D'ONE IN6ÉNUB. OS
— Je pense à Dieu, qui, dans huit j(îurs, nous bénira aussi, » répondtt-elle.
Eu effet , huit jours après , M. de Gorval et son épouse, tout rayonnants d*amour, et les lèvres pleines du miel des premiers mois, assistaient à la bénédictioti nuptiale de Lucie de Beaulieu et de Jules Mouton. L'autel était simple. La mariée était ensevelie dans son voile ; mais chacun admira sa pudeur, sa grâce, son maintien recueilli.
Cette histoire peut finir ici ; mais qui donc ne comprend qu*avec des femmes comme Lucie il n'est pas de dénoûment véritable ? Contentons-nous de dire (Jue le soir, quand les jeunes mariés se trouvèrent seuls, libres, unis, Lucie, ne pouvant se refuser la joie d'être naturelle, au moins une fois dans sa vie, se jeta au cou de son mari, qu'elle étreiguit avec passion, en lui disant:
« Mon Jules bien-aimé, va, prends courage 1 Tu sera grand, illustre, parce que je le veux, et que tu es saintement aimé. Je t'aiderai, je te conseillerai. Il n'est pas si difficile de remuer les hommes , de faire mouvoir les intérêts, je le sais bien. Nous jouerons ensemble avec ces marionnettes pour que tu arrivés promptement à la fortune et à la gloire !
— Je ne veux rien que ton amour, » répondit Jules, ébloui de cette révélation.
Lucie n'eut que cet éclair, dont pourtant elle ne
se repentit pas. Elle redevint bientôt la figure modeste, voilée, mystique, cachant une volonté ferme sous une candeur de séraphin. Je ne sais pas si elle eut d*autre occasion de se venger; mais ce que je sais, c*est que , quelques années après, on la voyait au bras de son mari, toujours belle, toujours sereine, ayant peur de montrer l'ivresse d'un bon* heur sans nuage et la satisfaction d'une ambition rôalisée.
Jules Mouton, selon Thoroscope de sa femme; est devenu riche , célèbre ; tout le monde dit et luimême croit que c'est seulement à force de travail ; mais sa femme sait bien qu'une volonté adroite lui a soudlô tout bas , sans qu'il s'en doutât et qu'il pût 8*cn choquer, les inspirations heureuses et décisives , lui est venue en aide , et a su fort à propos, sans rien ébrëcher de l'honneur ni du repos conjugal, adoucir une diflkulté par un sourire, faire fondre et disparaître un obstacle aux molles lueurs de son regard.
Lucie est plusieurs fois mère ; mais il semble que chaque enfant lui apporte une grâce virginale de plus, et elle aurait. les cinquante filles de Danaûs qu'on éprouverait encore en sa présence cette émotion de respect que l'innocence inspire. Elle garde toujours ce voile épais qui lui sert aujourd'hui à assurer la gloire de sa maison. C'est une femme qui a la pudeur de son génie. Pourquoi ne pas
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avouer que c'est presque une exception ? Par elle, son mari est devenu heureux et illustre ; mais si elle eût épousé le colonel, je ne saurais trop dire ce qu'elle en eût fait. Chose merveilleuse! dans les épanchements les plus vifs , dans les plus rapides entraînements de sa tendresse , elle n*a jamais livré son secret à son mari ; et celui-ci mourra sans avoir jamais su qu'il avait épousé une coquette.
(les roués par ambition.)
(les roués pab ambitioh.)
A quoi pensaient les écoliers, il y a vingt ans!
J*ignore les préoccupations actuelles de la jeunesse des écoles et des lycées. A quoi pense cette génération qui a vu tant de choses imprévues» tant de revirements soudains et frénétiques de l'opinion» et qui est destinée à jouer un rôle décisif, sans pouvoir s'y préparer par l'unité de foi et de principes ? Que genne-t-il sous ces jeunes fronts dont les premiers plis sont un hommage à cette déesse un peu vivandière» qui fume» qui boit» et qui danse sur un rhythme composite 7 Que veulent-ils» ces ambitieux que l'ambition doit dégoûter? QueUe conquête rëvent-ils» ces aspirants argonautes qui voient pas-
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ser devant eux tant de vainqueurs, sans combat, de la toison d'or î Quelle poésie fait battre le cœur de ces jeunes hommes qui ne savent pas le Lac et la Tmte9S^J^Olympio,Bi qui a'qutplus de Y^rs..^ applaudir, de drame à d^andre, d'éeole littéraire à faire triompher, de fanatisme d'idées à propager ? Je ne voudrais pas calomnier Içi jeunesse contemporaine, car ce serait calomnier l'avenir; ce qui est plus grave encore que de calomnier le passé. Mais it nie semble qu'elle va vers l'inconnu, avec indifférence, ' avec ennui, et surtout avec le dédain des folies d'imagination qui rendaient ses aînés si heureux, si ridicules et si grands. Où sont-elles , ces heures évanouies des lectures furtives î ces récréations dépensées à lire Atcda ou Hemani ? ces longues veillées d'hiver, où, pendant que l'atmosphère s'épaississait aux tempes des écoliers piocheurs et des maîtres d'étude, on lirait du pupitre les contes d'Hofiinann, évoquant avec les joues enflammées, avec tes yeux ardents, ces fantastiques personnages qui venaient ensuite se cacher toute la nuit derrière les rideaux du dortoir? Où sont les fameux poëmes, pleins d'anges, de démons, de bourreaux, d'amour chaste et d'orgies ; que l'on ébauchait en huit jours, que l'on écrivait en quelques heures? Où sont les drames impossibles, copiés tous de bonne foi, après d'héroïques efforts d'imagination, sur Hemani et Mation Dehrme?
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Tout cela s*est-il transmis, comme une tradition respectée? je n'ose le croire. On confisque peut*£tre aujourd'hui plus de journaux que de romans ^l couverture jaune; on fume plus qu'on ne rime; on fréquepte plus l'estaminet que le théâtre. Nos successeurs savent mîeui le latin et mieux la Bourse. On en fait de plus infaillibles bacheliers et des garQons plus posés. Ils n'ofit pas plq^ de foi, pas plus de morale que nous n'en avions ; mais leurs vices sont moins fougueux. La muse des rêveurs n'est plus la Mélancolie, mais bien l'Économie. Cette gravité apparente est-elle un heureux symptôme? C'est ce que nous ne voulons pas décid^r. Il noiis mt^t de constater, au commencement de ce récit, Ia différepce de préoccupations des écoliers de ISéfi et dps entiers de 1835.
Vers ce dernier t9mps , pendant une récréation de midi du mois de juin, trois élèves de l'institiltioYi Dumesnil-Florivaly un des établissements les plus en vogue de Paris , se promenaient à grands pas, causant à voix haute, et avec ces gestes multipliés que l'instinct de la digestion inspire, et qui délassent de la sobriété gênante des mouvements de la salle d'éludé. Ces trois écoliers eussent été sans doute fort scandalisés d'une pareille dénomination. Ils admettaient bien qu'ils étaient encore en tutelle de professeurs, et que leur classe de rhétorique n'était pas terminée ; mais ils se sentaient si près de la
liberté , et ils se croyaient si près du monde, que le séjour obligé de quatorze mois environ dans les murs dédaignés de l'institution leur semblait un suprême effort de leur patience et de leur courage. Bien qu'on fût alors dans toute la fureur de cette manie d'uniformes qui suit toujours les émotions populaires, et que certaines institutions eussent même adopté, pour les récréations, le maniement de petits fusils, nos trois amis se sentaient trop grands pour obéir encore au préjugé du costume et de la discipline. Certaines allures débraillées enleiraient à leurs babits ce que ceux-ci pouvaient avoir de trop classiquement militaire. Ils affectaient les cravates insubordonnées, et, tous les trois, ils portaient par intervalles leurs mains à la lèvre supérieure, afin d'y taquiner et d'y chercher une moustache qui faisait de son mieux pour n'être pas invisible. U y avait plus d'un an que les mains aristocratiquement entretenues des trois Alcibiades de l'institution Dumesml-Flarival ne s'étaient compromises par le contact anfantin d'une toupie, d'une balle ou d'un ballon. Soignées, brossées et allongées par des ongles fastueux, ces mains-là, qui avaient au besoin la bague à cachet, étrennaient les dimanches de fort jolis gants qu'elles achevaient d'user, sous le moindre prétexte, dans la semaine. Tous trois, aussi pâles qu'il convient à de jeunes conscrits de l'avenir, dont la curiosité creuse les
orbites, étaient arrivés depuis quelque temps à ce point précis où les intimités de collège perdent de leur grande et mystérieuse ardeur, pour se compliquer d'une réserve qui annonce les premiers secrets du cœur.
Ces trois écoliers étaient donc amis, mais surtout pour se confier des joies que chacun exagérait un peu dans son récit. Quant aux peines, on ne les dit à personne, au collège. Elles aigrissent les natures superficielles ; elles rendent méditatives les natures heureuses ; mais, que ce soit pour se tourner en ironie, en amertume, ou en mélancolie, elles restent scellés au fond du cœur. S*avbuer malheureux, par d'autres circonstances que par celles de la tyrannie de l'éducation, c'est, en quelque sorte, avouer une infériorité. C'est au collège surtout qu'on a la vanité du bonheur. Souvent, dans le monde, on a la vanité contraire. Ces trois rhétoriciens, intelligents à divers degrés, étaient la tète et peut-être tout le cœur de l'institution. Rivaux sans grand dépit , se partageant , inégalement toutefois, les succès, ils semblaient devenus trop supérieurs au collège pour se garder rancune d'une place emportée, d'un prix enlevé. Faisant tous trois des vers tous trois songeaient à devenir plus tard des grands poètes ; et on les eût insultés comme par un soufflet, en leur prédisant quelque carrière plus solide. Orgueilleux naïfs, ils ne voyaient rien de plus beau
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que de parler celte langue immortelle^ dont lessot^ éT aucun temps n*ont su faire cas; et il était bien rare qu'ils n'employassent pa^ les récréations à se con^. fier les produits récents de leurs trois muses. Inutile de dire quel était l'inépuisable fonds de cette poésie hfttive. L'amour, avec ses pudeurs, innocentes jusqu'à rimpureté , la gloire, avec ses prouesses les plus chimériques , servaient de thème à ces yariar tions qui se continuaient sur tous les rhy tbmes, et qui répandaient des splendeurs éblouissantes sur les cahiers de papier réglé qui les recevaient, et dans les gros dictionnaires qui servaient à .les dérober aux regards railleurs du vulgaire prosaïque de Tins* titutiouv Poubliais d'ajouter, comme achèvem^t de Tébauche préliminaire de nos trois rivaux, qu'ils étaient trops fiers pour travailler, et que leurs succès tenaient à des habitudes, à une maestria pleine de désinvolture qui les dispensait de ces terribles concentrations d'esprit, la gloire infertile et la con* solation des bons élèves malheureux. Peut-être aussi nos jeunes lauréats avaient-ils eu tant de couronnes autrefois, qu'il etit paru bien difficile et bien dur à leurs maîtres de ne plus leur en donner ! Si l'équité ne faiblissait jamais au collège, les élevés n'entreraient pas dans la vie avec un scepticisme suffisant, et ils pourraient aborder la justice du monde ûvec de trop dangereuses illusions.
Quand on se mettait en rang pour aller au col-
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lége, deux fois par jour, nos trois poètes usurpaient le droit de ne pas se séparer, et marchaient , un peu en arrière du défilé , ayac une toqrnure nonchalante, dont le hut était de laisser croire aux passants et aux regards d*un autre sexe, qu'on pou-^ vait rencontrer, que ces messieurs étaient trois oisifs, fort étrangers au troupeau qui s'en allait par couple à l'infâme hercail que les couteaux » les poinçons , les plumes et les crayons insultaient sur tous les endroits disponibles des murailles. Oisons encore que , pour compléter leur supercherie coquette, les rhétoriciens cachaient, ou croyaient cacher, dans leurs poches, les cahiers, les plumes, les livres qui les changeaient en besaçlers. Il y avait bien sans doute au-dessus de ce trio la classe des philosophes; mais, quand on est gi voisin du baccalauréat, on ne compte plus pour la vie du collège, et on acquiert, dans ce rang suprême, des privilèges qui dispensent de la diplomatie que nous signalons.
La récréation de midi était, il y a vingt ans, la plus silencieuse. Donnée entre un repas et une classe , elle trouvait les esprits et les estomacs pré^ occupés, D'ailleurs , en été, le soleil poussait dans les angles , sous les arbres languissants , la troupe énervée. C'était l'heure des entretiens intimes; quelquefpis un PP, une interpellation jetée d'un bout de la cour à l'autre, constatait les droits au
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plaisir qui semblaient dédaignés. Les moins robustes cherchaient bravement à faire la siei^te, et s'étendaient sur le sable; par intervalles, on entendait tinter sur la pierre de la fontaine la tasse de fer qu'une chaîne prudente mettait à la portée et ne laissait pas à la discrétion des Tantales. Pendant les grandes chaleurs , celte récréation bienfaisante avait surtout le privilège d'ébaucher les dispositions au sommeil» que la classe de deux heures développait et couronnait ensuite.
Ah ! les plus doux repos ne sont pas ceux qu'on prend à l'aise et dans les voluptés du confort I J'en atteste ces angles de chêne , ces tables trop sculptées par les forçats de l'étude, ces dossiers improvisés par des livres, ces positions anormales, étranges, fantastiques, qui torturaient la tête, le cou, les coudes, les jambes, et malgré lesquelles on dormait, autant que la psalmodie du maître y invitait, et que sa distraction et sa myopie le permettaient. Tous les professeurs, en bonne règle, devraient être myopes. Quand ils ne sont que pédants, avec une bonne vue , il faut les maudire, car ils provoquent des influences qu'ils ont ensuite la cruauté de combattre, et l'ignominie de punir. On peut sommeiller partout : au sermon, au théâtre, à l'Académie, dans les assemblées délibérantes; mais on ne dort qu'au collège , avec ces bons ronflements, fiers et impudents dans leur naïveté, qu'il n'est jamais venu à
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Tesprît de personne , toutefois, d'avouer, quand il était pris en flagrant délit.
Nos trois amis se promenaient au soleil. Ils étaient trop dédaigneux des précautions vulgaires pour aller se coucher au milieu des lazzaroni qui jonchaient le sable de la cour. Leur conversation animée leur tenait lieu de parasol. Ds allaient à grands pas, causant d'un projet enfantin , à coup sûr, mais qui leur semblait le premier acte d'émancipation décisive. Ils voulaient fonder un journal dans l'institution:, oui, un vrai journal, rédigé, censuré , copié , étudié et illustré par eux , journal philosophique , littéraire ; et relativement très-politique, dans lequel les vers auraient la première place , la prose des romans la seconde, et la discussion des actes de l'autorité la dernière. On débuterait toujours par l'ode ou l'élégie , pour arriver aux émotions analysées, et pour finir parla satire. Quel serait le titre de ce cahier de papier et sous quels pseudonymes aurait-on le courage d'écrire? Tels étaient les points en discussion. Il était bien convenu que ce journal, tiré à un seul exemplaire , ne serait remis qu'aux mains des plus intelligents , et qu'il devait rentrer au pupitre d'un des trois rédacteurs en chef, après une course bien surveillée à travers la rhétorique , la philosophie , les classes de seconde et de troisième, inclusivement. Plusieurs litres étaient mis en avant; mais aucun n'avait
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réuni les trois suffrages. L'un, le premier prix d'histoire , voulait un nom emprunté au n)oyen Age, le Quasimodo, le Tristan VHermite^ le Justicier^ le Trcmvère^ le Barde^ etc. Un autre , plus enclin aux choses de la rêverie, et légèrement atteint d'une pointe de mysticisme (c'était le premier prix de discours français) , voulait qu'on cherchât une déno* mination plus ossianique, plus vague, commç la Lyre^ W Brise, Y Essor, VEcho des âmes, etc., etc. Le troisième enfin, qui, en sa qualité de premier prix de poésie latine , était le moins poétique des trois , proposait tout simplement de dire : le Journal tout court, ou bien le Journal de P Institution Dumêsnil- Fhrival, ou encore les Petites" Affiches , les Tablettes, etc,, etc. Nous avons à peine besoin d'ajouter que cette dernière opinion intervenait comme contradictoire dans le débat, mais n^espérait pas s'imposer, et n'avait aucune chance de se voir accueillie. Le seul point acquis unanimement c'était la créatioQ de cette feuille si Impatiemment attendue par le public de l'institution qui ne s'en doutait guère. Quant aux signatures, on était bien loin de la loi Tinguy. On ne voulait pas que les petites vanités, les indignes jalousies , pussent s'attaquer aux trois rédacteurs. L'un songeait à publier des vers de sentiment', et sa pudeur s'opposait à ce qu'on les lui attribuât positivement. D'ailleurs , quelqu'un (et ce masculin était significatif comme un nom de
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femme) pouvait être compromis, si on le connais* sait. Un autre, q^ui se réservait pour la satire, avait besoin des priyautés de l'anonyme. Chacun enfin avait son motif, et tous les trois en avaient un excellent qui les dispensait au besoin d'un autre. Us eussent été fort contrariés de voir leurs noms livrés» par la maladresse d'un abonné, aux commentaires tyranniques de M. Dumesnil-Florival , jugé par ses élèves, ainsi que le sont tous les chefs d'institution , comme le plus inepte, le plus grossier des appréciateurs des choses de l'esprit.
Trois graines de diplomates.
Tel était donc le grave sujet de l'entretien animé de ces trois amis , qu'il est temps de nommer, puis-* que ce récit n'a jamais dû paraître dans leur journal.
Le plus grand, le promoteur des projets en général, et du projet de journal en particulier, était précisément l'élève fort en discours français que nous avons indiqué comme un peu mystique. Cette épithète ne doit rien impliquer d'antirationaliste.
deux années, et qu'on élevait pour la plus grande béatitude de quelque avoué ou de quelque notaire. M. Hubert ^vait*gagné quelques centaines de mille francs dans la rue de$ Bourdonnais, et il était en mesure de doter convenablement sa flUe et d'aider à rétablissement de son lils. Mais M^rie était 4'vine indécision terrible à l'endroit de son avenir. S'il eût osé, il eût déclaré qu'il voulait être poète ; mais il avait trop de raison pour ne p^s comprendre de quelle amertume serait une pareille ironie lancée à un ancien commerçant enrichi par la b^ipe et le mépris des distractions intellectuelles. Il achevait nonchalamment son année de rhétorique, disposé à subir plus languissammept encore l'année de philosophie qui le séparait du monde. On croyait , au collège , Marie Hubert fort ambitieux, te pauvre garçon était surtout ambitieux de bonheur; et, s'il rôv^it de quelque gloriole, il rêvait toujours d'une femme assise auprès de lui, et allaitant un bel et blond enfant. Tel était Marie Hubert, aimé d'une faible partie de ses camarades, envié du plus grand nombre, eistimé de tous.
Le premier prix d'histoire, Lucien Talbot, était d'une nature toute différente. Petit, vif, alerte, d'une -fiffure qui devait rester éternellement enfantine,- il était d'une égalité d'humeur, d'une infaillibilité de raison, d'une verbosité continue qui le faisaient rechercher et admirer de la foule de l'institution.
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C'était le grand athlète des concours. Il était inscrit sur tous les mors da parloir. Intelligence ftu^ile, dont la mémoire était le grand ressort, il avait mie si merveilleose facilité pour féconder les idées des autres, qu'on le félicitait comme d'une découverte, de cette mise en œuvre, et que l'auteur même de ces idées se laissait prendre à les admirer en lui. Également supérieur dans tous les degrés de l'enseignement, c'était un de ces prodiges qui sont la jalousie des mères de famille, et qui occupent trèsconvenablement plus tard un emploi de chef de bureau dans un ministère, ou de professeur dans un collège. L'ambition de Talbot était de parler, d'avoir un auditoire, un'public quelconque. Il ne savait pas trop s'il serait avocat, écrivain, diplomate ; mais il savait bien qu'il lui faudrait toujours un petit prestige à exercer. Incapable de méchanceté, bienveillant, comme tous les afTamés de popularité, c'était un ami fidèle, mais négligent, qu'on devait trouver toujours semblable.... quand on le trouvait. Marie l'aimait pour son intelligepce limpide, qui savait tout comprendte, tout applaudir. Il était le meilleur confident. Sans jalousie apparente, sans fiel réel, il avait l'enthousiasme facile. C'était un gargou d'esprit qui devait toujours se maintenir à un niveau, aussi incapable de dominer un flot que d'en être submergé.
Talbot faisait aussi des vers. C'était même la muse
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officielle ; et on lui eût pardonné du lyrisme qui eût scandalisé de la part des autres. Fils de riches propriétaires du Maçonnais, Talbot était à même de prétendre à bien des sommets. Je crois qu'au fond il regrettait qu'on ne pût être député au sortir du collège; il était de ces intrépides lauréats qui croient arriver à tout par les examens, et qui escaladeraient le ciel, si le ciel pouvait s'adjuger au concours.
Le troisième compagnon, Charles Bourdignon, était pour ainsi dire l'arabesque, le caprice, à côté des deux figures nettement accusées que nous venons de décrire. Véritablement enfant de Paris, il avait toutes les qualités et tous les défauts du terroir. D'une laideur qui n'avait rien de déplaisant, il semblait sa propre caricature, tant on sentait sous la grimace perpétuelle du visage une intelligence vive, une bonté certaine. Il n'avait jamais obtenu que le prix de poésie latine. Son esprit ingénieux se complaisait exclusivement dans le travail de sparterie ou de mosaïque exigé par la muse du Gradtis.
Bourdignon acceptait philosophiquement, héroïquement, le rôle de bouffon. Il se savait supérieur à ses farces et se laissait railler, comprenant trèsbien qu'on pouvait au besoin l'estimer et l'aimer. C'était lui, bien entendu, qui se réservait la partie satirique de l'œuvre commune. Il était l'opposition
vivante, agissante, incendiaire, de Tinstitutiou. C'était un pétard toujours allumé, et prêt i faire sauter en l'air le trftne cannelé de M. Dumesnil-Florival. Bourdignon était toutefois un révolutionnaire parlementaire. Son père, ancien vérificateur des poids et mesures, avait, en sa qualité de fonctionnaire de second ordre, toujours couvé et alimenté dans son propre cœur l'opposition constitutionnelle. Sous la Restauration, ce mauvais vouloir, si bien caché, était sa plus vive jouissance. Depuis 1 830, M. Bourdignon, admis à faire valoir ses droits à la retraite, était entré résolument dans le parti libéral; il n'avait pas craint d'inaugurer sur sa cheminée les bustes en miniature de Manuel et du général Foy, et son fils suçait la moelle de ces excellents principes. Charles Bourdignon, en véritable enfant de Paris, était né émeutier ; mais il faisait les barricades possibles pour un écolier de cet Age et de cette éducation. C'était lui qui était l'organisateur des plus fameuses révoltes dont les annales de l'institution aient gardé le souvenir. C'était lui qui avait imaginé un jour cet ultimatum célèbre parmi les générations corvéables du pensum. A la suite d'une insurrection très -sérieuse, dans laquelle trois quinquets avaient été brisés et cinq dictionnaires jetés à la tête des parlementaires, Bourdignon , retranché dans une salle d'étude avec cinquante des plus déterminés, avait ofiert par uti
carreau à M. DumesniN Florival cette transactioti audacieuse :
« Article 1". Les insurgés mettront bas les armés, à la condition d'une amnistie pleine et entière. Pour prévenir de nouveaux désordres, une commission composée des meilleures élèves sera instituée dans lé but de révisef les punitions qui dépasseraient cinquante vers. Tout maître d'étude, convaincu d'avoir abusé de Son autorité, sera contraiiit par la commissioti à des excuses publiques, et devra, à l'élève injustement puui, des exemptions d'une valeur double du peusutn.
« Article 2. M. bumesnil-Florival, s'il n'exécutait pas la convention stipulée, consentirait à être appelé lâche et félôii jpar les élèves. »
Ge dernier article était une bravade, mais il con* tenait la muette pensée de Bourdignon. L'autorité déchira l'insolent protocole, et annonça qu'elle don* nait cinq minutes aux insurgés pour se soumettre. Les iusu^rgés, par roj^ane de Charles» répondirent qu'ils étaient là de par la volonté de leurs pârènts:, qui ne consentiraient pas à les voir tyrannisés j et qu'ils n'en sortiraient que par la force d^ sergents de ville ; mais deux minutes avant le délai fatal, par un de ces avortements qui sont les lâchetés ordi^ nâires des foules, les insurgés sortirent en boii or-dre. L'amnistie fut accordée trois jours aprèsi^ et
Bourdignon, qui méprisait ses condisciples et qui n'était sorti que le dernier, trouva moyen, par de spirituelles explications^ de rentrer en grâce auprès du pouvoir qu'il détestait. D'ailleurs, il représeu-^ tait la spécialité des vers latins , et son renvoi eût privé l'institution d'un succès infaillible au concours général.
Tels étaient au physique et tels paraissaient être au moral les trois amis, les trois hommes d'Ëtat de l'institution Dumesnil-Florival. Le temps et le monde devaient modifier sans doute ces caractères, en ef* facer ou en augmenter les angles^ les dissemblances; mais au moment où commence notre récit, Hubett, Bourdiguon et Talbot, avec les qualités et les défauts que nous avons essayé de faire comprendre^ s'aimaient et s'entendaient à merveille, en raison même du peu de conformité de leurs trois natures. Il y a à cet Age comme un arôme qui tient aux plus pures, je veiûc dire, aux plus directes émanations dii cœur, et qui se fait sentir à la fois aux âmes les plus diverses. C'est l'appréhension de l'inconnu, c'est l'amour des choses intellectueUesi c'est l'antiprosaïsme ; c'est la solidarité des ambitions, des témérités de la jeunesse : c'est tout ce qui doit se changer plus tard en déception, en vanité frois« sée, en égoïsme, en cupidité, et séparer les hommes, eu les blessant juste aux points qui unissaient les enfants*
Nos trois amis se promenaient donc en concertant le plan et le moyen d'exécution du fameux journal, quand Marie Hubert , qui était resté silencieux pendant quelques minutes, dit tout à coup :
< Savez-Yous ce qu'il faudrait pour réussir et pour n'être pas inquiétés? La complicité, ou du moins la tolérance d'un mattre d'étude.
— Quelle idée ! interrompit Bourdignon en l'arrêtant et en faisant un geste de mépris ; les pians sont nos ennemis naturels, et j'aimerais mieux renoncer au projet que de me soumettre à une tolérance qui aliénerait notre liberté. C'est comme si les journaux de l'opposition demandaient l'appui du pouvoir.
— Je ne trouve pas l'idée mauvaise, reprit Talbot, qui était enclin à accepter les faveurs de l'autorité ; mais comment faire et où trouver un mattre d'étude qui nous comprenne ?
— Ces gens-là sont si bêtes et si méchants ! riposta Bourdignon, ea montrant du poing un groupe d'habits râpés.
— Je sais pourquoi je dis cela, répliqua Hubert. Avez-vous remarqué notre nouveau maître d'étude? il est moins commun que les autres, et j'imagine qu'il a un peu d'estime pour nous.
— Qui ? ce séminariste ^citume qui semble toujours nous observer ? demanda Bourdignon, dont
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les instincts révolutionnaires s'alarmaient de cette proposition.
— Lui-même, dit Hubert; ce garçon-là paraît honnête. Il travaille, il se prépare à quelque examen, et je parierais qu'il fait des vers.
— Bah I il rédige des rapports ! c'est un mouchard comme les autres, et rien de plus, objecta le féroce Bourdignon.
— Tu te trompes, mon cher; je l'ai bien regardé ce matin, pendant l'étude ; il remuait les lèvres et les doigts comme un homme qui scande, et, qyand l'inspecteur est entré, il a caché im cahier, comme un auteur qui a peur d'être pris en flagrant délit d'inspiration.
— Parbleu ! je voudrais bien voir ses vers, ce doit être joli I »
Et le Mirabeau en herbe faisait une moue significative.
« Tu les verras ; laisse-moi faire, je vais lui parler, et je saurai bientôt à quoi m'en tenir.
— Je ne m'en mêle pas, moi, s'écria le révolutionnaire puritain : je tiens à rester en dehors de cette démarche, et si vous avez à vous en repentir plus tard, vous me rendrez cette justice, que j'ai protesté.
— Proteste et laisse-le faire, dit le prudent Talbot, qui ne voulait ni se mêler à cette tentative, ni l'empêcher.
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— Regardez donc, dit Hubert en montrant du doigt le maître d'étude en question qui était accoudé tout pensif contre un arbre de la cour ; ce garçonlà ne peut pas être un méchant ; c^est une bonne nature, je vous en réponds, et je saurai bientét s'il y a quelque chose dans sa cervelle.
— A quoi peut-il penser? demanda Talbot.
— A quoi pensent donc les pions ? reprit Bourdignon ; à la partie de dominos "qu'ils vont faire pendant les classes du collège, à la bouteille de bière qu'ils joueront ou perdront au piquet.
— Tu es cruel, dit Talbot ; ce pauvre homme a peut-être une famille à sa charge : il pense peutêtre que tous nos morceaux de pain que nous jeton^ aux quatre coins de la cour nourriraient son père où sa mère pendant un mois.
— Peut-être encore, ajouta Hubert, a-t-il son ambition; son rêve ! Pourquoi ne songerait-il pas aussi à la gloire, à la renommée ? Un homme qui fait des vers a droit de cité dans les nuages.
— Vous voilà bien tous deux, avec vos exagérations, fit Bourdignon en haussant les épaules, votr-e héros ne pense absolument à rien i il digère. Va lui parler, toi ; j'attends, et je parie trois places à la Tour de Nesle que j'aurai raison. »
Sur ce mot les trois amis s'arrêtèrent. Bourdignon et Talbot allèrent attendre sur un bane le résultat de la démarche de leur camarade, et Hubert, qui
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ne manquait pas d'une certaine diplomatie affable «I caressante, s!appEoeha du naaitre d'étude ënigmatifue deiit il devait surprendre le secret.
Portrait d'un tyran.
M. André Vidal n'appartenait que depuis une douzaine de jours à Tinstitution. Il avait vingt-trois ans, une physionomie douce et claire, l'œil bleu, un peu saillant, les allures simples, le costume propre et modeste, une certaine gaucherie provinciale qui attestait sa psu^ite honnêteté. Instruit, comme le prouvaient ses nombreux certificats, il avait accepté sans murmurer, sans la plus légère réclamation, l'humble poste auquel l'avait provisoirement placé M. Dumesnil; et depuis son entrée en fonctions, doux, exact, ponctuel, discret, ne parlant pas aux élèves, parlant peu à ses collègues, il vivait, grave et souriant à la fois, dans un isolement qui n'était ni honte, ni orgueil. Pendant les classes du collège, loin de suivre messieurs les autres maîtres d^étude à l'estaminet, il profitait de ces heures de liberté pour se promener sur les quais, lisant à l'étalage
des bouquinistes, ou bien rêvant et regardant passer les bateaux. A force de* simplicité et de franchise, cet liomme était aussi énigmatique, aussi indéchiffrable qu'un hypocrite fleffé. Ce qui embarrasse le plus la sympathie humaine, c'est la vérité. Aussi M. Vidal était-il peu aimé. Les élèves étaient embarassés'de ne pas pouvoir le mépriser auîsi facilement qu'ils méprisaient d'ordinaire ses collègues : ils lui en voulaient instinctivement de ses droits à l'estime. Quant à ses confrères, ces pauvres garde-chiourmes que la misère aigrit, que les-habitudes de paresse dépravent et qui s'épaississent en s'abrutissant dans cette vie de petites taquineries, de grandes souffrances, entremêlées de revanches au billard, aux cartes, aux dominos ; ses collègues, qui ne trouvaient en lui ni un complice de leurs habitudes grossières, ni un confident de leurs colères et de leurs imprécations en. sourdine contre les chefs et contre les écoliers, ses collègues étaient bien près de le haïr; mais en attendant, ils le considéraient avec défiance et le laissaient à l'écart, comme un maniaque ou un traître.
André Vidal ne paraissait pas se préoccuper de ces dispositions universellement et diversement hostiles. Au dortoir, au réfectoire, en classe, dans la cour, partout, il conservait la même allure. Jamais son geste, sa voix, son regard ne trahissaient le détail ou la rancune. Il ne se posait ni en héros, ni en
martyr de ropinion. II se disait qu'il n'avait que deux juges, deux arbitres : M. Dumesnil-Floriyal, auquel il devait compte de la mission confiée, et sa conscience, qui pouvait n'être pas contente quand M. Dumesnil l'était, mais qui devait, sous peine de déchéance, l'être toujours, même quand le chef d'institution ne Tétait pas. Concilier ces deux témoins, servir l'un en servant l'autre, ne sacrifier jamais l'un à l'autre, telle était sa tâche; et il la remplissait simplement, modestement, comme s'il n'eût fait que s'acquitter d'une fonction automatique, analogue à celle de boire , de manger ou de respirer.
Marie Hubert, dont l'esprit complexe avait une pénétration interdite aux esprits absolus, pressentait vaguement la candeur intelligente et supérieure de cet homme : aussi, avec son besoin d'expansion et d'amitié, cherchait-il plutôt un confident digne de lui pour tous ses rêves, qu'un complice pour cette escapade du journal. Mais il se serait bien gardé de communiquer toutes ses intentions à ses deux amis. Tous deux les auraient violemment combattues : l'un à cause de ses préventions farouches, et l'autre à cause d'une certaine morgue pédant^ qui le rendait parfois le concurrent jaloux de ses maîtres.
« Monsieur, dit Marie Hubert en touchant du doigt le coude d'André Vidal, je viens vous demander un petit conseil et un grand service. >
Le mattre d'étude^ surpris dans sa rêverie^ se retourna vivement fet sourit avec timidité.
<K Parlez, monsieur Hubert; et, si conseils et services peuvent s'obtenir sans contravention^ je suis tout à vous.
— Ah ! c'est qu'il dépend de vous de voir (du de ne pas voir la contravention !
— Vous vous troioipez y monsieUt*i reprit Vidal avec douceur, tnais d'un ton plus fermé, il he dépehd pas de moi de changer le mal en bien; Le devoir est toujours le devoir ; et peut-être feriez-vous mieux de ne pas vous dénoncer : vt)us m'épargneriez la nécessité de vous gi^onder.
— Oh! il ne s'agit pas de choses graves. »
Et Hubert raconta le fameux projet; comment ses amis et liii voulaient combattre l'ennui par ce ]oui*nal, et comment ils avaient besoin de la complaisance d'un maître intelligent i ils avaient pensé ne pouvoir mieux s'ddrésser qu'à l'homme de cœur qui les surveillait sans les tyranniser^ et qui paraissait lui-même coupable de quelques peccadilles littéraires.
« Qui vous a dit que je faisais des vers? demanda Vidal en rougissant. .
— Vous vous êtes trahi vous-même, et Je vous ai vu compter des doigts sur votre pupitre en Seandatit des hémistiches.
— Vraiment ! Eh bien ! tant mieux ; je vous lirai
les derniers que j'ai faits, et vous m'en donnerez votre avis. »
Le pauvre mattre d'étude, qui, pour la première fois de sa vie peut-être, trouvait un auditeur et un confident, ne put se défendre de cet accès de naïve vanité qui saisit les plus purs à l'heure de Fa* mitié.
« Mes deux amis et moi nous serons heureux d'avoir une raison de vous aimer et de vous estimer encore plus, répliqua Hubert, qui voulait revenir à la proposition et qui était un élève de rhétorique trop habile pour ne pas savoir qu^on prépare ses auditeurs par de délicates flatteries. Mais il est bien entendu que vous*nous permettrez de vous soumettre le premier numéro de notre journal.
— Ohl pour cela, non! Que diraient vos parents? que dirait M. Dumesnil, si on découvrait un pareil scandale ?
— Un scandale!
— Oui, mon ami, ce serait un scandale que de donner l'exemple d'un journal, et que de le faire paraître, surtout avec la complicité d'un maître.
— l^h bien! alors, monsieur, je ne vous demande que le secret. Ne nous dénoncez pas. Nous nous cacherons de vous, et, si vous nous surprenez, vous nous punirez.
— Je ne vous dénoncerai pas, mon ami, parce
qu'il ne faut pas, dans l'intérêt même d'un devoir, trahir la confiance de qui que ce soit ; mais j'espère vous faire renoncer à ce projet. Si vous persistez, je n'abuserai pas de votre confiance, mais je quitterai l'institution, pour n'avoir pas à faillir à mon rôle ou à mon amitié pour vous.
— Vous ne feriez pas cela, dit Marie Hubert en tendant avec effusion la main au maître d'étude.
— Je le ferais, monsieur, répondit André Vidal en serrant cette main et le cœur épanoui par cette démonstration. Il m'en coûterait de vous quitter, mais il m'en coûterait davantage de devenir votre complice.
— Savez-voûs que vous êtes un honnête homme, et que c'est dommage que vos collègues ne vous ressemblent pas ? s'écria Marie Hubert, qui se sentait attendri et ravi de cette dignité toute simple.
— Pourquoi me faire un compliment que je ne puis accepter sans injurier mes collègues? Je ne suis qu'un pauvre homme dont l'estime des autres est toute la richesse, qui prend au sérieux sa tâche, et que vous rendriez heureux en renonçant à votre folle idée.
— • J'y renonce! mais à une condition : c'est que je lirai vos œuvres et que vous lirez les nôtres. »
André Vidal parut hésiter ; il interrogeait son juge intérieur.
« Monsieur Hubert, reprit-il enfin, vous me ten-
D*UN HONNÊTE HOMME. iî9
tez. Je n*étais pas préparé, je Favoue, à cette offre cordiale; mais je ne ferai pas à votre cœur l'injure de le méconnaître. Je sais ce que vous valez, et j'accepte cet échange de confidences, à condition que vos études n'en souffriront pas. Il ne sera donc jamais question, pendant le travail, de nos petites poésies. Mais je consens à recevoir et à donner, pendant la récréation, ces témoignages de sympathie littéraire. Nous aurons ainsi plus de confiance, vous dans la direction d'un maître qui deviendra, je l'espère, votre ami, moi dans l'obéissance d'élèves intelligents et sérieux qui cherchent de nobles et pures distractions.
— •Ainsi, c'est bien convenu ! dit Marie en étendant la main comme pour un pacte.
— C'est convenu 1 Tantôt, à la récréation de quatre heures, nous causerons de vos projets et des miens. Mais, surtout, pas de folies 1 Je romprai le premier cette intimité loyale, si je m'aperçois que vous en abusez contre mon autorité, et si, en devenant votre camarade, je perds mes droits à rester voire maître.
— Oh! monsieur, pouvez-vous douter de notre respect?
— Je ne doute pas de vous, mon ami ; je fais mes réserves pour la sûreté de ma conscience : voilà tout. »
Pendant cet entrelien, Bourdignon et Talbot,
"0 SlStOlM!
qui obsertaient à l'écart, àè disaient : « Hubert a IfloUipy, Us se doiinent des (toignées de main; c'est linè aflaife décidée. A demain notre premiei^ biiniérol >>
Hais, quand Hubert retint rerssea camarades et raconta ciqui s'était passé, U fut accueilli parles imprécations dé fiotlrdignod.
■ Je l'aTais bien dit. ihoi, que tu compromettrais l'affaire et que tu bous liirefaisl Je n'accepte pas la promesse que m as faite. Libre i toi de lenh- aux confidences de M. Vidal! pour ma part, je ne Teui pas salir mes rers par l'applaudissement on la critique d'un pion. Qui t'assure que M. Dmnesnil ne saura pas tout, ce soir même! Ahl qu'il est donc difficile de n'être jamais Irabll Tu nous a ïendnsmais je ne siiis pas de ceux qu'on acbète, moi, el iê le prouverai !
-MauTOise léte, répliqua Talbot, poun|noi ne pas essayer! Ou'estHX que nous risquonsi Si M. Tidalnous Uïbit.nous lemépriserons. S'ileslsinire nous aurons un auditeur, peukétre un conseil. Hnl bert a eu raison, je donne ma démission du journal 0»'«l-ce que nous roulons, après tout! être com- |.ns .1 a|.|n-.V:iSs, Peut-être trouverons-nous, dans ce brave l,„„,me, la sympathie que des cmmies l»loux m. nous donneront jamais. Je rais recopier iw.d»m h classe mou ode .^r /, Smto A SaL^ ■fiKém. .■!),. la lui lirai. ^^
D*UN ttbNNÊTB HOMIIE. 131
— Bravo ! s'écria Hubert , tu eà raisontiable, toi ! Quant à Charles, sotl refiis ne m'étonne pas : il a tant betoin db haïr et de faire de l'opposition, qa*ll se crèTërait les yeux plutôt que de reconnaître une seule foiis la Tenté.
— Tous êtes injustes, et vous êtes de^faux amis, reprit Bourdignon avec plus de douceur. On dirait, à vous entendre , que je âuis incapable d*un bon mouvement. Si M. Yldal est sincère, je Taimeral plus fortement et plus longtemps que vous. Mais j'ai raison de douter, et il n'est pas très-adroit de se livrer ainsi au premier tenu. Puisque vous êtes la majorité, je m'incUne. Si Talbot lit son ode du Saute, je lirai mon poème sur Savonarole. Mais, encore une fois, j'ai peur que nous ne nous repentions de cette condescendance.
— Bah! dit Hubert stveti fierté, il vaut itiieux avoir à se i*epentir d'une bonne action que d'une calomnié ! Courons la chance de trouver un pion honUèl^ hotiime !
— Gë sera tin fameux service rendu à la corpora* tion! ajouta Talbôt.
— Mais j'espère bien que cela ne prouvera rien en faveur des autres, et que je resterai libre de les mépriser, dit en riant Bourdignon à demi vaincu.
— Parbleu 1 » rét)liqua Hubert.
La cloche qui âp^ielait les élèves à l'étude inter- * rompit l'entretien et mit fin à la récréation. £n ren-
i3î HISTOIRE
trant, les trois poètes décochèrent une œillade respectueuse et grosse de tendresse à leur nouveau complice. Mais, enchantés d'avoir un petit secret de moitié avec un de leurs maîti es, les trois amis furent prudents et réservèrent, pour la récréation de quatre heures, les effusions qui leur agitaient l'esprit par avance. Pendant la classe, ils ne prêtèrent qu'une attention fort distraite aux commentaires des auteurs grecs ou latins. Chacun se donna le plaisir de jeter un regard à ses œuvres, et couva ses vers éclos avec un redoublement d'amour. Chacun lissa, arrangea, corrigea les siens, se mira 4ans leur plumage, se réjouit de leur ramage : tous avaient l'anxiété qui saisit l'auteur dramatique derrière le rideau, au moment où l'on frappe les trois coups; et quand le tambour annonça la fin de la classe, il leur sembla que les baguettes leur frappaient le cœur, et ils eurent tous trois un soupir de suffocation.
André Yidal n'était pas moins ému que ses nouveaux amis. Ce pauvre garçon, demeuré jusque-là seul, inconnu, ou plutôt méconnu, dans cette foule intelligente; ne revenait pas de sa siu*prise et de sa joie. Il n'eut pas besoin de jeter un coup d'œil à ses manuscrits; mais il alla, pendant les deux heures de classe, se promener sur les quais, aspirant l'air à pleins poumons, et trouvant des senteurs bienveillantes, des parfums d'amitié, des arômes de grâce.
dans ce Paris jusque-là si impitoyable. Bien résolu àtie pas laisser empiéter sur sa dignité, il n*avait aucun remords de sa promesse ; mais il se demandait avec un généreux frémissement, avec une palpitation de tout son corps, si ces trois jeunes gens ne tendaient pas un piège innocent à sa candeur, et s'il n'aurait pas à se retirer plus tard, saignant et brisé, de ce groupe si engageant qui allait recevoir ses secrets? Il n'avait que quelques années de plus que ses élèves; il savait, par le souvenir de ses études, dans quel isolement les esprits fiers et purs vivent au collège ; et, se retrouvant avec les illusions d'autrefois dans ces trois amis, iMui semblait qu'il allait contracter des liens et nouer des confidences avec une partie de lui-même, séparée, égarée, disparue loin de lui, et que c'était un débris de son propre cœur qu'il allait retrouver et replacer dans sa poitrine.
La récréation fut sublime. La cour de l'institution eut toutes les fêtes de l'Olympe, et le chœur des Muses , dansant et trépignant sur des fleurs , vint isoler du flot vulgaire ces quatre initiés, qui respirèrent à pleins poumons l'étber le plus pur. Hubert, Talbot et Bourdignon furent unanimes dans leurs avances, et surent trouver, pour fureter dans l'Âme du pauvre maître d'étude , les délicatesses les plus raffinées, les sourires les plus sincères et les plus avenants. De son côté, Vidal se livra avec l'abandon
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d*Qn corar vierge. D recueillit les vers qu'on lui coula tout brûlants dans l'oreille, applaudit, et sut pourtant hasarder quelques observations qu'on re* çut arec délices ; puis , quand il eut bien ^ulé » bien compris, il murmura à son tour aux trois écoliers , ravis et stupéflùts de bonheur, une longue pièce qui n'était peut-être pas un chef-d'œuvre , mais qui était à coup sûr une oeuvre profondément vraie C'était une sorte de dialogue entre le peuple, personnifié dans Jacques fioiiAoauRe, et le génie de l'humanité. L'étemel marcheur s'inquiétait de ses courses infinies , de ses sueurs , de ses désillusions renaissantes , et demandait enfin à Dieu raison de ce martyr. Le génie de l'humanité lui répondait , lui expliquait les joies et les douleurs, les vertus de la souffrance, rélevait, le réconfortait par de mAles leçons, et lui découvrait des horizons splendides où la gloire l'appelait, mais à la condition de souffrir encore^ toujours, davantage ; et Jatqmes Bvnhow^e^ enliévré de la passion du sacrifice , demandait de nouveaux ti^vaux , de nouvelles larmes ; de nouvelles douleurs.
La poésie était saus doute emphatique ; mais on y sentit uu palpitation si gt^néreuse , l'élan était si lier , si pm\ que los trois amis se sentirent transportés dans des régions vraiment surhumaines, et s'écrièrent unanimement que Vidal était un grand ^ et que ses vers étaient sublimes. Us avaient
D*UN HOHAÊTE HOIIME. )3S
raison. Ce poëtne^ iileomplèt d'eipression , était d'un dehtiment superbe i et ii Yon ne â'atrétait pas à la forme ; èontëtiable i mais bortiée, si l*on allait pat- delà les tërs, oil atteignait à un éclatant foyer. La Joie mêlée de stupeur et d'Admiration qui suitit cette confidence fut tiiiè de ces émotions qui datent dans là vie. Hubert comprenait que Vidal touchait par certains poitits àut élans immatériels , atix reiiohcèments qui le ravissaiéutpai* ilitèrralleâ. Talbot trouTail Jacques Bdrihonime bien fort en histoire et bien profond , fet il se l-êservait de causer longueinent avec André dé ces diverses manifestations du génie populaire. Quant à Bourdigtiôtl , réconcilié, enchaiiiê, il pardotmait certaines allures detltiitiéntales du t)oéme en faveur de la foi qu'il croytflt y sentir : •
« Ce garçon est tout simplement un grahd citoyen, > se disait ce i-évolutiônnaire perpétuel.
En somme, cette récréation fut un rêve, tirt enchanteitient; elle passa avec une rapidité vertigineuse. Quiitid le signal de l'étude fit crouler lés nuages échafaudés qui isolaient le quatuorj les trois aiilis s'aperçurent r^u'aucuri d'eux ii'avait touché au morteàti dé pdin du gdfltei* , et ils rèutrêretit stoiquertîent dans les classes , dédaignant de manger après celte orgie de rosée céleste.
