‹ Les roués sans le savoir (volume 2)Chapitre 14 sur 53 · ARMAND DE FOUGÈRES A VALENTIN DE RIANVAL · texte numérisé non relu

ARMAND DE FOUGÈRES A VALENTIN DE RIANVAL

Genève, juin 18 0.

Ta lettre, mon cher^ Valentin, me trouve encore à Genève, où je t'attendrai, si tu te décides à m'y rejoindre Tu souffres; et je ne voudrais pas aigrir ta douleur. Mais je trahirais notre amitié, si je ne mettais sur tes récentes égratignures quelques conseils, en guise de compresses. Je te promettrais d*ailleurs une larme sur tes infortunes, qua je me déclarerais bientôt infolvabie.

Tu n'aimais pas cette femme, mon cher Valentin, tu ne sais pas aimer. Ce que tu prends pour Tamour n'est encore que l'amour de l'amour. Tu n'as pas dissipé la première ivresse des poésies de vingt an?. Tu dors dans des fleurs qui t'asphyxient, et tu prends cette chaleur de ton cerveau pour une révélation qui se fait attendre. Je

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vais te scandaliser, mais écoute bien ceci : on a comparé Tamour au mal de dents, et le dentiste de génie qui n'a pas craint de produire cette définition a tiré les physiologistes d'un grand embarras. En effet, mou ami, cette admirable torture de Tamopr vrai se révèle tout à coup par une rage aussi violente, aussi folle que la rage de dents. Tout le corps et toute la tête en souffrent. On désire de même mordre pour tromper sa fièvre. Il y a de fausses amours, comme il y a de faux râteliers; c'est émaillé, correct, et cela croque; mais un beau jour on voit le ressort, fil d'or ou d*argent. Dieu merci, tu n'en es pas aTix dents ébréchées, mais aux geneives. Ce sont tes dents de lait qui te tourmentent ; et ne pouvant ni ne voulant mordre, tu joues au hochet. Pauvre Valentin ! c'est une nourrice de fée qui te berce chaque nuit et t'enroule dans des langes brodés de soie. Mais il viendra un jour où tu te sentiras virii et émancipé* Alors, tes dents claqueront fermes et solides, le fruit te tentera tout comme un autre, et tu y feras ta morsure. Je t'attraids à ce jour-là pour me r^iouir.

Tu n'as qu'une excuse, c'est l'éducation que tu as reçue. Élevé sévèrement par am père doiU l'e^uit mjs^ tique 6â complaît loin de la réalité, tu t'es développé dans l'ombre, et tu n'as pas encore subi, au moral, œtie coloration suprême, cette infusion de vie4|ue4ojuu>la loinière : tu n'as pas reçu Ion coup de soleil, il le viendra au moment oili tu l'attendras le moins, un jour'^jue, par mcsgarde, tu auras écarté de ton front de néophyte ce voile constellé que tu serres avec tant de dévotion.

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Tes lèvres n'ont sucé que du miel. On ne les a pas frottées d'ail et de vin comme celles du Béarnais. Voilà pourquoi tu trouves un peu fort et un peu anier ce breuvage de la vérité, que nous avalons, nous autres, sans sourciller.

Cette femme que tu maudis, à grands coups de bénédictions, a bien fait. Elle ne t'aimait pas et elle aimaitd'Aubressel. Quel reproche lui adresses-tu? T'avaiteile promis quelque chose? Non. Tu l'avoues toi-même; et d'ailleurs je m'en rapportée toi^ tu n*aurais rien exigé. Elle qui possède sans doute^ sous ses lèvres que tu trouves si 6ères^ ses trente-deux dents, bien poussée^ et bien alignées, n'avait aucune raison pour dédaigner la pomme. Elle était fille d^Eve et ne s'en trouve pas mal.

