‹ Les roués sans le savoir (volume 2)Chapitre 15 sur 53 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

D* ARMAND A VALENIIN.

Martlgny; jaio.

Tu as raison, j'étais fou. Ce n'est pas au moment de ses défaites, quand Sanchp le relevait tout brisé ^ qu'il eût fallu conseiller à l'illustre chevalier de la Manche de rentrer Rossinante à Técurie, de remettre la lance au croc et de renoncer à ses chimériques aventures. J'ai eu tort de te parler avec cette franchise. J'ai cru tout naïvement que tu me demandais un conseil , pour en avoir un. Pardonne-moi , mon ami , et crois bien que, dorénavant, je pleurerai sur toutes tes infortunes! je me suspendrai des ornements funèbres à chaque convoi de tes illusions; mais je me garderai bien de te prêcher une conversion qui so fera d'elle-même, quand ton heure sera venue.

58 SUZA3ÎNB DUCHEMIN

Tu as peur du soleil de lltalie^ et tu vas rêver à tes idylles auprès des étables du manoir paternel. A ton aise ! et que tous les* dieux protecteurs des plaisirs champêtres te donnent du lait pur, une crème infaillible , . des fraises abondantes et un sommeil léger, loin des moucherons et des fourmis ! Pour moi qui t'attendais, j'ai quitté Genève à la réception de ta lettre. Je suis à Martigny, d'où je repars dans deux heures, pour continuer ma route. Je ne te raconterai pas mes excursions, mes ascensions. Tout cela est banal et ressemble à tous les récits de voyages. Ces gigantesques sorbets étalés sur les pièces montées du paysage Onissent par m'écœurer. Je grelotte au milieu de cette nature su* blime. Le feu même des auberges me semble avoir un caractère glacial , et ne réchauffe un peu les voyageurs que par un effort d'hospitalité complaisante. Je rencontre des chasseurs de chamois, des amateurs de marmottes, puis aussi, par-ci par-là , dans les coins obscurs des foyers, des patriotes égarés qui se mordent les poings et soupirent après quelque chose d'aussi chimérique que ton amour idéal! J'ai trouvé quelques crétins authentiques. Ils m'ont tous rappelé des visages de connaissance laissés a Ràris sur l'asphalte du boulevard. Les murs des chaleLs affectionnent pour décoration la Mort de Poniatowski'ei le Retour de Vile d^ Elbe; du reste. Napoléon a laissé partout ici l'empreinte de sou talon. Je m'étonne quelquefois qu'il ait conservé des vallées, des abîmes, des torrents et des pics inaccessibles. Il semble que ce pied eût dû tout ébranler

tout courber^ iovA combler. Mais quand ob examine de près ses traoes^ on voit qu'en définitive ces énormes iH'èelies du génie de Thomme sont peu de ctiose à eâté de ee qui reste intact, et quMes ptouv^it tout aataot son impuissance que son orgueil.

€eUe réflexion, suffisamment creuse et mélanoolique , n'est là que pour te plaire ^ pour me ùiire rentrer en grk)e; car, au fond^ tu sais quel souci je puis avoir de Mapoiéon, des grands hommes et du reste.

Je vais passer le Simplon un peu moins héroïquement que la Grande Armée, mais avec non moins d'impati^ice. J'ai hâte de me d^peier en Italie. On n^ose jamais avoir cl^aud.ici, et quand le soleil vous lape dans le dos, ies neiges qu'on a devant les yeux vous avertissent qu'il ne faut pas s*y fier , et que ce n'est là qu'un leurre.

Écris-moi à Y^iise, poste restante. Jusque-là, je ne m'arrête plus, Je galope , autant qu'on peut espérer galoper dans ce pays de mulets, imagine-toi que f ai rencontré Joe^yn, ce Saint-Preux catholique que tu dois aimer. Cétait bien, ma foi, sa figure, son costume, son air recueilli et béat. Il i^ait à pied, un bâton à la main, boitant un peu, mais lisant; nous l'avons fait monter dans notre voiture, et je lui ai demandé des nouvelles de Laurence. Il m'a ouvert ses grands yeux profonds, a refermé une e^p^ce de formulaire qui fournissait le texte de ses méditations, et m'a regardé avec étonnement. Mon Jocelyn était simplement

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