André Vidal était religieusement heureux. Il se disait que par ses confidences il attachait a lui trois
écoUers que leur imagination pouvait exposer. Il sentait le fardeau glorieux de ces trois âmes ; il s'attribuait un rôle paternel ou d*ange gardien ; il ne put faire autre chose de toute la soirée que de contempler ces trois amis, qui le regardaient aussi avec un respectueux attendrissement.
« Ah ! murmurait au plus profond de lui ce pauvre maître d*étude , qu*ai-je donc fait pour mériter dans une carrière que je supposais si pénible une pareille jouissance? Tétais préparé à Fingratitude, à Tinsulte, au dédain, et voici que trois des plus intelligents, des meilleurs, viennent m'offrir leurs trois ccdurs pour aider et pour guérir le mien ! »
Et du regard il bénissait les trois camarades dont il Mugissait d*ètre le maître et dont il eut voulu être régaU II était tenté de descendre de la chaire ridicule qui renfermait et Tisolait , et d*aller s'asseoir sur les bancs avec eux. Mais, domptant. ces soubresauts de son cœur, qui eussent mis en défaut sa dignité , il restait en apparence aussi froid , aussi calme, aussi simple que d'habitude. Nul, hormis les intéressés, ne pouvait deviner les fanfares intérieures de ce surveillant placide et silencieux. H y avait seulement de leurs yeux aux siens comme un courant qui emplissait d*électricité la salle obscure, et qui les pénétrait tous d'une charmante et idéale mélancoiio.
" e ceux qui sont tentés de crier à l'exagération
se rappellent les folies pures du collège , à cet âge où rien n'est modéré , où tout , antipathie et tendresse , se traduit par des passions: où les jalousies d'amitié sont violentes et féroces, comme le seraient certaines autres, et où le bien se rè?e et se poursuit avec l'ardeur farouche du mal.
Huit jours s'écoulèrent , huit jours d'empyrée et d'ambroisie ; chaque récréation était devenue un entretien à quatre. Vers, prose , ébauches, projets, tout fut raconté, lu, mis en commun. Vidal n'avait plus un souhait à former. Ses trois amis faisaient la discipline pour lui, et eussent considéré comme une insulte à leur cher poète toute infraction commise par leurs autres camarades. Us exigeaient eux-mêmes de leurs voisins le silence qu'ils étaient autrefois les premiers à violer ; ils se fussent créé des remords terribles en autorisant ou en laissant passer la moindre incartade. Ils avaient pour Vidal
cette vénération de l'artiste pour son œuvre. Comme ils l'avaient contraint à s'expliquer, ils s'imaginaient l'avoir créé. Cette illusion , facile à comprendre , devait en engendrer bien d'autres , que ce récit a pour ,but de raconter. Hélas ! la première devait être de courte durée !
Inconvénients de ne pas jouer aux dominos.
Un matiii, pendant une récréation, M. Dumfesnil- Florival fit appeler André Yidal dan^ don cabinet: Les trois aniis, qui s'aperçurent de cette grave invitation, en conçurent un funeste prbssentiiiient; Quant à Yidal, il se présenta sans trouble, sans en[ibarras, devant le Jiipiter de l'institution^ se sachant trop peu coupable pour avoir à redouter un inter* rogatoire.
M. Dumesnil attendait sdn inférieur avec la gravité obèse d'un bourgeois qui veut être majestueux. C'était un gros homme fondant et débordant par tous les bâillements dé ses habits. Les cheveux hoirs et collés aux tempes^ là lèvre pendante^ les mentons symétriquement superposés , les joues fouettées de tons rouges, les yeux solennellement écarquillés derrière des lunettes à monture d'or, toujours cravaté de blanc, M. Dumesnil exprimait au physique ce contentement béat qui tient à la prospérité des affaires et à la régularité des digestions : il ne paraissait pas se
D'UN HePfNËTE HOMME. i^%
nourrir au réfbctoire. Les gestes ft^quents par lesquels il essuyait son front, que le travail de Uesprit ne tourmentait pas toujours> révélaient la seule crafnte qui pût atteindre sa grande âme étouffée sous Tembônpoint, la peur de rapôplélie. M&chant ses mois comme des bonbons à la guimauve 4 il s'écoutait parler avec (ilaisir ; sur ce point, il ne ressemblait pas aux aiitres; Suffisamment pédant , pour n'être pas humilié datls les assemblées fédérales des chefs d'institution de la Seine, il risquait ft Toccasion son niot latin et sotl vers d'Horace. Mais sa fieiiblesse, Son gros péché , dôtlt il ne pouvait ni ne voulait se ftLirè absoudre, c'était le calembour. M. Dtimesnil était jaloux du marquis de Bièvre; Quand il admettait à sa tablé quelques élèves bien notés ou bien i^ayâhtë , il leà régalait de ces contorsions de l'esprit, et ne dédaignait pas de provoquer leurs lâches applaùdisseinents. Bn politique, M.Dumesnil n'avait pas d'opinion bien rigoureuse. Il n'était cependant pas légitimiste, parce qu'après plusieurs essais, il avait reconnu que son nom ne se prêtait pas aisément au mensonge delat)arliciilei Ses itistincts lé poussaient parmi les côtisërvatèurë. Atnbitieux de l'épaulette de la garde nationale et des honneurs municipaux , il avait été décoré , sans qu'on pût savoir pout* quel ihêrite spécial. Membre dû bureau de bienfaisance, M. Dumeshil affectait d'honorer messieurs les ecclé" iiastiques , avec lesquels il était en relations frê-
quentes ; mais son respect n'allait pas au delà des politesses cérémonieuses.
M. Duraesnil , qui s'appelait aussi Florival , parce que ce n'était pas son nom, mais bien celui de son prédécesseur, était en train de faire fortune , et il avait arrangé Yécfmomat de façon que la cherté des denrées n'altérât jamais par des déficits discordants l'harmonie de son budget. Il ne manquait donc rien à M . Dumesnil-Florival pour qu'il satisfît au programme du bourgeois content et repu : sa maison pour son activité et Theureux emploi de ses facultés de gouvernement, sa fortune pour la satisfaction de ses instincts de Lucullus, sa décoration et ses honneurs municipaux pour la chimère de l'ambition, et enfin, pour promener tous ces triomphes à travers la capitale et la banlieue, une voiture, dite demi-for^ iune^ traînée par un cheval héroïque, que les élèves appelaient , à cause de sa couleur, le cheval de La Fayette.
Disons , en passant, que voiture et cheval étaient un présent de l'institution. M. Dumesnil, suffisamment pourvu de vaisselle plate, avait diplomatiquement fait suggérer la pensée de ce cadeau étrange. Avons-nous besoin d'ajouter, pour compléter le tableau des félicités de cet homme aimé des dieux, qu'il était trop épais au physique, trop peu aiguisé au moral , pour n'avoir pas pour compagne une charmante feihme , mince , jolie , spirituelle , élé-
DUN HONNÊTE HOMME. ikV
gante , faisant à ravir les honneurs de sa belle argenterie , et sachant , au besoin , faire frémir une rivière de diamants sur des épaules éblouissantes , les jours d'Italiens ou d'Opéra. Mme Dumesnil était Tadoration perpétuelle de son époux. Une jeune famille composée de deux charmantes petites filles , qui faisaient la joie de leur père autant qu'elles avaient l'esprit instinctif de ne pas lui ressembler, attestaient les harmonies intimes d'un couple qui étonnait toujours les commentateurs par les disparates des deux époux. Je sais bien que les mauvaises langues trouvaient moyen d'expliquer ce qui paraissait inexplicable ; mais à quoi bon , dans ce récit véridique , laccorder quelque crédit aux mau^ vaises langues ? Ces deux petites filles pouvaient paraître un embarras pour le gros pasteur d'un troupeau masculin : mais il espérait bien être retiré des afTaires avant que ses deux demoiselles fussent assez grandes pour devenir gênantes; jusque-là, il n'y avait aucun inconvénient à laisser fleurir à l'ombre de l'institution ces deux enfants que les gamins appelaient les deux gamines. La belle Mme Dumesnil figurait sur le prospectus , à l'article des soins maternels et de la surveillance de l'infirmerie ; mais la délicatesse native de cette jeune femme l'empêchait de s'occuper des bobos maussades et des tempéraments malsains des jeunes élèves, et ce n'était guère qu'aux très-grands écoliers , passagèrement
us HISTOIRE
incommodés, que 1^ sollicitpdp ^n questio;idaignfiit s'adresser.
On PQmprendi^a, d'après e^is détails, Timportanee que s'attribuait M- Dumesnil , persoui^age eousidérabie dai^s rarroudissemeut « auquel tout ayait porté bQubeur , et qui régnait sur wn des étahlisseitiei^ts les plus nombreux et les plus, célèbres de Paris.
Quand Vidal fut entré dans ce cabinet redoutable , et se trouva en présence du fameux fauteuil d'acajou à fond de canne, qu'emplissait oiilre mesiire la majestueiise ampleur de soi^ ebef , il comprit à la grimace sévère de ses lèvres épaisses et au regard inquisiteur qui Tattendaît, abrité SQus les li|nettes d'or, que reutrctien devait être sérieux ^pur lui. Il leva les yeux vers les bpstes'de Démostbtoe et de Oicéron, qui se regardaient au spmmct d'une hibliolbèque , et sembla demander k ces demidieux un peu d'éloquence pour se défendre ; puis il attendit, calme et. respectueux, la torture de l'interrogatoire.
« Monsieur , dit en jouant avec ses breloques 1^ gr^s autocrate , je vous ai fait appeler pour vpus faire juge de votre propre conduite.
rrEn quoiai-jepu démériter de- votre confiance? demanda timidement le pauvre maître d'étude, que ce début alarmait et qui se croyait pourtant sans reproche*
— Vous portez, monsieur, de graves atteintes à la discipline ^t à l'esprit d'autorité que je me suis toujours plu à entretenir dans l'institution. »
Vidal ne répondit rien ; il se questionnait, et sa eonseience restait muette,
« Pourquoi vous ai-je pris ici , monsieur ? continua M. Dumesnil avec un redoublement de solennité.
— Pour surveiller les études et les récréations, conduire les élèves à la promenade, au collège.
— Port bien ; mais croyez-vous que je paye des maîtres pour que ceux-ci devienneqt les amis, les confidents, je dirai plus, les complices, oui, les complices de mes élèves , et pour qu'ils emploient à griffonner je ne sais quelles œuvres si^spectes le temps qu'ils devraient consacrer à la surveillance 1 >
Vidal se sentit dénoncé et calomnié ; il répliqua sans rougir :
ft Je ne savais pas qu'il fût interdit aux maîtres de causer familièrement avec les élèves qui veulent h\en leur témoigner quelque conâc^nce.
-rr Vous ne sayiez pas» vraiment? Vou^ deviez le savoir : vous êtes bien jeune et bien inexpérimente l
-^ Mais comment ces rapports, qui me garantis*saient le respect et la soumission des élèves , peuvent-ils m*exposer à des reproches?
i 44 HISTOIRE
— Comment? Voilà qui est bien naïf ou bien criminel, monsieur. Vous ne sentez pas qu'il n'est point convenable qu'un maître compromette sqn caractère et sa dignité dans des liaisons qui ne peuvent avoir pour but que de dangereuses complaisances?
— Oh ! monsieur, qui a donc pu calomnier une innocente intimité?
— Il n'y a pas d'intimité innocente dans nos maisons, et les familles qui me confient ce qu'elles ont de plus cher seraient justement mécontentes d'apprendre que mes maîtres oublient à ce point Ta distance qui les sépare de leurs élèves.
— Je pensais , au contraire , reprit Vidal avec un peu plus de fermeté, que je remplissais vos intentions en me faisant estimer et aimer des plus grands et des plus intelligents parmi vos élèves.
— Vous aviez tort, monsieur, et c'était le résultat d'une excessive vanité. On ne doit aimer ici que moi, et on ne doit estimer ici que moi. Tous ces jeunes gens appartiennent à d'excellentes familles, quelques-uns mêmes sont nobles ; tous sont riches, et appelés à briller dans un monde où vous ne paraîtrez jamais : il est donc fort ridicule et fort inconvenant que vous vous efiforciez de vous faufiler, à l'aide de relations disproportionnées, dans des régions qui vous sont interdites. Quel père serait
D'UN HONNÊTE HOMME. i4o
flatté de cette intimité? Et d'ailleurs, c*est trahir mes intérêts que de se faire aimer exclusivement. Si vous quittiez l'institution , ces élèves ne vous suivraient-ils pas? Il est étrange que, quand on mange mon pain, quand on reçoit mon argent, on agisse ainsi contre ma fortune ; c'est là de l'indélicatesse. J'aimerais autant qu'on crochetât ma caisse. » •
M. Dumesnil était comme ces grosses voitures, qui sont lentes à se mettre en mouvement, mais qui, une fois amenées sur une pente, deviennent d'autant plus rapides dans leur course, qu'elles sont poussées par un poids plus considérable. Il eût continué sans doute sur ce ton pendant une demi-heure ; mais Yidal l'interrompit par un geste fier, et lui dit en dominant son émotion :
« Je vois, monsieur, que nous ne nous entendons pas sur les devoirs qui me sont assignés. J'ai cru agir dans la limite de mes droits ; vous ne pensez pas de même : il serait contraire à la dignité de Tun et de l'autre d'entamer sur ce point un débat. J'ai l'honneur, monsieur, si vous ne me congédiez pas, de vous offrir ma démission.
— Oh ! je le savais bien, moi, que vous étiez un orgueilleux , reprit avec un ton adouci M. Dumesrnil , qui ne se souciait pas de renvoyer un bon maître d'étude , dont le départ pouvait entraîner celui de quelques élèves, et qui ne voulait que
l'humilier et l'écraser un peu de sou éloquence massive.
— De l'orgueil î moi ? répliqua Vidal en souriant.
— Oui f de l'orgueil ; on m'avait déjà dit que vous méprisieSj que vous dédaigniez vos collègues.
— Je ne dédaighe, je ne méprise personne ; j'ai pour mes collègues les égards nécessaires au respect de leurs fonctions, mais je ne puis donner mon estime ni mon affection sans connaître; et jusqu'ici je n'ai pas eu l'occasion de montrer l'une et l'autre.
— Bah l vos collègues vous valent. Ne faut-il pas qu'ils aillent solliciter vos faveurs? Pourquoi les évitez*vous? pourquoi ne les fréquentez-vous pas? Pendant les classes^ vous vous retirez de votre côté, c'est paraître les dédaigner, et ils sont sensibles à cet aflVont.
— Le GroyeZ'^vous ? demanda le naïf Alidré ; j'irai leur présenter mes excuses. Je n'ai pas les mêmes goûts, voilà tout.
— Ouii reprit en riant le gros potentat, oui^ vous avez peur (Je la pipe, de la bière, du domino, des cartes. Bah I vous avez tort ; j'aime inieux savoir mes employés à l'estaminet, que flânant je ne sais oùj et rêvassant, ruminant, conspirant peutêtre.
— Vous ne m'aviez pas dit, demanda avec une
légère ironie Vidal scandalisé, que l'estaminet fût une des conditions de mon séjour ici*
— Mais, vous-même, monsieur le puritain, reprit d'un air piqué le majestueux inquisiteur, vous ne m'aviez pas dit, en acceptant l'emploi que je vous avais assigné, qu'il vous fallait employer les études à écrire, les récréations à établir, avec certains élè* ves, d'étemelles confidences.
— Je vous avais promis, répliqua fermement Vidal, de maintenir la discipline, de faire respecter l'ordre et le silence dans les classes, d'être exact aux heures désignées* Ai-je manqué à ces devoirs ?
— Tenez, mon ami, dit tout à coup M. Dumesnil devenant volontairement bonhomme et paternel pour mieux se faire comprendre d'André Vidal, asseyez-vous là et causons. Je vous estime ; vous me paraissez honnête, mais vous n'entendez rien aux délicates obligations de notre métier : permettezmoi de vous les préciser,
— J'écoute, dit Vidal avec déférence, en se résignant à un exposé de principes pour lesquels il se sentait instinctivement de la répugnance.
— Vous êtes ici, mon ami> pouu tout voir^ tout entendre^ tout noter, tout me dire ; mais vous comprenez bien, n'est-ce pas, que si vous avez des goûts littéraires, des lectures à faire, des livres à écrire, je ne puis vous payer pour vous donner les loisirs de satisfaû:e ces tendances t
— Sans doute, monsieur; mais je croyais qu'à certains moments, qu'à certaines heures....
— Il n'est pas de moment, pas d'hemre qui interrompe votre devoir. Vous êtes, mon pauvre ami, dans une faction continuelle ; jour et nuit , vous devez avoir Tœil ouvert , l'oreille tendue. Pendant l'étude, vous ne devez avoir que le cahier des punitions sous votre main. Lire, écrire, penser même, seraient des distractions , et vous ne savez pas ce qui peut se commettre pendant une distraction de quelques minutes.
— Ainsi, je dois rester en arrêt....
— Oui, mon ami; pendant la récréation, la même obligation se continue. Tautorise volontiers la conversation entre les maîtres, bien qu'il me semble plus utile de ne pas causer et d'observer; mais ce qui me paraît contraire à l'esprit d'une sage surveillance, ce sont ces intimités d'élèves et de maîtres, qui vous distraient et qui ne sont peut-être qu'un calcul des élèves !
— Je comprends , en effet, monsieur , dit avec tristesse le pauvre Vidal que cette leçon désenchantait cruellement, je comprends que j'ai manqué à mon devoir; je vous oiffre mes excuses. Je ne lirai plus, je n'écrirai plus pendant les études. Quant aux trois élèves qui m'avaient témoigné quelque bienveillance, je les avertirai....
— Gardez-vous-en bien! vous me feriez passer
D'UN HONNÊTE HOMME. iki^
pour un tyran. Prenez le premier prétexte venu ; un peu de froideur les tiendra à distance.
— De la froideur pour ces bons jeunes gens, si dévoués, si intelligents !
— Bah! ne vous y fiez pas! les élèves sont nos ennemis. Les sournois ne nous flattent que pour mieux nous tremper. Vous avez des illusions! Ah çà! que vous disaient-ils et que complotiez- vous dans ces conversations mystérieuses qui scandali* saient toute l'institution?
— Ils me montraient leurs vers, je les corrigeais, et je leur montrais en retour les essais auxquels je me livrais.
— Ah! ah! vous êtes poète, monsieur Vidal? Mauvaise disposition! Les vers, à quoi cela peut-il mener ? à Thôpital !
— Oh ! je ne suis pas ambitieux, dit avec simplicité l'héroïque maître d'étude, qui soufifrait cruellement des railleries de ce gros bonhomme, incapable d'apprécier ses délicatesses.
— Vous me semblez, au contraire , fort ambitieux, reprit en faisant un effort pour sortir de son fauteuil l'obèse et prétentieux chef d'institution; mais ici je ne veux que du dévouement, de l'abnégation. Ainsi, c'est convenu, n'est-ce pas ? Plus de lectures pendant les études, plus de conférences pendant les récréations !
— Je m'arrangerai désormais pour ne travailler que pendant les classes.
180 HISTOm
— Eh bien, vons aurez torti Ne comprenez-vous pas que si vous exaltes votre imagination pendant les quatres heures de repos que je tous laisse chaque jour, vous aurez ensuite beaucoup de peine pour rapporter ici un esprit net et dispos? Malgré vous, des songeries viendront vous surpendre à l'heure de la surveillance. Croyez-moi, ne songez à rien qu'à votre besogne, et aUez avec vos collègues, dont l'affection vous sera plus nécessaire quç celle des élèves.
— J'essayerai, monsieur, murmura le loyal jeune homme qui se sentait écrasé sous ces exigences, et qui voyait une prison morne et sans issue dans cette carrière qu'il avait choisie pour se préparer à ses grandes études.
. ^ Essayez ! et n'oubliez pas que je n'ai rien à faire ici des littérateurs. Je paye des surveillants, je ne pensionne pas des apprentis poètes.
— Je n'oublierai rien, monsieur, dit Vidal en saluant et en retenant des larmes. Je remplirai loyalement ma tâche. Si mes forces ne peuvent y suffire, je vous préviendrai. Mais permettez- moi de Vous faire remarquer que des sergents de ville ou des invalides feraient bien mieux votre affaire, et qu'il est inutile d'exiger des bacheliers pour un emploi de gendarme.
— Parbleu ! s'écria d'un air fin et bête M. Dumesnil en ouvrant la porte, croyez-vous que n'y aie
D'UN HONNÊTE HOMME. I5i
pas songé? Mais il y a tant de préjugés dansTesprit des parents, et les élèves sont si exigeants !
— Voilà, en effet, des préjugés et des exigences bien inutiles, > répondit Vidal qui salua et sortit le cœur gonflé et en chancelant comme un homme ivre.
Quand il reparut dans la cour , André était d'une effrayante pâleur. Les maîtres d'étude qui le virent passer le saluèrent ironiquement et sourirent entre eux : ils étaient vengés.
Talbot, Hubert et Bourdignon accoururent.
« Mes amis, leur dit Vidal, qui n'osait ni mentir ni leur rien avouer, laissez-moi seul, je vous prie; j'ai besoin de me recueillir. Ce qui m'arrive est si imprévu! »
Les trois amis se reculèrent discrètement» et allèrent commenter à l'écart l'étrange bouleversement des traits de leur cher poëte. Ils devinèrent è peu près la vérité. Une pitié chaleureuse mêlée de colère déborda de leurs trois âmes. Talbot , un peu pédant, voulait aller présenter d'humbles remon«trances à M. Dumesnil ; Bourdignon voulait chercher querelle à tout le monde et insurrectionner rétablissement ; Hubert, fort ému et fort courroucé, n'avait aucun projet, mais jurait de se venger. Quant au pauvre Vidal , il consultait tout bas ses forces, et se demandait s'il pourrait vivre sans étudier, sans penser, sans aimer. Le devoir, vu
ainsi, lui paraissait morne et infécond , lui paraissait presque sacrilège; et, son honnêteté lattant contre ses instincts, il ne savait pas s'il devait fuir une tâche impossible, ou immoler ses rêvés, ses joies pures, ses consolations mystérieuses, à ce cruel mandat si rudement imposé.
Il ne fut question de rien entre Vidal et ses amis. Les élèves, par une touchante délicatesse, ne voulurent pas violenter sa confiance, et corroborèrent, par des suppositions exactes, leurs conjectures passionnées. André, de son côté, redoutait de contrevenir aux intentions de M. Dumesnil ; il évitait, le plus naturellement qu'il lui était possible d'imaginer la rencontre du trio en question. Pendant les récréations, il allait et venait, affectait une surveillance pleine de bruit, et ôtait tout prétexte à un colloque de quelques minutes; mais c'était pendant les études que la tâche devenait lourde et faisait surtout saigner ce grand cœur.
Accoudé sur son pupitre, cherchant à ne pas se concentrer dans utie idée, et pourtant voulant donner un aliment à son esprit, Yidal regardait à la dérobée les trois amis et se sentait jaloux de leurs études. Il s'efforçait de lire leur âme extérieurement et de s'y mêler, et s'interrompant parfois avec des soubresauts de remords dans cette dangereuse contemplation, il se mettait à énumérer des chiffres comme on égrène un chapelet; il tourmentait un
D'UN HONNÊTE HOMME. i53
crayon , il dessinait, il faisait tout enfin pour ne pas sentir le besoin de réfléchir ou de lire, et, en dépit de toutes ces précautions, la mélancolie Fenyahissait ; il rêvait avec angoisse et ne pouvait se dompter.
Pendant les classes, le pauvre garçon était moins malheureux, ou plutôt, comme il l'était à son aise, il se soulageait à souffrir sans contrainte, il puisait du courage dans la douleur même. Les premières fois, il voulut, consciencieux et obéissant, se joindre aux autres maîtres d'étude ; il les suivit tout un jour à l'estaminet, essaya de se plier à leurs étranges discours ; mais le lendemain, le cœur lui manqua à l'idée de recommencer cet essai, et il reprit ses promenades dans Paris , ses courses devenues plus inquiètes. Il s'arrêtait devant un étalage de livres, paraissait en lire les titres, tandis qu'il songeait à sa vie misérable , à cette solitude , à cette obligation de* s'interdire toute joie intellectuelle, tout travail, toute espérance, toute amitié. Il laissa tomber plus d'une larme sur ces bouquins qu'il prenait sans les voir, et tout en regardant du haut des ponts passer les trains de bois ou les bateaux il se disait :
« QuB pensent- ils, ces bons jeunes gens qui m'avaient adopté ? ces frères que je dois renier ? lis m'accusent de les avoir dédaignés, trahis , moi qui meurs de ne plus leur serrer la. main, et qui vou-
drais, chaque fois que je les regarde* me jeter dans leurs bras ! »
Sur ce dernier point, les craintes de Vidal étaient exagérées. Les trois amis étaient bien loin de le calomnier : ils avaient compris ses tortures et souffraient de ne pouvoir les soulager. Hubert concertait un plan encore trop vague pour être communiqué à ses amis ; mais il s'était juré à lui-même de réparer les injustices de M. Dumesnil, et de venger le grand homme outrageusement humilié par cette ridicule tyrannie. Talbot essayait de trouver une transaction qui satisfit tout le monde; quant à Bourdignon, il ne décrispait pas ses poings ; il émettait vingt fois par jour les motions les plus impossibles, les plus incendiaires ; il voulait souffleter les maîtres d'étude, provoquer M. Dumesnll, et i) avait composé dans le ton des ïambes, alors fort célèbres, d'Auguste Barbier, une pièce étincelante dé4iée à Vanarchie ; mais il ne venait à l'esprit 4'aucun des trois d'accuser Vidal, Peut-être lui rçprochait-on \xi\ sentiment du devoir poussé jusqu'au scrupule ; peutêtre Teût-on souhaité ipoins docile au joug, plus 4cre, plus enclin à l'insubordination ; n^ais chacun rendait hommage à cette vertu forte et quasi sereine, et le lien de ce quatuor généreux s'augmentait et se resserrait.
Jnterrogé plusieurs fois par Hubert, par Talbot, par Bourdignon, Vidal n'avait répondu que de
vagues paroles , très-explicites dans leur sobriété; et l'embarras même qu'il éprouvait en présence des trois amis était une torture, une angoisse de plus.
Celte situation dura quinze jours, quinze jours de véritable agonie. Le prisonnier se fait à son cachot; les obstacles matériels sont des raisons démonstratives : mais s'habituer à une prison morale, maïs vivre dans un cachot mobile qu'on porte sur soi ; mais avoir son libre arbitre et ne pouvoir en user que pour se contraindre à la servitude la plus absolue! Se sentir intelligent , actif, prêt à tous les élans du cœur, et se voir astreint aux formules de l'idiotisme ! c'est là un supplice intolérable ; c'est là une impiété ! Si résigné, si docile qu'il fût, Vidal se demanda pourtant s'il n'avait pas des comptes plus importants à rendre à Dieu et à son esprit. Faire ce métier de surveillant, c'était le moyen de gagner le pain de chaque jour; piaiss n'était-ce pas sacrifier au bien-être (et quel bien-être, grand Dieu) la fonction plus haute, plus impérieuse , de développer ses facultés ? Souffrir pour souffrir, mieux valait endurer la faim, la misère la plus horrible, au prix de sa liberté, et sauver du moins son âmel
Vidal se sentit quitte envers M. Dumesnil par son loyal effort. Le devoir lui apparut plus grand dans un affranchissement de cet indigne servage , et il n'hésita plus. D'ailleurs, libre de penser, de respirer,
i 56 HISTOIRE
il devenait libre d'aimer et de satisfaire aux nobles et pures intentions de son cœur.
En conséquence , Vidal alla gravement et simplement renouveler sa démission. M. Dumesnil fit bien quelques efiforts pour le garder ; mais il sentit une détermination si njettement fixée, qu'il n'insista pas beaucoup: d'ailleufs, Vidal ne voulait pas entrer dans une autre institution. Il n'y avait donc point à craindre qu'il se fît suivre des élèves. La démission fut acceptée, et Vidal reçut son congé pour le dimanche suivant, jour de sortie.
Le samedi au soir, Hubert, qui l'observait et qui se doutait de quelque chose, remarqua le soin avec lequel André réunissait ses cahiers , ses papiers ; il rencontra aussi à plusieurs reprises les yeux brillants du pauvre maître d'étude. Il lut un adieu définitif dans sa pâleur. Il prévint ses deux amis, et leur donna rendez-vous pour le soir même à la veillée, afin de leur communiquer im plan désormais susceptible d'application. Talbot et Bourdignon furent exacts : la conférence fut longue, et nous verrons quel devait en être le résultat.
Annexe à Thistoire du prix Monthyon.
Le dimanche, après les formalités ordinaires des jours de congé, quand tous les élèves furent envolés, André Vidal, qui avait épuisé toute la nuit l'amertume de son sacrifice, prit sous son bras le paquet philosophique qui symbolisait des bagages, et sortit la tête haute, l'esprit résigné, la figure impassible, de cette maison qui avait été pendant quelques jours si belle et si tendre pour lui.
Dans des natures comme celle-là, tout prend de graves proportions. Rien de plus ordinaire qu'un maître qui quitte une pension pour en chercher une autre ; rien de plus étrange, et rien de plus douloureux que ce départ qui était un déchirement des plus secrètes et des plus chères illusions, et qui mettait au seuil de ce paradis perdu l'incertitude, le découragement, la misère. Mais Vidal était de ces hommes qui pleurent quelquefois le passé , qui supportent héroïquement le présent, mais qui ne s'alarment jamais beaucoup
158 HISTOIEE
de l'avenir. Le devoir est l'ami suprême, le consolateur, le guide de ces gens-là. Iln*y a pas d'obscurité et, à vrai dire, il n'y a pas d'inconnu pour qui sait bien de quel parti sera toujours son cœur. La conscience est l'oasis éternelle qui met de l'ombre sur toutes les routes, des sources au milieu de tous les sables, desvoixmystérieusesdans toutes les solitudes.
André Vidal ne savait pas où aller coucher. Le peu d'argent qui gonflait son gilet ne devait pas longtemps lui suffire ; il savait très-bien que les privations, la faim, l'attendaient ]e lendemmn: mais il n'en avait pas moing obéi à un scrupule de conscience et il suivait aiusi, par une pente naturelle, l'inflexible loi, sans se dédommager même par les louanges de sou cœur; il ne se drapait pas enOreste, ne montrait pas les poings au ciel , ne jetait pas de défi à Dieu. Calme, simple, ne souffrant que des blessures faites à son affection, il avait la pudeur de ses souffrances, et pensait que c'était méconnaître les inspirations de la douleur que de les recevoir avec trop d'apparat ou trop de ménagements.
Eu franchissant $e seuil, derrière lequel il laissait des amitiés si tentantes, Vidal, qui eût tout sacrifié au bonheur d'être compris et à une étreinte fraternelle, disait un muet adieu ^ ces trois compagnons d'un mois qu'il ne devait plus revoir, et auxquels il avait cru dissiuiuler son départ, voulant jusqu'au bout mettre sa conduite d'accord avec les intérêts
OU les préjugés de M. Dumesnil, et craiguant par* dessus tout de causer par sa retraite quelque scandale, quelque manifestation insurrectionnelle, ou mêm^ quelque départ.
Il salua le concierge, qui lui rendit en ricanant sa politesse, et lui ouvrit la porte avec le soupir d'allégement d'un honnête homme qui congédie un coquin. André Vidal était, en effet, une mauvaise pratique pour la cantine et pour la petite boutique de ce fonctionnaire, si essentiel aménager dans une institution, et qui tient note des entrées, des sorties, des lettres reçues ou expédiées. N'ayant rien à cacher, aucune contrebande à faire pardonner, Vidal n'avait jamais flatté, caressé ou payé le concierge, qui lui gardait rancune de la régularité de ses habitudes et qui perdait beaucoup à cette vertu trop économe. Dieu merci ! ce puritain s'en allait, et il y avait fort à parier que son successeur serait beaucoup moins sournois, Tel était l'adieu unanime qui suivait le maître d'étude, comme Fépée flamboyante de l'archange, et qui devait lui interdire, de par la toute-puissance de la coalition, l'entrée des autres maisons d'enseignement , au cas où ce premier essai ne l'aurait pas dégoûté du métier.
Mais Vidal ne songeait guère h aller passer son cou meurtri dans un autre collier. Il voulait rester libre, et, sans trop savoir comment, il était bien décidé à ne demander son pain qu'au travail indé-
pendant de son intelligence. Quand il fut dans la rue André essuya une larme, se redressa avec un soupir et il allait poursuivre sa route, lorsqu'il se trouva tout à cwip en présence des trois amis qui l'attendaient et le guettaient depuis une heure.
Un flot de sàng monta aux joues du fugitif, que cette brusque apparition faisait retomber dans les douleurs offertes à Dieu et apaisées pendant la nuit. Il voulut prendre la rencontre bravement ; mais il n'était pas intrépide pour les choses du cœur, et il voyait une si cordiale sympathie sur les trois fronts qui lui barraient la route, que, ne sachant que résoudre, il balbutia, laissa tomber son paquet, et lira son mouchoir pour s'en couvrir le visage et dissimuler un sanglot.
« Ainsi, vous vous cachiez de nous, dit Marie Hubert en lui prenant la main et en faisant un doux effort pour lui démasquer le visage.
— Vous nous quittez comme des gens qui ne valent ni un adieu ni un souvenir, ajouta d'un ton gaiement bourru Charles Bourdignon.
— Vous avez tort d'avoir de ces flertés-là avec nous, continua sentencieusement Talbot.
— Mes amis, mes bons amis, murmura Vidal, pardonnez-moi; je ne pouvais pas.... je ne devais pas vous dire ce qui s'était passé.... Ah ! je souffrais tout le premier ! croyez-le bien. Mais qui a pu vous prévenir ?
— C'était si difficile à deyiner ! dit Hubert en souriant.
— y cas aviez l'air si peu préoccupé ! ajouta Bourdignon. »
— Vous ne serez jamais un diplomate, remarqua Talbot, qui rêvait souvent à la diplomatie.
— Ah ! Dieu est bon de vous avoir inspiré cette pensée de venir à ma rencontre I Je sens que j'aurai un poids de moins sur le cœur, et je serai sûr que vous ne m'en voudrez pas. Merci» merci, messieurs! Mais surtout point de méchanceté contre M. Dûmesnil ! Vous sentez bien, n'est-ce pas, que toute manifestation serait une injure pour moi ? Si je quitte rinstitution, c'est de mon propre mouvement ; on ne me chasse pas, mes amis. Non; M. Dumesnil m'a même témoigné de la bienveillance ; mais je me suis aperçu que je n'étais pas fait pour cet emploi. Je n'en avais pas les vertus. Je présumais trop de mes forces. J'y renonce ; et il ne me restera de cet essai que le charmant souvenir de notre intimité , et de vos trois cœurs qui sont désormais greffés sur le mien. Adieu donc, mes amis ! Je m'arrangerai pour vous rencontrer quelquefois le dimanche, si vous le permettez.... Mais j'espère bien qu'il n'y aura pas d'esclandre , n'est-ce pas î Vous me l'avez promis.
— ^Ahçà I dit Bourdignon, qui voulut faire diversion à l'attendrissement dont il subissait l'influence, vous ne nous quitterez pas ainsi.
i 6S HISTOIRE
— Nous vous emmenons , ajouta Hubert ; nous déjeunerons ensemble, car nous avons à causer.
— Je ne puis pias , balbutia Vidal , qui craignait d'être le prétexte d'une débauche d'écoliers.
-^ Est-ce qu'on vous attend î demanda malicieusement Talbot.
-^ Personne ne m'attend, répondit Vidal avec embarras; mais....
— Vous vous trompez, mon ami, reprit Hubert , quelqu'un vous attend : mon père, que j'ai prévenu et avec qui j'ai causé souvent de vous ; il désire vous connaître et a besoin de vos conseils.
T- Votre père ? demanda timidement André, qui soupçonnait quelque bienveillant complot et qui se sentait intérieurement dissoudre en effusion.
— Oui 1 mon père ! nous avons organisé une charmante petite matinée. Nous causerons tout à notre aise , et qous vous montrerons, mon ami > que si nous sommes pour quelque chose dans vos disgrâces, nous voulons être pour beaucoup dans vos consolations.
— Merci, merci.... mais je crains bien d'être indiscret. Je ne sais si je dois....
— Allons donc ! dit en haussant les épaules Tintraitable et brutal Bourdignon ; vous devez nous obéir. Nous ne sommes plus ici à la caserne^ et vous n'êtes plus caporal. En avant, marche ! j'ai faim, et j'ai hâte d'oublier l'abondance.
— Nous ne sommes pas des enfants, ajouta le majestueux petit Talbot ; l'amitié que vos fonctions nous obligeaient de maintenir réservée dans Tinstitution, n'a plus de raisons pour se cacher. Vous êtes désor* mais notre compagnon, notre frère atné I
— Votre frère, oui, et je vous le prouverai, mes amis, dit Vidal avec abandon. Je né résiste plus ; disposez de moi. »
On se mit en marche pour la rue de la Victoire, et, dans le trajet, Vidal ne Ht aucune difficulté pour raconter les vagues intentions qu'il qualifiait de projets d'avenir. La candeur de cet homme qui avait peut^tre du génie étonna les écoliers. S'exaltant dans la pensée d'une tutelle exercée à trois , ils se poussaient du coude, s'encourageaient du regard et • semblaient se dire : « Quelle joie de sauver un pareil homme ! quelle belle action nous allons faire I »
Si l'on demandait de la modestie à la jeunesse, on exigerait d'elle qu'elle fût vieille avant l'âge et désenchantée !
M. Hubert, l'honnête et riche drapier retiré, avait acheté pour y bâiller confortablement, un élégant hôtel de la rue de la Victoire ; mais le prudent propriétaire n'occupait qu'un appartement dans sa maison, louait le reste, et cpnciliait les joies de-la vanité avec les avantages de l'économie.
Veuf depuis plusieurs années , il aimait sa fille
avec celte soumission d'un homme qui n'a jamais rien fait sans l'avis d'une ménagère.
Mile Maxime, qui portait presque un nom d'homme , parce que sans doute son frère avait un nom de femme, était une belle pensionnaire, sortie depuis peu de temps du couvent , assez dévote , mais fort ignorante. Légèrement sentimentale , mais honne et sans coquetterie , elle acceptait avec grâce le rôle quasi maternel qui lui était imposé, prenait des airs charmants de dignité pour faire des recommandations et, au besoin , des sermons à son frère plus âgé qu'elle , et ne redevenait jeune fille qu'envers son père qui était sa poupée ; suffisamment intelligente, pour envier les régions de l'esprit auxquelles elle ne pouvait atteindre, elle trouvait superbe le moindre vers de Marie, s'extasiait devant le trio poétique, Talbot, Bourdignon, Hubert, comme devant un brelan irrésistible qui devait gagner le monde. Elle connaissait aussi, depuis huit jours, par les récits de son frère, le pauvre André Vidal, et s'était préparée à le recevoir avec toute la déférence mêlée de pitié qui est due aux grands hommes méconnus.
M. Hubert, comme tous les gens qui ont reçu un quart d'instruction, n'aimait rien tant que les réunions des camarades de son fils; il se rajeunissait à ce foyer de jeunesse ; il essayait de comprendre leurs plaisanteries ; il se mêlait dans la mesure de ses ressources à leurs petites manifestations pédan-
tes. Quand Bourdiguon, le latiniste, citait Horace ou Virgile, M. Hubert, qui avait abordé autrefois la classe de sixième, disait : musa, la muse^ ou rosa^ la rose^ et souriait de façon à faire croire qu*il mettait une malice dans ces mots innocents. Si Talbot, le parleur par excellence, s'échappait dans une dissertation historique , M. Hubert parlait de 18 f4 avec l'enthousiasme d'un vieux grognard, bien qu'il n'eût jamais été militaire que dans la landwher pacifique et nationale dont les exploits , avant 1830 , se bornaient à la garde montée aux Tuileries, et au service des processions de la Fête-Dieu. M. Hubert, excellent grenadier, avait reçu, des mains de Mgr le duc d'Ângoulême lui-même, la décoration du lis, qu'il avait portée autrefois ayec orgueil entre ses bufQeteries. Depuis 1830, malgré ces faveurs de la branche atnée, H. Hubert, bourgeois fieffé, et père de famille irréprochable, aimait la branche cadette avec attendrissement et professait pour la charte constitutionnelle un culte platonique. Quand son fils parlait, M. Hubert ne parlait plus; il écoutait, se bornant à regarder ses voisins de droite et de gauche pour leur dire de l'œU et du geste: « Quel talent ! quel esprit! »
Le couvert était mis depuis longtemps quand les trois collégiens et Vidal arrivèrent. On se mit à table avec gaieté, et les appétits animaux primant, pour un quart d'heure, les appétits intellectuels, les trois
esprits supérieurs de l'institution Dumesnii se livrèrent aux Yoluptés gastronomiques les plus insultantes pour les souvenirs du réfectoire. Pn rit, on causa à tort et à travers ; on força Vidal à trinquer souvent, on but à Tavenir, à la poésie ! Bourdignon essaya bien d'introduire un toast politique et de faire s*en^ tre-chôquer les verres à la destruction des pions en général : cette motion incendiaire n'eut pas d'écho ; on menaça de mettre & là porte celui qui parlerait de la pension ; on éventra toutes les nuées ; on se perdit dans toutes les digressions transcendantes. Ce fut une dotlce et saitlte bacchanale d'amitié et de poésie- Maxime HUbort, grave comme uiie maîtresse de maison , souriante comme Une sœur attendrie , écoutait avec admiration, et aurait bien voulu con^*nattre dans tous ses détails l'histoire de ce bon jeûne homme, si simple, si candide, que son frère paraissait si vivement aimer.
M. Hubert était dépassé ; il se creusait la tète pour inventer des fusées latines à jeter dans ce feu d'artifice d'esprit de toutes les couleurs ; mais, ne trouvant rien & lancer dans le dialogue, il lançait avec béatitude des boulettes de mie de pain au plafond.
Quand on fut au dessert, le calme s'établit un peu» Cette mélancolie aux lèvres roses et aux yeux animés qui> s'accoude aux flacons vidés promena son doigt sur tous les fronts ; et le souvenir devint plus recueilli , la parole plus lente. C'était le moment facile aux
confidences, Theure des étreintes solennelles. Marie Hubert prévint ses amis par une petite toux significative, et s'adressant à Vidal :
« Mon ami, lui dit-il avec onction, il est temps de vous informer de ce que nous avons décidé, arrêté pour vous.
— Et surtout n'allez pas nous contredire^ ajouta Talbot-
—Vous n'avez pas le droit de délibérer, murmura le libéral Bourdignon*
— • Nous avons pensé que vous avez trop de talent, et permettez-moi d'ajouter une âme trop sincère^ ment honnête, pour continuer, aux conditions qu'on exige de la dignité personnelle , l'emploi que vous
remplissiez. Vous ne le vouliez pas non plus. Nous sommes donc d'accord sur ce premier point. Or, nous avons pensé que vous songiez sans doute à concilier avec un travail indispensable et rétribué les chers travaux, bien autrement importants et difficiles, qui doivent vous préparer à la gloire et à la fortune.... Oh ! ne faites pas le modeste ! Vous avez du génie, monsieur, nous le savons. »
En parlant ainsi, avec une fatuité naïve et bienveillante, Hubert en appelait à ses amis, qui incli«> naient doctoralement la tête en signe d'assentiment, jaloux de consacrer grand homme l'humble maître qu'ils voulaient protéger.
« Eh bien, continua Marie , nous nous sommes
aperçus , mes amis et moi , qu'il nous fallait quelqu'un de patient et d'instruit pour nous préparer à loisir à ces stupides examens de baccalauréat. D'un autre côté, voici une jeune personne que je vous présente comme la plus indécise des grammairiennes^ et qui ne serait pas humiliée de compléter par quelques leçons une éducation de couvent. C'est doue là un commencement de clientèle. Nos parents s'arrangeront avec M. Dumesnil pour obtenir que chacun de nous ait une soirée libre par semaine pour cette répétition. Gela ne vous fatiguera pas beaucoup. Aux vacances , nous verrons. Quant au prix de ces . leçons....
— Assez, mon ami, dit avec douceur et tristesse André Vidal , je ne puis accepter ; ma conscience m'interdit d'imposer cette dépense à vos familles, et cet ingénieux déguisement ne m'empêcherait pas de voir une offrande dans le prix de ces leçons.
— Pourquoi ne pas dire une aumône , repartit Bourdignon , et ne pas nous faire l'injure de nous soupçonner capables de vous offrir la charité T Vous êtes trop fier, monsieur Vidal, pour avoir des amis.
— Bourdignon a raison, mais il le prouve mal, ajouta Hubert ; ces scrupules ne sont pas dignes de l'amitié qui nous unit. Nous avons très-réellement besoin tous les trois de répétitions; pourquoi ne pas vous les den^nder? Ma sœur peut vous prouver à l'instant même qu'elle a encore beaucoup de choses
à apprendre. En quoi l'arrangement que nous vous proposons blesse-t-il votre fierté? Si vous refusez, vous nous aurez fait beaucoup de peine, et peut-être beaucoup de mal ; car si nous ne sommes pas reçus bacheliers l'année prochaine, nous nous en pren^ drons à vous.
— Moi , d'abord , je me fais refuser exprès pour vous donner des remords, dit Bourdignon.
— Allons, mon père, allons, Maxime, aidez-moi à vaincre l'obstination de cet entêté, reprit en riant Marie Hubert.
— Mon fils vous a dit vrai, fit avec toute la grâce possible l'excellent M. Hubert; je désire qu'il prenne des leçons particulières , et le bien qu'il m'a dit de vous m'engage à réclamer votre concours^ Soyez le Mentor de ces jeunes gens ; ils ne travaillent pas assez, et vous les ferez travailler. Je m'arrangerai avec M. Dumesnil et je parlerai aux parents de MM. Bourdignon et Talbot. Le travail, jeunes gens, c'est la condition du succès : Labor improbus omnia vincit. C'était là ma devise ; je lui ai dû ma modeste aisance : vous lui devrez, je l'espère, quelque chose de mieux. »
Et après cette tirade, M. Hubert avala d'un trait un verre de vin de Bourgogne.
c Monsieur, dit à son tour de sa voix la plus douce la charmante Maxime, voulez-vous donc que je ne sache jamais l'orthographe ?
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— Ma foi ! si vous résistez après cela, s'écria Marie Hubert en prenant la main de Vidal, vous êtes un homme de bronze.
-^ Je ne résiste plus, je cède, mes amis, dit André tout ému ; faites de moi ce que vous voudrez, je vous appartiens.
— Victoire donc ! et buvons à nos succès futurs ! » dît Talbot en tendant son verre, que les autres vinrent heurter.
Après ce grand triomphe, on causa longuement des projets qui en étaient la conséquence.'Discrètement interrogé sur sa famille, sur ses antécédents, Vidal raconta sa Vie.
Pils d'honnêtes cultivateurs champenois, il avait été élevé au séminaire de Troyes et destiné à l'étal ecclésiastique. 'C'est là l'ambition de bien des parents pauvres ; le sacerdoce pour eux est une carrière. Maïs Vidal, parvenu à l'âge où l'on comprend, s'était iiitelrrogé. Sa conscience lui avait dit qu'il serait un prêtre suffisant , mais il ne se sentait pas solUcité par ces élans religieux qui lui semblaient la condition rigoureuse de l'apostolat. Lui qtii ne connaissait rien du monde; ni des passions, il ne îse croyait pourtant pas assez pur pour offrir à Dieu une existence entière que l'amour des lettres pouvait réclamer. Il avait fermement refusé de satisfaire l'égoïsme ingénu de son père et l'ambition dévote de sa mère. Le devoir, cet immuable conseil-
1er qu'il s'était choisi, lui avait interdit les autels ; cl, quelque peu grondé par ses parents, mal vu de ses professeurs du séminaire, qui s'alarmaient de celle timide mais stoïque indépendance, il avait quitté la soutane pour venir à Paris, pauvre et désarmé, se mêler à la grande cohuè qui assiège les avenues littéraires. La néeessité l'avait contraint de choisir préalablement un état; il avait cru que les fonctions de maître d'étude lui offriraient les moyens dé travailler et d'ajouter lé miel de sps rêves au pain dur qu'il gagnerait ainsi. Mais il voyait bien maintenant que l'enseignement exigeait une abnégation dont il était épouvanté, et il renonçait à l'hospitalilé tyranniqué dés institutions' comme il avait renoncé au sénrihaire. II ne savait pas s^il avait dé quoi se faire un nom glorieux; mais il savait bien qu'un honnête homme doit travailler à sa tâche providentielle; et tous ses instincts le poussaient vers la carrière des lettres. Il devait donc y aller, au risque de se meurtrir à tous les cailloux de cette route terrible, au risque d'être étouffé dans la foule.
