LETTRE VI
DE VALEKTIN /A ARMAND.
Provins, jaillet.
Ti> sauras d'abord, mon cher Armand , que les bans ne sont pas encore publiés. J*ai, trouvé dans Ëdmée de Sainte-Âure une grande et belle jeune lille^ bien timide, bien modeste, qui a osé à peine donner la main au camarade de son enfance^. J*ai reçu Taccueil le plus cordia des parents, voilà tout. Je n'aime pas, et je suis à cent lieues de faire la demande. Ceci dit, pour prouver à ta verve sermonneuse qu'elle a encore du répit, je réponds à ta lettre.
Qu'a donc le mariage de si horrible en lui-même ? Pourquoi, si je trouve une âme qui me comprenne, ne souhaiterais-je pas me l'attacher invinciblement ? Tu n'es plus de mode avec ton refrain : // faut que jeunesse
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se passe! Pourquoi donc cesserais-je d'être jeune et d*étre heureux, si au lieu de me fatiguer dans les amours de contrebande, je concilie les besoins de mon cœur avec la dignité de mon nom et de mon rang? Vous autres, qui moralisez à tort et à travers, vous promenez vos amours de la mansarde au salon, en passant par l'antichambre, et vous vous donnez les embarras de vingt maris par la multiplicité de détails, de soins et de précautions qu'il vous faut prendre contre le ridicule ou les mauvaises chances de la maraude. Cependant, vous ne craignez pas de railler l'homme qui peut appeler hautement, franchement, sur le choix de son cœur, la bénédiction de Di^u, Testime des hommes ! Vous trouvez qu'il est chimérique de se faire autour de soi une atmosphère de joie tranquille, d'enivrement calme qui recommence la famille. Tu sais bien que quand je me marierai, c'est que j'aurai la conviction de trouver dans ma femme autant de dévouement que je lui en don* nerai ; quand je ferai avec joie, aux usages ordinaires, la concession d'un mariage civil et d'une bénédiction officielle, c'est que déjà Dieu aura jeté un regard de complaisance sur l'union de deux âmes éternellement prédestinées l'une à l'autre.
Pourquoi donc l'amour ftiirail-il le seuil de deux époux? Aurait- il peur de la pureté, de l'honnêteté, et les trouve-tron de préférence dans le désordre? Cette vie en commun dont tu veux m'épouvanter, je la conçois pleine de charmes renaissants, d'intimité douc>e. Ces détails matériels dont tu veux m'écœurer, je les admets coirimo
des inârmités sous-çotendues d'avancei mais auxquelles la pensée échappe toujours. Est-ce que les maladies, les vulgarités de toute sorte qui peuvent se révéler dans la vie de famille dégoûtent un fils et un frère de la passion/ju'ils ont pour leur mère et pour leur sœur? Eh bien ! moi, qui n*di jamais connu le baiser maternel ni la douce étreinte d'une sœur, j'aimerai aussi ma femme comme une mère, comme une sœur. Non, mon ami, je ne lui demanderai pas de répéter toujours : Klopstock ! Klopstock ! mais je la voudrais si intimement associée à toutes mes impressions, qu'elle respecterait celles-ci quand elles seraient différentes des siennes, et qu'elle saurait faire de notre existence les deux parts que le corps et l'esprit réclament. Tu crains les reprises de la volupté sur moi; mais pourquoi donc serais-je plus accessible à ses tentations quand j'aurai des devoirs, des liens, des affections contractées, que maintenant que je suis libre, exposé, et que j'invoque l'amour de tous les points de l'horizon ?
