant l'épreuve, vous n'osez soumettre cet or si pur à la coupelle, de peur de le trouver faux. — Viendrez- vous avec moi à l'Opéra?

— Oui, j'irai, répondit Dalbcrg.

— Allons, je vais passer une robe et me mettre (luelque chose dans les cheveux. Je viendrai vous prendre tout à l'heure ; soyez prêt.

LES ROUÉS INIHOCENTS. 8S

Au bout d'une heure, Toby monta dire que madeinoisolle Aminé était en bas, dans la voiture, qui attendait.

Aminé avait une toilette d'une U'gèrcté féerique, un brouillard de tarlatane enveloppait son corps svcito et souple. Une couronne de volubilis aux feuilles diamantées, aux calices d'un rose idéal, ceignait ses tempes transparentes ; elle était adorable, et Dalberg luimême ne comprit plus qu'il eût tenu risueur à tant de grâces. Les femmes, quand il s'agit d'en désespérer une autre, trouvent des beautés inconnues, et qui ne servent que pour ces jours-là.

A peine Dalberg s'était-il assis derrière Aminé dans la baignoire qu elle occupait à l'année, que la porie d'une loge de première galerie, située en face, s'ouvrit avec fracas. — Dalberg vit entrer deux bonunes et une jeune fille vêtue de luanc, avec un gros bouquet de violettes au corsage et des fleurs pareilles dans les cheveux. Le plus âgé des hommes était M. Desprez. l'autre Rudolph, et la jeune fille, Calixte.

VU

C'était bien elle ' Sa robe, un peu moins montinte qu'à l'ordinaire, laissait voir un commencement d'épaules d'une blancheur éblouissante. Sans cesser d'être virginale, sa toilette avait fait aux exigences du monde les sacrifices indispensables. Ainsi dégagées des voiles dont les surchargeait une pudeur peut-être trop susceptible, les formes gracieuses de son busttî ressortaient dans toute leur harmonie. Sa tête jouait

84 LES RODÉS INNOCENTS.

{)1us librement sur un cou dont rien n'interrompait les i lignes antiques, excepté une imperceptible chaîne de Venise, mince comme un cheveu, qm soutenait une petite croix de diamant. ^

Elle occupait avec M. Desprez, le devant de la loge. Rudolph se tenait debout dans le fond.

Toutes les lorgnettes étaient braquées sur Calixte. Chacun se demandait : a Quelle est donc cette char- ^ mante personne, si jeune, si jolie, d'une grâce si naturelle, d*une dignité si modeste, qui écoute sans étonnement et sans indifférence, et n'a pas Tair de se douter qu'elle est le point de mire de cette foule? »

— Conunent se fait-il que Rudolph soit dans sa loçe? ajoutaient ceux qui connaissaient ce dernier. — S'il sort dans les entr'actes, nous saurons de lui le nom de cette naissante étoile de beauté. >— Leur attente fut trompée, car le baron tint fidèle compagnie à Calixte et à M. Desprez.

Jamais Dalberg n'avait vu sa bien-aimée si belle : — il ne la connaissait pas sous cet aspect de grâce sérieuse et de mélancolie sereine. Jusqu'alors, chez Cahxte, le côté pensionnaire et jeune fille avait prédominé; Dalberg, au lieu d'une enfant, retrouvait une femme ! Ses regrets, un instant assoupis, se réveillèrent avec une vivacité extraordin^re ; un immense désespoir s'empara de lui, mêlé d'un tel accès de rage contre Aminé, que, s'il eût eu un couteau sous la main, il l'aurait certainement poignardée.

Aminé, s'étant retournée, vit la figure de Dalbei^ tellement décomposée, et d'une pâleur si verdàtre, gue la frayeur s'empara d'elle, et qu'elle se recula jusqu'à l'autre angle de la baignoire, en ayant soin de « se mettre en vue, de peur de quelque violence de la { part de son compagnon.

Faute de mieux, Dalberg déchiquetait un de ses i gants. Jusqu'à présent, il n'avait éprouvé que les tris- ^

tesses de Tamant exilé, maintenant les dents de rat de la jalousie lui mordaient le cœur.

Aminé aussi avait changé de couleur. D*après le portrait, elle ne s*était pas figuré une semblable perfection : car les femmes de la sorte ne croient pas ordinairement à la beauté des filles vertueuses, qu'elles se représentent volontiers comme gauches, disgracieuses, bossues ou mal habillées. Elle s'expliqua la conduite d'Henri, qui jusque-là lui avait paru incompréhensible, et un soupir de dépit, qu'elle étouffa dans son bouquet, soiiit de sa poitrine oppressée.

— Allons, se dit-elle tout bas, c est le moment d'être belle ou de mourir.

Et par un appel désespéré à la réserve de ses charmes, elle réunit une telle somme de beauté, qu'elle en devint comme phosphorescente.

Elle trouva une pose incomparable, — un regard qu'elle n'eut que cette fois, une expression qu'on ne reveiTa plus. — Ce poëme sublime ne fut pas écrit malheureusement, car ni M. Ingres ni Pradier n'étaient là. Que fsiisiez-vous en ce moment, artistes souverains?

— Qu'a donc Aminé aujourd'hui? elle éclate conune un bouquet de feu d'artifice, se demandèrent plusieurs lions étoimés.

— Courage, Henri, disait Aminé à Dalberg, ne leur donnez pas la satis&ction de vous voir pâle et défait comme un condamné à mort ; Calixte est regrettable, c'est vrai ; je sais quand il faut convenir de la beauté d'une autre; mais sui&-je à dédaigner? Regardez comme tout le monde m'admire ! il suffit d'une étincelle tombée de mes yeux, au hasard, pour allumer une flamme qui ne s'éteint pas. Les plus beaux, les plus illustres, les plus riches se précipiteraient pour ramasser mon mouchoir. Voyez comme toutes ces duchesses, toutes ces femmes de banquiers tâchent de

S6 LES BODÉS INNOCENTS,

détourner Fattention de leurs amants; elles savent bien que si je les voulais à mes pieds, avant une heure ils y seraient. — Cette place près de moi, où vous paraissez à la torture, et où vous vous tordez comme un Inca sur le gril, vous rend Tobjet de l'envie générale. Chaque homme se dit : Heureux Dnlberg ! — Chaque femme me cherche une tache, un défaut à travers le grossissement de sa lorgnette, et, ne trouvant rien, se retourne furieuse pour quereller son mari.

• Dalberg fît un effort sur lui-même, remit à peu près en place les muscles de sa figure, et prit des apparences plus tendres et plus intimes avec Aminé, dans Tespérance de rendre ainsi à Calixte le chagrin qu'elle lui causait.

Pendant Tentr'acte, Calixte promena ses yeux vaguement autour de la salle.

Quand son regard tomba sur Aminé, il y eut comme un choc électrique; mais la courtisane se sentit intérieurement vaincue. Elle fut anéantie par ce regard lumineux, froid, presque distrait, écrasant d'indifférence, et s'affaissa sous lui comme le démon sous le pied de l'archange.

Pourtant Dalberg, penché vers elle, semblait lui tenir quelque tendre propos ; la bouche du jeune homme efneurait presque sa joue.

Rien n'avait tressailli sur la figure de Calixte ; ni pâleur, ni rougeur; sa {nimclle avait tranquillement achevé son tour, et, son inspection terminée, la jeune fille s'était retournée vers Rudolph pour lui demander leprograrrme.

« Elle îà\t si peu cas de moi, se dit Aminé, qu'elle épouserait Dalberg demain, quoiqu'elle l'ait vu avec moi ce soir, en loge grillée, à TOpéra. Je ne suis pour elle qu'une levrette, un colibri, un poisson rouge, un être de race inférieure et indifférente.»

