‹ Les roués sans le savoir (volume 2)Chapitre 2 sur 53 · ROUERIES D'UNE INGÉNUE · texte numérisé non relu

ROUERIES D'UNE INGÉNUE

Ouvertur» 4e la première ptrallèle.

« Colonel, je vous fais mon compliment I

— Monsieur Germanet , je l'accepte de tout mon cœur. »

Ces deux phrases furent échangées assez rapidement entre deux portes conduisant au salon de M. d'Albingen ; une poignée de main ajouta un commentaire énergique, et M. Germanet fit son entrée.

C'était un de ces bons gros notaires , à la figure béate, qui portent sur leur front l'inaltérable au* réole du contrat, et dont le perpétuel sourire semble toujours présenter la plume h la mariée. Sa cravate était irréprochable ; le bouton de sa che-

mise scintillait cuire des plis d'une correction mathématique ; et, sous le gant blanc qui étranglait sa main droite, une proéminence ambitieuse témoignait de la présence d'une de ces grosses bagues, dites chevalières^ que la plupart des gens qui pérorent et gesticulent ont la manie de porter à l'index.

M. Germanet était accompagné de son épouse, petite femme sèche, qu'on n'aurait pas osé appeler sa moitié ; car il eût fallu, à coup sûr, plus de deux exemplaires de Zénobie pour faire le poids de son époux. Mme Germanet portait des épis d'argent dans ses cheveux, rissolés par le fer à papillottes ; et, comme si elle eût tenu absolument à évoquer le souvenir de la moisson , elle avait une robe de la couleur des bluets ; ses joues empourprées tenaient lieu de coquelicots. La gerbe était complète. Il n'y manquait pas même les herbes folles , les petits insectes, les gouttes de rosée : le tout fort bien imité par les petits rubans du cou, par les agrafes, les broches, les breloques de diamant qui jouaient leur rôle dans ce décor champêtre.

Mme Germanet puisait dans la conscience de sa fortune et de son rang le droit de montrer à nu des omoplates qui s'attachaient aux épaules, ou plutôt qui s'en détachaient comme les deux panonceaux suspendus à la porte de l'étude. Quand elle ramenait les coudes en arrière, ces deux surfaces se rapprochaient en se menaçant, et l'imprudent qui

eût mis son doigt dans cette pince de crabe s'y serait coupé. Disons-le toutefois, ce malheur n'ar» riva jamais.

Mme Germanet était de la race de ces petites femmes, antipathiques à l'embonpoint, que le ciel crée toujours pour le salut des gros hommes, et dont l'humeur suffisamment acidulée ne procure à l'époux que tout juste assez de bonheur pour qu'il puisse se maintenir dans son poids, 'sans redouter l'obésité. Cette raison, qui n'apparaît jamais aux intéressés, n'avait pas été pourtant la cause du mariage , et une assez jolie dot , avec laquelle maître Germanet avait payé sa charge , permettait de jeter sur les malencontreuses omoplates des guenilles de mille écus qui les embellissaient singulièrement.

En somme, c'était un ménage assorti. Au moral comme au physique, les époux se complétaient : Tun avait en plus ce que l'autre avait en moins. Quant à l'esprit, comme il n'avait pu être acheté avec le trousseau, force était bien de faire pour lui comme pour les omoplates , et de cacher sa maigreur, ou de la montrer au besoin avec l'insolence du luxe. Toutefois, Germanet n'était pas sans intelligence ; il comprenait les calembours, et ne dédaignait pas d'en mettre en circulation de sa façon ; mais ces petites débauches ne tiraient pas à conséquence, et ses clients disaient de lui : < G'eist un excellent notaire. »

Exact» minutieux, solennel , il avait Tart de ces belles phrases qui se lèguent avec les études et qui font la joie des prêteurs sur hypothèques. Probe par tempérament, il spéculait sur sa vertu, comme d'autres sur leur génie, et il n'aurait trouvé aucun bénéfice à être fripon. .

Il vient assister à une soirée de fiançailles chez son client et son ami » AL d'Albingen, ancien manufacturier, '

Plus qu'un autre» Germanet a droit au sourire re* connaisant des deux familles, car il fut le confident et l'intermédiaire des projets d'union, et c'est à l'heu* reux prétendu de Mlle Glaire d'Albingen, au colonel de Gorval, qu'il a adressé en entrant cette poignée de main significative*

Profitons du moment où 2énobie incline ses épis d'argent devant la maîtresse du logis» pour faire connaissance avec le colonel.

Artbur-Sigismond de Gorval est aussi bel bomiQe que brave officier. Colonel de hussards k trenteneuf ans, il réalise dans sa plus parfaite expression ce type de héros tiré à quatre épingles qui est classé dans la nomenclature des physiologies contempo* raines sous le titre de colonel d^ Gymnase- M. Scribe a été l'Homère de ces Achilles.

Arthur a une figure fraîche et souriante» pleine de franchise, mais n'annonçant aucune aptitude pour les spéculations de la métaphysique* Ses mous*

D'UNE INGÉNUE. Il

taches sont relevées avec une complaisance qui livre bien des secrets, et ses yeux s'illuminent par intervalles d'éclairs qui ne jaillissent que devant le canon ou devant les jolies femmes. Cette parfaite effigie du dieu Mars fait penser h Vénus. Il est inutile d'ajouter que ]a toilette de notre invincible est toujours parachevée de manière k affronter sans crainte l'inspection des regards féminins les plus minutieux. La façon dont le colonel porte la poitrine, en avant semble désigner son cœur, comme une cible, pour les oiUades aussi bien que pour les balles. Tel est dans toute la gréce de son allure le comte Artbur-Sigismond de Corval.

Disons , pour compléter les confidences, qu'une liquidation résultant d'un héritage fait en commun aurait infailliblement amené un procès entre le beau colonel et la maison d'Albingen, si celle-ci avait eu pour confidents certains avoués , au lieu d*un notaire. Mais M. Gennanet frémit à. la pensée des égratjgnures que la chicane pouvait causer i une succession si ronde et si parfaite. Il n'eut pas besoin de lire longtemps dans les yeux du colonel pour deviner que Claire d'Ajbingen était le plus éloquent avocat des intérêts de labmlUe, et grAce 4 une in« tervention assez bebile, à des entrevues dans lesquelles les parents, la jeune fille, le colonelt apportaient tous la même bonne volonté* un mariage fut conclu, mariage d'amour, d'argent, de gloriole, de

raison, pour les deux partis ; le colonel se montrant fier de la* perspective d'une belle fortune et d'une jolie femme , et ayant d'ailleurs à offrir, en retour, un nom superbement porté , un titre de comte qui promettait de charmantes broderies aux mouchoirs de la corbeille , et une jeunesse dont la maturité s'annonçait avec éclat.

Le colonel était devenu amoureux, selon la poétique du Gymnase, à la première étincelle des beaux yeux de Claire. Cet Hercule victorieux reçut humblement la quenouille des petites mains d'une Oniphale de dix-huit ans, et fila aux pieds d'une pensionnaire, comme s'il n'avait jamais rêvé l'amour que sous les saules pleureurs, et comme s'il ne s'était pas battu trois ou quatre fois avec des amanis et des maris qu'il avait dépossédés, à la manière des hussards de fantaisie.

On présentait, ce soir-là, le lion amoureux à toute une ménagerie de parents, banquiers, hommes d'afiTaires, négociants. Claire , par compensation , avait exigé un ba], et toutes ses amies delà pension, héritières disponibles, printemps agités par les brises , étaient venues pour savourer à longs traits la joie de contempler et de commenter le premier mari qui échéait à leur génération. Ces astrologues aux joues roses et aux robes de gaze venaient chercher des augures pour elles, tout en essayant de tirer l'horoscope de l'héroïne enviée. Claire était

radieuse, eUe avait le double bonheur de rameur qui se connaît et qui fait des ja!oux. Elle racontait avec complaisance les folies du trousseau , et jetait par intervalles un regard plein d'une orgueilleuse satisfaction sur l'esclave rougissant qui Tadorait de loin. Le colonel acceptait d'ailleurs héroïquement son vasselage. Modestement appuyé contre la porte du salon, il restait impassible sous tous les regards qui le criblaient, ne songeant qu'aux louanges qu'il entendait adresser à sa fiancée , et n'ayant pour la première fois de sa vie qu'une seule passion, au milieu de tous ces minois qui n'auraient pourtant pas demandé mieux que de faire peur à leur triomphante amie.

Quand maître Germanet se fut acquitté des devoirs obligés envers la maîtresse du logis et envers quelques-unes de ses meilleures clientes, il installa Zénobie sur le second rang des banquettes , dans cette région que tes déesses habitent, mais où l'amour ne va jamais chercher la jeunesse ; puis, souriant et afiable, l'excellent notaire revint prendre les deux mains de M. de Gorval et continuer l'entretien commencé au passage.

c Eh bien, colonel, le grand jour approche. J'ai rédigé le contrat, et jamais plume ne fut mieux taillée. Vous verrez mon style. Ces vilains bois de la succession, qui devaient nous faire plaider, deviennent de charmants bosquets que vous n'aurez

ilk LES ROUERIES

plus à faire arracher, mais dans lesquels vous pourrez lâcher toutes vos tourterelles. Ah ! colopeU quelle branche de myrte vous mêlez à vos lauriers! «^ Je suis heureux, monsieur Germanet, et j'aime à penser que je vous dois ce bonheur, h vous le meilleur et le plus intègre des hommes.

— Vous êtes flatteur, colonel.

— Non, je suis sincère. Savez-vous à quoi je pensais quand vous êtes entré ? Je me disais que j*ai cru bien des fois trouver l'amour ; mais il paratt que je prenais les ritournelles pour la symphonie ; et depuis ce soir seulement je me sens en possession de cette joie suprême que Dieu donne pendant uq jour dans la vie, et qu'on est impie de méconnaître, bien criminel de laisser fuir.

— Décidément vous êtes poétique, et c*est une lyre qu'il faut vous suspendre h l'épaule, à la place du dolman. »

En hasardant cette plaisanterie littéraire qui lui coûtait quelque travail , maître Germanet se laissa aller à un rire charmant.

Le colonel n'avait pas écouté.

« Ah ! mon cher ami , continua celui-ci avec un abandon qui rendit le notaire rouge d'orgueil, quelle belle chose que le mariage ! Je m'imaginais jusqu'à présent que mon sabre était ma seule fiancée, et, dans nos folles veillées de garnison, nous considé* rions le mariage comme une sorte de traité de 1815,

qu'on doit subir en attendant qu'on le déchire. Hais les espérances nouvelles que j'ai dans le cœur m*ont rendu conjugal à l'excès, et je jure Dieu de ne pas permettre qu'on insulte devant moi à une profession qui est, en définitive, la plus spirituelle et la plus douce. »

Germanet hocha la tête en signe d'assentiment , mais envoya de côté, à la couronne d'épis, un regard dans lequel on eût pu surprendre une secrète protestation contre le paradoxe du colonel.

« N'est-ce pas que Mlle Claire est la plus belle , la plus gracieuse de toutes ces jeunes tilles? reprit Arthur en se penchant à l'oreille de son confident. Il me semble déjà la voir, faisant les honneurs de son salon. Regardez donc, Germanet, avec quelle fierté elle reçoit ses amies l Elle saura commander, celle-là!

— Je crois parbleu bien , colonel ! Je suis certain qu'elle s'imagine porter 'déjà la grosse épaulettel »

Et riant aux éclats de cette inoffensive médisance qui emplissait de joie le cœur de l'amoureux colonel, M. Germanet quitta M. de Gorval pour aller s'asseoir à ime table de bouillotte.

A une autre extrémité du salon , près du piano, Claire d'Albingen, de son côté, débitait, en frémissant d'ambition, de merveilleuses confidences à une de ses bonnes amies venue là tout exprès pour

jouer, comme autrefois à la peasion, le rôle d*ÉIise dans les épanchements d'Esther.

Glaire d'Albingen avait dix-huit ans, des yeux superbes, un teint éblouissant. Ses traits d'une harmonie parfaite attestaient cette limpidité du cœur qui tient surtout à la sainte innocence.

Ses cheveux, d'un blond cendré, qui devaient la couvrir entièrement quand ils étaient déroulés, formaient un diadème sur son front. Sa robe, de taffe* tas rose, semblait un premier épiderme, tant le tissu brillant s'attachait avec passion à cette taille flexible dont il révélait les irréprochables contours. Sa lèvre, qu'un fier sourire tenait presque continuellement ouverte, se relevait aux extrémités et laissait passer, en tressaillant, les exclamations d'un» joie que la naïveté rendait impitoyable dans son orgueil.

Celle que son bras tenait rapprochée d'elle paraissait avoir été envoyée là par une fée malicieuse pour établir un saisissant contraste.

Lucie de Beaulieu était la plus timide, la plus silencieuse, la plus confuse des amies de Glaire. Ses cheveux noirs, lissés avec un soin extrême, s'avançaient en bandeaux jusqu'à la pointe des sourcils'. La pudeur semblait avoir réclamé pour elle des cils plus longs, plus impénétrables, et elle aimait à les abaisser sur des yeux noirs, profonds, remplis des perspectives ombreuses du cloître et des vieilles

églises. Le front était petit, la bouche fine; Tovale du visage faisait penser aux vierges du divin Raphaël, et l'idéal, dont on sentait les caresses autour de cette tète charmante , faisait croire qii*un ange se révélait à elle dans un entretien qu'elle seule entendait. Une robe blanche complétait Taspect seraphique, et une écharpe de gaze enroulée autour du col glissait sur la neige des épaules, comme ces nuées impalpables qui flottent autour des visions.

Glaire racontait à Lucie la demande du colonel, ses visites, les preuves quotidiennes d'un amour qui s'impatientait des délais exigés pour les formalités ; et, dans son enivrement, la triomphatrice coulait dans l'oreille de son innocente amie de ces paroles tendres, folles, audacieuses dans leur pureté, que l'enthousiasme lui arrachait. Lucie souriait faiblement à ces expansions ; mais, toutes les fois que le mot d'amour était prononcé dans ce chaste et dangereux entretien, les deux jeunes filles se serraient plus fortement la main, par une pression secrète et instinctive, mêlée de terreur et d'adoration involontaire.

c Oh ! ma bonne Lucie, disait Glaire, tu viendras me voir, et, quand j'aurai ma loge à l'Opéra, je t'emmènerai avec moi, je te chapercnnerai. Gomprenez-vous, mademoiselle, que je vais être une dame, avec un vrai chapeau à plumes, un vrai cachemire !

— Et un vrai mari » murmura doucement Lucie de Beaulieu'en entortillant un peu de moquerie dans un coin de son sourire.

— Ati cà, reprit Glaire, ton tour viendra aussi, ma petite sainte, et il m*a semblé que ta mère avait présenté ce soir à la mienne un jeune bomme qui n*est pas de tes cousins. »

Lucie éteignit ses doux yeux sous leur voile et baissa son front, qu'un nuage de pourpre envahissait.