Les vieilles épigrammes sur le maria^ et les maris sont des pauvretés auxquelles tu ne devrais pas avoir recours. Je suppose que M"« de Sainte-Aure soit aussi intelligente, aussi noble d'esprit qu'elle est belle; je suppose qu'un rayon, comme Dieu en répandit un sur l'âme de ma mère, anime cette pure jeune fille, pourquoi donc serais-je ridicule de prétendre l'épouser ? Vaudrait-il mieux la séduire? Pourquoi donc, dans le lien de deux âmes appareillées, trouverais-tu la chance d'un affaiblissement de l'esprit? Nieras-tu qu'on puisse découvrir
deux Ames pareilles? Si tu admets la possibilité de cette existence^ pourquoi ne chercheraient-elles pas et ne finiraient-elles pas par se rencontrer ?
Va, mon cher Armand, plaise à Dieu que le vœu de mon père se réalise bientôt et que je puisse aller m'agenouiller dévotement aux pieds d'une jeune fille qui cornprenne ma tristesse et n'ait pas peur de ma mélancolie I tu verras alors si je m'éteins, si je m'étouffe, et si je ne te rends pas jaloux du bonheur profond, des saintes ivresses de mon jeune ménage ! La poésie la plus vraie, c'est celle qui met l'imaginaiion au service de la conscience et du devoir accompli. A ce titre-lè, il n'y a rien de plus poétique au monde qu'un mariage loyalement voulu, chrétiennement contracté.
Ainsi donc, tu seras de la noce, mon cher; mais tu as le temps; continue tes courses; rien ne m'avertit de la réalisation prochaine de mon rêve.
Je suis donc à Provins, chez M. de Sainte-Aure. Je te donnerai un autre JQur quelques détails surle pays et sur mes hôtes. Pour aujourd'hui, tu ne mérites tout au plus que le récit de mon arrivée. ]
Hier, à neuf heures du soir, par un temps exécrable au point de vue du baromètre, mais magnifique pour un nébuleux comme moi, j'ai fait mon entrée dans la ville bien-aimée des comtes de Brie et de Champagne. En arrivant par la route de Troyes, tout en cherchant de loin dans les brumes du soir les ruines du château de Thibault, le faiseur de vers, je me rappelais Pépitaphe qu'il consacrait à l'amour, et je murmurais :
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N*e8tp1us amour qui bien aimer faisaii, Les faux amants Tont jeté hors de vie. Amour vivant n'est plus que tromperie.
Pour f^anc amour, priez Dieu, sMl vous platt.
Oui, je prierai, me répétais-je avec un serrement de cœur; mais je ferai plus que prier, je tenterai la résurrection. Depuis que je suis arrivé, .ce quatrain me poursuit, je l'ai toujours fur les lèvres. Est-ce queTesprit de Thibault reviendrait sur la montagne qu'il aimait tant et me demanderait à moi, qui cherche aussi l'amour, de consoler son ombre ?
Il pleuvait à torrents, de ces belles pluies d'orage, violentes, insensées, qui ont des sanglots et des cris. Je regardais les nuages, avec leurs crinières fantastiques, galoper de chaque côté de la voiture ; je les voyais se heurter tout à coup à la lame d'un éclair qui les éventrait, et le soleil couchant jetait à travers la déchirure un flot de pourpre, comme le sang d'une plaie. Par moments, l'ouragan s'apaisait, le ciel balayé redevenait violet. Quelques nuées errantes s^accumulaient seules, dans la précipitation de leur fuite, aux portes do l'horizon. Le soleil alors étalait ses rayons sur la voûte et les laissait tomber avec une condescendance dédaigneuse sur les masses obscures qui rampaient à ses pieds.
Comme ces regards des génies privilégiés qui enfantent des héros, les majestueux rayons animaient ces montagnes humides, les glorifiaient, pour ainsi dire, et
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les réhabilitaient dans l'échelle des couleurs. J'avais alors^ mon cher, une vision d*Orlent. Il me semblait que les coteaux de la Brie servaient de piédestal à quelque Al* hambra. Des dômes, des minarets s'élevaient dans une vapeur lumineuse ; lés nuages chantaient les louanges du soleil; puis, à mesure que la lumière les pénétrait, comme des courtisans égoïstes et ingrats, ils s'étendaient, se gonflaient, envahissaient Tespace, appelaient les vents et finissaient par ramener l'anarchie. La foudre déclamait; de furieuses mêlées obscurcissaient le ciel. C'était un mirage des révolutions humaines.
