‹ Les roués innocentsChapitre 4 sur 5 · UN CAS DE RUPTDRE · texte numérisé non relu

UN CAS DE RUPTDRE

d'une foile, «ne l>outeille de mâcon de trente sous, et, par-dessus, une tasse de café brûlant comme Tété, noir comme le diable , et sucré comme un prétendant.

Me trouvez-vous bien à plaindre?

Maintenant je fume un cigare sec comme un pendu, en regardant, à travers mes barreaux, passer les omnibus tapageurs , et en préparant dans ma tête la nouvelle que je vous dois, et à laquelle il faut bien que j'arrive après toutes ces divagations.

Allons-y tout de suite et bravement.

Je n'ai pas de temps à perdre; adieu, citer lecteur, ou plutôt au revoir.

Nous sommes rue d'Anjou-Saint-flonoré, au premier étage, dans le salon d'un grand hôtel à haute porte cochére verte, dont les poignées de cuivre brillent à la lueur de deux becs de gaz qui éclairent la façade de cette maison, maison aristocratique, avec cour pavée, écurie et remises à droite, concierge à gauche, perron de pierre, fenêtres à glaces, persiennes repliées, jardin derrière.

Dans un des angles de cette chambre, un piano ouvert, çà et là des malles et de larges coffres,

attendant des robes, des châles, des chiffons de toutes sortes, déposés sur les chaises et les fauteuils: enfin partout le désordre opulent qui précède Je départ d'une jeune femme. En entrant dans cette chambre, on la croirait déserte, mais il n'y a pas de danger qu'on y entre ; ordre a été donné de ne recevoir personne, et, d^ailleurs, il est une heure du matin.

Nous disons donc qu'au premier aspect on la croirait déserte ": en effet, les deux personnes qui s'y trouvent y restent dans une immobilité complète et n'échangent pas une parole. Leur silence et leur attitude peuvent, il est vrai, passer pour tout un poème.

Sur un large et long divan, au bout duquel les coussins amoncelés et adossés au mur forment oreiller, une femme est étendue dans la pose rêveuse qui ressemble le plus au sommeil. Cette femme, on la prendrait pour une jeune fille, grâce à la limpidité de ses yeux, à la blancheur rosée de son teint, au charme de son sourire, à la netteté de son fronts à Télégance svelte de sa taille, qui se devine sous le peignoir blanc dont elle est vêtue» lequel, s'entr'ouvrant un peu par en haut, trahit, entre ses dentelles souples et lé-

gérement froissées, les broderies de la chemise et la naissance d'une poitrine mignonne, aux veines nacrées, qu'abaisse et soulève mollement une respiration douce et harmonieuse. De grands cheveux blonds entourent la toute petite tête de cette belle personne. Un peigne d'écaillé retient *à peine cette riche chevelure, que bien certainement la main de cette femme a deux ou trois fois dans la soirée remassée au hasard, sans le secours du miroir; l'irrégularité des bandeaux et des mèches récalcitrantes sied on ne peut mieux à cette charmante physionomie.

Il est bon de vous dire que cette femme est une Anglaise de la race la plus pure. Je vous en préviens tout de suite, parce que vous en douleriez peut-être en regardant ses petits pieds. Les Anglaises ont de ce côté une assez pauvre réputation chez nous; celle-ci ment à cette tradition. Est-ce par coquetterie qu'elle les montre dans la pose où elle est ? Non, la personne qui se trouve auprès d'elle les connaît mieux qu'elle-même. Elle ne les montre donc pas, elle les laisse voir sans savoir même qu'on les voit. En ce moment la belle lady songe à tout autre chose; mais nous, qui la voyons pour la première fois et n'a-

Yons pas les mêmes raisons de rêverie, profitons de tous les détails que sa préoccupation met sous nos yeux.

Or, un des plus remarquables est ce petit pied, pour moi du moins, qui regarde le véritable joli pied comme à peu prés introuvable. Les Françaises, cependant, passent pour n'avoir • pas de rivales sous ce rapport. C'est vrai ; dans aucun pays du monde, les femmes ne savent se chausser comme en France : la bottine de cuir boutonnée sur le côté, et dont le petit talon, en faisant légèrement sonner le pas de la femme, donne à sa marche une crânerie pleine de promesses, est certainement, en matière de coquetterie, une des plus heureuses inventions qu'il y ait. Mais un pied, même petit, même bien fait, enfermé dans une de ces bottines, est-il sans discussion un joli pied? Non. Un petit pied bien chaussé est une ravissante chose, mais cela ne suffit pas.

Voyons, madame, vous avez été vous promener ; tout le monde s'est retourné pour voir vos petons vernis, trottinant comme des oiseaux qui ne volent pas encore. Vous voilà rentrée, ôtez vos bottines, tirez votre bas et montrez-moi votre

pied nu. Vous refusez? pourquoi ? Vous êtes faliguée, dites-vous ; c'est tout ce que je voulais savoir. Vo«s avez un vilain pied, madame; les plis de votre bottine les ont rougis, le talon est dur, les doigts sont serrés les uns contre les autres, vous avez un cor peut-être!... Gardez votre bottine, c'est moi qui vous en supplie maintenant. Avouez-moi que vous avez eu dix amants, mais ne m'avouez jamais que vous avez un cor. Savez-vous ce que c'est qu'un joli pied ? C'est un pied qu'à toute heure du jour l'homme qui vous aime peut prendre dans ses mains, déchausser, baiser, sans que vous fassiez le moindre mouvement pour l'en empêcher ; c'est un pied étroit, souple et frais, dont les doigts s'écartent et jouent à votre volonté, comme font les deigis de votre main, sans garder entre eux la plus petite empreinte l'un de l'autre. Je n'y veux pas un point rouge qui indique la pression de la chaussure, je tiens à ce qu'il soit blanc comme de la neige nacrée de veines bleuâtres imperceptibles ; pas de vaisseau brisé qui égratigne la transparence de la peau de la moindre ligne de carmin, et surtout pas de trace de la main d'un pédicure ; le cou-de-pied un peu haut, la plante cambrée ; je

Taulorise à être un peu long. Montrez-moi un pied comme celui-là, madame, et je vous dirai : Vous êtes de noble race, vous êtes sensuelle, paresseuse, fiére, riche, faite pour Tamour; vous avez la beauté la plus rare chez une femme, vous avez de jolis pieds. Je vous citerai un vers d'Ovide que vous ne comprendrez pas, qui sera le plus grand éloge que je puisse vous faire, et, selon toute probabilité, je deviendrai amoureux fou de vous, ce dont vous vous souciez peu, et vous avez raison.

Le pied dont je viens de vous donner le signalement n'appartient proprement à aucun pays. Une Allemande même pourrait Tavoir. C'est une affaire de nature, d'éducation, de soin et de fortune. Cependant les Anglaises, accusées faussement d'avoir de vilains pieds et de vilaines mains, ont, au contraire, plus de chances que les autres femmes à la perfection des extrémités : leur tempérament lymphatique, leurs habitudes d'indolence, leur climat humide, en les renfermant dans leurs appartements ou dans leurs voitures, leur donne ce repos du sang, cette blancheur irisée de la peau qui les faisait comparer à des cygnes par leur poète Shakespeare. Rien n'est

plus joli qu'une Anglaise, quand elle se met à être jolie.

