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LETTRE IX

LUCIE DE GRÉNEY A EDMÉE DE SATNTE-AURB.

Paris, jaillet.

Tu es toujours la malicieuse et naïve enfant que nous aimions toutes, ma bonne Ëdmée, Je t'ai reconnue à ta lettre. Il me semblait te voir passant tes doigts dans tes boucles blondes, tout eu m*écrivant.

Mais que veut dire ceci, mademoiselle ? Toi, la gaieté même, toi, qui n'as jamais connu la mélancolie, tu sens quelque chose comme un brouillard qui Venveloppe ? Prends garde, ma mignonne, et n'aie pas peur. J*ai passé par là, moi, ton amie, et je sais ce que c'est. Voici mon remède; l'expérience m'assure qu'il est infaillible.

La blonde Edmée, au lieu de dire jusqu'à trois fois ses prières, ce qui est un penchant à la bigoterici se con-

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tentera d'une bonne et chaude prière au bou Dieu; puis^ elle aura soin de s'habiller avec attention, de manière à ne pas faire trop peur. Je lui recommande surtout certaine frisure en grappes qui sera du meilleur effet sur sa peau de satin. Mademoiselle Ëdmée ne se piquera plus les doigts pour se distraire, ce qui est une vilaine habitude, et ce qui lui donnerait des mains de femme de chambre; mais elle travaillera assez pour ne pas perdre son temps, et pas assez, cependant, pour être accusée de penchant trop vif au ravaudage.

Elle ne pensera plus du tout au couvent ; elle ne s'inquiétera que très-peu de la meilleure manière de faire les confitures. Je lui permets la pâtisserie, parce que j'imagine que ses belles mains blanches pétriront à ravir la pâte. Je lui interdis tout bâillement, et surtout toute pensée impertinente envers son hôte.

- Ma chère, il faut pardonner aux hommes la honte qu'ils éprouvent d'avoir grandi, et de n'être plus les compagnons roses et joufflus avec lesquels nous avons joué. Les malheureux sont assez punte par leur gravité, sans que nous ajoutions à leur dépit. Je t'enjoins donc, ma belle ingénue, de faire bon accueil à M. de Rianval. Sans l'appeler Tintin, ce qui serait peut-être un peu trop familier, tu dois lui laisser entendre que tu avais autrefois le privilège de le souffleter. S'il te regarde avec un binocle, montre-lui toute la gaieté, toute ta candeurdans ton franc sourire. Sois naturelle avec lui, ce sera là ta meilleure coquetterie.

Puisque ce jeune homme plaît tant à toute ta famille

et à M^^ Duchemin^ dans le jugement de lacjuelle j'ai une foi entière, il ne doit pas te sembler si guindé, si ridicule que tu veux me le peindre. Allons 1 soyez obéissante, et rangez-vous à Tavis de tout le monde I

Je renvoie les gravures, les dessins de mode que tu m'as demandés, mais à une eondition, c'est que tu ne les copieras pas. Tu es toujours belle dans la simplicité de ta mise, ma douce petite reine; ne gâte pas ta toilette.

Tu me dis de cacher ta lettre à mon marL Je le veux bien; car tu es injuste envers lui. Sache donc qu'on lui met maintenant ses cravates d'une manière irréprocha* ble, et que tes épigrammfes iraient maintenant à njon adresse. M. de Créney est Taspirant diplomatele mieux ganté, le mieux cravaté de France ; e'est te confier qu'il est sur le point d'être appelé aux plus hautes fonctions. Nous sommes ambitieux, ma chère, nous voulons faire notre chemin. Jules a de la voix; c'est un ténor agréable. Si je le laissais chanter dans les salons, on m'assure qu*il pourrait prétendre à tout,etM. de M***, qui connaît l'histoire de tous nos hommes d'État, aftirme que mon mari a dans le gosier de quoi devenir préfet, ambassadeur, ministre. Nous sommes plus modestes; et d'ailleurs, je ne veux pas qu'il soit protégé par trop de monde. Il ne chantera donc pas pour d*iautres que pour nioi.