Je conviens que tu as plus d^esprit que d'Âubressel, et que tu saurais plus galamment que lui paraphraser ce mot qui est le même) en définitive, pour la plus sotte comme pour la plus intelligente : Je t'aime! Mais que faire à cette déconvenue ? Prendre ton parti en brave, £st-il vrai que cette femme soit devenue tout à coup si méprisable, parce qu'elle a choisi pour amant un gentilhomme assez bien tourné, d'un tempérament solide, d'une carnation transparente? C'est là une question. Il faut pourtant bien, mon cher, que la beauté serve à quelque chose ; et si elle tient lieu de resprit, chez tes hommes qu'elle favorise, il faut bien admettre alors qu'elle a droit aux privilèges de l'esprit. Nous préférons, en général, même les plus platoniques d'entre nous, une jolie femme à une laide; pourquoi donc les femmes n'ai*

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meraieni-elles pas aussi les beaux hommes? Vulcaia était à coup sûr un mélalturgiste distingué ; ii était le dieu à venir des industriels en chemins de fer; mdis Vénus n'eut pas tort de lui préférer la superbe encolure du dieu Mars, ce type des guerriers à bonnes fortunes, qui n'avait que le défaut d^^ ne jamais quitter son casque. Après tout, ii faut reconnaître là, peut*être, une malice de Vulcain, qui avait fabriqué cette incommode coiffure à son rival par jalousie de sa beauté. Mars eut, du moins, Tesprit de ne pas lui céder sur ce point, et le plus mal coiSé des deux fut encore le mari.

Mon cher Valentin, ris, si tu veux, mais avale ma pilule. L'esprit, en règle absolue, n'a rien à démêler avec Tamour; il le gâte quelquefois, et c'est presque toujours un allié suspect. On aime, et on est aimé, sans raisonnement, par une sorte de fatalité, en Vertu de lois inconnues et qui échappent à l'analyse. C'est humiliant; mais Dieu a voulu que ce fût ainsi, par égard pour le plus grand nombre, qui ne se compose pas d'hommes et de femmes de génie, et qui a droit à sa part de félicité terrestre. D'ailleurs, devant l'amour^ l'homme d'esprit n'a parfois pas plus de ressources que le sot; et quand ton bienheureux Jean-Jacques se délectait de l'intimité de sa servante, c'est qu'apparemment ii trouvait, ce délicat, qu'il n'est pas de Vase qui paraisse grossier quand l'amour en déborde.

Tes sucreries n'ont pas su plaire; je n'ose condamner cette femme. Ce dédain doit te prouver une fois de plus, mon cher Yalentin, combien tu méconnais l'amour.

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Quitte donc ces brouitlards, ce clair de lune perpétuel que tu gardes en plein jour ; cesse* de vouloir habiller des fantômes, et risque un œil sur la splendide nudité des statues ; on n'en meurt pas.

Tu as vingt-cinq ans, si je calcule d'après nos souvenirs de collège ; tu es riche, tu as un beau nom ; tu ne. serais pas mal, si tu cessais de mépriser ta figure, et si tu ne laissais pas monter à tes yeux ces étincelles qui te grésillent le cœur. Ne perds pas une année de plus dans ces gazouillements inutiles. Sois homme enfm, aussi complètement que tu es gentilhomme, et arrange-toi pour que rien d'humain ne te reste étranger.

Était-ce bien cette lettre que tu attendais de moi ? Peut-être t'imaginais-tu que Témotion de Tabsence m'attendrirait à ton endroit, et que je te ménagerais la férule? Tu as compté sans mon amitié; et puis, il pleut, je ne puis mettre le nez dehors ; tu vas me permettre de continuer. Je me sens en veine de pédantisme, et je laisserais éclopé, si je n'achevais pas, le plus beau raisounement qui me soit jamais venu à l'esprit.