Ces yeux bleuets,, ces cheveux épis, ce teint neige et rose, cette bouche cerise, presque toujours enlr'ouverte par le sourire, cette diaphanéitc de la peau, qui leur donne des apparences de vapeurs moulées, cette marche silencieuse qui semble les tenir à deux pouces au-dessus de la terre, tout cela fait de ces femmes des incarnations vivantes des amours idéales. La langue anglaise elle-même, si dure en apparence, s'attendrit pour elles ; leurs noms sont doux, harmonieux, cAlins : Miss et Lady sont deux dénominations adorables.

Une Anglaise jolie parait toujours être de bonne maison. Une grande dame anglaise qui a des amants n'a jamais Tair d'une fille ; une fille anglaise a toujours l'air d'une grande dame qui a dérogé. L'aristocratie des formes est poussée là aux dernières limites: on la retrouve jusque dans cette écriture mince, svelte, allongée, comme les mains qui la tracent. Qui n'a pas été aimé d'une Anglaise n'a pas été aimé. Leur amour a une distinction inconnue aux autres femmes ; car il ne va jamais jusqu'à l'oubli de la pudeiur ; et, dans

Toubli de la raison, il conserve éternellement le charme d'un rêve. Au milieu de la gaze et de la batiste dont elle s*enveloppe, on ne sait jamais si Ton a réellement possédé une Anglaise. Elle ne se donne, pour ainsi dire, que dans un nuage, comme une déesse; aussi reste-t-il toujours quelque chose à supposer, et Fimagination, forcée de compléter les sens, ne se blase pas aussi vite que sur des contours arrêtés et définitids.

On a baau dire (pie la pudeur des Anglaises vient des imperfections qu'elles tiennent à cacher ; cette pudeur n*en est pas moins un grand charme, et conserve à Tamour une dignité sans laquelle il n'est plus que l'expression brutale de sensations vulgaires. Le désir intelligent de l'homme a même besoin d'un peu de voile entre lui et l'objet de sa convoitise.

Le nu le plus beau n'est pas tentant. Demandez aux peintres, qui voient tous les jours des créatures admirables se dévêtir complètement devant eux : ils vous diront que leur nudité est maladroite, et qu'étalée franchement, elle ne leur inspirerait pas ce que leur inspirerait chez U même femme, surpris par hasard, le plus mince détail de toute cette beauté.

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Saint Antoine a résisté à la tentation, parce qu*on lui montrait trop de choses à la fois. Il n e:it peut-être pas autant résisté à deux petites mains tirant un bas de soie sur une jambe ronde, à deux belles épaules se cachant à la hâte sous un corsage de mousseline, ou bien à un cou blanc et rond, penché tout simplement sur son livre de prières.

Tout cela est pour vous dire que l'héroïne de Tavenlure que j'entreprends de vous raconter était une adorable personne. A cette heure, chaussés de bas à jour qui laissaient pénétrer la fraîcheur de Tair, ses petits pieds reposaient dans des pantoufles de satin à larges bouffettes et douillettement doublées de soie. Leur immobilité au rait prouvé à elle seule la douce lassitude où se complaisait la personne n qui ils appartenaient. D*où venait cette lassitude? Sans doute des préparatifs du départ prochain? Je ne crois pas. Celte femme est une grande dame qui part, voyage, arrive, sans s'occuper de quoi que ce soit. Elle a, pour ces détails ennuyeux, ses fllles de chambre, son intendant, son courrier. Peut-être est-elle sortie dans la journée? Non, elle n'a pas quitte son appartement. Alors elle a eu des visites d'à-

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dieu, et les conversations banales ont lassé ce corps délicat? Elle n'a reçu personne. D'où lui vient donc cette fatigue? Qu'importe? elle est fatiguée; ses yeux le disent suffisamment à demi clos et souriant à travers les palpitations de leurs paupières légèrement cernées. Quels yeux charmants! quelle tendresse caressante dans leurs regards fixés avec attention sur le visage de l'autre personne qui se trouve là, comme s'ils voulaient garder éternellement en eux son image !

Cette personne a vingt-six ans au plus ; elle est Anglaise aussi et d'un type aussi pur dans son genre que celui de cette femme dans le sien. Clieveux noirs, ondes et bouclés comme ceux de lord Byron, front haut, grands yeux bleus fendus en amandes, nez droit et fier, bauche ferme et nette conune un arc au repos. Je ne sais pas de qui est cette comparaison, mais, comme elle est juste, je m'en sers; dents régulières et blanches, ovale gracieux, pas de barbe , cou libre dans son col blanc, gracieusement évasé, telle est cette tête de jeune homme que bien des femmes ont dû regarder aussi tendrement que notre héroïne le regarde.

Vous ne compteriez pas quatre pouces de dis-

tance enlre les deux visages, concentrés tous deux dans la muette contemplation l'un de Tautre. Ils se regardent depuis un quart d*heure. 11 y a mille chances contre une pour que deux êtres qui se regardent ainsi aient Fair souverainement ridicules et finissent par se rire au nez. Eh bien ! ceux-là peuvent se regarder deux heures encore, sans se dire une parole, et non- seulement ils ne seront pas ridicules, mais ils seront charmants, parce qu'ils s*aiment et que le souvenir récent qui tient encore leurs mains enlacées, nuance de toutes les poésies possibles l'expression de leurs yeux, qui se voilent de temps en temps, comme pour puiser intérieurement dans le fréinissement de bonheur qui les agite encore une nouvelle raison de contemplation mutuelle.

Entre deux êtres jeunes et forts, l'amour est toujours une belle chose ; mais il est des individus privilégiés, que la nature a dotés matériellement et moralement de tous les moyens, de toutes les délicatesses nécessaires pour le bien comprendre, le bien ressentir et lé bien exprimer ; leur naissance, leur position, leur fortune, leur santé, tout en eux, jusqu'à leur nom, concourt aux jouissances de ce sentiment.

Les deux personnages que nous mettons en scène étaient de ces élus. Jeunes tous deux, riches tous deux, libres tous deux, il semblait tout naturel qu'ils se fussent rencontrés, connus, aimés.

Mariée à un vieillard, lady Ilolway était absolument maîtresse de ses actions. Elle voyageait pendant neuf mois de l'année, et pourvu qu'elle passât deux ou trois mois par an avec lui, son mari ne lui demandait pas autre chose.

Orphelin, possesseur d'une fortune immense, lord Ëffild pouvait disposer de sa vie comme bon lui semblait. 11 avait vu milady aux eaux, deux ans auparavant; il lui avait fait sa cour, et du jour où il lui avait parlé, il avait pour ainsi dire été tacitement convenu qu'il réussirait. Elle, de son côlé, avait toujours pressenti que, dans un temps donné, elle aurait un amant, c'était la conséquence inévitable de sa situation conjugale. Elle ne pouvait trouver mieux que notre lord, gentilhomme accompli, noble, beau, brave, élégant, discret, spirituel.