« Ob! moi, dit-elle, je n'épouse pas un noble, un colonel. '

— Tu épouses donc,.. . Et tu ne disais rien ! Raconte-moi à ton tour. Et d*abord, où est-il, cet heureux mortel î »

Lucie entr'ouvrit les paupières, et, sans chercher longtemps, rencontra devant elle, à quelques pas du colonel, le visage pâle et sérieux d'un jeune homme qui semblait l'observer avec passion.

< Le voici 1 » murmura-t-elle si faiblement que Claire vit sa réponse sur ses lèvres , plutôt qu'elle ne l'entendit.

Les yeux complétaient d'ailleurs les paroles.

« Il n'est pas mal , dit Glaire d'Âlbingen avec un accent de bonté qui semblait trop complaisant pour n'être pas dédaigneux.

— Il n'a pas de moustaches comme M. de Corval, » fit observer Lucie de Beaulieu.

D'UNB IN6ËNUE. 19

Claire fit uoe petite moue» \oute à Tavantage du colonel, dont la figure martiale lui semblait sans rivalité possible, et, voulant exprimer indirectement sa préférence :

« Il est on peu p&lot, ma chère, ton amoureux, dit-elle.

— C'est qu'il travaille beaucoup.

— A quoi travaille-t-ilî

— Il est avocat.

— A-t-il du talent? »

li y avait dans cette interrogation , qui jaillit involontairement, une impertinence, Lucie tressaillit. Claire ne s'aperçut pas qu'elle venait d'égratigner ce cœur angélique. Elle continuait l'examen du jeune homme.

< Gomment se nomme*t-ilt demanda-t-elle.

— Jules Mouton, » répondit avec courage Iflle de BeauUeu.

La fiancée du comte Arthur-Sigismond de Gorval ne put retenir un petit rire significatif.

c Quel singulier nom ! S'appeler Mouton, comme un caniche! Ah çà! tu conduiras ton mari avec une faveur rose au cou? »

Un éclair rapide traversa les yeux de Lucie.

tf Le nom est peut-être ridicule, mais l'homme ne Test pas, au rebours de certaines gens , qui ont de beaux noms et de petits esprits.

— Oh I ne te fftche pas ! je ne me moquerai plus ;

mais c*est que je ne m'attendais pas à cette nouvelle. Si tu m'avais consultée, je t'aurais choisi un bel officier du régiment de H. de Gorval. Mais non, mademoiselle fait à sa tète, et s'en va prendre M. Mouton. Ah! ma chère, pour un séraphin comme toi, voilà un nom qui sent terriblement le gigot et les côtelettes.

— Qu'importe son nom, puisque je l'aime? » Cette réponse fut faite avec un accent de passion

vraie qui échappa à Claire d'Albingen; elle crut voir du dépit, de la jalousie , dans ce qui était aa contraire un orgueilleux défi. L'occasion était trop tentante pour sa vanité; elle continua :

« Quelle bergerie vous allez faire à vous deux I toi qui étais si sentimentale à la pension , qui ne comprenais pas qu'on s'amusât à courir, et qui cultivais des marguerites dans un coin du jardin !

— Hélas l mes pauvres fleurs , vous vous appli* quiez à mé les arroser d'encre, dit Lucie avec une voix qui tremblait.

— Oui, et comme tu pleurais ensuite, il semblait que tu y misses de la coquetterie.

— C'est vrai, j'ai beaucoup pleuré; mais tu ne devrais pas me rappeler cela , méchante ! car c'est toi qui me persécutais sans cesse.

^ — Dame ! n'étais-je pas ta meilleure amie? j'avais le droit de te taquiner un peu; c'est comme aujourd'hui, quan^je me moque de ton mouton! i»

Lucie tressaillit sous cette petite flèche qui rentrait dans la plaie ; mais dissimulant sa douleur et. son ressentiment sous un sourire :

« Oh I tu peux te moquer à ton aise aujourd'hui : je ne pleurerai plus.

— Ah çà, qui donc a fait ton mariage? Gela date de ton enfance? c'est une affaire de famille, n'est-ce pas?

— C'est moi qui l'ai choisi, puisque c'est moi qui Tai aimé.

— Gomment ? c'est un caprice , une passion ! Je suis sûre4ue , quand lu étais petite , on t*a donné aux étrennes un beau mouton blanc, à roulettes; tu épouses celui-ci par souvenir !

— Toi, tu as donc joué aux soldats, que tu prends un colonel ? »

Glaire consentait bien à railler son amie; mais elle ne voulait pas qu'on se pern^ft une revanche. Elle répliqua sur un ton qu'elle crut plein de dignité :

« Tu conviendras y ma chère , qu'il y a quelque différence, et que personne ne trouvera dr61e que Mlle d'Albingen soit la femme du comte de Gorval.

— Oh ! j'en conviens, ce mariage n'est pas si drôle que le mien. «

Glaire, que l'amour-propre avait entrataiée, mais qui ne se doutait pas des blessures qu'elle avait

faites, voulut terminer les confidences par une offre gracieuse.

« Tiens , ma bonne Lucie , marions-nous comme nous pouvons et soyons lieureuses à notre manière. Mais si tu as besoin pour M. Mouton (et elle eut de la peine à prononcer ce nom sans sourire) d'une protection auprès du ministre, souviens-toi que M. de Gorval va au cliâteau , qu'il a des amis tout-puissants, et que je serai heureuse de le mettre en campagne. >

On le voit , rien ne inanquait aux douleurs de Lucie. Après le persiflage , l'orgueil de ^on arijie se réfugiait dans l'intérêt qu'elle semblait lui porter.

« Tu es trop bonne , répondit Lucie avec une humilité qui n'avait rien d'angéUque. Le colonel aura assez d'autres campagnes à faire pour devenir général. »

Il semblait» en vérité , à la façon dont il fut prononcé , que ce mot campagne cachait une épigramme.

• n M. Moutoh , continua Lucie , ne veut rien , ne demandera rien qu'à son travail. C'est un cœur flcr qui veut rester libre, et sa pauvreté sera notre noblesse.

— Mon Dieu ! comme tu es pâle ! t'aurais-je fait de la peine î

— Nullement , répliqua Lucie , dont les lèvres

furent iUamiiiées et pacifiées par le sourire le plus clément. Je suis habituée à tes taquineries ; ce n'est pas d'aujourd'hui que tu commences. Pendant six ans, à la pension, tu m'en as fait endurer de toutes les façons! Pour te prouver que je ne fen veux pas, je vais aller inviter le colonel, et toi td me feras vis-à-vis avec mon mouton , mais à condition que monsieur ton lion ne mangera pas mon agneau.

— Oh ! je ne sais pas pourquoi tu laisses les autres se moquer de toi ; si px voulais , tu leur rendrais la pareille , >» dit Glaire en riant. Puis elle ajouta : « Un avocat , c'est presque un poëtc. Tat-il fait des vers, ton prétendu !

— Non ; de pauvres gens comme nous s'aiment en prose. Est-ce que ton héros te fait des acrostiches ?

— Le colonel m'apporte tous les jours un bouquet.

— Tiens 1 chez nous c'est le contraire : je donne tous les jours une fleur à M. Mouton.

— Vraiment, c'est toi qui offres des bouquets à ton futur!

— Dame! ma chère, les moutons aiment à brou'^ ter, et je nourris le mien de feuilles de roses. »

En achevant ces mots, jetés avec une gaieté railleuse , Lucie fit un mouvement pour dégager son bras de celui de son amie. Celle-ci, avant de la lais-

sei: partir , voulut la conduire et la présenter au colonel. Gomme ce dernier prenait la main de Mlle de Beaulieu pour la contredanse , Lucie murmura à Toreille de Glaire :

< Prends garde, je vais t'enlever ton colonel ! » Glaire eut un sourire incomparable d'orgueil, et fit un léger mouvement des épaules.

« Tu n'as pas peur ? insista Lucie.

— Est-ce que la femme d'un soldat doit avoir peur?

— C'est là toute ta raison ?

— Tu sais bien, méchante, que la modestie m'inlerdit d'en donner d'autres. »

Ef^faisant une grande révérence, Mlle d'Albingen alla prier M. Jules Mouton de servir de vis-à-vis au colonel.

Lucie de Beaulieu suivit Glaire avec un indéfinissable sourire, et ses longs cils retenaient à demi un regard plein de malice, qui donnait une expression étrange à ce visage si pur«

De quoi peut rêver un colonel de hussards.

Le colonel, qui savait que Lucie était la meilleure amie de sa fiancée , eut grand soin , par une stratégie familière à tous les amoureux , de parler de Glaire avec un enthousiasme qui ne trouva pas de contradicteur. Il sollicita des confidences sur les amitiés de la pension ; et Lucie , d'une voix flûtéc qu'on était ravi d'entendre, répondait avec une effusion caressante à ces demandes intéressées. Elle ne tarissait pas. Les paroles ruisselaient comme les perles et les diamants de la fée. Glaire était sa première, sa meilleure, sa seule amie; c'était une sœur, une àme appareillée. Dans l'intervalle delà chatne des dames à la pastourelle , Mlle de Beaulieu avait su jeter sur le cœur embrasé du colonel de ces petites confidences discrètes, timides, mais adroites, qui se consumaient en embaumant le trop heureux fiancé ; si bien que , par une pente naturelle et insensible , Arthur devint naïvement confondu d'admiration pour ces deux jeunes filles qu'il associait

â6 LES ROUERIES

dans son culte , comme elles l'étaient dans leur amitié.

Le colonel ne voulait pas danser ce soir-là. Il s'était complu d'avance dans la pensée d'une attitude songeuse fort appropriée à ses émotions. Mais Lucie de Beaulieu lui parlait si tendrement de celle qu'il aimait ; l'habile confidente savait si naïvement faire voleter ces jolis petits oiseaux des nichées de pensionnaires , que le soldat se délectait à ces chuchoteries , et que , dans son ravissement , il prenait la main mignonne de Lucie et se permettait de la serrer doucement , pour la remercier.

Au dernier quadrille (c'était la quatrième fois qu'ils dansaient ensemble) , Arthur dit à la jeune fille en la reconduisant à sa mère :

« J'espère vous revoir bientôt chez M. d'Albingen , en attendant que Mme de Gorval puisse inviter chez elle sa meilleure amie.

— Oh! colonel, répondit Lucie avec une adorable tristesse, vous m'enlevez Glaire pour toujours. Sa fortune, son rang, le nom de son époux, vont l'appeler dans des régions où nous ne nous ren^ contrerons pas.

—Que dites-vous, mademoiselle)

— Je dis , monsieur le comte, que je vous pardonne, pgjrce que vous la rendrez heureuse et qu'elle mérite bien son bonheur. »

En parlant ainsi , Mlle de Beaulieu roulait entre

ses cils deigc belles larmes , que le colonel eut tout à coup la tentation insensée de recueiUir, mais qui glissèrent lentement , comme deux perles défilées , sur le satin de ses joues. Il y avait sur cette figure virginale , transfigurée par l'amitié , un rayonne* ment ineffable dont les clartés confondaient Arlhur. Ce robuste rêveur n'avait jamais vu de si près l'idéal. Il fut ébloui ; et ce fut avec un étranglement dans le gosier qui faisait vibrer seà paroles , qu'il vint , quelques minutes après , prendre congé de la famille d'Albingen.

Qlaire eut un pressentiment et se montra rêveuse,

« Que vous racontait donc Lucie T demanda-t- elle.

— Son amitié pour vous. *

La curieuse rougit et continua avec un petit air de doute qui parut maladroit :

« Et cette confidence a duré toute la soirée ?

— Peut-on se lasser de parler de vous î »• repar* tit le colonel avec un peu trop de galanterie.

La jeune fille ne répliqua pas ; mais M. de Gorval sentait le soupçon eacbé, et il continua :

' J'ai eu des amis de collège , et je savais ce que valait une poignée de main ; mais je ne soupçonnais pas une amitié d'enfance si étroite, si parfaite. ËQ quels termes délicats elle me parlait de sa belle compagne I Glaire, je vous aimais de toute l'ardeur d'un loyal soldat; je sens que» depuis les confiden*

ces de cet ange, je vous aime aussi de toute sa tendresse 1 »

Le triomphe fit flamber une auréole sur le front de Mlle d'Albingen , qui tendit la main au colonel , en s'avouant toutefois que, pour Taimer ainsi» Lucie n'avait pas besoin de paraître un ange aux yeux émerveillés de M. de Corval.

« Elle se marie , dit-elle avec un petit air de défi.

— Tant mieux , répondit ingénument le colonel; il serait dommage , avec un si bon cœur et de si beaux yeux , de rester fille.

— Vous la trouvez jolie î »

Cette demande était un piège trop visible ; le colonel Tenjamba bravement.

«Vous seule, mademoiselle, avez le droit de parler de sa beauté sans en être jalouse. Sous ce rapport , vous êtes sœurs aussi.

— Pauvre Lucie ! Quel dommage qu'elle n'aime pas les officiers ! >

Il y avait un mensonge sous cette compassion. Peut-être même, à la rigueur, pouvait-on en découvrir deux : le prétexte supposé de cette pitié, et l'accent quelque peu hypocrite avec lequel on l'émettait.

Le colonel demanda à quelle profession appartenait le prétendu de Mlle de BeauUeu.

< Oh! un petit avocat qui s'appelle Mouton, répondit Glaire en rapetissant sa bouche.

— Vous semblez la plaindre !

— Avouez, colouel,. qu'il est ridicule de s'appeler madame Mouton !

— Pourquoi? fit la fleur des colonels de hussards en ajoutant une spirale au croc de sa moustache. Si je m'étais nommé ainsi, m'auriez-vous donc refusé î »

Glaire rougit : le dépit la rendait maladroite. Elle salua son fiancé et se retira , mécontente de Lucie , de M. de Gorval et surtout d'elle-même.

Quant à Arthur, ne comprenant rien à toutes ces petites couleuvres qui sifflaient autour du cœur de sa future épouse, il la trouvait injuste, et comparait la grâce avec laquelle Lucie Fanait entretenu de Glaire d'Albingen à l'aigreur dont celle-ci faisait preuve.

Le long du chemin, le colonel crut sérieusement et loyalement ne penser qu'à son idole ; mais son cœur voyait double, et évoquait une tête brune à côté d'une tête blonde. Il essayait avec candeur de se tromper, en se répétant à lui-même les confidences de Lucie de Beaulieu sur son amie ; mais ce qui avait charmé le guerrier sans défense , c'était peut-être l'accent avec lequel ces douces paroles avaient été débitées , plus encore que ces paroles mêmes.

Avant de se coucher, il consuma plusieurs cigares en l'honneur de sa rêverie , et pendant long-

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temps , à travers les nuages bleuâtres qui emplissaient sa chambre , il vit deux fantômes charmants qui lui souriaient en s'enlaçant. Il aimait l'uti avec ardeur, et lui tendait les bras ; mais Tautre, par scm regard profond, l'attirait dans des régions qu'il avait peu fréquentées jusque-là, et dans lesquelles le vertige le saisissait.