Rudolph, tout fin qu'il était, ne jugea pas le calme

LES ROUÉS INNOCENTS. g7

de Galixte aussi sainement c|u' Aminé ; il i*atti*ibua à d'autres causes : — au refroidissement de la jeune fille |K>ur Dalbcrg, et peut-être aussi à une bienveillance naissante pour lui. — Rudolph, amoureux, n'était plus clairvoyant, le bandeau lui descendait sur les yeux comme aux autres...

— C'est sans doute cette coquine de mademoiselle BeauviUiers qui est là en fece dans cette baignoire avec ce credin d'IIenri Dalberg? dît très-bas M. Desprez au oaron...

--Oui, répondit Rudolph; ils ne se quittent plus maintenant.

— Prêtez-moi donc un peu votre lorgnette, que je la regarde... un peu en détail... continua le notaire.

Si jamais surprise se manifesta clairement sur une face humaine, ce fut sur celle de M. Desprez, après

3u'il eut contemplé quelque temps Aminé au bout des eux énormes tubes d'ivoire. Le brave notaire n'avait aucune idée de l'élégance parfaite et du comme il faut extérieur où arrive la corruption dans un certain monde. Aminc hii lit l'effet d'une marquise en bonne foi*tune avec son cousin. Elle lui parut ce qu'elle était, ravissante... Sa mise, d'une simplicité si gracieuse, et où la modestie de Galixte n'eût rien trouvé à reprendre, renversait toutes les idées du bonhomme.

Selon lui, une espèce de ce genre devait porter des plumes de toutes couleurs, des robes ponceau ou jonquille, brodées de clinquant et de paillon, des chaînes (i'or à trois tours et des pendeloques de strass. Son érudition sur cette matière remontait à des souvenirs de jeunesse. Lorsqu'il n'était encore que petit clerc, il avait admiré en attirail de ce goût ce uu'il appelait créatures, dans les galeries de bois du Palais-Koyal, et il croyait qu'il en était toujours ainsi. La date éloignée de ces renseignciTients faisait l'éloge de la moralité de l'ex-notaire.

La toile se rdeya, et le ballet continua, accompagné d'applaudissements et de chœurs de cannes : Carlotta dansait. De temps à autre, Galixte se retournait à demi vers Rudolph pour lui demander rexplication de c|uelque chose qu'elle ne comprenait pas; Kudolpli, habitué de TOpcra depuis maintes années, traduisait couramment la pantomime ; la chorégraphie n* avait pas de mystère pour lui. Dans cette position, la jeuae fille représentait un de ces délicieux profils perdus, si chers aux grands peintres, et où les dessinateurs mettent toutes leurs finesses.

La fureur de Dalbcrg, à la vue de ces familiarités insignifiantes en tout autre cas, ne doit pas étonner quiconque a été jaloux ; il lui prenait des envies de monter à la loge de M. Desprez et d*insulter Rudolph.

GaUxte lui paraissait un monstre de perfidie, une misérable, une infâme. A côté d'elle, Âmine, qui au moins ne trompait personne, était Tinnoc'-ence même. 11 ne comprenait pas comment on pouvait cacher un cœur aussi faux sous de telles apparences de sincérité. Qui eût jamais pensé cela ! — Elle se laisse faire la cour par ce Rudolph pour me rendre fou de rage ! — Les femmes, honnêtes ou non, ne connaissent donc pas d'autre moyen de vengeance que de se déshonorer ou se compromettre?

-r Pensez- vous maintenant que mademoiselle Des-

Srez mourra de chagrin de votre perte? dit Âmine e savoixffùtée et railleuse au pauvre Dalberg, qui se déchirait la poitrine sous son gilet. Voilà votre conscience déchargée d'un grand poids, et désormais vous pourrez sans remords accorder quelque attention à votre humble esclave.

A la sortie du spectacle, les deux groupes se rencontrèrent sur l'escaUer où l'on attend les voitui'es. Galixte, qui donnait le bras à son père, eCHeura <k

son manteau de cachemire le bournous blanc d'Aminé: Rudolpb, en avant de quelques pas, cberchait à reconnaître son valet de pied parmi les livrées de toutes couleurs qui encomoraient le vestibule.

La foule était compacte, et, pendant quelques secondes, Aminé et Dalberg, M. Desprezetsa fille, furent obligés de stationner sur la même marche Cette minute parut un siècle à Dalberg. Pour Aminé, elle prit sa revanche du regard de Galixte ; elle se composa une physionomie si rayonnante d*amour, s*ap[iuya au bras d*Uenn avec une câlinerie si voluptueusement pudique, se serra contre lui d*un air si confiant dans sa protection, car le flot de la descente faisait chanceler les groupes stationnaires, elle Tenveloppa si bien de . caresses invisibles et en prit si complètement posst^ssion, que Galixte, qui vit ce manège à son adresse, bien qu'elle eût la tête tournée de Tautre côté, eut Tâme traversée par un doute, — le premier, le seul! — ce ne fut qu'un éclair; mais la douleur avait été si atroce que Galixte se sentit subitement baignée de sueur dans son corsage.

Heureusement Ruaolph revint; Dalberg lui jeta un coup d'œil si plein de mépris, de haine et de fureur, que Calixte, au milieu de l'épouvante que lui causait 1 imminence d'une provocation publique, car de tels regards éauivalent à des soufflets, éprouva un sentiment de tien-être délicieux : — Henri l'aimait toujours !

Comprenant ce au'une pareille scène, en pareil lieu, aurait d'odieux et de ridicule, Dalberg se contint, recouvra son sang-froid, et couvrit sa colère d'un mas- Sue de dédain glacial. La foule s'écoula. — Budolph, esprez et Calixte montèrent en voiture, et Dalberg reconduisit Aminé chez elle.

 peine montée dans sa chambre, Calixte, Bans se déshabiller, tans même prendre la peine de fermer sa

porte, prit une feuille de papier, écrÎTit rapidement quelques mots dessus, en piquant la plume dans la pulpe du citron qu'on mettait cbaaue soir près du verre d'eau qu'elle avait l'habitude ae boire, et courut à la pendule.

— Dieu soit loué ! il est encore temps.

En effet, le ballet, précédé d'un acte du Serment, s'était terminé peu avant dans la soirée. Les chevaux de Rudolph allaient vite, et la vieille horloge de Saint- Germain-des-Prés tinta onze coups avec une lenteur solennelle.

— Le joueur d'orgue va passer !

En effet, un air de polka, entremêlé d'assez fausses notes pour faire hurler tous les chiens du quartier, détonait déjà à l'autre extémité de la rue et se rapprochait rapidement.

Il s'arrêta sous la fenêtre, et Galixte, sans s'inquiéter de ses bras nus et de sa poitrine découverte, pencha son corps dans la noire fraîcheur qui régnait au dehors, et lança au joueur d'orgue sa bourse enveloppée d'un papier stigmatisé de signes mystérieux.

Le pauvre Dalberg passa une nuit affreuse. — La pensée d'avoir été vu par Galixte, qui devait le croire perdu de douleur et de regrets, en compagnie de celle qui avait trahi le chaste secret de leurs amours et livré l'image adorée aux ricanements d'une troupe de courtisanes et d'imbéciles, lui donnait des transports de rage. Maintenant, se disait-il, elle aura raison d'écouter Rudolph; né l'ai-je pas justifiée d'avance par ma conduite? Et moi, qui confiais à ce traître le soin de mes intérêts, et le chargeais de parler pour moi à M. Desprez! triple sot que je suis! -- Gomme il doit se moquer de moi, comme il doit rire de ma crédulité stupide !

Je saurai bien trouver les moyens de le rendre sérieux; je le provoquerai en duel; il faudra qu'il ré-

tracte ses infâmes calomnies devant Galixte et M. Desprez, ou je le tuerai.

Le lendemain, dès Taurore, Dalberg, qui n'avait pas dormi et qui ne pouvait tenir en place, tirait de toutes ses forces le pied de biche ferré d'argent suspendu à la porte de Budolph.