Elle résista assez de temps pour s'assurer de la solidité de l'amour par la persévérance des assiduités; après quoi elle céda, comme cède une

Anglaise. Elle aimait sérieusement, elle était sérieusement aimée.

Quant au mari, eùt-il eu connaissance de ces relations, il eût fermé les yeux, en vrai gentleman, et de plus en homme d'esprit qui sait qu*à soixante ans on n'a le droit de demander à une femme de vingt-quatre que de faire généreusement, noblement, gracieusement les honneurs de sa maison.

A vrai dire, on ne saurait marquer du nom d'adultère les liaiisons posées dans ces conditionslà. Il n'y a adultère que là où il y a amour et confiance de la part du mari, mensonge et trahison de la part de la femme. Puis, dans les très-hautes classes de la société, il est à peu près convenu qu'on bénéficiera en tous sens de la supériorité fortuite de la naissance et de la fortune. La loi sociale s'y trouve perpétuellement éludée par l'usage.

Ces belles personnes nées comtesses et marquises, accoutumées aux flatteries des hommes et même du sort, héritières de noms illustres et de domaines immenses, traînant à leur suite tout un monde de courtisans, de domestiques, d'inférieurs, de gens de toutes sortes, qui vivent

pour elles et par elles, épiées par le monde qu'elles dédaignent, excusées par le monde qu'elles fréquentent, habituées dès Tenûince à vouloir, à ordonner, à régner, ne sauraient s'as-. sujettir aux petites raisons qui maintiennent dans le devoir les femmes de leurs valets de chambre, de leurs intendants, de leurs fournisseurs et de leurs notaires.

Quand le cercle social dans lequel le mariage les fait entrer les gêne par trop visiblement, elles en sortent tranquillement sans le dire, mais sans le cacher trop. Los liens de famille perpétuellement détendus par ce qu'on appelle les convenances n'ont plus assez de force pour les retenir. Le père et la mère qui disent vous à leur tille . l'enfant livré dés sa naissance aux nourrices étrangères, aux gouvernantes, la religion réduite le plus souvent à une charité mécanique, ne peuvent avoir sur ces femmes l'influence qu'exerce dans les classes inférieures la vie intime et continuelle de la femme avec les parents et les enfants.

Dans la classe bourgeoise, dans la classe ouvrière surtout, la femme est le centre de la famille. L'éducation de ses enfants résulte

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d'elle aussi bien que leur naissance. Ils se retrouvent devant toutes les portes que leur mûre doit franchir pour déserter la maison conjugale. La mère partie, -tout s*étiole, tout meurt autour de sa place restée vide. Là, le mari n'a pas le moyen d*aller aimer autre part ; il aime sa femme; là, la mère n*a pas le moyen de payer des gouvernantes, elle aime ses enfants. Si elle les abandonne, qui les soignera? qui les lèvera le matin? qui les promènera le jour? qui les couchera le soir? qui les embrassera? La faute de la femme a donc, dans ces classes- là, des conséquences bien autrement dangereuses, bien autrement fatales que dans les hautes sphères. En bas, au milieu même de la société, la mère qui abandonne le foyer, c*est la sève qui se retire de Farbre, c*est le cœur qui se sépare du corps. En haut, la mère absente peut n'être qu'une personne de moins dans la maison.

Et cependant les exemples de ces désertions sont plus fré.juents dans les classes moyennes que dans les classes élevées. Celles-ci sont-elles donc plus vertueuses? Non! Seulement la liberté dont elles jouissent , les privilèges qu'on leur accorde, leur permettent de faire péné-

trer un amour étrauger dans Tensemble de leurs occupations frivoles, tandis que, chez celleslà, la présence continuelle du mari, les occupations sérieuses, les comptes à rendre de la vie de chaque jour, sont autant d'obstacles qui les irritent quand elles aiment, autant de remords qui les poursuivent quand elles ont failli, et qu'avec le faux raisonnement de la passion elles arrivent un beau jour à trouver immérités, injustes, et à fuir. Puis il y a moins de grandes dames que de bourgeoises.

Notre lady était une grande dame , dans Tacception la plus étendue de ce mot. N*ayant pas trouvé, à Fâge où elle devait se marier, Fidéal de Tamour, elle avait accepté l'idéal du bien-être matériel. Riche de dix à douze millions, elle avait épousé une fortune trois fois égale à la sienne. Elle avait le goût des grandes et belles choses , des fêtes princiéres , des aumônes splendides, des fantaisies ruineuses. Douée du génie d'invention propre aux natures arislocratiques et paresseuses , elle avait ébloui de son luxe Londres, qui n'est pas facile à éblouir. Mais elle avait beau jeter à pleines brassées tout ce tapage, tout cet éclat, toute cette prodigalité daus

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le vide moral de sa vie , elle sentait bien qn*elle ne le comblait pas. Alors , par un nouveau caprice , elle éteignit celle illumination générale, elle se retira à la campagne et vécut de nature ; mais la nature, loin d*abreuver les âmes solitaires, leur donne des soifs nouvelles , les inquiète de désirs inconnus.

Un matin elle écrivit à son mari qu'elle s'ennuyait et qu'elle allait partir. Elle partit en effet; elle visita l'Espagne, l'Italie , l'Egypte. Elle eut son patio à Séville, son palais à Venise, sa cange sur le Nil, après quoi elle s'en vint tout bonnement demeurer à Paris , rue d*Anjou-Saint-Ilonoré. Elle devait n'y passer que trois jours ; elle y resta neuf mois. 11 est vrai qu'elle avait rencontré lord Effild, et que , de ce jour, le mur de la chambre où il prenait l'habitude de la venir voir parut, à ses regards lassés de montagnes, de forêts, de déserts, d'océans, de perspectives interminables, le plus charmant horizon de la terre.

Le jeune homme, libre, riche , enferma sa liberté, sa jeunesse, sa fortune dans cette douce habitude et suivit sa maîtresse partout où sa fantaisie l'entraînait.

Heureux homme! Pour ma part, voilà comme je comprends et comme j'aime Tamour. Ce sentiment délicat, qui, selon la définition du poète, naît de rien et meurt de tout , est un vin qui , à mon avis, a besoin d'être goûté dans une coupe d*or. Il ne vous viendrait pas à l'idée de boire du johannisberg dans une écuelle. Ainsi de Tamour. Qu'il ait ses difficultés, ses dangers, ses mystères, je le veux bien; mais qu'il marche sur le velours, qu'il couche dans la dentelle, qu'il ait les mains blanches , les pieds petits ; qu'il prenne beaucoup de bains, qu'il sente bon ; qu'il ne s'embarrasse jamais dans une incertitude matérielle de la vie, qu'il ait enfin pour ses manifestations extérieures des splendeurs dignes de son origine céleste.

L'amour est exigeant , il n'admet pas qu'on s'occupe d'autre chose que de lui. Si vous voulez aimer, n'ayez que cela à faire.