Il eut beaucoup de peine à s'endormir, et rêva . qu'au moment d'aller à l'autel, il se trouvait entre deux fiancées, l'une à sa droite, l'autre à sa gauche, ce qui le rendait fort embarrassé , les hussards français n'ayant pas encore pris l'habitude de pousser jusqu'à ce point la polygamie. Le prêtre paraissait toutefois de meilleure composition que le scrupuleux colonel, et le bénissait sans hésiter. Si bien que le comte Arthur-Sigismond de Gorval se trouvait dûment atteint de bigamie ; ce qui ne laissait pas que de ragîtet* sur son oreiller, par la pensée qu'un tel scandale était de nature à nuire à son avancement.

On le voit, tiotre héros était aussi classique dans ses émotions que dans sa tetiue ; et son caractère , ainsi que ses études, le prédisposaient au songe traditionnel. Il eut donc une sorte dé cauchemar , selon toutes les règles de la poétique à laquelle il appartenait; si ce n'est peut-être que les apparitions de son sommeil ne lui adressèrent aucune allocution et ne troublèrent son esprit d'aucun alexandrin.

D'UNE INGÉNUE. 3i

Celte nuil-là, personne , au reste , ne devait s'endormir paisiblement. Usant des privilèges d*Asmo^ dée , nous pouvons nous introduire dans les chambres soigneusement closes de Glaire et de Lucie , en prenant garde , lyen entendu , de rien déranger aux plis délicats qui servent de tente à l'insonmie de nos deux héroïnes , ni d'approcher trop près la lampe indiscrète de Psyché.

Claire avait la fièvre; les douleurs de l'ftme n'atteignaient jamais chez elle à ces étendues où la prière et le recueillement allègent le fardeau. Nature naïve, mais terrestre, elle souffrait, comme d*un mal physique, du soupçon qui lui était venu. Sans croire à la coquetterie de Lucie, elle en voulait au colonel, et se sentait atteinte dans sa souveraineté par le partage que M. de Gorval avait fait si facilement de son admiration. Juste et loyale, malgré son dépit^ elle savait gré & son amie de lui avoir rendu justice; mais elle s'effrayait d'avoir un avocat qui gagnait si étrangement ses causes.

La pauvre enfant pleurait dans ses nattes déroulées, mordait la dentelle de son oreiller, se roulait dans son nid de cygne. Quelquefois , elle s'élançait dans sa chambre, venait appuyer son front brûlant aux carreaux, et regardait dans Tobscurité , par un mouvement machinal, familier à tous ceux qui souffrent, et qui s'imaginent vaguement que la nuit peut receler le consolateur inconnu ,

32 bES ROUERIES

Vers trois heures du matin, la fatigue ferma violemment les paupières de la jeune fille, qui se disait d'ailleurs que l'insomnie n'était pas le meilleur moyen de recouvrer ses avantages, et qu'il fallait, après tout , avoir bien soin . de rester belle et fraîche, puisqu'elle ne devait pas épouser un aveugle.

Lucie eut également sa veillée ; mais la sienne , peut-être aussi orageuse, ne dérangea rien de l'harmonie qu'elle apportait dans ses moindres actions. Dès qu'elle fut retirée dans sa chambre, elle se laissa aller, avec un grand soupir, dans un vieux fauteuil de tapisserie, souvenir d'une aïeule, et se mît à passer en revue les divers incidents de la soirée. L'écharpe de gaze l'enveloppait encore; elle n'avait rien défait de sa toilette de bal, tant elle rapportait une préoccupation impatiente : mais les morsures intérieures dont elle saignait ne lui arrachaient ni crispations, ni gestes; à peine si quelques étincelles traversaient la profondeur de ses yeux , qu'elle ne craignait plus de tenir ouverts, puisque personne n'était là pour les admirer.

« Pourquoi ne suis-je pas riche ? pourquoi Jules n'est-îl pas noble? » murmurait tout bas cette ange, si étrangère en apparence aux banalités de la terre. Mais la raison réprimant cette pensée jalouse, Lucie envoyait devant elle im beau rire franc, naturel, qui vibrait à travers toutes ses dents, et elle se disait:

< Comme si je ne valais pas cetle pauvre Claire ! Comme si Joies Mouton n*était pas plus beau, plus noble que cet imbécile de colonel dont je ne voudrais pas, qui, au fond, n*est amoureux que de lui, et adore seulement, dans Glaire d'Albingen, son propre bon gpAt et l'objet qu'il a choisi. Ce hussard se marie, comme il est monté en grade, pour avoir un ornement, un panache, un colifichet! Ah! elle me croit jalouse, moi qui ai de plus qu'elle l'amour sincère et profond! De quel ton railleur elle a ac* cueilli la nouvelle de mon mariage ! Je reconnais bien là le tyran de mes six années de pension ! Oh ! si je pouvais enfin me venger une bonne fois de toutes les douleurs que j'ai renfermées pendant ces six mortelles années I Si je pouvais faire peur à cette chère amie, si orgueilleuse, si confiante! Je ne veux pas continuer le rôle que j'ai accepté jusqu'ici. A son tour maintenant. Je ne veux plus être Gendrillon; j'ai le pied assez petit pour la pantoufle, et, si je le veux, un prince charmant sera trop heureux de me l'offrir. Mon pauvre amour, comme on t'a reçu dans cette maison! Ah! on se moquera de moi, parce que je serai Mme Mouton! Eh bien! mon Jules bien-aimé, je veux les rendre jaloux dans l'avenir de ton bonheur et de ton nom ridicule : je veux que ce colonel si cambré, envie le petit avocat sans causes et vienne à quatre pattes chercher la laisse de mon petit mouton! Tn m'ofTrais ta pro-

lection, Glaire : je veux que tu me demandes la mienne; je te forcerai bien, orgueilleuse» à t'humilier, et si je ne me suis pas trompée ce soir..., ch bien, nous verrons I Ton colonel sent l'amadou; gare les étincelles I *

Lucie acheva tout bas, dans sa pensée, le monologue qu'elle n'osait confier même à l'écho de sa chambre, tant il remuait de calculs profonds, de complots terribles. Elle s'était retournée à demi dans son fkuteuil, et ses yeux, attachés sur la tapisserie centenaire, semblaient demander à ce meuble, témoin vénérable d'un siècle de coquetterie, des conseils et des inspirations.

Personne n'eût deviné à coup sûr les orages qui grondaient sous cette gaze, ni les étranges tableaux que cette vierge innocente essayait d'invoquer danâ son dépit. Sa pureté n'était pas comme une enveloppe de chrysalide, qui ne se brise qu'aux premières ardeurs du printemps : c'était une sorte d'émail transparent qui la recouvrait, sans l'oppresser, que la moindre fêlure pouvait réduire en poudre, mais qu'elle préservait de toute atteinte, par une résolution ferme qui ressemblait à de la diplomatie. Elle voyait d'ailleurs fort bien à travers. La volonté n'est pas plus le privilège exclusif des natures fortes et extérieurement puissantes, que la mélancolie n*est l'apanage des constitutions débiles et languissantes. Albert Durer, en donnant des

membres robustes et des joues rebondies à la Rêverie, a consacré cette vérité que le culte dçs maigreurs a un peu mise en oubli. Lucie, par une loi analogue, était douée d'une énergie qui se dissimulait soigneusement. Ce qu'elle voulait bien lui semblait infaillible; et comme ce soir-là elle voulait se venger des six années de marjyre de la pension et du ton de supériorité dont sa meilleure amie l'avait doucereusement coupée, en plusieurs endroits du cœur, elle regardait déjà sa vengeance comme accomplie, et en savourait intérieurement les divines délices.

Celte vengeance, au surplus, n'était pour elle qu'une vendetta française, sans malheur sanglant, un de ces petits meurtres à l'épingle, dont on ne meurt pas, dont on guérit, mais qui sont assez cuisants pour satisfaire la vanité de celle qui les commet. Son amour l'exhortait. N'était-ce pas glorifier le sentiment pur dont elle se sentait pénétrée, que de faire proclamer en quelque sorte l'infaillibilité de son choix, en prouvant que si elle se résignait à un petil avocat, portant un nom grotesque, c'était par dédain des colonels ?

Lucie se disait tout cela à elle-même, et bien d'autres choses encore bien déterminantes. Elle se demandait si, avant de prendre sa part des réalités du mariage, elle ne devait pas essayer la force dont elle aurait besoin, pour aider, pour encourager,

peut-être bien pour dominer son mari. Elle aim«Vtt Jules autant qu'une créature humaine peut aimer. Elle l'acceptait pauvre et sans renommée, parce qu'elle lui connaissait du courage et du talent; mais elle ne se dissimulait pas que, n'apportant ni fortune ni influence de famille à celui qu'elle voulait couronner un jour, il fallait qu'elle lu4 tînt en réserve, comme un viatique, comme un auxiliaire tout-puissant, pour le réconforter et l'inspirer, une volonté sûre d'elle-même.

Or, quel meilleur moyen d'éprouver sa force, quelle occasion plus favorable pourrait-elle rencontrer, que de faire chavirer un peu la barque si gonflée de vent, si lestée, si soigneusement appareillée, dans laquelle trônait l'amour de la superbe Claire? Cette épreuve, si elle réussissait, lui donnait pour l'avenir une confiance sereine ; si elle échouait, ' nulle autre qu'elle-même ne saurait sa défaite , et elle en profiterait encore pour se tenir en garde contre les suggestions de sa coquetterie et les flatteries de son miroir.

Lucie arrangeait donc son complot avec la sécurité d'un cœur pur. C'était, comme on le voit, une casUistc minutieuse ; elle ne tentait rien sans s'être mise parfaitement d'accord avec sa conscience. Mais, quoi qu'elle voulût tenter, elle parvenait toujours à satisfaire celle-ci. Elle tenait à rester dans sa blancheur d'hermine; et c'était très-smcèrement

qu'en toute action elle avait bien soin de ne pas s'exposer à la plus petite éclaboussure : du moins se croyait-elle à cet égard en parfaite sûreté. Elle avait pour devise secrète cet axiome dangereux qui est le grand ressort de la politique féminine : Ce qui se fait sans remords se fait sans crime. Il lui suffisait donc, pour rester innocente, de ne pas se sentir agitée de cette inquiétude qui suit les œuvres hasardées. Elle avait un esprit mathématique, et appliquait à chaque opération de sa volonté ce contrôle qui sert à vérifier les quatre règles. Elle faisait toujours la preuve des petits problèmes moraux qu'elle se résolvait, et cette preuve faite, elle reprenait la placidité de son sourire.

Je ne prétends pas pourtant que Lucie de Beaulieu fût une créature exceptionnelle. Elle était destinée plus tard à se confondre parmi la foule des femmes qui ont conscience de leur beauté et de leur esprit. Le monde fourmille de ces Gélimènes, et la plupart n'ont pas attendu Tamour d'Alceste pour se révéler. Qui pourrait dire combien de ces chastes et douces enfants, qu'on admire à l'ombre de leurs mères dans un angle obscur du salon, sous le voile épaissi d'une modestie qu'un rien effarouche, ont dé * chiré de cœurs avec ces aiguilles sournoises qu'elles glissent en silence dans leur broderie, se permettant tout au plus de lever les yeux quand on les interroge, mais se gardant bien de jamais parler? Qui

sait ce qui se passe sous ces fronls si lisses, si purs, qui semblent transparents, mais qui yoilént d'insondables abîmes sous leur blanchetir? Qui a écouté les monologues de toutes ces âmes qui prennent trop bien leur volée plus tard, pour ne pas avoir, secrètenient et dans l'abri de leur jeunesse, essayé leurs ailes? L'esprit des femmes éclate- t-H donc tout à coup, comme ces fleurs étrangères qui font attendre longtemps leur parfum et qui s'ouvrent dans une détonation? Ou plutôt, comme toutes les choses de la terre, ne fleurlt-il pas peu à peu, se montrant d'abord par petits points blancs ou roses dans les feuilles, puis se développant et s'épanouissant sous les tièdes haleines de l'amour? Mais, à l'esprit des femmes comme aux roses, il vient des épines avant les fleurs. Lucie était un églantier plein de promisses qui voulait s'essayer aux égralignures.

Ces expériences sont les préludes habituels. On les ignore, ou plutôt on les dédaigne. Nous avons voulu en faire l'objet d'une étude, ne songeant pas, ainsi que nous l'avons déjà dit, à conclure d'ailleurs trop sévèrement contre ces Machiavels aux beaux yeux, dont la rouerie n'est presque toujours qu'une revanche de l'infatuatîon des hommes.

En effet, ces dupes fanfarons et incorrigibles se consolent souvent des mécomptes de l'amour par la pensée des remords terribles de leurs admirables

tourmenteurs. G*est là une reprise de Torgueil qui ne repose sur aucun aveu formel. Les plus coquettes ont les plus calmes consciences. Âlceste,, dans ce bois farouche où l'entraînait l'horreur de son inhumaine, plus encore que l'horreur des humains, dut regretter plus d'une fois la boutade de sa fierté. Mais Célimène put rappeler sans amertume et en souriant l'étrange et embarrassant amour qu'elle avait tant de fois aigri jusqu'à la haine.

Voyez-les rentrer, ces reines triomphantes. Elles n'ont pas l'anoertum'e qui suit une victoire coupable. Quand elles sont seules, bien se\})es, sous des rideaux bien clos, dans des chambres bien fermées; quand leur souffle pur et tranquille a éteint la bougie pour dormir, croyez-vous qu'elles perdent alors leur éblouissant sourire, leur impêné- Irable sérénité, et qu'un frisson vertueux fasse tottiber des joues cet incarnat qui serait alors le fard du vice et du mensonge? En aucune façon. Les dévotes s'agenouillent sans cillce et débitent leurs prières aux coussins de velours, sans ajouter un Mea culpa à la contrition quotidienne. Les indifférentes se glissent en riant sous Tédredon et posent avec grâce sur l'oreiller une tête qu'aucun spectre ne vient blêmir, mais dont le sommeil le plus gai, le plus insouciant, descend clore les deux yeux. Ces petites-filles de Louis XI se réclament toutes de leur

Notre-Dame d'Embrun avant de commettre leurs adorables crimes de coquetterie.

Lucie se sentait de force à jouer plus tard un premier rôle sur ce thé&tre dont elle devinait les coulisses, et qu'elle regardait de loin, de la distance de ses dix-huit ans. En attendant, elle s'essayait dans une comédie de pensionnaire, et nous verrons si elle présumait trop de son génie, qui faillit élever jusqu'aux sévères hauteurs du drame cette charade de salon.

Elle était donc accoudée dans le fauteuil de sa grand'mère, comme sur un trépied, écoutant le farfadet moqueur qui s'échappait de cette tapisserie du xvni« siècle pour lui parler d'œillades, de sourires, de toute cette étincelante et muette artillerie» qui était inventée bien des siècles avant que les hommes eussent inventé la poudre.