Je ne crois pas à celte infirmité que l'on appelle l'amour platonique ; il me semble une bégueulerie qui touche quelque peu à la dépravation. En y regardant même de près, cet amour extravagant que les amants lymphatiques ont mis à la mode n'existe pas. Vous autres qui en restez toujours aux préliminaires, à la bagatelle, vous êtes» au fond, tout aussi affriandés par la beauté physique, que nous autres mécréants de la matière; mais vous vous leurrez par des semblants, vous minaudez avec la

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Datare^ el n'ayant point le courage de Tidéaliser, rous affectez de n'y point toucher. Il y a plus de dépit, d'ignorance ou d'impuissance, en général, que de vocation^ dans ces continences poétiques ; vous vous servez^ comme dans les orgies de TOpéra, de mets en carton peinte et vous remplacez les aliments par un chant animé. Mais, au dedans de vous, la faim crie, et vous ne comprenez rien à vos angoisses.

Tu avoues toi-même que tu te hasardais jusqu'à effleurer de temps en temps l'extrémité des doigts de ton inhumaine du bout de tes lèvres. Gourmet! tu te donnais celte joie, n'osant en espérer d'autres; mais, sensuel quo tu es, pourquoi donc te, permettais-tu ces excès? Comment. Monsieur, vous nous concédez que c*est un bonheur, un plaisir, une sensation heureuse, d'effleurer répiderme des doigts avec l'épidermedes lèvres, et vous chicanez sur le surplus! Ah ! mon cher Valentin, si le papier n'avait pas sa pudeur, et si je ne la respectais pas, que de choses j'aurais à te dire qui feraient flamhoyer à tes yeux des visions telles, que saint Antoine n'aurait pu les exorciser 1 '

Les jeunes s'imaginent aimer purement, parce qu'ils n'exigent rien au delà de ces manèges de colombes, ou de ces petites dévotions à la peau d'une jolie femme, la plus douce patène qu'il soit donné de baiser. Les vieillards ont des raisons pareilles ; leur galanterie, leur respectueux hommage, leur baise-main rassurent leur conscience; ils s'imaginent échappera la médisance. Mais \bs débutants, de même que les invalides, sont des sen-

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snels f ils saivoiirent tout ce cfa*ils peuvent ; et les espérances confuses de ceux-là, aussi bien que les souvenirs de ceux-ei^ complètent un plaisir qui est matériel, au HMnns en effigie.

Quand je vois deux tèles vieillies se sourire, seoontracter sous les rayonnemeots de l'amour; quand je vois deux mains vénérables s'unir et s'étreindre avec une foi vive, rhymen est aussi complet pour moi que si Ton avait eu besoin d'en voiler les détails par les nuages complaisants qu'empruntait Yénus; et je dis tOD^o^s d'un sigtsbé de soixante ans qui baise tendrement la main d'une femme du même âge : a Cet homme est l'amant de cette femme l » Le peu qui s'en manque pour que la chose soit mathématiquement vraie ne dépendait plus d'eux^ et ne doit pas leur être imputé à mérite. Ne crois pas, d'ailleurs, que j^en tire la conclusion d'un ridicule I au contraire; j'admhre Tamour jusque dans ses impuissances. Ce que je dis des vieillards s'applique à tous ceux t]ui, comme loi, insultent à la beauté, en voulant réduire Tamour à Tétat contemplatif,

Tion. J'atteste les amants illustres, tous ceux que les poètes ont chantés, que les peuples ont immortalisés ; yéa atteste Héloïse, cette incomparable maîtresse que Rousseau a si étrangement compromise l l'amour ne sépare pas l'âme du corps. Il n*est pas un casuiste, et ne disctile pas les limites du péché véniel et du péché mor-tel; il embrase, il consume, il dévore tout. Tant pis pour ceux qui s'enveloppent par-ci par*là d'amiante, et qui ne veulent brûler que par portions ! ils seront ét^nel-

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leinent malheureux , comme ils serout éterneilement méprisables.