Ce récit, fait sans enthousiasme, sans tirades, émut les trois amis, fit rêver Maxinle Hubert, et ne fut pas compris par le laborieux M. Hubert, qui estimait les littérateurs comme des êtres inutiles, et qui ne voulait entendre parier de ce métier, tout au plus, que pour lés gens riches, comme le serait son fils.
La journée tout entière fût consacrée aux arran-
gcmcnls déûnilifs. On alla choisir dans le quartier latin une petite chambre bien modeste, bien laide, mais qui parut à Vidal éblouissante des splendeurs de la liberté. Les trois amis, s'animant à leur œuvre, accablèrent l'ancien maître d'étude de toutes les caresses, de toutes les cajoleries qu'ils purent inventer, et quand ils le quittèrent le soir, après force recommandations et d'énergiques promesses, ils descendirent, heureux, exaltés, silencieux, savourant, chacun à part soi, les délices de cette bonne action. En rentrant à dix heures à l'institution Dumesnil, ils rencontrèrent des condisciples qui, jaloux du rayonnement de leurs yeux, leur demandèrent de quelle fête ils arrivaient.
« Nous venons, dit Hubert, de mettre un grand homme en nourrice. >
CommeBt le grand homme fut mis en sevrage.
André Vidal eut bientôt assez de répétitions en ville pour n'avoir pas à redouter les visites de cette mégère aux yeux caves qui se fait la tutrice impitoyable des poètes : la misère le respecta. Vivant dç peu, consa-
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crant à l'achat des livres l'argent qu'il ne devait pas rigoureusement aux exigences de la vie matérielle, Vidal était heureux, parce qu'il était libre. Il se comparait à Rousseau, dont il avait la mélancolie, mais dont il n'avait pas l'inquiétude et le mépris des hommes. Il allait souvent, comme Jean-Jacques, faire de longues promenades dans les bois qui couronnent Paris : il découvrait la nature, à mesure qu'il entrait en possession de son cœur. Il disait aux solitudes ses vers, sa prose, tous ses projets, tous ses plans; il s'enivrait de silence et de paix profonde, et au milieu de toutes ses jouissances, de tous ses recueillements, il ne cessait de bénir, d'aimer de plus en plus ces trois nobles jeunes gens qui s'étaient associés pour lui donner ces loisirs, et qui étaient pour lui une famille. Vidal, naïf et entier, dans ses dévouements, tenait du peuple, dont il avait la forte sève, cette faculté d'abnégation qui veut qu'on s'immole, sans réserve et pour toujours, à ceux qu'on aime. Bien qu'il ffit instruit, il ignorait ou paraissait ne pas comprendre la méchanceté, les fragilités humaines. Optimiste, comme tous les esprits droits qui ont leur point d'appui dans la conscience et leur but au delà des bornes de la vie réelle, il ne croyait pas au mal, et cependant il ne s'attendait jamais au bien. Il remontait aux causes, et excusait toujours les actes qu'il eût semblé beaucoup plus facile à d'autres de maudire ou de blâmer.
Les trois amis, après avoir reçu pendant les derniers mois de Tannée scolaire les leçons de Yidal, employèrent leurs vacances à augmenter, à fortifier, à éprouvf^r les liens qui les unissaient à ce futur grand homme, car c'était sérieusemeut qu'ils croyaient à son génie ; peut-être ces jeunes présomptueux croyaient-ils surtout à leur perspicacité, et ne lui accordaient-ils tant de talent que pour augmenter instinctivement leurs méritç^. D'ailleurs, ils le choyaient tant, ils Fécoutaient si bien, ils l'interrogeaient sJL souv^pt, qu'ils s'imprégnaient de ses idées, de. ses réflexions, et qu'ils emportaient tous quelque chose de lui en le quittant. Vidal jçi'était pas avare de ses pensées, surtout ç^tivers ses jeunes bienfaiteurs. Il s'imaginait ne pouvoir jamais reconnaître. assez l'amitié dévouée de ses trois élèves, et lui qui eût donné le sang de toutes ses veines pour leur épargner un eimui, il leur eût héroïquement aussi abandonné tout ce qu'U rêvait, tout ce qu'il sentait fermenter en lui. ; . , .
Hubert, Talbot et Bourdignon ne c^lcylaient pas sur les droits qu'ils s'étaient acqui? à la reconnaissance d'André., N] meilleurs ni pires que bien des jeuneg gens, plutôt bons que mauvais, ils avaient leur part d'égoïsme naturel, et en se complaisant, avec une vanité trèsrexplicàble et peut-être très-excusable, dans leur bonne action, ils ne s'apercevaient pas que, s'ils cultivaient une plante rare.
c'était dans une serre chaude, et qu'ils en confisquaient le parfum. Ils s'habituaient à se laisser remercier et à user familièrement des ressources intellectuelles de Vidal. Celui-ci devenait peu à peu leur guide , leur inspiration et leur bienfaiteur, plus véritablement qu'il n'était leur obligé.
C'est là recueil de la plupart des dévouements humains : faire le bien, en détournant de soi le. miel tentateur des actions de grâces, c'est la vertu par excellence, c'est presque l'impossible; et dès qu'on éprouve un charme très-vif à s'entendre remercier, on est aux trois quarts payé de son bienfait, et l'on est près de devenir débiteur, après avoir été créancier. Nos trois amis étaient sur cette pente; ils avaient assuré l'indépendance de Vidal, mais ils en avaient fait un vassal. Ils avaient voulu, avec un enthousiasme à coup sûr fort honorable, le préserver de l'exploitation de M. Dumesnil, et ils ne s'apercevaient pas qu'ils avaient substitué trois exploiteurs à un seul, et que, s'ils lui avaient donn^ l'air et la vie, ils lui prenaient, abeilles fatales, toute sa substance et tout son miel.
Vidal, lui, ne voyait rien, ne calculait rien, ne se plaignait de rien ; il leur distribuait son âme, et ne trouvait pas mauvais qu'ils la prissent. Jaloux de leurs succès , il les aidait , souvent même beaucoup trop , et , ^uand ils furent entrés tous les trois en philosophie, il se trouva que c'était Vidal qui faisait
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leurs dissertations, en les variant selon l'humeur de chacun, mais aussi sans s'en apercevoir, sans s'en douter.
Plusieurs années se passèrent ainsi. Le répétiteur avait une petite clientèle qui se renouvelait à chaque vacance , et qui suffisait à son entretien. Les trois élives, sortis rayonnants de la chi7salide universitaire, essayaient leurs ailes et ne savaient pas trop par quels courants ils devaient se laisser emporter. Mais, en attendant, ils butinaient au hasard, n'estimant rien de mieux que leur fainéantise poétique. Toutefois les aptitudes diverses se dessinaient peu à peu, Bourdignon ne faisait plus de vers, Talbot n'en faisait plus de bons, et Hubert avait des drames et des romans sur le chantier. L'ancien émeutier de .l'institution Dumesnil était inscrit à l'École de droit ; mais il ne trouvait pas le code assez libéral : il cherchait un aliment à ses instincts révolutionnaires dans tous les journaux , dans toutes les manifestations. C'était lui qui organisait les convois patriotiques. II avait une liste de tous les grands citoyens fort avancés en âge, et, à mesure que la mort en transfigurait un, il mettait une barre sur le nom, et convoquait le ban et l'arrière-ban des écoles pour le cortège. Le petit Talbot avait adopté , le jour de sa sortie définitive de pension, un système de faux-cols et de cravates blanches qui en disait assez sur son ambition. On parlait de son entrée dans les bureaux
d*un ministère. Il voulait faire l'apprentissage de l'administration avant de risquer son escarpin sur le terrain de la diplomatie ou du conseil d*État.
Vidal donnait à chacun de ses trois amis des conseils et des leçons qui avaient leur côté idéal et leur côté pratique, comme si lui-même avait pratiqué la vie et gardé plus d'illusions que de désenchantements. Pourtant l'ancien maître d'étude était de ceux qui doivent toujours ignorer le monde, et en souffrir sans le deviner. Mais il n'est pas nécessaire d'être blasé pour voir juste. Mesurant tout au devoir, Vidal avait sur les. choses éphémères les opinions étemelles. Gomme il cherchait le bien, il savait toujours les règles du bon et du beau. Il lisait les essais de Marie, les rectifiait, les corrigeait, et prouvait par ses propres travaux , dont il faisait confidence à son jeune ami , que les grandes pensées doivent s'alimenter du cœur , ne rien prendre aux usages, aux modes et aux caprices du moment. Quand Bourdignon parlait de faire des barricades , Vidal haussait légèrement les épaules et faisait un petit cours de démocratie perfectible, au point de vue de l'étude, du sacrifice et de la patience.
Bourdignon était rebelle à ses exhortations. Il ne voulait pas reconnaître qu'il vaut mieux substituer la haine des passions mauvaises à la haine des hommes, et ne parlait que d'embrigader les élèves des écoles dans des sociétés secrètes. Il portait ton-
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jours sur lui un poignaifd à tête de moirt, afin d'étendre à ses pieds le ^premier sergent de y'û\e qui oserait porter sur soi^ babit ^ une m^in téméraire ; mais îes sergeqits de ville, moins par peur que par habitu^çi^.ne s'exposaient pas à cette brutalité hyperbolique et improbable, et le farouche, Bourdignon pe se servait de son arnie yiergq.qua.ppur CQuper les feuijlets de ses livres et cacheter symboliquement ses Retires.
Quant à Talbot, il était plus poU; mais il était plus réfractaire encore aux exhortations dp son poétique précepteur. Il essayait dç lire et de comprendre Machiavel, et faisait tout son possible pour substituer le cullç de l'intérêt et la science de l'intrigue au^ généreuî^ mouvements de son cœur, il trouvai t. rijdicule le conseil de lire Plutarque et Platon avant de songeur ^ devenir préfet ou diplomate, et ne voyait aucune analogie entre l'art de se servir des hommes et le secret de les aimer et de les estimer. .: . : :. .
Ces désaccords ne trojiblaie^t pas toutefois Ja \endresse profonde des trois amis pour leur nourrisson. Ils s'habituaient h qe pas l'écouter be9,ucQap ; mais dès, qu'ils étaient d^i^s ujgL salon, sur un petit théâtre quelconque, ils ne dédaignaient pas de par rader, de f^ire les discoureurs, les docteurs, eu plaquant leurs petits bay^jjagps des. leçons, et des préceptes du bon Vidal, qu'ils pillaient ôans malice.
et en refusant de }* écouter. Disons aussi, pour bien expliquer révolution qui s'accomplissait dans leur esprit .^yjEic les derniers efforts de l'adolescence^ que leur amitié , sans s'amoindrir précisément, perdait peu à pçu de son harmonie, de son intimité. Quelles variations éclatantes n.'a*t-on pas inventées, exécur tées sur ce thème favori des amitiés d# collège I Elles ne $ont, hélas ! bien souvent que Tunion de jalousies réciproques , se rapprochant pour mieux s'observer.
Marie Hubert, le plus aiinant, mais aussi le plus délicat dans ses impressions» éprouvait cette vérité à certains moments, et Bien des fois il lui arrivait de dire à Vidal , avec une mélancolie un peu amère :
« Vous voyez bien , n^on ami , mes deux camarades ! quand ils seront rebutés, l'un de la politique, l'autre de l'ambition, ils m'en voudrpnt de^ joies que je me, suis réservées dans la vie littéraire. Et qui sait si Talbot, qui deviendra peut-être ministre, ne fera pas arrêter, juger, et condamner Bourdignon qui coi^spirera contre lui! »,
Mais Hqbert, défiant pour l'avenir de ses deux amis, ne l'était pas assez pour le sien. J\ voyait sous forme dé potence, une paille sinistre dans l'œil de ses deux compagnons, et ne sent^i^t pas la pputrç. qui luij entrait dans l'œil. De toujtp^ les (carrières, celle qui irrite et qui aigrit le plus les meilleures
natures, c'est la carrière des lettres. Le scepticisme politique peut ramener aux épanchements et aux consolations de l'amitié; mais le doute artistique éloigne des joies pures de l'esprit, et, en faisant saigner le cœur, en éteint l'élan et la confiance.
Des élèves du jeune et persévérant instituteur, un seul recueillait avec foi ses avis et les gravait dans son âme : c'était la sœur d'Hubert, la belle Maxime. Il semblait que son éducation ne dût jamais se terminer , et elle avait une bonne volonté de travail qui pouvait faire craindre qu'elle ne fût pédante, si la simplicité touchante avec laquelle elle écoutait, si d'un autre côté le peu de parti qu'elle tirait de ses. leçons , n'eussent complètement rassuré à cet égard.
D'une figure régulière , éclairée par de grands yeux bleus , les lèvres bien dessinées, mais un peu épaisses, le front large et proéminent, Maxime n'avait pas une beauté idéale ou sensuelle ; mais elle charmait après réflexion, par le calme, par la sûreté d'esprit , par la volonté douce et énergique , par la bonté peu expansive , mais constante que l'on sentait en elle. C'était la Muse de la prose. Elle devait ignorer les passions ardentes; mais elle était de ces natures fortes qui, n'ayant jamais d'engouement , n'ont jamais de désespoir ; qui se résignent aux désillusions, mais qui gardent leur rêve enfermé, et qui ont la fierté de cacher leurs larmes. Son
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esprit n'avaiit ni flamme ni ailes légères; mais , s'il ne s'élevait pas haut, il ne faisait jamais de chutes. Sa présence rassérénait en quelque sorte l'atmosphère, elle apportait la fraîcheur avec elle.
Maxime prenait très-régulièrement et très^ttentivement ses leçons. Vidal lui enseignait l'histoire, et elle écoutait, sans jamais se demander si elle en saurait bientôt assez, les dissertations que le naïf précepteur ajoutait les unes aux autres. Aux heures et aux jours convenus, Maxime apportait sur une table du salon ses livres, ses cahiers, ses plumes, et elle attendait avec un sourire paisible , avec une émotion que rien ne trahissait au dehors , l'arrivée du jeune maître. De son côté, Yidal eut considéré comme un irréparable malheur un retard de quelques secondes. Il arrivait ponctuel, et ouvrait la porte au derqier tintement de la pendule. Maxime le saluait en lui tendant la main , comme à un ami de la famille, à un frère de son frère; on s'asseyait l'un devant l'autre. Le maître écoutait ou interrogeait, sans se permettre une digression , en évitant de regarder son élève pour ne pas la troubler ; et celle-ci répondait ou questionnait de son mieux , d'une voix douce, mais égale; et l'heure se passait ainsi, sans gue rien altérât jamais la pureté d'un entretien que nul ne surveillait, et dont les termes étaient abandonnés à la candeur de leurs deux natures. Quelquefois Hubert survenait, et la leçon in-
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des bouquets de toutes les dates , de toutes les dimensions, qu'il étalait tout autour de sa chambre, les admirant , les caressant du doigt et du regard, trouvant dans ces débris desséchés une enivrante odeur, qui le préparait aux divines extases d'un sommeil dont il ne raconta jamais les rêves à personne.
Un jour, Vidal sortait du petit hôtel de la rue de la Victoire avec une touffe. de roses que Maxime lui avait offerte, comme un curieux échantillon d'espèces obtenues à grand'peine, quand, au même moment, Talbot traversa la rue et s'élança pour serrer la main de son ami: Mais André avait un air si épanoui, et, se croyant seul, serrait d'une façon si expressive les roses sur ses lèvres, que Talbot s'arrêta stupéfait, et le laissa passer sans songer à le retenir.
« Que veut dire ceci ? pensa le diplomate ; Vidal est amoureux , cela est certain. On ne mord pas ainsi des roses par passe-temps champêtre.... Mais amoureux de qui ? »
Talbot monta pensif à la chambre de Marie Hubert, auquel il raconta tout d'abord ce qu'il avait vu.
c Je te dis cela, ajouta-t-il en finissant, parce que je suis ton meilleur ami, et que mon silence serait peut-être une trahison.
— Crois-tu donc Vidal amoureux de ma sœur?
D*UN HONNfiTE HOMME. iS5
— Dame ! à moins que ce ne soit de la femme de chambre !
— Lui ! dit Hubert en pâlissant un peu, et en se sentant mordre par l'orgueil, lui, abuser ainsi de l'hospitalité! Gela serait odieux, et je ne sonffirirai pas....
— D'abord, interrompit Talbot, nous ne sommes certains de rien. Ce sont là des conjectures. Et puis, de bonne foi, serait-ce plutôt sa faute que la tienne ?
— Moi qui l'estimais tant ! s'écria Hubert.
— Tu l'estimais trop ! je yeux dire qu'il faut se défier davantage de la fragilité du cœur. Ce pauvre garçon était si seul, et ta sœur est si belle !
— Oh ! qu'il l'aime, cela m'est bien égal ; mais Maxime l'aime-t-elle ? YoQà ce qui m'inquiète.
— Tu le sauras bientôt ; mais , en tout cas, agis prudemment. H ne faudrait pas lui faire trop de peine à ce pauvre garçon !
— Je voudrais bien te voir à ma place ! Sois tranquille, je serai prudent. Mais toi, sois discret, et que ce que lu as découvert reste entre nous !
— Je n'en soufflerai mot à personne, pas même à Bourdignon !
— Oh ! à lui, tu peux tout dire. Ce n'est pas quelqu'un lui ! D'ailleurs , malgré sa brusquerie, il est parfois de bon conseil; et puis, ne nous sommesnous pas juré de n'avoir pas de secrets l'un pour l'autre ?
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— C'est vrai! Qu'il est donc bon de s'aimer ainsi!. , . . .
. — ûï^i l'éprouve plus que moi, mon cher Lucien ? Tu çç véritablement mon frère , puisque tu m'aides à sauver ma sœur 1
— Gomme tu y vas, mon pauvre Marie ! il n'y a personne à sauver. Tout au pli^s as-tu. à prendre garde et h, user de grands ménagements envers Vidal. Quant à mon avis, n'est-ce pas tout simple ? et ne ferais-tu pas de même?
— Certes! » et Hubert serra de nouveau avec effusion les deux mains de son ami.
Talbot se garda bien d'avouer alors qu'il .trouvait Mlle Maxime un fort beau parti, et qu'elle ferait très-bien les honneurs d'un salon de préfet, de conseiller d'Élat ou de directeur de ministère. Mais, au fond, c'était sa conviction, intime, et cette pensée était bien pour quelque chose, sinon pour beaucoup, dans le récit empressé qu'il avait fait de sa rencontre avec André Vidal.
Quand, le jour même, Bourdignon apprit les soupçons de ses deux amis, il partit d'un de ces éclats de rire goguenards qui trahissaient en lui le basochien, gamin de Paris.
a Parbleu ! s'écria-t-il , le madrigal me plaît ; et voilà une fameuse occasion de soufQeter les préjugés. Fais ce mariage, mon très-cher, et bénis ces deux époux !
D'UN HONNÊTE HOMME. i87
— Ypenses-lu? répliqua Hubert mécontent. Si tu plaisantes, la raillerie est de fort mauvais goût ; si tu parles sérieusement , tu n'as pas le sens commun. Maiime épouser Vidal ! notre ancien pion !
— Ah ! je t'y prends, mon orgueilleux ! Eh bien ! pourquoi pa$ ? André nous vaut bien* Il a du talent, du génie même; ce sera un jour un grand homme. Pourquoi repousser la gloire qu'il pçut apporter en dot? Je ne te croyais pas la fatuité des écus.
— Je n'ai pas de fatuité j j'aime Vidal mais je te trouve ridicule dans tes suppositions. D*ailleurs, Maxime ne l'aime pas.
— Ah ! cela, si tu en es certain, c*est une raison. Mai3 c'est égal, tu n'es qu'un aristocrate, et je ne te ferai pas recevoir membre de la Société des Amis de Brutus !
— Tu es un fou!
— C'est le mot àe^ tyrans ! jç Dj'en nioque. »
Et l'on ,se sépara en se boudant un peu. Le lendemain, de très-bonne heure, Hubert frappa à la porte de Vidal. André fut alarmé de l'air sérieux de son élève. Celui-ci, maître, de lui, s'efforçait pourHaiit de sourire ; mais une contraction de sourcils, mais un certain pUssement des lèvres, trahissaient^ l'amertume d'une, arrière-pqnsée ; et, sans être fprt perspicace, Vidal connaissait trop bien tous les secrets de la physionomie de Marie, pour ne pas concevoir quelque pressentiment.
iSK HISTOIRE
« Mon ami , dit Hubert , je viens vous délivrer d'un grand ennui.
— De quel ennui? Je ne devine pas.
— De l'ennui d'essayer inutilement d'inculquer à ma sœur le goût de la science et l'amour des lettres.
— Est-ce que Mlle Maxime ne veut plus de mes leçons? demanda le pauvre André avec empressement et en devenant très-pâle.
— Non, mais c'est moi qui ne veux pas que vous perdiez davantage votre savoir et votre temps, répliqua Hubert avec un peu de roideur.
— Vous ! mon ami?
— Oui, moi-même. Je suis honteux des inutiles efforts de Maxime, et je ne veux pas que, si l'on vient la demander en mariage, nous soyons obligés d'avouer qu'elle n'a pas terminé son éducation.
— Est-ce que mademoiselle votre sœur va se marier? demanda, sans trop savoir ce qu'il disait, le pauvre Vidal tout bouleversé.
— Mais n'est-elle pas en âge, et croyez-vous qu'elle ne soit pas en position de tenter un galant homme de sa classe et de sa condition ?
— Oh ! assurément, murmura Vidal, qui eut besoin de toute son énergie pour ne pas chanceler,
— Eh bien I mon ami , continua d'un ton plus affectueux Hubert, qui savait à quoi s'en tenir relativement à André et qui était pris d'un mouvement de pitié, vous aurez quelques heures de plus par
semaine à consacrer à vos travaux , et Maxime me paraît suffisamment pourvue , pour une fille sans prétention qui n*a guère de goût pour la science.
— Je crois que vous vous trompez, mon ami, observa timidement Vidal ; Mlle Maxime a une intelligence docile et je crois qu'elle aime la science.
— Est-ce la science ou les savants qu'elle aime ? dit avec son regard le plus mauvais et son sourire le plus sardonique Hubert impatienté.
— Que voulez-vous dire ï s'écria Vidal épouvanté du sarcasme de son ami.
— Je veux dire, continua Hubert qui se repentait d'avoir été si loin , qu'il suffira à ma sœur de nous voir tous réunis le dimanche auprès d'elle, Talbot, vous et moi , de profiter de nos discussions, et de grignoter les miettes de nos querelles littéraires et philosophiques. H ne lui en faut pas davantage désormais. Je vous remercie donc de vos bons soins, mon ami. Maxime sait écrire omelette sans A; elle n'ignore pas que Paris est le chef-lieu du département de la Seine. Que lui faut-il de plus et qu'auriez-vous encore à lui apprendre ?
— Mais je m'étais fait un petit programme d'études, dit naïvement le professeur désappointé.
— Hélas ! qui de nous ne fait pas dans la vie des progranunes ai»quels il est obligé de renoncer? dit Hubert en se préparant à sortir. Je ne vous demande pas ce qu'il y avait dans ce programme,
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mon ami; peut-être la botanique et le langage des fleurs! » ♦
Et sans regarder André, que cette allusion atteignit au cœur, Hubert ouvrit la porte et sortit.
« Pauvre Abélard I » dît-îl en descendant, avec un singulier sourire. .
Quand Vidal se trouva seul, il crut que le <^\el venait de s'écrouler sur lui. Tombant sur une chaise et pleurant comme un enfant i*
« Mon Dieu, mon Dieu ! murmura4-il, ai-je donc si mal gardé mon secret qu'on ait pu le deviner? Oh! comme on doit se nioqiier de moi! Pauvre chère demoiselle Maxime,mepardonnére2-vDUs jamais l'audace de mon culte ? Et vous , rriés amis , mes bienfaiteurs , vous dont j'ai si mal payé les bienfaits, m'estimerez-vous ëncofre ?» ^
Après ce premier débordement de sa douleur, Vidal, qui se sentait pur, e^èuya ses yeux.' '
« J'aî été faible envers môî-mêmé, se dit-il, mais voilà tout; Je n'ai offensé personne. Si j'ai trahi mon deVoir, il n'y a pas eu de scandale, et c'est une affairé à vider entre ma conscience et moi. Eh bien, c'est à'mon cœur à souffrir sanis se plaindre ;' il a mérité ce châtiment. Mon Dieu, je vous dlîre cette douleur'. Vous savez ce qui se passait au fond de mon âme. Tai cru que ces joies mystérieuses, que ces délices cachées n'étaient pas ct)upablcs. Je reconnais qu'elles le ^ont devenues puistfu'on les a
pénétrées, et qu'on a pu m'accuser ou se moquer ; puisque je me suis^ exposé à faire soupçonner ma délicatesse, et à laisser. tourner en raillerie le plus grand et le plus loyal sentiment que j'aie encore éprouvé ! »
Et, posant la main sur son cœur, comme un marbre sur un tombeau, Vidal, pâle et résolu, se leva et alla s'asseoir devant une petite table de bois blanc sur laquelle étaient entassée pêle-mêle les cahiers, les livres, les manuscrits ; mais Finspiration ne vint pas visiter la pauvre mansarde. Le poète se sentait les ailes meurtries, Thommè se sentait humilié, l'ami craignait d'être méconnu et sévêt^ment jugé. En dépit de sa fermeté, des larmes lui montaient aux yeux.
* Pauvres fleurs, disait-il parfois, vous m'avez sans doute trahi !»
Tout â coup une résolution héroïque le saisit. Il alla aux armoires, aux tiroirs, à tous les endroits qui cachaient les bienheureuses reliques, et entassant sur sa table ces bouquets fanés, il les contempla tristement, les baisa, leur demanda pardon, en quel(ïue sorte , des confidences qu'il leur avait impilidemment adressées ; puis les prenant et les jetant dans sa petite cheminée , il y mit le feu , et vit se consumer, en pétillant, tous ces témoins, tous ces complices d'un sentiment qu'il n'avait peut-être pas assez bien muré dans son cœur.
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Je ne saurais décrire sans tomber dans l'emphase, dans les hyperboles de convention, le regard douloureux et sublime avec lequel Vidal suivit Tincendie de tous ces débris. Jamais grand homme assistant à l'auto-da-fé de ses œuvres , jamais génie voyant s'envoler ses livres au souffle embrasé de l'inquisition , n'eut plus de foi héroïque dans les yeux, plus de protestations, plus d'appels à la bonté, à la justice éternelles ! Pendant im quart d'heure, si j'ose le dire sans sacrilège , Vidal fut un Christ et sa chambre un Calvaire. Quand il ne resta plus que quelques cendres amoncelées, dans lesquelles serpentaient les dernières étincelles, quand tout fut consumé, André poussa un profond soupir, se mouilla les yeux et les tempes pour calmer le sang qui lui bourdonnait dans la tête , et reprit triste, mais résigné, ses livres, ses seuls consolateurs , ses seuls amis. Il avait la résolution d'Adam condamné au travail et sortant du paradis pour n'y plus rentrer.
« C'en est fait 1 disait-il, je sais ce que c'est qu'aimer et je n'aimerai plus ! Pauvre passion que je n'ai pas le droit d'avoir, éteins-toi! Et vous, esprit du devoir, génie des éludes, que j'ai pu trahir ou dédaigner, pardonnez-moi et recevez mon repentir 1 »
Comment le mariage prouve Tamour.
Le soir de sa visite à André Vidal, Hubert dit à sa sœur, devant son père, en sortant de table :
« Petite sœur, je t*ai émancipée aujourd'hui. J'ai pensé que tu avais assez appris, et j'ai congédié ton maître. L'ami Vidal ne viendra, plus ici en pédagogue , mais seulement en ami. Il est bien temps que tu sois reçue bachelière!
— Ma foi! s'écria M. Hubert, tu as bien fait, Marie! les femmes en savent toujours assez, et Maxime me paraît d'Age à ne plus aller à l'école. »
Maxime rougit beaucoup; Marie conclut qu'il avait bien agi , et que le roman commençait aussi à fleurir dans le cœur de sa sœur.^ La joie du triomphe le rendit moqueur et cruel.
« Je ne vois plus guère que la botanique que lu ne saches pas ; mais ce n'est pas une science indispensable. On peut cultiver les fleurs sans savoir ce qu'elles signifient, et j'aime mieux qu'elles embaument ta ceinture que l'herbierd'un pédant. »
194 HISTOIAE
Maxime deyint pâle , de rouge qu'elle était , et regarda fixement Marie ; elle aussi avait compris, mais eUe ne dit rien. Quand M. Hubert sortit, la sœur alla droit à son frère, et lui prenant résolument les deux mains :
« Marie, tu me caches quelque chose ! Que s'est-il passé ? Pourquoi te moques-tu de mon ignorance ? je veux que tu parles. Je ne suis plus une enfant. Tu m'accuses peut-être, je veux me défendre.
— Je ne t'accuse pas, ma sœur, répondit Marie en baisant dans les cheveux cette vierge courageuse qui allait au-devant du reproche ; je n'acduse que moi ; j'ai été imprévoyant ; il est temps de ne plus ï'èlre.
— Pourquoi as-tu été imprévoyant? Finis ces énigmes, et parle-moi hardiment , en face l Je n'ai rien à te cacher ; je te dirai si tu t'es trompé, quand tu m'auras avoué ta pensée.
— Eh bien ! répliqua Hubert, que cette franchise calqfiait , et qui pourtant voulait en finir, pourquoi donnais-tu à notre ^mi Vidal des bouquets de roses en guise de cachets ?
— Parce que M. Vidal aime les roses, et parce qu'il n'est pas interdit , je pense, à une écolière de donner des roses à son maitrCé
-^ Quand le maître se permet d'embrasser les roses en pleine rue, je trouve l'élève au moins imprudente, »
Maxime porta la main à sa poiCrine , elle étouffait.
« H a fait cela, murmura-t-elle ; il m'aime donc !
— Oui, autant que tu Taimes ; voilà pourquoi je suis intervenu dans cette pastorale. Ëcoute-moi, ma sœur : tu as de la raison, du courage ; tu n'es plus une petite pensionnaire à laquelle on doit dissimuler le mot vrai. Tu sais quelle sincère affection nous avons pour Vidal. S'il était dans une position qui me permît de^ l'appeler mon frère, jMrais le chercher avec joie et je te l'amènerais. Mais tu connais sa famille , ses ressources ; nous l'avons ' préservé d'une horrible misère. Tu as le temps de vieillir avant qu'il soit à même de gagner le nécessaire. Veux-tu devenir la femme d'uA pauvre répétiteur?
— Non. Mais je serais volontiers la femme d'un homme de talent, de celui que vous admirez, et qui sera illustre un jour ! »
Gela fut dit avec calme ; Marie parut étonné. « Moi qui te croyais une raison solide , un esprit positif! Tii me déconcertes, ma pauvre sœur!
— C'est précisément parce que j'ai de la raison, que je veux être heureuse, avec les éléments du bonheur. M. Vidal est un honnête homme , il a du talent , il n*est pas plus mal que vous tous ; pourquoi donc rougirais-je de lui? Il n'a pas de fortune.
mais il est laborieux. Eh bien ! ma dot lui permettra d'attendre la gloire !
— Mon père ne consentirait jamais à ce mariage ! Quant à moi, il suffirait pour me faire maudire la pensée que j'a^ eue de tendre la main à ce garçon.
— Ah ! tu es un méchant !
— Moi , ma petite sœur, je t'aime , et je n'ai pas d'autre orgueil que celui de te voir heureuse. Mais je sens que les disproportions choquantes établies par le monde, par les habitudes , entre vous deux, ne seraient pas compensées par l'estime que tu aurais pour lui. Vidal n'a pas d'état. Peut-ètce nous trompons-nous sur son talent ! S'il devait échouer, s'il devait végéter, vivre obscur, que deviendraistu, ma reine, dans sa mansarde?
— Eh bien ! s'il doit être malheureux , il aura besoin d'être consolé. C'est surtout à ceux qui échouent qu'une femme est nécessaire.
— Tu devrais te faire sœur de charité, dit Hubert en essayant de rire, tu soignerais tout à ton aise les malades et les écloppés.
— Je le deviendrai peut-être, répondit gravement Maxime, si vous ne me laissez pas me marier à mon gré.
— En tout cas, reprit Marie, j'espère bien que tu n'as pas laissé deviner à Yidal tes dispositions à son égard; jamais un mot !
— Ah ! mon frère, tu me méconnais bien^ujour-
d'hui ! Si M. Vidal a su quelque chose , c*est sans doute par toi-même, ce matin.
— Sois tranquille , j''ai pris son secret sans lui livrer le tien ; et si j'ai préféré te dire tout à toi, ma sœur, c'est que je voulais obtenir loyalement une promesse loyale, et que cette confidence pouvait te mieux faire deviner l'abrme.
— Je te remercie alors ; j'ai, tout mesuré, et je m'en tiens à ma résolution. J'attendrai; mais je te jure, par la mémoire de ma mère, de ne rien lais* ser deviner de mon cœur à M. Vidal. Laisse-le venir ici, mon bon frère,, tu verras si je sais dominer mes sentiments ! et quand il sera temps de te montrer que mon rêve n'est pas une folie, je parlerai. *
— C'est là ta résolution, ma petite sœur?
— Elle est irrévocable I Je suis entêtée , mon pauvre Marie, tu le sais bien^ Si M. Vidal n'est pas digue de moi , ne crains rien. Je ne vous ferai pas rougir d'une mésalliance , mon père et toi.
— Mais si je m'étais moqué de toi, si Vidal, bien loin de t'aimer, avait un autre amour en tète ? >*
Maxime devint sérieuse ; mais souriant aussitôt : « S'il ne m'aimait pas , pourquoi l'aurais-tu congédié aujourd'hui ?
— Parbleu! de peur qu'il ne s'avisAt de t'aimer demain l
— Tu as raison d'être franc, mon petit frère. La ruse ne vaut rien avec moi, je t'en avertis.... A pro-
pos, ajouta-t-elle en couchant sa fête sur l'épaule de Marie, et en lui mettant les bras autour du cou, tu ne lui as pas fait trop de peine, à ce pauvre garçon?
— Sois tranquille ; il a compris à demi-mot , et c'est une âme robuste. Je parierais qu'en ce moment il travaille déjà , sans plus de soucis. C'est un homme que le devoir tyrannise , et qui arracherait son cœur de sa poitrine* si son cœur pouvait l'exposer à trahir sa conscience.
— Et tu veux que je n'aime pas cet homme-là ! s'écria Maxime en frappant ses mains l'una^^ntre l'autre.
— Je veux que tu tiennes le serment que tu m'as fait de ne rien lui laisser voir ; à cette condition seule, je le laisserai tenir ici les dimanches ; pour le re^te, je me fie au temps.
— Et moi aussi, * dit Maxime, qui s'échappa pour aller s'enfermer dans sa chambre.
Dans Cette même journée, Bourdignon^ mû par un sentiment de compassion véritable pour Yidal, et puis secrètement sollicité par le désir de tendre une petite embûche à la vanité de son cher ami Hubert, alla causer, avec André. Il eut de la peine à contraindre celui-ci à des aveux. André .s'était imposé pour châtiment de refouler, d'écraser au fond de lui-même ce rêve d'un jour, dont il ressentait de véritables remords. Mais Bourdignon était habile,
dans sa brusquerie; et, d'ailleurs, il avait, aussi bien que Talbot et que karie, des droits imprescriptibles à toute la confiance de son protégé. Lui cacher quelque chose quand il insistait tant pour savoir le secret, é'étalt de l'ingratitude, et en quelque sorte de l'orgueil. Yidal ouvrit son ârae. Cet amour, qu'il n'avait jamais osé s'avouer à luimême, dont il sentait le murmure confus , sans discerner nettement sa voix , s'échappa tout palpitant de son cœur, avec des battements d'ailes qui firent tressaillir Bourdignon* André s'humilia, se confessa, mais il dit aussi sa résolution, son courage, le parti qu'il avait pris.
« J'ai méconnu l'amitié, répétait-il à plusieurs reprises, j'ai abusé de l'hospitalité, je dois m'en punir. Voilà du moins une douleur qui ne^ sera pas mise au compte de mon orgueil, de mon dépit littéraire.
— Je ne vois pas pourtant que vous ayez à pleurer et à vous lamenter, parce que Mlle Maxime, aux grands yeux, vous a inspiré ce sentiment-là, répliqua Bourdignon.
— Je ne psvle pas de pleurer, mon ami ; les , pleurs sont lâches et sont une protestation. Je parle de me punir et d'enlever cet amoût* dé mon cœur.
— Mais si votre héroïne vous a deviné, que ferezvous?
— Oh ! ne dites pas cela, s'écria Vidal, je ne paraîtrais plus dans cette maison, je n'oserais plus serrer la main de M. Hubert.
— Vous êtes bien naïf avec vos scrupules. Je comprends qu'on ait horreur d'une séduction ; mais qu'on se prive du bonheur intime et personnel d'aimer une jeune fille à son insu, c'est déjà un premier renoncement fort inutile. Et quand votre amour serait connu , quand il serait partagé , où donc serait le mal? ne la valez-vous pas ? Vos parents vendaient la laine dont M. Hubert vendait le drap; il a des écus , vous avez de la science. Cette union serait parfaitement honorable et logique, et, si on ne doit pas la redouter, on peut la désirer. Or, ce qu'on désire peut être recherché. Marie est un fou, mais il vous aime ; eh bien 1 il s'agit de lui ôter ses préjugés bourgeois et de lui ouvrir les yeux. Je m'en charge, si vous me secondez.
— Je vous le défends , mon ami , dit Vidal avec une autorité douces pour qu'une pareille union pût s'accomplir, il faudrait qu'elle fût librement proposée et discutée, en dehors de toute influence, de toute prévention bonne ou mauvaise. Or, il ne me convient pas plus de m'exposer à un refus qui blesserait mes sentiments les plus purs, et qui n'aurait pas de raison sérieuse, que de compter sur un acquiescement qui serait une surprise de l'amitié. Si j'étais devenu l'égal de Mlle Hubert, alors je ne dis pas..,.
— Vous me faites bouillir le sang arec vos timidites, répondit Bourdignon, qui bondit par la cbambre ; de qui n'ètes-vous donc pas l'égal ? Est-ce bien vous, un philosophe , qui parlez ainsi et qui avez peur des préjugés, des médisances de l'opinion t Je fais appel à votre conscience ; je suis convaincu qu'elle est de mon avis.
— • Vous vous trompez, mdta ami ; ma conscience est plus exigeante. Il y a peut-être autre chose qu'un préjugé absurde dans ces conventions du monde ; il y a de la prévoyance sociale. Tant que la société reposera sur la propriété, les unions disproportionnées de fortune seront des tentatives toujours périlleuses. Il ne m'appartient pas de risquer une pareille anomalie dans un intérêt si réellement égoïste ; il faudrait, pour égaliser par l'amour les positions respectives, des circonstances que ma probité m'interdit de rechercher ou même de favoriser.Rousseau, notre maître , a dit avec trop d'amertume : « L'argent que l'on pourchasse est celui de la servitude ; l'argent que l'on possède est celui de la liberté. » Je ne suis donc pas libre, mon ami ; je ne blasphème pas contre cette nécessité ; elle tient à tant de considérations de toutes natures qu'elle est peut-être juste. Je m'inchne devant elle et je la subis. C'est là ce que ma conscience m'impose.
* — Mais, encore une fois, si on vous aime ?
— Je ne crois pas qu'on m'aime; et si ce bonheur.
si ce iTialheuri peut-être, était certain, je devrais me montrer plus réservé encore. Tenez, ne traitons plus ce sujet ; il m'est douloureux, et vous ne changerez rien à des résolutions qui sont l'essence même de ma vie.
—A quoi vous sert donc la science, mon pauvre ami, dit Bourdignon en haussant les épaules, puisque vous ne votilez Que tendre le cou parmi les moutons ?
— La science, bien que la mienne soit bien peu de choses me sert ft ne maudire personne» et j'aime mieux être mouton que boucher.
— Parbleu ! il ne faut être ni l'un ni l'autre ; mais vous aurez beau dire, vous serez mangé.
— Pourvu que ce soit par vous trois , répondit Vidal en souriant, je m'estimerai heureux. *
Bourdignon partit en murmurant à chaque pas : « Il n'y a rien de plus idiot qu'un homme de génie ! Pourtant j'aurais été fort heureux de voir la grimace des grands parents Hubert le jour du contrat ; et Marie eût bien mérité la leçon d'avoir son ancien maître d'étude pour beau-frère. Mais nous verrons ! nous verrons I »
Bourdignon était donc de l'avis de Maxime. Toutes les passions ont la même logique inflexible, qui ne tient aucun compte des entraves sociales ni des obstacles matériels. L'amour est le plus puissant des levains révolutionnaires ; et la jeune fille, riche hé-
ritière, prédestinée par la vanité paternelle à régner sur quelque cofiCre-fort, était insurgée comme Bourdignon. Mais par malheur M. Hubert était attaché aux préjugés séculaires; Marie, sans les adorer, les trouvait respectables, et Talbot avait ses raisons pour les défendre.
La prudence la plus vulgaire commandait d'inter* rompre les réunions du dimanche ; mais combien resterait-il de sujets de romans si tout le monde était prudent ? D'ailleurs Maxime, fière et résolue, avait exigé de son firère un apparent oubli de sa . découverte, et Marie , sollicité par une secrète fai-* blesse, aimait trop sa sœur et aimait trop Vidal pour les insulter par des précautions. Talbot seul blâmait au plus profond de lui<-méme ces rapprochements dangereux ; mais il dissimulait soigneusement ce blâme, et s'essayait ainsi à la diplomatie. Les jours et les mois se passèretit donc sans rien changer à la situation.
M. Hubert voulait marier sa Aller Plusieurs partis se présentèrent, tous furent repoussés. Maxime déclarait à chaque demande nourelle qu'elle ue voulait pas renoncer à sa liberté. Marie spuriait, et disait à sou père :
« Attendons. »
Mais on risquait d'attendre toujours, et l'intraitable jeune fille professait pour sainte Catherine un culte féroce qui déconcertait tous les projets.
Talbot, qui connaissait Firritation secrète de Marie, l'interrogeait adroitement, lui suggérait parfois d'utiles conseils, et regardait Maxime avec des regards si discrètement approbateurs, que celle-ci se demandait souvent si Tami de son frère ne l'avait pas devi* née et ne l'excitait pas à la révolte. Mais le fin politique avait son plan, et il en guettait avec une persistance admirable l'beure et l'exécution.
Entré dans un ministère avec la perspective de ne point languir dans les avenues du labyrinthe , mais d'arriver promptement à un point élevé, protégé , suivi , dans sa carrière par les prestiges des concours généraux et par les tendresses de l'Université, la plus fidèle, et la plus persistante des nourrices, Talbot, riche d'ailleurs, n'était pas un gendre, ni un beau-frère, ni un mari à dédaigner. II n'était ni grand, ni beau ; mais sa petite prestance n'était pas désagréable. Les habits bleus à boutons de métal, boutonnés jusqu'au menton, lui allaient fort bien, et sa figure imberbe et spirituelle pouvait convenir à un homme d'État. Sa boutonnière supérieure du côté gauche semblait demander la décoration et portait provisoirement des œillets ou des roses d'une couleur martiale. En somme, ce petit jeune homme, brillant causeur , esprit orné , avait de quoi suffire à la vanité d'une femme positive, à l'amour-propre d'un beau-père ambitieux. Il ne promettait pas une sensibilité exagérée, mais il s'était fait sur ce point
des formules commodes qui lui servaient en toute circonstance. En peinture, il vénérait Ary SchefiTer» ne connaissait rien en musique de supérieur aux mélodies de Schubert » et la passion commençait à lui paraître suffisamment exprimée en littérature par Walter Scott. On le voit, Talbot, Tancien volontaire romantique, calmait de plus en plus sa fougue première ; il rentrait peu à peu dans sa poche l'étendard des folles années d'inspiration, et commençait à trouver un peu choquants les drames qu'il était allé firéquemment applaudir autrefois. Talbot devait donc appartenir quelques années plus tard à l'école du bon sens. Il était en politique de ces natures souples qui ont horreur de l'invariabilité ; et rien ne s'opposait à ce qu'il fût un excellent fonctionnaire constitutionnel.
En attendant, il lui tardait de montrer qu'il pouvait être un mari fort présentable , et c'était surtout à Mlle Maxime Haubert qu'il eût voulu faire partager cette conviction.
Un matin, que Marie et Lucien se promenaient ensemble aux Tuileries :
« Mon cher Hubert, dit tout à coup Talbot, tu as un chagrin que je puis guérir, si tu veux.
— Quel chagrin ?
— Ton désappointement des refus constants de ta sœur aux propositions de mariage qui lui sont faites.
— Ah ! tu serais bien habile, si tu connaissais le moyen de vaincre cet entêtement !
— Il y a peut-être, dans ce que je vais dire, de la fatuité ; mais enfin, j'ai une idée victorieuse. Écoutemoi, Hubert : tu me connais, et tu m'aimes; tu sais ce que je vaux de toutes les façons, et combien je puis attendre un jour de Théritage de mes parents. Toi qui es mon frère depuis tant d'années , veux-tu le devenir encore par alliance î Hubert, je te demande la main de ta sœur,
— Y penses-tu, mon ami? répondit Hubert attendri. Et lui prenant les deux mains : Ce serait là ,- à coup sûr, une grande joie pour moi, et je ne doute pas que mon père ne fût disposé à consentir ; mais Maxime? ce sot amour que toi-même as découvert?
— Eh bien ! si j'entreprenais la guérison ?
— Impossible 1 Nous ne sommes ni l'un ni l'autre d'un caractère à calomnier Vidal, à détruire la religion que nous avons nous-mêmes {Irèchée pour ce pauvre et honnête homme. Depuis quelque temps surtout, Maxime sait qu'il travaille, qu'il achève plusieurs volumes, qu'il est en instance auprès de deux théâtres pour des drames ; ma sœur semble attendre un succès, un effort de Vidal pour l'encourager, et pour s'encourager elle-même. Le moment est mal choisi, mon ami. Tu en seras pour tes frais de gants blancs, et moi pour une désillusion de plus.
— Laisse-moi faire ! Autorise-moi à parler à ta
sœur des sentimenls qu'elle m'inspire, et Je crois au succès.
— Quel Lauzun tu fais !
— Oh ! je ne compte pas sur mes avantages personnels I mais je compte sur la valeur de mes in- • tentions , sur l'esprit ferme et loyal de ta sœur , et surtout sur la vertu de Vidal, que je ne calomnierai pas, mais auquel j'irai demander aide et appui.
— Si tu fais cela, et si tu réussis, je te proclame un grand homme !
— En diplomatie? ajouta finement Xucien en sourismt.
— Ah ! mon cher, je serai bien heureux le jour où. je mettrai dans ta main la main de ma sœur I Mais tu te flattes, tu échoueras I
— Laisse-moi du moins essayer l
— A ton aise ! mais je n'ai pas confiance I
— Pauvre ami ! Quant à moi » je ne doute pas. Croire fermement au succès , c'est avoir des droits sur lui. Quelque chose me dit que je réussirai.