Un valet à moitié endormi et recouvert à peine des vêtements les plus indispensables vint ouvrir au bout d'une demi-heure, et dit à Dalberg d'un air fort grognon et fort bourru :

— Que diable ! on ne vient pas chez les gens une heure après qu'ils sont couchés ; repassez tantôt.

— Il faut absolument que je parle à votre maitre pour une affaire qui ne souffre pas de retard.

— Si c'est pour de l'argent que vous venez, vous avez tort de vous déranger si matin... M. le baron ne paye que le soir.

— Allez porter cette carte à votre maitre.

— Je n'ose... il dort de toute la force d'un premier somme. Mon maitre a le réveil brutal.

— Trêve de réflexions. Marchez devant moi, je vous suis.

Le ton d'Henri était si impérieux que le domestique ne fit point d'objections.

— C'est vous, Henri, dit le baron, enveloppé à la hâte d'une robe de chambre algérienne, en étendant les bras à se faire craquer les jomtures et en bâillant à se décrocher la mâchoire. — Du diable! si je vous attendais. Il est bien matin pour me parler de vos amours. La soirée d'hier n'a pas arrange vos affaires. Vous n'avez pas de chance, vraiment, et moi qui me tuais à vanter votre belle conduite à M. Desprez! Calixte vous en voudra six mois de cette rencontre sur l'escalier.

— Assez de mensonges, de trahisons et de perfidies

n LES nouÉs innocents.

comme cela, — monsieur! — faites-moi Talonneur et le plaisir de ne plus me prendre pour un sot.

— Sur quelle herbe avez- vous marche aujourd'hui, mon cher Henri? Je passe à votre désespoir amoureux des libertés qui seraient fort mal venues de la part de tout autre.

— Je vous remercie de votre magnanimité, baron; fàchez-vous, cela me fera plaisir. — Prenez mes paroles dans le sens qui vous déplaira.

— C'est un duel que vous voulez?

— Oui ; un de nous' deux est de trop sur terre.

— Vous parlez comme un cinquième acte de nciélodrame, mon cher. — Tout cela n'a pas le sens commun, il n'y a pas entre nous le plus léger motif de querelle; on vous chasse d'une maison pour une histoire de portrait qui fait prendre la mouche au i>ère et à la fille. — Suis-je pour quelque chose là -dedans? — Vous m'envoyez plaider votre cause; j'explique comment tout s'est passé, je fais votre éloge. M. Desprez ne veut plus entendre parler de vous sous aucun prétexte ; il prétend que vous êtes un joueur, un débauché, un chenapan. — Mademoiselle Calixtc conserve le plus vif ressentiment contre vous; elle vous croit l'amant de la Beauvilliers et ne vous reparlera plus de sa vie. Qu'y puis-je faire?

— Je veux que vous ne remettiez plus les pieds chez M. Desprez, et je vous défends de vous occuper de Calixte.

— Mon cher, vous délirez. Avez-vous la prétention que mademoiselle Calixte passe le reste de sa vie à regretter dans la solitude l'amant heureux d'Aminé, et comptez-vous pourfendre tous les gens qui lui feront la cour?

— Ce ne sera pas du moins vous qui la hii ferez î

— Pourquoi pas? — Dès que vous êtes hors de cause, le champ est libre, même. pour moi. Si vous

étiez encore reçu dans la maison, bien vu de la jeune fille, et que j'eusse essajé de vous supplanter, je concevrais votre colère, qui m'étonne beaucoup dans les conditions où vous étés.

— Je saurai bien vous forcer à vous battre avec moi...

— J*espère gue non... à moins d'une insulte publique et grossière... Mais vous pensez peut-être auc ma bénignité vient d'un manque de cœur : j'ai fait mes preuves, et je vais vous prouver qu'un duel ne peut avoir rien d'inquiétant pour moi. — John, apportez les pistolets à capsule et placez la ])laque de tôle contre le mur.

John obéit avec un sang- froid parfait.

— Le pistolet est-il chargé? demanda Rudolph.

— Oui, monsieur le baron, répondit le domestique.

— Je vais me faire un but, dit Rudolph en collant un imperceptible pain à cacheter sur la plaque.

Il tira sans presque ajuster. Le pam à cacheter avait disparu.

Cette épreuve fut renouvelée douze fois de suite avec le même succès. — Toujours la balle s'aplatissait sur le point blanc.

11 se fit ensuite suspendre un plomb au bout d'un fil, et à chaque coup le plomb tombait.

Henri regardait en silence.

— Je SUIS plus fort à Tépée, dit Rudolph.

— Eh bien ! vous me tuerez, voilà tout; mais je saurai bien vous forcer à vous battre, répliqua Ilenri.

Et il se retira après un salut cérémonieux.

En effet, le baron Rudolph, qui dinait au café de Paris, reçut, le soir même, un verre de vin à travers la figure, de la main de Dalberg, assis à une table voisine.

L'adresse de Rudolph à l'escrime et au tir était si connue, qu'après cet affront Dalberg fut regardé

94 LES nOUÉS INNOCENTS.

comme mort, et qu'on en parlait déjà à Taoriste. — Depuis longtemps Rudolph ne se battait plus, par suite d'un scrupule analogue à celui qui empêche les prévôts de salle d'avoir des duels avec les l)ourgcois. L*insulte était si publique, que raffaire n'était pas arrangeable. Chacun des deux adversaires avait là des amis qui ne purent refuser leur assistance comme témoins, et le rendez-vous fut pris pour le matin suivant à dix heures, au bois de Vincennes, dans Tallée des Minimes.

— Le temps me semble incertain, objecta le personnage barométrique que nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié, et qui était l'un des témoins de Rudolph, il pourrait bien tomber de l'eau demain.

— Eh bien! répondit Rudolph, nous nous battrons le parapluie d'une main et le pistolet de l'autre... ce sera un duel à la Robinson Crusoé.

On se sépara après s'être donné rendez- vous à la barrière du Trône. Dalbergse retira chez lui, fit quelques dispositions testamentaires, écrivit deux ou trois lettres, et alla rue do l'Abbaye jeter un regard, peutêtre le dernier, sur la fenêtre de Galixte.

Etait-ce une illusion ou une réalité ? il lui sembla que le pli du rideau si soigneusement fermé depuis la soirée qui avait vu la ruine de ses espérances, avait bougé un peu, et s'était écarté un instant.

Se cropnt presque pardonné, il s'était retiré le cœur

S loin de joie et de désespoir, sans plus songer à son uel que s'il n'en avait jamais été question. Il était sur de ne pas mourir.

Pour Rudolph, il était assis dans son cabinet sur une dormeuse, et tenait à la main un papier qu'il examinait et retournait en tous sens, comme pour y trouver un indice. Ce papier ne contenait sans doute rien d'agréable pour celui qui le lisait, car Rudolph fronçait les sourcils et se mordait les lèvres jusqu'au

sang. Une pâleur livide couvrait sa face, et il paraissait en proie à la plus horrible anxiété...

— Allons, dit-il, après une longue pause, il faut se soumettre. On ne résiste pas àjdes conditions posées ainsi ; mais d'où cette lettre di2d)olique peut-elle venir... récriture est évidemment contrefaite .. John, avez-vous vu la personne qui a remis ce billet?

— Non, monsieur, on n*a pas apporté de lettres depuis hier.

— G*est étrange, dit le baron en retombant dans sa rêverie.

Le lendemain, à l'heure marquée, les champions, assistés de leurs témoins, se trouvaient en présence dans Fallée des Minimes.

— Messieurs, dit le baron, si M. Henri Dalberg veut me faire des excuses, j'oublirai Tinsulte au'il m'a faite hier, quelque grossière qu'elle soit. Ma supériorité bien connue au pistolet et à Tépée, les nombreux duels dont je suis sorti vainaueur, me permettent cette modération, qui ne peut faire suspecter mon courage.

Un murmure d'approbation accueillit ces paroles, qui furent trouvées de bon goût.