Dans ce chaos, j'avais des affections. A trois lieues de Provins, à un relais, je m*amusai à suivre dans ses transformations un charmant petit nuage gris de perle et rose, auquel je m'étais particulièrement attaché. Au** dessus des bandes déchaînées, il glissait doucement dans le ciel ; il allait dans je sens des autres, mais bien avaut eux. A côté de ce pêle-mêle de la populace des nuées, il avait l'allure digne d*un révolutionnaire candide auquel il reste des illusions. C'était un girondin. Je m'effrayais à l'idée qu'une affreuse avalanche qui s'avançait à grands pas derrière lui pouvait le dépasser en l'écrasant.
Tu te rappelle la superstition de Rousseau qui jetait une pierre contre un arbre pour savoir s'il serait damné; eh bien ! moi, préoccupé que j'étais du but de mon voyage, je reportai mon inquiétude sur ce joli nuage. Je voulus faire de sa destinée un oracle, et je pensai que s'il était dévoré par la nuée qui le poursuivait, un
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mécompte m'attendrait à Provins; que si, au contraire, il se maintenait toujours à distance, jusqu'à ce que la nuée menaçante eût crevé, il ne m'arriverait rien que d'heureux. Tu comprends avec quelle ardeur je me mis alors à observer les mouvements de ces deux champions. Au moment de mes plus grandes angoisses, une bourrasque nous assaillit. J'avais le vent et la piuie dans les yeux, je n'y voyais pas ; je rentrai la tête dans la voiture ; quand je la ressortis, je ne trouvai plus rien, pas même le gros nuage, La bourrasque avait tout dispersé, le ciel était redevenu limpide pour quelque temps, et j'ignorais Tissue de mon expérience. Rousseau, lui, sa« vait qu'il était sauvé; mais que pouvais-je conclure? Je n'avait pas prévu l'anéantissement de mon oracle qui périssait au lieu de répondre. Je me rejetai avec fureur dans la voiture. J'arrivai à Provins dans un tourbillon, avec la pluie, la grêle, la foudre et la nuit. Si quelque chose d'important pour moi doit s'accomplir ici, jamais personnage n'aura fait son entrée sur la scène avec plus de fracas,
La un de mon voyage ressemble un peu au conte de la Belle au bois dormant. Quand l'heureux mortel qui alla chanter : a Réveillez-vous, belle endormie I » s'aventura dans les avenues du château, la légende assure qu'il eut beaucoup de peine à arriver; les ronces lui barraient la route, et force lui fut de s'ouvrir avec son épée un passage dans les haies profondes. Il paraît que le som-* meil qui avait enchaîné jusqu'à la flamme des foyers avait respecté la sève des arbres, et que les oiseaux endormis
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depuis cent ans sur les branches n'empêchaient pas les les branches de pousser.
L'honnôte maison de M. de Saiute-Âure n'était pas au pouvoir des fées: aucun maléfice n'y régnait, et je puis t'aftirmer que le feu de la cuisine n'était pas endormi ; ce qui n'empêcha pas que je n'éprouvasse, pour y parvenir, quelques-unes des mésaventures du prince de la légende.
Provins est partagé en ville haute et en ville basse. M. de Sainte-Aure, comme un bon gentilhomme^ habite le point culminant de la montagne. 11 me fallut quitter la voiture et gravir par un sentier difficile, dont Fintention est, à ce qu'on assure, d'abréger le chemin. Je crois que cela peut être vrai pour ceux qui le descen* dent, car alors ils courent les risques d'une rapidité qui peut abréger bien des choses ; mais pour ceux qui montent, je jure que ce sentier est la phis impitoyable des ironies. Un indigène me précédait en portant ma valise et une lanterne.