— Bon courage alors, mon frère ! »
Et Hubert serra de nouveau la main de Talbot, qui le quitta pour aller à son ministère.
Le soir même, le futur ministre grimpait, avec la légèreté d'un chat, les cinq ou six étages au sommet desquels habitait Vidal. L'ancien maître d'étude travaillait à la lueur d'une petite lampe. Tout le jour il donnait des leçons en ville, mais il prenait sur les
nuits pour le travail personnel. Déjà, grâce aux relations de Bourdignon, un journal d*opinion libérale avait inséré gratis un article de lui. Cette première initiation l'avait rendu , sinon fier , du moins plus hardi. Ses pensées, figurées et modelées par Tirapression, lui avaient paru de celles qu'on peut avouer et aimer. L'avenir sembla lui sourire dans ces quelques pages ; et qui sait si un mystérieux et sublime projet, jusque-là courageusement repoussé, ne commençait pas à planter quelques racines dans son cœur?
Vidal fut surpris , mais charmé de la visite de Talbot. Ce dernier était peut-être des trois amis celui .pour lequel l'honnête homme, franc et simple dans sa conduite, droit et intraitable dans ses convictions, se sentait le moins d'entraînement. Les folles allures de Bourdignon, le caractère tour à tour enthousiaste et amer de Marie Hubert, lui semblaient beaucoup plus déchiffrables et , partant , plus nobles ; néanmoins, il aimait cet esprit vif et prompt, cette intelligence ornée , cette parole habile , et ce fut avec une joie véritable qu'il lui présenta un siège.
Talbot était grave, presque pâle ; il avait dans le regard une mélancolie fort insidieuse.
« Mon pauvre ami , dit-il en laissant tomber sa main dans cell^î d'André, je viens vous confier une grande douleur.
D'UN HONNÊTE HOMME. â09
— Vous êtes malheureuic î vous ! répondit avec empressement Vidal, en Tétreignant presque.
— Oui, je suis malheureux , et j'ai besoin d'un bon conseil !
— Oh ! parlez , parlez vite ! je sais ce que c'est que souffrir, et vous faites bien d'en appeler sur ce point à mon expérience !
— Ehl>ien, en un mot , mon ami, reprit lentement Talbot ea pointant sur lui ses regards, j'aime profondément une jeune fille qu'il ne m'est pas permis d'espérer pour femme. Voilà mon mal. »
Vidal tressaillit. Cette confidence avivait sa propre blessure. Pourtant, il se dit aussitôt que ses douleurs mêmes lui donnaient droit de conseil, et s'efiforçanl de cacher son trouble :
« Ah I vous aimez ?
— Pourquoi pas ? Gela vous étonne, vous qui méprisez les passions ! Oui, j'aime , et j'aime pour la vie.
— Pour la vie ! répéta Vidal. 0 mon pauvre ami ! Mais n'est-il aucun moyen de détourner ou de surmonter ces obstacles ?
— Il en est un seul, si difficile.... Et d'ailleurs, il ne dépend pas de moi, mais d'un rival.
— Ah! vous avez un rival? est-il aimé? » Talbot hésita ; puis , prenant résolument son
parti :
« Il est aimé, et ne le sait pas : or,~il faudrait
qu'il l'apprit, et qu'au nom même de cet amour il me cédât ses droits*
— Ceci est bien obscur ! dit Vidal, avec un demisourire effrayé, et sentant vaguement approcher une confidence douloureuse pour lui.
— Eh bien 1 ceci va devenir clair pour vous, mon ami , répliqua nettement et froidement Talbot ; écoulez-moi. J'aime la sœur d'un camarade de collège, »
Vidal tressaillit et pâlit^ mais n'osa pas interrompre.
« Toutes les convenances , toutes les raisons de fortune , d'amitié , d'ambition , sollicitent en faveur d'un mariage ; mais^ jusqu'à présent, le mariage est impossible.
— Ce rival? n'est-ce pas...? » dit, avec des sanglots dans les paroles , Vidal tout»bouleversé , tout haletant.
« Oui, mon ami, un rival que j'aime, mais qui peut me désespérer sans profit pour lui-même ; car il est séparé, lui, par tout un monde de préjugés invincibles, de celle qu'il aime.
— Eh bien alors.... si tant d'abîmes le séparent de son rêve.... il n'est pas dangereux, ce rival, murmura faiblement André qui chancelait.
— Ne vous ai-je pas dit qu'il est aimé? c'est là l'obstacle !
— Elle m'aime ! s'écria Vidal, avec une explosion
sublime. Oh ! ne vous jouez pas de moi ! ne raillez pas ! Elle m'aime, dites-vous, elle vous refuse parce qu'elle m'aime ; car j'ai deviné, n'est-ce pas î votre compagnon d'études c'est Hubert. Oh ! que vous êtes bon de me dire cela , et que je vous remercie ! »
Et, suffoquant d'émotion, Yidal se traîna vers la fenêtre qu'il ouvrit. L'air de la nuit le frappant au visage sembla calmer un peu sa fièvre. Il fut quelques secondes silencieuT^, dévorant sa joie, s'habituant à cette pensée, oubliant tout, et, égoïste pour la première fois sans doute, se plongeant dans ce gouffre de bonheur et n'essayant pas d'en sortir.
Talbot sincèrement ému , car sa diplomatie n'était pas cruelle, contemplait avec une admiration mélangée d'inquiétude^ ce rival dont l'&me s'échappait avec cet élan! Il regrettait presque le calcul profond qui l'avait fait spéculer sur la vertu de son ami, et recourir à la franchise, comme au plus pénétrant, au plus infaillible argument; mais voyant André se retourner enfin vers lui, les yeux rayonnants de l'ardeur du sacrifice, Talbot comprit que la partie n'était pas perdue.
«« Pourquoi m'avez-vous dit que j'étais aimé? demanda Vidal en s'efforçant d'affermir sa voix ; je souffrais, mais je me résignais.
— Je vous ai dit la vérité, mon ami, parce que toute autre conduite eût été une insulte à, votre
âl2 HISTOIRE
loyauté et une lâcheté pour moi. Nous sommes rivaux, mais je vous plains et je vous envie. Maxime s*est associée à l'affection que nous avons tous pour vous. Malgré son père, malgré son frère, permettez-moi d'ajouter, malgré la raison, elle refuse tous les partis. Elle vous attend ! Je n*ai pas voulu me déclarer avant de vous avoir ouvert mon cœur* C'est de vous, tout d'abord, que je veux l'obtenir. Qu'espérez- vous ? qu'attendez-vous î
— Ce que j'espère? moi ! mais je n'espérais rien hier. C'est vous qui faites entrer, malgré mon courage , une folle ambition dans mon cœur. Si elle m'attend, c'est qu'elle me juge digne de monter à elle , et je crois que j'aurai la force de vaincre ma misère et mon obscurité.
— r Comprenez-moi bien, Vidal, reprit Talbot qui serra la main moite et tremblante de son ami. Je suis sincère ; j'emporterai d'ici la joie ou le désespoir; je sais que votre parole est sacrée et que votre conscience ne transige pas avec vos passions. Pensez-vous sérieusement épouser la sœur d'Hubert? acceptez-vous le défi qu'elle vous conseille, envers le monde, envers sa famille? Ne pensez pas à notre amitié; ne pensez qu'à vous seul. Réfléchissez et prononcez!
^ — Elle m'attend ! dites-vous. Âh ! combien vous me faites de mal et combien vous me rendez heureux!... elle m'attend! »
André tomba dans une rêverie ardente ; se prenant la tète et interrogeant son cœur, il se demandait si ce bonheur était possible , et s'il n'offensait pas la reconnaissance, en profltant de cette caresse inouïe de la destinée.
« Que faire? mon Dieu^ que faire? reprit-il en se croisant les bras sur la poitrine pour en comprimer les soulèvements; je sais que vous êtes digne d'elle, monsieur Talbot, mais je sais bien aussi que je n'en suis pas indigne, et que je n'ai pas une pensée qui n'ait pour but son bonheur et le vôtre. Suis-je libre de méconnaître la confiance qu'elle a en moi? et puis-je renoncer à elle sans l'outrager? Je puis la rendre flère un jour de mon nom obscur; elle n'a pas vainement compté sur mon courage. Mais si j'échoue, si je m'épuise à la tâche, ai-je bien le droit de décider de son avenir? Qui m'éclairera ? il fallait ne rien me révéler, me calomnier près d'elle, me faire haïr, me faire mépriser; je vous aurais tout pardonné, j'étais préparé à tous les sacrifices. Mais maintenant, je n'ose me prononcer, je ne m'appartiens plus assez ; je suis tout à cet amour qu'elle connaît, qu'elle partage ; oh ! prononcez vous-même. Je suis votre ami, votre obligé, vous voulez ma place, prenez-la ; mais ne me la demandez pas. »
Talbot garda le silence; il laissait se débattre cette âme sublime, qu'il savait trop peu égoïste
pour ne pas attendre d'elle un acte superbe de renoncement et de pitié.
« Si je m'éloigQe d'elle pour toujours , ajouta naïvement Vidal, ne vais-je pas briser son cœur? et êtes- vous bien certain qu'elle vous acceptera?
^ — Je réponds du succès, dit en tressaillant de joie Tambitieux Talbot, si vous trouvez le moyen de lui interdire toute espérance.
— Oh! Dieu m'est témoin qu'en me laissant aller à la tentation de l'aimer, je n'ai conçu aucun projet de fortune, de vanité. Mais si j'ai fait naître un sentiment aussi pur, aussi fort que le mien , ne serais-je pas coupable de sacrilège de lui ôter tout espoir?
— Je ne puis que vous répéter les mêmes paroles : Vidal, j'aime Mlle Hubert. Je saurais, en l'épousant, respecter des regrets qui s'effaceraient sans doute devant ma tendresse. Est-il prudent de la condamner à une attente qui peut durer bien des années encore ? Et vous sentez-vous la force d'aller aujourd'hui même la demander à une famille irritée, et de Pexhorter à une révolte qui peut n'être pas compensée par la certitude d'un avenir glorieux? »
Vidal se couvrit le visage de ses deux mains, et sembla prier. Il comprenait les exigences de la démarche de Talbot et ne pouvait refuser qu'en réclamant les privilèges d'un amour égoïste. Le de*-
voir était difficile à trouver. Mais quand il faisait, par hasard, un peu obscur dans sa conscience, André allait droit au sacrifice le plus complet, et cette lumière l'éclairait immuablement. Après donc quelques minutes de déchirements affreux, d*agonie intérieure, il dit lentement et stoïquement à Talbot écrasé de cette grandeur :
•* Mon ami , je vous dois tout. J'avais faim , vous m'avez donné le pain de chaque jour; j'étais seul au monde, vous m'avez aimé ; cette vision enchanteresse qui m'a ébloui un instant, c'est encore à vous que je la dois ; j'ai contracté envers vous une de ces dettes qui se payent, comme la créance de Shylock, avec la chair, avec la vie. Si vous me demandiez le sang de mes veines, je vous tendrais tous mes membres. Vous voulez mon bonheur, mon amour ; vous avez raison : prenez et vivez ; je n'ai pas le droit d'être ingrat. Que faut-il faire ^our que vous épousiez Mlle Maxime f
— Vous mettre vous-même dans l'impossibilité de l'épouser, répliqua Talbot d'une voix émue. Maxime a du courage, de la raison, de la fermeté ; elle n'est pas romanesque. Quand elle aura perdu à jamais l'espoir mal défini qui fait sa résistance, elle acceptera, en femme intelligente et positive, en épouse chrétienne, la vie que je lui offrirai ; mais il faut entre vous une barrière infranchissable.
— Oui, je comprends, dit avec une tristesse un
peu amëre le pauvre Yidal ; uous ne sommes pas encore assez séparés par toutes ces montagnes de préjugés que j'essayais de gravir. Il vous faut ma fuite pu ma mort, n'est-ce pas ?
— Non; je vous estime trop, mOn ami, pour vous demander une lâcheté.
— Que me demandez- vous donc alors? reprit André avec plus d'énergie.
— Mais je pensais.... je croyais.... balbutia Talbot, que vous pourriez donner l'exemple d'un mariage qui....
— Un mariage ! Vous voulez que je me marie, moi ! mais c'est là le suicide, c'est plus encore, c'est le meurtre de deux consciences, c'est la double làcheté! Oh! je ne parle pas de mon bonheur! Mais ai-je le droit, pour laisser le champ libre aux vanités, aux convenances du monde , d'aller mentir à une^auvre créature qui n'est pas responsable de tout ce malheur? Mais, me marier, c'est outrager le sentiment loyal et pur qui m'anime. Et pourtant, vous avez raison, c'est le seul moyen.... Pourquoi, mon ami, est-il impossible? »
Talbot garda le silence. Il était vaincu ; la droiture de Vidal le déconcertait. Ce dernier reprit :
« Un mariage serait en efTet le seul obstacle, mais ce serait une bassesse. Oh! pardonnez-moi de qualifier ainsi le moyen que vous m'offrez! Puis-je épouser sans amour? Puis-je rendre libre
Mlle Maxime par un mensonge? J'ajoute que vous êtes peut-être imprudent de me demander ce sacrifice. Si y après l'avoir accompli, je découvrais qu'il est inutile ; si je faisais le mallieur de Mlle Maxime» au lieu de la sauvep; si elle vous repoussait toujours, quand je ne serai plus libre!
— Oh ! je serais plus puni que vous, mon ami ! dit Talbot avec sincérité.
— Que m'importerait jotre punition? vos douleurs me consoleraient-elles? Et si c'était au profit d'un autre, d'un étranger, d'un inconnu, que je m'étais fait oublier ou mépriser. Oh ! mon ami, que deviendrai-jeî ' •
— Vous avez raison, Vidal , reprit Talbot humilié; j'étais égoïste et cruel, et de plus, j'étais un sot. Je vous demandais un crime, je le reconnais. Pardonnez-moi cette injure, et ne parlons plus de mon amour, mais du vôtre !
— Si, parlons, au contraire, de votre avenir, dit Vidal avec émotion. Parce que le devoir est' difficile, il ne faut pas y renoncer, et le devoir est peutêtre de vous laisser épouser Mlle Maxime. Je n'ai pas l'imagination prompte, et je ne vois pas comment je vous débarrasserai de moi ; mais je sais bien que ma conscience trouve toujours sa route. Il vous faut une assurance ^e bonheur. C'est là l'essentiel, n'est-ce pas? Eh bien, je vous donne ma parole d'honneur que je vais m'efforcer de trouver
la solution qui vous intéresse. On n'improvise pas une destinée nouvelle. J*ai besoin de réfléchir» de m'interroger; mais soyez certain que je me retirerai de votre soleil, mon ami, et, si vous aimez celle que j'aime, mon amour vous^bénira et vous unira tous les deux !
— Vous êtes un héros ! s'écria Talbot.
— 0ht ne me flattez pas, ce serait me donner des illusions; ne me plaignez pas, ce serait m'ûter de mon courage ; fiez-vous virilement à ma parole vi^ rile et attendez ! »
En parlant ainsi, Vidal, qui se sentait au bout de ses forces, embrassa Talbot, lui 4aissà des larmes sur la joue, ouvrit la porte, ^le vit sortir, descendre, sans pouvoir ajouter une parole , et il se traîna ensuite vers la table, où il s'évanouit.
Une idylle.
Le lendemain, Vidal avait quitté Paris. Il s'était tout à coup souvenu de son village, et son vieux père lui était apparu avec la tendresse qu'évoque toujours l'illusion de la distance. Le pauvre garçon
s'était dit que la vie intellectuelle l'entraînait aux tentations et aux chimères de Torgueil, et que pour se guérir de son ambition il devait se remettre dans le courant des réalités campagnardes, comme si sa misère et sa mansarde étaient déjà un paradis défendu I II avait hâte de reprendre ses sabots emplis de paille, de mordre au pain noir et de tenir la charrue. Il n'allait pas^ cœur incompris , âme blessée, se confier poétiquement à la nature» et demander à Téternelle nourrice ces vagues et puissantes harmonies qui enchaînent et endorment toutes les douleurs. Il n'avait aucune arrière*pensée d'élégie. L'homme des champs lui était connu autrement que par les Géorgiques^ et il se rappelait les vers de la gravure d'Holbein : A la sueur de ton vtsaige, etc., plutôt que les niaiseries de FloVlan.
C'était donc au rude travail, à la fatigue physique, que Vidal voulait demander, sinon l'oubli, du moins le courage. C'était d'ailleurs une épreuve qu'il imposait à son talent ; avant de poursuivre la lutte, il voulait s'interroger dans la solitude : et puis Maxime, qui pouvait concevoir quelque illusion sur le compte d'un ami de ses frères» d'un poète, ne serait-elle pas rendue à la sérénité de la sagesse par les gros sabots qu'il allait s'efforcer de ne plus quitter?
Vidal se disait tout cela en route. Aussi n'éprouva-t-il pas , en revoyant le clocher de son vil-
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lage, ces émotions délicieuses et banales (lue les romances ont mises à la portée de tout le monde; il eut comme un serrement de cœur. Son père, qui rentrait de la charrue, lui donna une rude poignée de main, avec un regard plein de rancune :
« Te voilà, Parisien! il paraît que tu ne t'es pas enrichi. »
Sa mère eut quelques minutes d'attendrissement; puis elle le prit à part pour lui raconter la prospérité de ses anciens condisciples du séminaire. L'un était vicaire, l'autre curé; quant à lui, Vidal, s'il eût voulu, il eût sans doute été nommé évêque d'emblée. Quel malheur qu'il se fût découragé. Vidal sourit ; mais son cœur saignait. On voulut savoir au juste ce qu'il venait faire. Il avoua sa misère et annonça ses intentions de travail. Son père haussa les épaules avec mépris.
M C'était bien la peine de te faire donner de l'instruction pour te voir revenir à notre métier de bète de somme. D'ailleurs, est-ce que tu entends quelque chose à nos travaux? Est-ce que tu pourras?
— J'essayerai, dit André.
— En attendant, fît le père, voilà une bouche de plus à nourrir. »
Quand on se mit à table, André vit cinq couverts. « Bst-ce que vous avez deux convives? demandat-il.
— Ah ! c^est que tu ne sais pas, reprit le père, que ton oncle Baptiste est mort , que tout a été veiïdu ; que sa femme et sa fille étaient dans la rue, sans Un liard et sans un grain de blé , et que ta mère s'est mis en tête de les installer ici.
— Ah! vous avez fait cela! s'écria Vidal, heureux de trouver enfin un prétexte pour son cœur ; c'est bien! c'est d'un bon parent, c^est d'un ami dévoué!
— C'est bon ! c'est bon ! on ne te demande pas tes compliments. D'ailleurs, si c'est une bonne idée, lu t'es arrangé pour qu'elle devînt mauvaise.
— Ton père te dit cela, mon garçon, ajouta la mère Vidal , à cause de certains projets que nous avions sur Marguerite et sur toi. Elle t'aimait autrefois beaucoup, la Marguerite ! Nous nous étions dit : t II y a là un mariage à faire. André nous réa compensera de ce que nous aurons fait pour sa « femme. » Marguerite est pauvre , mais elle est forte, adroite; elle a pris un bon état, elle blanchit le monde; elle peut gagner de l'argent....
— Pourquoi avez-vous regret de ce que vous avez fait? dit André en pâlissant et d'une voix triste ; pourquoi désespérer ?
— Au fait il a raison, dit le père Vidal en ouvrant son couteau pour entamer la miche ; pendant qu'il
est ici on verra.
— Oui, il faudra voir, » ajouta la mère Vidal. - Marguerite entra sur ce mot. C'était une beJle el
robuste fille , aux solides attaches , à Tallure quasi martiale. Elle alla, sans trop rougir, embrasser son cousin sur les deux joues , s'installa à côté de lui , et lui témoigna d'une manière non équivoque la grosse joie qu'elle éprouvait à le revoir.
Vidal fit bonne contenance ; il n'avait ni fierté ni vanité. Il s'efforça de retrouver simplement sa place au foyer paternel. Son père s'adoucit un peu en le sentant dompté. Sa mère, dont la vraie tendresse finit par venir à la surface, lui parla longuement des mérites de Marguerite. Il alla aux champs avec son père, à l'étable avec sa mère, à la fontaine avec sa cousine, et, le soir, quand épuisé de fatigue il se jeta sur son lit, le sommeil vint le récompenser. Il rêva qu'il était au Théâtre-Français, non pas dans une loge ni même dans une stalle , ni même dans le coin le plus obscur du parterre, mais au milieu d'une sorte de balcon fantastique , assis sur des nuées, dominant le public , frappé des clartés d'un vrai soleil dont les rayons descendaient sur lui en baguettes d'or. On jouait une de ses œuvres, et ce jour-là les acteurs étaient de grands acteurs; ils faisaient tressaillir la salle à chaque mot et rouler des tonnerres d'applaudissements à chaque phrase. On acclamait son nom, et dans une loge d'avantscène, Maximq, belle et souriante, lui tendait les bras, le couronnait et le nommait son époux.
C'était bien la peine de quitter Paris , où les vi-
sîons étaient plus modestes, pour venir trouver, à côté de l'étable paternelle, ces tentations orgueilleuses. A cinq heures du matin, André fut réveillé par son père, qu'il suivit au labour; il eut honte de son rêve, et essaya de se mettre en communion plus directe avec les exhortations moins fantastiques qui l'entouraient.
Les trois amis de Vidal avaient compris son départ, sa iîiite de Paris, et tous trois l'admiraient. Bourdignon seul essayait de pauvres épigrammes contre cette sauvagerie; mais Hubert etTalbot avaient de trop bonnes raisons pour ne pas applaudir à ce sacrifice dont ils étaient touchés.
Quelques semaines se passèrent. Maxime était inquiète. Ce voyage l'effrayait comme une menace, comme un complot, et, un jour que Marie entrait dans sa chambre avec une allure solennelle , la jeune fille courut à lui et s'écria :
« Tu viens m'annoncer un malheur, il est morl ! il est malade !
— Non , répondit Hubert , embrassant sa sœur sur le front; mais il se marie. »
Maxime devint blanche comme un linceul ; mais elle avait cet héroïsme qui fait lutter les femmes dans les crises dont les hommes seraient accablés.
« Tu mens! il ne peut pas se marier! avec qui? comment? Moi seule puis vouloir de sa misère 1 moi seule ai le droit de l'épouser !
— Il se marie dans son village, avec une parente.
— Oh! c'est infâme! murmura Maxime entre deux sanglots ; vous l'avez torturé, contraint. Mais je pars ; je ne veux pas que cet odieux mariage se fasse. Il ne peut pas renoncer à Paris, aux succès qui l'y attendent.
— Écoute, ma sœur. André te donne une leçon , sache la comprendre. La vie n'est pas un poëme ; elle demande chaque jour des renoncements terribles. Vidal est un homme sérieux» qui ne fait rien qu'après avoir interrogé sa conscience. Ce mariage doit être pour lui un devoir. Qu'il te suffise d'être persuadée que ce n'est pas une trahison. S'il s'enchaîne ici-bas, c'est pour rendre à d'autres leur liberté.
— Mais de quel droit fait-il le généreux? demanda Maxime avec plus de désespoir que de colère. Je ne comprends rien à ce sacrifice; si je ne veux pas, moi, de ma liberté!
— Pleure, ma pauvre Maxime, mais ne t'irrile pas ainsi ; et surtout, je te le demande, ne Faccuse pas. Plus tard, tu comprendras là délicatesse de ce pauvre ami ; et qui sait si, en lui rendant justice, tu ne le remercieras pas, comme je le remercie, moi, du fond du cœur?
— L'accuser! y penses-tu? Je ne l'accuse pas, je souffre, je veux mourir, voilà tout!
— Point d'exagération, petite sœur. Tu as du bon sens, un esprit pratique, et Fim possibilité es pour toi le remède le plus sûr aux entraînements de l'imagination. Réveille-toi donc, ton rêve est impossible. Regarde la réalité, et ne conserve de rancune contre personne.
— Vous êtes tous des traîtres, dit Maxime accablée.
— C'est cela, fais tomber sur nous ta colère; j'aime mieux cette injustice que l'autre. »
Marie embrassa sa sœur et la laissa toute à ses réflexions , persuadé que la solitude aiderait à mûrir les conseils qu'il lui avait donnés. La pauvre enfant se mit d'abord à épuiser toutes ses larmes. Elle était humiliée de ce sacrifice; elle ne comprenait pas que l'ambition de devenir son mari n'eût pas suggéré à André d'héroïques inspirations. Puis, peu à peu, l'irrésistible violence du fait accompli, en fermant toute issue à ses rêveries, la contraignit à envisager le dénouement de son premier amour. Ainsi que l'avait dit son frère , Maxime n'était pas romanesque ; elle avait eu, comme toute jeune fille qui sort du couvent, son petit accès de poésie; mais la prose était sa vocation véritable, et, quoi qu'elle eût dit de son intention de mourir, elle n'était pas, au: fond , de celles qui meurent d'amour.
Ajoutons que celles-là sont d'ailleurs peu com-
munes. On ne les renconlrc guère que dans les romans, et nous avons dit que ce récit était une histoire vraie. Ah! si nous écrivions un conte, Maxime ne satisferait peut-être pas à la poétique du genre» et devrait languir, se désespérer, se sentir atteinte de cette phthisie sentimentale qui est la protestation suprême des amours contrariées.
Mais ne voulant rien changer aux événements, il nous faut bien suivre dans son travail de cicatrisation cette blessure, qui n'est pas plus incurable que toutes les déchirures humaines. La vie est faite de chagrins. Si Ton mourait de déceptions, l'humanité serait finie depuis longtemps. On n'en meurt pas, on en vit, au contraire, et nous aurions moins d'ardeur à l'existence, si celle-ci n'était pas un défi.
Maxime avait un grand courage. Elle en eut besoin, elle l'appela, et il ne lui fit pas défaut. Le lendemain elle était un peu pâle, mais elle souriait : c'était, comme après la sépulture, la première période d'un deuil qui ne doit pas être éternel , mais qu'on doit porter religieusement, sincèrement, pendant un temps prescrit par les convenances.
« Mon frère, dit-elle à Marie, je serai raisonnable^II est difficile de mettre le bonheur d'accord avec le devoir ; je veux m'y appliquer. Tu n'auras pas à rougir de moi. Ce qui est fait est irréparable. Je ne veux plus me dire que vous auriez peut-être agi plus sagement en me laissant libre ; mais je te
D'UN HONNÊTE HOXIIE. S27
demande comme une preuve d'estime fraternelle de me raconter ce mariage. A qui donc M. Vidal a-t-il éérit?
— A Talbot. :
— Pourquoi pas à toi T
— Cela est un secret entre Lucien et André.
— Ainsi je ne pourrais pas voir cette lettre?
— Je la demanderai à Lucien. »
Le soir, Maxime s'enferma dans sa chambre, et lut ce qui suit :
< Mon cher monsieur Talbot,
« Soyez heureux , vous qui méritez d'être aimé de Mlle Maxime. C'est le seul vœu que je puisse former aujourd'hui. Je me marie; j'épouse, non pas au hasard, non pas par désespoir, par raison, ni pour aider au suicide d'un sentiment impossible, mais pour payer une dette sacrée que j'avais autorisée par mon silence, et que je n'ai pas le droit de laisser inacquiltée , j'épouse une parente , une cousine qui m'aime depuis l'enfance , que j'ai trouvée installée au foyer paternel, qui m'attendait, et dont je ne puis tromper l'espérance, sans ingratitude envers mon père, qui l'a recueillie , sans injure envers elle, et sans trop d'orgueil pour moimême. Marguerite est une honnête fille du village, belle, dévouée, laborieuse, réparant par un fonds d'esprit et par une vive pénétration les lacunes
d'une instruclion fort élémentaire. Je la rendrai heureuse et je restimerai toujours.
< Quant à vous, mon ami, pourquoi hésiter à déclarer votre amour? il est digne d'être compris. Il me semble que je ne serai véritablement béni de Dieu» dans l'union que je contracte , que lorsque j'apprendrai votre mariage avec Mlle Hubert.
< Mon père voudrait bien me garder près de lui ; mais, en vérité, je crois avoir fait tout ce que je devais faire. Je n'ai ni la force, ni la science, ni l'hu-
. milité de l'état de cultivateur. Paris, que je croyais quitter pour toujours, me rappelle ; j'y retournerai après mon mariage. Marguerite a un état qui n'est pas brillant ; mais est-il des degrés dans le travail , et dois-je rougir, pauvre rêveur, d'une activité qui me servira de leçon? Nous aurons une petite boutique de blanchisseuse, ou plutôt de blanchisseur; car si j'écris encore des poèmes, je les ferai à l'ombre du linge étendit sur les cordes. J'aime encore mieux cela que le fumier.
« Vous ne vous moquerez pas trop, n'est-ce pas, mes amis, de mon arrière-boutique, quand vous viendrez me voir ? Hélas ! si vous aperceviez la table sur laquelle je vous écris, vous me trouveriez presque ambitieux de prétendre à un rez-dechaussée parisien.
« Mon mariage se célèbre dans quinze jours. Je ne veux pas qu'aucun de vous se dérange pour y
tissister. Nous partirons le lendemain, en emmenant la mère de Marguerite, qui ya vivre avec nous, réprouve une grande émotion à la pensée des nouveaux devoirs qui me sont échus. Je ne les ai ni recherchés ni repoussés. Je les crois nécessaires» et je les accepte ; tout ce qui m'en éloignerait maintenant serait plus qu'une chimère, serait une trahison.
c Adieu, mon cher ami. Yous aussi vous avez un devoir à remplir; mais il a toutes les promesses, tous les sourires d'une tentation : c'est de déclarer à Mlle Hubert les sentiments dont vous m'avez fait la confidence, et que j'admire. Mon rêve le plus cher sera de vous voir uni à cette noble et pure jeune fille, et je fais des vœux si ardents pour que cette union s'accomplisse , que je m'imaginerai ensuite être de moitié dans votre bonheur, et que je jouirai en égoïste des joies divines qui vous attendent.
< Au revoir, mon ami ; serrez la main de MM. Hubert et Bourdignon, et excusez-moi près d'eux de cette lettre qui n'est adressée qu'à un seul, mais qui doit être pour tous les trois.
« Tout à vous pour la vie,
« André Yidal. »
Maxime se repentit de sa curiosité , et pourtant elle éprouva un étrange plaisir à la lecture de cette^
lettre. Elle y perdit ses dernières espérances, mais son admiration pour André augmenta. Elle se sentit prise dans un piège, mais elle fut touchée de la délicatesse de <^e cœur dévoué qui lui tendait cette embûche. Elle comprit que cette lettre avait été écrite avec circonspection, pour qu'on pût la lui montrer ; elle scruta les mots avec une curiosité ardente, fébrile; mais les mots ne cachaient qu'une résignation simple et stoïque. Si cette lettre, comme nous le pensons , avait été faite pour hâter l'œuvre de prétendue réparation à laquelle Vidal se croyait obligé , elle atteignit son but. Par une pente toute naturelle, Maxime se prit à songer à Tarrière-boutique de son héros. Sans qu'elle se rendît compte à elle-même de cette petite coquetterie , elle éprouva un peu de dépit de la rivalité d'une paysanne ; et, en découvrant que l'ami de son frère, M. Talbot, l'aimait et n'avait pas usé de l'amitié pour lui faire part de cet amour, elle compara secrètement ce prétendant selon son rang à ce pauvre artiste qui s'immolait lui-même et se résignait à l'obscurilé. Si elle admirait le martyr, elle n'avait aucune répugnance pour le soupirant. Descendons plus avant encore dans la conscience de la jeune fille : elle se disait que le mariage de Vidal était , après tout, un échec pour elle, et Talbot se présentait confusément à son imagination comme le vengeur de cet affront.
Sur celte route, Maxime, poussée par son frère et doucement attirée par Talbot, alla , plus facilement qu'on ne l'avait espéré , vers le dénoûment prévu. Disons, d'ailleurs, que Talbot ftit admirable d'adresse. Il eut des attitudes songeuses et penchées qui plurent à la mélancolie de Maxime. Il hasarda de petites déclarations, timides comme des prières, fraternelles comme des consolations. D parla si bien et si souvent de ce bon Vidal, qu'il le fit oublier, et que le prestige de l'avocat se substitua à l'intérêt de la cause.
Vidal se maria dans la pauvre église de son village. Le curé, qui le savait homme de lettres et qui le soupçonnait philosophe , lui fit un discours de vingt-cinq minutes sur les vanités de l'esprit, et lui vanta les douceurs de la vie patriarcale. Vidal reçut respectueusement ces conseils qu'il ne voulait pas suivre ; et, le lendemain, il se mettait en route pour Paris avec sa femme et sa belle-mère , heureuse d'aller habiter la capitale. Après quelques jours de démarches , il trouva une petite boutique ; on s'y installa, et Marguerite eut bientôt un commencement de clientèle.
Mme Vidal aimait son mari , dont la profession l'alarmait un peu. Par état, elle détestait l'encre et les taches qu'elle fait. Mais un homme de plume saurait au moins écrire correctement, et lui tiendrait ses comptes. Elle avait bien une ambition se-
crèle pour Vidal , qu'elle eût voulu voir employé, fonctionnaire ; mais elle n'osa pas tout d'abord exprimer ces idées h cet égard , se réservant d'expérimenter le savant, et d'apprécier au juste les mérites d'un état qui ressemblait pour elle à l'état de rentier.
L'accueil des trois amis fut une douce récompense pour le pauvre André. On l'étouffa de caresses. Bourdignon, qui avait pris son parti de cette union démocratique ^ lui serra les mains avec solennité. On trouva sa femme fort belle et très-spirituelle dans sa naïveté, et les trois protecteurs déclarèrent que, après tout, leur protégé n'était pas trop à plaindre.
Talbot, agréé par Maxime, accepté par M. Hubert, pressa la conclusion de son mariage , qui fut célébré avec toutes les pompes terrestres, un mois après celui d'André. Si le ministre en personne n'assista pas à la cérémonie, la faute n*en peut être attribuée à notre jeune ami. Mais, du moins on eut un cousin du ministre. M. Hubert ût copieusement les choses. Maxime, imposante et calme, ne laissa deviner ni joie ni tristesse. Vidal vint se cacher derrière un pilier et put y prier tout à son aise. Quand il vit passer ces deux époux, jeunes, glorieux, rayonnants, il se dit tout bas qu'il avait bien agi, et qu'il n'aurait pu donner à cette superbe épouse les triomphes de l'orgueil qui lui faisaient cortège.
Le lendemalQ de ses noces, Vidal s*élait remis à l'ouvrage avec plus d'ardeur que jamais. Il avait une famille à nourrir; mais, en dehors de ses leçons, il ne gagnait rien, liarguerite le laissa griffonner trois semaines ; au bout de ce temps, elle lui demanda en riant le résultat. André essaya de lui faire comprendre qu'un littérateur, ne gagne pas sa journée comme un manœuvre ; qu'il lui faut attendre l'occasion, le placement de sa prose.
La blanchisseuse hocha la tête et fit la moue ; elle montra ses beaux bras que la neige du savon couvrait jusqu'aux coudes, et lui dit :
c Fais comme moi, mon petit homme, retourne tes manches et laisse-là tes plumes. »
Yidal sourit, mais ne fut pas convaincu. Par malheur, il ne sut pas non plus'convaincre ; et, un mois après, Marguerite et sa mère renouvelèrent leur question J* Yidal ne put que répéter les mêmes excuses. Mais, ce jour-là, il eut peur et comprit qu'il mangeait le pain de sa femme et ne savait pas lui en gagner. Il fut triste , douta de lui. Quand vint l'hiver, il se sentit honteux de son travail paisible au coin du feu, tandis que Marguerite brisait la glace de ses cuves pour tremper son linge. Pour surcroît d'angoisse, sa femme lui apprit qu'elle se croyait mère, et qu'elle devait désormais tempérer ses fatigues, par égard pour leur enfant. Vidal eut alors avec lui-même un entretien douloureux et
suprême. Le devoir lui parut inexorable. Avant son ambition, avant les joies de son esprit , il devait faire passer le pain quotidien. Mais quelle terre labourer? il ne 'savait rien faire, que penser et qu'écrire ; il n*hésita pas pourtant.
« rapprendrai un métier, » se dit-il ; et il jeta à ses cahiers , à ses plumes , à ses livres , le regard désespéré du proscrit qui va passer la frontière.
Un matin Hubert le vit arriver avec un volumineux paquet de manuscrits sous le bras.
c Mon ami, commença André, je viens vous demander un grand service. Vous m'avez secouru autrefois. Je vous dois les quelques années d'indépendance que j'ai pu goûter jusqu'ici. Mais je sens bien que la vie littéraire n'est pas faîte pour moi ; j'ai une famille, des obligations envers elle; je serai bientôt père, et les drames, les romans, les livres, ne payent pas les mois de nourrice. Prenez en pitié mes vers et ma prose, et faites pour eux ce que vous avez fait pour moi, recueillez-les quand ils n'ont pas d'abri ; en un mot, mon ami, je renonce aux lettres. Il est bien temps que je devienne un homme utile dans mon ménage. Vous qui êtes riche, qui avez des loisirs et du talent, achevez toutes mes ébauches, laissez grandir leurs ailes , animez-les de votre souffle. Je vous les donne ; elles sont à vous, comme tout ce que je possède.
— Que me dites-vous là, Vidal? mais c'est un
sacrilège , vous n'avez pas le droit de quitter la route que Dieu vous a manifestement tracée. Je . vous aiderai , mon ami, à attendre Fheure du succès.
— Je n'aî'ças le droit de laisser ma femme se tuer à me nourrir, monsieur Marie ; voilà mon devoir le plus pressant. La gloriole littéraire était un rêve auquel je dois renoncer, comme j'ai renoncé à bien d'autres. M. Dumesnil avait raison , ce chemin-là mène à l'hôpital, et je neveux pas que Marguerite aille mendier les premiers langes de mon enfant.
— Mais que pouvez- vous faire, mon ami? vous êtes un savant, vous n'êtes pas un artisan. Or, ce serait nier la Providence que de douter de son aide. Dieu ne voudra pas qu'un homme de génie déserte sa mission. Vous savez, André, de quelle amitié nous vous aimons ; entre nous les protestations sont inutiles: ne refusez pas de nous les moyens de vaincre le sort. Travaillez en paix, mon ami , nous veillerons sur votre ménage.
— Non, non, je vous dois déjà trop. J'ai pu prendre autrefois le pain que vous tendiez au camarade ;' mais je suis un homme, je dois accepter virilement mon fardeau. Je ne calomnie pas la Providence; en mettant la misère au seuil de la vie artistique, elle a voulu rebuter les faibles, avertir les sages. Je ne suis pas faible, je veux être sage ; ce que je sais me
servira autrement; les idées que je ne répandrai pas de haut, je les ferai eii'culer en dessous. D'ailleurs, c'est une collaboration que je vous offre, ajouta le pauvre homme d'une voix câline et en souriant; j'ai là un tas de projets qui n'ont plus rien à me demander ; il leur manque votre inspiration : soufflez sur cette argile et donnez-lui la flamme, j'applaudirai et je serai bien heureux de la voir vivre. Quant à d'autres bienfaits, je ne puis, sans manquer i mes devoirs d'époux et de père, les accepter de vous.
— C'est l'orgueil qui vous fait parler ainsi, Vidal.
— Oh! je n'ai pas d'orgueil, reprit André, qui tendait les manuscrits et qui suppliait pour qu'on le dépouiUàt de son génie et de son ambition. J'ai le désir de ne pas me faire mépriser de ma femme, qui me nourrit et que je veux nourrir à mon tour. J'ai si peu de fierté que je viens vous supplier de me trouver quelque emploi. Je crois que je tiendrais bien les livres dans une maison de commerce. J'ai trop dédaigné les chiffres, ils se vengent aujourd'hui en se rendant nécessaires. Une petite place, la plus humble, la plus modeste, la plus dédaignée, dans une administration me conviendrait. Pourvu que je travaille, je m'estimerai heureux.
— Puisque vous le voulez , je parlerai à Talbot , mon cher Vidal ; il vous casera près de lui , dans son ministère. Quant à moi , je n'accepte pas votre
D'UiN HOMNÊT£ HOMME. â37
abdication, votre suicide, mon cher poète. J*ai deux pièces reçues et que Ton va jouer ; la plupart des journaux vont me devenir accessibles, je vous présenterai, je vous introduirai , je vous céderai mon tour.
— Vous êtes cruel dans votre bonté, mon cher ami, répliqua Yidal d'une voix tremblante; vous vous faites sur mon compte trop d'illusions , et il vous répugne de voir votre protégé , votre nourris^ son, ainsi que vous disiez autrefois , n'être qu'un bomme comme les autres. Permettez-moi de vous dire à mon tour, que c'est de la vanité d'artiste. Que parlez-vous de suicide î faire le devoir c'est vivre, et mon devoir n'est pas douteux ! »
Hubert n'eut qu'à dire un mot à son beau-frère, et Talbot, qui était dans d'excellents termes avec toute la hiérarchie de son ministère, obtint une place , minime assurément , mais suffisante pour André ; et aussi heureux que s'il se fût agi de monter au char triomphal de Pétrarque et de se promener une couronne de laurier sur le front, Vidal vint prendre possession de son emploi. On eût dit un routinier émérite, tant il fut ponctuel , régulier. Hubert l'admira d'abord, puis, trompé par ces mouvements symétriques , il finit par douter un peu de son imagination.
« Il a peut-être bien fait, se dit-il, il n'avait pas l'étoffe d'un poète ; voilà le poste qui lui convient. »
Talbot iuclinail sensiblement vers cet avis, d'autant plus que, comme il trouvait moyen de se faire aider par Vidal dans sa besogne, il avait mieux que personne la certitude de son infaillibilité bureaucratique.
Bourdignon ne se mit pas en fureur quand il sut que le grand bomme était expéditionnaire.
« Gela devait arriver, murmura-t-il ; dans une société mal organisée, l'homme de génie n'a pas d'autre ressource que le pistolet ou le crétimsme. Vidal a choisi le crétinisme; mais je l'empêcherai bien d'aller jusqu'au bout. »
Hubert était résolu à ne considérer les manuscrits de Vidal que comme un dépôt sujet à restitution; mais il ne put s'empêcher de les lire, d'en être ému, de s'en imprégner, de leur faire d'innocents emprunts dont il n'eut pas toujours conscience. Un thé&tre du boulevard joua son premier drame, retouché sous l'influence de ces lectures. Ce fut une solennité superbe pour les trois amis. Bourdignon avait organisé l'émeute du succès, Talbot applaudissait en gants blancs aux avant-scènes , et Vidal, modestement caché dans un coin du parterre, écoutait de toute son âme, s'étonnant parfois des beautés de style et de pensées dont pourtant il était la source, et ^'émouvant à l'audition d'une œuvre dont il pouvait peut-être réclamer une demi-paternité. La représentation terminée, Vidal pleura de joie quand
on jeta le nom de Marie Hubert aux spectateurs exaltés. Il alla sur le boulevard attendre le triomphateur, et tombant dans ses bras :
« C'est superbe , mon ami , bravo ! vous serez grand. »
Hubert accepta ces éloges avec la confusion modérée d*un homme qui les croit dus. Il s'habituait si bien à mettre en œuvre les idées de son ami qu'il ne les distinguait plus des siennes. On soupa, on but aux destinées resplendissantes du jeune dramaturge. Vidal s'inclina devant sa gloire en le saluant d'un voeu tendrement fraternel , et quand il revint chez lui, André avait le cœur épanoui comme s'il avait triomphé lui-même.
Ses amis l'aimaient toujours» mais l'admiraient de moins en moins, à mesure qu'il grandissait par le sacrifice. Ce qui sera toujours incompris, dédaigné des spectateurs prétentieux, c'est la simplicité, sùncta stinp/ieiïdtf/ Rien pourtant n'est simple comme l'infini I
^gp^
ikO HISTOIRE
Les vertus complémentaires d'un honnête homme.
L'association des trois amis pour Téclosion d'un grand homme n'avait donc eu pour résultat jusqu'à présent que le renoncement absolu de Vidal aux cho^ ses de l'esprit et son mariage. Des trois protecteurs sincères et intentionnellement désintéressés, l'un lui avait pris sa gloire, un autre son amour, et tout portait à croire que, l'amitié continuant, André leur donnerait au besoin ce quilui restait, son honneur etsa vie.
Bourdignon était le seul qui n'eût pas réellement mis à contribution ce dévouement naif et absolu ; il ne dissimulait pas pourtant ses projets à cet égard et faisait tout son possible pour l'enrôler dans les recrues qu'il faisait de toutes parts. Mais à toutes les tentatives de son jeune ami , très-sincère, trèsnoble, très-pur, mais très-impatient dans ses convictions, et très-imprudent dans le choix des moyens, Vidal répliquait par une profession de foi si iiette et si absolue, que Bourdignon se tenait averti pour quelque temps.
« Cet homme est un saint ou un idiot, » répétait-il chaque fois quMl quittait Vidal ; et il n'était pas éloigné de penser que celui-ci cumulait les deux mérites.
Un jour, Charles vint au ministère, dans le bu* reau d'André ; il était si pâle, que Vidal eut peur et courut à lui»
« Sortons, j'ai à vous parler, » murmura Bourdignon.
Quand on fut dans la rue :
« Je suis perdu, dit-il, la police est sur la trace d'un complot ; je viens d'être averti, puis-je compter sur votre discrétion ? Il y a toute une correspondance et des armes à cacher.
— Je vais éloigner ma femme et ma belle-mère, » s'écria aussitôt Vidal, qui prit sa course, sans plus s'occuper de son bureau et qui entraînait son ami. Tout en marchant, celui-ci expliquait la situation ; il ne redoutait rien de grave pour lui-même, si une perquisition faite à son domicUe restait sans résultat ; mais il fallait mettre au plus tôt en sûreté le secret de ses complices.
« Vous avez bien fait de penser à moi, dit Vidal ; je vous gronderai un autre jour, occupons-nous du plus pressé. »
Pendant une absence de Marguerite et de sa mère, les armes et les papiers suspects furent introduits dans l'appartement de Vidal', qui eût dormi
iki HISTOinE
ce soir-là aussi paisible que d'habitude, s'il n'avait eu des eraintes fort sérieuses pour son ami- Deux jours après, les journaux annoncèrent k Paris, un peu blasé sur ces nouvelles, que la société ays^it couru les plus grauds risques, qu'on était sur la trace des conspirateurs, etc. , etc.
Vidal,qui avait réfl échi, dit à Bourdignon: f jSi vous parliez i^ npfre ami Talbot ? Il est toutpuissant. Le ministre le protège. Un mot de lui pourrait détourner les soupçons.
— ]Rah I c'est un ambitieux I il me veiidrait pour inonter en .gracie 1
— Quelle horreur ! hlasphén^er ainsi Tamilié de collège ! c'est mal, mon aiui, c'est très-uial.
— C'est pourtapt lrès-\raisemhlaWe ! Je ne dis pas que Talbot me ferait guillotiner ; mais il nie laisserait arrêter, sauf ensuite , afprès c^voir prouvé son dévouemeut j^u ppuvoir, k se çlévquer, afin de m'excuser et de prpuv^r ainsi son an^itié |
— Pauvre sceptique ! je vous plaips ; douter à vptre ê^ge !
— Je ne doute pas de vous, Vidï^l, ms^is vous êtes UU monstre de bopté danscçtte société cprrompue-!
— Je ne vaux psis n^ieu*x qu'un autrp, mon ami, répliqua Vidal en souriant. D'ailleurs, qu'est-ce que je risque ? je n'ai pas d'ambition, de position ^ compromettre ! £t puis, e^t-ce que je ne vqus. dois rien, à vous et c^ vos deux amisî » .