Je n'entends pas que la main que je baise fasse la cuisine; que la voix qui médit : Je vous aime, compte le linge de la blanchisseuse ; que le corps que je presse dans mes bras connaisse une faligue autre que celle du plaisir.

L'amour esl paresseux ; qu'il ait des chevaux pour se promener.

11 est frileux; qu'il ait des tapis, du satin et de riiermine.

11 aime la campagne, la rêverie sous les grands arbres , la promenade dans les larges avenues ; qu'il ait des parcs à lui.

11 a des caprices ; qu'il les satisfasse tous si bon lui semble; qu'il se couvre aussi facilement de diamants qu'il se couvrirait, en été, de bleuets et de marguerites.

Est-ce à dire que les gens riches peuvent seuls s'aimer? Erreur. D'abord il ne suffit pas d'être riche pour comprendre l'amour; il faut être jeune, beau , bien portant, spirituel et aimé. La jeunesse supplée à la fortune , me direz-vous, la gaieté au luxe, le coucou à la calèche, le bois de Romainville au parc héréditaire : la mansarde éclairée d'un rayon de soleil et parfumée d'un pot de fleurs à l'hôtel majestueux du faubourg Saint-Germain. Oui , une fois par semaine et pendant deux ou trois ans de la vie.

Partout où il y a nature, me direz-vous encore, il y a amour; c'est possible, mais je ne vous parle pas de la nature, je vous parle de la civilisation,

qui nous a créé des besoins plus exigeants que les besoins naturels, et (jui a réduit la nature aii rôle de remède et de garde-malade. Je dis donc, en dépit des chansons de Béranger, des traditions des commis et des grisettes, des romans de Paul de Kock et des contes de Florian, que je préfère les grandes dames aux griseltes, qu'il m'est plus agréable de voir ma maîtresse aller au bois en calèche qu'au marché en tartan ; que j'aime mieux la voir vivre pour aimer que travailler pour vivre , et qu'à moins d'être un malhonnête homme, tout homme riche aimant une femme pauvre enrichira cette femme , tant est grand le besoin d'un cadre d'or à ce tableau de l'amour.

La fortune ne fait pas le bonheur ! C'est là une vieille maxime inventée certainement par un millionnaire pour un de ses amis pauvre auquel il aimait mieux donner cette consolation que la moitié de ses rentes. La fortune ne fait pas le bonheur, parce que le bonheur de l'homme n'a pas de thermomètre fixe et que son désir n'a pas de limites certaines ; mais je déclare que , parmi les choses qu'il recherche le ])lus obstinément, et qui, par conséquent, sont pour lui sinon le moyen unii{ue de parvenir au bonheur, au moins un

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des plus certains pour se le procurer, la fortune doit être placée au premier rang, et que , nonseulemenjt, je ne le blâme pas, mais que je Tapprouve de la rechercher , à la condition toutefois qu*il saura en jouir quand il l'aura acquise. Je déclare en outre que les gens nés de familles nobles et opulentes sont dans des conditions de bonheur plus probables que les fils delaljoureurs, de commis et d*ouvriers , si philosophes qu'ils soient; et je dis enfin (|u'en simplifiant , en annihilant même les exigences matérielles de Texislence , la fortune ouvre la porte à toutes les jouissances morales dont Tamour est sans contredit, pour la jeunesse, l'expression la plus poétique, la plus naturelle et la plus désirable. C'est ce qui explique en tout temps le succ.3s des courtisanes, ces bijoutières en faux de Tamour, chez lesquelles on achète du strass, mais si bien monté, qu'on croit un instant que la pierre est vraie, cl qu*on la paie comme du diamant.

Certainement un beau jeune homme et une belle créature s'aimant bien, se le disant tous les deux au milieu du silence excitant d'une nuit de juin, loin du monde, en plein air, sur les lits de foin odorants qui bombent les plaines récemment

fauchées , certainemenl c*est là un tableau ravissant ; mais voyez comme il se complète, si, à deux cents pas de là , les attend une voiture rapide qui les ramène mollement bercés l'un à côté de Tautre vers quelque château magnifique où ils retrouveront leur amour couché sur des coussins de soie, entre une table chargée des fruits aimés de Vénus Aphrodite et les draps de batiste d'une couche noyée dans une demi-teinte mystérieuse et fraîche.

C'est ainsi que nos deux amants s'aimaient, et ils ne s'en lassaient pas, je vous en réponds. Cependant ils étaient au moment de se séparer, mais momentanément. Lady Holway devait partir pour rejoindre son mari, qu'elle n'avait pas vu depuis un an, et prés duquel les convenances exigeaient qu'elle allât passer deux ou trois mois. Elle avait retardé ce départ tant qu'elle avait pu , mais il n'y avait plus à le remettre , et le jour où nous faisons connaissance avec elle était le dernier qu'elle dût passer à Paris.

Nous n'avons pas besoin de dire les pensées qui se cachaient derrière les regards de nos deux héros.

Celte séparation ne pouvait cependant pas être

une douleur sérieuse. Au bout de quelque temps, la voyageuse reprendrait ses voyages, c'est-àdire sa liberté. Jusque-là elle se contenterait d'écrire à son amant et de recevoir ses lettres. Les Anglais aiment tant écrire, et le papier anglais est si beau ! Puis cette petite halte ne pouvait être préjudiciable à leur amour : au contraire, c'est dans les séparations momentanées que les liaisons se reposent et' reprennent des forces.

Les amants ont quelquefois besoin de se retrouver seuls, vis-à-vis d'eux-mêmes, pour puiser dans la solitude, avec le désir de se revoir, une nouvelle raison de s'aimer. Seules, les natures vulgaires ne savent pas résister à l'éloignemenl de la personne, et lord Effild et lady Holway élaionl deux âmes loyales, deux esprits élevés, incapables de mentir à la parole que leurs cœurs s'étaient donnée une fois pour toutes. Us avaient déjj élé séparés ainsi, et ils s'étaient retrouvés ensuite plus amoureux que jamais. Ils s'appréciaient l'un l'autre, et jamais ils n'avaienl enlrevu la possibilité d'une rupture. Sans se l'être dit, il était bien convenu que, dans le cas oiï le mari de lady viendrait à mourir, le

jeune lord Tépouserait. Ils associaient franchement, non-seulement leur présent, mais leur avenir.

Mais elle a beau être millionnaire, belle, grande, dame et Anglaise, une femme est toujours femme; autrement dit, elle ne se sépare jamais de Thomme qu'elle aime, pour si peu. de temps que ce soit, sans ((uelques vagues inquiétudes, et trouve toujours le moyen d*être jalouse de quelqu'un ou de quelque chose. Lady n'avait aucune espèce de prétexte pour être jalouse présentement; mais quand une femme est avec un homme dans les termes ou elle était avec lord Effîld, elle connaît certainement une partie de son passé, et, dans ses amours d'autrefois, elle choisit immanquablement la femme qu'il a le plus aimée avant elle, pour utiliser sa jalousie, pour lui en vouloir un peu de cet amour antérieur, et même pour paraître eu craindre Tinfluence dans l'avenir. Au lieu de redouter toutes les femmes que leur amant ne connaît pas, elle se plaît à en redouter une qu'il a oue, qu'il a quittée et qu'il ne songe plus à revoir. 11 lui arrive même parfois de pousser la maladresse jusqu'il inspirer à l'homme un désir posthume pour cette sensation morte.