Le grand vent agitait autour de nous les arbres; le sol, détrempé par la pluie, cédait sous nos pas; et comme j'étais fort disposé aux impressions^ j*eus le plaisir, pendant une demi-heure, d'imaginer sur ce chemin les notions les plus capricieuses et de me donner à moi-même les terreurs les plus fantastiques. Tout était horriblement noir autour de nous. Les branches abaissées par l'ouragan me fouettaient au visage et semblaient de grands bras humides qui me retenaient; si je m'écartais un peu, les ronces des buissons s'attachaient à moi
commes des griffes ; joins à cela le hurlement du vent^ le refiel de la lanterne qui projetait des lueurs lugubres par sa vitre obscurcie^ les aboiements forcenés des chiens que j'entendais au-dessus et au-dessous de moi, les sanglots de la pluie sur les feuilles et sur mon dos^ le ricanement des cailloux que mon guide faisait rou^ 1er en montant et qui fuyaient en me heurtant aux jambes ; joins à cela encore les dispositions de mon esprit, les fatigues de la route, Teunui éprouvé, l'ennui prévu, peut-être encore la faim, et tu te rendras compte de ce petit cauchemar.
Ce sentier caillouteux, changé en torrent par la pluie, affectait dans la* nuit des proportions infernales. J'y coudoyais des gnomes, j'y marchais sur les. animaux fabuleux eutrevus par Caliot; j'y recevait au visage les aboiements humides de chiens monstrueux ; mon guide avait une figure sépulcrale ; j'apercevais, en levant la tête, dans le noir du ciel, une masse plus noire encore, une espèce d'éléphant immobile, de mastodonte cyclope, avec un œil rouge au froQt, qui me regardait stupidement monter à lui.
Tu comprends que j'avais quelque raison de me comparer au libérateur de la Belle au bois dormant; la comparaison, exacte quant aux difficultés de la route, ne l'est guère quant au but du voyage. Je n'ai pas trouvé pour prix de mes efforts de belle endormie, de femme aux longs cils embarrassés par les vapeurs d'un rêve qui durait depuis cent ans. Je n'ai pas eu de douce romance à chanter aux rideaux de soie d'une filleule de
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fée; mon cœur n'a pas tressailli d*aise, et il est probable que ce n'est pas ici que je dois aimer.
Après bien des difficultés, nous finîmes par nous heurter dans notre ascension à la masse obscure, à la bète noire que j'avais entrevue. Mon guide^ familier avec le monstre, promena sa main sur les flancs rugueux de l'animal , y rencontra une espèce de trompe ou de queue et l'agita violemment. Une sonnette retentit dans les profondeurs; l'œil rouge se déplaça et disparut. Un bruit de mâchoire qui ressemblait aussi à un bruit de clefs et de verroux se fit entendre. Une partie des flancs de Tanimal lui rentre dans le ventre; nous entrons avec elle, et je trouve deux vieilles gens qui me tendent les bras et m'entraînent dans une salle à man* ger, confortablement animée, où mon rêve fantastique expire amoureusement, — te Tavouerai-je? — entre les caresses de M. et de M"^* de Saint-Aure et les tendres avances d'un succulent dîner. Tu ne diras plus que je ne sacrifie pas à la matière.
Souvenirs des féeSj où étiez -vous alors? Prince Charmant dont je me crus le Sosie, votre pèlerinage, lui, n'aboutit pas à un si pitoyable dénoûment; mais, après tout, il me faut bien confesser que, tout pitoyable qu'il fût, ce dénoûment ne me trouva pas insensible, et que mon estomac se serait fort mal accommodé de celui du conte.