Henri se refusa à toute concession.

On mesura le téirain, on plaça les adversaires en face l'un de Tautre, à trente pas.

<t Que vais-je faire? disait Rudolf^. Si je tirais en Tair ; mais cet enragé, tout maladroit qu'il est, pourrait m'attraper... Allons, une blessure légère... c'est ce qu'il y a de plus sur. » 11 abaissa le canon de son pistolet. A titre d'insulté, il avait le droit de faire feu le premier, et il tira si vite, que le deuxième coup du signal n'était pas encore frappé, lorsque la détonation de son arme se fit entendre.

Dalberg était atteint au bras droit.

11 tira à son tour, mais d'une main mal assurée, et

iX LES ROUÉS INNOCENTS.

sa balle passa à trois pieds au-dessus do h tête de Rodolpb.

L'os n'était pas fracturé, et, cpoiqu'elle le fit scHiffrir beaucoup, sa blessure n'était pas dangereuse; cependant le combat ne pouvait être |K)ursum.

Il essaya de se tenir debout et de marcher, mais il ne put y parvenir ; les forces lui manquèrent, et on le porta évanoui dans sa voiture.

Quand il revint à lui, il était dans sa chambre, et sur son lit se penchait une charmante tête de fetnroe qui épiait son retour à la vie.

Vin

— Florence ! murmura Dalberg d'une voix que la faiblesse et l'émotion rendaient tremblante et en tournant vers la jeune femme un œil plein de reconnaissance... vous ici!

— Oui, moi ; je vous expliquerai tout plus tard ; maintenant tâchez d'être c;iline. Le médecin m'a donné sur vous de pleins pouvoirs de garde-malade. Dormez, je vais lire.

Et la jeune femme, posant sur si^s lèvres vermeilles un doigt effilé où brillait un ongle d'agate, tit signe au blessé de ne ps parler davantage.

Henri, maigre les souffrances qu'il éprouvait et l'injonction qui lui avait été faite de dormir, examinait avec admiration, à travers les cils de ses paupières demi-fermées, le profil idéal du jeune ange gardien assis au chevet de sou lit.

Un rayon de lumière découpait le contour extérieur

de eette belle figure par une mince ligne d'or. La joue et le cou, baignés d une ombre transparente, recevaient, des feuillets du livre et des draperies blanches du lit, des reflets de nacre et d'argent à ravir un coloriste. Il était impossible de rêver rien de plus pur comme forme, de plus suave comme couleur, de plus chaste conune expression. On eût dit une sœur près de son frère malade. Cette jeune fenune, seule dans cet intérieur de garçon, avait une réserve si virginale, ime tenue si parfaite, que nul n'aurait osé mal interpréter sa présence.

Dalberg, qui avait toujours eu pour Florence une admiration mêlée de respect, tant elle était visiblement supérieure à la sphère qu'elle occupait, se demandait à quel titre il avait pu inspirer un tel intérêt h cette belle et noble créature : des rapports j eu fréquents, décousus, sans intimité, n'expliquaient pas suffisamment cette marque d'affection qu'on aurait pu tout au plus attendre d'une maîtresse ou d'une amie ancienne; en cherchant bien, Dalberg se rappela qu'à plusieurs reprises il avait surpris les yeux de Florence attachés sur lui avec une sorte de fixité ; mais Dalberg n'était pas fat : il ne tira pas de cette induction la conséquence que Florence fût amoureuse de lui, et il attribua à une simple bonté de coeur cette démarche, que tout autre eût trouvée significative.

Quelle qu en fût la raison, il accepta son bonheur sans plus chercher à l'expliquer, et, ses souffrances s'apaisantun peu, ses paupières alourdies finirent par se fermer tout à fait.

Il lit toutes sortes de rêves incohérents et bizarres. parmi lesquels un le frappa vivement : il lui semblait que Calixte, par un caprice de jeune fille curieuse, avait voulu visiter sa chambre et saisi, pour satisfaire cette fantaisie, un jour qu'il était absent. — Bien que, dans son rêve, il fût hors de son logis, il n'en voyait pas

IIUMI18 la jeune fille qui sautillait çà et là, regardant les aquarelle, tom^hant à tout, aux armes, aux narguilhes, aux houkas, prenant, les unes après les autres, &s cannes de Verdier et de Thomassin, remuant les bijoux et les cachets dans le baguier, ouvrant les tiroirs et furetant partout avec une pétulance joyeuso. Son apparition soudaine avait fait fuir la jeune nlle...

A cet endroit de son rêve il se réveilla en sursaut.

Une forme blanche et svelte, — celle de Galixle, à ce que crut Dalberg, disparut rapidement, et la porte se ferma sans bruit sur un pli de robe.

— Qu*avez-vou8, Henri? dit Florence en s*inclinant sur Toreiller du malade. Est-ce que votre blessure vous fait beaucoup souffrir? Voulez-vous que je vous donne à boire?

Le r.alade parut surpris de ne voir que Florence dans la chambre.

« Bah ! se dit-il à part lui , je rêvais encore î Calixte ici ! est-ce vraisemblable ? La fièvre me trouble la cervelle et me donne des hallucinations. »

Le médecin vint, leva Fappareil, et déclara qu'une quinzaine de jours suffiraient à cicatriser la plaie.

Le soir même du combat. Aminé, qui, après avoir attendu Dalberg toute la journée, s*était iniormée de lui n3 le voyant pas paraître, et avait appris le duel à son insu, vint rendre visite au blessé. '

En entrant, elle aperçut le cachemire jeté sur le dos d*un fauteuil et la capote suspendue à la patère du rideau avec ce coup a œil perçant de la femme, qui surpasse, pour la rapidité, c^lui de Thuissier ou du commissaire-priseur.

Sa figure prit une expression de dépit, ses petites narines roses se gonflèrent.

— Je suis distancée, dit-elle en empruntant uno

f)hrase au style hippique, dont ses relations léonines ui avaient donné llistbitude. — Est-ce que par ha-

sard cette petite bégueule, qui laissait, tomber sur moi l'autre soir^ comme une douche à la glace, son regard fh)id, serait ici aujourd'hui? — Vertu, ,ce sont là de tes tours !

Florence, qui était allée chercher quelque chose dans la chambre voisine, fit cesser ce doute en reparaissant.

Les deux femmes se toisèrent un instant en silence lie Tair le plus dédaigneux du monde.

Aminé rompit l'arrêt la première, et, s'approchant du lit de Dalberg, elle lui dit :

— Je venais, mon bon ami, vous ofifrir mes services de garde-malade, mais je vois que Florence m'a devancée. — C'est d'une belle âme. Je relèverai madame quand elle sera fatiguée. — Êtcs-vous né sous une heureuse étoile ! — Vous vous battez avec Rudolph; vous n'êtes pas tué, ce qui ne s'est jamais vu; vous en êtes quitte pour un blessure d'agrément qui vous fera porter un mois le bras en écharpe et vous rendra intéressant aux yeux des femmes. Âmine et Florence se disputent le plaisir de passer la nuit à votre chevet : je ne vous conseille pas de vous plaindre !

Ayant débité sa tirade, Amine s'installa carrément dans un fauteuil comme quoiqu'un qui veut faire une longue séance.

h lorence avait repris sa place au chevet du lit et continuait sa lecture.

llenri regardait ces deux femmes si charmantes Tune et l'antre, et si dissemblantes pourtant. La beauté de l'une avait quelque chose de perfide, de cruel, de dangereux : grâce de fhatte, charme de sirène, attrait de fleur vénéneuse ; — on s'alarmait de l'aimer. — La beauté de l'autre était franche, sympathic[ue, pleine de noblesse et de générosité; — on sentait qu'on pouvait sans crainte lut confier son amour

et son honneur. — Telle eût été la femme que Dalberg eût choisie s*il n*avait pas aimé Galixte.