Crois-tu donc, impie, que Théroïque épouse d'Abailard ne soit pas restée une noble, une chaste, une imposante figure, quoiqu'elle ait enseveli sous sa robe de religieuse un cœur convulsionné par toutes les ûèvres de la tendresse? Elle savait aimer, celle-là, qui écrivait au pauvre moine de Saint-Gildas : a Jamais je n'ai cherché autre chose en vous que vous-même; quoique le nom d'épouse soit jugé plus saint, un autre aurait été plus doux à mon cœur, celui de votre maîtresse, et... (le dirai-je sans vous choquer?), celui devotre concubine, de votre fille de joie... > Ne sens-tu pas que la passion parle là toute pure, comme disait Âlceste, qui trouvait, par parenthèse, que Gélimène platontsait un peu trop avec tous ses amis? Je n'ai qu'un reproche à adresser à Héloise ; c'est d'avoir permis qu'Abaiîard nommât son fils Astrolabe, au lieu de le nommer tout simplement Pierre ou Jean. Ce fut là, encore sans doute, une dernière immolation de sa volonté à celle de son sublime, pédant ! Ton Rousseau a parodié ce poëme immortel sans le comprendre. Il parle de l'amour, comme un lâche du courage; et, quoi que j'aie dit en plaisantant de son mariage avec Thérèse Levasseur, il ne connaissait rien à ce sentiment. Sa Julie est une vertu coquette qui me laisse insensible, tandis que Manon Lescaut me fait pleurer.

Tu me trouves peut-être cynique; c'est toujours l'effet que produit la sincérité daps ce siècle d'hypocrisie.

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Mais à quoi servirait donc ramiUé, si clic ne me donnait pas le droit de te rudoyer un peu ? Tu as échoué près de cette femme, parce que tu ne Tas pas aimée, parce que tu ne voulais pas Taimer. Je ne doute pas que si, agité d'un transport véritable, tu avais souhaité ardemment prendre la place à laquelle se pavane d'Aubressel, tu n'eusses facilement triomphé. C'est surtout en amour que la volonté est puissante sur le destin. Tu as manqué là une occasion superbe : hâte-toi de prendre ta revanche I

Souriens-toi d'un des plus beaux contes de Boccace, du Pied de basilic^ Isabelle aimait Lorenzo, sans rien lui réserver. Quand celui-ci fut tué par la jalousie des frères, l'inconsolable amante alla chercher le cadavre de son bien-aimé, et ne pouvant l'emporter, l'ensevelir près d'elle tout entier, elle détacha la tête, l'enfouit dans un vase plein de terre, et planta dans cet engrais adoré un pied .de basilic qu'elle arrosa de ses larmes. La fleur grandit, s'épanouit en touffes odoriférantes, et Isabelle lui adressait d'ardentes paroles qui trompaient ses regrets et ses désirs. Mon cher Valentin, l'amour vrai, c'est ce pied de basilic qui puise la vie dans la matière et porte des fleurs idéales qui embaument l'âme. Au fond de toutes nos joies, de toutes nos extases, regarde bien, il y a toujours un peu de chair pour engrais !

Console-toi donc^ si tu n*es déjà consolé^ et viens avec moi ; nous visiterons la Suisse et l'Italie. A propos, mon cher nébuleux, je me suis promené sur le lac, où j'ai failli

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attraper un rhume, mais je n*ai pas aperçu à Vévay la fenêtre de Julie^ et si j*avais rencontré c^ grand pleureur de SaintrPreux, je crois que je lui aurais ri au nez. Je suis arrivé avec la pluie, ce qui contribue peut-être à me révéler Genève sous un aspect lugubre. Ce pays finira par me désarticuler la mâchoire; j'y bâille^ comme si j'étais forcé d'^vaier le mont Salève, le mont Btane^ le Jura, l'Aiguille Verte, le Buet, toutes ces insupportables montagnes qu'on vous fait dévorer des yeux, vingt fois par jour^ et qui sont le prétexte d'interminables ascensions. En Suisse, la vie est un perchement perpétuel.