« Lucie, semblait lui dire à l'oreille un petit berger im peu fané qui tendait un ruban passé de mode à une bergère brochée en soie sur le dos^er du meuble ; Lucie , montre tes belles dents blanches ; laisse admirer la pourpre de tes lèvres ; agrandis tes yeux , et ne descends plus jusqu'à tes sourcils, qu'ils dévorent, ces bandeaux jaloux qui cachent les tempes. Ouvre la volière à tous tes caprices. Laisse donc sortir ta vivacité, ton esprit, qui dansent inutilement des danses folles dans leur prison. Tu peux lutter avec les plus belles, avec les plus fières. Al-

luroe Torgueil de ta jeunesse , et fais respirer la fierté de ton printemps! »

Mais Lucie se sentait rebelle à ces conseils qui rappelaient sur un terrain nouveau. Une autre voix» celle de son cœur, lui disait qu'elle triompherait plus sûrement et avec moins de risques, en restant ce qu'elle était. Jusque-là , elle n'avait demandé de victoires qu'à ses yeux voilés, qu'à son front candide, qu'à l'ombre de ses cils prolongée sur ses joues; et ce système séraphique, assez puissant sur Timagination de quelques-uns, avait l'avantage de ne point éveiller les susceptibilités de ses amies, peu jalouses de sa simplicité. Ces pièges, bénis par l'onction de son sourire, lui avaient valu une proie dont son âme était fière, l'amour de Jules Mouton. C'était assez pour elle , pour son bonheur, pour son avenir. Mais ne pouvait-elle pas, en laissant de côté les intérêts de son cœur, essayer sur d'autres une fas* cination dont elle pourrait toujours se défendre, si on s'en plaignait, et qui lui permettrait de se venger ?

La délibération fut longue, non pas sur le but, mais sur les moyens ; et tandis qu'elle rêvait, un charmant et malicieux sourire mettait sur ses lèvres une lumière enchanteresse. Elle se révélait, par avance, dans toute la beauté que le monde devait lui trouver un jour. Dès que son plan fut arrêté, Lucie, toujours calme, craignant de froisser les plis

42 LES I^OUERIES

de sa robe , défit sa toilette de bal , avec la lenteur d'une prêtresse qui touche aux bandelettes sacrées. Elle ne put cepetidant résister à la tentation d'aiguiser dans la glace quelques regards d'une coquetterie savante. Et quand elle tint ses cheveux, avant de les enrouler pour la nuit, elle leur fit décrire sur son front et sur ses joues des courbes, des sinuosités, des cascades d'un effet irrésistible. Peut-êlre bien encore dans le satictuaire aussi profondément fermé aux indiscrets que sa propre conscience, osa-t-elle regarder si ses épaules, si son cou, si sa poitrine n'avaient pas ces lignes fuyantes, ces teintes neigeuses que les mères et aussi leurs fils admiraient à haute voix dans Mlle d'Albingen. Elle examina son bras dans diverses attitudes; ne le trouva ni plus noir, ni plus rouge, ni plus maigre que celui de son amie ; et, après cet examen que nous ne pouvons que résumer, contente d'elle-même , mais s'en tenant à sa résolution, Lucie vint s'agenouiller avec componction au pied de son lit.

Quelques instants après, elle attendait le sommeil, tenant ses deux mains croisées sur son cœur, murmurant tout bas le nom qu'elle devait porter un jour, et qu'elle prononçait, avec un mouvement de lèvres caressant comme un baiser.

D'UNE INGÉI^UE. 43

Les myrtes et les lauriers.

Il est d'usage de n'introduire dans un récit aucune héroïne de dix-huit ans, sans tenir compte de sa qualité de mineure, et sans la faire escorter de ses ascendants des deux sexes , dont on décline à ce propos les noms, prénoms, profession, titre, fortune. Nous avons manqué à cet usage pour plusieurs raisons excellentes. La meilleure , à notre avis, c'est que, n'ayant & faire jouer aux parents de Lucie aucun rôle dans cette histoire , nous trouvons inutile de les présenter à nos lecteurs. Ceux-ci ti'ont déjà que trop, sans doute, de ces connaissances oiseuses qui encombrent la mémoire sans diminuer le vide dU cœilr.

Il nous suffira, pour ne pas prétendre à une innovation, de dire que H. et Mme de Beaulieu étaient des parents quelconques, suffisamment pourvus de qualités usuelles, mais n'ayant qu'une assez maigre dot à donner à leurs filles. La pafticule de leur nom ne prouvait pas, bien entendu, qu'ils fussent nobles,

kk LES ROUERIES

Elle était même , ainsi qu'il arrive dans \bien des cas, mie raison pour qu'ils ne le fussent pas.

Maintenant que les personnages essentiels sont connus et que nous n'avons pas, nous l'espérons du moins, oublié d'éclairer notre lanterne, voyons rapidement les ombres que le doigt prestigieux de Lucie va faire mouvoir.

Nous avons oublié de dire que , dans cette nuit mémorable, M.etMmeGermanet ne goûtèrent aussi qu'un sommeil fort ébréché. Hâtons-qous d'ajouter que les préoccupations d'une soirée pour le lendemain étaient les seides raisons de cette insomnie des deux époux. Le notaire s'était cru dans l'obligation de fêter aussi le mariage de Glaire d*Âlbingen : c'était une déférence envers des clients considérables , et un devoir de l'amitié. Lucie de Beaulieu était invitée, et devait par conséquent s'attendre à se retrouver en face du colonel.

Mais elle annonça le matin, en s'éveillant, qu'une affreuse migraine la priverait du bonheur d'aller à ce bal. Elle fit tftter à sa mère épouvantée un front brûlant, et n'eut que la force d'écrire un mot à son amie pour lui faire part de ce fâcheux contre-temps. Était-ce le premier acte de la comédie? Nous l'ignorons. Lucie faisait les choses avec tant de conscience, qu'il était possible qu'elle fût sérieusement malade.

Glaire bondit de joie en recevant ce billet.

c Tant mieux ! dit-elle, il ne la Terra pas ! >

Si quelque soupçon contre Lucie avait pu Teffleurer, elle était bien loin • d'en rien garder. Une coquette n'accepterait pas une migraine, un jour de bal, et ne manquerait pas une si belle occasion. Décidément Lucie de Beaulieu était un ange de candeur, et le colonel seul avait pu être coupable.

Glaire s'habilla à la h&te et se fit conduire chez la malade. Elle Taccabla de caresses et sembla lui demander p^on , tant elle fiit douce et pleine de câlineries. Lubie se prêta complaisammeut à toutes ces effusions d'un repentir loyal. Ce fut une première joie qu'elle savoura par petites gorgées ; et elle chargea la belle visiteuse de tous ses regrets pour le notaire et pour M. Jules.

Claire promit d'acquitter ces dettes ; en effet , elle les paya le soir même, avec usure, et poussa la générosité jusqu'à faire au colonel un éloge plein de ferveur et de gratitude de sa pauvre Lucie.

Le colonel ne put qu'admirer encore l'amitié des deux jeunes filles, et le témoignage de Glaire ajoutant à ses souvenirs de la veille, il se répéta plusieurs fois que , s'il n'était l'époux prédestiné de Mlle d'^iugen , il voudrait être celui de Mlle de Beaulieu. Gette bienheureuse migraine avait donc, en définitive , pour résultai certain , de rassurer Glaire et d'en faire, plus que jamais, une amie ; de lui laisser le champ libre pour des confidences en-

thousiastes, de causer quelque regret au colonel, de stimuler sa pitié, son Intérêt, et de lui fournir un prétexte pour des compliments et des informations affectueuses à la première rencontre .

On le voit : si la migraine était inventée , elle rétait bien à propos; si elle était réelle, le ciel se déclarait pour le complot de Lucie.

Lo lecteur doit se contenter des événements microscopiques dont se compose cette histoire. Nous avons pensé que l'intérêt naissait de cette étude qu^ nous croyons exacte; mais on ne doit pas s'attendre à ces catastrophes violentes, à ces péripéties qui font haleter l'attention. Cette tempête dans une goutte de rosée ne songe pas à terroriser; mais $i chacun veut multiplier cet épisode par le nombre de coquettes qu'il connaît, cette larme peut devenir un océan au fond duquel se trouveront de vrais abtmes et flotteront de vrais cadavres.

Le lendemain de cette indisposition, le colonel, s'imposaut une mission de galanterie , vint prendre des nouvelles de Lucie afin de les porter à sa hancée, Lucie eut un sourire baigné de larmes, pour tant de déférence. Elle remercia M- de Corval ayec cette réserve qui embarrasse celui qui en est témoin,* beaucoup plus que l'abondance des parole^. On est, en effet, plein de confusion de la gfine qu'on in-« spire. Arthur sortit, tout imprégné moralement d'une sorte de vapeur d'eau bénite que Lucie avait fait

pleuvoir sur lui du bout de ses longs cils. Glaire, qui avait réfléchi de son côté, parut ravie de l'obligeance de son fiancé. Elle renferma toute jalousie ; et le colonel se sentant choyé pour une œuvre qui satisfaisait un besoin secret et nouveau de son cœur, retourjia chez les parents de Lucie de Beaulieu, pour la plus grande gloire de l'amitié de pension, et afin de s'engager, pour l'avenir, au nom de la future Mme de Corval.

Il serait trop long de suivre dans tous ses détails Tœuvre minutieuse tentée par la timide créature dont nous avons surpris le secret. Chaque jour, sans diminuer en rien les tendres égards qu'il devait avoir, et qu'il avait pour Glaire, sans se départir de cette courtoisie qui était devenue pour lui comme une consigne militaire, le colonel alla brûler la moitié de son encens multiplié aux ge* noux de Lucie.

Rien d'ailleurs de plus chaste , de moins provoquant, rien de plus simple et de plus pur que l'attitude de Mlle de Beaulieu. Il eût été impossible à la jalousie la plus inquisitoriale de suspecter ses yeux baissés, cette toilette sévère, cette bouche au sourire discret , aux rares paroles. Quand , par hasard , on obtenait un lambeau de phrase , c'était à la condition d'enlamef l'éloge de Glaire; et Arthur nageait alors à pleines brassées dans les eaux enchanteresses , ravi de ce qu'il entendait promettre à son

<à8 LES ROUERIES

avenir , émerveillé des douces paroles qu'il dégustait avec une gourmandise de soldat. G*était précisément ce contraste frappant entre sa fiancée et Lucie qui émoustillait l'inflammable colonel. Il ne croyait pas se risquer dans une infidélité, parce que l'amour qu'il cumulait était fait de deux portions dissemblables , et qu'on pouvait adorer Lucie sans cesser de chérir Glaire. Elles étaient si différentes ! l'une représentant la beauté vivante, épanouie, terrestre ; l'autre symbolisant l'extase, la rêverie.

Pour un séducteur de garnison , ce cœur noyé d'azur était une conquête inouïe : c'était marauder dans le Paradis ; et, mis en disposition poétique par les madrigaux dont il se nourrissait, depuis la fixation de son mariage , le guerrier aspirait dévotement à baiser le bout des ailes de cet ange qui l'enlevait dans diss espaces et le faisait chevaucher sur des nuées/

Certains lecteurs qui ne veulent reconnaître les coquettes qu'aux mouvements des yeux, qu'à la fusée de l'esprit, qu'à ce bruissement magnétique que certaines femmes communiquent sans cesse à leurs robes , se demanderont si ce pieux manège n'était pas une illusion, et si Mlle de Beaulieu, agissaut avec naïveté, sans calcul , sans projet de vengeance, aurait agi autrement.

Peut-on faire un crime à une jeune fille de sa pudeur, de sa réserve ? et le colonel ne pouvait-il

pas être dans son tort, sans que Lucie eût aucun reproche à s'adresser?

Nous répondrons que Fart suprême, que l'influence invincible consistait dans cette perfection absolue qui ne se laissait pas deviner. Qu'est-ce donc que le génie , si ce n'est le naturel élevé à sa dernière puissance? Il suffisait à Lucie de rester ce qu'elle était pour exercer son prestige ; nlaissans rien déranger à l'harmonie de tous ses mouvements, elle n'avait qu'à appuyer doucement sur certaines notes, qu'à donner un peu plus de lueur à certains regards baissés , pour que sa pudeur devint dangereuse et son innocence habile. ^ coquetterie qui se laisse deviner perd une partie de ses avantages.

Lucie était douée par la nature. Elle ne faisait qu'appliquer les lois de son génie. Voilà pourquoi elle était irréprochable ; voilà pourquoi aussi sa conscience ne lui suscitait jamais aucun embarras.

La pauvre Glaire s'apercevait bien du partage sacrilège que le colonel faisait de son cœur ; mais elle ne se sentait pas la force de tirer parti de sa jalousie. Sa première tentative, le soir du bal, l'avait découragée. Elle n'osait recommencer, de peur de risquer son bonheur tout entier. Elle se contentait de pleurer en cachette.

Quant à Arthur, il continuait, le jour, àgalandiser, et la nuit à rêver bigamie le plus innocemment

du monde. U eu venait à de périlleuses comparai-^ sons, mettant en regard la mine insensiblement boudeuse de sa fiancée, et le visage toujours pur et inaltérable de Lucie.

Un jour, le colotiel étaitassis entre les deux jeunes filles, dans le salon de Mme d*Albihgen. Glaire tra« vaillait à un ouvrage de tapisserie ; Lucie brodait. Notre héros jouait avec un peloton de laine dérobée à sa fiancée , mais n'avait pas non plus oublié de ramanser un étui d'ivoire tombé des genoux de Mlle de Beaulieu. U tenait ces deux objets , les réu-» nissant, les séparant, essayant de mettre le peloton en équilibre sur l'étui , ou d'introduire l'étui dans le peloton, faisant diversion, par ce jeu futile, à de vagues idées qui lui gonflaient le cerveau et battaient S64 tempes sans pouvoir se faire jour.

Glaire, iln peu pâle, n'osant se demander si c'était bien elle qui retenait son vainqueur, tirait silencieusement l'aiguille, comptant les points de sa tapisserie avec une application exagérée , et affectant trop de ne pas penser au colonel , pour n'en être pas entièrement occupée.

Lucie, cachant ses regards sous leur voile habituel , contemplait ses deux victimes et souriait. Elle jouait avec ces deux âmes comme le guerrier jouait avec le peloton et l'étui. Le colonel était cet écheveau épais qu'elle lançait dans l'espace et qu'elle pouvait faire retomber à ses pieds. Glaire était cette enve-

D'OUK INGËNtE. SI

loppe Iransparetite et fragile dans laquelle s'agitaient mille aiguilles acérées et ètincelantes. Parce qu'elle l'avait Toulu , par un seul effort de sa volonté , ces deux fi^moureui^ , si fiers Tua de l'autre huit jours auparavfmt 9 commençaient h se bouder. De ce bonheur insolent » dont soq amie l'avait si imprudemment blessée , elle avait fait en huit jours un bonheur timide , honteux, hésitant, qui n'osait plus s'avouer, et qu'un souffle pouvait disperser à jamais.