Aminé, qui sentait la fausseté de cette situation, prit la parole, résolue à en sortir violemment.

— Allons-nous rester encore longtemps à nous faire les yeux en dessous et les griffes allongées comme des sphmxen arrêt?... Je trouve que nous avons assez posé, madame et moi.

— Que voulez-vous dire, Aminé? répondit Dalberg; je ne vous comprends pas.

— C'est pourtaut bien simple.

— Expliquez-vous, de grâce î

— Je vais dessiner notre situation res{>ective en trois mots : Galixte vous hait ; nous vous aimons toutes deux. — Choisissez.

— Florence m'aime ! est-il possible ? s'écria Dalberg.

Et , dans l'étonnement de sa joie, il tourna vers la jeune femme, interdite et rougissante, des yeux plein d'interrogation et de flamme.

— Ce n'est pas moi qui ai la pomme, dit Aminé en se levant. Je vous laisse, heureux couple, vous avez besoin de solitude, et je vais chanter votre épithalame dans tout Paris. Adieu, Dalberg, vous ne serez jamais ^u'un sot ; adieu, Florence, c'était bien la peine de faire la prude si longtemps !

Quand la complice de Rudolph fut partie, Florence, suppliée par Dalberg, avoua que depuis longtemps elle éprouvait pour lui une tendresse qu elle avait tâcné de combattre, le voyant occupé d'autres soins ; que c'était cet amour qui l'avait fait aller chez Âmine le jour de la promena le au bois de Boulogne, se désespérer à la vue du médaillon, et courir éperdue sur le lieu du combat.

— Mais, ajouta-t-elle, ie sais que votre cœur est à une autre, et, malgré 1 aveu que je viens de vous

faire, vous ne trouverez en moi qu'une amie. Ce n'est pas Âmine que je redoute, je vous prie de le croire, dit-elle en relevant la tête avec une fierté charmante.

Toute la semaine Florence vint passer l'après-midi près du chevet de Dalberg.

Dalberg n'oubliait pas Galixte, mais il y pensait avec une amertume moins acre, et les charmes de la coDsdatrice allégeaient beaucoup sa douleur.

Lorsqu'il put sortir, sa première visite, comme vous le pensez bien, fut pour Florence, qui le reçut avec ceÛe familiarité noole, cet empressement affectueui et cette prévenance gracieuse dont elle avait le secret.

Dalberg revint le jour suivant et resta plus longtemps que la veille. Hors les moments qu'il passait avec Florence, la vie lui semblait d'une tristesse affreuse. — L'image de (!alixte le repoussant, le regret de sa félicité perdue, le jetaient alors dans les plus noires mélancolies. — Près de Florence, il croyait à la possibilité de l'oubli, à l'épanouissement d'un nouvel amour ; il faisait des paradis en Espagne, et, sur les ruines de son bonheur, il voyait déjà s'élever un édifice doré par le soleil. La beauté si parfaite de la jeune femme le fascinait malgré lui par ses enivrantes promesses ; sculpteur, il l'eût divinisée ; poète, il l'eût chantée; sultan, il l'eût payée de tout son trésor ; son esprit délicat et fin le ravissait, et les heures s'envolaient comme des minutes lorsque, assis à ses pieds, il avait avec elle une de ces conversations ailées qui font le tour du monde et de l'âme.

Rudolph, pendant ce temps-là, avançait de plus en ))lus dans les Wmes grâces de M. Desprez ; sa modération dans son duel avec Dalberg lui avait fait beaucoup d'honneur. — Galixte ne témoignait pas de répugnance formelle à son endroit, soit que la passion vraie et profonde du baron, plus amoureux que jamais, l'eût

réellement touchée, soit qu^eiie voulût se venger ainsi de la conduite de Daiberg; on parlait même a un projet de mariage entre Rudolph et mademoiselle Desprez.

Henri, voyant qu'il lui fallait renoncer définitivement à la chère espérance de fléchir un jour le cœur vindicatif de Galixte, avait pris une résolution violente, et s*était démontré qu'il aevait adorer Florence ; jamais fureur de dcsespou* ne ressembla plus à delà paçsion ; Dalbei^ s'y trompa, et crut aimer... conmie û on aimait deux fois.

Il ne quittait presque plus Florence, qui pourtant * lui oppsait une résistance invincible et singulière après l'aveu qu'elle lui avait fait. Son amour était devenu une fièvre, un délire, qui semblaient quelquefois gagner Florence ; mais, au moment où Daiberg croyait qu'elle allait tomber dans ses bras, elle se sauvait à l'autre bout de la chambre, et là, droite et fière, elle lui criait en tendant les mains pour l'empêcher d'approcher : « Laissez- moi, laissez-moi, vous aimez toujours Galixte!»

Le pauvre Henri avait beau se jeter à ses pieds, la supplier, lui faire les protestations les plus véhémentes, répandre son âme en dithyrambe enthousiastes, l'entourer des brûlantes effluves du désir et de la volonté, Florence répétait avec force et d'une voix entrecoupée : ce Non, non ; je ne sens pas que vous soyez à moi ; rien de ce que vous me dites* ne me persuade... faites-moi croire que vous m'aimez... et je serai à vous. »

Ces scènes se renouvelaient souvent et avaient toujours le même résultat.

Un soir, Daiberg trouva Florence plus triste que de coutume, et il lui en demancTa la raison.

— Cet appartement me déplait, interrompit-elle. - ' J'y ai vécu, il y a deux ms, avec M. de Turqheim,

mon seul amant. Nest-ce pas une chose horrible de receToir quelqu'un, d*écouter des paroles d*amoiir entre des murailles qui gardent l'écho d'une autre voix, sur des meubles où s'est reposé celui qu'il remplace? Ne faisons-nous pas là tous deux un métier répugnant? Qui m'eût ait que moi, Florence, j'admettrais l'amant de Galixte dans l'appartement de M. de Turqheim?

Cette phrase de Florence fut comme une révélation pour DalWg. — Il s'étonna de ne pas avoir eu plus tôt cette délicatesse; et, sans en rien dire, il acheta, dans une des rues oui avoisinent les r.hamps-Elysées, un délicieux petit hôtel enfoui dans des massifs do 'fleurs et de feuillages.

(]et hôtel avait été bâti pour servir de pied-à-terre à un grand seigneur étranger qui en avait un semblable dans toutes les capitales de l'Europe. Lord W*** était mort, et ses héritiers n'avaient pas lugé à propos de conserver cette maison, qui fut payée cent mille francs par Dalberg.

Une jolie façade sculptée et couverte d'ornements dans le goût de la Renaissance souriait gaiement au soleil du midi, et détachait sa blancheur étincelante sur un fond de fraîche verdure, — La cour était petite, mais deux portes symétriquement percées donnaient aux voitures la facilité d y tourner. Le jardin, de peu d'étendue, s'agrandissait des ombrages voisins et gagnait en perspective ce qui lui manquait en espace....

La distribution de l'hôtel était confortable au possible et ménagée avec une entente supérieure ae la vie. — Deux amants ou deux jeunes époux n'auraient pu choisir un nid plus charmant pour leur bonheur.

Dalberg, aidé du plus habile tapissier de Paris, meubla son acquisition avec la plus ingénieuse recherche; il lit de chaque pièce un chef-d'œuvre d'élé-

104 LES RODÉS IKNOGENTS.

gance et d'appropriation. Sans tomber dans ces surcharges et ces empâtements de luxe, qu'il savait déplaire à Florence, il éleva la richesse jusqu'à la poésie.

La chambre à coucher, surtout, était admirable de simplicité chaste et de quiétude rêveuse. Aucun ton dur, aucun or criard, rien qui attirât l'œil. C'était frais et suave comme l'intérieur d'un lis, et Tilania n'aurait pas dédaigné d'y dormir.

Tout cela fut payé cinquante mille francs : ce n'était pas cher.