. Tu le vois donc, mon cher Armand, j'ai eu aussi mes impressions de voyage ; et il n'est pas besoin d'aller en Suisse, en Italie, pour en ressentir de pitto^
resques. Un peu d'imagination et quelques caprices du ciel suffisant. Je suis intallé comme l'enfant de M. de Saint-Aure dans une vieille petite chambre à trumeaux qui garde encore, dans ses moulures, de la poudre de nos grand'mères; et le lendemain de mon arrivée, en m'éveillant, j*ai vu sur la tenture une bergère en tablier rose qui me faisait la plus gracieuse révérence. Ceci me sert de transition pour te tirer la .mienne, en te souhaitant la naïveté, le bon vouloir, sans lesquels il n'est pas de voyage qui profite et qui nous émeuve.
LETTRE Vlll
£DMÉE DE SAINTë-AURE â LUCIE DE GRÉMEY.
Provins, juillet.
Décidément, ma bonne Lucie^ tu me boudes. Est-ce que le mariage rend oublieuse? Ce serait alors une abomination, et je jurerais bien de ne jamais me marier, dussé-je renoncer à une excellente occasion , comme celle que tu as trouvée. Je veux que vous m'écriviez, madame, je veux savoir ce que vous faites; si votre mari est toujours prévenant comme au premier jour.
Que deviendrai -je, si lu me délaisses ? Tu sais bien que tu étais ma confidente au couvent. C'est déjà trop de te voir éloignée et mariée. Si je dois te perdre davantage, je n'en prendrai pas mon parti. Voilà six mois bientôt que je ne t'ai embrassée! Que tu étais belle avec ta robe de mariée , ton beau voile et ces petites fleurs qui tremblotaient sur ton front! Je ne
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pouvais pas croire que c*était pour ce monsieur qui avait si mai mis sa cravate que tu t'étais faite si beile, et je m'imaginais que c'était encore une première communion. Ah! ma chère, est-on aussi heureuse que quand on vient avec son cierge^ et la main sur sa poi- •irine, ouvrir ses lèvres et son cœur à la venue de Dieu?
Baconte-moi ton intérieur, ton petit ménage. Es-tu bien installée? Je sais que tu as eu un beau trousseau, de beaux cadeaux. Donne-moi cette liste. T'entends-tu bien à gérer tes petites affaires? Il^paraîtque c'est trèsdifticiie, car ma mère me répète que je ne serai jamais bonne femme de ménage; je voudrais pourtant bien atteindre à cette perfection-là I J'ai déjà fabriqué la semaine dernière une certaine pâtisserie dont papa m'a dit beaucoup de bien. Dans un mois, je vais m'essayer aux confitures. Je crois aussi que je m'entendrais, tout comme une autre, à commander un dîner. Mais ce sont les arts agréables qui me manquent.
Je renonce à dessiner une tête. Je m'étais fait au couvent une spécialité dans les nez. J'ai dessiné le nez de Jupiter, celui d'Achille, celui de Bélisaire ; mais je n'ai jamais pu aller au delà. Les oreilles m'épouvantaient, et la bouche nécessite une délicatesse de trait à laquelle je n'ai pu atteindre. Quant au piano, je me demande toujours pourquoi il n'y a pas une manivelle, comme les orgues de Barbarie. Je serais de première force alors, car tu connais mon poignet ; il était le plus robuste du couvent, et c'était à moi qu'on avait recours quand il s'agissait de tourner une clef difficile.