Lady savait que son amant avait été jadis en liaison assez longue avec une femme jeune, belle, distinguée, qui Tavait aimé, qui Faimait encore, et qui faisait vers lui , depuis quelque temps , quelques tentatives nouvelles. Soit pour prou er à sa nçuvelle maîtresse que ce souvenir n'avait plus de racines en lui, soit par la simple habitude de la mettre au courant des moindres détails de sa vie, soit par ce petit sentiment de vanité qui pousse l'homme à montrer à la femme qu'il aime qu'il a été aimé, qu'il l'est et que par conséquent il lui sacrifie quelque chose^ lord Effild avait montré â lady flolway les dernières lettres de cette femme, qui était â Paris. Il n'en fallait pas davantage pour effrayer notre héroïne, surtout au moment de son départ, quand elle songeait qu'elle allait laisser son amant exposé aux tentations de ce souvenir, dont elle s'exagérait l'importance.

11 lui avait bien promis de ne pas revoir cette femme; mais le hasard, ali défaut de sa volonté, pouvait le ramener prés d'elle et faire naître un rapprochement.

De là sa préoccupation, son inquiétude, sa prolongation de séjour à. Paris. Cependant ce dé-

part, nous le répétons, devait avoir lieu irrévocablement le lendemain à deux heures, et lady avait passé ces derniers temps à donner à son amant assez de preuves d*amour pour espérer que le souvenir en serait plus fort que toutes les séductions étrangères.

Mais, direz-vous, puisque lord Effild était complètement maître de ses actions, elle avait un moyen bien simple de s'assurer de sa fidélité, c'était de le faire partir avec elle : c'est vrai. Malheureusement ou heureusement, cette femme avait des loyautés de race, qui ne lui permettaient pas d'introduire son amant dans la maison de son mari, d'exposer au ridicule l'homme dont elle portait le nom, et de forcer à la duplicité l'homme qu'elle aimait.

Il s'agissait donc défaire bravement les choses, d'aller passer trois mois avec le mari, d'avoir confiance et de se contenter pendant ce temps des lettres de l'amant.

Deux heures sonnèrëht à l'horloge du salon.

Milord se leva, alla prendre son chapeau déposé sur la cheminée, et revint baiser tendrement la main de lady, en lui disant : A demain !

—> A demain» répéta-t-elle de sa douce voix^

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que la fatigue du moment rendait plus douce encore. Mais pourquoi me quitter sitôt?

— Deux heures viennent de sonner.

— Eh bien ?

— Eh bien î c'est déjà tard pour sortir de chez vous.

— A demain, soit. A quelle heure?

— Ordonnez.

— Je pars à deux heures, vous le savez.

— Bien décidément celte fois ?

— Bien décidément. Avez-vous peur que je ne me rétracte ?

— Enfant!

— Je veux vous quitter le moins possible d'ici là. Venez à dix heures. Venez à neuf, nous prendrons le thé ensemble.

— A neuf heures, c'est dit.

— Où allez-vous maintenant ?

— Chez moi. Où voulez-vous que j'aille?

r- Vous savez ce que vous m'avez promis ?

— Soyez tranquille, je vous aime.

Milord se pencha sur le visage de sa maîtresse, et tout deux échangèrent un de ces baisers silencieux qui ponctuenj si harmonieusement la fin d'une soirée comme celle qui venait de s'écouler.

Le jeune homme partit; une heure après son départ, milady était encore dans la pose oùiiravait laissée. Les femmes se plaisent à garder , quand elles sont seules, Fattitude où elles étaient avec * leur amant. Elles s'y confinent comme pour absorber tout ce qui reste d'amour dans la chaleur et dans les plis de leurs vêlements. Elles y tressaillent sous la caresse du souvenir comme sous la sensation même des réalités rapides qu*il rappelle. Nous leur sommes tout à fait inférieurs sous le rapport de ces délicatesses mystérieuses du plaisir. Notre organisation plus puissante, plus énergique que la leur, dans la manifestation extérieure de Tamour, se refuse à une perception aussi étendue, aussi fine , aussi prolongée des sens. La volupté est en elles ce que le son d'un instrument juste est dans un air pur. Il ne s'éteint que graduellement et palpite en infiniment petites vibrations, longtemps encore après qu'on ne l'entend plus.

Enfin lady passa dans son cabinet de toilette et rentra bientôt dans sa chambre à coucher. Parmi toutes les poses que j'ai vues dans le monde et que, si j'étais peintre, j'aurais aimé saisir, il en est une qui m'a toujours paru plus charmante que

les autres et dont tout homme a dû être frappé : c est celle d'une jeune femme au moment où elle se met au lit , quand elle a déjà plié le genou gauche sur la couche, que le pied droit abandonne sa pantouQe, que de ses deux mains posées en avant elle cherche un point d'appui pour s'enlever tout à fait, et que, retournant un peu la tête, elle dit à son amant, sachant bien qu'il lui désobéira ; Ne me regardez pas ! Lady, avec son petit bonnet aux barbes flottantes , avec sa chemise de batiste, longue comme un peignoir, était adorable dans cette pose , où, malheureusement pour lui, milord ne l'avait pas encore vue. Jamais elle ne s'était mise au lit devant personne, pas même devant une femme de chambre. Ne l'oublions pas , elle était Anglaise. Et dire qu'il y a de belles jeunes femmes qui se couchent ainsi, sans témoin , sans même penser à se regarder ellesmêmes ! Que de tableaux charmants perdus pour des yeux qui se les rappelleraient?

Elle resta deux heures la tête sur sa main, immobile «t songeant; puis ses yeux se fermèrent peu à peu, et elle s'endormit avec un sourire de confiance. Elle venait de se convaincre qu'elle était aimée. Elle avait raison, elle l'était.

6a UN CAS

Si elle avait pu voir ce qui s'était passé chez milord lorsqu'il était rentré, elle en eût eu une preuve de plus. Parmi les lettres que son valet de chambre lui avait remises, il y en avait Une de la femme dont il avait été quelquefois question entre les deux amanls. Il avait pris cette lettre, reconnu récriture, porté la main au cachet pour l'ouvrir, puis le souvenir de la soirée lui avait fait faire une chose d'autant plus méritoire qu'elle devait rester inconnue. H avait déchiré cette lettre sans la lire.

É lait-ce dédain réel pour la personne qui lui écrivait? Était-ce, au contraire, un sacrifice à la personne qull venait de quitter? ou bien, se rappelant qu'il était homme selon le précepte antique qui recommande aux hommes de se le rappeler sans cesse, ne voulait-il même pas accepter la lutte avec un souvenir qui avait gardé quelque influence sur lui et qui pourrait en reprendre, d'autant plus qu'à partir du lendemain le départ de sa maîtresse allait le laisser sans auxiliaire? Tout cela est possible. En tous cas, comme il y avait de l'amour pour notre héroïne au fond de ces trois hypothèses, nous ne pouvons «lue féliciter notre héros.