Un jour, Dalberg remit à Florence une petite clef, et lui dit : « Cette petite clef est celle d'une maison qui vous appartient. »

Dans les armoiries de l'hôtel devenu le sien, Florence trouva un trousseau digne d'une jeune princesse qu'on va marier.

Sur la cheminée de sa chambre, une délégation de Dalberg sur son banquier pour prendre tout l'argent dont elle aurait besoin.

Lorsque Âmine apprit ces magnificences, elle émit cette reflexion prolonde : « Décidément il me manque un vice, l'nypocrisie I » Mais elle n'en fut pas moins navrée au cœur. — Elle crut Dalberg éperdument épris, la somme d'amour se calculant dans un certain monde sur la somme d'argent déuensé. Et sa haine instinctive pour Florence s'accrut a'autant.

Une chose qui aurait beaucoup surpris Amine et lui eût semblé le plus haut raffinement de rouerie

BDSsible, c'est que, malgré toutes ces profusions, alberg n'en était guère plus avancé avec Florence qu'au premier jour. Un baiser sur la main ou au front était tout ce qu'il avait pu obtenir d'elle, et, cependant, à voir les regards nrûlants et profonds que Florence attachait quelquefois sur Henri, on aurait juré qu'elle l'aimait, ou il ne faut plus croire à la lueur

qui jaillit des yeux et ù Teipression du visage humain.

— Ah I comme vous l'aimez ! répondait-elle à Henri lorsc|u*il lui avait dit quelque chose de tendre et de passionné ; vous pensiez à elle dans ce moment-là, et voilà pourquoi votre œil avait de la flamme, votre voix de rémotion et votre phrase de la poésie. — Vous disiez Florence et vous pensiez Gahxte.

Dalherg avait beau se confondre en protestations, Flm^nce demeurait inflexible.

En lui-même, il sentait Qu'elle avait raison. Au moindre signe de mademoiselle Desprez, il serait accouru, tremblant, éperdu, plus amoureux que jamais, et ne se serait pas souvenu que Florence existât. — C'était pourtant la personne qu'il aimait le plus au monde, — après Calixte ; — mais en amour il n'y a pas de seconae place.

Ne pouvant la convaincre, il tâchait de Féblouir, de flatter sa vanité par de riches présents ; tons les jours c'était quelque bracelet, Quelque bague, quelque parure nouvelle ou bizarre, aes fleurs rares, une voiture à la mode ou une paire de chevaux neufs. Depuis qu'il avait commence à mordre à même son capital, il y puisait à pleines mains, comme s'il eût eu le trésor d'Aboulkasem. — Florence ne faisait aucune observation sur ces dépenses folles, soit que, habituée à un luxe princier, elle ne les remarquât pas, soit qu'elle crût Dalberg beaucoup plus riche qu il ne l'était réellement. L'idée que Florence fàt avare ou ra»pace ne pouvait venir à personne. D'ailleurs ces pa nires, qui eussent fait délirer de joie presque toutes les femmes, elle les mettait à peine une fois et plutôt par attention pour Henri que par coouetterie... Le collier, admiré un instant, rentrait aans l'écrin et n'en sortait plus.

11 n'y avait plus chez Florence une épingle qui ne

datât de sa liaison avec Dalberg. Mais il est plus aisé de détruire des témoi^ges matériels, de tirer une existence de son milieu, de faire disparaître toute trace d'antériorité, que de vaincre un doute dans une âme Jalouse, et Dalberg ne pouvait parvenir à rassurer Florence. Aussi, gagné par une es[)èce de vertige, fou de désirs, exalté par cette contradiction irritante, en était-il venu à maudire Calixte, qui trouvait le moyen de le rendre deux fois malheureux.

Un matin, Florence, de Tair le plus naturel et le plus détaché du monde, dit à Dalberg qu'ayant envoyé chercher de l'argent chez son banquier, celui-ci lui avait répondu qu'il n'avait plus de fonds.

Le banquier ne possédait plus de capitaux de Dalberg. Il ne jrestait plus à notre héros que des terres heureusement inaliénables et la perspective d*un héritage d'oncle très-bien portant:

Il se procura de l'argent à des taux usuraircs, et s*il ne reçut pas de chameaux vivants, de crocodiles empaillés et de garniture de ht en serge d' Au maie, comme les tils de famille du temps de Molière, on lui fit accepter des lettres de change à des échéances assez courtes, et qui furent pqotestées faute de payement.

De ces embarras, Dalberg ne dit pas un mot à Florence, qui les ignora ou ne voulut pas les deviner, et continua ses dépenses, si bien qu'un beau matin, le soleil étant incontestablement levé et brillant dans un ciel du plus limpide azur, Henri Dalberg fut délicatement saisi par quatre individus à mines hétérochtes, à vêtements sordides, à griffes crochues, et transporté avec tous les égards possibles dans la prison pour dettes.

Dalberg, bien qu'à regret, se décida à faire connaître sa position à Florence, ne doutant pas qu'elle ne vînt aussitôt le secourir. 11 lui écrivit une lettre où

il lui racontait les motifs de son arrestation et lui indiquait la somme nécessaire pour le délivrer.

Au bout de quatre ou cinq heures le geôlier vint dire à Dalberg qu'une dame demandait à le voir.

L'idée que ce pût être une autre que Florence ne vint pas au prisonnier , et sa surprise fut au comble

3uand , au heu de celle qu'il attendait , il vit entrer ans sa cellule, devinez qui : Aminé !

Ses yeux pétillaient d'une joie mahgnc ; ses petites narines palpitaient; toute sa ligure rayonnait de méchanceté satisfaite ; elle était jolie et scintillante comme une vipère en belle humeur.

Elle s'avança vers Dalberg avec des ondulations serpentines, et lui dit d'un ton de càlinerie pedide ;

— Eh bien , mon pauvre Dalberg , vous voilà donc chambré et mis à l'ombre pour quelque temps ; je viens vous tenir compagnie et vous consoler. C'est dans l'infortune que les vrais amis se connaissent , et vous savez c|ue mon affection vous est acquise.

— Ne raillez pas , Aminé ; ce n'est ni le moment ni le lieu.

— Je suis parfaitement sérieuse. Il ne vous manquait , pour être tout à fait du bel air, que d'aller en villégiature à Glichy , un mauvais sujet comme vous se devait cela. Vous avez marché rondement, grâce à Florence, une Une mouche que j'admire... J'espère que vous serez guéri désormais d|aimer des vertus ; c'est trop cher. Avec moi, vous auriez duré trois ans, et je vous aurais appris une foule de calembours et de plaisanteries toutes plus drôles les unes que les autres , qui tous auraient rendu agréable en société pour le reste de vos jours.

Dalberg fit un geste d'impatience.

— Ne froncez pas les sourcils , cela vous fera venir des rides entre les yeux , et recevez gentiment une bonne fille sans rancune qui vient vous apporter des

cigares, du vin de Champagne et des feuilletons pour vous distiwe. — A propos , vous savez sans doute que Galixte se marie avec Rudolph?

Dalberg bondit sur sa chaise et cria d'une voix rauque, étranglée parla colère :

— Tu mens !

— Je dis la vérité... Les bans vont être publiés, s*ib ne le sont déjà. Vous pâlissez, vous y tenez donc toujours à cette Calixte ? Elle aime Rudolph...

Dalberg couvrit sa figure de ses deux mains et ne répondit pas ; mais bientôt des larmes jaillirent par l 'interstice de ses doigts.

— Et Rudolph le lui rend bien; — ce sera un ménage de colombes. — Ils seront heureux et auront beaucoup d'enfants comme dans les contes de fées. — Tiens î vous pleurez! quelle bêtise! dit Aminé en écartant une aes mains de Dalberg; il £iudra pourtant bien TOUS habituer à cette idée-là. — Je viendrai vous avertii' du jour précis de la noce, car il n'est pas probable qu'on vous envoie un billet de Êiire paii à Clichy. -*- Adieu, mes amitiés à Florence.