Je suis heureuse, ma bonne Ëdmée, comme tu le seras un jour. Mais mon bonheur ne me rend pas oublieuse. Je pense à toi souvent, ma rose de Provins. Quand je me

vois dans mon petit ménage^ ordonnant» commandant, rangeant, Je me dix que, quand ton tour viendra, tu seras une merveille^ toi dont les poupées étaient toujours si bien habillées, si bien conservées, et qui as toujours obtenu le prix d'ordre.

Nous ne pourrons pas aller vous voir cette année. Je suis un peu souffrante; et à ce propos, apprends donc, petite Indiscrète, que je connais une belle fée blonde, que j'aime et qui s'appelle Ëdmée, et qui sera marraine avant six mois. Aussi, je t'envoie de petits modèles de broderies pour bonnets d'enfants; mais sache bien que ce n'est pas à rintention de ta poupée.

Allons, ma belle, pàrdonne*moi mon silence ; suis bien mes conseils; montre ma lettre à ta mère, qui m'approu* vera,j'en suis certaine^ et ne dis plus de mal, désormais, des maris de tt'S amies; car, qui sait? celui qui sera le tien n'est peut-être pas si éloigné que tu crois, et pourrait peut^tre bien t' entendre 7

LETTKE X

DE VALENTIN A ARMAND

ProTins, août.

Tu ne me croiras pas, AîtïiaDd? les îieures ne sont guère plus longues, ni les journées guère plus tristes ici qu'à Paris. Il en est un peu de la province comme du mariage. On la calomnie par fatuité; mais, quand on en jouît, on la trouve bonne et désirable» Ces équilibres perpétuels sur la corde roide de Paris, ce brouhaha assourdissant, cette cohue d'imbéciles et de coquettes, celte débauche d'esprit, plus énervante que les débauches du corps, ce carnaval qui ne finit jamais, tout cela me revient â la pensée dans ce silence et cette paix qui m'en-*îironnent; et je me sens presque heureuif, tant je me

sens reposé.

Les arbres ici sont verts, le ciel est bleu, la terre est

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brune. Ah! mon ami, c'est dans ce calme que j*ai conscience de ma force et de ma foi. Tu me compares à WertJier ; mais est-ce que je suis découragé ? est-ce que je ne veux pas vivre de toutes les forces de mon âme ? est-ce que je ne veux pas aimer? Le matin^ quand j'ouvre ma fenAtre qui domine la vallée, j'étends les bras pour élreindre le ciel, et je bois l'air pur qui m'enivre. Je ne sais pas ce que tu fais à Venise. As- tu décroché quelque mandoline et chantes-tu sous des balcons descellés ? Quant à moi, je te rendrais jaloux de cette Umpidité de ma conscience. Jamais je ne me suis senti meilleur, ni plus près de ma destinée.

Soyez béni, mon père ! vous qui avez compris que je trouverais ici la guérison des petites plaies du monde, et l'espoir! Je ne sais vraiment d'où me vient cette sève divine qui met des lueurs dans mon sang et qui me pénètre. Je vis eu dehors des hommes. L'honnête et bonne famille qui me donne l'hospitalité n'est presque pas une société pour moi ; l'échange quotidien des mêmes propos ne me développe ni ne m'élève la pensée ; Edmée est à coup sûr une bien belle personne ; mais je ne Taime pas encore ; la campagne qui m'entoure est agréable et sereine ; mais elle n'a ni surprise ni contraste : ce sont les coteaux de la Champagne. Eh bien ! je me sens aussi enclin aux méditations, aux extases, que si j'étais devant des horizons inconnus; et quandlj'ai vu l'Océan pour la première fois, j'ai moins senti Dieu dius mon cœur que je ne le sens aujourd'hui.

D'où vient ce souffle qui m'agite et me tente ? de moi

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OU des autres? Aimé-je trop ce qui ne vaut qu*un peu d'estime? ou bien suis-je en effet dans un lieu prédes-tiné? Je n'en sais rien. Mais quelque chose de nouveau et de puissant surgit en moi. J'ai de beaux rêves; n'est* ce pas vivre?