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Je fais quelquefois danser, dans nos petits bais de Provins^ et on assure que mes airs ont quelque ressem^ blance avec des polkas et des contredanses; mais je n'ai jamais pu tapoter du sentiment. Ma mère se désoie de me voir si gauche et si niaise^ et me dit sans cesse que je ne me marierai jamais. Pourquoi donc? Est-ce* que le devoir de mattresse de maison et de tnère de famille exige qu*on sache dessiner autre chose que des nez ? Et n*aural-je pas des éléments de musique suffisants pour égayer mon mari , s'il veut que je lui joue un petit air après dîner, et pour faire danser mes enfants? 0&! des enfants, bien propres, bien gentils, avec des collerettes en dentelle et des petites mains rougeaudes, que ce doit donc être bon à aimer ! Quant à monsieur mon mari, je le voudrais bien sage, bien rangé. Nous ne nous tutoierons pas ; Je ne trouve pas cela convenable. On se connaît à peine ; on s'est vu quelques jours, et pUis, tout à coup, on se traite aussi familièrement que si l'on était frère et sœur. Je trouve cette mod»j très-bourgeoise, très^ridicule, et je suis bien certaine qu*il y a cent ans, on ne se parlait paft ainsi. C'est depuis la révolution sans doute ; c'est un reste de la république.
Je bavarde comme une folle, et tu es bien bonne de m'écouter. C'est que je n'ai personne ici avec qui je puisse causer longuement et à mon aise, comme autrefois au couvent. Et puis tu ne montres pas mes lettres à ton mari, n*est*c6 pasf II nia pas le droit de les voir, d'ailleurs.
Ma vie egt toujoars d'une iranquilité d'eau dormante. Je me lève de bonne heure, j'arrange mes petits oiseaux, mon petit jardin ; je veille à ce que la bonne ne laisse pas brûler le lait ni refï*oidir le café. Puis, le premier déjeuner terminé, je m'enferme dans ma chambre^ je m'habille, je fais mes bonnes petites prières; je les re« commence jusqu'à trois fois. Hélas! je n'ai plus d'amie intime que la petite image de la Vierge que tu m'as donnée : c'est ton portrait pour moi. Le reste du jour, je brode ; je 4is le journal quand papa a oublié ses lunettes; je sors eu visite avec maman ; et je me couche le soir, plus vieille d'un jour^ sans m'être ni ennuyée ni amusée.
Tu sais combien ma mère est un précepteur sévère. Je suis toujours confuse devant elle; moi si gaie, si libre avec mon père, je tremble comme d'une énormité, au moindre mot que je dois lui répondre. Elle est si ins-* truite qu'elle me rend honteuse de mon ignorance. Mon père est toujours bon et complaisant. Quand on me gronde, il me défend ; quand je pleure, il m'attire sur ses genoux et m'embrasse sans rien dire. Quelquefois, quand il fait mauvais temps et que nous ne recevons pas de visites, nous restons des journées entières, tous les trois, dans le salon, ma mère lisant, mon p^re pri* sant et tambourinajit sur le bras de ^son fauteuil, moi brodant, comptant mes points et m'amusant à me pi^ quer le bout des doigts quand je veux me distraire et combattre le sommeil. Un jour, n*y pouvant tenir et craignant de manquer de respect à mon père et à ma mère, je me levai brusquement pour sortir.
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^ OÙ vas-tu, Edmée? me demanda ma mère.
J'ai hésité, puis je ne sais quel regard souriant de mon père m'a enhardie :
^ Je vais bâiller, maman, ai-je répondu en faisant la révérence; et je suis sortie en effet pour bâiller. Maman a haussé les épaules, mon père a ri aux éclats ; je crois qu'ils ont parlé assez vivement entre eux pendant mon absence, et mon coup de tète n'a pas eu de suite.