Gomme elle savourait son triomphe I avec quelle

ivresse féline elle passait doucement sa langue sur

ses lèvres, comme pour ne rien perdre du miel

qu'elle semblait y goûter! Une fanfare éclatait dans'

son cœur. La conscience de sa force la dilatait inté*

rieurement. Tandis qu'où la croyait uniquement

occupée à mettre de niveau des fils autour d'un

dessin de mouchoir; tandis qu'elle symbolisait la

pudeur recueillie brodant un voile de plus pour

elle, Lucie envoyait son cœur à la recherche de son

futur épout, £t pourtant, à peine si, en posant la

main sur son cœur, on çût S3nti des battements

plus rapides , et peut-être bien eût-on seulement

constaté, en l'effleurant , un peu de moiteur à son

front.

Hais qui donc eût été assez impie pour oser cette épreuve? Lucie était une de ces femmes qu'on encadre toujours dans des nimbes , et qui bavent se

rendre impalpables ; qui ne mangent pas , qui grignotent; pour qui les repas sont des communions» et toutes les fonctions de la vie , des actions mystiques. Elle travaillait comme les autres prient; et le colonel y qui avait fait bivouaquer des soldats dans les couvents , se serait attendu à la punition des sacrilèges, si la pensée lui était venue de toucher à cette vision.

Le silence durait depuis longtemps et gênait les deux fiancés. Glaire, n'y pouvant plus tenir , prit héroïquement son parti et réveilla la conversation.

< Colonel 9 dit-elle en arrachant avec une gaieté un peu forcée le peloton de laine à Arthur, un boulet de canon est-il de cette grosseur ? »

Arthur était à cent lieues de cette question. Il était en train de cueillir des myosotis au bord d*un lac dont chaque flot reproduisait et multipliait les charmants visages des deux amies. Il lui fallut toute une minute pour revenir à la réalité*

<c Un boulet , répondit-il, est un peu plus gros. »

Et il se remit à jouer ayec l'étui.

Lucie sentait flotter autour de sa bouche un sourire moqueur qu'elle eut l'énergie de dissimuler. Elle continua de broder, sans lever la tête, mais attentive à ce petit duel dont elle voulait juger les coups.

Glaire he lâcha pas prise.

« Âorons-nous la guerre, colonel ?

— Nous l'avons toujours , en Afrique , mademoiselle. »

£t le silence recommença. Lucie jouissait trop profondément de cette petite bataille pour ne pas l'exciter. Elle arrêta l'aiguille, releva le front, regarda Glaire avec pitié et lui dit :

« Si nous avions la guerre , que deviendrais- tu ma pauvre amie ? »

Glaire , dans son innocence , s'imagina que Lucie lui fournissait une occasion de prouver son courage; elle secoua bravement la tête, ferma ses jolies mains avec résolution autour de sa tapisserie enroulée , ainsi que devait faire Jeanne d'Arc en plantant sa bannière, s'illumina d'une clarté que l'amour, le dépit et la crainte , faisaient rayonner comme l'héroïsme, et répondit avec un air de défi :

c Si nous avions la guerre , je suivrais le colonel à l'armée! »

Arthur sourit sans répondre. Lucie reprit, d'un ton admiratif qui cachait soigneusement son ironie :

« Tu as plus de force que moi, et je fais bien d'épouser un avocat. On ne risque pas de se faire tuer au palais! »

Glaire , enchantée de cet aveu qui mettait évidemment son amie à un degré dinfériorité notoire dans l'estime du soldat, voulut renchérir encore.

54 LES ROOERIES

Moi» dit-elld, j'aimerais le bruit, Tactivitë des catnpg. L*odeur de la poudre ne me déplairait pas , et quand le vainqueur reviendrait blessé, je me ferais raconter ses dangers, ses périls, et je jouirais de sa gloire. »

Il se passa quelque chose d'étrange dans le cœur d'Arthur. Au lieu de tomber aux genoux de cette jeune fille si fière , si noble , si brave , qui acceptait si résolument d'avance sa part de cette vie de fatigues, il se tourna vers Lucie et lui demanda d'une voix qui trahissait quelque anxiété !

à Et vous, mademoiselle, que feriez- vous? »

Lucie parut troublée, honteuse de ce qu'elle allait dire. Le sentiment de sa pusillanimité parut violemment à son front et sur ses joues. Glaire la regardait aveo orgueil. Entre la femme au cœur viril et la vestale tremblante, le colonel ne pouvait évidemment pas hésiter.

« Oh! moi, murmura la dangereuse ingénue, de cette voix mélodieuse qui s'insinuait jusqu'au cœur, j'aurais horreur du sang , du bruit, de la fiisillade. Je crois que je resterais seule à prier pour celui qui penserait peut-être à moi en combattant. Je ne voudrais pas le gêner de ma présence, l'embarrasser de mon amour, le troubler dans le sacrifice qu'il devrait à la patrie, par le spectacle de mes terreurs* Je l'attendrais.

-^ Et s'il était blessé, s'il était tué, seul, loin de

toi? » dit Glaire avec une vivacité sublime et une dilatation de joie et de triomphe.

Lucie, avec cette implacable douceur qui s'infiltrait profondément, répondit, sans faire attention au ton un peu moqueur de la question :

« S'il était blessé, des mains plus habiles sauraient me le conserver ; s'il était tué (et la sirène mit un trémolo sur cette note } , s'il était tué , je mourrais! »

Le colonel pâlit. Entre l'héroïne qui posait un hausse-col sur son cœur et la vierge effarouchée du carnage , le soldat , par une tendance illogique en apparence , mais qui tient aux contradictions les plus ordinaires du cœur humain, n'hésita plus. Glaire lui parut usurper un peu trop; mais cette image de la faiblesse chaste, naïve, s'épouvantant de la bacchanale soldatesque et se réfugiant dans son amour et dans sa prière , le séduisait par sa soumission même, par cet abîme qu'elle établissait d'un mot entre le courage de Thomme et la timidité dévouée de la femtne. Il ne se représentait qu'avec une médiocre satisfaction sa femme, son idole, au bivouac, entre la pipe et le fusil; tandis qu'il eût été flatté de se savoir aimé de loin » par une recluse toute pantelante , l'adorant avec des larmes et des prières et lui jurant de mourir de sa mort. Ge dernier trait surtout flattait sa vanité. Les amoureux de la trempe du colonel sont égoïstes , comme les

époux indiens : ils se complaisent dans la pensée que leurs tombeaux seront les bûchers de leurs veuves. Le premier mot de Claire, ce cri du cœur, si naïf, si plein de bonne volonté et de la passion du sacrifice , Tavait assurément flatté. Il en avait fait son profit. Mais, eu y réfiéchissant , il préférait de beaucoup cette peur naï^e qui tenait trop à la pudeur de Tâme pour ne pas être encore une séduction. Il avait rencontré dans les garnisons bien des épouses à la façon de Glaire , et celles-là finissaient toujours par devenir sèches, h&lées, brûlées, comme des cantinières ; mais il n'avait jamais rencontré d*épouses de soldats comme Lucie lui en révélait une : et celles-là, on devait les retrouver au retour si belles, si douces, si blanches, si ardentes des anxiétés de Tabsence, si débordantes de larmes chaudes , qu'il y avait dans cette pensée toute une vision adorable dont il fut ébloui.

Glaire, qui ne se doutait pas des profondeurs vers lesquelles son angélique amie la poussait, était calme et fière comme une Pallas. Que devintelle, quand elle entendit le colonel, entraîné par un charme invincible, dire à Lucie :

« Vous avez raison, mademoiselle, la place d'une femme n'est pas derrière les caissons. Nous avons besoin de toute notre liberté devant l'ennemi, et un peu de prière dite de loin , à travers les pleurs de deux beaux yeux, nous fait plus que tous les té-

moignages de tendresse débités à côté de la cantine. Vous ayez bien compris la dignité de votre rôle et du nôtre, je vous remercie. »

La pauvre Glaire faillit s'évanouir. Il lui sembla que les clairons du jugement dernier lui retentissaient à l'oreille. Une âpre douleur la mordit au sein. Elle regarda Lucie avec colère ; mais en voyant ce front si limpide, qui s'était incliné de nouveau sur sa broderie , elle n'accusa plus que l'horrible inconstance de son fiancé, et se sentit d'autant plus malheureuse qu'elle n'osait en vouloir à la cause de son mal, à son innocente amie.

« Quoi ! se dit-elle, c'est moi qui offre ma jeunesse et ma yie, et c'est elle qu'il remercie ! »

La pauvre enfant, on le voit, à la veille de son mariage, était encore bien loin de connaître le monde. Par un geste de colombe blessée qui laisse tomber ianguissamment ses, ailes, elle s'inclina sur son ouvrage et but avec désespoir deux larmes qui coulèrent de ses beaux yeux jusqu'à ses lèvres. Lucie en savait assez. Il lui sembla inutile de prolonger cette lutte ; elle voulut refermer la plaie de son amie sur le fiel qui l'avait empoisonnée ; alors, avec cette mansuétude de sœur de charité qui la faisait bénir, elle dit au colonel :

« Tenez, monsieur le comte. Glaire est moins brave qu'elle ne veut le paraître , et vous venez de l'attrister avec des idées de guerre et de combats. »

En parlant ainsi, elle courut embrasser celle dont elle était devenue, par caprice, Timplacable rivale. Glaire lui serra les mains avec une effusion reconnaissante. Le colonel» rappelé au sentiment de son rôle, balbutia quelques excuses insignifiantes , mais se sentant au dépourvu et agité par des idées contradictoires, il prit son chapeau, salua les deux jeunes filles, et sortit dans un trouble qu'il avait beaucoup de peine à dissimuler. Sa préoccupation était telle qu*il oublia de rendre à Mlle de Beaulieu l'étui d'ivoire. Lucie ne parut pas s'apercevoir de cette distraction; Claire la remarqua sans oser rien dire.

A peine la porte du salon fut- elle fermée , que Claire se leva tout éperdue et vint se jeter en sanglotant dans les bras de Lucie.

« Il ne m'aime plus, s'écrit' die , et c'est toi qu'il aime! »

Un incarnat qui pouvait tout aussi bien être la joie que la confusion, se répandit sur le visage de Mlle de Beaulieu.

« Tu es folle, dit-elle, puisque c'est toi qu'il épouse !

— Oh ! non ; je le sens bien, il ne in'aime plus !

— A quoi le vois-tu ?

— A ses regards, à ses paroles, à son silence. Jure-moi (jue tu ne l'aimes pas, qpe lu ne l'aimeras jamais.

D'UNE INGÉNUE. 5f

— ËuTaiit» dit Lucie avec un accent de mère cftline, et en essuyant du bout de »es doigts |0s larmes de Claire, à quoi songes-tu ? Est-^ce que je suis faite pour des colonels, moi? N'i^i-je pas mon petit mouton ? »

Il y avait sous les caresses de sa voix une raillerie qui se trahissait» Claire en eut comme le soupçon. Elle considéra fixement Lucie. Mais celle-ci la couvait avec une compassion si visible, si dévouée, que la pauvre martyre s'ep voulut de cet éclair de pensée

mauvaise*

c Oh! je ne t'accuse pas, reprit-elle avec abandon. Ce n'est pas ta faute, je le sais bien, 9i tu es si belle et si douce; mais je suis bien malheureuse! »

Et la triste lancée se renversa sur soil fautfsuil en pleurant.

« Du courage, ma bonne Claire ; il n'y c^ peutêtre pas tant de mal que tu le crois.

— Tavais trop d'orgueil, continuait Claire, je ne craignais personne ^ Cest Dieu qui me punit^

— Eh bien! puisque, sans le vouloir, j'ai &itle mal, dit Lucie avec un inimitable accent de bonté résolue, je le réparerai. Hais, en vérité, tu exagères. Je pe crois pas qu'entre nous deux le colonel puisse hésiter.

— Oh I va, je l'ai bien observé : il ne vient plus ici que pour toi !

— Alors il faut du courage^ reprit Lucie avec une sorte d'énergie d'autant plus éclatante qu'elle ne lui semblait pas familière. Je ne viendrai plus te voir, et je persuaderai mes parents de ne plus recevoir le colonel. Il sera bien forcé de comprendre ses torts et de t'en demander pardon.

— Tu ferais cela? s'écria Glaire avec un égoïsme ingénu. '

— Oui, je le ferai, et, quand tu seras mariée et que je serai la femme de H. Mouton, il n'y aura plus rien à craindre, et nous nous reverrons comme autrefois.

— Oh ! tu es la meilleure de nous deux ! » EtXlairê pleurait de reconnaissance et baisait' les

deux mains blanches de son amie.

L'ange eut un tressaillement d'orgueil diabolique ; mais, semblant déployer ses longues ailes et couvrir les plaies qu'elle avait faites, elle répondit :

« J/B t'aime, voilà tout, et je veux te savoir heureuse. D'ailleurs, ajouta-t-elle en lissant les cheveux blonds de sa victime, tes larmes me porteraient malheur, à la veille de mon mariage. Ainsi donc, ne pleurez pas, mademoiselle, et riez à votre tour. Je vous l'ordonne. »

Claire, persuadée par cette amitié qui parlait avec une bonne foi si apparente de la sauver, posa sa tête sur l'épaule de sa compagne, comme sur un oreiller divin, pour y trouver la foi et l'oubli.

D'UNE INGËNUE. 61

Une heare après» Lucie quittait Glaire. Sur le seuil de Tappartement, Mlle de Beaulieu poussa un cri.

« J'ai perdu mon étui !

-«- Je te le rendrai, » répondit mélancoliquement Mlle d*Albingen, sans s'expliquer.

Lucie jugea superflu d'enfoncer plu9 profondément cette petite flèche décochée à la façon des Parthos, et satisfaite de yoir que la distraction du colonel n'avait pas échappé à son amie, elle l'embrassa une dernière fois, et partit.

En route, elle se disait tout bas avec des soulèvements convulsifs :

« Enfin, je les tiens tous les deux ! »

Claire, pendant ce temps, meurtrie et pourtant un peu consolée, maudissait le colonel, bénissait son amie, et se reprenait à espérer.

A quoi servent les notaires.

Le colonel s'étonna et s'attrista, au bout de quelques jours, de ne plus rencontrer Lucie chez Mlle d'Albingen. Il associait avec trop de complaisance les deux amies dans son cœur, pour ne pas se

es LES ROUERIES

laisser voir inquiet, préoccupé, mal à Taise de cette absence* Après plusieurs tôte-à-téte entrecoupés de longs silences, il s* informa des raisons de cet éloignement. Son embarras, sa rougeur d*écolier en défaut l'eussent trahi, si la pauvre Glaire avait eu encore quelque chose & apprendre; peu rompu avec les diplomaties de Tamour, ayant toujours conduit les sentiments à la hussarde, Arthur était englué dans ces délicatesses, dans ces minauderies mondaines. Cet Hercule embrouillait toujours les éche< veaux qu'on lui donnait à dévider ; tnais il se rendait bien compte de son embarras» et, à chaque expérience nouvelle qu'il en faisait, il prenait un peu plus d'humeur contre lui-même et contre Glaire.