D*UN HOIWfiTfi HOMME. 9^8
En dépit d9s précautions prises» Bourdignon allait être arrêté, quand il jugea prudent de partir pour Bruxelles. Avant de monter en voiture, il embrassa Vidal avec effusion, et lui dit :
« Je ne crois pa^ que vous couriez le ntoindm danger ; mais, si par impossible vous étiez inquiétét si on faisait une visite chez vous , et qu'on trouv&t ce dépôt, je vous en conjure, nommez-moi, appelez-moi, je viendrai, 9
Vidal le serra énergiquement sur son cœur, mais ne promit rien. Tout alla bien pendant huit jours ; mais malgré sa résolution, André était soucieux et préoccupé. On avait remarqué à sop bureau sa fuite rapide et son absence pendant une demi-jqumée. Uii plaisant dit qiie cette grave incartade du plus exact des employés, la veille de la découverte d'un complot, indiquait une complicité. Cette plaisanterie circula ; il suffit , dans les administrations , d'une oreille tendue a^x calomnies (et ces oreilles-là s'y trouvent toujours) pour que le moindre mot grosr sisse et prenne les proportions d'un crime. Un matin, Vidal disait adieu à Marguerite, et s'apprêtait h partir pour son bureau, quand il trouva sur le seuil un monsieur fort bien accompagné , qui le pria de rentrer, et qui procéda en sa présence à la plus minutieuse des perquisitions. On trouva tout un arsiH nal, au grand ébahisseraent des deux femmes, qui dès lors regardèrent Vidal comme un chef-d'*œuvr^
d'hypocrisie. André ne souffla mot. Gomme on Tinvitait à sortir, il s'approcha de Marguerite stupéfaite, et lui dit tout bas :
« Adieu , ma femme , bon courage ! Va trouver M. Hubert, raconte-lui ce que tu as vu , et ne doute
jamais de moi. "*
— Dis-moi que tu es innocent ! s'écria Marguerite.
— Je ne puis pas le dire, parce que je ne puis nier qu'on ait trouvé chez moi des armes en nombre prohibé. »
On l'emmena en prison, et le jour même il eut à subir un interrogatoire dans lequel il s'obstina é ne pas répondre, ne voulant ni mentir ni livrer Bourdignon. Hubert etTalbot furent plus consternés que sm^pris à la nouvelle de cet événement; ils devinèrent'la vérité.
« Bourdignon est un lâche I s'écria Hubert indigné. Il devait se livrer vingt fois plutôt que d'exposer ce pauvre ami.
— Bourdignon est habile , ajouta Talbot , qui ne pouvait se résoudre à juger simplement les actes extérieurs.
— L'habileté dans ce cas est une lâcheté, reprit Hubert ; quant à moi , je cours en Belgique , je le force à revenir, à prendre la place qu'il n'eût pas dû déserter. Toi , va chez le ministre , intercède pour ce pauvre André !
— Nous«Yons le temps» dit Avec tranquillité le futur homme d'État qui réfléchissait. Tu connais Vidal; je suis certain qu'il est aussi calme, aussi souriant dans sa prison que s'il était là , au miUeu de nous. Il a avec ]tii un trésor de consolation efiBcace, c'est son cœur; il sait que sa femme et sa belle-mère peuvent compter sur nous. Il n'a donc pour le présent aucun désastre à redouter, et il est si heureux de se dévouer pour un de nous trois, que le plus cruel chagrin à lui faire serait d'amener Bourdignon àsa place. Je crois qu'on peut attendre, et qu'il faut examiner le terrain avant de rien entre* prendre.
— Mais c'est tolérer une infamie ! Laisser Vidal en prison, c'est se rendre complice d'une effroyable injustice !
— U vaut mieux , pour quelques jours , exposer un innocent qui ne court pas grands risques , répliqua finement Talbot, que de livrer un coupable qui a tout à perdre. Tu aimes , comme moi, Bourdignon ; il t'en coûterait , ainsi qu'à moi , de le voir arrêté et jugé. Je ne parle pas de la défaveur qu'un pareil procès pourrait jeter sur moi au ministère ; je suis au-dessus de ces craintes ; mais avec sa violence, son impétuosité, Charles ne pourrait que se compromettre davantage. Laissons-le s'exiler. On ne pourra pas prouver la complicité active de Vidal. J'espère un acquittement ; mais , fût-il condamné,
ik6 HIStbiRE
Je répotidhiiB de sa grftce ; tandis c^ilë je né serais * pas béMaih de fiiirë ahanistier un êhergùmène comme Bourdîgnon; Il y a donc avantagé pour tous à laisser les choses suivre leur ôdurs. Qu'est-ce que la pt-ison pbur Vidal, surtout av«c la pensée qti'il se dévoue? plutôt une joie qu'une douleur. 11 n'a rieti à redouter pour ses intérêts matériels. Nous sommes là. Je ne crois donc pas outrager sa vertu, ni méconnaître soti amitié, en lui demandant ce petit sacriflde;
— Mais ne pourrais-tu pas dès maintenant utiliser tes relations? voir les jiigëà, le ministre ? prévenir et influencer l'instruction? intéresser en faveur d'Atidrê des protecteurs qui pourraient le faire mettre hors de catiseî
— Je le pourrais, mais ce serait imprudent; Solliciter Une grâce potir un homnie coiidritnné , par celsi tnëmë; hotblrëtiientintérëissatitj c'est faire un aetë qui est compris, exciiséi et qui échappe d'ailleurs ft toute fausse interprétation. Mais solliciter potlr uh prêVehii qui tie sera peut-être pas condamttéi c'est d'abord, par tin cëildin pointj maiiiféslëi' dé la déflatice pour la justice , et puis c'est fâit'e présumer qu'il est bien compromis; sans complet que c'est fee compromettre sol-mêmer
^— Ah I tu es trop sUbUl , mon cher , dit avec un peU d'ironie Hubert attristé.
— Je connais les hommes et le terrain , répliqua
'Talbot avec une ceHaine morgue; mais Se-tôi à moti âinllié pour Vidal. Je le jure qu'il ne reâferapas longtemps en prison, et tu sais, mon cher beaufrère, que j'ai assez de bonheur poUr ne laisser jamais ma parole epgagëe.
— Allons! agis à ta guise! ^ fit Hubert avec découragement.
L'inslruction de ce icomplot, une des nombreuses et moins graves affaires du règne de Louis-Philippe, dura plusieurs mois. Vidal, ainsi que Tavalt préfu Talbot, acceptait résolument sa càplitité. Il avait vu les deux amis, et, sans s'expliquer autrement sur ce sujet que par une pression de main^ il avait semblé leur dire : « Ne me trahissez pas ! je suis décidé à sauver le pauvre exilé ; j'en ai la force, la volonté, je suis heureux de cette pensée ! Ne me g&tez pas mon bonheur, en me dénonçant comme innocent. M
Hubert fut confondu de cette grandeur; Talbot sourit comme un joueur qui a prévu le succès d'une partie , et Ton alla ainsi jusqu'à l'ouverture des débats.
L*atlitude de Vidal avait setnblé fort énigmatique, sinon fort provoquante aux magistrats instructeurs. Le pauvre André parut un rusé compère , cachant sous sa bonhomie , sous son calme souriant , une âme ténébreuse et profondément pervertie. Il ne niait pas la présence des armes dans son domicile ;
mais, en la constatant, il refusait de s^expliquer. ^uant aux papiers trouvés, ils compromettaient beaucoup de gens, excepté lui; mais n'était-ce pas là une preuve éclatante de son habileté ? Les témoins s'accordèrent à le représenter comme un rêveur , comme un homme silencieux, taciturne. On fouilla toute sa vie. Le supérieur du séminaire de Troyes écrivit, en réponse au président , que l'élève Vidal avait tout à coup renoncé aux ordres , au moment même où Ton était en droit d'espérer qu'il compléterait et récompenserait ainsi une éducation libéralement donnée. On se perdait depuis lors, au séminaire, en conjectures sur les causes d'une si brusque détermination. M. Dumesnil-Florival fut entendu. Il vint avec la double majesté d'un chef d'institution qui a la douleur de déposer contre un ancien lieutenant, et d'un excellent citoyen qui trouve l'occasion de manifester ses sentiments à la cause de l'ordre et à la sûreté publique. Il raconta les habitudes étranges, solitaires, de Vidal. Il fuyait ses collègues; par le soin qu'il mettait à se rapprocher des élèves d'une sphère supérieure à la sienne, il témoignait son mécontentement de son sort, son mépris de sa condition. C'était une de ces natures envieuses qui ne trouvent rien de bien dans le monde , et qui ne savent pas se résigner à leur destinée. Fomentant l'indiscipline, l'esprit d'insubordination, le prévenu VldaL préludait ainsi, sans doute, en mé-
connaissant ses devoirs, aux attentats qu'il devait plus tard encourager et partager contre la société, contre le pouvoir constitutionnel. M. Duroesnil profita de l'occasion pour prononcer devant le tribunal, devant MM. les jurés , tous plus ou moins pères de famille , quelques paroles graves et des mieux senties sur les pénibles fonctions d'instituteur. Il s'attacha à démontrer la sollicitude avec laquelle il veillait, pour que ses élèves ne suçassent pas le lait empoisonné des mauvaises doctrines, et comment il préparait pour la France des petits citoyens irréprochables, des gardes nationaux infaillibles. Heureusement, son ancien élève Bourdignon n'était pas là. Il concluait à propos de Vidal, en déclarant qu'il croyait ce malheureux jeune homme entraîné par des mauvaises lectures, par la fermentation de son esprit toujours en travail. La paternelle sévérité de la loi le ramènerait sans doute dans le sentier de l'ordre ; c'était la consolation que lui, Dumesnil, espérait emporter. .
Toute cette déposition fut faite avec la solennité, Taccent paternel, le regard de connivence aux magistrats, qui distinguent les bourgeois convaincus de leur importance dans le mécanisme de l'Ëtat. M. Dumesnil alla s'asseoir au milieu d'un murmure approbateur, et il put emporter la douce pensée qu'aux vacances . prochaines , quelques-uns de MM. les jurés lui confieraient leurs enfants. Des
IM HlâTOIRË
maîtres d'études déposèrent également, et tous s'accordèreut à représenter André comme un sournois. Ses coaccusés nièrent Tavôir jamais tu ; mais se connatt-oii bien tous dans un complot? Et l'être mystérieux qui restait inconnu au yulgaiire , mais qui avait chez lui Farsenal et les archives, n'était-il pas le vi*al chëf^ celui qui devait se réserver et ne se montrer qu'au* heures décisives? Hubert et Talbot déposèrent également ^ et , sans compromettre davantage Bourdignon, qui était déjà passablement compromis, ils dirent tout ce qu'ils purent trouver d'afiectuetix et de sincère dans ietir àme , pour innocenter leur ami. Cette déposition eut son influence. Vidal fut condamné à un an de prison ; Bourdignoti eut , par contumace f six mois de prison ; peut-éti-Cj s'il eût été présent, eût-il été acquitté.
Hubert sortit navré de l'audience; Talbot ^ au contraire; rayonnait.
« Eh bien , n'avais-je pas raison? dit-il à Marie. Vidal est le inoins condamné des accusés présents ; je réponds de sa grâce. D'ailleurs^ on parle d'une amnistie prochaine , et. nous avoris sauvé Bonrdignôh qui $ par sa présence f eût gâté les affaires.
— Tu aitties donc bien Bourdignon? reprît Hubert en raillant.
— Dame! tout autant qtie toi. Je fatôtie qiie j'ai
D*UN HONNÊTE HOMMfi. 291
souffert plus d'une fois de des manies révolutionnaires. On ne sait jamais s'il ne fera pas la folie de compromettre votre nom sur quelque liste suspecte. Aussi, à l'avenir^ s'il ne change pas d*allure, je lui expliquerai que ma position de fonctionnaire m'oblige à une extrême réserve , et je le laisserai libre d'en compromettre d'autres que iUbi. Il n'y aurait pas toujours là une bonne âme comme Vidal pour nous tirer d'embarras.
— C'est égal, mon ami, je souffre de l'injustice que nous avons laissé commettre. H&te-toi de faire des démarches. »
Bourdignon apprit parles journaux la ^condamnation de Vidal; il avait voulu venir se livrer; une lettre très-rassurante et très-adroite de Talbot Tavait retenu à la frontière; mais il fit serment de revenir si André n'était pas prompteraent hoi^ dé prison. La grâce ftit vivetnetlt sollicitée. Des élèves suppliant pour leur ancien maître, c'était fort touchant! Des dames, à la tête desquelles ^e mit courageusement la belle Mme Talbôt, attendrirent le îtilhistre. Le nom d'André Vidal fut rtiis sut* tine li^te d'âmhlstie qui devait être signée à l'ôccasioii du 1*^ mâî. Ce fùreilt quelques settiaiiies éncote de Captivité , qtii, jointes à la dut-éè de la prisotl préventive , coilstituèrerit poUi- notre philosophe une expéfiéhcé suffisante. Vidal sortit de lâ Coriciergërié , aussi calme qu'il y était entt-é. En vérité, il n'avait pais eu Une
heure de révolte , de dépit; tout au plus avouait-il s'être un peu ennuyé. Talbot fut forcé de lui apprendre qu'il ne faisait plus partie de radmiulstra* tion; mais cette disgrâce ne devait être que momentanée, et il espérait bien le faire rentrer très -prochainement , à l'occasion de sa propre nomination à un emploi supérieur. Vidal se résigna.
« Il est très-juste, dit-il en souriant, que le gouvernement hésite à employer un se élérat qui conspire contre lui. J'en ferais autant à sa place! j» -
Marguerite et sa mère n'avaient pas très -bien compris ce qui s'était passé relativement à ce procès. Toutefois, eUes croyaient Vidal coupable; en conséquence, elles l'accueillirent assez mal à son retour. André courba la tête sous l'averse. Il apprft d'ailleurs que les marchands du quartier, l'épicier surtout , faisaient moins volontiers crédit à ces dames depuis qu'on les savait parentes d'un conspirateur, d'un homme dangereux. Il y avait dans cette injure de quoi excuser bien des colères.
Sans pouvoir l'expliquer suffisamment, André sentait une aigreur cachée dans le cœur de sa femme. Marguerite, flattée d'épouser un savant, avait, au bout de quelques semaines , senti la* vanité de la science. Cet homme grave, qui ne risdt jamais, qui ne s'irritait jamais, qui ne l'embrassait ni ne la rudoyait jamais, ce séminariste était un fort insignifiant
compagnon. Sans compter que ses paperasses ne rapportaient guère, et qu'il avait fallu le gourmander un peu pour obtenir qu'il prit un emploi. De sorte que, si elle avait encore de Taffection pour lui , si elle le croyait inoffensif , Marguerite avait pour sa bonté un sentiment un peu dédaigneux qui pouvait tourner aisément au mépris, à la tyrannie. L'affaire du complot avait été l'occasion d'un débat dans le cœur de cette jeune Xantippe^ar ce mouvement , familier aux enfants du peuple et qui les fait accourir les mains et le cœur ouverts à toutes les infortunes visibles , elle s'était attendrie d'abord devant cette catastrophe; puis, en trouvant la victime si résignée, en ne l'entendant pas blasphémer contre le pouvoir, contre la société , contre les lois di- Yines et humaines , en le voyant se courber sous l'arrêt qui le frappait , Marguerite , qui ne comprenait pas l'héroïsme calme , traita cette attitude de lâcheté , et se dit que désormais elle ferait bien, dans son ménage , de laisser le moins d'initiative possible à un homme de cette insuffisance et de cette maladresse. André fut donc accueilli avec une certaine familiarité hautaine, comme un enfant prodigue , auquel on ne laisse pas toucher le veau gras; il avait, malgré sa simpUcité , une intelligence trop supérieure pour ne pas s'expUquer les raisons de cette attitude nouvelle. Il en conclut que l'avepir aurait moins de roses que d'épines, et que
le miel de ses noces tendait à devenir acide. Mais celte perspective , en assombrissant un peu plus sa rdute , iie touchait à rien de sa vie , ne lui enlevait aucune illusion bien vive ; d'ailleurs il avait un enfant; et rieii n'est puissant comme ces petites épaules roses et rebondies pour porter la lourde croix des pères ! Son enfant était désormais tout son espoir.
Au bout fife quelques jours, Vidal s'aperçut de choses étranges ; la mère et la fille se querellaient , quand il n'était pas là , et s'interrompaient tout à coup à sa venue. Des mots surpris par hasard piquèrent sa curiosité.
^ Je lui dirai tout, disait la mère.
— Je vous le défends ! répondait la fllle; il est si maladroit qu'il gâterait tout. »
Le pauvre André sourit à cette accusatiôti de maladresse, qui évidemment ne pouvait s'appliquer à d'autres qu'à lui. Trop loyal pour écouter aux portes^ trop franc pour dissimuler sa préoccupation , il dit un soir aux deux femmes réuhies :
« Vous avez quelque chose à me confier. Pourquoi craindre de vous ouvrir à moi? je suis donc un tyran?
— Ma foi , mon gendre , je suis bien aise que vous entamiez ce chapitre. Aussi bien, je suis une hotinête femifle, moi; j'ai des pt-indpès; je n'ai jamais ftiit tort d'un sou à qid que ce sait, et
je ne voudrais pas qu'on trompât un honnête homme.
— Quel est l'honnête homme qu'on trompe? demanda André en pâlissant. -
— Oh ! des bêtises ! des idées de ma mère ! dit Marguerite en rougissant beaucoup.
— Mais, encore, quelles idées I insista doucement Yidaly qui prit la main de sa femme.
— Cela vous fera de la peine pour rien, répliqua celle-ci*
— J'aime la peine, moi, reprit André, qui voulut sourire.
— Eh bien, il y a, dit la belle-mère, une matrone, qui avait si férocement gardé autrefois la vertu de sa fille, qu'elle avait contracté pour la vie des habitudes de geôlière ; il y a, mon gendre, que pendant votre prison vos amis venaient souvent s'informer
- de voiis , de noiis , savoir si ïlous avions besoin de quelque chose. Cotiime si ces bras-là ne se suffisaient ^as, et étaient d'un acabit à se tendre pour mendier! uii, surtout, votre ami Hubert, qui nous a donné des loges de spectacle ; il ne laissait pas passer un jour sans venir rôder par Ici. Je me défie de cet homme-là, iîioi. C'est un arrangeur de phrases, un trompeur de monde, et, quand vous n'y êtes pôë, je ne vois guère ici de monde à tromper que Marguerite; et ce n'était pas pour moi bien certainement qu'il venait.
— Marie! fit André en éclatant de rire. Oh ! ra^urez-Yous ! ce n'est pas lui que je redouterais jamais, si je devais être jaloux!
— Eh bien, vous avez tort, mon gendre. Votre M. Marie regardait Marguerite avec des yeux assez significatifs.
— Lui ! mon ami ! vous ne savez pas , vous ne pouvez pas savoir combien une pareille accusation me parait impossible !
— Oh ! vous mériteriez votre sort ! s'écria la belle*mère exaspérée de celte incrédulité; mais savez- vous bien , mon gendre , que c'est faire mépris de ma fiUe et de moi, que d'être aussi calme, aussi indifférent î Voyous , Marguerite , si tu es encore une honnête > femme comme tu as été une brave fille, dis-lui donc que c'est la vérité !
— Ma mère dit vrai, répondit Marguerite, qui redressa la tête, et qui se sentait humiliée tout à la fois d'être si vivement espionnée d'un côté , et d'être si complètement laissée libre de l'autre; M. Hubert trouve $ans doute que je vaux la peine d'un regard; pendant votre absence, il me faisait la cour, je l'ai remis à sa place, soyez tranquille, et je ne voulais pas vous en parler , de peur de vous fâcher avec ces messieurs qui sont des connaissances utiles , et aussi de peur de vous faire de la peine. Mais ma mère le crierait sur les toits, si elle le pouvait. Vous avez eu vent de la chose. : je vous dis tout , et je
VOUS en dirai n^ème davantage pendant que j'y suis. G*est que quand- on a une femme de mon âge et de ma tournure , on y fait plus attention que vous ne faites. Je sais bien que je né suis pas une savante, comme vous , que je n'entends rien à vos beaux sentiments ; mais je sais que je suis votre femme , que je ne suis pas assez laide pour que vous rougissiez de moi , et que , si je m'exténue dans votre ménage, je veux que vous m'aimiez un peu.
— Je vous estime , Marguerite , répliqua Vidal attristé et surpris, je vous remercie d'être franche avec moi ; et j'ai confiance dans votre probité pour garder mon honneur.
— Cette conflançe m'honore, mais elle est peutêtre bien de l'indifférence; j'aimerais mieux un mari jaloux. Si vous croyez que la vie est amusante comme vous me la faites , un mari qui ne dit mot, qui conspire , qui risque la prison , sans songer à sa femme, à son enfant! vous me rendez libre, eh bien, j'userai de ma liberté à ma guise; j'ai été dominée par ma mère, elle me gardait pour un brave mari qui m'aurait aimée. Aujourd'hui , je ne dois plus de comptes qu'à vous. Si vous ne voulez pas de cesxomptes-là, je me les rendrai à moi seule, et je déciderai seule ce que j'aurai à faire.
— Vous me comprenez mal, dit André, que cette conversation alarmait et qui voyait l'avenir plein de menaces ; je voulais vous faire sentir que le devoir.
pour une fbrtime comme poub ûii homme , tient à la conscience et ne tient pas îluxcifcbiistances extérieures. Si ce n'est pas la vertu qui vous maintient fidèle, je trouverais honteux pour moi que ce fût la peur. Quant à mon affection , il me semble que je vous l'ai prouvée ^ et j'espère bien que- vous y réfléchirez , et que votre cœur vous suggérera de meilleures inspirations. »
En parlant ainsi , avec la solennité d'un prêtre , Vidal se leva pour sortir.
« C'est ainsi que vous vous en allez! s'écria la mère d'une voix glapissante. Voilà comme vous prenez la chose ! Ah! mon gendre, je ne réponds plus de vous! Qu'est-ce qu'il faudra dire dé voire part à M. Hubert, s'il vient ici ?
— Vous iie lui direz rien, car je vais moi-iriôme lui parier, répondit Vidal avec fermeté.
— Je parie qu'il va l'inviter & souper, » s'écria en riant d'un rire irotiique la belle Marguerite, mortellemeht offensée du peu dé jalousie de son mari. Si Vidai eût pu voir lé regard de défi , d'orgueil , de mépris qui l'escorta jusqu'à la porte, il eût été, le pauvre martyr, fbrt peu tranquillisé sur l'intégrité future de son hontieiir;
André sortit le cœur navré. Quant à ce soupçon concernant Hubert , que sa belle-mère Itii avait si brutalement jeté au visage, il le repoussait et pourtant il le sentait revenir à lui.
D'UN HONKÊTB HOMME. tM
« C'est absurde» se disait-il ; la vanité de ces femmes s'est trompée au témoignage d'une amitié sincère. Je n*eh parierai même pas à Marie.
Et , tout en se fortifiant dans cette résolution , il arriva ciiez Hubert , et le premier mot qu'il dit fut celui-ci :
à Si vous saviez» mon cher ami» de quelle scène absurde vous ven&z d'être involontairement la cause!... tous en ririez avec moi;
— Qu'y a-t-ilî » démanda Hubert.
Vidal raconta ce qui s'était passé. Mais, soit hasard , soit préméditation î il regarda Marie en face, tout en lui faisant jpe récit. Hubert pâlit visiblement et resta milet. Ce silence et cette pâleur furent un fer rougê pour Vidal ^ qui se setitit atteint profondément, et dont les yeux s'emplirent de larmes. Quoi ! ce calice d'ignpminie iie lui était pas même épargné! Cette injure improbable , était possible et vraie! Pbur là première fbis, peut-être, cet honnête homme éprouva au dedans de lui, comme un secret mouvement de révolte. Pour la première fois , sa vertu lui parut niaise et sa conscience lui fit pitié. Mais cette défaillance ne dura pas. II était depuis trop longtemps l'élu de la douleur et du bien pour trébucher à ce caillou plus aigu que les autres. Il passa la main sur ses ye\ïx , se calma, se contint , et se leva pour sortir. Hubert courut à lui.
« Écoutez, Vidal, je ne veux pas que vous emportiez de moi une idée de mépris. C'est vrai, j*ai été coupable envers vous. Mais, Dieu merci ! ma trahison n*a pas été si loin que je ne puisse encore vous tendre la main, et vous demander de me pardonner et de m*aimer toujours. Je ne m'excuserai pas , je ne me défendrai pas. Marguerite est jeune, est belle, trop ou trop peu coquette. Yous n'étiez pas là; je ne pouvais, d'ailleurs, m'imaginer que cette femme fût la vôtre. Elle évoquait si peu les graves pensées qui vous suivent! J'ai eu le vertige; j'ai fait le séducteur, le céladon. Je vois qu'en me repoussant, on se réservait de se moquer de moi. Là honte que j'éprouve vous a trop vengé. S'il vous faut une autre réparation, Yidal, je suis tout prêt.
— Ah! mon ami, répondit gravement André, quand je vous blesserais, ou ^uand vousme tueriez, en quoi la douleur que j'ai ressentie serait-elle effacée 7 Non ; soyons hommes , et parlons-nous en gens qui s'estiment. Vous m'avez outragé. C'est vrai. Mais , moi aussi, j'avais d'anciens torts analogues envers vous. Vous me l'avez fait comprendre autrefois ; ce n'était peut-être pas assez pour votre satisfaction. Vous vous êtes vengé, en essayant d'aimer ma femme. L'un et l'autre nous nous trompions de route, mon ami. Le mauvais exemple vient de moi. Sans doute, comme j'avais expié la folie de mon rêve, vous deviez être satisfait et ne pas en de-
mander davantage ; sans doute, je vous avais institué gardien de mon foyer , et je dormais tranquille dans ma prison. Mais ce sont là des surprises de la pauvre nature humaine. Vous vous repentez ; que puis- je demander de plus à un coupable ? Ne parlons plus de rien. Donnez-moi votre main, que je la serre, comme une main loyale; embrassez -moi, coipme'un ami. Effaçons conome un mauvais rêve cette journée. D'ailleurs , dorénavant , je vais être sage ^ moi aussi , et je ne me ferai plus mettre en prison.
— Surtout pour les autres, n'est-ce pas? dit Hubert. Plus je songe à ce que vous faisiez pour Tun de nous trois, et plus je me trouve vil et lâche d'avoir été chez vous avec les pensées qui m'y conduisaient!
^— C'était encore ma faute, reprit en riant, d'un rire véritablement sublime, le pauvre André. Nous avions autrefois mis tout en commun entre nous. J'avais oublié de réserver ma femme. Ah ! par exemple je vous cède ma belle-mère ! »
C'était peut-être, depuis bien des années, la première plaisanterie de Yidal. Mais il y a des gens qui ne sourient que dans les douleurs, et qui ont le génie de se faire bouffons, quand ils ont peur de devenir cruels dans leurs plus légitimes ressentiments. Hubert tomba dans les bras de Vidal.
Quand il rentra chez lui, André avait le front si
rayonnnant, la figure si épanouie, que sa belle-mère
haussa les épaules en disant :
« Le sot! il se sera fait débiter un conte ! 9 Hais Marguerite , qui avait sur le cœur Timpassi-
bilité précédente de son mari , voulut absoliiment
savoir à quoi s'en tenir* < Eb bien! fit elle, vous avez yu M. Hubert?
— Oui ! vous aviez raison, Marguerite.
— Ah ! et qu'est-il arrivé ? vous avez rompu avec ce monsieur ? »
Vidal sourit.
« Que vous importe, ma chère? Tessentiel pour vous n'est-il pas de savoir que je m'arraiigerai pour ne plus aller en prison? ?
Marguerite resta confpndue. Elle devina la réconciliation. Pour le coup, c'était trop fort. L'indignation faillit la suffpquer. Quoil elle ne valait pas même une bonne brouille, sinon une querelle I Décidément , Vidal ne méritait pas une femme fidèle ; et le plus foudroyant éclair de ses beam^ yeqx rér suma ces réflexions r^^pides » et ^embls^ jeter clf&9 lueurs sinistres sur l'avenir.
*êp
CQPÇlUSiOD.
Cette histoire est vraie. Nous espércois que son invraisemblance même le prouvera. Elle n*a pas encore eu son dénoûment ; c'est-à-dire que tous les personnages vivent et continuent à se développer selon les lois que nous avons essayé de démêler dans chacun d'eux. Mais nous avons prouvé Fessentiel) et il ne nous reste plus qu'à conclure.
Vidal est rentré en grâce au ministère, mais il est mal noté et n'avancera pas. Talhot a obtenu qu'il fût réintégré. Nommé lui-même chef de bureau, il a pris André, le maintient, le garde près de lui. Il ne tente rien pour son avancement, aimant mieux l'atoir toujours à sa portée. Vidal est un employé scrupuleux et exact. Arrivé le premier, parti le dernier, il accomplit sa besogne sans plainte, sans embarras, sans récriminations d'aucune sorte. Resté fidèle au culte de l'esprit, sa grande joie est d'aller aux premières représentations des pièces de son ami Hubert, dans lesquelles il applaudit, sans
vouloir les reconnaître, ses idées d'autrefois. La chronique assure qu'il n*est pas heureux en ménage, et que Marguerite lui cause des chagrins. Mais le philosophe supporte stoïquement cette croix; il a un fils qu'il aime de toutes ses tendresses refoulées, et il espère en faire un jour un honnête homme.
Talbot est en passe de devenir ministre. Chef de bureau, bientôt chef de division, décoré, bien vu de ses supérieurs, on admire en lui une merveilleuse souplesse, une multiplicité de moyens qui confond ses envieux. Il aime beaucoup Vidal , dont il se sert beaucoup. Il n'a pas encore, selon la prophétie brutale de Bourdignon, fait condamner ce dernier; au contraire, il l'a fait revenir en France, lui a ménagé des influences ; mais il serait pourtant possible iiue cette première dette acquittée, Talbot ne se fît pas scrupule, dans une autre occasion, de payer son avancement, par l'acte héroïque de laisser condamner son ami.
Bourdignon semble, au surplus, ne pas vouloir lui fournir de prétextes.
Hubert est lancé dans la vie littéraire ; il obtient des «uccès brillants ; pourtant, on n'a pas à lui re« procherde sérieuses bassesses, ni de trop imprudentes réclames. Il est dans les meilleures conditions pour produire des œuvres honorables : il croit à l'art et ne croit pas aux artistes. Fier, dédaigneux des petits moyens, il va droit devant lui, sans se
fatiguer à mépriser ses rivaux. Il n'a jamais qu'un tort réel, dont il ne se doute pas : c'est celui d'avoir ex ploité, sans reconnaissance, les idées et les œuvres de son ami Vidal.
La belle Maxime est une charmante mère de famille. Elle chiffonne agréablement des dentelles autour de deux jeunes poussahs à Teffigie de Talbot. Nulle ne sait mieux qu'elle présider un dîner d'hommes politiques. La calomnie la plus astucieuse ne trouverait pas à entamer le marbre blanc, poli et froid, de sa réputation. Pourtant, il est très-vrai que par la grâce avec laquelle elle tend une tasse de thé au chef de division de son mari, elle a obtenu pour ce dernier un rapide avancement. Mais sa conscience n'a rien à voir dans ces petits manèges de sa coquetterie.
Le trio de l'institution Dumesnil-Florival n'a plus les mêmes enthousiasmes qu'au collège ; a-t-il la même amitié ? c'est là une question délicate, que nous trancherons pourtant par l'affirmative. Oui, ils s'aiment toujours. Il y a des liens qui ne se rompent jamais^; à de certaines époques traditionnelles nos trois amis dînent toujours ensemble, trinquent, et portent des santés aux heureuses années du collège, à cette indestructible amitié dont ils sont l'éclatant témoignage. Mais dans l'intervalle dé ces agapes, Talbot, l'homme d'État, trouve que son beau-frère est un littérateur de second ordre,
et il a le courage d'avouer cette opinion. Hubert, de son côté, laisse voir qu*il n'a pas pour les fonctionnaires en général, ni pour le mari de sa sœur en particulier, une estime bien chaleureuse. Quant à BourdignoUy il un est peu galeux. Il eniiuie Hubert, il compromet Talbot. Bref, si ramitié» fortement nouée au collège, se conserve, c*est à la façon des cucurbitacées : dans du vinaigre.
Mais hàtons-nous de proclaiper que, sur un point, nos trois amis sont inébranlables et unanimes, c'est dans leur affection pour Yidal. Ce joujou leur est toujours nécessair|.Neplus étouffer de leur protection ce pauvre homme qu'ils ont tous exploité à leur tour, sans s'en douter, leur semblerait impossible ; ils l'invitent tour à tour k leur table et pr^n-* nent le plus naïf plaisir à entendre le reconnaissant André raconter, avec des larmes dans les yeux, l'acte magnifique, digne du prix Montyon, par lequel ses jeunes amis l'ont enlevé au dur esclavage de l'institution. Les trois bienfaiteurs qui ont pris à Vidal son talent, son ampur, son avenir, sou bonheur, sa gloire, se défendent modestement, quand la louange devient trop vive ; mais au fond du cp8ur il* n'en est pas un qui ne ratifie de bonne foi, pour lui-même, ces éloges si sincèrement' donnés.
Vidal, comme on pourrait le conclure, n'est point un niais; il a toujours une intelligence active et sereine. Dans les conversations intimes, quand il
D'UN HO^NSTE homme. 267
puvre ses trésors cachés, il prouve ses ressources abondantes ; mais uu^ certaiqe pudeur Fempêche de se montrer sqp^ieur à ses (rois amis; il ^'l^umilie avec une grâce charmante et san^ bassesse, devant eux ; il se reprocherait comme un crîiae la moindre victoire romportép si:ir eux: il éprouve une joie secrète quapd il se sent dépassé. S^ns doute, il eât mieux aimé arranger sa vie selon ses premiers rêves ; niais le devoir lui a donné un fardeau ; il le porte sans plainte, sans muriQure. Pauvre, obscur, attelé à une besogne insipide, mari d*une femme inférieure à lui, et trouvant dao^ son intérieur le tumulte que supportait si bien Socrate, après avoir souhaité la U))erté, la vie de T&me, ramour,le culte des lettres, et, sinon la glpire, du mo|n3 Testime des hommes, il se résigne sans faiblesseï sans lâcheté; il veut donner ^ son fils l'exemple de sa patience et il se dit qu'il a fait son devoir ; sa conscience le préserve de toute amertupie. Ce n*est p^s une quiétude égoïste : il est toujours prêt k se dévouer, à soufirir eqcore pour {es autres ; inais il accomplit si bien, si stricteu^ent, tout cp qui lui semble conforme k l'honneur et à la loi de Dieu^ que le reste ne l'éuieut pas* S4 simplicité étonne et déconcerte, et f^it croire à son iufériprité. Il est si haut qu'on le croit petit, parce qu'on ne Je voit pas grand. Ainsi que nous l'avpus constaté au courant de ce récit, sa paix iutérieure le rpnd optimiste j ou»
i68 HISTOIRE
dii moins, s'il ne voit pas tout en beau, comme Pangloss, il pèse*équitablement rhumanité et ne voit jamais rien de désespéré : plus il soufire, plus il se prend k aimer et à croire. C'est un original ; c*est un honnête homme.
EstKïe à dire que nous avons voulu prouver que l'honnêteté doive être toujours dupe? Non, certes : Vidal d'ailleurs n'est pas dupe ; personne ne> le trompe ; il fait librement ce qu'il veut faire, et c'est cette liberté même qui fait sa sécurité et son repos. Le devoir ne tend pas de chausse-trappes. Si , au lieu d'être employé dans un ministère , André eût poursuivi la carrière vers laquelle le portaient ses instincts, n'eût-il pas eu de plus nombreuses épreuves, et n'eût- il pas été exposé à de plus pressantes tentations ? L'essentiel , ici-bas, n'est pas d'aller à droite ou à gauche, vers ceci, vers cela ; c'est d'atteindre un but toujours le même, Dieu, et de s'y préparer. Vidal se sent sur un roc ; c'est la raison de sa bonhomie. Que lui importe d'être exploité par ces jeunes gens î il ne veut pas le voir , il l'ignore de bonne foi, tant les choses fragiles de l'esprit ne l'attachent pas au delà de leur valeur; mais il leur sait gré pour jamais, à ces trois amis, d'un bon mouvement, d'un élan sympathique. Il pourrait leur donner son âme et sa vie, sans se croire jamais quitte. Ainsi, cet homme, ce juste, qui eût semblé au vulgaire une dupe, un pauvre niais, dévalisé
de sa gloire par ses trois amis habiles, <t une auréole indestructible et porte dans son cœur les arrhes de la dette du ciel envers lui. Il est méconnu, dédaigné ; mais à chaque service qu*il rend, à chaque bonne action qu'il accomplit , il a des apothéoses intimes, des ravissements infinis, dont il jouit seul, et qui lui donnent le droit de pardonner à tous et à toutes choses.
Hubert, Talbot et Bourdignon passent aussi pour honnêtes gens ; mais il y a entre eux et Vidal cette différence essentielle qtt'Os sont honnêtes en se comparant aux autres, et que lui ne se compare qu'à lui seul et est toujours en émulation avec luimême. Ils sont honnêtes, et, cependant, ils sont cruellement exigeants et injustes envers l'homme auquel ils doivent tous quelque chose.
L'ironie la plus sensible de cette histoire est évidemment de les trouver réunis et causant de leur cher protégé.
Talbot, qui lui doit ses meilleurs rapports, ses travaux les plus solides, le considère comme un excellent commis. Bourdignon , qui a profité de ses conseils, tout en les rebutant, ne lui trouve pas des opinions assez élevées ; et si Hubert lui montre ses manuscrits, c'est surtout par l'étemel besoin de creilser le trou du barbier du roi Midas. Quand ils le voient partir ou arriver, avec sa figure paisible, son allure simple , sa tournure modeste, tous le re-
gardent en souriant et en se poiissaiit d!i eoiidé, et semblent dire t
« Voilà ipourtattt celui qUe notis avons cru un homme ^e génie. Étions-nous fous ! »
En eflfet, ils sont devenus bien sages; chacun fera son chemin, même Bourdlgtion. Et André i qui est parqué pour sa vie dansTadministration, qui ne sera jamais qu'un pauvre petit employé, Aiidrô ne les vaut pas. G*est l'avis de oes messieurs ; c'est aUs§i l'avis de tout le monde. J'ai dit le mien. Pourtant il semblerait, par ititervallèsi que ce génie méconnu^ que ce cœur écrasé H recevoir une éclatante réparation : Mme Talbot a des façons de le regarder qui le font tressaillir. Aimée^ enviée, adulée^ Maxliiie a^ par moments , comme un regret ou un remords de son bruyant bônheilr. On dirait qu'elle se demande si la vie de luttes, de soUfiTràUces avec cet homtiie de bien, ne lui aurait pas été plus belle et plus douce. Elle se souvient qu'elle a été son élève et qu'elle l'admirait ; et puis det amour chaste , si cruellement interrompu, a laissé dans sa mémoire un parfum qui la fait ré ver & La vanité n'a pas encore vaincu son ccfiUr. Elle a des manières de parler à Yidal pleines de larmes et de tendresses cachées. Il y a entre ces detix êtres, qui n'ont jamais échangé, une parole d'amour^ un lien mystérieux que la mort seule tranchera. Lorsque André tourne les yeux vers Mme Talbot , il y a dans leurs regards croisés un
D'UN HONNÊTE HOHME. 27i
rayon d'électricité qui se communique au cœur et le fait bondir dans la poitrine. Le paradis s'entr'ouvre, André voit l'infini ; mais ce sont là des éclairs : Maxime n'a pas encore assez souffert ni assez pleuré ; elle ne peut le comprendre parfaitement. Qui sait si un jour, vieillis tous les deux, ils ne se reconnaîtront pas enfin , et s'ils n'auront pas, avant de mourir, un entretien suprême dans lequel ils échangeront leur secret î Cette joie pure, Vidal n'ose l'espérer ; Maxime la pressent. Elle serait l'a* pothéose de ce naartyr, et elle suffirait, elle seule, à l'empêcber de maudire l'humanité, si la tentation d'uti blasphème, d'un découragement amer, pou« vait surprendre jamais cette conscience infaillible.
(les roués par ÀMOnR.)
(les roués par amour.)
Ai Ja^.MMa Ami.^I
La carriole.
M. le docteur Gérel était un. de ces médécius à eaniiei à jabot et à Uiaucheltes^ dont la race diiparatt» QuG^ae exerçant dans uu cheMieu de canton du département de FAube, il avait les allures pro* prettes d'un bomme qui estimait en lui le Commensal habituel de quelques châteaux du voisinage, et il eût fait bonne figure à PariS; Grand» maigre^ et entièrement cbauVe, il avait stu* son visage^ d'une pileur terrible, un sourire bonhomme qui lui donnait un reflet fantastique. Galant avec. les datUes, dont il ne tâtait jamais le poUls» .sans leur baiser le bout des doigts, il était d'une dignité eoUiiquei d'une roideUr grotesque avec les homtnes : il affec«
tionnait les gens d'église et les magistrats, se faisant volontiers une place entre eux et comparant son ministère au leur. Il répétait souvent que, dépositaire des secrets des familles, il, connaissait l'humanité, aussi bien que le juge et le confesseur. Cette connaissance paraissait, au surplus , ne lui avoir laissé que peu d'illusions. Doucereusement railleur, il cachait une insensibilité effroyable sous des formes polies et sentimentales. Il y avait en lui quelque chose de cette urbanité payée d'un employé des pompes funèbres ; quand il saluait avec un sourire, on croyait .qu'il annonçait le départ du convoi. Il était aussi difficile d'aimer ou de hair cet homme, qu'il.m'est difficile de le peindre.
M. Céret ne racontait jamais sa vie. Il avait perdu sa femme après dix années de mariage, et était resté père d'un fils qu'il destinait à la médecine. A l'époque de notre récit, Louis Céret venait di passer à Paris ses premiers examens et était interne dans un hôpital. Nous reviendrons sur son compte. Achevons l'ébauche de son père. Le docteur, tour à tour gourmé, affable et sinistre, avait des petits yeux gris qui pénétraient au cœur comme des vrilles. Ces yeuxlà étaient à la fois des espions et des indiscrets : ils fouillaient, paais ils laissaient voir. Sans des yeux pareils, M. Céret n'eût été qu'un pédant ; avec ses prunelles, il donnait le soupçon d'une vivacité d'inviginatîon et d'une ardeur d'ambition qui devaient le
faire galoper diaboliquement au-dessus de la sphère modeste de ses clients. Le docteur Géret avait habité longtemps Paris. On ignorait les motifs de sa désertion d'un thé&tre si complaisamment ouvert. Quelque déception avait chassé sans doute des Hespérides cet ambitieux, qui se bornait maintenant aux pommes de son verger ; mais jamais une confidence, un mot, n'avait jeté la moindre lueur sur ce sujet. On sentait vaguement que le docteur, s'il eût écrit ses Mémoires, eût fait frissonner par le récit de quelques-unes de ces abominableshistoires que les sagesfemmes savent si bien; mais le docteur n'était point tenté d'écrire, .et c-'était à peine s'il faisait grincer le papier sous la plume , pour tracer deux lignes d'ordonnance. Quant à sa conversation, discrète, insinuante, elle coulait par échappées de robinet, pendant des intervalles qui semblaient convenus entre le docteur et je ne sais quelle loi d'étiquette. Ce qui l'avait surtout chassé de Paris, cet homme habile, c'était probablement son regard qu'il ne pouvait cacher ni dissimuler assez. En province, dans un village, il était plus sûr de lui, moins défiant des autres. C'était un homme grave, pour qui rien n'était futile ; sentant sa force, et craignant qu'elle ne se révél&t mal à propos au dehors, il jouait, pour ne pas faire peur, la comédie de la canne à pomme d'ivoire, des manchettes et du jabot. Émoussé par l'usage du bistouri contre lies susceptibilités de la
278 LES DEUI MÉDECINS.
cbair, croyant peu à la douleur, ne croyant pas à TAme, fort rédet'vé sur le chapitre du bon Dieu, qu*il tolérait comme un préjugé, il ne heurtait de • front aucune convenance sociale, mais affectait une courtoisie perfide; hâtons-nous d'ajouter < pour conclure sur ce premier point, que M. Géret ne laissait distinctement deviner que deux faiblesses : il aimait l'argent et chérissait son fils.
L'avarice est utie excellente excuse* Elle portait le poids des répulsions dont M. Géret n'osait s'affranchir. La grande habileté ^ dans la cohue des hypocrisies humaines, n'est pas tant de cacher ses défauts que d'en mettre un en évidence auquel tout le monde s'attache, et qui permet d'introduire les autres en fraude. Le docteur se savait avare, aimait à» le paraître^ et s'efforçait de perfectionner ce vice en relief, auquel les gens à psychologie indolente s'arrêtaient. On expliquait la pâleur étrange* le regard importun ^ les habitudes précautionneuses du mé'decin, par ce seul mot : Favarice* Et l'affabilité de commande qu'il répandait parfois comme une crème douce et froide sur la pâte acidulée de son caractère, semblait à tous un effort de sa tendresse pater^nelle. Quand ce vieillard méconnu contractait ses sourcils grisonnants , pinçait ses lèvres et laissait échapper un sarcasme un peu trop amer, on murmurait derrière lui : f^ Yoilà M. Géret qui pense à ses éous< * Quand il souriait, quand 11 affectait la
LEd DEUX MÉDECINS. 279
belle humem*, quand il se risquait sur le gazon fleuri des coûversations innoéentes et banales ^ on le regardait avec une sorte d'attendrissement, et chacun de dire i « Le pauvre homme I il pense à son âls. » Mais 11 n'était personne qui prit -pour argent comptant son rire ou son ironie* Sans pêne* trer son masque, chacun s'y heurtait et detinait une arrière-pensée. En somme, et pour tout le pays, à dix lieues à la ronde, M. Géret atait la réputation d*un très-habile médecin» d'un sang-froid infaillible, travaillant pour thésauriser et pour doter son fils ; mais BOUS cape , ce renard frotté de neige riait et se moquait du public, en exagérant t»on rôfe.
Quand les paysans venaient le consulter, il leur criait de loin : * Otee vos souliers ! » et nul ne se hasardait sur le seuil de son cabinet sans avoir préalablement laissé ses chaussures à la porte. Il traitait ses clients comme des Turcs, et sa maison comme une mosquée. On eût sali, égratignô son parquet, et le docteur estimait que chaque empreinte de clous dans les planches eût ôté de la valeur à sa maison. Si on l'invitait, dans une visite, à quelque libation de café, il faisait empUr le sucrier et prenait soin de le laisser vide, mettant le surplus de sa tassé dans sa poche et dans ses goussets. Les paysans se jouaient de sa manie, et les plus fins, les plus osés, c'est-à-dire les mieux approvisionnés de santé, ne craignaient pas de tenir bon,
en lui présentant un .seul morceau de sucre dans un sucrier vide. M. Géret était le premier à ricaner de ces facéties. Dans le monde des châteaux, son avarice était plus finement mise en œuvre. Il avait des façons de maniaque, et caressait Tor de certains meubles, de certaines pièces d'orfèvrerie, avec un magnétisme si ardent, qu'il semblait que le métal dût lui rester aux doigts. C'était lui qui dressait, dans les conversations , le bilan des fortunes discutées, avec les termes d'une convoitise bonhomme.
Parlait-on politique , il disséquait- le budget avec la friandise d'un gourmet de chiffres qui pourléche les grosses sommes. A l'écarté , au whist , au boston, il se lamentait pour une fiche perdue, et savait, avec une maladresse fort ingénieuse, augmenter, dans ses regrets exubérants, le total de ses pertes.
Le docteur retirait un double profit de ce manège. Gomme, après tout, il était réellement avare, il pouvait se livrer sans contrainte à sa manie d'acquérir, et il détournait, de cette façon, les curiosités malavisées qui auraient pu scruter trop profondément.