La maison de M. dç Sainte-Aure est, ainsi que Je te l'ai dit, au sommet de la montagne. Elle est adossée à régiise, un vieil édlGce dont le dôme oriental rappe« lait Jérusalem aux croisés de retour. Élégante et confortable dans sa simplieilé^ cette vieille demeure s'épanouit au soleil , avec un jardin en terrasse. J'habite une chambre délicieuse d'où j'aperçois, par les journées limpides, des horizons de vingt lieues. Mais ce qui me plaît surtout dans cette retraite presque accrochée au toit du Seigneur, comme un nid d'hirondelles, c'est de pouvoir m'en précipiter dans les espaces infinis.

Toi, tu aimerais ma chambre pour ses boiseries, pour ses moulures, pour les fées à falbalas qu'elle évoque. Imagine-toi un temple du dix-huitième siècle, un oratoire de Watteau, à moi le nébuleux, l'élégiaque ! Eh! bien! je ne suis pas trop scandalisé de cette coquetterie surannée. Je me plais à interroger ce sanctuaire charmant et .vénérable^ au seuil duquel plus d'une prêtresse à talons rouges a vu s'agenouiller plus d'un néophyte en culotte de satin. Il me semble impossible, tant ces boiseries ont été minutieusement adorées par le ciseau, tant les tapisseries ont des bergers et des tourterelles, tant l'encadrement des glaces a d'enroulements et de nœuds, tant le satin plus que £ané des fiaut^iuils

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a de fleurs broebées sur son fond Uea pâle, il me semble impossible qu'on n'ait point aimé dans ce délieieuz asile.

Ab! si chaque objet pouvait se souvenir et raconter ! si la glace de Venise, dans laquelle je cbercbc un reflet prosaïque et moderne, pouvait repousser mon image et me montrer dans son cadre feuillu tous les fronts de neige et de rose, tous les veux noirs ou bleus, toutes les boucbes riantes ou moqueuses qui sont venus s'y mirer! Si les armoires aux panneaux gonflés reprenaient pour une heure les éventails, les épées, les mantelets et les petits abbés qu'on y a cachés 1 que de récits variés, et pourtant toujours les mêmes, j'entendrais! Si tous ceux qui ont vu s'épanouir sur leurs fronts les rosaces de l'ai- GÔve se symbolisaient tout à coup dans autant de colombes, quels nombreux battements d*ailes chasseraient la poussière des corniches! quelle nuée blanche s'échapperait en roucoulant de ce colombier trop plein 1

À-t-on pensé dans cette chambre où Ton a tant vécu? Un de ces hôtes a-t-il jamais quitté ce sopha, peut-être aussi infâme que celui de Grébiiion, pour venir s'accouder à cette fenêtre et laisser tomber ses regards dans la vallée? Il est impossible que cette chambre n'ait été qu'un nid d'amour profane; la volupté ne Teût pas choisi en ce lieu et en face d'un pareil horizon. Tu ne peux t'imaginer l'étendue de verdure, la profondeur des jardins et des petits chemins blancs qu'on domine. Placée au faîte de la montagne, comme un nid d'aigle, cette retraite a une ouverture dans le bleu du ciel. Les bruits du

monde y parviç^nnent comme un murmure, et quand le soleil se lève, il s'arrête quelque temps à la baiser au front avaîit de descendre dans la vallée. L'horloge de l*église fait vibrer la table; la cloche, celte langue des morts, en appelant les vivants à la prière, secoue sur le toit ses ondes religieuses. Non ; cette chambre est trop près du ciel, trop près de la vieille église, pour n'avoir pas été le sanctuaire où les âmes méconnues se sont élevées vers Dieul Siècle de Voltaire, racheté par Rousseau, n'est-ce pas que tu as eu aussi ta mélancolie? et ces bergères des tentures ont vu peut-être couler les larmes d'un aïeul de René...

J'ai interrompu ma lettre pour le déjeuner. On m'a appris que ma chambre faisait partie autrefois d'un grenier. C'est M. de Sainte-Aure qui l'a faitarranger, comme je la trouve, en utilisant les boiseries, les meubles et les tentures d'un boudoir, devenu inutile, dans un petit château qu'il possédait à quelques lieues de Provins. Cette maison est un ancien presbytère ; et j'en suis pour mes frais d'imagination. Que cet exemple te mette en garde contre la surprise de tes yeux, mon voyageur. Pour aujourd'hui^ je me sens mortlGé, et je renvoie à ma prochaine tettre les portraits de mes hôtes.

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