Ce pays mérite la pluie : il est ennuyeux comme elle. \i faut pourtant rendre justice è ses efforts ; il fait ce qu'il peut pour s'égayer. Ainsi, il adapte des pavillons chinois, en guise de clochers, aux églises protestantes, et peint tous les poteaux des routes en mirlitons. Mais ette gaieté reste à la surface et ne va pas plus loin. Te raconterai-je mes excursions aux alentours? à quoi bon? Je suis escorté par un brelan d'ombres illustres. Jean- Jacques^ qui a planté des peuplier» au milieu du lac ; Byron, dont j'ai lu avec un certain tressaillement le nom sur une des colonnes du château de Chillon ; enQn Voltaire, le suzerain de Ferney. J'ai rendu, en voyageur •bien appris, ma visité à ces trois ombres fameuses. J'étais maussade en arpentant la petite île de Rousseau. J'ai pensé à don Juan devant les oubliettes de Chillon. Ce fut, du reste, rémotion la plus gaie de mon voyage. 11 y a là une potence, avec un trou ret)Ouché, qui est d'une

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atrodié r^ouissante. Oa vous montre la (Herre sur laquelle on Ksait la sentence aux condamnés, les chaînes pftitbalaireS) la dalle usée par le talon de Bonniyard, el, enOn, par une trappe doucerew^ qui s'ourre sur quatre- Tingt-onze pieds de profondeur, on précipitait les condamnés embarrassants qui étaient au-de^us ou au-dessous de la justice régulière. Tout ce château sent la Barbe-Bleue. Cest superbe comme un conte de Per-, tault. Il y règne une horreur de mélodrame à travers laquelle rayonnent, à peu de distance Tun de Tautre, les deux noms analogues de Byron et de Victor Hugo. A Ferney, j'ai vu toutes les défroques de Voltaire. Daps sa chambre à coucher^ on a eu la singulière idée de pla- ©er un tronc pour les pauvres, avec un quatrain délestat>te destiné à exciter la compassion. Il ne manque pas son but pour Fauteur. On dit dans ces vers que, faire Taumône,

G*e8i fl*ou?rlr la porte des cieux!

Je n'ai pas échappé une ^ belle occasion de me faire enire-bâilter la bienheureuse porte, et j'ai déposé mon offrande, en demandant toutefois si c'était pour les pauvres d'esprîl. Dans la chambre de Voltaire, n'eût-ce pas été une œuvre méritoire ? Ck)mme nous faisions le tour du lac, on m'a montré de .loin Ctoppet et le château de " Mn»e de Staël, la seule femme qu'il fût permis de n'aimer que platoniquement, puisqu'elle était un homme de lettres.

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Le ciel parait se réconcilier avec le sens commun. La plaie cesse. Je te quitte pour le soleil. Excuse mon bavardage^ qui ressemble un peu à une potion homœopathique, et dans lequel j'ai mis un globule de raison dans une dilution d'eau claire. C'est que je me suis souvenu, par cette matinée pluvieuse, de nos interminables causeries de Paris. Ce souvenir m*a égaré; mais j'étais près de toi, je te parlais^ je te serrais la main, et j'étais bien excusable. Je t'attendrai quelques jours encore. Viens, si tu n'as pas peur de mes prêches ; c'est ce pays calviniste qui m'y pousse ; et souviens-toi de ma morale. Ne crains plus dMnsulter les femmes, en rendant à la beauté le seul hommage qui soit une preuve. li y a des injures apparentes qui sont une flatterie; et d'ailleurs, si on ne les insultait pas quelquefois, on les priverait de leur plus grande, de leur plus pure joie, celle qu'elles éprouvent à pardonner.

Allons, mon cher Valentin, sors du sombre manteau de René; jette Werther au fond d'un puits: sois toimême, et crois bien que, si je ne dois pas t'en aimer davantage, ce qui serait impossible, j'aurai du moins un grand soulagement de te savoir devenu le compagnon de ma vie de jeunesse, d'amour et de folie.