M. Géret était un personnage dans le canton. Il avait la clientèle des hobereaux du voisinage, et une carriole d'assez piètre apparence , qu'il crottait les jours de boue et qu'il décrottait les jours de grande pluie, servait à ses petites tournées quotidiennes. Il
LES DEUX MÉDECINS. 28i
Ta sans dire que la jument du docteur mangeait à tous les r&teliers, mais jeûnait chez elle.
Un jour d'automne, après midi, le docteur revenait d'une tournée, quand, à Tangle d'un petit l)ois qui domine le village de ***j Taboiement d'un chien et son nom prononcé à voix haute le tirèrent de la méditation profonde à laquelle, en dépit de son humeur positive , il avait succombé. Un mouvement sec et nerveux arrêta la jument , et le docteur vit , près du marchepied, un chassem* de haute taille qui, le cigare dans les dents et le front couvert, lui souhaitait le bonjour avec une familiarité qui sentait le gentilhomme insolent.
«Ah ! ah ! c'est vous , monsieur de Solignac 7 fit le médecin.
— Moi-même, cher docteur; comment vont les malades?
— Assez bien ; et les perdrix?
— Mais , vous voyez , comme vos clients ! » répliqua le chasseur en entr'ouvrant sa carnassière suffisamment garnie de victimes.
Le docteur ne dédaigna pas de sourire à cette plaisanterie.
«Vous êtes un grand tueur, monsieur de Solignac !
— Après vous, s'il vous platt , monsieur Géret. » Cette réponse brutale et vulgaire ne parut pas
telle au docteur. Il pointa pendant une seconde le double éclair de ses petits yeux gris sur la figure de
S8t LES DEUX MtDEClNS.
son interlocuteur, et, entre ces deux hommes, il y eut un muet échange de pensées, comme entre deux ' complices.
« Comment se porte ma chère cousine? demanda le chasseur en secouant la cendre de son cigare sur les roues de la carriole.
— Mais assez bien , » répondit M. Géret avec une certaine provocation dans la voix.
Le chasseur fit un geste de colère à demi réprimé, c Tous Vous m0que2.de tnoi, docteur!
— Je ne me moqué jamais des gens qui tnanient • le fusil comme vous.
— Bah! ma poudre ne vaut pas leâ vôtres. Ainsi ma cousine est guérie?
— Je ne dis pas cela. II lui faudra bien du temps et bien des soins.
^- Ne craignez-Yous pas pour elle la chute des feuilles!
— Peuh! Tautomne est bien doux, et Je tie suis pas de l'écôlè de Millevoye !
— Je crois parbleu bien : vous êtes de celle de Gastaing! *
Le docteur ne sourcilla pas ; il étendit seulement une maili au-dessus de ses yeux pour mieux voir dans la campagne et promena autour de lui un regard'soupçonneux.
« Personne ne nous écoute, reprit M. de Solignac en haussant les épaules ; parlez sans crainte.
LC8 DEUX MÉDSCIlfft. MZ
— Je ne crains rien, et je n'ai rien à dire qui ne puisse être entendu » répondit le médecin avec un tpn pédantesque.
~ Ah l ah ! vous êtes superbe » mon cher docteur, répliqua de Solignac en riant aux éclats. Je parie que vous voud défiez de votre cheval et que vous prenez mon chien pour un juge d'instruc*
tion.
— y DUS êtes bien gai, monsieur de Solignac I — ' Vous êtes bien lugubre^ monsieur Géret!
— Il vdiis est facile, à vous autres gentilshommes chasdëurs, viveurs, de vivre insoucieux; mais. un pauvre diable de médecin comme moi, Tami des pauvres, le confesseur des riches^ qui reçoit tant de secrets pénibles i n'a pas lieu de rire. Ma besace est lourde, et, si je trébuche en la portant, H y a toujours des envieux pour se moquer ou des méchants pour m'accuser. Ah! Thumanité n'est pas belle à voir!
— C'est que vous ne la regardes que dans votre glace! Allons, trêve de propos inutiles, mon cher Géret. Vous qui économises toute chose, soyez donc au inoins avare de vos paroles. Où en est notre affaire? »
Le médecin était bien résolu au silence. Il fit mine de saluer son interlocuteur, et secoua la bride de la jument pour lui donner le signal du départ. Mais de Solignac n'était pas homme, non plus^ à renon-
cer à son idée. Il retint la jument par la bride , et mettant le pied sur un des rais de la roue :
cSacrebleu! docteiur, s'écria-t-il , vous ne me quitterez pas ainsi ! Voilà huit jours que je suis revenu dans ce pays, et voilà huit jours que vous prenez plaisir à m*éviter. Je comprends que vous refusiez mes visites. Gomme je me porte bien, et que je n'Ui pas envie de me faire empoisonner par vos drogues, on pourrait se demander ce que je vais faire dans votre officine ; mais , quand je vous vois par hasard , quand j*ai le bonheur de vous rencontrer, seul, en plein champ ; quand nojis pouvons causer à cœur ouvert , voilà que vous prenez vos airs importants, mystérieux, et que vous vous refusez à me dire un mot , un seul qui me rassure! G*est, en vérité, par trop de précautions.
— L'homme sage, monsieur de Solignac, répondit avec le même sang-froid imperturbable le docleur, ne se découvre jamais en plein air ; les secrets peuvent s'enrhumer.
— Mais , encore ime fois , nous sommes seuls , absolument seuls, à moins que vous ne redoutiez cette compagnie de perdreaux, qui passe là-bas, et que vous m'aurez fait manquer.
— On a vu des oiseaux déposer en justice, dit M. Gérel avec un sourire étrange. ,
— Oui , dans le temps sans doute où les bêtes parlaient. Voyons, à votre tour, parlerez -vous?
£st-ce que vous reviendriez de confesse? ou bien avez-vous peur que le bon Dieu ne vous foudroie à travers le cuir de votre carriole? »
M, Céret ne put s'empêcher de regarder le ciel, qui était alors d'un bleu profond et presque obscur, avec un sourire de dédain suprême et d'orgueilleux défi. Il avait plus peur des hommes que de Dieu. Ce regard fut compris de Solignac, qui, rassuré par cette provocation impie , commença à espérer.
« Je me suis juré, dit-il, en vous apercevant, docteur, que vous me donneriez des nouvelles exactes et précises de ma chère cousine ; et vous passerez plutôt sur mon corps que de me faire manquer à mon serment. J'ai lâché le mot de Gamhronne, et on ne revient pas sur ces mots-là. Exécutez-vous donc de bonne grâce, et dites-moi, mais, là, la main sur votre gilet , comment se porte véritablement Mme de Fouchy.
— Je vous l'ai dit , assez bien !
— Pas d'ambages, docteur! et, en parlant ainsi, de Solignac se croisa les bras et regarda cyniquement le médecin : est-ce bien pour elle ou bien pour moi?
— Ate» pour elle et M^ pour vous !
— Qu'entendez-vous par là, mauvais plaisant?
— J'entends , mon cher monsieur, que la vie des femmes est fragile; mais que la nature a des secrets qu'elle ne nous a pas encore dits.
986 I.E8 DEUX MËPSCINS,
— Bahl un homme comme yow» ^ dévalisé la science , et- n*a pins guère d'occasionsf de douter.
— Vous me flattez, monsieur; votre cousine est bien chancelante ; un mal mystérieux , et ()ui , je le crains, restera un problème pour tout te mopde, rcnlratne , la pauvre femme , vers un endroit frais et obscur qu'elle voudrait bien ne pas visiter de sitôt. Mais , puisqu'il faut vous le dire , ses petites mains se cramponnent vainement à la vje. Vous serez en deuil cet hiver, monsieur de Solignac.
— Et vous, en gaieté pour longtemps, habile doc« teur, si vous dites vrai. »
Le docteur w broncha pas. Se^ yeux, insensibles en apparence à la flatterie comme à la crainte, ne se voilèrent ni pe s'allumèrent. Ils conservèrent leur fixité. De Solignac, radouci par cette confidence, jeta les débris de son cigare , et , avant d-en allumer un autre, reprit en scandant ses parolen :
« Et si ma chère cousine appelait un naédepin de Paris, que dirait le confrère? Pourrait-il vous convaincre d'erreur? ^
Géret eut un mouvement de pitié si visible , que son complice rougit de honte.
« Toute la faculté viendrait au château, qu'elle s'inclinerait devant la sagacité de mon diagnostic et l'infaillibilité de mes ordonnances.
— Et.... si Ton examinait vos fioles?
*- Je ne les cache pas. On peut les analyser; je
LSS DEUX MËDSCINS. S87
ne crains rien; je suis en niesure envers tout le monde» entendez-vous, monsieur de Solignacî
— Peste I vous êtes un habile homme , docteur.
— Prouvez-moi que vous êtes un aussi habile chasseur, car voici un lièvre qui écoute tranquillement notre conversation, »
Le docteur désignait l'entrée du petit bois. De Solignac se retourna, vit ou crut voir la bète, mit son fusil à Fépaule ; mais il n'avait pas tiré, que la car* riole roulait déjà sur son chemin.
< Diable d'homme ! hypocrite infernal, murmura le chasseur, qui avait manqué le gibier et qui voyait fuir le médecin, il m'échappe toujours. Il se défierait de son oreiller. J'ai pris là un associé dangereux. Il a mon secret; je n'aurai jamais le sien. Bahl qu'importe ? son avarice me garantit le succès. Oui , pourvu qu'au moment de la victoire il ne machine pas quelque sorcellerie pour m'escroquer. Si je le savais I »
Et achevant sa pepsée dans son esprit » de Solignac entra brusquement dans le fourré ei| recbar^ géant son fusil.
Pendant ce temps « le docteur trottait vers le village de ***, et voici ce qu'il se disait inlérieurement :
« Âh I ah ! coquin 1 tu crois qup je te ferai millionnaire, et que je te donnerai ma tôte par-dessus le marché. Point ! point I ce qui est convenii est con*
venu. Mais tu ne sauras rien, ni toi, ni personne. S'il te prend fantaisie de me dénoncer, de nie vendre , ce n'est pas moi du moins qui te fournirai des preuves. Âh ! ah ! ces beaux gentilshommes ruinés, cela s'imagine qu'il suffit de chuchoter à l'oreille d'un bonhomme de médecin quelque belle promesse, pour que leur rêve s'accomplisse; et, le fruit cueilli, ils. voudraient peut-être mordre tout seuls à la pomme. Nennil monsieur de Solignac! Moquezvous ; appelez-moi Castaing ! je vous défie de trouver de moi les quatre lignes qui suffisaient à Talleyrand pour faire pendre un homfne ; et vous n'êtes pas un Talleyrand , mon pauvre benêt de scélérat ! Hue , cocotte! tu portes un milhon,.ma bête! attends! attends I je te ferai bâtir une belle écurie ; tu auras de l'avoine fraîche et tu traîneras une carriole repeinte à neuf; et si mon fils te trouve un peu coriace pour le galop ,*je te donnerai un beau petit cheval pour compagnon, et Louis caracolera à la barbe de M. de Solignac. Pauvre Louis l comme je l'aimerai bien alors, quand il ne me coûtera pas si cher! Les enfants , quels ingrats ! ils ne savent jamais tout ce que nous faisons pour eux. Ah ! ah L la bonne petite vie que nous mènerons alors! ... Il faudra que je me fasse nommer conseiller d'arrondissement. M. de Solignac voudra être député un jour, je lui ferai de Topposition ; je l'empêcherai d'être nommé ; je ferai nommer, si je veux , mon garçon à sa place ; je se-
rai riche ; il écumera de colère, ce Solignac. Ah! tu m'appelles Castaing? tueur? Va! va! Je rirai bien; et ta te mordras les ongles d'avoir eu recours à moi. H y avait peut-être quelqu'un de couché à plat ventre derrière le buisson, quand il m'a parlé. Peiît-ètre était-on venu se poster derrière ma voiture. C'est im si grand scélérat ! Mais je n'<ai rien dit ; je pourrais répéter ce que j'ai dit, devant un tribunal, la tête haute. Tandis qu'au contraire, c'est lui qui a parlé! oui, il a parlé, comme si on avait besoin de causer pour s'entendre ! Hue , cocotte ! »
Et le docteur fouettait la jument, mais par des coups si discrets, qu'on eût dit qu'il voulait à la fois ménager la bête et le fouet ; puis , les yeux illuminés, la lèvre remuée par un sourire diabolique , il sautait sur sa banquette ; et s'il eût su un seul refrain de chanson, nul doute que cet homme funèbre n'eût chanté. Ses idées dansaient une sarabande macabre dans sa tête. Les cailloux de la route lui semblaient des pièces d'or ; il sentait sur sa tête son pot au lait bien disposé sur un coussinet infaillible^ et ne craignant ni les faux pas, ni la culbute, il déroulait ses rêves qui s'en allaient par bouffées de chaque côté de sa voiture. Cet homme sardonique jetait à travers ses méditations des regards de dominateur sur la nature. H se sentait puissant, et sa carriole, qui sautait, rebondissait sur les cailloux et dans les ornières avec un cliquetis de ferraille, sem-
2B0 LES DEUX MÉDEGIMS.
blait renfermer quelque trousse gigantesque et infernale , ou bien un sac d'écus et de tètes de morts se heurtant et se brisant dans un bruit formidable. Ge Tacarme était une douce harmonie aux oreilles du docteur. 11 distinguait des hymnes à son génie , à sa force, à sa richesse, dans ce charivari de sa vieille carriole ; et , quand il cessait de retourner sa pensée pour se reposer dans l'absence des réflexions, il laissait YnoUement aller sa tète maigre et pâle , selon le rhythme barbare de ce bruit qui le
berçait.
Le docteur, en arrivant, trouva sur le seuil de sa porte sa vieille servante qui guettait son retour.
c Allez vite au château , lui cria-t-elle avant qu'il fût descendu, Mme la comtesse vous a envoyé chercher trois fois. »
Le docteur ne répopdit pas. Il fit entrer sa carriole dans la petite cour, détela lui-même sa jument qu'il attacha avec précaution à sa mangeoire , tira d'un coffre soigneusement cadenassé une demi-mesure d'avoine qu'il répandit fastueusement devant les naseaux fumants die la pauvre bète, ravie de cette prodigalité ; puis , secouant la poussière et les quelques débris de paille qui pouvaient compromettre la dignité de son costume, il alla préparer dans son cabinet la potion qu'il avait coutume de porter à son affectionnée cliente , Mme la comtesse de Pouchy. Un quart d'heure après cette opération,
* LES PSUX MÉDBfîUfS. S9i
faite à huis clos, M. Géret, le chapeau soigneusement brossé, marchait d'un pied ferme et tranquille vers le château, où sa présence était si impatiemment attendue.
Un coucher de soleil*
« Âhl docteuf-, TQps i^e foiteg i^purir! » ^'^crja faiblement et avec un sourire Olympe de Foucby, quand ){. Géret parut dans sa chambre.
Si mattre qu'il U^i ^^ lui, le docteur i:$^$eptit mf^ secousse in^én^ur^ qui fit tres3ailUr )es d^DX coJQs de sa l)ouche. lia paro)e a des hasards étrange^* Il n'y avait qu'à supprimer le doux et pAle sourire de la malade, pour donner k son ironie la forpQ formi« dable d'une accusation- M* Géret yjnt prendre la main qpe Iqi tendait la qomtesse, et, tout &U consultant le pouls, répondit en hocl^^nt ]», tète pl'pne façon grondisuse et paternelle :
«Jamais raispQi^ableL.. JHqm^ avons mQQVfi mjour4*bui de yilaines }(|ée3 ! VoyQU§ , qu'y a*t-U de nouveaflî
— Il y a, répUflBi^ Plyippe eq laissant relpmber
292 LES DEUX HÊOEGINS.
sa tète sur le dos de son grand fauteuil , que j*ai peur quand vous n'êtes pas là ; que je sens bien votre science inutile , mais que j*ai besoin de vous voir, de vous entendre, et que, si vous devenez si rare, vous me trouverez morte un beau soir.
— Sur quel roman lugubre avons-nous dormi aujourd'hui? Voilà une petite main qui est pourtant bien fraîche et bien calme ! Ce n'est pas le cœur qui soufiTre, mais la tète. Je vois bien qu'il me faudra encore vous gronder. »
Et, en parlant ainsi ^ le docteur posait son chapeau en équilibre sur sa canne, à l'angle de la cheminée , et roulait un siège à côté de celui de sa malade.
« Oui, grondez-moi; dites-moi que je suis folle! trompez-moi , s'il le faut; mais je vous en supplie, venez plus souvent. Votre présence me rend la raison. Ahl mon bon docteur, ne m'abandonnez jamais! Vous êtes mon seul ami. Quand vous n'êtes plus là, je m'imagine que vous êtes allé chercher M. le curé et que tout est fini !
— Racontez-moi votre jouniée : est-ce que vous avez bien soufiert ?
— Ah ! j'aimerais mieux souflTrir ! La douleur, c'est la lutte, c'est la vie ; mais la faiblesse, l'épuisement, le calme qui m'accable est bien plus terrible. Ditesmoi la vérité ; j'aurai le courage de l'entendre.
— La vérité, c'est que l'imagination fait tort à mes
potions, et que je ne puis rien, tant que vous ne voudrez pas guérir.
— Mais je ne deoQande pas mieux, pourtant! Croyez-vous donc, impitoyable ami, que je me résigne à cette lente agonie? Je n*ai que vingt ans; je n'ai fait aucun mal sur la terre, et il me semble qu'il y aurait encore du bonheur pour moi! J'ai voulu sortir tantôt ; je me suis traînée jusqu'au jardin. J'ai cru que le soleil me ferait du bien. Mais j ai vu tomber tant de feuilles , la nature m'a paru si belle et si triste, que je me suis évanouie en pleurant, et qu'on m'a rapportée toute glacée près de ce feu.
— Il ne faut plus sortir ; les journées commencent à devenir froides ; le veut était du nord.
— Déjà! mais l'hiver n'est pas encore venul Tai des fleur» à regarder, à respirer !
— Il vaut mieux vous priver un peu trop tôt des ileurs qui finissent que de risquer de jouir trop tard du printemps prochain.
— Le printemps! le verrai-je î où serai-je, alors?
— A moins que vous ne couriez l'Italie, j'espère bien que vous serez ici, belle, remise, et que nous irons ensemble faire de longues promenades.
— Ah ! docteur ! c'est vous qui avez de l'imagination.
— Non, je n'ai que du calme et un peu d'expérience. •
— Ainsi, vons croyez que je puis guérir ?
— Si je le croîs ! nous autres médecins, nous sotntîlèë tin iièti sorciers : nous prédisons l'avenir, et je vois ddtis les lignes dé cette petite màitl-Ià que tous voiii i*ëiriariere2, i|ue tous serez bisaïeule et que vous vivrez cent ans !
— Ah ! ne plaisantez pas stînsi, mon boil docteur! »
Et, cédant, en dépit de sa langueur, à FautoHté doucement ralllettse du médecin, Olympe souriait. Ses joues pâles se coloraient faiblement. Elle âe sentait iîltérieùretnenti*aviede cette contradiction. Elle voulait être grondée encore. Son àme, ensevelie dans les liéiis d'tine tristesse pesante, remuait et s'agitait; elle aspirait toutes ces flatteries avec 1& cotitoitise d'ild enfant. Qhaiit au docteur; 11 se disait que la visite devait durer ûtie heure ; qu'il fttllàlt l'employer ; et 11 faisait jbuer les eaux ; il ouvrait le robinet dès tlarblës ddacereu^es, caressantes, dèâ flatteries paternelles, des galanteries de vieillard; il faisait pétiet abilcement chaque petit flot de son discours ; il distillait avec liiië gravité courtdise les enfantillages, les tiiâi3éi*ies de ses consolations;
D avait apprêté eti route toutes ceâ sucferies, et màlnteuaut il lès donnait ulie à imè, et les faisait croquer à cette enfant gâtée, jusqu'à ce que l'heure de se retirer fût venue. Mais cette comédie répandait autour d'Olympe une atmosphère embaumée.
Elle bénissait cet homme qui consentait à se moquer d'elle ; elle avait des tentations de tomber dflUs ses bras, de pleurer ou de rire, avec des sanglots sur son sein ; mais, retenue sur son fauteuil par une faiblesse énervante, elle se contentait d'alimenter par de timides objections ce discours caliiiatit dont elle buvait chaque parole.
La conversation se continua ainsi, toujours la même, revenant aux mêmes idées, repassant par les mêmes sentiers, s'amusant aux mêmes bagatelles ; et cette heure valait mieux pour la santé de la malade que toutes les drogues du formulaire. Il est juste de remarquer que la solitude devait paraître plus pesante et plus lugubre à Mme de Fouchy après cet intervalle de résurrection, et qu'elle ne pouvait que se sentir plus malade^ en se retrouvant seule et faible après le départ du docteur:
Olympe de Pouchy était veuve et avait vingt ans. Orpheline et sans fortune, elle avait été élevée par M. de Fouchy, qui, vieux et infirme, Vêtait accoutumé à son doux visage, à la fraîche influence de sa jeunesse et de sa beauté; aussi, l'égoïste vieillard, mettant aisément d'accord les intérêts de sa pupille et les siens, se persuada-t-il qu'Olympe ne devait pas le qiiitter, pour courir les hasards d'iin mariage; il se dit que son devoir lui prescrivait de garder chez lui, à ses côtés, dans l'ombre de sa vie, ce parfum et ce rayon qu'il défendrait ainsi beatt-r
coup mieux et qui semblait lui infuser la vie par émanations. D'ailleurs, Olympe ne pouvait prétendre qu'à une union hasardeuse. Ne valait-il pas mieux lui faire partager des millions et lui imposer quelques années d'un célibat claustral, en l'épousant?
Ce raisonnement ne fut pas présenté dans sa nudité ; mais le vieillard fut si paternel dans sa demande, que la pupille consentit à cet inceste innocent. Le monde l'effrayait ; elle se sentait les ailes fragiles. L'hospitalité tendre de ce vieillard était triste, mais douce. Peu lui importait, à elle qui n'osait jeter un regard au delà de la vie présente, les ambitions et les rêves des autres jeunes filles ! Si elle sentait au plus profond de son cœur s'éveiller une tentation, un désir vague et confus de tendresse, d'affection jeune et active, l'orpheline refoulait cette protestation inquiète de son innocence et de sa jeunesse sous les fardeaux de son obéissance et de sa raison. Elle déganta sa pauvre petite main blanche, qu'elle plaça en tremblant dans la main de son tuteur, et M. de Fouchy, ému, troublé jusqu'au repentir, jusqu'à la honte, par cet acte de soumission, jura de tout arranger pour le bonheur d'Olympe et déposa le plus paternel de tous les baisers sur le front de sa femme. Ce fut là toute la joie des noces. Olympe devint comtesse. Mais rien ne fut changé dans sa vie; elle garda sa petite
chambre virginale , el son mari fut toujours son tuteur.
Olympe était délicate, blonde jusqu'aux dernières limites du possible. Elle avait dans ses cheveux, toujours relevés en larges bandeaux épanouis, des reflets dorés qui mettaient comme un nimbe autour de ses joues pâles. Sa peau transparente laissait voir le tissu des veines. Ses grands yeux bleus faisaient deviner l'ennui de son âme et regardaient avec lenteur, comme s'ils étaient certains de ne jamais rencontrer le bonheur, si vaguement attendu. Ses premiers habits d'enfant «avaient été des vêtements noirs, et le deuil qu'elle ne portait plus extérieurement était resté en elle. H. de Fouchy soupçonnait cette mélancolie, ce vide d'espoir qui ressemblait à du découragement, et il essayait de faire fleurir sous sa froide et chétive haleine cette fleur de serre, qui avait surtout besoin d'air et de soleil. Mais il ne pouvait lui donner les brises tièdes que répand l'amour ; et ses galanteries compatissantes épaississaient, loin de la dissiper, cette atmosphère de tristesse dont Olympe se sentait accablée. Ce vieillard joua toutefois son rôle d'époux avec à-propos. Il pouvait vivre quelques années encore ; mais il eut le bon esprit de mourir, un an après le sacrifice funèbre de son union. Par testament, il laissait à sa veuve l'usufruit de son immense fortune, qui ne devait retourner à sa famille
Î98 LES DSUX MÉDECINS.
qu'aa déeès de la comtesse. Une clause spéciale déclarait pourtant que, si Olympe se remariait, elle derenait alors nu-propriétaire. H. de Fouchy avait ▼oulu concilier le droit des siens avec sa dette personnelle^ et il pensait qu'un souyenir reconnaissant du jeune mari que pourrait espérer la comtesse valait à coup sûr la satisfaction de ses héritiers directs ; d'ailleurs, il entrevoyait dans l'avenir de jolis têtes d'enfants entourant la robe d'Olympe^ et il se disait qu'on viendrait peut-être prier et pleurer sur sa tombe avec ces petits anges qui le vénéreraient comme un aïeul. En somme, on le voit, cet égoïste était un sage. Il s'était fait sa part de son vivant, et voulait qu'on lui pardonnât après sa mort les quelques mois d'inofTensive intinilté qu'il avait prélevés sur l'avenir de sa pupille.
Olympe le pletu*a sincèrement, comme un père, et, dans le premier épanchement d'une douleur filiale, voulut lui rester fidèle; Elle se confina âdns le dhftteau de ***'^ t'ésista aux avances d'un monde qui avait dédaigiîé les vertus de la jeune flUe pauvre^ et qui semblait tout disposé à oïlvrlr ses f)ortes à la Veuve Hebe et belle. Elle ignorait la vie ; mais sa candeur la devinait. Les quelques lectures qui avaient été la rosée de son intelligeiice avaient déposé en elle des germes de défiance. Elle avait peur maintenant des hommages qu'elle avait pu rêver autrefois^^et cet amour auquel elle avait cru jadis,
sans oser l'espérer, elle le redoutait maintenant, sans y croire. Sa solitude se fit donc plas complète et plus morne. Fiancée à la douleur, elle avait fait de son château une sorte de cloître où elle trouvait une amère jouissance à souffrir seule, à se laisser dévorer par la lente consomption des Ames inoccupées.
M. de Solignac était pour la plus grosse part l'héritier de M. de Fouchy. Son désappointement s*exhala tout d'abord en formidables imprécations. Dans les soupers de condoléance que ses bons amis du Café de Paris et de son cercle lui donnèrent, il ne jura rien moins que de tordre le cou à cette péronnelle qui, après avoir eu la finesse de se faire épouser par son tuteur, avait su se faire adjuger Tusufruit, et, le cas échéant, la propriété d'une si belle fortune. H. de Solignac avait escompté depuis longtemps M. de Fouchy, et il se trouvait fort embarrassé du mauvais tour que lui jouait le défunt. Beau garçon, ne croyant à rien, ne sachant rien, n'aimant rien, dépensant toute son énergie dans des intrigues banales, insolent avec les femmes du monde que sa naissance le contraignait de fréquenter un peu, et galant jusqu'à la platitude envers des filles de portiers qu'un peu de savon et de satin avait transfigurées en femmes élégantes pour les besoins de l'Opéra et du cœur des gentilshommes français, de Solignac n'était ni meilleur ni pire
qu'an tas d*Alcibiades de pacotille qui écorchent tous les jours, sur les boulevards, les queues de leurs chiens, pour faire parler d'eux, et qui sont partout trop nombreux, excepté pourtant où ils au< raient quelque raison de Tôtre, c'est-à-dire dans les antichambres de la police correctionnelle.
De Solignac appartenait à cette génération qui, Dieu merci^ tend à disparaître sous le ridicule, pour laquelle la vie est une cohue, une sorte de lansquenet, et qui, ayant reçu de- maîtres sans idées, de philosophes sans principes, une éducation sans but, entre dans le monde sans foi, et n'estime pour rien tout ce qui ne satisfait pas sa vanité ou son plaisir. De Solignac s'était trouvé un beau jour, sur l'asphalte du boulevard avec un nom considérable^ une belle mine et quelques revenus. Il s'était rangé immédiatement en politique parmi les conservateurs, et, pour le reste, il avait payé sa dette au pays, en faisant courir des chevaux maigres et en entretenant des danseuses de même acabit. Je ne sais trop si la noblesse de sa race était ancienne ; s'il datait du roi Jean, ou de l'Empire ou de la Restauration ; ce que je puis affirmer, c'est qu'il lui suffisait d'avoir une particule devant son nom, pour mépriser les honnêtes gens, et de quelques armoiries pour en orner ses breloques et ses têtes de lettres. Étranger à tout ce qu'on écrit, il n'ouvrait de livres que ceux qui lui était recommandés par son valet de cham-
LES DEUX MÉDECINS. 30i
bre, et qui offraient à son goût blasé les mémoires de quelque actrice retirée des affaires, ou les confessions équivoques de quelque lorette devenue célèbre.
Contemporain de Werther et de René, M. Jules de Solignac avait aussi un grand vide à combler dans'Son cœur ; confondant son cœur avec son es* tomac , il s*3ttablait au festin et mangeait et jouissait, au lieu de rêver et de désespérer. Il se pouvait qu'il ne fût pas un descendant des croisés, car il ne songeait guère à conquérir Jérusalem, et les juifs lui semblait d'estimables préteurs, auxquels il fallait dresser un temple et ne jamais les en chasser.
A la mort de H. de Fouchy, le vicomte de Solignac était ruin0, et se trouvait dans cette position critique d'être obligé, pour vivre, d'épouser quelque vieille femme riche, à moins qu'il ne se sentit assez habile pour rendre les cartes intelligentes. Le vicomte étstit d'humeur à tricher à tous les jeux. Il savait fort bien que ses meilleurs amis avaient autour du tapis vert une probité relative des plus commodes, et U n'était pas inouï d'entendre parler de quelques gentilshommes de la chevalerie de 1830 surpris à faire sauter la coupe. En somme, de Solignac était effrontément de son époque ; il n'avait d'autre préjugé que celui de n'en vouloir aucun. Il se garait d'une croyance ou d'une apparence de
Ycrtu, comme d'un ridicule, et s'efforçait, étant mauvais sujet, de devenir coquin.
Épouser Olympe et rattraper les millions, avec le surplus d'une charmante veuve, plus jeune fille qu'une pensionnaire, ce fut la première tentative de revanche dans la partie perdue par de Solignac. Mais Mine de Fouchy ne se méprit pas à cette galanterie qui la circonvenait tout à coup. Elle avait fait volontiers l'aumône de sa jeunesse à son vieux tuteur; elle eut peur de rembourser ce jeune élégant, si fier de lui, si blasé. La pauvre enfant ne comptait pour rien l'amour : elle n'osait y songer, et, si un secret instinct ne se fût révolté en elle contre M. de Solignac, elle se fût résignée, par ennui de la terre, à satisfaire cet héritier désappointé. Mais cette répulsion secrète la sauva. De Solignac, poliment, mais impitoyablement congédié, rencontra M. Géret. Il y eut entre ces deux hommes, peu enthousiastes, une rigoureuse estimation des chances
que la santé débile de Mme de Fouchy laissait au vicomte. Le médecin assura que la jeuile veuve allait être probablement atteinte d'une maladie de
cœur qui devait infailliblement la tuer. L^héritier ne dissimula pas ce qu'un pareil événement aurait pour lui d'heureux, et il s'engagea cyniquement à détacher quelque chose, comme un million, de la magnifique fortune que la mort prématurée de sa jeune tante lui mettait entre les mains, pour récom-
penser l'esprit d'â-propos du médecin, qui ne contrarierait en rien les aspiratiotis de Mme de Fouchy vers la toilibe. Ce sont là de ces yœux qu'il est toujours imprudent d'émettre detant un médecin. M. Géret le remarqua plaisamment, et, pour punir M. de Solignac, qui se laissa faire, il'lë mit au défi de lui souscrire tine obligation d'un million à toucher sur la succession de la comtesse. De Solignac sentit du premier coup qu'il avait affaire à un partenaire habile. Il libella l'obligation la plus correcte, et tout fut dit entre ces deux hommes, qui se comprirent et s'estimèrent suffisamment pour ne pas se donner la main. Aucun pacte diabolique ne fut conclu; aucune conjuration, aucune scène dramatique n'évoqua le cortège des serments antiques. M. Géret commença le traitement de la comtesse ; M. de Solignac loua une bicoque et un droit de* chasse dans les environs, et quand par hasard ils se rencontraient, ces deux ambitieux se saluaient et se disaient tout dans la façon de soulever leur chapeau.
Le plus discret était à coup sûr le docteur. Lui, qui n'avait peur de rien, se défiait de tout. Il avait surtout une crainte terrible de rencontrer de Solignslc. Ge fat était pris d'accès de langue qui exaspéraient le méthodique médecin. « Cet homme se ruinera toujours, » marmottait M. Géret, quand l'héritier surnuméraire voulait aborder la question
de la succession ; et nous avons vu avec quelle réserve le docteur avait accueilli ce Jour-là les provocation'^ de son complice sur ce sujet. En somme, Olympe de Fouchy avait à sa droite et à sa gauche deux larrons d'une trempe solide, d*uue audace sans remords ; et, serrée dans ce terrible étau, la pauvre âme achevait de vivre, sans se douter que l'œil du médecin cherchait chaque matin, sur son front, l'heure probable de l'échéance, et qu'à sa porte M, de Solignac attendait, en sifflotant et en tuant des perdreaux, qu'on eût remué pour elle un peu de terre dans le champ immortel de la mort. Olympe avait bien réellement une. maladie de cœur. Que ce fût un vice organique, ou le résultat de cette jeunesse étouffée dans Tennui, c'est ce que nous ne saurions préciser maintenant ; le fait es- •sentiel pour le couple avide et silencieux qui la gardait avec soin et la défendait de la vie, c'était son épuisement qui s'augmentait, c'était ce ralentissement graduel du pouls, c'était cette lourdeur du front qui renversait sa tète sur le dos du fauteuil, c'était cette annonce visible du terrible visiteur qu'on ne reçoit qu'une fois et qui emporte son hôte. Combien de temps encore le souffle pouvait-il haleter dans cette faible poitrine? c'est ce que de Solignac ne pouvait apprendre du docteur, qui ne voulait, ni, peut-être bien, ne pouvait non plus le dire.
Le jour où commence noire récit, Olympe s*é(ait sentie plus faible encore que la veille. Elle avait envoyé chercher plusieurs fois H. Géret, et maintenant qu*il était là, près d'elle, qu'il la grondait doucement, qu'il lui parlait avec cette autorité paternelle qu'elle était heureuse d'attribuer à quelqu'un, elle soufTrail moins et écoutait une petite voix lointaine qui chantait l'espoir au fond de son cœur. La visite dura plus d'une heure ; quand la pendule avertit le docteur que son dîner devait être servi, il ferma la rigole aux discours câlins, se résuma en un mot caressant et tout à la fois sévère, baisa avec friandise et respect la main de la comtesse, et tira de sa poche une petite fiole qu'il déposa sur la cheminée.
« Vous partez déjà ? dit en soupirant Olympe.
— Maintenant que vous voilà raisonnable, je n'ai plus afSaire ici, répliqua le docteur, qui remettait ses gants.
— Et si je souffre dès que vous serez dehors?
— Voici qui me remplacera.
— Toujours des fioles I toujours des potions!
— Damel je ne puis donner que cela, moi, repartit un peu brutalement H. Géret; si vous voulez essayer du plaisir, de la distraction, adressez-vous ailleurs. Paut-il que je vous envoie votre beau neveu, M. de Solignac? »
El, en parlant ainsi, le malin vieillard regardait
la malade avec des yeux implacables et goguenards.
« Non, non, j'aime mieux vos ordonnances.
— C'est pourtant un joli cavalier, que M. de Solignac! Je suis certain qu'il saurait des formules plus puissantes que les miennes !
— Taisez-vous, taisez-vous, méchant docteur. Allez-vous-en bien vite, » dit la ' malade avec un sourire mêlé d'un peu d'effroi.
Le docteur salua et prit le bouton de la porte.
« Eh bien 1 vous partez ainsi? Allons, donnezmoi votre bras, je veux vous recondliire au moins jusqu'au perron. »
M. Céret arrondit son grand bras osseux ; Olympe s'y appuya, et tous deux allèrent ainsi, à pas comptés, jusqu'au seuil d'un grand vestibule pavé de marbre. Là, Mme de Pouchy ne put retenir une exclamation. La nuit venait. Le couchant faisait resplendir les arbres du parc et allongeait de grandes lames de cuivre le long de l'avenue.
• Regardez, docteur, le beau ciel !
— Oui ; nous aurons dû vent demain.
— Ah ! que c'est donc bon, le soleil ! Je sens bien que si nous avions toujours l'été, je me guérirais, je vivrais ! mais l'hiver me fait peur.
— Et à moi donc ! s'écria M. Céret en se dégageant doucement du bras de la comtesse, qui s'accouda sur la balustrade du perron ; croyez-vous
que je voie arriver avec plaisir la saison des neiges, des hoixeè ? Qaatit à vous, belle dame, si vous êtes bien sage, bien raisonnable, si vous suivez exactement ities prescriptions, je vous promets d'intriguer auprès dii bon Dieu, avec qui je fais pas mal d'affaires par l'entt-emise de M. le curé, pour qu'il vous donne dés roses en janvier, des lilas en décembre.
. — Taisez-vous, impie !
— Moi, lin impie ! dit le docteuf en élevant sa canné à la hauteur de sotl chapeau et en souriant d'un singulier soutire ; peut-on me calomnier ainsi? Je crois trop au diable pour ne pas croire aU bon Dieu. »
Et, Saluant profondément là comtesse, qui l'avait à peîrie écouté, absotbée qu'elle était par une rêverie naissante, le médecin s'éloigtla.
Olympe, appuyée sur la grille du perron, arrachait distraitement les feuilles d'arbùstès qUi montaient jusqu'à elle, et plongeait de tous ses Jeux, de toute sa pensée, dâtis ce goufTrè flamboyant que le coucher dti soleil allumait devant elle.
« Ah ! se disait tout bas, du fond du cœur, cette pauvre victime, que je voudrais ra'erivdler et me brûler, disparaître dans cette grande lumière ! Mon Dieu ! pourquoi vous irtoritrer si visibletaent, t)our donner des regrets de la terre et des envies du ciel ? C'est vous, n'est-ce pas, qui me regardez, qui sou-
riez ? Je suis votre orpheline, votre enfant abandonnée. Reprenez-moi, rappelez-moi, puisque personne ne m'aime et ne me retient ici. Âb ! mon Dieu ! où est le temps où vous envoyiez des anges aux cœurs afQigés ? J'aurais pu espérer alors voir ce nuage de feu s'entr'ouvrir et un messager céleste venir à moi, m'apportant une parole de paix et d'amour!... »
Gomme elle se parlait ainsi, avec cette exaltation poétique des cœurs solitaires. Olympe vit distinctement une forme bumaine qui se découpait sur le fond d'or du ciel, et qui s'avançait vers elle. Étaitce une illusion? Son âme avait-elle trompé ses yeux ? Émue, la poitrine soulevée par une anxiété pleine de terreur et de joie, Mme de Foucby dévorait l'étendue, et l'ombre s'approcbait toujours. Les mains crispées autour du fer de la balustrade, la pauvre femme, partagée entre la tentation de crier, d'appeler à elle, et la crainte de voir évanouir son rôve, attendait. Quand l'apparition ne fut plus qu'à quelques pas, elle s'arrêta; et la comtesse put distinguer un jeune bomme à la taille élégante, au front découvert, qui la saluait avec respect.
« Qui est-là? murmura doucement la malade.
— M. le docteur Géret est-il encore au château? demanda-t-on pour toute réponse.
— Quoi! c'est vous, monsieur Louis!... vous m'avez fait bien peur»
LES DEQX MÉDECINS. 309
— Pardonnez-moi, madame la comtesse, J'arrive et je suis impatient d'embrasser mon père.
— Il sort d'ici et sera bien beureux de vous voir. Je n'os^ vous retenir ; mais vous reviendrez, n'estce pas ? vous me devez une visite et des excuses. »
Louis Céret balbutia quelques mots.
Mme de Fouchy, troublée et se sentant défaillir, lui fit un geste d'adieu un peu pins expressif qu'elle n'eût consenti à le faire dans tout autre moment, et rentra, en posant la main sur sa poitrine et en disant :
c Suis-je folle ! comme ce bon docteur me gronderait, s'il savait que j'ai pris son fils pour une apparition céleste ! >
La comtesse voulait se moquer d'elle-même, mais elle n'en eut pas la fo^ce, et, ce soir-là, avant de s'endormir, moins souffrante et plus agitée, elle pensa longtemps à ce beau jeune bomme, dont la tète intelligente lui avait semblé transfigurée par la lumière qui l'enveloppait.
Quant au jeune médecin, il se disait, en reprenant le chemin du village :
« Comme elle est changée! Mon père, dans ses lettres, ne m'a jamais parlé de sa maladie. Pauvre femme ! si belle ! si riche et si malheureuse ! »
310 LIS DEUX VÉOECINS.
OÙ peut-on être mieux ?...
Le docteur remarqua en rentrait que Tâtre de la cuisine faisait merveille, et que sa ménagère Tipdmsatl en festin.
« Qu'y a-t-îl de nouveau ? demanda-t-il en frappant le sol de sa canne.
.— Il y a, monsieur, qu'il vous est arrivé uq convive. »
Le front du docteur se refpbrunjt : \l pensa à M. de Solignac.
« Je n'attends persofiup.
— Pas même un voyageur de Paris î
— Louis est ici ?
-r- Oui, monsieur, et, dans sqi^ impatience, il est allé vous cherche j* au çh&teau.
-Pourquoi s'^st-il permis...? Je ne veux pas qu'on me ppursuive jusque chez mefi ipalfadeç.
— Grondez-le donc vous-même, car le voilà. » En effet, Louis Géret arrivait en courant: il tomba
dans les bras de son père qu'il étreiguit avec force.
LES DEUX MÉDECINS. 3ii
« Ab l mon père , que je suis heureux de vous Toir, de vous embrasser I Je m'emiuyais trop à Paris; vous répondiez à peine à mes lettres ; j*étais inquiet de vous, de votre santé.... j'ai n^ieux aimé me mettre moi-même à la poste.
— Enfant, répondit le docteur, qui voulait conserver toute sa dignité et qui se sentait ému, pourquoi interrompre ainsi les études, tes travaux, dépenser de l'argent ? tu feras un mauvais médecin, mon garçon ; tu es trop sensible !
— Ne dites pas cela, mon père ; plus j'étudie; plus je crois à la science, et plus je vous aime. Chaque aliment nouveau donné à mon esprit me creuse le cœur.
' — Ta ! ta l ta 1 qu'est-ce que c'est que tout ce verbiage-là ? Marguerite, sers la soupe ; Loids est à jeun depuis trop longtemps, il déraisonne. »
Quand on fut à table, M. Géret regarda son fils de son œil le plus fin, et lui dit:
R Ab ça! me diras-tu maintenant, mon garçon, pourquoi tu as quitté Paris si brusquement ?
— Mais je vous l'ai dit, mon père, le désir de vous voir.
— Hum ! ce désir-là me paraît bien brutal.
— Ah ! mon père, ne savez-vous pas que je n'ai d'ambition et d'amour que pour vousl
— Laisse-moi donc tranquille ! est-ce qu'un vieux bonhomme de père, avare et quinteux comme moi,
312 LES DEUX HÊDECllIS.
esl aimé ? (Test le sac anx ëcos; on le serre fort de temps en temps, mais pour Téventrer mi peu.
— Mon père, toos me laites mal ! Qoi a pu vous faire donter de mon aflection ?
— Donter, mon fils ! je ne doute jamais, moi ; je croîs ou je ne crois pas.
— Ainsi, TOUS ne croyez pas que je vous aime ?
— Si, parbleu ! mais je crois aussi que tu es assez beau garçon, que tu es jeniie.... >
Une rougeur fiëre et pudique couvrit les joues du jeune médecin.
« Je TOUS jure, mon père....
— Que tu n'as pas d'amourette à me raconter peut-être, ni de dettes à m'avouer? interrompit l'impitoyable yieillard, en hochant la tète.
— Je vous atteste, par le souvenir de ma mère, reprit un peu solennellement Louis,que mon âme est vierge, et que le travail me préserve des dettes et du plaisir.
— Oh , oh ! tu m'as l'air d'aller au sermon plus souvent qu'à la clinique ; tu parles comme un homme qui lit plutôt la Bible que Broussais. Ah ! tu soignes ton âme I ah ! tu veux en faire une rosière ! tu veux tenir le bistouri et tu crois à l'âme !
— C'est précisément, mon père, parce que j'ai l'orgueil de guérir la cfiàir, que je crois à l'intelligence immortelle ! Dans le pauvre malade que je retourne sur un lit de l'hôpital, je sens autre chose
qu'un paquet de muscles et d*os, et je me dis toujours que ce n'est pas un homme que je soigne , mais que c'est Dieu.
— Donne-moi la main , fit ironiquement le père Géret en tàtant le pouls de son fils ; tu n'as pourtant pas la fièvre ! Ah ! voilà les médecins qu'on nous fait maintenant ! Eh bien ! merci t vous devez dâ>iter plus d'exorcismes que d'ordonnances, et vous devez remettre les fractures avec des paroles magiques!
— Nous appliquons tout comme vous, mon père, reprit en souriant le jeune homme, des substances végélales et minérales, sur la substance animale ; mais nous ne considérons pas notre tâche comme remplie, et nous sommes encore jaloux des prêtres qui ont le traitement mystérieux de la confession.
— C'est cela ! prends la soutane , le goupillon ! £h bien ! on en fait de belles , là-bas ! tu as raison de venir, mon garçon, je te dégriserai. Je te ferai voir si nos paysans ont plus besoin d'être confessés que pansés, quand ils se sont brisé une c6te , en tombant d'une meule ; et si tu me montres une seule âme dans toutes les plaies que je te ferai recoudre, je m'engage à ne plus traiter mes malades que par des somnambules, et à ne donner des consultations qu'en tirant les ciïirtes.
— Tenez , mon père , nous ne nous entendrons jamais sur ce sujet. N'en parlons plus. Vous êtes
instruit ; vous seriez un savant parmi les savants, mais vous avez reçu la science à une époque où on ne voulait pas croire à Tesprit. Le monde extérieur suffisait ; on s'en tenait à la matière. On hachait tant de membres sur les champs de bataille de l'Europe, qu'on suffisait à peine à' la char{)ie » et qu'on ne croyait forcément qu'à la réalité du sang et des plaies. Mais nous, mon père, nous vivons dans des combats différents. Les blessures sont*cachées et ne saignent pas. Le médecin qui s'en tient à l'épiderme est un myope. Presque toujours le mal est une fièvre de la pensée plutôt qu'une altération des tissus. L'Évangile dit que le Verbe s'est fait chair; je le crois, car je vois tous les jours que , pour répondre à ce miracle, la chair se fait Verbe.
— Et toi tu te fais verbeux, mon fils. Trinquons et laissons là ces billevesées. Puisque tu m'affirmes que tu ne viens que pour jouir du bonheur de me contempler, regarde-moi à ton aise, mon garçon. Seulement, je t'avertis que tu resteras souvent seul. La besogne va assez fort par ici. Lésâmes de ce canton ont assez de fluxions de poitrine, et, comme je n'entends pas que tu les guérisses à ta manière, tu me laisseras les visiter sans toi ; herborise, fais la cour à nos fillettes ; et quand tu auras assez de verdure, de nourriture et de monsieur ton père, repars à ton aise, mon gar^^on, pour ce pays de la lune où l'on t'apprend de si jolies choses.
LES DEUX MÉDECINS. 3i5
— Vous raillez mon père ; mais j'espère vous convaincre et vous ramener à mon idée.