Cependant il faut tout dire. Si dans le premier moment milord fut heureux d*avoir tenu sa parole en cessant tous rapports, même écrits, avec le passé dont lady était jalouse, il éprouva quelques instants après une sorte de remords.

Le droit le plus incontestable de la femme qui nous a aimé, c*est le droit de nous écrire, f t quand on n'a rien à reprocher à cette femme, il y a une sorte de lâcheté à déchirer sa lettre sans savoir ce qu'elle contient, surtout dans le seul but d*êlre agréable à une autre femme qui n*a d'autres droits à cette faiblesse que de nous aimer comme l'autre nous aimait, peut-être moins. Si cette femme se trouvait là, cela s'expliquerait encore; mais quand on est seul, quand on peut lire cette pauvre lettre qui renferme nécessairement quelques souvenirs respectables pour notre ccèur, qui demande peut-être notre appui, pourquoi la déchirer sans l'ouvrir? Il en sera toujours temps quand on l'aura lue, et du moins une voix qui jadis nous était chère ne se sera pas en vain élevée vers nous. La plus simple politesse exigeait que milord ouvrît cette lettre. On lit bien une lettre de son bottier.

Il se fit toutes ces réflexions, et il en éprouva,

nous le répétons, le véritable remords qui devait en résulter pour un homme de cœur aussi bien élevé que lui.

Par un revirement naturel, il en voulut presque à lady de Taction qu'il venait de commettre. Il se dit, avec raison, que les femmes qui se sentent aimées d'un homme ont la manie de vouloir effacer de sa vie tout ce qui les a précédées. Son cœur n'a dû s'ouvrir que le jour où il les a connues ; sa mémoire, mourir du moment o à le so^ de leur voix Fa frappé. Leur céder sur ce point, c'est leur donner une satisfaction dans le présent, mais c'est leur retirer une garantie dans l'avenir. En effet, qui leur répond qu'un amour nouveau n'exigera pas le même sacrifice à leur sujet, et que leurs lettres et leurs noms ne s'en iront pas dormir dans la fosse commune, creusée par elles ? Du reste, si leur vanité se réjouit (luelque temps de ce petit despotisme, leur cœur n'en est pas précisément reconnaissant. La femme est née pour être dominée, elle aime à l'être, et quand on s'asservit trop facilement à elle, on baisse peu à peu dans son opinion.

La première chose que fait une femme, quand elle voit chez soi} amant le portrait d'une ancienne

maîtresse, c'est de lui demander de le renvoyer à la femme ou de le détruire. Eh bien ! que celles à qui leur amant a fait cette concession soient franches, elles avoueront qu'en voyant un homme décrocher du mur celte image souriante, et qui ne pouvait se défendre , elles ont rougi de lui tout en le remerciant. Qu'au contraire, si leur amant leur a répondu, noblement, simplement : « Non, je ne renierai jamais un sentiment vrai, ce sentiment fùt-il remplacé par un plus fort; jamais je n'insulterai à un souvenir loyal et je ne me séparerai pas plus de ce portrait que je ne me séparerais du vôtre ! » Si leur amant leur a répondu ainsi, e!les avoueront que, tout en se plaignant de ne pas être aimées, tout en le menaçant de ne plus le revoir, elles ont été forcées de l'estimer ; qu'elles ont été fijires d'appartenir à un cœur noble et ferme et qu'il leur a été doux d'acquérir ainsi la certitude que, quoi qu'il arriviU, cet homme respecterait toujours leur mémoire et la ferait toujours respecter.

Ce que nous disons là n'est pas pour lady.

D'abord elle n'était jamais allée chet son amant; elle était trop grande dame pour aimer autre part

que chez elle. 11 eût fallu que milord fût malade pour la voir venir chez lui. Ensuile, y fùt-elle allée, elle ne lui eût jamais demandé aucune concession de ce genre. En détruisant cette lettre , il s'était même exagéré la promesse qu'il lui avait faite. Elle lui avait demandé de ne plus aimer, de ne plus revoir cette rivale imaginaire, mais elle n'eut jamais pensé à exiger de lui qu'il fut impoli avec une femme.

Le lendemain à neuf heures , il arrivait à rhôlel. Bien qu'il fût rentré tard la veille , il n'avait pas eu besoin que son valet de cliambnî le réveillât pour être exact. 11 avait mal dormi, il aimait réellement sa maîtresse, et la pensée de son départ prochain mettait préventivement en lui le germe de tristesse ((ue la séparation ne ferait que développer. Le cœur se déchire toujours un peu en se séparant d'une personne aimée, pour si peu de temps que ce soit. En somme, on peut ne plus la revoir. Nos affections les plus sérieuses sont à la merci des accidents les plus bêtes.

Telle fut la raison qu'il donna à lady quand elle lui demanda ce qu'il avait, car sa préoccupation était visible.

— C'est bien le seul motif de votre tristesse ? demanda la jeune femme en passant les bras autour du cou de son amant.

— Vous le savez bien.

— Voulez-vous que je ne parte pas?

— Quelle folie !

— Me croyez-vous donc incapable de cette résolution si vous m'aimez véritablement ?

— Me croyez-vous capable d'accepter quand nous pouvons faire autrement ? A quoi bon un scandale que nous pouvons éviter avec un peu de patience.

On se mit k table, le déjeuner n'était que le prétexte d'une réunion plus matinale; ni Tun ni Tautre n':ivait le cœur à manger. Chacun prit une tasse de thé pour avoir l'air de prendre quelque chose.

Lady se rapprocha du jeune homme, lui prit les mains, posa sa tête sur son épaule", et le regardant avec tendresse :

— Vous m'écrirez ? lui dit- elle.

— Souvent.

— - Tous les jours. Je le veux. Vous me direz lout ce que vous ferez.

— Tout.

— Qu'allez-vous faire aujourd'hui , quand je serai partie ?

— Rien.

— Vous n'avez aucun projet ?

— Aucun.

— Quelle belle journée et comme il doit faire bon à la campagne ! Vous rappelez-vous notre promenade, il y a trois jours ?

Pour toute réponse, milord serra la pelile main (ju'il tenait et rapprocha ses livres du front qui reposait sur sa poitrine.

Il se fit un silence.

On frappa à la porte , lady recula sa chaise avec cette rapidité de contenance si facile chez les fenunes.

— Entrez, dit-elle. C'était Tintendanl.

— Milady n*a plus d'ordres à donner ? demanda- t-il en tenant la porte refermée derrière lui.

^ Non.

— Milady part toujours à deux heures ?

— Oui. "

— On |>eut faire transporter tous les baga.afCb au chemin de fer?

~ Quelle heure esl -il donc?

— Midi.

— Certainement.

— A quelle heure milady désire- l-elle sa voilure ?

— A une heure.

L'intendant se relira.

Lady se leva, considéra ;iuel'iues instants son nmant, et lui dit près |ue avec timidité :

— Si je ne partais que demain ?

— Ce serait charmant à vous.

— Vous seriez content ?