Celle-ci alla donner tète baissée dans le piège si admirablement tendu par Lucie. • Maîtresse du terrain, elle ne sut pas manœuvrer et suivit l'impulsion de son pauvre petit cœur froissé, meurtri. Elle répondit froidement au colonel, parut scandalisé de sa question et ne sut trouver aucune raison plausible. Arthur insista. Le dépit conseilla alors à Glaire une bien maladroite résolution. Elle réclama brusquement l'étui de son amie.

Le colonel eut tout à coup un^ révélation de ce qui s'était passé» et cette lueur lui permit aussi de distinguer ce qui s'agitait dans son âme II tressaillit à cette deipaifde ; mais, non moins maladroit que

sa fiancée, au lieu d'avouer ingénument sa distraction et de restituer avec une plaisanterie l'objet qu'il avait soigneusement gardé dans son secrétaire, il nia effrontément, s'étonna de cette réclamation, et demanda en ricanant si les colonels de hussards avaient pour liabitude de se servir d'étuis et de dé-' rober des aiguilles.

Un nuage voila les yeux de Glaire, épouvantée de la trahison du colonel. Le vertige la ât chanceler ; les pleurs s'échappèrent eh abondance. Elle se sentit perdue, et fit céder son orgueil, en montrant sa douleur.

Ârthpr eut quelques remords; mais le point d'honneur, qui est le buse intérieur de tous les uniformes français, lui défendait de s'incliner, d'avouer sa faute, de reconnaître son mensonge. Où le point d'honneur va-t-il se nicher? Comme s'il avait jamais quelque chose à démêler avec l'amour, et comme si, dans la circonstance, il ne devait pas consister pour le colonel à rendre heureuse celle qu*il avait enlevée au repos paisible de la jeunesse I Arthur croyaij devoir à ses épaulettes et à ses moustaches de ne point s'humilier par un aveu. Il voulut donc rester digne et tendra ; mais il fut seulement froid» guindé et banal. Il prodigua ces* consolations impuissantes qui irritent les douleurs vraies. Parce qu'il parla longtemps et qu'il se sentit plus verbeux que d'habitude» il crut avoir fait les choses en con-

scienée, et pensa être en droit de regarder l'heure à la pendule. On a dit quelquefois des larmes qu'elles étaient la pluie du cœur; cela signifie peut-être qu'elles finissent par devenir ennuyeuses comme la pluie. Le colonel parut du moins de cette opinion ; car, après une heure d'averse subie stoïquement, il arrangea un compliment pour couvrir sa retraite, et sortit en poussant un soupir de soulagement.

Il se rendit chez Mlle de Beaulieu; mais il ne fut pas reçu. Le lendemain, il revit Glaire avec les paupières rougies, les yeux gonflés, et crut faire beaucoup en lui disant avec galanterie :

« Je vous ai fait de la peine, pardonnez-moi. »

Glaire le regarda, attendit, et, comme il ne rapportait pas l'étui en question et ne faisait pas son med culpây elle conserva la tristesse de son visage et ses douleurs. L'entrevue ne fût pas plus gaie que celle de la veille, mais elle fut plus silencieuse, chacun des deux jugeant inutile de dépenser de vaines paroles.

Arthur se disait tout bas, en contemplant sa fiancée immobile et boudeuse : « Voilà le mariage ! » et il se sentait refroidi jusqu'à la moelle, par un frisson qui faisait trop bien les affaires de son nouvel amour pour n*étre pas accueilli avec joie. Il retourna tenter l'aventure à la porte de la famille de Beaulieu ; on lui fit la même réponse, et, comme il insistait, le trouble de la femme de chambre lui apprit

D'UNE INGËNOE. 65

que c'était une consigne. Arthur descendit l'escalier en grommelant :

c Ah ! l'on me ferme la porte ! ah ! l'on a peur de moi! Eh bien! morbleu, je n'en aurai pas le démenti. Je franchirai ce seuil, ou je ne remettrai jamais le pied chez M. d'Albingen..> .

Dans la rue, il marchait en sifflant une fanfare, et tordait ses moustacles, en pensant à part lui :

< C'est un complot, un duel. Je l'accepte. Mon honneur y est engagé. Je ne me laisserai pas mener par ces petites filles, et, parce que Mlle Glaire est jalouse, je ne me priverai pas du plaisir fort innocent de rencontrer cette charmante enfant. Diable ! il paraît que ma future se croit déjà des titres à me violenter; mais j'y mettrai bon ordre ! »

Et le colonel enflait sa poitrine en regardant devant lui d'un air de provocation et de menace, comme s'il se fût trouvé devant un poste d'Autrichiens.

c Après tout, continuait-t-il, rien n'est encore fait, et, si Mlle Glaire est une sotte et une coquette, ma foi, je ferai aussi bien de la laisser à un autre. » ' En règle générale, celles que nous aimons deviennent toujours sottes et coquettes, quand elles ne nous permettent pas de leur être infidèles.

Il ne vint pas une seule fois à ^esprit d'Arthur qu'il avait eu tort de ne pas rendre l'étui d'ivoire. Il professait pour tous les actes émanés de lui ce

principe commode : Un militaire français, quoi qu'il fasse, n*a jamais et surtout ne doit jamais avoir tort !

Disons encore qu'à ce critérium de sa conduite, le colonel ajoutait une dose assez considérable d'estime personnelle. Il lui était donc impossible de ne pas se sentir la conscience & l'aise.

Quand, après quelques jours de bouderie, il daigna venir cbez M. d'Albingen, la pâleur de Claire, l'abattement de ses traits, l'émurent involontairementk II eût sufti alors d'un intermédiaire habité pour lui faire solliciter humblement son pardon. Par malheur, Glaire était trop franche pour minauder et trop agitée pour avoir d'heureuses inspirations. Elle fut d'une mélancolie froide, d'une douleur monotone, et subit la prdfanation d'un bâillement échappé à la patience d'Arthur.

Cependant ce calme plein de torpeur contenait l'orage. Un éclair entr'ouvrit la nue. M. d'Albingert, dont nous ^'avons pas parlé jusqu'ici^ et qui n'aurait été qu'un personnage inutile et pesant, crut devoir intervenir avec la solennité d'un père millionnaire, et osa demander au colonel^ quand il s'apprêtait à sortir , pourquoi ses visites devenaient plus rares, et pourquoi elles se faisaient si tristes.

Le comte de Corval se cabra devant la hardiesse du bourgeois enrichi qui osait lui glisser un mors entre les dents. II effda sa moustache, et cravacha

Tancien manufacturier d'un regard superbe ; puis, décidé à rompre, il sortit majestueusement d'une maison où il avait la vaniteuse conviction da laisser des regrets et des larmes.

Par un de ces hasards que Lucie espérait trop pour qu'il n'arrivât pas , Arthur rencontra mesdames de Beaulieu. II s'avança précipitamment audevant de la jeune fille et de la mère, pour se plaindre de la rigueuc qui l'avait privé si longtemps du bonheur de cette vue. Lucie fut implacable de sérénité, de pudeur^ de majesté. Sa mère put, au besoin, témoigner de la réserve absolue, invincible, avec laquelle elle avait reçu le colonel. Gomme celui-ci faisait une allusion trop pressante au parti pris par les jeunes filles, Lucie fit un effort, et daigna laisser tomber quelques paroles qui s'abattirent comme une volée de colombes, invoqua le bonheur de Glaire, son amitié, acheva d'entortiller et d'étrangler le cœur d'Arthur dans ses fils de la Vierge, et, faisant une révérence qui semblait mettre des lueurs aux pavés, elle continua sa route, laissant le guerrier dans l'immobilité de la femme de Loth.

Quand il revint à lui, le comte proféra le plus étincelant juron qui ait jamais brillé sur des lèvres martiales « et fit le serment d'Annibal contre son union avec HUe d'Albingen. Il ne rêvait plus, ce hussard ossianique, que de s'envoler avec cette

mystérieuse amie dans les régions sidérales dont elle semblait descendue, et il se demandait quels pouvaient être les moyens de se faire aimer de ce marbre sublime. Son expérience habituelle lui devenait inutile » ses souvenirs de garnison Tembarrassaient. Aussi regardait-il fréquemment au ciel , comme un homme qui chercherait le chemin de la lune. C'était pour lui à peu près la même chose.

Lucie s'était convaincue que son œuvre était achevée; il ne lui restait plus qu'à cueillir la palme, qu'à monter sur le char et qu'à triompher. Elle courut chez M. d'Albingen, trouva la famille en grand émoi, et Glaire plus pâle et plus désolée que jamais. On l'accueillit avec confiance : on la savait si innocente, si pure du forfait du colonel!

« Je n'y pouvais plus tenir, dit-elle à sa victime, dont elle étudiait avec une avidité secrète le profond abattement. Je te savais malheureuse, j'avais besoin de t'embrasser.

— Sauve-moi, ma bonne Lucie! s'écria Glaire qui l'enlaça de ses deux bras.

— Que puis-je faire ?

— Donne-moi un conseil, un avis.

— Y songes-tu î est-ce que j'entends quelque chose à la façon de traiter les hussards? est-ce que j'ai un conseil à donner à une coquette comme toi? Gependant. . . . »

Elle parut se recueillir, prolongeant des angoisses qu'elle savourait du coin de l'œil.

^ Toute la famille l'entoura.

c Je crois qu'il faut recourir aux grands moyens, dit l'oracle. Le colonel, au fond, est plein d'esUrae pour toi. »

Ce mol estime fut prononcé avec l'accentuation d*une cbanoinesse qui a peur de se brûler au mot amour.

« Hélas I interrompit Glaire, il ne craint pas de me faire mourir !

— Tu as toujours le temps de ressusciter, reprit en souriant Lucie ; mais, pour le moment, voici ma prescription : M. de Gprval a engagé sa parole ; il faut le prendre par l'honneur.

— Le ramener de force? Jamais! D'ailleurs, il m'échapperait toujours. Ne serais-tu pas toujours belle?

— D'abord, je ne suis pas belle, répliqua modes- tement Lucie en baissant les yeux ; et puis, quand je serai Mme Mouton, le colonel m'enverra paitre, ajouta-t-ellç en souriant. Je ne me connais pas beaucoup à ces matières; mais ma raison me dit qu'il ne faut pas avoir d'orgueil, de dépit exagéré. Sois Mme de Corval d'abord ; tu t'arrangeras fort bien ensuite de toi-même pour que ton époux te reste.

— Je ne puis pourtant pas courir après lui.

— Non ; mais M. Germanet est l'ami de sa fa-

70 LES BOUEHIES

mille et son notaire ; c'est lui qui a arrangé le procès, c'est lui qui au besoin peut le rallumer comme un moyen énergique. Que M. Germanet invoque la foi jurée, fasse appel à la loyauté de son client, et celui-ci t'épouse.

— Oui, comme on acquitte une dette, pour faire honneur à sa signature; voilà tout, dit Glaire avec un soupir.

— N'aie pas peur, ma belle reine. Tu te rappelles ici, au bal, avec quelle certitude tu défiais toutes tes amies; eh bien! reprends cette résolution, cette foi, et espère!

— Mlle de Beaulieu a raison, s'écria M. d'Albingen. Je cours chez Germatiet. »

Les deux amies promirent de ne plus, cesser de se voir, puisqu'on ne rencontrait plus le colonel, et Lucie revint chez elle, dévorée d'une joie intérieure qui envoyait des éclairs à ses yeux, et concertant les dernières scènes de sa comédie.

A deux jours de là, Arthur reçut de la part de son notaire une invitation à dîner. Il songeait précisément à aller confier ses angoisses à son confesseur habituel, qu'il ne croyait pas instruit d'autre part.

Le dîner ftit un trio. Arthur, placé entre Zénobie et son époux , mangea discrètement , parla peu , comme un homme qui réserve ses moyens oratoires. Arrivé au dessert, il cherchait son préambule

D'UNE mOËNlJE. 71

dans les dernières gouttes d*un verre de vin de Bordeaux , quaiid maître Germanet, passant la ser* viette sur ses lèvres, rectifiant le nœud de sa cra* vate blanche, alignant son couteau, entama brusquement la discussion.

« Eh bien! qu'est-ce que j'apprends, mon cher colonel ? ce mariage est rompu !

— - Ah ! vous le savez, dit Arthur, qui n'était pas fâché d'entendre attester une rupture, pour Ir^ quelle il n'avait pas encore pris définitivement son parti.

— Ne suîs-je pas l'ami de d'AIbingen! dit avec une rondeur un peu sérieuse l'excellent notaire. N'est-ce pas moi qui ai mis les choses en train ? N'ai-je pas essuyé les pleurs qtie vous telles verser? Aussi, je me suis chargé....

— De me rendre ma parole, interrompit le colonel avec une certaine hauteur.

— Non ; mais d'en réclamer l'exécution. -^ Ah ! des menaces ?

— r Non, colonel, des prières, de la raison.

— Il fallait me dire, mon cher, que votre dîner était un sermon. Moi qui n'en entends plus, je me serais fait inviter ailleurs. »

Il y avait dans cette réponse une impertinence que Germanet subit patiemment, en homme d'affaires qui dédaigne les mots et pèse seulement les choses. Mais Zénobie, qui n'était pas le premier

clerc de son époux, et qui, par consé({uent, n'avait pas ses raisons d'être patiente, tressaillit sous l'épigramme et se tint droite sur sa chaise, prête à se venger à la première occasion.

« Oui, colonel, reprit en riant le notaire, je suis chargé de vous faire les sommations respectueuses.

— J'écoute. »

Alors M. Germanet entama une démonstration iliagistrale, en trois points, qui avait la prétention nialheureuse de vouloir ramener l'infidèle. Mêlant les raisons de sentiment aux arguments plus positifs, le notaire parla des beaux yeux de la forêt en litige et des hautes futaies de Mlle d'Albingen. L'ithos et le pathos s'amalgamèrent fort agréablement sous cette manipulation calme et audacieuse.

II. fut si pressant, si tenace, que le colonel eut plusieurs fois la tentation de le b&illonner avec sa serviette ou de décamper.

Zéhobîe, dont le sang s'était allumé à la pensée de l'injure faite au sexe dont elle croyait faire partie, attendait une éclaircie dans les palissades épaisses de l'argumentation de son mari , pour s'élancer à son tour sur le chevalier félon. Elle lui jetait des regards féroces qui semblaient avoir des griffes , et battait le parquet du pied.