— Ne t'en avise pas, morbleu I s'écria le père Céret en se versant discrètement à boire; je m'accommode très-bien de ma lanterne : je n'ai pas besoin qu'on en change le verre ni la lumière. Quand elle fume , je la mouche moi-même ; quand elle sera éteinte, tu seras bien malin si tu y remets de l'huile. »
Un silence suivit ce dialogue. Louis souriait avec tristesse. Au fond des plaisanteries de son père , il sentait un germe de désunion. Il avait quitté Paris avec une sorte d'angoisse filiale , il s'était dit que depuis longtemps il n'avait embrassé ce vieux médecin , si froid et si sévère » dont la figure s'attendrissait pour lui à distance; il avait éprouvé la tentation de se faire bénir et consacrer par son père, avant de commencer l'apostolat. Dans sa petite chambre du quartier latin, il se livrait à ces monologues passionnés de tous les ambitieux naïfs. Il rêvait la guérison du monde entier ; il avait pour la science cet amour chevaleresque et virginal, si sublime et si niais, qui fait les hommes de génie ou les impuissants ; et à l'heure où ses espérances, ses enthousiasmes, ses ardeurs de conquérir l'avaient le plus vivement agité , il avait senti une des dernières larmes de la jeunesse passer devant ses yeux ; il s'était retrouvé tout faible et tout petit enfant, en
pensant à son père, et il avait fui Paris pour quelques jours d'effusion, de chaude étreinte dans la maison paternelle. Hëlas! hélas I il y a dans les rapports des fils avec les pères une heure fatale et périlleuse qui veut beaucoup de courage et de raison de la part de ceux-ci, beaucoup de virilité de la part de ceux-là ! Quand le jeune homme, émancipé par les livres, vient, conscrit de l'avenir, serrer la main de celui qui prend ce jour-là la route du passé , presque toujours, les yeux du jeune , dessillés par la science, ne retrouvent plus les mêmes motifs de soumission intellectuelle. Le père était jusque-là un oracle ; à partir de ce moment, il est un vieillard ; et en souriant de ses opinions incomplètes qu'on juge et qu'on pèse, on éprouve un désappointement, une désillusion dégénérant parfois en une moquerie intérieure que le respect seul enferme et dissimule. Se sentir tout à coup , non plus l'élève , l'auditeur docile, mais l'égal, mais le maître railleur et invincible de son premier maître ; c'est là une crise qui n'est pas sans danger. Les âmes pures et ferventes acceptent ce triompheavec résignation. Elles voient dans cette substitution l'œuvre incessante, la marche continue du progrès, et, en prenant les outils qui tombent des mains plus débiles, elles continuent à aimer pour ses leçons passées , pour son affection, pour son applaudissement futur, ce générateur selon la cbair, qui devient à son tour,
de par le droit de la science , un pupille selon Tesprlt.
Les orgueilleux , au contraire , tombent dans le piège de cette tentation satanique. Ils sont heureux de n'avoir plus à respecter leur père qu'en vertu de leur propre bon plaisir. Ils croient faire acte d'indépendance en haussant les épaules à l'audition de conseils qui les inclinaient autrefois. Fiers de parler, ils sont ravis de racheter leur silencieuse attitude de jadis en traitant de radotage la parole qui n'est plus pour eux un évangile.
Ah I le besoin du mépris ! c'est là la montagne où le vieux démon nous attend pour nous faire mesurer le monde ! Heureux ceux qui, se sentant jeunes, instruits, intrépides, pleins de ressourcés et de vaillance, veulent aidera tous et ne songent à mépriser personne, pas même leur père !
Le lien de beaucoup de familles s'est rompu à cette épreuve. Le fils des preux ricane au nez de son dernier aïeul, parce qu'il sait mieux l'orthographe; et tel marchand, aux mains ennoblies par les engelures du travail , fait rougir de honte le fils pour lequel il a sué vingt ans de labeur, s'il lui arrive d'aborder cet espoir futur de la basoche ou de la clinique avec une familiarité de trop mauvais style. Sans descendre à ces lâchetés, bien des enfants s'attristent de l'abtme que le collège a creusé entre l'ignorance paternelle et leur science frelatée.
\ SI ^ r^ (m ?^.:»iiipfaisail ramonr par rindal- ^-;:^': • *- .Timci^ trop fréquente sont le résultat, : r'i ïi\ :> Oî t. nervciàié fanmaîne que de la dét-vi, .:; -.:;:.■*.*: u. r?rap par tons ces ingrats. Anne
•,^;:; .u. " i^K<g;jiflPM!nt n'a pavET moyen d'action :?» r- -UT rai tUK SL Tfinite : qnand, depuis les pren: - -x> aîiit.^^- iii. rtiiteer jnsqn'à oeOes qui ouvrent t n'.\r.>; *>.\ùtâr>^esvBfiBcxniragé,échaufiédans S.M a%:«ï;^l , oi;an£ »^ &niares des concours sont t.v n^.^^îu:».)!^ uiinies laiies a son ambition par la «'iî:. ...u «';u)iic 4U. lui repèae qae diaqne bribe de ^'^^v AU iu litUi. rx: m: a pu hn irradier servira à Ui î:4iT A-utMlu: if Tame&ii cTor; qneTent-on qu'il 4U^M;mm lu. uuuxuui. ni: il » mesoneavec la rudesse jftvft uiiianif t^ <u^ 7%:rf ? L ^e tTMiTe plus au seuil 4tx k sîumltf ik Ti^iui^ot ooiDi il abesMn; il craint <t4i^ 5*;^ ^s,>nnBjaj:> nr frE:K3it la réputation préten- 4u^:iîsr 4 ifit'utiU^ 1 usîrirft. <c 2 lîl tout le premier â^ ;o,\^^»«m;Tu^c> £ru.ic;>eç de son père, pour ne jvx^a; «li f5ri}ftî)i>f r:re ^ie^ liVaux. n en sera ainsi, 4^::^: ^.v :\r5>cr;ico.^r $i«ra une <>ffidiie de parleurs; Uï:; <ïi\^ ^yç^c^fïDira. axxiis pour apprendre et |K>wr ;^rjh^r. ^,>e foor pundtK et pour hair.
ï->w*^ Crffvt e«Mt on iKOite oœur. n aimait sou pèw «1 dépit de tout, elle docteur ne pouvait d'aUleufs samoîndrir à s« yeux que sur le terrain tout spécial de U médeane. Mais Louis souffiaît de ne
Dlus trouver dans rami de toute sa vie cette supé-
rioritë dont sa tendresse avait besoin. D comprenait que ses façons d'aimer la science lui resteraient personnelles. A l'âge où la lutte commence, et dans une carrière où la responsabilité pèse si lourde, il se voyait seul, il rapportait un trésor de confidences amassées , de questions , de doutes , de croyances , et, à la première tentative, on lui riait cyniquement • au nez, et l'être qu'il chérissait avant tous, celui de qui il attendait l'encouragement et le conseil , le forçait à se taire, à se défier , à refouler toutes ses sources centuplées d'expansion.
Louis garda quelque temps le silence. Il pansait tout bas cette première blessure qui l'avait atteint en plein cœur ; le docteur faisait le bonhomme, et, tout en grignotant, il examinait du coin de l'œil son fils dont il n'était pas fâché d'avoir réprimé un peu la fougue. Car c'est là encore un des traits de ces malentendus de famille, que le chef veut se tirer d'un mauvais pas par l'abus de son autorité compromise.
« A quoi penses-lu , mon garçon? » dit, après quelques instants le vieux médecin qui ne vou^^ lait pas que son fils eût la joie de le bouder à l'aise.
Louis ne pouvait avouer sa préoccupation. Il répondit pour répondre, sans presque avoir conscience de ce qu'il disait.
« Je pensais à Mme de Fouchy , que j'ai trouvée
bien pâle et bien languissante. C*est vous qui la soignez régulièrement ; quelle est sa maladie ? »
L*œil du docteur brilla tout à coup, puis s'éteignit comme une flamme soigneusement cachée qa*un vent indiscret vient fouetter par mégarde.
c Est-ce qu'elle t'a appelé en consultation, la charmante comtesse, pour que tu m'interroges ainsi? Ne veux-tu pas me faire concurrence ? reprit ironiquement M. Géret.
— Je veux tout simplement savoir ce qui menace cette pauvre femme, que j'ai laissée rose et souriante, et que je retrouve pâle et afiTaiblie.
— Oh , oh ! afiaiblie ! pas autant que je le voudrais, dit le docteur en hochant la tète.
— Qu'entendez-vous par là, mon père?
— Qu'il y a là un cas d'hypertrophie très -prononcé ; que les cavités du cœur sont horriblement dilatées, que cette frêle veuve cache la foudre sous ses poumons, que l'anévrisme me la tuera.
— Depuis combien de temps la maladie a-t-elie pris ce caractère sérieux ?
— Depuis un an bientôt. C'est à grand'peine que je modère, que j'apaise ce cœur turbulent. Aujourd'hui encore, elle a eu d'horribles palpitations.
— Et quel traitement lui imposez-vous ? .
— Ah çà ! c'est un interrogatoire et un examen que tu me fais subir I Louis tu es un pédant; je suis désolé de te le dire. Voilà une heure que nous som-
mes ensemble, et tu ne m'as encore parlé que médecine et maladie. Que diable ! mon fils, il y a temps pour tout ! »
Louis se tint pour batlu, et le dtner s'acheva silencieusement ; sans qu'aucun des deux fût à même de dire pourquoi , il y avait entre le père et le fils le pressentiment d'un conflit possible. Louis s'élait attendu à moins d'aigreur, à un accueil plus chaleureux, à une affinité plus complète. Le père Céret était blessé des idées , des questions , de l'ambition de son fils. L'embarras, la contrainte faisaient grimacer leur affection si réelle au fond, et leur mettaient sur les lèvres de ces vaines paroles qu'ils défilaient machinalement, sans qu'ijs y prissent garde, pour passer les heures, ces premières heures autrefois si douces et si chaudes du retour de l'enfant bien-aimé au logis paternel.
Louis allégua un peu de fatigue et se retira dans sa chambre. Quand il fut seul et qu'il eut fermé sa porte, le pauvre enfant temba sur une chaise et se mit à pleurer. Âh ! les larmes de vingt ans ! les plus pénibles et les plus douces ! celles qui font honte à l'âge , à la raison de celui qui les verse , et qui le consolent pourtant de quitter l'enfance et de devenir un homme. Les larmes de vingt ans , ces grosses larmes, brûlantes, pleines de colère toujours, et qu'on essuie avec la main crispée, qui donc ne les regrette plus tard et ne voudrait repasser par les
nobles chagrins qui les ont taries ? Louis était une de ces natures que rien ne rebute d'aimer, et qui .emportent, à travers la vie, les illusions, les besoins enfantins de càlinerie, les avidités de démonstration affectueuse qui signalent la première jeunesse. Fier et glacial en apparence, il fondait au premier sourire d'une lèvre, amie. Stoique contre les injures de la foule , il se sentait faiblir dans les luttes où le cœur se mettait de la partie. Il eût tenu sans trembler un pistolet dans un duel banal , et il pleurait de la dureté d'un ami ; médecin par raison, il était brave devant les hideurs de l'infirmité humaine ; mais si son malade, après la potion ou le pansement, lui faisait une confidence, il s'abandonnait à son émotion et rêvait au moyen de guérir le mal moral invisible. Esprit ardent, dans des enveloppes de marbre, il eût fait des hymnes s'il n'eût songé à être médecin. La 8cîence,loin de refroidir son exaltation, le ravit du premier coup à des hauteurs qu'il n'abandonna plus.
Ayant perdu de bonne heure sa mère, qui lui avait légué toutes ses vertus, il aimait son père avec une sorte de piélé androgyne. Le docteur Céret avait été jusqu'à ce moment l'objet d'un culte sévère. Nul homme n'eût autrefois semblé à Louis supérieur à ce vieux médecin de campagne, en science, en affection, en honnêteté. Ce retour était plein.de symptômes alarmants. Il retrouvait, non plus un maître
indulgent et infaillible , mais un bonhomme trèsgonflé de sa routine, dédaigneux jusqu'à la dureté, niant l'affection, brutalisant les rôves de ce cœur enthousiaste et se vantant d'une sécheresse qui pouvait être autre chose qu'un jeu.
Louis pleura amèrement, et pourtant H lui eût été bien difficile de formuler un grief. Mais il se désespérait par avance, en vertu d'un instinct infaillible. C'était la prescience de son amour filial qui lui révélait un abîme. Pai* un phénomène bizarre, le souvenir de Mme de Pouchy se mêlait à ses rêveries , et, de même qu'il était apparu à la comtesse dans la pourpre d'un coucher de soleil, il la voyait, comme une vision de jeunesse languissante, d'amour séraphique, appuyée sur un balcon, et interrogeant lé ciel d'un regard d'exilée.
Quant au docteur, il ne fit pas de rêves. Avant de s'endormir, il se posa deux questions : * Qu'estce que Louis vient faire ici î et comment s'en débarrasser ? »
Après avoir retourhé ce problème dans son esprit, sanè trouver de solution qui le satisfit complètement, il se disposa à jouir de ce repos absolu qui passe pour le sommeil du juste ; comme si les trois quarts de l'humanité avaient des Insomnies ! Nous devons remarquer, toutefois, que, poursUne raison ou pour une autre, le docteur se mettait en garde contre les longues veillées; ce soir-là, ainsi qu'il le faisait
d*habitade, 0 se prépara certain breuvage opiacé, et, toat en le délayant, il disait, se r^ardant aadadensement dans la glace, avec son yrai regard, ne craignant pas de se faire peur à lui-même et ne dissimulant plus :
« De Solignac d*un côté, Louis de l'autre, la haine par là,raffection par ici, je suis un peu gêné. Voilà deux témoins bien incommodes Peste soit de ce benêt d*enfant, qui ne peut pas différer de trois mois le plaisir de m'embrasser ! Pauvre garçon, il n'entend rien au métier. Un médecin élégiaque ! quelle rêverie ! Moi, je ne veux pas rêver, et voici' qui me préserve des incartades de l'imagination. >
Ce disant, le docteur avala d'un trait la prudente boisson; puis il se mit au lit et, posant avec soin sa tête sur le duvet d'un oreiller, attendit le sommeil. H. Géret n'eût pas été complet si, à toutes ses défiances, il n'eût joint celle de lui-même ; aussi, cet homme qui ne croyait qu'à lui, et qui niait le remords, prenail-il toutes les précautions pour n'avoir ni insomnies, ni cauchemar, ni rêves. C'était là, en apparence, une contradiction; c'était, au fond, de la logique.
InconYénient de donner aux enfants Tétat de leur père.
Le lendemain, en s'éveillânt, H. Géret reprit ses réflexions interrompues par le sommeil , ^et le résultat en fut celui-ci :
« Louis ne voudra jamais retourner à Paris; en cédant, il emporterait un soupçon. S*il reste, il ira au château, et peut-être bien que mon gaillard s'avisera de contrôler les ordonnances paternelles. Il 7 a là un pas équivoque à franchir. N'hésitons point ; mettons-lui une planche, tenons-le par le bras, et faisons ensemble cette enjambée périlleuse. >
De son côté, Louis, qui avait plus rêvé que dormi, se demandait intérieurement sous quel prétexte il pourrait aller chez Mme de Fouchy. Le pâle visage de la comtesse avait veillé sur son chevet, et sa curiosité de médecin était en jeu. Le père et le fils avaient donc la même préoccupation, et, dès qu'il eut serré la main de Louis, le docteur, eu sMnstaK lant pour se raser , s'empressa de dire :
326 LES DEUX HÉDEGINS.
« Sais -tu, mon garçon, que tu dois une visite à Mme de Fouchy ? »
Louis rougit et répondit ; '
« Tj songeais précisément, mon père.
— Gomme cela se trouve! Eh bien, nous irons ensemble. »•
Jusqu'au déjeuner, Louis se promena silencieusement dans le petit jardin de son père. Par une obstination de son esprit, dont il cherchait vainement à se rendre compte, il pensait à la comtesse ; il se voyait chargé de la guérir, de la sauver, et il se mettait à l'œuvre avec une dévotion ardente ; il feuilletait les livres, iL triomphait de cette mort sacrilège ; il rendait à la vie, aux rêves souriants, aux enchantements du luxe et peut-être aux espérances de l'amour, cette pauvre femme si digne de pitié. Louis connaissait Mme de Fouchy depuis l'enfance. Il avait joué d'abord avec elle; puis il avait compris, plus tard, la réserve imposée par l'âge et les différences sociales. Il se croyait donc le droit de s'intéresser à cette cliente du docteur avec plus d'attention que s'il se fût agi d'une connaissance banale ; et puis, s'il faut descendre tout au fond du cœut- du jeune médecin, il y avait une secrète pensée d'avoir raison de son père, de faire triompher par la démonstration ses théories spiritualistes sur les théories paternelles ; il trouvait là pour l'expérimentation uif sujet doublement précieux. D'ail-
leurs, les jeunes savants qui sortent à peine de leurs vingt ans ne sont-ils pas destinés à 6tre les confesseurs naturels de toutes les âmes endolories qui ont vingt ans? Roméo, docteur en médecine, ti'eût-il pas été le médecin providentiel de Juliette?
Louis attendait donc avec une impatience éveillée par mille sentiments confus l'heure de la visite au château. Quand il partit avec son père, le vieux médecin prit son air le plus solennel pour lui dire :
« Louis, je te recommande d'observer attentivement Mme de Fouchy. Si elle le permet, tu sentiras comme moi sous ta main ce cœur bondissant qui m'alàrme. Mais surtout, pas un mot, pas un geste qui te trahisse! Commence ta mission. Sois muet et Impassible. Nous sommes toujours espionnés par ceux que nous surveillons; et souvent un regard maladroit peut compromettre l'effet de toutes nos drogues.
— Ne craignez rien, mon père, je connais mon devoir. » . . -
Olympe était persuadée que M. Céret viendrait avec son âls. Bien qu'aucune parole n'eût été échangée à cet égard, elle sentait que la logique des convenances lui vaudrait cette vdouble visite, et elle l'attendait avec une inquiétude fébrile. Un peu confuse de son mouvement lyrique cl?ta veille, qui lui
3f8 LES DEUX MÉDECINS.
avait montré un séraphin dans le fils du docteur, elle se disait qu'elle avait besoin d'excuser l'accueil étrange qu'elle lui avait fait. Elle ne se dissimi^ilait pas , d'ailleurs , le plaisir franc et loyal avec lequel serait reçu le premier compagnon de sa jeunesse. Dans ce château si triste , si morne , le visage d'un visiteur de son âge était une distraction délicieuse, et la pauvre enfant se tenait dans son salon , suivant sur la pendule le mouvement de l'aiguille , écoutant si, par la fenêtre entr'ouverte, elle n'entendrait point le bruit des pas sur le sable du jardin.
Enfin le docteur fut annoncé. Il entra , suivi de ^son fils. La comtesse essaya de se soulever de son fauteuil. Ses joues se colorèrent d'une rougeur rapide. Mais une faiblesse la fit se rasseoir, et elle ne put que montrer des sièges aux arrivants. Après un silencieux échange de saluts, M. Géret demanda des nouvelles de la nuit, et s'informa de Teffet de sa potion.
« J'ai mal dormi, docteur, et je me sens de plus en plus faible. Ne craignez-vous pas que je ne devienne aveugle? Je vous affirme que j'y vois à peine; et hier, je n'ai pas reconnu tout d'abord M. Louis.
— Tout cela n'est rien, reprit le docteur.
— Ce n'est rien que de désespérer! Vous êtes un homme terrible. Tenez, monsieur Louis, dit
avec une grâce tout enfantine la pauvre femme en retirant son poignet des mains du docteur, venez à mon aide , et dites à monsieur votre père qu'il se trompe. »
E^Ue soulevait son bras languissant, que Louis Céret vint prendre avec empressement.
«1 G*est cela ! vous voulez vous faire un allié de mon fils, l'exciter à l'insubordination scientiflque. »
Cependant Louis sentait battre le pouls de la comtesse sous son doigt, et son propre cœur bondissait dans sa poitrine. Gravement recueilli, il se demandait si c'était bien une menace terrible et permanente qu'il surprenait dans les soubresauts de ces veines délicates , qui semblaient devoir se rompre sous l'efibrt du sang. Il questionnait les souvenirs de la clinique, ses études, les leçons de ses maîtres; il voulait ne juger qu'avec la science cette situation dont son père désespérait ; et , malgré lui, en plongeant dans les yeux voilés de Mme de Fouchy, en écoutant sa respiration, il songeait qu'Olympe avait vingt ans, qu'elle était belle, intelligente, et que, jusque-'là, sa vie s'était écoulée sans amour. Il comptait les pulsations en médecin qui va rendre un oracle , et il semblait interroger avec toute l'anxiété muette d'un ami, d'un frère, cette âme comprimée. Son apostolat devenait double. Il gardait une figure impassible, comme celle
330 ' LES DEUX MËDEGIMS.
d'un juge qui combine des formules de lois pour rendre un arrêt, et intérieuremeut il s'attendrissait et jurait avec sa pitié de sauver celle que sa raison condamnait.
Le père Céret ne quittait pas son fils du regard. Ses petits yeux dévoraient cette noble et belle figure qu'ils fouillaient jusque dans ses moindres replis. Après quelques minutes de silence, le vieux docteur demanda, avec une inflexion railleuse et provocante, si le diagnostic de son jeune, frère s'accordait avec le sien.
Louis jeta à son père un coup d'oeil navré qui valait un aveu, et dit :
« Je crois comme vous, mon père, qu'il y a là une turbulence excessive, et que du calme, beaucoup de repos, de la glace, des saignées....
— Oh ! les bourreaux ! s'écria faiblement Olympe en faisant un mouvement pour retirer sa main, que Louis retint dans la sienne; lui aussi me commande du calme, et il ajoute de la glace pour que ce soit plus tôt j9ni! Mais vous ne devinez pas, vous aussi, que c'est précisément de calme, de repos, d'ennui enfin, que je souffre et que je meurs ! »
Louis tressaillit. Il y avait dans la voix de la malade un poignant accent de vérité. Quant au doc* leur, il hochait la tôle et semblait dire : « Nous y voilà! c'est le moment d'ouvrir le réservoir aux consolations ; >• et, se mettant à l'œuvre, il entama
le chapitre des conseils paternels, des petites gronderies.
Louis laissait parler son père. Il semblait approuver d'un sourire ; mais, en réalité, il songeait que cette femme avait été une enfant rose et rieuse, avec laquelle il avait joué dans le parc. Il entendait les éclats de rire d'autrefois, et, sur la psalmodie monotone du docteur , il déroulait toutes les poésies du printemps et de la jeunesse. Par intervalles, il interrogeait le pouls de la malade. Tout à coup, il sortit de son rêve. Quelque chose d'inouï venait dérouter les élégies. Ce pouls, si violent et si troublé, s'était peu à peu calmé dans sa main, et c'était à peine maintenant s'il en discernait les pulsations.
Le père Céret soupçonna ce quelque chose, et jugea à propos de lever la séance. Il recula son siège avec un geste significatif; mais Louis n'entendit pas et ne vit rien. Il regardait la petite main fluette et maigrie de la comtesse ; il semblait interroger les lignes, et chercher dans les hiéroglyphes des tissus le secret qui lui échappait ailleurs.
« Eh bien! dit le docteur en frappant légèrement le parquet de sa canne, est-ce que tu vas emporter le bras de madame, pour disserter tout à ton aise sur les battements du pouls ? >
Olympe rougit et retira sa main. Louis, trop préoccupé pour ressentir de l'embarras, salua gravement la malade.
« Ainsi, vous partez déjà? dit Mme dé Fouchy.
— Ma journée commence, répondit le docteur.
— Mais.... Et la comtesse hésita.
— Que voulez-vous dire?
— Monsieur Céret, nous ne sommes pas ici à Paris, reprit Olympe avec une sorte de résolution mutine; par conséquent point d'étiquette, point de prétendues convenances qui nous isolent ou nous torturent. Voici donc ce que je vous propose : allez voir vos malades, et laissez ici M. Louis.
— Un tète-à-tète! s'écria le vieux médecin que cette proposition alarmait !
— Pourquoi pas î répliqua Mme de Fouchy avec ingénuité et sans baisser les yeux. M. Louis ne vient pas à la campagne pour étudier. J'ai peur d'être seule. Nous causerons, nous nous promènerons, nous parlerons d'autrefois, car nous sommes de bien vieux camarades; et si, 'pendant votre absence, je me sens plus mal, j'aurai là un appui , un conseil, un savant.... non, mieux que cela : un ami! »
Le docteur fit une grimace. Il semblait trouver l'invitation choquante , tandis qu'en réalité il ne la trouvait que menaçante pour lui.
«Hum! hum! se crut-il obligé de dire en hochant la tête, ceci est grave.
— Oh! ne refusez pas, répliqua Olympe, et vous, monsieur Louis, dites donc que vous n'avez pas eu
le temps de vous former une opinion sur ma santé. Je suis bien malade, allez I plus malade que vous ne le croyez tous les deux. Ainsi, c'est convenu; vous restez ; quant à vous, vilain docteur, qui voulez que je meure seule et abandonnée, partez bien vile.... mais revenez nous rejoindre à l'heure du dîner.
— Vous êtes cruelle, dit avec componction le père Céret, et je vois bien qu'il faut vous céder. Surtout, pas de folie, peu de promenades et peu de causerie. Louis, ajouta-t-il en regardant son flls avec des yeux si ardents, si impérieux, que le jeune homme en fut troublé, je te rends responsable de tout. Tu n'es plus un enfant !
— Ne craignez rien, mon père, » répondit Louis avec une fermeté respectueuse.
Le docteur oublia de baiser la main de la comtesse, et ouvrit brusquement la porte. Sur le seuil, il se retourna :
« Je serai ici à six heures moins un quart, » fit-il comme s'il eût proféré une menace.
Olympe et Louis avaient toute une longue et belle journée d'automne devant eux : elle pour aspirer les derniers parfums, lui pour étudier sa malade. Qu'on ne s'imagine pas qu'il suffit à ces deux êtres, magnétiquement attirés l'un vers l'autre par leurs vingt êns, de se trouver seuls, pour que l'amour vînt troubler leurs paroles .et faire trembler leurs
3^4 LES DEUX HËDEGINS.
deux bras chastement rapprochés. En racontant ce tète^-tète, nous ne ménageons pas l'occasion d'un tableau tant de fois peint par l'élégie, et tant de fois retouché par le roman.
Oe chapitre n'est point un piège. Olympe n'a revu dans Louis Géret qu'un jeune médecin, à Fœil franc, au sourire loyal, fils d'un homme qu'elle aime avec une sorte de peur 'attendrie. Peut-être bien une superstition dont elle ne calcule pas les dangers lui fait-elle voir, dans ce beau néophyte de la science, le messager providentiel qu'elle a rêvé en regardant le ciel enflammé. Louis a conservé un peu de l'auréole que le ciel lui a mise au front. Elle se souvient d'ailleurs de sa naïve intimité d'autrefois ; et, aussi pure à vingt ans qu'elle Tétait dans sa première enfance , sans calcul , sans coquetterie, voulant avant tout rejeter ce pesant cillce de l'ennui et de la douleur qu'elle sent blanchir sur ses épaules comme un suaire, elle s'appuie, confiante, au bras de Louis, et lui demande, par la caresse de sa voix, de la guérir, de la sauver, autant par l'effort de sa jeunesse et de son amitié que par le secours de la science.
Quant à Louis Géret, il se sent charge d'âme, et il porte, sur son front et dans ses yeux, la préoccupation ardente du héros qui voit l'ennemi pour la première fois, du prêtre devant son premier pénitent. Ce jeune médecin, tout ^isé d'érudition, qui ne peut
LES DEinC MËDECINS. 335
observer de sang-froid sa malade , sans que les préoccupations de l'école, sans que les souvenirs des textes, des livres, des aphorismes des maîtres interviennent et ouvrent une issue fatale à ses conjectures ; ce jeune poëte de Glamart qui se sent une pitié passionnée pour les souffrances humaines, et qui craint d'étrangler une âme dans ses pansements, touche, avec une émotion pure, la main qui lui est offerte. Quand il approche son oreille de ce cœur dont les battements sont le glas de la mort , il est pâle, et pleure, pour ainsi dire, au dedans de lui les larmes que le devoir sèche dans ses yeux. Quand ce couple, si jeune, si beau, si triste, descend lentement le perron du ch&teau et s'avance dans les allées jaunies du parc, ne croyez pas qu'un amour invisible, comme dans les tableaux de Prudhon, les attire, les pousse l'un vers l'autre. Ce n'est pas Roméo, ce n'est pas Juliette; c'est la douleur, c'est la consolation. Olympe ne veiit pas mourir, et voudrait être sauvée par un ami d'enfance, par un jeune homme qui aurait ainsi raison d'un vieillard. Louis veut que sa première cure soit éclatante, et il étudie, et sa curiosité sévère interroge la comtesse. Il lui demande compte, à la pauvre femme, de toutes ses larmes secrètes, de tous ses ennuis.
Un soupçon poignant a mordu Louis au sein et ne le quitte plus. Son père est un l)ien habile médecin; mais le matérialisme de celui-ci, son mépris
pour rintervention d'agents intellectuels , son ironie sacrilège ont laissé dans Tesprit du fils une sainte rancune qui profite de la première occasion pour se satisfaire. Dans cette jeune femme, le vieux docteur n'a vu qu'un anévrismatique dont le cœur s'épaissit, dont le sang circule avec trop de violence et qui doit mourir un jour foudroyée. Louis, au contraire, ne veut voir dans les désordres de l'organisme qu'un contre-coup des douleurs morales. Il interroge anxieusement l'âme qui se lamente dans ce corps fragile, dans cette transparente prison, et il se répète à chaque symptôme que, si le cœur à des mouvements désordonnés, c'est qu'il proteste contre cette vie de réclusion et d'inactivité, c'est qu'il veut battre librement dans la joie; et, partant de cette pensée, Louis scrute tous les indices au point de vue d'une consomption morale. S'il parle de son enfance, de ses premiers jeux à Olympe, s'il fait doucement rougir celle-ci au souvenir de ces naïves folies, c'est pour la surprendre en flagrant délit de désespoir , c'est pour faire jaillir le cri suprême qui .doit l'éclairer ; et son cœur, à lui, ne bat que de la généreuse émotion d'un devoir difficile à accomplir, mais saint à entreprendre.
La journée se passa ainsi. Ce fut une douce fatigue pour Mme de Pouchy ; ce fut une initiation pénible et charmante pour Louis Géret. Le pauvre
jeune homme en était vçnu à se demander s'il ne suffisait point de ne pas toucher par les traitements thérapeutiques à la santé d*Olympe pour qu'elle fût sauvée. Il redoutait les prescriptions brutales de son père, qui s'obstinait à calmer, quand il fallait, au contraire, exciter, précipiter vers la vie bruyante, aimante. Louis, qui avait été épouvanté tout d'abord, avait fini par sentir que les veines de la malade se pacifiaient peu à peu, et cette journée de causerie intime avait rendu à une sérénité parfaite cette fiévreuse jeune femme, qu'il eût con- . damnée, sur une première et superficielle auscultation.
L'habile docteur n'avait pas prévu ce résultat. Quand il défiait les investigations de ses collègues de Paris, il s'en tenait aux effets apparents et à la logique usuelle de son traitement. Pouvait-il croire qu'une intuition merveilleuse, qu'une sorte de révélation , livrerait tout à coup à son propre fils des secrets si invisibles? Il se croyait plus que suffisamment en mesure à l'égard des tâtements du pouls; mais il n'avait pu se prémunir contre les confidences, contre les affinités intellectuelles. Par un de ces jeux éclatants de la Providence qui confondent l'orgueil humain, il avait déployé le génie le plus complet à cacher les traces de son œuvre, et il suffisait de quelques heures de tête-à-tête entre ces deux enfants, pour qu'il fût soupçonné d'erremr,
d'ignorance et d'enlêlement. Car Louis sentait se formuler en lui cette accusation : le prestige paternel diminuait, en lui laissant un vide. Il ne prévoyait pas seulement un désaccord, mais une lutte sérieuse. Hélas l' il ignorait pourtant jusqu'à quel point il devrait pousser l'héroïsme de l'insubordination.
A six heures, le docteur ouvrit la porte du salon. Louis et Olympe étaient rentrés. Le jeune médecin avait l'œil rempli des clartés que la conviction et le dévouement allumaient dans son cœur. Mme de Fouchy, un peu moins pâle, était étendue dans son fauteuil et se reposait avec un sourire. Le vieillard comprit ce qui s'était passé; mais rien de son effroyable colère ne parut au dehors. Il fut un peu plus ironique : voilà tout. On se mil à table , et la première partie du dîner fut silencieuse.
Louis remarqua que, sur les ordonnances rigoureuses de son père, on ne laissait à la disposition de la comtesse que les eaux gommées, que toutes les fadeurs des régimes antiphlogistiques. Sans vouloir entrer ouvertement en lutte avec le doctuer, surtout en présence d'Olympe, le jeune homme s'efl'orça d'écarter, de détourner ces breuvages odieux, et, remuant les montagnes que la timidité entassait' sur son esprit, il voulut distraire la malade, et se mit tout à coup à parler, à raconter sa vie, ses études, ses plaisirs. Le père Céret n'était
pas dupe. Il voyait son fils verser furtivement du vin dans le verre de la comtesse, avec le tressaillement d*un criminel qui verse le poison. Il assistait aux manœuvres qui devaient faire arriver dans l'assiette toujours vide quelque morceau un peu substantiel. Louis faisait, en règle, le siège de la diète si rigoureusement prescrite , et Olympe l'écoutait avec ravissement, et enfreignait, sans y songer, toutes les lois qui la tenaient asservie depuis si loiigtemps.
Le vieux Cèret avait peur d'éclater; il redoutait sa colère. Quand il fut bien sûr de l'accent de sa voix et de l'impassibilité de son visage, il jugea à propos de ne plus paraître dupe.
« Eh bien ! qu'est-ce que cela signifie ? s'écriat-il; on boit! on mange! Bon appétit, madame; je suis votre serviteur, si c'est ainsi qu'on respecte nies ordonnances! »
Olympe rougit, et, repoussant vivement son assiette et son verre :
« Je vous demande bien pardon, docteur, c'était par oubli. Je ne le ferai plus. »
Et, de ses beaux yeux alanguis, elle demandait grâce pour cet effort involontaire vers la vie et la santé.
« C'est monsieur mon fils qui a fait cette belle équipée! Voilà la science nouvelle : boire! manger! Toujours , quand même ! Oh ! les matérialistes ! »
Le reproche était plaisant.
Le père Gèret continua :
«Je pardonne pour aujourd'hui, et je fermerai les yeux pendant que vous achèverez de croquer toutes ces folies que Louis a eu l'imprudence d'amonceler. (Olympe allait découper une imperceptible aiguillette de volaille.) Mais si demain on souffre, on se plaint, j'aurai le droit de gronder tout à mon aise ; et j'y tiens, entendez-vous?
— J'accepte la responsabilité de mes actes, dit avec gaieté Louis Géret; je réponds de mon traitement, et si demain madame est souffrante, c'est moi qu'on soignera.
— Ah ! ah ! tu te moques de ton père? reprit le docteur en fouettant de son regard le plus rapide et le plus railleur le visage souriant de son fils. A votre tour, madame, je vous félicite. Vous lui avez donc dit bien du mal de moi pendant cette longue consultation ?
-— Allons, docteur, ne vous fâchez pas. J'ai été imprudente ; mais , si vous ne m'en voulez pas beaucoup, je n'aurai pas de repentir; car il me semble, en vérité, que je suis mieux, plus vaillante; notre promenade m'a mise en appétit. Et puis, je n'étais plus seule; et c'est si bon cle retrouver un ami I
— Je le savais bien ! s'écria Louis, fier et rayonnant.
LES DEUX MÉDECINS. 3^i
— Que savais-tu? interrompit le docteur, qui luttait contre l'envahissement de sa fureur.
— Je savais, mon père, répondit Louis, qui se sentait devenir habile et dissimulé, que l'efifet de vos soins éclairés serait d'amener Mme la comtesse à cet état de calme et de repos que nous admirons ce soir. La belle journée que nous avons passée est voire ouvrage, et c'est par modestie que vous n'osez avouer votre succès.
— Ah I c'est là tout ce que tu savais ? répliqua le vieillard qui tambourinait fiévreusement sur son assiette ; tu es bien avisé, mon garçon.
— Oui, je devine souvent beaucoup de choses.
— Ah bah ! Qu'aurais-tu donc deviné encore î
— Mais , par exemple , que notre controverse peut fatiguer madame.
— Oh ! oh ! quel docteur tu fais ! tu supposes une controverse. Est-ce que tu crois, par hasard, que j'ai vieilli dans le métier pour en venir sur mes vieux jours à défendre mon front chauve contre la vanité de tes grands cheveux noirs î Tu n'es pas encore sevré de la science, et tu as du lait plein les lèvres. Va teter, mon garçon !
— Mon vieil ami, dit avec une inflexion de voix caressante la comtesse, qui prenait plaisir à ce débat engagé sur sa santé, je ne sais pas si M. Louis est un savant, et s'il a besoin de retourner en nourrice à Paris ;. mais ce que je sais, c'est qu'il est di-
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gne de vous, et qu'il aura votre gravité, votre pénétration. Acceptez-le pour complice de vos mauvais traitements à mon égard, et, s'il faut lui donner le baptême, à ce jeune nourrisson de la Faculté, eh bien! je serai sa marraine.
— C'est cela, repartit avec une gaieté nerveuse le vieux médecin, qui lançait à son fils ses regards les plus féroces, voici les fonts baptismaux, et le vin de Bordeaux sera l'eau lustrale. Courbe la tête, Sicambre.
— Docteur 1 docteur ! vous êtes un sacrilège , murmura Olympe.
— Faut-il brûler les ordonnances que j'ai rêvées, et réhabiliter celles que je voudrais brûler? dedemanda en souriant avec effort Louis Céret, qui se sentait devenir triste.
— Voyez-vous le Clovis ! le conquérant ! » fit le docteur qui se montrait d'une hilarité extrême, et qui accompagnait chaque bouffonnerie d'un grand geste et d'un grand éclat.
La conversation continua quelque temps ainsi, railleuse, mais provocante. Louis se sentait alarmé de la lutte qu'il prévoyait contre la routine paternelle ; mais il avait une foi trop héroïque pour ne pas se roidir et s'exciter au combat. Il répétait tout bas les plus solennelles formules, et s'armait en secret de toute sa loyauté. Cependant, il riait, se permettait des plaisanteries dont il eût eu pitié
LES DEUX MËDEGINS. 343
en toute autre circonstance, et mettait au dehors autant de joie et d'entrain qu'il éprouvait d'angoisse intérieure.
Le père Céret était dans la plus violente et tout à la fois dans la plus froide exaspération. Tous ses calculs étaient en déroute ; toutes les menées si habiles, si impénétrables de son génie étaient stérilisées par son fils. Convertir Louis ii sa prétendue doctrine; lui persuader que le régime imposé à Mme de Fouchy était conseillé par la raison et l'expérience ; détourner ce jeune médecin spirituallste de ses fatales intuitions, c'était difficile ; s'en tirer par l'autorité, par la rudesse, c'était scabreux. Le père sentait dans son fils une fermeté qui pouvait devenir de la révolte. D se savait tendrement aimé, mais il se savait soupçonné, questionné, interrogé ; et il rugissait au dedans de ces étreintes délicates qu'il n'osait briser, et qu'il lui fallait habilement délier. Quant à Olympe, elle faisait un beau songe. La pauvre jeune femme croyait à la vie ; elle avait gardé dans son front et dans sa poitrine un peu de soleil aspiré pendant la journée, et, sans se rendre compte, de l'influence subie, elle redevenait jeune et souriante en face de ce jeune homme qui lui spuriait. La santé lui avait fait presque peur jusquelà, entrevue dans les ordonnances rigides et dans les yeux caves du docteur. Elle lui semblait maintenant engageante et jolie. Ce n'était plus ce
spectre blême , aux longs vêtements , qui la promenait silencieusement' dans les allées du parc; c'était une troupe joyeuse et folâtre de gais .chérubins, pétrissant des roses, qui l'entraînait sous de frais ombrages, à des fiançailles avec le bonheur. Aussi était-ce dans tout l'épanouissement de la reconnaissance qu'elle se reposait, laissant venir à ses lèvres pâles ces jayons d'espoir que les murmures du docteur ternissaient bien par intervalles, mais qui reparaissaient toujours de par l'autorité de la jeunesse , et d'un ardent désir de résurrection. ^
La soirée ne se prolongea pas après le dîner. Chacun avait besoin de se retrouver seul : Mme de Pouchy, pour se reposer du premier accablement de l'espoir; Louis, pour penser à sa cliente; le père Céret, pour ruminer de nouveaux plans. Mais, avant de laisser partir ses hôtes, Mme de Fouchy leur tendit ses deux mains, l'une au père, l'autre au fils.
« Au revoir, messieurs, leur dit-elle*, vous reviendrez demain tous les deux. Vous savez, monsieur Louis, que le château a une assez belle bibliothèque ; ne craignez pas d'en remuer la poussière.
— C'est cela ! qu'il s'installe ici, interrompit brutalement le docteur; et que dira -t- on dans le pays ?»
Olympe ne rougit pas à cette grossière boutade.
«Quant à vous, mon vieil ami, reprit-elle, si vous me boudez, si vous m'abandonnez, je jette au feu vos ordonnances, et je brise vos fioles.
— Faites cela, repartit le docteur en la menaçant comiquement de sa canne, et je vous abandonne aux soins de ce carabin. >
Une pensée de provocation malicieuse traversa furtivement Tesprit d'Olympe.
« J'ai bien envie de vous mettre au défi !
— Vous^ auriez tort , madame , dit gravement Louis Céret, qui ne voulait pas que, même en plaisantant, rinfaillibilité de son père, plus que contestable pour lui, fût mise en doute par les étrangers.
— Et pourquoi aurais-je tort î
— Parce que je ne sais pas encore guérir, moi, madame. Je ne. sais qu'apprendre et étudier.
— Bien dit, mon garçon! » fit le père Céret, qui jugea cette réponse bonne à couvrir la retraite.
On se sépara donc sur ce mot, et Olympe reçut la promesse d'une double visite pour le lendemain.
Louis et son père descendirent silencieusement au village. Pas une parole ne fut échangée. Le jeune homme regardait les étoiles et paraissait absorbé dans leur contemplation. Le docteur sifflait en frappant de son bâton les cailloux de la route. Avant de rentrer, Louis, qui avait été tenté plusieurs fois de se trahir, se hasarda à dire :
« Êtes-vous bien certain, mon père, que Mme de Poucliy ait un anévrismeî »
Le vieux Géret, qui attendait cette question, haussa les épaules et regarda son fils en croisant ses deux mains sur sa canne :
c Et toi, que penses-tu,; savant docteur?
— Moi , je crois , mon père , que la comtesse est seulement malade d*ennui et de jeunesse inutile.
-— Ainsi, je suis un àne!
— Oh! mon père ! vous ne jugez qu'avec la science, et vous ne voyez que les désordres apparents.
— Je vois ce qu'il faut voir , et tu n'es qu'un étourdi. Encore quelques journées comme celle-ci, et tu m'auras donné de la besogne.
— Ainsi, vous persisterez dans ce régime rigoureux, dans cette diète impitoyable?
— J'y perdrais plutôt mon nom !
— Dieu m'est témoin, mon père, que je ne voudraîs pas vous offenser ; mais pourquoi m'avoir donné les moyens de m'instruire et de juger, si vous n'opposez que le respect et l'obligation de Tobéissance à mes questions ?
— Tu as raison. J'ai fait là une belle sottise de te faire étudier!
y — Je tâcherai pourtant que vous n'ayez pas lieu de vous en repentir.
— A ton aise ! mais ne f avise pas d'aller contre mes ordonnances ! tu n'es pas venu ici en consultation. Dors, lis, promène-toi, et laisse-moi tranquille! »
On était arrivé. Pour la première fois de leur vie, ces deux hommes, qui s'aimaient tendrement, se séparèrent sans s'embrasser, sans même se serrer la main.
Louis courut à sa chambre et passa une partie de la nuit dans une agitation extrême. Vers le matin, il s'endormit de fatigue sur deux larmes qu'avait bues son livre de médecine.
Le docteur fut d'une humeur terrible à son coucher; il jura, blasphéma, et, tout en préparant cette potion quotidienne destinée à prévenir les incartades de son imagination, il dit à haute voix :
« Quelle idée ai-je eue de faire de Louis un médecin! C'est égal, le pauvre enfant n'est pas trop bête, et je m'amuserais bien de ses observations si je n'en étais pas si furieux ! Le malheureux ! il va tout gâter! »
To be or not to be.
Une lutte était imiïiinente entre le père Géret et son fils. Elle commença dès le lendemain, non pas violente, audacieuse, mais sourde, cachée, précautionneuse ; le docteur, si réservé autrefois dans ses ordonnances, prenait un plaisir pédantesque à les formuler maintenant par écrit. Il avait bien soin de tout dire, de tout expliquer ; mais il persistait dans le régime, et les potions de digitale se multipliaient, bien loin de diminuer.
' Louis subissait une horrible torture. Dans les premiers jours , il avait douté. Son affection filiale et l'habitude de soumission au jugement paternel lui interdisaient un examen que sa conscience réclamait d'autre part. Ses lectures augmentaient ses incertitudes. Il allait rendre visileàMmedeFouchy, et passait de longues heures à courir dans la campagne , interrogeant avec la fièvre de René cette impassible nature qui ne voulait pas lui donner le secret de Dieu. Un point d'honneur sublime l'ai-
guillonnait nuit et jour. Empêcher «ou père de persister dans une erreur mortelle; soustraire à l'illogisme d'un régime désastreux cette intéressante jeune femme ; sauver devant sa conscience solitaire la dignité de la science ejt la gloire de son père, c'était là sa tâche et son martyre. Personne, s'il triomphait , ne devait savoir son triomphe. C'était pour lui seul et pour Dieu qu'il avait cette ambition. Il se chanterait à lui seul, dans le secret le plus intime, le Te deum de joie ; mais aussi , il souffrirait seul , et porterait , pensait-il , un deuil éternel , s'il échouait.
Cœur naïf, savant heureux, dans ses angoisses mêmes, médecin trop rare, il avait cette croyance précieuse qui pour l'artiste est la recherche de ridéal. Combien d'hommes illustres parmi ses maîtres avaient cru à des erreurs qu'ils n'avaient point songé à rectifier! Combien -de praticiens sagaces uvaient vu s'accomplir, par les soins de l'ignorance et de la sottise infatuée , des meurtres qu'ils n'avaient ni empêchés , ni dénoncés ! Indifférence monstrueuse, si elle tenait seulement à la vanité scientifiqup ! Mais ne dénonce-t-elle pas plutôt le doute universel?. Nul ne pe'ut affirmer sur Thonneur qu'il a raison.
Le docteur Tant-mieux salue le docteur Tant-pis, sans le mépriser ni le haïr, et ces deux confrères tuent ou sauvent au hasard , sans avoir dans leur
système cette foi farouche et inquisitoriale qui est rivresse de la sincérité. Comme les procureurs et les avocats , ils vont dîner ensemble, le débat fini, assez indifférents pour le client qu'ils se sont renvoyé de la vie à la mort ; et, quelle que soit Tissue du procès, ils dorment, sans mauvais rêves , ne se demandant jamais si le dénoûment pouvait être autrement. Une afïaire enterrée, ils vont à une autre. Quelques-uns n'ont d'autre mission que de contrarier la nature et d'empêcher le hasard d'être aussi intelligent qu'il l'est parfois. 0 Molière ! tu en as ri jusqu'à en mourir ! nous n'en rions plus, nous, depuis que ces empiriques, un peu plus habiles, un peu plus instruits, mais aussi incertains, se font philosophes , et ne croient qu'à la matière, parce qu'ils ne voient qu'elle, et qu'ils rie savent guérir qu'elle.