Adiou, à bientôt une lettre ou toi !

LETTRE ni

DE VALENTIN A ARMAND

Paris, jain.

Je m*attendais, mon ami, à ta morale... fort immorale. Aussi ne m'as-lu causé aucune surprise. Tu blasphèmes^ mon cher Armand^ et mon cœur me dit quMl vaux mieux souffrir comme moi que jouir à ta manière. A chaque blessure nouvelle, je monte plus haut^ je vais plus loin dans cette recherche de Tamour idéal dont tu te moques, mais qui m'exalte et me console.

Tu dis vrai : je guéris vite de mes chutes, parce que le mépris cicatrise, et j*ai bientôt secoué cette boue. Je conserve de ma récente désillusion une vague douleur qui s'est épurée ; je suis triste ; mais, te Tavouerai-je ? j*aime ma tristesse. J'ai si peu de remords, et je sens sf bien qu'entre l'amour d'un d'Aubressel et le mien.

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la femme qui choisit à mon détriment ne mérite pas mes regrets I C*est de l'orgueil, sans doute; mais tes raisons ne me feront pas revenir; et quand j'ai lu ta lettre^ avec une indignation qui souriait cependant^ je me suis avoué une fois de plus qu'une antipathie aussi cordiale que notre amitié existait entre nos deux esprits. C'est peut-être même à cette opposition si radicale que nous devons l'inébranlable fermeté de notre union. Nous sommes bien certains de ne devenir jamais jaloux Pun de l'autre^ ni de ne nous heurter jamais sur la même route.

Ta théorie est infâme. Tu abaisses le sentiment le plus divin à une question de tempérament; et le valet d'écurie qui courtise une maritorne sur des bottes de foin te semble un rival de Pétrarque ! Tu te moques de Werther. Pour moi, je ne lui en veux que de son suicide. Il me semble qu'à sa place, j'aurais vécu arec ma chère douleur, heureux de souffrir, et éhnportant dans une thébaïde le souvenir des heures de félicité passées avec Charlotte. J'aurais fait de cette pensée unique l'aliment de mes songes; j'aurais enfoui dans mon exil la sainte tristesse de mes larmes. C'est parce que Werther n'était qu'un matérialiste à moitié guéri, qu'il s'est brûlé la cervelle. Rousseau, que tu traites avec tant de dédain, met au cœur de Saint-Preux un sentiment héroïque qu'il appelle la vertu, et que j^admire. L'immolation absolue des sens aux satisfactions de l'âme est le couronnement étemel de Tamour. Tu avoues toi-même que la matière n'çst que le fumier de Tidéal. Recon-

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nais donc alors que ceux qui oui des fleurs, sans avoir besoin de fumier, sont des heureux et des privilégiés. Tu veux que les extases germent sur les plaisirs grossiers, comme les champignons sur les couches; c'est là; au moins, ce que signifie ton histoire du pied do basilic, et tu trouves incomplet le cœur plus puissant qui n'a pas besoin de cet engrais, ainsi que tu l'appelles. C'est absolument comme si tu préférais les horizons peints en détrempe d'un décor d'opéra aux horizons que Dieu crée d'un rayon de lumière , et comme si tu établissais les raisbns de ta préférence sur les jouissances intrinsèques de la colle, de la brosse^ de la toile, des couleurs, des pinceaux^ de tout le matériel qui cqn-^ tribue à l'illusion. Werther, à la fin de ses combats^ n'a pas su faire triompher Fâme, et n'a trouvé d'autre moyen de tuer la b/^te que d'armer un pistolet. C'est le seul remède, en effet, qui puisse convenir^ en cas do fatigue ou de désespoir, à ceux qui, comme toi, ne veulent pas s'affranchir des sens par la seule volonté^ Mais tu conviendras que c*est un remède par trop brutal; et je redouterais toujours un allié qu'il faudrait tuer, quand il deviendrait gênant.