— Vous le demandez I

— Et vous ne me quiUerez pas?

— Pas une minute.

— Eh bien, attendez un peu, je vais arranger cela. •

Et, gaie comme une pensionnaire à qui sa mcro permet de rester à la maison au moment où Ton va la remener au couvent, elle courut vers la porte par laquelle l'intendant était sorti , et disparut.

Depuis le matin elle préméditait cette résolulion, où la malice féminine avait bien un peu sa pari. En effet , elle voulait s'assurer que tout le temps de son amant, fût-elle absente, lui apparfpnait , el qu'il n'avait en aucune façon disposé

à Tavance de la liberté que lui laissait son départ. 11 acceptait ce sursis avec reconnaissance, avec émotion, avec joie ; il était donc toifl à elle : elle était heureuse.

Elle reparut , habillée , voilée , toute prête à sortir.

— Venez, dit-elle.

— Où allons-nous?

— A la campagne. Tout le monde me croit partie ; profitons de ce dernier jour.

Ils coururent les bois toute la journée, comme deux vrais amoureux, se souriant, s*embrassant, s'isolant le plus possible. Jamais elle n'avait été plus charmante, jamais il n'avait été plus tendre. C'eût été malheureux qu'ils n'eussent pas ce jourlà défcis leurs souvenirs.

A dix heures ils étaient de retour ti Paris.

La première chose que lit lady en rentrant chez elle fut de congédier ses gens , en disant qu'elle n'avait plus besoin d'eux.

Elle resta donc toute seule avec milord.

— Encore seize bonnes heures à passer ensemble, dit-elle en regardant la pendule.

— Comment, seize heures?

— Oui, puisqu'il est convenu que vous ne me quittez pas jusqu'à ce que je parle.

— Vojjs voulez que je reste avec vous jusqu'à demain?

— Pourquoi pas ?

— Ici? •

— C'est la première fois , depuis deux ans, que pareille idée vous vient.

— Il y a commencement à tout.

Le jeune homme parut presque conlrarié de celte nouvelle fantaisie, plus inattendue encore que celle du matin.

— Malheureusement, reprit-il, la chose esl impossible.

— Pourquoi donc l

— Que penseront vos gens?

— Vous avez bien vu (|ue je les ai cougrdiés.

— Mais demain ?

— Ils ne vous verront pas.

— Et s'ils me voient ?

— Que m'importe ?

— Vous serez compromise.

— Croyez-vous donc qu'ils no se doutent de

— Raison de plus.

— Et vous dites que vous m'aimez ?

— C'est justement parce que je vous aime que je dois veiller sur votre réputation.

— Il ne vous serait donc pas agréable de passer tout ce temps avec moi ?

— Si.

— Eh bien, restez : je ne vous prie pas, — je

le veux.

Et l'on eàt dit que tous les rayons de cette belle journée avaient passé dans les yeux de la jeune femme.

— Soit, reprit lord Effild ; mais alors....

— Quoi?

— Vous me permettrez de vous quilter pendant dix minutes.

— Où allez-vous donc?

— Chez moi, dire un mot.

— A qui?

— A un ami qui m'y attend.

— Un ami?

— Oui.

— Son nom?

— Vous ne le connaissez pas.

— Qu'avez-vous à lui dire?

DE HUPTUKE. 7ô

— J*ai une réponse h lui donner.

— A propos de quoi ?

— A propos d'une affaire.

— Et il vous al tend chez vous?

— Oui.

— Comment lui avez- vous donné rendez-vous c« soir?

— Jç croyais que vous partiriez dans la journée.

— Je comprends maintenant pourquoi vous me refusez de rester. Vous avez sans doute quelque chose de plus agréable à faire?

— J'ai un mot à dire, voilà tout. Je vous demande dix minutes.

— Toute la nuit, si bon vous semble.

— Voilà que vous vous fâchez.

— Non ; seulement je trouve extraordinaire (|u'au moment où je vous prie de ne pas me quitter vous vous souveniez tout à coup que vous avez donné rendez -vous à un ami. Si vous n'étiez rentré qu'à deux heures du matin, comme hier, comment aurait fait votre ami?

— Il m'aurait altendu.

— Eh bien , il vous attendra.

— Ce n'est pas la même chose.

— C'est seulement un mot que vous avez à (lire?

— Oui.

— Eh bien , écrivez-le; on va le porter à votre ami.

Milord parut assez embarrassé ; cependant il reprit contenance et répondit :

— Non, il faut que j'aille moi-même.

— Soit; je ne vous retiens plus, allez.

Le jeune homme se leva, malgré le ton de reproche dont ces dernières paroles avaient été prononcées. 11 prit son diapeau et se dirigea vers la porte.

— Reviendrez-vous?

— Vous le savez bien.

— Dans dix minutes ?

— Au plus.

Elle n'ajouta pas une syllabe; elle se leva, s'approcha de la table, ouvrit un livre de lair le plus naturel, comme pour occuper le temps qu'elle allait rester seule; mais elle jetait un regard de côté sur son amant, espérant surprendre la vérité dans la manière dont il sortirait.

11 revint sur ses pas, l'embrassa sur le front et lui dit :

— Je suis à vous tout de suite.

Lady entendit les pas s'éloigner, courut à la fenêtre, vit milord franchir la porte de la rue et s'acheminer rapidement dans la direction de sa demeure. Une voiture passait, il l'arrêta, sauta dedans, donna au cocher une indication qu'elle ne put entendre, et la voiture s'éloigna.

Alors notre Anglaise ne perdit pas une minute; elle prit à la hâte son châle, son chapeau, et descendit à son tour, en proie à toutes les agitations du soupçon et de la jalousie. Il fallait qu'elle fût bien agitée pour faire ce qu'elle faisait.

Arrivée dans la rue , elle prit une voiture de place, et promit un louis au cocher s'il marchait bien.

Le fiacre partit aussi vite qu'il pouvait. Il arriva.

La voiture que milord avait prise attendait devant sa porte.

« Jusqu'à présent il ne m'a pas trompée, » se dit lady en respirant un peu mieux.

Elle entra.

— Milord est-il ici? demanda- l-elle au valet de chambre quand celui-ci lui eut ouvert la porte,

à laquelle elle avait (rappé aussi doucement que

— Oui, milady.

— Seul?

— Seul.

— Vous en êtes certain ?

— Très-certain.

— Dites-lui que quelqu'un le demande tout de suite sdns lui dire que c'est moi.

Le domestique la fit entrer dans le salon, dont il s'apprêtait à allumer toutes les bougies.

— HAtez vous, lui dit-elle , une seule lumière suffira.

Le valet de chambre sortit.

— Seul! seul! répétait lady; ainsi il m'a menti ; personne ne l'attendait : ou bien ce va* let ment, et il est avec quelqu'un de l'autre côté. Me mentir ! à moi !

Trois ou quatre minutes s'écoulèrent ainsi.

— 11 y a quelqu'un avec lui, fit-elle; une femme sans doute, qu'il ne sait comment congédier.

Elle laissa son voile.