Toutes les choses de ce monde ont leur terme, même les plaidoiries des avocats et les discours des

notaires. M. Germanet, après avoir recommencé dix fois, se sentit essoufflé et s'interrompit pour respirer. Zénobie prit sa course pour fournir le relais. Si elle avait été susceptible d'une comparaison guerrière, elle se fftt dit sans doute qu'après la canonnade soutenue de son vaillant époux , il fallait une charge à fond de train de la cavalerie légère pour disperser les dernières troupes de l'ennemi. Malheureusement, les canons de M. Germanet ressemblaient à l'artillerie chinoise, qui tue les tirailleurs et n'est inoffensive que pour Fennemi. Quant à la cavalerie de Zénobie, elle rappelait les chevaux de carton qu'on s'attache à la ceinture.

Détruisant dans sa pétulance l'ordonnance parfaite de la consultation de son mari , essayant de transpercer en tous sens le cœur parjure du colonel, elle psalmodia d'une voix de crécelle les litanies de l'amour méconnu, et débita contre la perfidie et la lâcheté des hommes une tirade frémissante dont la pudeur de M. Germanet fut vivement effarouchée.

Arthur n'y tint plus. Ces avocats grotesques le rendaient honteux de sa patience. S'il avait eu quelques remords en se mettant à table, il se sentit durci par ces langues de feu qui voulaient l'attendrir et qui le séchaient. Lucie avait-elle dans son génie calculé ce résultat ? S'était-dJe demandé s'il ne fallait pas exaspérer le dépit, la vanité du colo-

74 LES ROUERIEâ

nel? Et ne 6*êtâit-elle pas fait une joie tnaliciettse de déchaîner contre lui dans cette intention ce Couple ridicule, d'autant plus acharné, qu'il avait solennellement arrangé l'union de Mlle d'Albingén? Nous avons quelque raison de le croître » et le succès répondit & cette combinaison.

« Voilà bien du bruit pour une chose toute simple, dit avec roideur le colonel qui s'efforçait de rester poli. Je n'aime pas Mlle d'Albingén, et j'aime Mlle de Beaulieu. C'est un malheur que je n'aggraverai pas en me mariant comme vous l'entendez.

— Mais Lucie de Beaulieu ne vous aime pas, glapit Mme Germanet.

— Qu'en savez'vous ? répliqua Arthur.

— Elle me l'a dit l s'écria triomphalement l'intrépide amazone.

— Bah ! que ne dit-on pas pour plaire à ses amis?

— Mais elle va épouser M. Jules Mouton.

— Ne suis-je pas, pour tout le monde, à la veille d'épouser Mlle d'Albingén î

— Ainsi, vous persistez, dirent en chœur les deux

époux.

— Plus que jamais.

. — Alors le procès recommence.

— Il recoinmencera !

— Vous perdrez l

D'UNE 4N6ËNUE. 75

— Non, je gagnerai.... ma liberté.

— Colonel, c'est une lutte à mort!

— La guerre, c'est mon état.

— Vous êtes indigne....

— D'épouser Mlle d'Albingen; je le crois. Aussi, mon cher Germaiiet, j'ai compté sur vous pour al- 1er, de ma part, demander la main de Mlle de Beaulieu.

— Jamais! » s'écria Zénobie, cramoisie d'indi* gnation.

Germanet n'avait rien répondu.

Le colonel salua, prit congé du notaire et de sa , femme , et partit furieux contre lui-i^ëme , pour s'être exposé volontairement à cette soirée.

Quand la porté se fut refermée, Zénobie interpella son mari.

«Ah çà ! me diras*tu pourquoi tu n'as rien dit au colonel , quand il a eu l'impudence de' te demander d'être son intermédiaire auprès de la famille de Bèaulieu ?

— Dame ! ma chère, répondit Germanet avec le sourire expressif d'un diplomate en fonction, j'ai fait tout ce que je devais k mon amitié pour d'Al* bingen. Il s'agit maintenant de ne pas trop mécon» tenter un client,

-*- Ainsi, tu servirais au besoin les intérêts de cet homme? »

Germanet haussa les épaules.

« Est-ce que j*ai d'autres intérêts que ceux de mon étude? »

Zénobie parut convaincue. Son époux se révélait parfois à elle avec la profondeur d'un Talleyrand.

Ce fût un grand chagrin dans la famille d'Albin gen, quand H. Germanet vint le lendemain raconter la fâcheuse issue de sa mercuriale. Lucie était là 9 par hasard, probablement. Elle parut vivement affectée, et» montrant *une chaleur qu'on ne lui soupçonnait pas, elle déclara qu'elle répondait de la victoire, si on ne lâchait pas pied, et si, au lieu de supplier , on menaçait , on en venait aux hostilités.

Que voulait-elle? Espérait-elle abuser de tous ces pantins au point d'en faire les instruments de Quelque visée ambitieuse? Songeait-elle à s'arrêter enfin dans sa vengeance, et pensait-elle sérieusement réduire Arthur de Gorval à merci, en le pourchassant à travers les broussailles d'im procès ? C'était un moyen bien chanceux. Ou plutôt, songeait-elle à aigrir à ce point les choses, que la balance penchât invariablement de son côté, et sacrifiait-elle, avec le bonheur de Claire, son propre amour à elle, pour devenir l'épouse du comte Irthur Sigismond de Corval? Mais alors, c'était compter sur un aveuglement bien épais de la part des d'Albingen ! Il serait difficile de lire ce qui se passait dans cette âme

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pleine de mystérieuses profondeurs, qui voyait de loin et de haut, sur l'échiquier qu'elle s'était fait.

Peut-être Lucie voulait-elle simplement rendre impossible tout autre dénoûment que celui de sa fantaisie, et ne trouvait-elle pas encore les cartes assez embrouillées, pour qu'elle se reconnût quelque mérite à faire le jeu et à terminer la partie!

Quoi qu'il en fût, elle avait une façon si simple, si correcte , si si\re d'elle-même , de donner son avis , qu'on l'écoutait comme une petite prophétesse. Il fut donc résolu .d'un commun accord qu'on réduirait le colonel aux abois et que le fameux procès de la succession, interrompu, deviendrait une torche avec laquelle l'ombre éplorée de l'hymen rompu poursuivrait l'infidèle. Le notaire promit son dossier.

Quand Lucie vit tout le monde de son avis :

« Je me charge de l'avocat, dit-elle. Monsieur Germanet, vous préviendrez maître Jules Mouton.

— Bravo! s'écria le papa d'Albingen, si notre défenseur n'est pas éloquent!...

— Je réglerai les honoraires, reprit Lucie en souriant.

— Oh! je ne t'aimerai jamais assez! s'écria Claire. Une coquette m'aurait perdue, et toi tu me sauves. »

Lucie lui murmura à l'oreille :

« Ne sais-je pas bien tout ce que tu souffres?

Crob-lu qoe je serais plus calme que Im, si je perdais moD petit moatoa? «

Le» ramorJs it'an ioge.

Jusqu'ici, nous o'aToiiâ dit que peu de mots de H. Jules HoutoD, le Bancé de Mlle Lucie de Beau- •lien. C'était on jeune homme, maigri par l'étude, pâli par les austères excès de la science, qui portait au fond de l'&me une ambition gigantesque. Il voulait la gloire pour Lucie, qu'il aimait de l'ardeur d'un premier, d'un unique amour. La pauvreté l'avait maintenu candide et la passion l'avait rendu religieux. Il attendait, sans oser demander qu'on le hâtât, le jour béni qui devait lui faire épouser l'ange de ses nuits, la madone de ses jours. Lucie l'avait bien jugé. Elle se sentait véritablement aimée, comme une femme ne l'est jamais et croit toujours l'être. Aussi concevait-elle de ce triomphe une joie tèlesle , et îaisftit-elle tout bas des rêves plus audacieux encore que ceux de son fiancé. Les grands yeux raélaticoliques et fatigués de Jules lîdssaient Ure son cœur. L'intelligence et la fierté rayonnaient

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doucernent sur la pâleur de son front. C'était un de ces sublimes utopistes qui croient à la loyauté de la parole, à la sainteté d'une promesse, et qui, génies supérieurs, dupés constamment par des imbéciles , se complaisent à plaindre ceux-ci , sans vouloir jamais les haïr. C'était un de ces héros modestes de la génération actuelle, qui se fait une chevalerie des hommes d'intelligence, aussi noble et plus pure que la chevalerie brutale des vieilles aristocraties guerrières. Avec du talent et une conscience infaillible, Jules Mouton était dans des conditions défavorables pour se produire et faire son chemin. Aussi travaillait-il beaucoup plus qu'un homme médiocre.

Maître Germauet, qui l'estimait et qui , avec sa nature suffisamment probe, le comprenait et l'enviait , tout en le plaignant , le fit venir , lui raconta sommairement l'infidélité du colonel, en omettant toutefois ce qui concernait Lucie, et lui remit le dossier de l'affaire. Jules compulsa les pièces avec ardeur, se forma une opinion qui se trouva heureusement , sans qu'il y eût rien de sa faute, favorable à la famille d'Albingen, et vint un soir, avec ses paperasses sous le bras, se concerter avec les parents de Claire, sur la marche particulière à donner au procès. M. Germanet se trouvait là ; il écQuta, avec l's^ttention d'un connaisseur, l'exposition chaleureuse faite par le jeune avocat.

go LES ROUERIES

hocha la tète en signe d'assentiment, et luLfrappant sur répaule :

« Bravo ! s'écrîa-t-il ; nous irons vous entendre, si d'ici là le colonel, mieux conseillé, ne met les pouces et ne s'avoue vaincu.

— Oh ! monsieur, dit avec componction le millionnaire d'Albingen , je tiens peu au gain du procès ; mais que ma fille soit heureuse, et j'abandonne cette succession. »

Jules regarda Glaire avec une pitié attendrie. Cet amoureux, qui priait toutes les nuits pour sa fiancée, comprit les angoisses de ce cœur pur.

« Àh ! mademoiselle, lui dit-il avec grâce, comment peut-on vous oublier quand on vous a aimée ?

— Hélas ! monsieur, répondit-elle naïvement , se peut-il qu'on ne jne préfère pas Lucie, quand on l'a vue une seule fois ?

— Comment 1 que voulez-vous dire ? » balbutia Jules, qui sentit im frisson courir dans ses cheveux.

Germanet toussa pour avertir Claire et lui recommander le silence ; mais elle n'entendit rien , et ce fut Mouton qui s'aperçut de cet avertissement téléphonique. Il se tourna vers le notaire , qui avait rougi et qui se sentait embarrassé.

< Ne savez-vous donc pas que c'est aussi votre bonheur que vous défendez, continua Mlle d'Albingen , et que M. de Corval ne m'aime 'plus depuis qu'il aime votre fiancée î »

Jules pàlil ; une raain de fer lui tordit le cœur. Il lâcha quelques-uns des papiers qu'il tenait à la main.

« Lucie ! balbutia-t-il inyolontairement, laissant fuir à travers ses lèvres décolorées la peur qui lui brûlait la poitrine.

— Oh ! Lucie est un ange , ajouta précipitamment Glaire, en se servant, pour qualifier son amie, du terme qui lui paraissait décidément consacré ; Lucie est un ange, mais le colonel veut l'épouser. »

Germanet haussa les épaules , en homme qui voit perdre le temps et méprise les bavardages. M. d'Albiugen écoutait comme un confident de tragédie, sans se mêler à l'action autrement que par les répliques.

Jules parvint à dominer rémfttîon violente à laquelle il avait cédé. Un peu de rougeur revint à ses joues ; il déposa le dossier devant ses clients, et leur dit:

« Qu*avez-vous fait, messieurs ? pourquoi ne m'avoir pas averti? Croyez-vous donc que ce soit ainsi que je veuille défendre et disputer celle que j'aime ?»

Il prononça ces dernières paroles avec le regard fier et le mouvement de tète d'un Tancrède. Germanet crut lui voir flamboyer une épée dans la main.

€ Mais, mon cher ami..^. murmura le notaire,

— Mais, monsieur, vous me déshonoriez dans ma

8â LES ROUERIES

profession, reprit Jules avec fermeté. J'aurais été la risée du barreau. Me faire adjuger Lucie à la suite d'une sentence du tribunal ! Quelle horreur ! Adieu, messieurs. Soyez tranquille, monsieur d'Albingen, vous trouverez sans peine un avocat pour gagner votre procès : on ne peut le perdre. Quant à vous, mademoiselle, ayez confiance. Je vous jure que M. de Corval n'épousera pas, moi vivant, Mlle Lucie de Beaulieu. »

Et, saluant avec solennité, Jules sortit.

« Vous avez fait là un chef-d'œuvre ! s'écria Germanet en s'adressant à Claire, dès que la porte se fut refermée. Le pauvre garçon va se faire tuer par le colonel.

— Le croyez-vous? fit Claire avec une terreur véritable.

— Parbleu I j'ai bien lu dans ses grands yeux. Mais je cours faire entendre raison au colonel.

— Et moi j'écris à Lucie. »

Une demi-heiif e aprèsy Lucie, assise dans un coin du salon 0e sa mère , rêvait doucement , avec la complaisance d'un artiste qui connaît d'avance la décision du jury, au succès de son çBuvre, quand on lui romit un petit billet de son amie Claire. Le salon était obscur, la nuit était venue. En attendant qu'on allumât une bougie, Lucie retournait le papier dans sa main, s§ deii^andant avec inalipe ce que son amie réclamait encore, À peine eut-on apporté

de la lumière, qu'elle brisa l'enveloppe, lut avidement, avec le cœur plus encore qu'avec les yeux, les deux lignes suivantes :

« Ma chère amie ,

^« H. Jules nous quitte à l'instant pour aller provoquer le colonel ; mon indiscrétion lui a appris qu'il avait un rival. Sauve-le, il en est temps encore. »

Lucie ne poussa qu'un cri et tomba évanouie.

D'un seul coup, d'un seul trait de plume, sans le vouloir, sans s'en douter, Claire s'était vengée.

Quand elle revint 4 elle , Lucie versa des larmes abondantes et sincères ; elle s'eflfraya du châtiment qui fondait sur elle. Elle admira le doigt de Dieu qui la blessait à ses propres embûches. Que faire? Sauver Jules d'abord à tout prix. Mais comment? Rejeter cette pudeur dont elle avait fait sa vie, sa loi ; déchirer une bonne fois ces voiles menteurs qui étouffaient son âme, et faisaiei^t d'une amante affolée une sorte d'Isis impénétrable; courir vers Ju}es, se jeter dans ses bras et lui crier jusqu'au fond du cœur : «Je t'aime ! je n'aime que toi ! » le retenir, le garder, l'enfermer, l'emprisoi^ner, et, si le colonel osait venir, insulter , bafoijer, chasser ce présomptueux vainqueur. Ce fut là l'idée soudaipe, instantanée, qui jaillit de son esprit.