Goethe avait admirablement indiqué au début la consolation ouverte à Werther spiritualiste. C'était le repos de la nature, l'ineffable bercement de la sojjtude. L*aroi de Charlotte, atteint par le doute, n'a pas su mettre le calice d'une foi dévouée sur l'amour terrestre qui le tourmentait. Il meurt, au moment où Dieu lui conseillait de vivre pour attester la grandeur et la gloire

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de son martyre. Il n^aimait donc pas assez CharloUe, pour aimer à souffrir de sa pensée ? Le lâche a eu peur de ses tourments. Il a eu hâte de se consoler et de se guérir dans le tomlieau.

Aimer, pour toi, c'est jouir; pour moi^ c'est se sacrifier. Hais crois-moi, mon cher Armand, cette réserve dans laquelle je me complais a ses tortures^ ses âpres souffrances. Tu feins de me prendre pour je ne sais quel séminariste lugubre noyé de nénufar; tandis que tu sais bien, traître, que j'ai ton âge, ta jeunesse, et que je ne méconnais pas plus que toi i^ beauté, la grâce, 1out ce qui plaît, tout ce qui séduit. La différence entre nous, c'est que tu t'en tiens à bette surface, et que moi, je salue cette beauté visible, en lui demandant de servir de reflet à Tâme dont elle n'est que Tenveloppe, le tabernacle !

Tes définitions déshonorent les femmes, parmi lesquelles pourtant tu as ta mère. Ah ! mcm cher Armand, tu as connu la tienne I Mais moi, je n'ai qu'un portrait, qu'un sourire immobile et muet sur un tableau. Eh bien! je pensais à ma mère en te lisant. Je la regardais dans ce cadre ovale suspendu au-dessus do mon lit, avec ses cheveux blonds, sa robe blanche, la rose qui se penche à sa ceinture et son merveilleux sourire, et je lui disais : — N'est-ce pas qu'il a menti, et que l'amour n'est pas, comme la faim et la soif, quelque chose qui se repaît? N'est-ce pas, ô vous, la plus belle, la plus noble d'entre toutes les femmes, qui rayonnez sur ma vie du fond de voire éternité! n'est-ce pas qu'il vous

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cdlomnie, et que voas avez aimé mon p^re d'un amour saint et religieux qui tenait seulement à la communion de vos deux âmes? N'est-ce pas que quand vous êtes morte, en me donnant le jour, pauvre martyre que la nature a écrasée sur la terre^ et qui deviez vous épanouir dans )e ciel, n'est-ce pas que vous ne regrettiez, au moment du départ, que ces chastes épancbements que j'ai connus, que mon père m'a racontés, et qui font de votre mariage une légende des temps passés ?

Mon ami, tu dis que mon père est un gentilhomme mystique qui m'a tenu loin de la réalité. Ah ! je te demande grâce^ impitoyable persifleur, pour cet homme si bon, si grand, si sévère, si pur, qui m'a aimé de toutes les tendresses que la mort avait voulu me re* prendre en me reprenant ma mère. Oui, le comte de Rianval porte un deuil qui ne cessera qu'aux pieds de Dieu, quand il y retrouvera ma mère. Mais si tu savais comme son regard s'adoucit pour moi ! comme il m*aime ! comme il me donne de ces .conseils à la fois délicats et solides, qui me fortifient et m'élèvent ! Si tu savais combien c'estune âme Gère et noble, droite cx)mme une épée, chaude et bienfaisante comme un rayon du ciel !