Lorsque Aminé fut partie, Dalberg tâcha de se peisuader qu'elle avait versé cette fausse nouvelle sur sa douleur comme du vinaigre sur une blessure , et que le mariage de Rudolph et de Galixte était une pure invention.

Cette idée lui rendit un peu de calme.

Mais que devint-U lorsqu'il aperçut sur le journal

LES UOUÉS INNOCENTS. lOU

qu'uu des détenus lui avait prêté la publication do bans qu'avait annoncée Âmine !

11 n*y avait plus mojen de douter.

On peut se fiiire aisément une idée du désespoir mêlé de fureur qui s'empara de Dalberg. Est-il au monde une position plus propre à exciter la rase que d*étre retenu prisonnier quand celle qu*on aime va épouser un rival? C'est à se briser la tête contre les murs, à se [)endreaux barreaux de sa fenêtre, ou, si Ton a le génie des évasions comme Latude et le baron de Trenck , à creuser ave<; une épingle des couloii^ souterrains de quatre-vingts pieds de long.

il admettait, à la rigueur, que Galixte, blessée au vif par laventure du médaillon , compliquée de la &tale rencontre à TOpéra , ne voulût pas lui pardonner et le punit par un exil même éternel. Mais il ne concevait pas qu elle poussât à ce point Toubti des souvenirs et des senneuts. - Il eût peut-être consenti à ne jamais la revoir, pourvu qu'elle n'appartint pas à un autre.

Cependant il eût joui de sa liberté (jue le mariage se fût également achevé ; il n'y ^louvait apporter aucun empêchement. Son duel précédent le privait de la ressource de provoquer Rudolph, et tout essai de ce genre n'eût abouti qu'à une esclandre inutile. — Le consentement de Galixte à ce mariage rendait toute tentative pour le rompre superflue. — Il ne s'agissait pas ici d'une jeune tille trainée de force à l'autel par les ordres d'un père barbare, puisque mademoiselle Desprez , comme l'avait dit Amine , adorait Rudolph.

Dalberg ne se rendait pas compte aussi nettement [ue nous le faisons de ces impossibilités ; il lui semblait que, si on lui eût levé son écrou, il aurait trouvé à l'instant décisif quelque moyen suprême , qu'il lui serait venu du cid quelque Alumiuation subite , et

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no LES ROUÉS INNOCENTS.

que le sacrifice ne se serait pas accompli : — un de ces raisonnements de condamnés à mort qui espèrent, en allant de la prison à i'échafaud , qu'une révolution, un tremblement de terre^ un cataclysme quelconque, viendront les délivrer.

Maintenant Ton s*étonnera peut-être que Galixte , après la déclaration qu'elle avait faite à M. Desprez de n'être jamais qu'à Dalberg , n'eût pas résisté plus obstinément aux volontés paternelles.

Cette foi si vive dans l amour d'Henri s'était donc éteinte, cet entêtement sublime à croire innocent celui Que tout accusait était donc enfm vaincu I — La beauté d'Aminé lui avait-elle donné la certitude d'une trahison?... Savait-elle la liaison d'Henri avec Florence , et jugeait-elle que , rebuté par les obstacles , Dalberg avait enfin pris son parti ?

C'est ce que nous ne saurions décider. M. Desprez, de plus en plus entiché de Rudolph, avait tant persécuté Calixte, qu'elle avait fini par lui répondre qu'elle consentait à ce mariage , mais qu'elle était sûre que lui, M. Desprez, la supplierait bientôt de ne pas l'accomplir. « Alors je puis , dès aujourd'hui , t appeler madame la baronne Rudolph, s'écria l'ex-notaire en se frottant les mains , car il n*est pas probable que je change d'avis. — Ton Henri est maintenant amoureux d'une autre créature : quel gaillard, et quand je pense qu'il a failli être mon gendre! »

Calixte ne répondit rieii et retomba dans sa mélancolie sereine, Rudolph ne savait que penser de ce cahne, et il s'étonnait, tout eu attribuant cet effet à ses mérites, de ce que l'amour que la jeune fille avait eu pour Dalberg se fût si facilement déra^-iné. Parfois il lui semblait que l'œil de Galixte prenait, en le regardant , une expression étrange , et qu'il y avait une ironie contenue dans son sourire ; de loin en loin, la lueur d'une arrière-pensée colorait d'un éclair

LES RODÉS INNOCENTS. 111

rapide le masque pâle de résignation posé sur la figure de la jeune mie, et Rudolph se sentait, malgré lui, pris de vagues terreurs, comme à rapproche d'une catastrophe. — Cependant, comme les premiers bans étaient publiés , Rudolph avait fini par se rassurer.

La journée sembla bien longue à Dalberg; les heures lui paraissaient des éternités et les secondes des siècles. 1^ lettre qu'il avait écrite à Florence n'avait pas encore reçu ae réponse ; il s'était attendu à voir la jeune femme accourir aussitôt pour le délivrer, et il ne concevait rien à ce retard inexplicable... Les phis horribles soupçons lui traversèrent l'esprit : « Florence, se dit-il, ne serait-elle qu'une Aminé plus rouée? ma ruine l'aurait-elle éloignée de moi? était-ce une rapacité sordide que cachaient ces simagrées de vertu?... Oh! non, je ne puis le croire; peut-être fait-elle les démarches nécessaires pour me tirer d'ici, et vais-je la voir bientôt paraître.... Mais je crois entendre craquer un brodequin de femme dans le coitîdorl C'est elle !... »

Un pas vif et léger, accoropaoné d'un frôlement de robe de soie, annonçait en effet la présence d'une visiteuse ; mais ce n'était pas Florence.

Elle ne vint ni ce jour ni le suivant. Dalberg, exaspéré , se livra contre les femmes à des imprécations dignes de Juvénal. Il les maudit toutes , Calixte , Aminc, Florence, sans distinction, la meilleure comme la pire. — Il jura de ne plus croire ni à l'amour, ni à 1 amitié, ni à rien , et recita sans le savoir toutes les tirades du Timon d* Athènes, de Shakspeare; le monde lui semblait une caverne de brigands et de filles perdues. Il se voyait joué, dupé, vole, ruiné ; — avec la dernière pièce d'or commençait l'abandon, et l'on ne venait pas même au convoi de sa richesse ! — 11 se promit bien pour l'avenir, si jamais il se recon-

struisait une fortune, d'être plus griffu, plus fauve et

plus défiant que ces avares de Quentin Metsys qnî

allongent leurs phalanges décharnées sur des piles d**

quadruples.

Il en était là de sa diatribe lorsque Florence entra. Elle vit, à la physionomie décomposée de Dalberg, ce qui se passait dans son âme . et resta debout près de la porte comme attendant l'invitation d'avancer.

Dalberg gardait un farouche silence.

— Eh bien ! dit Florence avec un sourire doux et triste, pourquoi vous retenez- vous ? donnez-moi tout haut les épithètes que vous m'appliquez sans doute tout bas ; appelez-moi perfide , ingrate , femme sans cœur !... Vous avez donc pu croire un instant, ajoutât-elle après une pause, que je vous abandonnais... Ah ! comment ai-je pu être à ce point méconnue ! J^avais Fambition de vous avoir inspiré une plus haute idée de moi... Tout à l'heure , car le moment est venu , vous apprécierez mieux Florence ; et d'abord , dit-elle en posant sur la table un petit cahier de billets de banque, voilà de quoi vous délivrer.

Henri fit un geste de dénégation, et une noble rougeur couvrit son front.

— Oh! vous pouvez accepter cet argent, reprit Florence, c'est le vôtre : vous n'êtes pas ruiné.

La plus vive surprise se peignit dans les yeux d'Henri.