— n faut que je m'en assure , reprit-elle , et alors tout sera dit, je ne le reverrai plus.

DE HUPTUUE. 7T

Elle se leva et se disposait à quitter le salon et à parcourir cet appartement , qui était vaste et (lu'elle ne connaissait pas ; car, on se le rappelle, elle n*y était jamais venue.

Elle mettait la main sur le bouton de la porte quand cette porte s'ouvrit et que milord parut.

— Gomment î c'est vous ? lui dit-il avec étonnement.

— Oui, répondit-elle en cachant de son mieux Tcmotion de sa voix ; je m*ennuyais, je suis venue vous chercher.

— C*est charmant de votre part; je suis prêt, partons.

— Et votre ami?

— 11 n'est pas venu.

— 11 faut l'attendre .

— Ma foi, non.

— Vous ne disiez pas cela tout à l'heure.

— C'était à lui d'être exact.

— Vous avez l'air bien gai ?

— Pourquoi ne le serais-je pas , puisque je vous vois?

— C'est que moi je suis loin d'être joyeuse.

— Pourquoi donc ?

— Vous me trompez.

— Je VOUS trompe ?

— Oui.

— Êles-vous folle?

— Vous aviez une réponse à donner à un ami?

— Oui.

— Une réponse importante ?

— Trés-imporlanle.

— Savez -vous, milord, que vous souriez de façon à me faire croire que vous vous moquez de moi ?

Milord prit les mains de sa jeune maitresscr.

— Je ne puis m'empêcher de sourire, lui ditil, en voyant quel mal vous vous donnez pour une chose qui n'en vaut pas la peine, je vous assure ; de plus , je suis enchanté de ce qui arrive. Cela me prouve que je ne vous suis pas indifférent, et ({ue vous voulez bien être un peu jalouse de moi.

— Tout cela n*est pas répondre, milord, et c'est justement parce que je vous aime que je ne veux pas que vous me mentiez , même dans les plus petites choses. Répondez-moi donc dui rement: votre ami n'est pas venu?

— Non.

— Alors vous avez dû lui écrire un mot

pour lui donner celte réponse si imporlanle ?

— Oui.

— Où est ce mot ?

— Je le lui ai déjà fait porter.

— Mensonge !

— Vous êtes charmante, lady, et je vous aime comme un fou.

— Je vous répète que c'est trés-sérieux , el voulez - vous savoir ce dont je suis convaincue '

— Dites.

— Vous aviez rendez-vous avec une femme, el cette femme est là.

Et du doigt lady montrait l'autre partie de Tappartement.

— Voulez-vous visiter loutes les chambres !

— C*est qu'elle vient de partir.

— Pas davantage.

— Alors c'est chez elle que vous aviez rendez-vous ; vous comptiez que je serais partie ce matin et que vous seriez libre ce soir. Voyant que je restais et ne pouvant lui écrire de chez moi , vous êtes rentré chez vous pour la prévenir. Jurez-moi sur l'honneur qu'il n'y a rion do vrai dans tout cela.

— Je vous jure sur l'honneur que, non-sou-

80 UN r.AS

lenient il ne s'agissait pas (Fune femme, mais encore que je n'ai pas parlé à une femme depuis que je vous connais, et qu'hier j'ai déchiré sans la lire une lettre que j'ai reçue d'une femme avec qui je vous ai promis de n'avoir plus aucun rap- ]>ort.

— Soit, je vous crois; mais jurez-moi aloi's que la raison que vous m'avez donnée pour venir ici est la véritable raison qui vous y amenait.

— Ceci, c'est autre chose : je ne puis le jurer.

— Vous voyez bien que vous me trompiez.

— Je ne pouvais pas faire autrement.

— Pourquoi ?

— Parce que vous êtes la seule personne au monde à qui je ne puis pas dire la vérité dans celte circonstance.

— Il faut pourtant que je la sache , ou bien.. . . — Ou bien ?

— - Ou bien je ne reviendrai plus en France.

— C'est à ce point-là ?

— Oui.

— C'est mal : on peut être forcé de cacher quelque chose à la femme qu'on aime le plus.

— Ai-je des secrets pour vous, moi? est-il une action de ma vie que vous ne connaissiez ?

DE nil'TLUE. 81

est-ce que je ne vous rends pas compte de mon temps minute par minute? Ne suis-je pas toute à vous? Ce matin, chez moi; que vous proposaisje? de tout quitter, mari, monde et famille, pour être a vous seul : j'y suis prête encore. Eh bien ! je vous jure, et vous savez qu'une femme comme moi ne manque pas à sa parole, je vous jure que, si je n'ai pas rexplication du mystère de ce soir, vous ne me reverrez plus.

— Impossible!

— C'esl votre dernier mot ?

— Demandez-moi tout ce que vous voudrez , excepté cela.

— Adieu.

Elle marcha résolument vers la porte , milord se mit devant elle.

— C'est sérieux? lui dit-il.

— Très-sérieux.

— Plus tard, je vous dirai tout.

— Non, tout de suite.

— Vous le voulez absolument?

— Oui, je le veux.

— Et, si je vous dis la vérité, vous ne m'en voudrez pas?

-Non.

— Quelle (lue soit cette vérité?

— Quelle qu'elle soit.

— Eh bien...

Il hésita.

— Eh bien ? reprit lady avec la même intonation et les yeux fixés curieusement sur les lèvres de son amant.

— Non, décidément, jamais je ne vous le dirai ! je ne puis pas vous le dire. Croyez tout ce (|ue vous voudrez : que je conspire, que je fais de la fausse monnaie , supposez les choses las plus étranges, mais ne me demandez pas cet aveu : il est impossible; à ma place, vous feriez comme moi.

Des larmes de colère brillèrent dans les yeux de la jeune femme.

— C'est bien : laissez-moi passer! dit-elle d'une voix tremblante.

Il essaya de s'opposer à sa sortie.

— Pas un mot de plus, milord: tout est fini entre nous j je vous défends de me suivre.

En disant ces mots, elle ouvrait la porte et disparaissait.

Le jeune homme ne put s'empêcher de rire , malgré la gravité de la situation.

— Cependant, repril-il, je ne puis pas la laisser s*en aller ainsi, ce sérail trop ridicule. Perdre tout son bonheur pour une pareille raison I Je vais courir après elle, arrivera ce qui pourra.

Il allait effectivement courir après lady quand la porte du salon se rouvrit et qu'elle parut de nouveau, rouge comme une cerise, sous un voile plus épais que jamais, toute confuse, mais riant aussi malgré elle.

— Venez, dit-elle, comme si rien ne s'était passé.

— Vous me pardonnez donc ï demanda milord en rougissant involontairement.

— Oui ; mais, je vous en prie , ne parlons jamais de cela.

Les deux jeunes gens se prirent le bras et quittèrent Tappartement, se tenant à quatre pour ne pas éclater de rire tous les deux.

Quand lady vit le domestique leur ouvrir la porte, elle cacha presque complètement sa tête dans le sein de son compagnon , tant elle était honteuse.

En effet, c'était du domestique qu'elle tenait la vérité ; il était impossible que cet homme n'eût

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