Mais oserait-elle? Mais pourrait-elle faire ce qu'elle rêvait? Il y a dans certaines habitudes du monde des murailles épaisses contre lesquelles s'écrasent , en s'y heurtant, les volontés les plus robustes. Gomment aller, seule, la nuit, chez son fiancé? Elle qui se complaisait dans cette adoration de madone, qui respirait avec des enivrements si délicats ces fleurs charmantes, déposées avec une piété si absolue aux bords de son sanctuaire, lui fallait-il donc abjurer son rôle, et, comme une amante vulgaire, se compromettre ? Se compromettre ! c'était là le grand fossé à franchir. Sa coquetterie tenait en échec sa passion et lui disputait cette preuve.

Comme elle s'en voulait de celte glace qu'elle posait avec tant d'arl sur son front et sur ses lèvres ! Mais, après tout, honnie, calomniée, méconnue, démasquée, pourvu qu'elle sauvât Jules, et que cet affreux hussard ne lui fit pas un cadavre de ce beau jeune homme au tendre cœur, aux yeux profonds, peu lui importait! Elle allait parle salon, haletante, secouée par la fièvre, mordant ses poings, déchirant son mouchoir, mais silencieuse, agitant en elle-même toutes les terreurs, toutes les épouvantes, et ne laissant échapper que des petits cris, que des soupirs étranglés. Sa mère s'étonnait, s'effrayait et l'interrogeait vainement.

Au milieu de cette agonie, maître Germanet panit. Lucie n'osa pas aller au-devant de lui , ses jambes

fléchirent ; mais sa volonté reprenant son empire, elle dissimula dans une révérence cette défaillance de con courage.

< J'ai vu le colonel, se hâta de dire le bon notaire; il m'a juré sa parole d'honneur d'être calme, et de ne point répoudre à H. Mouton, avant d'avoir eu l'honneur d'un entretien avec vous.

— Avec moi ! Que me veut-1-il ?

— Dame ! répondit Germanet, un peu honteux de mêler une nouvelle qui ressemhlail presque à une plaisanterie aus émotions sérieuses qui dominaient la circonstance, vous faire sa déclaration et sa demande. »

Un sourire parut, en dépit d'elle, sur les lèvres de Lucie. La coquette renaissait. Le triomphe promenn quelques lueurs sous ses paupières.

■ Monsieur Germanet, répondit-elle avec sa majesté habituelle, dites au colonel que ma mère l'attendra demain matin. Mais prévenez Glaire et ses parents pour qu'ils aient soin d'être ici d'aret vous aussi, monsieur, n'oubliez pas de

Puis, ce billet parti, elle put songer, en attendant son fiancé, au dénoûmcnt prochain qu'elle avait si laborieusement préparé.

Deux heures après la visite de M. Germanet, Jules n'était pas encore arrivé, et Lucie attendait, reprise de ses craintes, de ses terreurs. Onze heures, minuit sonnèrent, et personne ne veinait. Que faisait-il? Pourquoi n'accourait-il pas? Lui en voulait-il? La croyait-il coupable? Retirée dans sa chambre, elle écoutait, épiant le moindre bruit, sentant son cœur s'élancer de sa poitrine chaque fois qu'une voiture ébranlait les vitres. Elle ne voulut pas se coucher, ne se lassant pas d'attendre, de compter les mi-* nutes.

« Ah! se disait-elle, vous m'avez punie, mon Dieu! J'ai voulu jouer avec le bonheur d'une amie, et voilà que vous me frappez dans le mien. Pauvre Jules! pourquoi ai-je eu la pensée de le n^èler à cette comédie? Si le colonel allait manquer à sa parole, répondre à la provocation? Si ce n'était qu'un piège pour cacher l'heure et le heu du combat? Ne pouvaient-ils se battre la nuit, au flambeau? Si Jules était blessé, tué peut-être! Quelle raison pouvait-il avojr pour différer? »

Il prenait à Lucie des tentations violentes de fuir, de courir à la rencontre de Jules, de le rampnçr, de le barricader dans sa propre chambre, de le retenir par tous les moyens.

Elle pleura dans cette nuit fatale toutes les larmes que Claire avaient répandues en un mois. GUe pria sincèrement, non pas des lèvres, mais du cœur, levant ses mains vers le plafond, en suppliante, se dressant vers le crucifix de son alcôve, appelant, se tordant et s*interrompant pour aller écouter aux fenêtres et à la porte.

La nuit se passa dans ces souffrances. Vers le matiui la fatigue mit du plomb à ses paupières et les ferma. Elle s'assoupit quelques heures, mais pour avoir un cauchemar horrible, dans lequel Glaire se penchait funçuse sur le cadavre de Jules, en disant à son amie :

« Tu m'as pris le cœur du colonel; j'ai fait percer celui de ton avocat : nous sommes quittes! »

On l'éveilla pour lui annoncer que H. Jules Mouton était au salon. Un rayon d'orgueil et de joie ranima ses traits. Elle s*b&biUa à la hâte ; puis, avant de quitter sa chambre, se regardant dans la glace, pour s'assurer qu'elle était biei^ redevenue la jeune fille modeste que Glaire appelait un ange, elle descendit lentement, gravement « sûre désormais d'elle-même et de sa destinée, sentant les remords de la veille s'évanouir avec le sentiqoent de ses terreurs.

Jules était bien p&Ie. Il s'excusa de n'être pas venu. Il avait passé la nuit chez un ami, et n'avait reçu le billet que le matin même , en rentrant.

Lucie comprit la douleur de ce noble cœur. Elle se reprocha d'avoir eu l'imprudence de le mettre en jeu. H était éyident que, décidé à tuer ou à mourir, il avait eu besoin des confidences et du sein d'un ami pour passer sa veillée des armes. Lucie se sentit jalouse de cette nuit-là et de cet heureux ami. Elle dévora par le regard, dans les beaux yeux de son fiancé, les dernières traces de ses pleurs, et d'un ton rasséréné, mais plein de tendresse, elle lui dit :

« Êtes-vous insensé, monsieur Jules, de vouloir tueries maris de mes amies?

— Mademoiselle.... balbutia Jules, prêt à tomber aux pieds de sa sainte Vierge.

— Écoutez, mon ami, continua Lucie en lui tendant la main, j'ai eu tort de ne pas vous confier pluS tôt les chagrins de Glaire; mais cette discrétion de ma part ne vous autorisait pas à douter de moi.

— Douter de vous ? Jamais !

— Alors, pourquoi vous battre ? »

Jules ne répondit rien. Lucie lui raconta alors ingénument, chastement, avec une modestie enchanteresse, tout ce qui s'était passé. Cet entretien fit descendre des neiges divines sur le feu qui consumait le cœur de Jules. Une heure après, Claire arrivait avec son père et M. Germanet.

« J'attends le colonel, dit Lucie avec la simplicité

D*nNE INGÉNUE. 89

héroïque de sainte Geneviève disant : J'attends Attila ! Je crois que je lui ferai entendre raison. Je ne veux pas qu'il fasse pleurer les beaux yeux de Glaire, ajouta-t-elle en embrassant son amie. Je ne veux pas non plus qu'il me tue mon mari; et elle salua M. Mouton d'un geste de la tète.

— Allons, mademoiselle, failes que je n'aie pas préparé vainement mes deux contrats, dit en plaisantant M. Germanet.

— Je le veux bien, répondit Lucie; mais promettez-moi de ne plus donner de causes à mon avocat.

— Au contraire, je lui promets toutes celles que vous ne voudrez pas plaider, repartit galamment répoux de Zénobie.

— Voici M. de Corval ! s'écria M. d'Albingen, qui s'était approché de la fenêtre.

— Disparaissez alors, je l'ordonne, dit avec une gravité comique l'enchanteresse Lucie; mais il vous est permis d'écouter. »

Tout le monde alla attendre l'issue de l'entretien dans une chambre voisine. Il est inutile d'ajouter que chacun faisait de son mieux pour entendre. Cette histoire, qui a commencé comme une intrigue du Gymnase, finira de même. Ce n'est pas notre faute : c'est. l'influence de notre héros.

Le colonel s'était mis d'une façon conquérante.

go LES ROUERIES

Ses moustaches était adorablement frisées; son buste était des^né avec une correction irréprochable.-Il était ganté frais et s'était étudié aux sourires les plus confits. Lucie eut un soupir de soulagement en le voyant entrer. Depuis qu'elle avait eu peur, la comédie l'ennuyait ; elle avait hâte de toucher au dénoûment. Cependant, pour rester digne d'elle-même, elle voulut se surpasser. Aussi attendit-elle Arthur du haut de trois cents piçds de nuages dérobés aux sommets les plus hyperboréens- Cependant elle lui délia la langue.

« Monsieur, commençà-t-elle en lui montrant un fauteuil, j'ai voulu vous parler seule. Ma mère a consenti. J'ai compris que cet entrelien détruirait des espérances que je n'avais pas autorisées, et que c'était déjà trop de ma présence pour l'embarras qu'un refus cause toujours à celui qui le re- 'çoit. »

Elle acheva avec un sourire et étudia du coin de l'œil l'effet de ce début délicatement brutal. Le colonel fit bonne contenance. C'était un brave, et il savait que l'ennemi n'offre jamais les clefs sans être un peu menacé. Il s'apprêta donc à faire un siège en règle et commença vivement la tranchée.

Lucie le vit venir sans l'interrompre, et , à mesure qu'il se développait, qu'il s'épanouissait, qu'il mettait de la chaleur dans son débit, elle se faisait glaciale, presque hautaine, offensée d'avoir inspiré

tant d'amour sans l'avoir voulu. A sa péroraison, le colonel ne fit pas comme l'opateur antique et ne découvrit pas son cœur pour en faire palper les blessures ; mais il se mit à genoux, selon la méthode en usage parmi les Alcibiades de sa trempe, et leva an plafond l'œil le plus langoureux qui ait jamais roulé sous des paupières de hussard.

Lucie le laissa quelque temps ainsi, pour mieux constater son succès, puis elle répliqua. Son homélie, lente , uniforme , coula d'abord comme un sorbet, froide et douce. Elle remercia le colonel de son amour, de l'offre qu'il lui faisait de son nom, de sa main ; puis, par une brusque transition, elle se compara à Glaire, et se répandit alors avec une chaleur d'expression qui visait au contraste, sur la beauté, sur les charmes de son amie ; elle dérouta, hallucina, égara le colonel dans le dédale de ses phrases sinueuses ; fit un appel à sa loyauté, à son amour trompé, mais non égaré, perdu ; lui prouva qu'il se déshonorerait par cette rupture; le prit par Tamour-propre , par le dépit , par la gloriole , par la raison. Enfm, après trois quarts d*heure au plus , cette jeune fille de génie avait battu , roulé, entortillé, garrotté, pour ainsi dire, ce conquérant désarmé, et lui avait fait comprendre que le seul moyen de n'être pas Vidicule^ c'était d'épouser Claire , qui l'aimait et qui était digne de lui.

EUe fut sublime et réellement inspirée. Le colonel abasourdi, voyant trouble dans son cœur, persuadé, mais non convaincu, s'en tira galamment, s'excusa le mieux qu'il put, demanda l'oubli , promit d'aller solliciter son pardon de Mlle d'Âlbingen, et se retira, slupide comme un buveur d'opium, enivré par Lucie, quoiqu'au fond il se dtt (tant la fatuité nous console vite) qu'après tout Glaire était un pis aller magnifique , et qu'elle n'avait pas au moins cette incroyable froideur de Mlle de Beaulieu , qui devait finir par bien gêner un mari.

Gomme il quittait le salon , Lucie le suivit d'un regard railleur au fond duquel on sentait un immense dédain.

Dieu, qui seul pouvait lire en elle , dut y trouver cette phrase triviale, mais significative :

« Voilà pourtant ce qu'on appelle un homme ! »

A peine la porte de sortie se refermait-elle, qu'une autre s'ouvrait. Claire se précipita dans les bras de Lucie.

« Tu es mon ange sauveur I Ohl merci ! »

Germanet et M. d'Albingen faisaient chorus. Jules ne disait rien : il attendait son tour.

« Ne perdons pas de temps, interrompit gaiement Lucie. Cours chez toi, le colonel va s'y rendre. Achève mon ouvrage , et faites publier les bans dimanche. »

Comme M. d'Albingen, ravi d'aise, emmenait sa

fille, Lucie la retint un instant pour lui dire à l'oreille :

« Je n'ai pas de mérite à te rendre ton colonel : je ne l'aime pas , je ne pourrais pas Taimer. Je les aime plus constants. Mais une autre aurait peutêtre profité de l'occasion pour se venger l Te rappelles-tu ce bal où tu semblais défier tout le monde et nous humilier toutes de ton mariage ? Moi, qui t'aimais, je t'ai pardonné; mais une autre aurait peut-être risqué son bonheur pour punir ton orgueQ. »

Glaire regarda son amie dans les deux yeux. Mais c'était bien la simple et douce Lucie qui parlait, l'âme incapable de vengeance et de calcul. C'était un conseil désintéressé qu'elle lui donnait, et non un aveu qu'elle révélait. Claire l'embrassa avec effusion.

« Je serai plus modeste, mon ange, et je te bénis, pour ta bonté, pour ton dévouement. »

Quand tout le monde fut parti , Jules vint s'age* nouiller à la place où le colonel s'était mis, et baisa avec des larmes la main de Lucie.

<r Ils disent vrai, murmura-t-il, vous êtes un ange I »

Lucie tressaillit comme à une morsure.

€ Oh I ne m'appelez pas aiçsi, vous, dit-elle en pâlissant un peu : laissez-leur ce nom que je ne mérite pas. Je ne suis qu'une jeune fille qui vous aime et qui veut être une femme dévouée. »

Elle avait honte devant Faulre moitié de son cœur du mensonge de sa coquetterie. Elle commençait à se repentir des ailes qu'on lui trouvait à l'épaule, et, pour Jules, au moins, elle voulait prendre terre.

Le lendemain, Glaire écrivit à son amie une bonne lettre détendre bavardage, dans laquelle elle racontait en quatre pages la soumission du colonel. A la lettre était joint l'étui. .

Lucie le replaça en riant dans sa botte à ouvrage et se dit : * Pourvu que le -colonel n'ait pas gardé d'aiguilles ! »

Quelque temps après, on célébra l'union du comte Arthur-Sigismond de Corval et de Mlle Claire d'Aibingen. La messe fut splendide. La mariée avait pour dix mille francs de dentelles ; le colonel portait toutes ses décorations. Lé ministre assistait à la cérémonie. Quand le cortège défila, Lucie, qui s'était agenouillée dans la foule avec Jules Mouton, regarda ce luxe, cette pompe, avec un dédain sublime, s^emblant se dire :

c J'aurais pu avoir tout cela. Je n'avais qu'à tendre la main ; je n'ai pas voulu , et j'ai préféré l'amour avec la pauvreté et le travail. »

Une larme, non pas de regret, mais de joie, une larme pure jaillit de sps yeux levés à la voûte de l'église.

Jules se pencha vers elle.

« Qu'avez-vous î lui demanda-t-il.

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