— Vous êtes même plus riche que vous ne Tétiei ; les sommes qne vous avez cru follement dissipées ont été placées dans d'heureuses entreprises par un vieil ami de M. Turqheim qui m'a conservé de l'affection et en qui j'ai toute confiance ; vos capitaux ont fructifié par ses soins *et vous rapportent des rentes dont vous trouverez les titres à l'hôtel qui est à vous maintenant et dont voici la clef, car je n'y rentrerai pas;

iii;> mission est accomplie, et vous ne devez plus me revoir.

— Que\ôttiQZ-vous dire , chère Florence ? s*écria Dalberg, (}ui ne cSifïipcenait rien à ce revirement soudain de situation et à cette résolution étrange.

— Calixle vous aime enopre... — Adieu, Henri, adieu pour toujours.

Et Florence wmt st5S lèvres sur le front du jeune bu jniie ; pnîs elle disparut en tirant la porte sur elle si brusquement que Dalberg ne put la rejoindre.

Quand il arriva à la porte extérieure, û entendit le roulement de la voiture de Florence qui s'éloignait ; pour sortir, il fallait qu'il remontât chercher ses billets de banque. Tout espoir de la rattraper était donc perdu.

Le premier usa^e qu'il fit de sa liberté , ce fut de courir à rhôtel redevenu le sien, espérant y trouver quelque indice. Les gens de Florence ne savaient rien : leur maîtresse était sortie le matin et n'avait pas reparu. Il alla rue Saint-Lazare, à l'ancien appartement qu'elle occupait ; tout était fermé. Les précautions de Florence étaient bien prises, et les recherches de Dalberg furent iuutiles.

A présent, il faut que nous expliquions nous-mêmes au lecteur cette énigme, dont Henri n'eut le mot que longtemps après.

Florence avait été élevée dans la même pension que Galixte ; les deux enfants avaient contracté l'une pour l'autre une de ces amitiés si vives et si pures qui ne sont possibles qu'à cet âge heureux : le temps seul des classes les séparait , car Florence , àffée ae deux ans de plus que son amie , était naturellement plus avancée dans ses études. — Mais, aux récréations, on était sûr de les trouver se promenant cote à côte sous l'allée de tilleuls au fona du jardin, épanchant leur âme et faisant sur toutes choses des conversais

t14 LES IIOUÉS INNOCENTS.

lions iutinies. Galixte, pour rester continuellement avec son amie , était parvenue à sauter deux classes à force de travail et d application. — Florence était fille d'un officier de manne mort de la fièvre jaune à Saint-Domingue et d'une créole accoutumée à la vie spLendide des colonies et au faste des grandes habitations , qui dissipa vite le peu de fortune laissée par Tofficier, de façon qu'au sortir de la pension où elle avait reçu T éducation la plus brillante, Florence, revenue à Paris» trouva chez elle la misère du luxe, la plus triste de toutes les pauvretés. Bientôt après elle perdit sa mère et resta sans ressources ; aucune des humbles industries qui peuvent faire vivre une femme ne fut dédaignée de Florence ; mais elle était trop souverainement belle pour que l'on put croire de sa part à un travail sérieux ; de si blanches mains ne devaient pas toucher l'aiguille, elles étaient modelées pour s'étaler, sous le scmtillement des joyaux , aux rebords de velours rouges d'une loge d'avant-scène; son outrageuse beauté la fit renvoyer de partout ; aucune maitresse ne voulait d'elle, de peur d'être sa servante. — Elle tenta d'aborder le théâtre, car elle possédait une voix magnifique; mais à l'Opéra comme auï scènes de vaudevdle on la repoussa pour crime de perfection sans circonstance atténuante. — La nombreuse armée des laiderons était contre elle. Enfin , M. de Turqheim , attaché à la légation de Prusse, la rencontra et sut l'apprécier ; comme c'était un homme d'infiniment d'esprit , il ne se laissa pas effrayer et contracta avec elle une liaison qui dura jusqu'à la mort du diplomate, arrivée depuis un an à l'époque où se passe notre action. Aucune mauvaise langue n'aurait pu nommer le successeur de M. Turqheim.

Telle était la façon dont avait tourné l'amie de mademois^le Galixte. Celle-ci avait toujours conservé

|)our son amie déchue la même affection qu'auparavant. — Bien cpie M. Desprez lui eût enjoint Se ne plus conserver aucun rapport avec elle, de ne pas la saluer si par hasard elle la rencontrait, et ae ne jamais prononcer son nom , car Florence était une de ces femmes qu'une jeune personne ne doit pas connaître, il est douteux que Calixte eût suivi dans toute leur rifpieur les ordres de son père.

Peut-être, dans sa naïveté virginale, Calixte ne comprenait-elle pas bien toute Tctendue de la faute de Florence , ou hien avait-elle Tindulgence de la vertu heureuse pour une belle âme tombée, mais non souillée.

Le bouquet de bleuets et de pavots peints par Florence occupait toujours sa place au-dessus du piano, et si quelques lettres manquaient au nom de la proscrite, à demi caché par la bordure , ou eût pu le lire tout entier dans le cœur de son amie Calixte.

Sous une apparence' de légèreté enfantine,* elle avait un caractère &rme et ne cédait pas aisément à des idées qu'elle trouvait injustes. Ainsi Florence, condamnée partout le monde, était absoute par elle.

Elle connaissait trop tous les trésors de cette âme généreuse, elle avait trop échangé de confidences avec ce pur et noble esprit {H)ur croire jamais à sa dégradation.

Elle plaignit un malheur inévitable, et se dit que nulle autre dans une situation pareille n*eût lutté plus longtemps.

Les Jeux amies s'étaient sans doute rencontrées par hasard depuis la venue de Calixte â Paris, et, ne pouvant se voir, étaient convenues entre elles du moyen de correspondance que nous avons raconté au commencement ae ce récit, car mademoiselle Despre; ne recevait pas de lettres. — Florence mettait sps billets dans lo dossier de la chaise de Calixte, à

U6 LES RODÉS INNOCENTS.

Saînt-Gennain-des-Prés, et Galixte lui répondait jKir Tentremise du joueur d'orgue, qui remettait à Florence le papier écrit en encre sympathique.

Depuis quelque temps cette correspondance avait été plus active qu'à Tordinaire. Galixte, avertie par Florence, savait qu'Henri s'était laissé entraîner dans une société dangereuse pour lui; elle ne doutait pas de son amant, car le caractère de Galixte était d'avoir une confiance inaltérable dans l'âme qu'elle avait une fois jugée digne de la sienne; mais elle craignait qu'on n'abusât de sa noble nature et qu'un orgueil mal entendu ne fit gauchir ses belles qualités naturelles. Elle pria donc son amie, à qui sa position permettait de suivre Dalberg dans le monde d'actrices, de roués et de viveurs où Rudolph le poussait, de le surveiller, non dans un but de jalousie mesquine, mais par une sorte de sollicitude maternelle.

Florence accepta la charge de ser\'ir de Mentor à ce Télémaaue, avec recommandation sécrète de le précipiter la tête dans l'onde amère s'il s'acoqumait trop longtemps dans quelque île de Galypso.

Chaque semaine la boite de Saint-uermain-des- Prés contenait un bulletin sommaire, mais exact, de la conduite de Dalberg, qui était à mille lieues de soupçonner que, du fond cle la rue de l'Âbbaye, une

i'eune fille ne sortant jamais, excepté pour aller à 'église, sût tous les détails de son existence de lion.

Si l'on trouve cette curiosité blâmable de la part d'une jeune personne, nous répondrons qu'Henri devait être l'époux de Galixte, et que la légitimité du but sanctifiait les moyens, (i'était du bonheur de leur vie qu'il s'agissait. — N'est-ce pas aussi une position bien atroce que celle des jeunes filles prisonnières dans une maison ouverte et qui ne peuvent rien savoir de ce que fait en dehors celui dont leur existence entière dépend? Nous allons citer ici trois ou quatre

de ces billets qu on a pu remarquer dans le tiroir de Florence, tout macules de poudre noire destinée à en faire ressortir les caractères.

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