Je n^ose pas dire que je suis heureuse, et pourtant je ne soufl^ pas. Il me manque bien des choses, et pourtant je ne sais quoi demander. Je pense à toi souvent^ au plaisir que tu dois avoir dans ton petit ménage, tout neuf, tout reluisant. J'ai toutefois une confidente ; c'est cette bonne M"^ Duchemin dont je t'ai tant parlé autrefois. Mais j'ai beau l'aimer , sa tristesse jiabituelle, le regard profond de ses grands yeux, sa bouche un peu pâle m'imposent. Elle me devine plus souvent que je ne lui parle. C'est une âme angélique. On dit qu'elle a bien souffert, et pourtant elle est douce comme une personne à qui tout a réussi. Quand elle me voit triste, elle m'attire dans le jardin, me distrait et finit toujours par mettre en fuite mes papillons noirs. Quelquefois elle m'appelle sa fille, et alors elle me serre dans ses bras et pleure tout à coup avec abandon. Ma mère ne Taime pas beaucoup, mais l'estime et subit son ascendant. Mon père est heureux de l'avoir pour faire sa partie de trictrac le soir. On la consulte sur toutes choses. Elle est de toutes les cérémonies. Je crois que si je me marie jamais, il
faudra que le monsieur lui demande son consentemenL Mais tu peux dire à ton mari que celui que j'épouserai saura bien mieux mettre sa cravate.
Imagine-loi qa'un de ces jours passés, après une visite des sœurs de Gtiarité qui venaient quêter pour les pauvres^ j'ai songé pendant toute une soirée à me faire religieuse. Est-ce que cette vie serait bien différente de celle que je mène?... Nous en reparlerons.
J'oubliais de te dire que nous avons depuis deux jours une visite; c'est M. Valentin de Rianval, le fils d'ug vieil , ami de mon père, qui vient passer quelques semaines À Provins pour sa santé. Où souffre-t-il ? Je n'en sais rien. Est-il malade, même? Je l'ignore. Vient-il boire des eaux de Provins ? Je no le suppose pas. Tout ce que je sais^ c'est que c'est un monsieur très-fier, trèscontent de lui; très-dédaigneux, assez bien tourné^ mais se donnant des airs de prince du sang. Il écrit beaucoup, se promène seul^ et est d'une étiquette espagnole à mon égard. Je l*ai connu quand nous étions enfants. Je l'appelais Tintin, et je me rappelle l'avoir souffleté d'importance un jour qu'il ne voulait pas jouer au petit ménage avec moi. Il paraît que ce monsieur me conserve rancune. Il me fait de grands saints ; et quand il veut me regarder, il a peur de se salir les yeux et se posa un binocle sur le nez. J'ai parfois des envies de lui faire la grimace et de lui tirer la langue ; en attendant, je lui tire de belles révérences.
Je voudrais trouver ici quelqu'un avec qui je pusse
m'en moquer. Mais ma mère semble le prendre en affec-
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tioo. Il lui a apporté des revues et des journaux. Mon père l'appelle son cher enfant^ et il n'est pas jusqu'à ma bonne Suzanne Duebemin qui ne le défende quand j'en dis du mal : c'est une coalition. Toi, du moins, tu m'aideras à me moquer de lui. Qu'il me tarde de le voir partir ! 8i c'est ainsi qu'on doit retrouver ses camarades d'enfance, plaise à Dieu, entends--tu, ma belle? qu'on ne les revoie jamais l
Ëcris-moi, Lucie, Donne»moi les détails que je te demande. 8i tu connaissais de beaux dessins de broderie, ne manque pas de me les envoyer. J'ai épuisé les magasins de Provins. À-t-on inventé quelque nouveau point de crocbet? Fait-on toujours des robes à basques? Kn attendant que j'entre au couvent, mets-moi de côté quelques gravures de modes» Je me suis aperçue, ce matin, que j'étais habillée comme une sous-maîtresse, et je ne veux pas que M. de Rianval, qui n*a pas l'air déjà de me trouver à son goût, me prenne tout à fait pour une paysanne. On dit que j'étais très-jolie et toujours trèsbien mise quand j'étais petite ; l'impertinent me trouve sans doute changée^
Il est donc bien nécessaire que tu restes à Paris ? Tu no viendras donc pas nous voir un peu cet été? Ce serait le, 5 la bonne heure, une visite bien accueillie, et qui me dédommagerait de l'ennui que je prévois. Qu'en dis-tu, ma mignonne? Qu'en dit ton seigneur e/ maître ?