Les révolutions l'ont guéri du monde. 11 a pris pour règle la première partie de la devise de sa famille. Au retour de l'émigration, quoiqu'il fût jeune encore, il se mit à haïr profondément les hommes qu'il voyait autour de la royauté et les choses qui se faisaient pour

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elle. 11 aima ^^ de yillemaure et t'époosa, comme on se eonsacre h D»eo, aree recueillemeDf, arec piété. C^était un gentilhomme etirétien qui disait (ont bas ses prières, sans s'en moquer tout bant, il vécut un an dans ce rêve; mats je coûtai la vie à ma mère. Dès tors, le comtedeltianTal,mort à toutes lesjoies, devint impassible et froid pour tons, et n'ent de ehalenr , de viTacité, de gaieté que pomr mot. Il me faisait coucher près de lui, avait de mon enfance des soins auxquels les mères seules prétendent, fut mon précepteur, m'apprit à marcher, à épeter, à tire, à faire le signe de ia croix, à envoyer chaque soir, avant de m'endormir, un baiser à ce pwtrait qui ne m'a jamais quitté, et qui garde à côté de lui une place à l'image encore inconnue de celle qui sera un jour ma femme.

Depuis que je pense et que je me connais^ mon père est devenu mon ami, un frère aîné, grave comme un prêtre, indulgent comme une femme^ qui me laisse libre, et sans l'avis duqnel pourtant je n'oserais rien entreprendre. Se reproebant mes fautes, me laissant m'altribuer ingénument mes succès, jamais mon père ne m'a imposé son autorité; mais il me l'a rendue si douce, si respectable, que jo ne la ressens, conrme la puissance de Dieu, qu'aux jours de tristesse et qu'aux jours de joie, pour l'implorer ou pour la bénir. J'ai remarqué souvent qu'il ne me vient guère de projet à l'esprit sans qu'au même moment, par une coïncidence merveilleuse, mon p^e n'ait à me communiquer la même pensée. Souvent nous nous sommes abordés ajant

sur les lèvres le premier et le même mot de la Diêmc confidence.

Yoilè, mon cher, Thomme que tu se connais pas assez et que tu juges comme tout le monde, sur son extérieur. Voilà celui qui m'a fait ce que je suis, plein d'enthousiasme pour les grandes amours, plein de pitié pour les passons. Quant è ma mère^ ce fat une appari- 4ion angéiique dont le comte de Rianval se souvient avec ferveur, et qui m'a consacré dès le berceau à tous les sevitimentspurs.

J'ai horreur du nom d'amour platonique. Il sent son pédant; et je te pardonnerais d'en médire si tu ne calomniais pas, sous le prétexte de ce nom^ tout ce qui est loyal et chaste. Ta railTerie de la touchante galanterie des vieillards et des timidités do la jeunesse est un paradoxe que tu ne soutiendrais pas sans rire, si je te tenais devant moi, dans les bras d'un fauteuil. S'il n'est plus permis de se donner une poignée de main, sans velléité sensuelle, tu nies l'amitié en niant l'amour, et ta plaisanterie conclut par une monstruosité.

En somme, tu m'as fais rire avec indignation. Irai-Jc te rejoindre ? je ne le crois pas. Non que je te garde rancune; mais j'ai réfléchi, je ne suis pas fait pour les voyages. Je suis précisément le contraire d'un touriste. Le monde me paraît toujours trop grand ; en revanche le ciel me semble quelquefois petit. Si lu allais vers le Nord,* je serais tenté; mais Tllalie me séduit peu, et je suis si triste encore, si plein de nonchaloir, que je vais aller passer quelques jours dans notre pauvre Champa-

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goe, près de mon père. Écris-moi donc au château de RianvaK J'ai besoin des vieux arbres du parc, du petit ruisseau qui fut l'océan de ma jeunesse, de l'herbe si verte de nos prairies. Je vais me reposer de Paris dans cette retraite. A chaque nouveau chagrin qui me révèle la vie, je me tourne vers mon père et vers la nature. Personne ne m'aimera mieux que lui ; personne ne me console mieux qu'elle.

Va donc sans moi.- Ne cesse pas toutefois de m'écrire, on m'indiquant tes étapes^^ et permets-moi de t'embras- 8er platoniquementy comme le plus fidèle et le plus fou de mes amis.

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