Louis Géret appartenait à cette phalange d'exception qui spiritualise la science de la chair. Il devait être un jour du petit nombre de ces médecins honorables, qui font de leur état un art et non un métier, et qui touchent un malade avec l'hésitation loyale du sculpteur qui craint d'entamer d'un ciseau maladroit l'épiderme d'une statue parfaite. Il était préparé pour ces grandes découvertes dont nous attendons l'aurore, et qui révéleront un monde immatériel, à côté et au-dessus de ce monde épais *que nous voyons et que nous heurtons. Intelligence
religieuse, &me ouverte à l'amour, Louis Géret eût été atteint de vertiges mystiques, sans ses études sérieuses de physiologie. Mais il avait visité les cadavres humains avec la conviction d'une vie éternelle; il avait appris les formules avec l'espérance de lutter contre le mal invaincu , mais non pas à jamais invincible; et, lorsque les circonstances le mettaient en présence d'une malade jeune, privilégiée de toutes les grâces du cœur et de l'esprit; lorsque, dans cette victime, il trouvait une amie d'enfance , on comprend la curiosité , le zèle fébrile de ses recherches. Mais non-seulement il voulait la sauver, ses instincts et ses notions acquises lui révélaient un adversaire dans l'homme qu'il eût dû prendre pour allié, et qui était précisément chargé de disputer cette santé débile à la mort. II devait se défier, comme d'un ignorant aveugle et obstiné, de cet homme qu'il avait jusque-là si absolument aimé et écouté.
« Oh ! se disait-il parfois , en crispant les poings dans ses cheveux, pourquoi ai-je étudié? pourquoi ai-je grandi? Ai-je tort? ai-je raison? Qui de nous deux tue cette pauvre femme? est-ce moi, en éloignant ces breuvages affadissants qui l'énervent? est-ce lui, en empêchant ce réveil de la vie ? Ne pas pouvoir confier ce doute! n'oser interroger!... et si mon père se trompe!... combien de fois ne s'est-il pas trompé ? »
Louis fin arrivait à voir dans son père le génie destructeur de la contrée. Avec sa délicatesse excessive, il poussait tout à Textrëme, et se faisait un sqjrupùle de passer auprès du cimetière, s'imaginant qu'il devait y voir trop de tombes fraîchement remuées.
Tous les jours il allait au château. Olympe l'accueillait avec une joie naïve, comme si elle eût compris ce qui se passait en lui. Elle semblait lui dire dans son accueil : « Je suis jeune comme vous ; au nom de vos vingt ans, protégez les miens. Guérissez-moi, emportez-moi loin d'ici. » Et Louis, que cette grâce navrait et ravissait, usait de mille stratagèmes pour empêcher que la malade ne fût trop docile à son père. Il n'avait garde pourtant d'éveiller ses défiances. Son devoir de fils et son devoir de médecin lui inspiraient des subterfuges inouïs. Il arrivait toujours par hasard aux heures des potions, et savait les remplacer par une lecture, par un récit. Il se cachait dans le parc pendant les visites de son père ; et, dès que celui-ci avait quitté le château, il entrait sous le prétexte de veiller à l'exécution des ordonnances , et engageait de bonnes pronienades, de longues causeries qui tuaient le temps, faisaient oublier la douleur et le remède.
Le docteur dévorait sa colère. Il était tenté d'interdire despotiquement la porte du château à son fils. Il se savait espionné, et souffrait , cet homme
impassible , dans le seul point vulnérable de sa nature, dans son amour paternel. Taciturne, ironique, blessant dans ses moindres propos, il était aussi bien tenté de battre son fils que de l'embrasser ; mais, au milieu de ce trouble , il poursuivait son œuvre. Terrible comme la fatalité , il allait à son but d'un pas égal, et sa main n'bésitait jamais en déposant chaque soir dans la main de la comtesse la fiole qui avançait d'un jour l'échéance du billet souscrit par Solignac. Gomme Louis XI , qui priait sa bonne Vierge, il s'agenouillait, ce vieux mécréant , devant saint Million, et lui dévouait son crime, se trouvant assez justifié par l'énormité du gain. -
« Quand j'aurai fini, marmottait le vieillard, Louis pourra disserter tout à son aise, et je pourrai, à ce cher enfant, lui donner la joie d'avoir raison. »
Un jour, Louis arriva au château dans des pensées moins tristes. Il avait calculé que l'énergie de la résistance dans la nature, en apparence si débile, de la comtesse , était suffisante pour triompher de l'incurable préjugé de son père. Puisque la comtesse n'avait pas succombé à ce régime outré de calmants, c'est qu'elle devait s'y habituer, et revenir à la vie, en dépit de l'ignorance de son médecin. Â moins d'être le plus idiot des charlatans, le plus fou des empiriques, son père ne pouvait nier toujours l'évidence, et un taoment viendrait , bientôt peut-être, où le vieu;;: Géret reconnaîtrait , tout le
premier, l'imprudence de ses prescriptions. Ce fat sous l'action vivifiante de ce singulier espoir que Louis entra au château. La vue d'Olympe le terrifia.
Étendue dans un fauteuil, près de la fenêtre du salon, les mains pendantes, le front moite, les lèvres décolorées et entr'ouvertes, l'œil perdu dans de sinistres brouillards, elle lui sembla morte. Un repentir aigu entra comme un fer rouge dans la poitrine du jeune médecin. Il vint tomber aux genoux de la comtesse, et lui prit les mains avec un geste de soumission ardente :
« Pardon ! pardon ! » murmura-t-il tout bas.
Olym^îe tressaillit au contact de ce foyer de jeunesse et de dévouement.
« Ah ! c'est vous , lui dit-elle , monsieur Lou|.s ? » et elle ne put continuer.
Louis sonna vivement, se fit apporter tous les cordiaux imaginables, et, pendant une demi-heure, déploya toute sa science pour ranimer ce corps charmant près de se glacer, pour rappeler cette âme qui, près de partir, s'essayait à voltiger sur les lèvres de la malade. Dans l'énergie qu'il mettait à disputer cette victime touchante à la mort, il y avait autant de colère, de fureur sublime que de pitié. Il s'en voulait comme d'un meurtre, de la mollesse avec laquelle il avait lutté contre son père.
a Je suis un lâche, se disait-il chaque fois qu*il
quittait le fauteuil d'Olympe. Qu'est-ce donc que la considération du respect et du bonheur de la famille, près du sentiment d'un devoir rempli ? »
Et s'exaltant dans cette généreuse révolte, ii courait chercher les fioles apportées les jours précédents par son père » les brisait, les dispersait , préparait lui-même chaque breuvage , qu'il approchait ensuite en tremblant des lèvres de la comtesse. Enfm , une rougeur rassurante monta aux lèvres de la malade. Le cœur prit un mouvement régulier, la crise touchait à son terme. Louis, naïvement agenouillé devant Olympe, épiait ce réveil avec angoisse.
* Sauvée ! sauvée ! • dit-il avec une joie convulsive, quand il comprit qu'il avait, pour cette fois dû moins , vaincu le mal.
Olympe l'entendit, ou plutôt le devina. Elle lui serra doucement la main, et le regardant avec une ineffable tendresse :
« Je savais bien, répondit-elle, que Dieu vous avait envoyé pour me sauver ; vous êtes l'ange de lumière que j'attendais. «
Louis fit un geste pour commander le repos et le silence, et crut que Mme de Fouchy, à demi éveillée de cette menaçante torpeur, lui parlait sous le charme d'un rêve ou d'une hallucination. Quelques instants de contemplation suivirent ; moment intraduisible et dangereux ! Olympe regardait ce jeune
homme si habile et si beau , dont la tète mélancolique rayonnait d*un immortel espoir. C'était lui qui dispersait les ombres glaciales dont elle s'était sentie accablée. C'était le messager de bonheur; c'était l'ami d'enfance qui rapportait la jeunesse et la joie, enfuies avec lui du château. Jamais elle n'avait aussi bien compris le regard profond des yeux de Louis ; jamais elle n'avait lu si distinctement âa bonté, son courage et son génie dans son front découvert, dans ses lèvres correctes, dans toute l'harmonie de son visage. Quant au jeune jnédecin, il se croyait tout entier à sa mission ; il regardait Olympe avec le sentiment de possession jalouse d'un artiste, qui ne veut pas qu'une main profane continue l'œuvre de son ciseau. Il se disait : « Ces joues pâles , c'est moi qui les ai rendues roses ; ce sourire , je l'ai ^ allumé sur une lèvre éteinte ; toute cette grâce languissante est mon œuvre, m'appartient. » D n'avait jamais vu la muse de la médecine ; il ne Tavait pas soupçonnée si belle, si tendre ; et il se persuadait que Dieu mettait ainsi au début de sa carrière une amie divine pour le consacrer plus particulièrement. Pauvres superstitieux ! Ces deux enfants ne se doutaient pas ni ne se défiaient de l'amour, et pourtant l'un , dans sa pitié , eût naïvement serré sur son cœur et sous ses lèvres , s'il l'eût osé , celte cliente adorable ; et l'autre , dans sa reconnaissance, se fût jetée, sur un mot, dans les bras de cet ami céleste.
auquel elle adressait intérieurement , par un touchant blasphème, les actions de grâces qui ne sont dues qu'à Dieu.
Cette double extase fut interrompue par le tinte* ment de la pendule.
« Le docteur va venir, dit en souriant , avec des lumières sur les lèvres , la convalescente attendrie. Gomme il vous remerciera de l'avoir si bien remplacé ! »
Louis tressaillit ; mais il avait son armure de diamant et Tépée flamboyante. Il dissimula , et , à la pensée de la lutte prochaine, répondit par un sourire fier au sourire reconnaissant de la malade. Puis, sous prétexte d'aller au-devant de son père, il sortit du salon.
Il était temps. Le vieux Céret sonnait en chantonnant à la grille, quand Louis posa son pied sur la première marche du perron. Le docteur, en apercevant son fils, lui cria :
« Allons, mon ami Pierrot, ouvre-moi la porte.... pour l'amour de la Faculté ! »
Louis, grave et pâle, alla ouvrir la grille , et posant la main sur le bras du docteur, qui se dirigeait vers le château :
« Vous plairait-il, mon père, de m'entendre deux minutes ?
— Trois, si tu veux, mais pas davantage , car je suis pressé. »
On fil quelques pas vers une conlre-allée couverte qui conduisait à une fontaine.
« Mon père, reprit d'une voix un peu étranglée Louis Céret, qui s'efforçait de dominer son émotion, persistez-vous à croire que Mme de Pouchy soit atteinte d'un anévrisme?
— Encore !... Ah çà! tu n'en démords pas?
— C'est que je crois que vous vous trompez, mon père, et il est de mon devoir de vous en avertir.
— Il est de ton devoir de te taire et de me laisser tranquille. Je sais ce que je fais; mais j'avoue que je ne l'ai pas toujours su ; le jour, par exemple, où je te laissais à Paris pour étudier la médecine.
— Ce jour-là, vous fûtes bien, inspiré. Ce que je sais est peu de chose sans doute ; mais ces études m'ont révélé l'importance des fonctions auxquelles j'aspire, et la responsabilité qu'un médecin assume devant Dieu et devant Thumanité.
— Et tu crois que j'ai péché envers Dieu et envers mes clients !
— Je suis certain, mon père, que, dans votre zèle pour une malade que vous aimez , vous vous êtes exagéré le mal, ce qui a anaené l'exagération du traitement.
— Ouais! tu ne dores pas la pilule!... à ce compte, je suis un ignorant !
' — Tout le monde est faillible, murmura Louis,
LES DEUX MËDEGINS.^ 359
que la colère croissante de son père intimidait un peu, sans le désarmer.
— Eh bien ! tu sauras que je ne le suis pas, moi ! reprit le vieux médecin avec énergie; je vois ce qu'il faut voir, et je suis de moitié dans les secrets du destin.
-^ Ainsi, mon père, c'est bien, selon vous , une hypertrophie du cœur que vous combattez ; ainsi c'est bien pour réduire cet excès de la vie que vous prescrivez ce régime si sévère et si absolu , que Valsava lui-même n'eût osé le pousser à ces limites ?
— Ah! c'est bien décidément un examen que tu me fais subir, dit ironiquement le vieux médecin , soit ; écoute donc, collègue, et dissertons, puisque tu es en veine de pédantisme. J'imagine que tu n'as pas été sans trouver un prétexte pour glisser ta main sur la poitrine de la comtesse ; n'as-lu pas senti alors, pauvre idiot, une pulsation violente ? Ta main de carabin n'a-t-elle pas été ébranlée par un choc énergique ? Or, trouve-moi un autre moyen d'avoir raison de cette turbulence que par des saignées, uiie diète rigoureuse, de la glace, une immobilité complète, une quiétude de marbre. Ai-je eu tort de prescrire de la digitale à doses croissantes, au point de forcer ce cœur indomptable à ne plus battre que trente ou quarante fois par minute? Mais ce n'est pas tout; j'apporte aujourd'hui, pour surcroît, quelques grains d'opium, et tu verras
si cette organisation nerveuse ne finira pas par se calmet I
— Mon père, pourquoi vous arrêter obstinément à ces symptômes extérieurs? Si le cœur bondit ainsi sous la main » n'est-ce pas comme dans toutes les maladies d'affaiblissement , dans Tanémie, la chlorose ? Ne bat-il pas si fort, ce pauvre cœur que vous haïssez trop, pour envoyer plus souvent aux organes qui l'attendent, une colonne sanguine capable de les vivifier ? Cette palpitation est nerveuse ; il n'y a pas là de lésion. Quand on approche l'oreille, on ne perçoit aucun de ces bruits de scie, de râpe, qui sont le propre d'un rétrécissement fatal des orifices. On ne sent qu'un souffle, sans cri, indice de l'appauvrissement du sang. Je fais le pédant, dites-vous, mon père ? Soit ! Je veux vous convaincre par la raison, sinon par la foi. Les artères carotides ne nous révèlent-elles pas .aussi ce bruit de souffle,
conséquence d'une chlorose, et non d'un anévrisme actif? Est-ce que le pouls est irrégulier, intermittent ? est-ce qu'il révèle un obstacle dans la circulation ? est-ce que les poumons sont engorgés comme dans les lésions profondes du cœur ? Continuez votre régime, mon père, et vous continuerez à développer une maladie qu'un traitement contraire doit dissiper en peu de jours ! »
Le père Céret écoutait Louis avec une attention railleuse. Il y avait à la fois une profonde malice et
une sorte de contentement paternel dans ses yeux. II était fier de cette jactance de son héritier, et il était pourtant courroucé encore plus qu'alarmé de cette sagacité opiniâtre qui tenait aie convaincre d'ignorance. Et puis ^ quelque raison secrète qu'il eût d'éviter tout examen approfondi de son traitement, il était trop médecin pour ne pas sifccomber un peu à la tentation de discuter. Aussi, loin d'esquiver la dispute, se plut-il à la continuer.
«« Voilà bien, s'écria- t-il, le fruit des nouvelles sectes ! on veut voir au delà de l'apparence visible, et plus une chose nous frappe manifestement les yeux, moins nous voulons y croire I J'ai dit et je maintiens que les antiphlogistiques , le lait coupé, les eaux gommées, les saignées et la merveilleuse digitale ne sont pas trop puissants pour combattre cette exagération du cœur. Ah I tu doutes de Tanévrisme ?
— Je ne doute pas , mon père , répliqua le âls avec animation, que vous ne parveniez par ce système à causer la'maladie que vous prétendez guérir. Il y a là une douleur simplement nerveuse. Vous en ferez une douleur anévrismale. Vous avez raison trop tôt ; voilà tout.
— Ah çà I tu me prends pour un frater de village?
— Non, mon père , j'ai foi dans votre science ; mais je redoute la doctrine. Ne discutons plus , et
entrons. J'ai trouvé Mme de Fouchy dans un étal qui TOUS eût épouvanté. J*ai osé violer vos consignes, et les cordiaux* lui ont rendu....
— Qu'as-tu fait, malheureux? s'écria le docteur, dont la figure devint d'une blancheur sinistre et qui ne pouvait plus se contenir.
— Tai fait mon devoir.
— Ton devoir est de m'obéir et de me respecter !
— Mon devoir est de sauver ceux qui sont en danger de mort !
— Le danger î c'est toi qui l'appelles. La comtesse est perdue. Elle doit mourir d'un anévrisme.... elle en mourra I »
Le père Céret, exaspéré , formidable, n'était plus maître de lui. La contradiction , la honte de passer pour un ignorant aux yeux du seul témoin qu'il tint à satisfaire, amenaient involontairement son secret sur ses lèvres. Il allait tout avouer, aimant mieux faire peur que pitié.
La contenance de son fils le calma tout à coup. Louis, qui ne comprenait plus rien à un pareil entêtement scientifique, se sentait étreint, garrotté, par un vague et étrange soupçon. Il contemplait ce vieillard qu'il avait aimé jusque-là d'une si pieuse, d'une si étroite afiection, et il touchait, sans le voir, une sorte de spectre entre son père et lui. Le regard sûr et résolu du docteur l'épouvantait. Il y avait plus que du fanatisme dans cette colère, elles
LES DEUX MÉDEGINS. 363
arguments du vieux Géret étaieut trop évideminent fragiles pour suffire à ce savant praticien. Louis eut peur de ce qu'il éprouva. Le sang s'accumulant au cœur, il pâlit , chancela et faillit s'évanouir.
Le père Géret comprit et se sentit encore humain au frisson qui lui courut des pieds à la tète. Get impie, ébranlé pour la première fois, eut une vague idée de Dieu et ie la conscience, en se sentant soupçonné par le seul être qu'il aimât au monde.
« Louis, mon enfant, qu'as-tu donc? lui demanda-t-il.
— Rien , rien , mon père, reprit Louis en reçu lant, comme s'il eût craint de toucher ]a»main tendue vers lui.
— Pauvre enfant ! tu n'es pas solide dans la discussion , dit le vieux médecin en essayant de rire. Tu n'as pas vu que je m'amusais de toi , et que j'essayais ta jeune logique. »
Louis, au lieu de répondre, laissa, pendant une seconde, son regard peser sur les yeux de son père. Géret rougit comme un écolier pris en faute. Cet homme^ si maître de lui devant des témoins ordinaires, si impudent devant Solignac, se sentait exposé et vulnérable devant son fils. Le reflet de cette loyauté l'éclairait fatalement à ses çndroits obscurs; c'était la seule occasion qui pût mettre en jeu ce qui lui restait de coeur. Il était mal à l'aise et ne trouvait pas de railleries pour cacher son embarras.
Il fit un mouvement pour se diriger vers le château.
« N'y allez pas ! n^y allez pas ! » s'écria Louis presque malgré lui.
Le père Gëret fronça le sourcil et se mordit la lèvre. Sa maladresse n'était pas réparée. II avait désormais un juge à son c6té.
« Tu as trop d'amour-propre, mon garçon , dit-il avec un singulier sourire ; tu crains que je n'aille aujourd'hui sur tes brisées. A ton aise ! Je serai bon confrère. Mme de Fouchy va bien, c'est l'essentiel; rentrons chez nous. »
Et plaçant avec un peu de violence le bras de son fils sous le sien, il l'entraîna chancelant et trébuchant jusqu'à la maison. Â peine arrivé, Louis se dégagea avec un empressement qui trahissait de Fhorreur.
« Tu as de la fièvre, mon bon Louis ; je ne veux pas que tu ailles te coucher seul, dit le vieux Céret avec une voix pateline. Je vais te conduire. »
Et il alla lui-même déshabiller et coucher son fils, qui se laissait faire et qui semblait ne plus vivre. Toute la journée, toute la soirée et une partie de la nuit, il le veilla ; Louis eut du délire ; le docteur hochait la tête; n\ais, vers minuit, il làta le pouls et le front.
« Ce ne sera rien, murmura*t-il, la crise est passée;» et il descendit se coucher.
LES DEUX MËDECINS. 365
Dès qu'il se trouva seul , il eut honte de sa fai* blesse :
« raurais peut-être bienfait de ne rien ménager, se dit -il ; mais ce diable d'enfant» avec ses yeux de femme, m'a tout bouleversé. Il n'y a pas de temps à perdre ! »
Quelques instants après» il éteignait la lumière» en remarquant, avec un à-propos philosophique, qu'il était bien f&cheux qu'on ne pût soufQer sur l'existence humaine comme on soufQe une chandelle I
L'antidote.
Qu'on ne s'étonne pas de l'irrésistible entraînement de Louis vers un soupçon effroyable. Depuis son retour, le jeune médecin avait tant de fois interrogé la maladie de Mme de Fouchy, il était arrivé à cet égard à une si complète, aune si invincible conviction, qu'il ne lui restait plus que l'alternative de supposer son père fou ou criminel. Or jamais la raison cynique du vieux Géret n'avait été plus alerte, plus vive; et, par un phénomène psychologique qui plaira aux âmes passionnées , Louis , consterné
du matérialisme profond , de Tinsensibilité cnielle de son père, le croyait volontiers exposé à toutes les déchéances morales. Pour ce chirurgien extatique, le jaste et le bon étaient bien près de ne plus exister, en dehors de l'idéal. La colère du vieux Géret, son attitude, et je ne sais aussi quelle révélation intérieure le mirent sur la voie ; mais , dès qu'il eut posé le pied sur ce calvaire, le pauvre enfant recula , et des doutes déchirants vinrent Tassaillir. Ce n'était plus assez de discuter Faatorité scientifique de son père ; il lui fallait encore voir dans ce seul ami un criminel , un traître à toute justice, à toute moralité ! Quelle chute ! quelle plaie inguérissable! Mais, dès qu'il cherchait les raisons de ce crime, Louis se perdait en conjectures.
Le lendemain de la scène du parc, quand il s'éveillà après une nuit de fièvre, il eut un instant l'illusion qu'il avait rêvé. Il songea à aller demander pardon de ce soupçon parricide ; mais cette tromperie de son propre cœur se dissipa vite , et la réalité avec ses angoisses, ses luttes, le saisit avec plus de violence que la veille. Que faire 1 intimider son père et le forcer .à reculer; ce fut sa première pensée. Il y avait dans ce parti un héroïsme qui le tentait.
< Il n'osera pas, quand il saura que je sais tout, se disait-il en s'habillant. Il méprise le monde, mais il ne voudrait pas être méprisé par moi. »
Ce fut donc avec la pâleur d'une résolution sublime qu'il descendit vers son père, au moment où celui-ci se disposait à monter en carriole pour sa tournée quotidienne.
« Je voudrstis vous parler, monsieur, lui dit-il avec solennité.
— Nous allons donc recommencer les dissertations médicales? » fit le docteur en ricanant.
Louis ne répondit pas. Il suivit son père dans son cabinet , en se disant intérieurement que la tâche était bien lourde et qu'il n'aurait jamais la force de dominer cet inflexible vieillard. Toutefois, dès qu'ils furent seuls :
c Monsieur, lui dit-il, il s'est passé entre nous des faits que je ne veux pas juger, mais qui m'imposent un devoir sérieux. Nous différons d'avis sur une question de vie ou de mort. Trouvez bon que, pour me recueillir librement, je quitte cette maison. J'aurais voulu vous convaincre, je n'ai pu le faire; il me reste à vous sauver, en sauvant Mme de Fouchy. Votre science l'a condamnée (et Louis appuya sur ce mot), ma conscience veut la délivrer. Ne soyez donc pas étonné de me trouver sur votre roule !
-— De quoi te mèles-tu ? qui t'a donné celte mission? Je t'ai prouvé que mon régime
» Tenez , mon père , ne recommençons pas la lutte d'hier; elle pourrait nous trahir tous les deux!
— Qu*entends-tu par là ?
— Que j*ai mes secrets comme vous avez les vôtres , et qu'il nous faut souhaiter de ne pas les échanger.
— Ainsi tu vas entrer ouvertement en guerre contre moi?... Va! laisse-moi faire; retourne à Paris, ne cherche pas à savoir ce qu'un homme qui t'aime et veut ton bonheur peut rêver ou entreprendre pour toi !
— Ne me parlez pas de votre affection pour moi-, mon père, et faisons une trêve dans notre vie. Soyons pour quelque temps des étrangers, ou mieux, comme vous l'avez dit en raillant, des confrères. Le jour de ma victoire, je viendrai vous demander, à genoux, l'amitié, la tendresse dont j'ai besoin. Jusque-là, pardonnez-moi de placer mon devoir au-dessus de ma soumission. »
Louis étouffait en parlant ainsi ; le vieux Géret le regardait avec un mélange de dépit et d'admiration attendrie. Cet homme effroyable se sentait lier d'un adversaire si noble, si pur, si touchant, et il s'en voulait du quart d'heure de faiblesse qui l'avait mis aux prises avec son enfant.
« Si ta révolte n'était pas un parricide, je t'embrasserais de grand cœur,' mon pauvre fou , reprit le père Géret, car tu es vraiment beau avec tes petites rébellions ; mais c'est assez d'enfantillages ! Je suis ton père, ton maître, ton chef; mets-toi au pas,
si tu veux me suivre y ou bien déserte, retourne à l'école.
— Oh! ma mère, ma mère, s'écria Louis en étouf* fant un sanglot.
— Il ne s'agit pas de ta mère, mais de ton père, que tu yeux rendre la fable du pays.... Je ne sais quelles idées tu t'es fourrées en tète ; il ne fait pas bon plaisanter avec toi : aussi je parlé désormais sérieusement. Je réponds de mes malades à leurs familles et à ma conscience. Tu n'es pas l'une, tu n'es pas de l'autre ; respecte donc ce que tu ignores, et prends patience.
— Mais si je n'attends pas! si, en horreur à moimême , je punis en moi le fils d'un. . .. si je me tue !.. .
— Eh bien ! tu auras prouvé que la médecine a ses meurtres volontaires ; mais tu n'auras pas démontré que j'ai eu tort de soigner un anévrisme dans Mme de Fouchy. Insensé l as-tu la prétention de connaître le dernier mot de la science ? Qui t'a dit que je m'étais trompé? De quel droit, écolier d'hier, viens-tu méjuger? Allons, coifscrit, laisse faire ton général.
— Oh! ne parlez pas de la science!...
— Je n'ai.pas le temps de causer, mon garçon.... A ce soir, s'il te platt dé renouer l'entretien !
— Où allez-vous, mon père?
— Chez mes malades, et je reviendrai par le diàteau.
370 LES DEUX HËOEGINS.
— Vous m'y trouverez !
— Je te le défends. Avec ta mine de cholérique tu ferais peur à la comtesse. Si on te laissait faire, tu ruinerais ma clientèle.
— - Écoutez, mon père» reprît Louis, qui perdait ses forces et sa résolution, je ne vous demande plus qu'une grâce. Accordez-moi cette seule journée.... une trêve d'un jour. Ne mettez pas le pied au château : un jour, un seul jour de répit. Je réfléchirai.... je serai, sans doute, plus raisonnable ce soir.
— Tu y liens donc bien? Allons, je suis trop faible ! je n'irai pas au château.
— Vous me le jurez!
— Ah çà! tu te défies de moi? »
Et le père Géret, en parlant ainsi, affectait une jpose d'une majesté grotesque et sinistre.
« Non, je vous crois et je vous remercie, » dit Louis avec accablement.
Le père Géret tourna sur ses talons ; quelques instants après, la carriole sortait de la cour, et le vieux médecin , en passant devant les fenêtres de son cabinet , se penchait pour apercevoir son fils et lui envoyer un petit salut amical.
Quand Louis se trouva seul, il regarda avec horreur les murs de cette maison qu'il avait tant aimée, tant de fois bénie dans ses souvenirs. Tous ces objets familiers, ces meubles, vieux amis de sa jeunesse, participaient au crime de son père et s'étaient
LES DEUX MËDEGINS. 371
déshonorés aussi ; un dégoût profond le saisit. Cette menace de suicide, qu'il avait jetée comme argument dans la discussion, se représenta à éon esprit avec une séduction importune. Mourir! ce serait reporter pure à Dieu et à sa mère une tendresse qu'il se sentait près de blasphémer. Mourir! c'était fuir» en ne le maudissant pas, ce vieillard qu'il avait trop saintement respecté. Mourir ! c'était garder tout ce qui lui restait d'illusions ; c'était ensevelir chaste et inviolée cette muse du savoir qui lui avait promis de si grandes, de si nobles joies! c'était échapper à la honte ! C'était peut-être aussi empêcher le crime ! Le docteur aimait son fils; ne se sentirait-ii pas puni et divinement frappé par cette mort? Conserverait-il bien l'atroce courage de son forfait! Hélas! le fils connaissait son père. Cet homme froid comme le métal, exact comme un chiffre, n'avait pas cédé à un entraînement. Il n'était ni joueur ni débauché, et ce n'était pas une ivresse qui lui avait inspiré ce délire glacé. Louis mort , il enjamberait ce cadavre pour atteindre son but. Le suicide, en devenant inutile, restait une lâcheté. C'était abandonner Olympe pour se soustraire aux douleurs de la lutte. Non, il fallait vivre, refouler ses larmes, se faire stoîque, impitoyable aussi, et aller franchement contre cet abominable projet. Mais c'était dans l'exécution que toutes les impossibilités semblaient accumulées.
c Oh ! se disait Louis avec une sainte fureur, ne pouvoir ni mourir ni tuer ! être désarmé, et ne pas oser souhaiter des armes ! Je suis comme un confesseur garrotté dans le secret de la confession. Complice , si je me tais ; impie et sacrilège envers mon père» si je parle ! Qui me dira si je serais un monstre ou un héros de sacrifier Tamour filial à l'humanité, et de sauver une créature étrangère en livrant mon père? »
Louis ne pouvait tenir à la maison. Il sortit, mais où aller? Il apercevait de loin les arbres du parc qui formaient le fond du paysage : c'était là qu'il aurait voulu courir, s*établissant à la porte du château, gardant cette prison dont Tinnocen te victime pensait à lui peut-être, et s'étonnait de son absence.
La cloche du village se fit entendre : on sonnait la messe. Louis tressaillit : cette voix l'appelait. A Paris , il avait subi celte indifférence religieuse qui est la loi universelle ; il y avait bien longtemps qu'il ne s'était agenouillé et qu'il ne s'était interrogé sur les débris de ses premières croyances de chrétien. Mais cette cloche vibrait tout à coup, comme un conseil , comme une exhortation suprême et désolée. Louis se sentit une foi ardente et monta vers l'église. Il se rappela sur le seuil qu'il n'était point entré dans cette masure, verdie par Thumidité, depuis la mort de sa mère. Il se souvint des pleurs avec lesquels il avait franchi les marches ; il voyait encore le cer-
cueil porté et secoué de temps en temps par les fossoyeurs fatigués; il regrettait le désespoir de ce jour -là, et peut- être eût-il mieux aimé suivre encore un convoi. L*église était presque déserte. Quelques vieilles femmes traînaient leur.> sabots sur les dalles disjointes. Le curé montait à Tautel et murmurait Ylniroit; la voix fêlée d'un sacristain répondait. Louis envia les fonctions de cet humble acolyte. Il eût voulu participer à l'office, le dire luimême. Il était jaloux de ce vieux prêtre, calme, paisible, qui préparait te calice et allait briser l'hostie. Il eût voulu sentir sur ses lèvres ce pain divin ; il avait besoin d'avoir Dieu en lui. Tombant à deux genoux derrière un pilier^ il dégonfla son cœur, et pria longuement, ne sachant que répéter, en cherchant parfois le mot, les oraisons que sa mère lui avait apprises. Des distractions lugubres venaieqt Tassaillir. Chaque fois qu^m faible rayon de soleil, se glissant dans la nef, annonçait qu'on ouvrait la porte, il se retournait avec effroi, croyant voir entrer une bière et entendre psalmodier le chant des morts. Il se demandait si, par un miracle du magnétisme filial, il ne pourrait pas attirer là, à côté de lui , sur une pierre humide , son vieux père repentant et priant. Quand la messe fut dite, le prêtre entra dans la sacristie. Louis fut tenté de courir à lui, et de lui demander à être entendu en confession. Mais un scrupule le cloua à sa place. Irait -il
livrer à un autre , même sous la garantie d'une inyiolable discrétion, ce secret horrible qui ne lui appartenait pas? Il fallait garder ce cilice pour lui seul; essayer de le soulever des épaules, c'était trahir son père.
Louis , nous l'avons dit , était enclin aux ardeurs mystiques. Ses façons d'apprendre et de sentir le portaient vers l'héroïsme de l'esprit. L'émotion qui l'avait conduit dans l'église, en exaltant encore ce penchant, l'amena à une incroyable hauteur de pensée. Il resta près d'une heure dans une méditation béate , souffrant et élevant à Dieu cet holocauste de larmes et de douleurs poignantes, et se sentant, malgré tout, glorieux de souffrir ainsi. Cette église, froide et nue comme une tombe, échauffait la vie de son âme, et il s'élançait par delà ces voûtes craquelées dans ce ciel légendaire où des légions venaient le recueillir, l'encourager, le récompenser. Ce juste de vingt ans subissait sa passion, et, do haut de son calvaire, il savourait les âpres joies du sacrifice. En demandant à Dieu de l'éclairer dans sa route difficile, de le soutenir dans sa marche pénible, il fit vœu , s'il triomphait de son père , de se consacrer aux autels et de mourir au monde sous le vête-, ment de prêtre. Vœu naïf et touchant, qui pour- .tant n'était pas sincère, et qui, dans sa foi mal raisonnée , offensait Dieu , en lui posant des conditions.
Quand Louis sortit de l'ëglise, le soleil inondait le village de ces derniers rayons de l'automne , si doux, si pénétrants ! On eût dit. que la terre chantait , tant Farome qui s'exhalait des prairies coupées, des jardins jaunissants, inontait avec force. Les maisons se doraient; des étables s'échappaient des mugissements que Louis trouvait harmonieux comme des cantiques. Ce sourire , cette joie de la nature , lui parut une réponse de Dieu. Les rêves de mort, les préoccupations sinistres s'envolèrent, effarouchées, dans ce ciel si bleu , avec les bandes d'oiseaux qui traversaient l'espace.
« Il est impossible qu'un pareil crime s'achève , quand Dieu est si bon! » murmura Louis; et il descendit, sinon consolé, du moins rassuré et fortifié. Sa rêverie alla chercher Mme de Fouchy.
Elle devait aspirer, dans son beau parc , cette exhalaison de vie et de santé universelles, elle devait être accoudée sur son perron, détachant les dernières fleurs qui se haussaient vers elle. Pauvre femme, si seule, si abandonnée! Âh! du moins, si quelqu'un l'aimait! s'il avait, lui, le fils du médecin fatal, le droit de s'installer près de cette chère malade, et de la défendre ouvertement! Mais sa compassion, pure et désintéressée, serait-elle comprise? ne resterait-elle pas impuissante?...
Sur cette pente /l'imagination de Louis s'égara doucement, et, quand il revint chez son père, une
376 LES DEUX MËOEGINS.
élrange sérénité arait remplacé les agitations du malin.
Le vieux Géret, qui s'était préparé à une soirée de supplications, descendait de sa carriole avec une cuirasse glacée autour du cœur; il était résolu à mieux cacher son jeu; mais, ravi de trouver son fils en apparence plus raisonnable» il lui dit, sans se défendre toutefois du soupçon d'un piège :
« Eh bien? lu as cuvé ta grande colère?
— J'ai réfléchi!
— Peut-on connaître le résultat de tes graves méditations? »
Louis rougit comme un homme qui va mentir.
c Vous m'avez dit souvent, mon père, que la pensée de mon bonheur était un de vos rêves les plus chers.
— Oui, certes, je l'ai dit et je le répète ; je t'aime furieusement, mon garçon! le sais-tu bien?
— Je le sais ; aussi je viens vous parler de mon bonheur.... Quand je vous ai demandé avec tant d'insistance le droit de soigner, de guérir Mme de Fouchy, c'est que.... »-
Louis hésita.
« Voyons ! achève donc, peureux ! s^écria d'un ton goguenard le père Géret, dont les yeux étaient pointés sur ceux de son fils.
— G'est que je l'aime, et que je veux en être aimé, dit Louis avec noblesse , en affermissant sa voix et
en comprimant les soubresauts violents de son cœur. .
— Que me chantes-tu là? reprit le docteur avec moquerie, mais en étudiant scrupuleusement son fils.
— Je vous livre un secret que j'ignorais encore hier, mais que mes inquiétudes m*ont fait connaître !
— Allons donc 1 tu te moques dé moi ! »
Le père Céret redoutait une ruse^de guerre ; l'argument de Louis était habile.
« N'est-ce pas , reprit avec vivacité celui-ci , que vous me laisseriez soigner Mme de Fouchy si vous aviez l'espoir de la nommer un jour votre fille ?
— Toi, l'épouser ! s'écria le père Céret en se reculant. * .
— Peut-il s'agir de la séduire?
— Mais alors j'aimerais bien mieux cela, grommela le vieillard qui commençait à voir jaune; mais non, tu veux me tenter. Va-t'en voir s'ils viennent !
— Comment ! vous ne croyez pas que je puisse aimer cette adorable femme, si douce , si bonne, si intelligente, si malheureuse ?
— Toi, amoureux l allons donc !
— Je vous atteste..., » s'écria Louis en joignant les mains.
Le pauvre enfant avait peur de ne point mentir ^
assez, et il jouait le transport avec facilité et des dispositions toutefois.
« Quand tu aimerais Mme de Fouchy, qu'est-ce que cela me ferait ? Il faut deux volontés échangées, pour un mariage.
— Mais quand je vous dit que je Taime, c'est que je sais bien que j'en serai aimé I
— Elle te l'a dit ?
— Non ; mais son pauvre cœur, triste, isolé, malade, a besoin d'être compris, défendu! Oui, elle m'aimera, soyez-en certain.
— Diable ! diable ! voilà qui m'étonne ! »
Et l'homme sinistre se frottait les mains. Il réfléchissait que, si cela n'était pas vrai, cela pouvait le devenir, avec un peu d'adresse de sa part ; et cette perspective, en rendant la complicité de Solignac inutile, lui rendait la besogne plus facile et le résultat plus heureux. Louis crut qu'il hésitait encore.
« Oh! mon père, reprit-il avec animation, et en assemblant tout son courage pour jouer jusqu'au bout la comédie qu'il s'était imposée, si vous voulez me venir en aide, j'épouserai la comtesse, et vos vœux seront satisfaits.
— Les jeunes gens de maintenant ne doutent de rien! Eh bien! soit! Fais-toi aimer, donne-moi des preuves, et je t'abandonne ma cliente à soigner!
LES DEUX HÊOEGINS. 379
— Vous verrez ! vous verrez ! mon père !
— Oui, je verrai ; oui je surveillerai, et, au besoin, je t'aiderai. Allons, mon enfant, faisons la paix ! Je déchire mes ordonnances I Â bas les fioles ! vive la santé ! la gaieté 1 Tamour ! et en avant la noce ! »
En parlant ainsi, le vieux médecin, qui entendait tinter des millions, s'exaltait et devenait formidable dans sa joie. Il tendit la main à son fils ; celui-ci approcha la sienne.
« Tôpe là, mon garçon , voilà qui est dit : je te donne un mois ! Dans trente jours, à cette heure-ci, j'irai faire la demande. Prends bien garde qu'on ne me refuse ; car je ne me consolerais pas d'un pareil échec pour toi, et je serais capable....
— Dans un mois, je le veux bien, murmura Louis, qui ne songeait qu'à gagner du temps , et auquel ce délai apparaissait comme le salut.
— Je vais chercher une bouteille de vin de la comète reprit le docteur ; nous la boirons ce soir à tes succès , et à ton retour que je n'ai pas encore eu le temps de fêter. »
Et courant à la cave avec la prestesse d'un jeune homme, le vieux médecin laissa son fils tout ému, et tout brisé d'un entretien dont il n'osait envisager de sang-froid les suites.
L*amour.
Nous n'abuserons pas de la tentation qui résulte
des incidents de cette histoire , et nous n'entrerons pas dans le détail de ces entretiens charmants et des belles journées qui commencèrent pour Louis et pour Olympe.
11 nous serait facile d'ouvrir une parenthèse, et de chanter ces refrains toujours jeunes parce qu'ils sont immortels. Ne les entendez-vous pas dans un coin du parc, dans la pénpmbre du salon, ces deux jeunes gens si purs, si naïfs, dont l'un croit jouer l'amour par humanité, dont l'autre s'imagine ne céder qu'à la reconnaissance? L'automne touche à sa fin ; les éclaircies augmentent dans les arbres ; de blanches vapeurs s'amassent le matin sur la campagne; on laisse encore les fenêtres ouvertes, et toutes les fleurs ne sont pas mortes ; mais on allume dans le salon de ces feux pétillants et sonores qui sont surtout pour l'oreille et pour les yeux. Louis vient chaque matin saluer la comtesse.
LES DEUX MÉDECINS. 38i
Olympe, débarrassée des terreurs que les fioles multipliées du docteur entretenaient en elle, ne suivant plus de régime, éveillant, sans les redouter, tous les appétits, toutes les fantaisies, renaît peu à peu , et échange les beautés de la mort pour les séductions de la vie.
Enfermée dans ce château comme une héroïne des légendes chevaleresques, elle attend tous les jours le fidèle ami qui lui apporte la joie et la liberté. On fait mille projets de promenade, on profite du moindre rayon , on ne laisse pas perdre un quart d'heure de soleil et de parfum ; on marche en riant, en jasant dans les allées; et, par intervalles , on se laisse aller à cette volupté , cent fois préférable, des longs silences , des longues méditations. Le monde extérieur existe-t-il? On n'en sait rien. Il faut pourtant bien qu'il y ait au delà du château d'autres créatures, puisqu^on organise de petites parties fines de charité ; mais on ne s'inquiète guère de ces étrangers ; on vit, on rêve, on espère ; on ne craint plus, on se sent agité par un pressentiment, par un soupçon , par un murmure qu'on n'a pas encore nommé ; on n'ose pas calculer l'avenir ; il était si triste hier, qu'on a peur de^le trouver trop beau aujourd'hui. On jouit de la journée, on savoure l'heure présente, on s'enivre de cet égoïsme touchant qui n'offense rien ni personne.
Ce n'est pas que Louis Géret n'^eût au fond du
pas de la chute des feuilles, des brouillards malsains. On portait des vêtements de soleil, et les cœurs embaumaient , à faire croire au printemps éternel de l'Ile de Calypso. Gomment décrire cette féerie, trop vraie pour être racontée?
Évoquez la solitude d*un élégant château, suivez dans les allées, près des larges pelouses, un couple jeune, beau et aimant sans le savoir, assemblez toutes les harmonies, toutes les grâces, toutes les puretés, et n'exigez ni qu'on rapporte un seul mot des propos naïfs et sublimes échangés entre ces deux enfants, ni qu'on donne une seule ébauche de ce tableau débordant de clartés 1
Cependant, le père Céret, riant et s'écorchant l'épiderme à se frotter les mains, ne perdait pas son temps. Il guettait le jour et l'heure qui devaient finir la trêve, et sans adresser jamais à son fils, qui l'évitait , la moindre question , il observait les progrès d'un amour que la solitude poussait insensiblement à l'irrémédiable. Lui parlait-on de son fils, il soupirait et semblait regretter la fainéantise dé Louis, qui passait la plus belle époque de sa vie d'études dans ces causeries quasi enfantines* IL semait ainsi de petites médisances que la pointe de son sourire enfonçait dans Tesprit de ses auditeurs, et tout le pays, c'est-à-dire les huit ou dix maisons prétendues bourgeoises du canton, parlait des amours de Mme de Fouchy et du jeune Céret* Le
vieux médecin s'assurait ainsi de nombreux complices.
De Solîgnac saisit un jour un écho de ces bruils. Il trouvait d'ailleurs le temps long. Les perdrix devenaient rares , et des créanciers de Paris avaient son adresse et le harcelaient : il se présenta plusieurs fois chez le docteur, sans le rencontrer. Il le guetta sur les routes ; mais le rusé médecin semblait le fuir, et, par un hasard iiarquois, prenait toujours les chemins que ne devait pas explorer l'impatient héritier.
Un soir pourtant, M. Géret, rentrant de ses tournées, trouva le chasseur installé -au feu de sa cuisine et l'attendant ; il de parut pas contrarié. Ce fut avec le sourire sur les lèvres qu'il s'informa des motifs de cette visite.
« Je suis souffrant, bien souffrant, docteur, répondit de Solignac ; je crains d'avoir la maladie de ma pauvre cousine.
— Ah bah ! vcms ne mourrez pas par le cœur !
— Qu'en savez -vous? répliqua de Solignac en ricanant, mais avec des regards féroces.
— Je ne me trompe jamais, reprit le père Céret d'un ton sec.
— Vous vous êtes pourtant trompé une fois, quand vous m'avez pronostiqué un malheur qui. Dieu merci ! n'est pas arrivé 1 »
Et de Solignac levait aux solives de la cuisine un regard plein de componction.
c Je n'ai rien annoncé , j'ai établi des probabilités.
— Et ces probabilités sont-elles toujours les mêmes ? •
— Toujours. »
De Solignac devint rouge de colère ; ses mains frémirent comme si la tentation d*un soufflet les avait agitées ; il se mordit la moustache pour comprimer une injure et un démenti. La présence delà vieille bonne, qui rôdait devant les fourneaux, Finlimidait un peu.
< Si nous entrions dans votre cabinet, cher docteur?
— Volontiers, » répondit simplement le père Céret.
Quand ils se trouvèrent seuls, de Solignac croisa les bras, et, approchant son visage de celui du médecin :
« Vous êtes un infâme gredin ! entendez-vous î
— Je crois que vous manquez de respect à mes cheveux blancs , dit avec une sérénité profonde et comique le vieux Céret, qui souriait un peu.
— Il s'agit bien de cela ! Tu m'as volé , entendstu î mais jeté tuerai I
— Prenez garde alors de tomber malade, car ce serait moi qui me chargerais de vous soigner. »
Et le docteur disait cela en clignant les yeux, comme s'il eût proféré la plus inoffensive des malices.
« Qu'est-ce que j'entends dire ? reprit de Solignac ; que ton flls est installé au château ? qu'il ne quitte pas ma cousine? que ce sont des promenades, des sérénades, des roucoulements sans fin? Ceci n'était point convenu.
— Que voulez-vous? fit le docteur, je me fais vieu^! j'ai besoin d'aide. Louis en sait autant que moi. Je lui ai confié la santé de votre chère parente, et je vous en réponds, il la soigne bien.
— Il la soigne trop I C'est une scélératesse qui n'a pas de nom, s'écria de Solignac avec une indignation d'honnête homme. Tu veux faire épouser ma ' cousine par ton fils ?
— Eh bien ! quand j'aurais cette grande ambition? dît tranquillement, et en poignardant de ses deux yeux son pauvre complice, le vieux docteur, que cette scène ravissait, et qui y voyait le prétexte d'un dénoùment.
— Quoi! tu ferais cela? balbutia de Solignac, qui ëcumait.
— Pourquoi pas? la petite veuve a du bon sens et du goût. Si elle trouve que Louis, avec son honnêteté et son talent, vaut bien un gentilhomme sans esprit et sans honneur, je ne vois pas quel maljelle ferait en suivant sa fantaisie.
— Mais tu me dépouilles !
— Alors, mettez-vous sur les rangs !
— Oh ! j'empêcherai bien cet infernal complot de s'exécuter, reprit de Solignac dont les yeux injectés de sang laissaient voir la fureur. Quant à toi, misérable empoisonneur.... » ,
En parlant ainsi , il levait la main pour soufQeter le vieux Géret , dont pas un muscle ne tressaillit. Mais avant que le bras s'abaissât sur la figure du vieillard, de Solignac fut violemment saisi au poignet et repoussé à quelques pas. C'était Louis qui avait écouté, et qui entrait pâle, mais rayonnant d'une formidable colère.
« Vous insultez mon père ; sortez ! » dit-il d'une voix vibrante.
De Solignac voulut rire.
« Ah ! parbleu, la comédie est complète.
— Taisez vous, taisez-vous ! répéta Louis en frappant du pied et en secouant la tête, comme pour se débarrasser par avance d'horribles accusations qu'il prévoyait.
— Et si je ne veux pas me taire , fils respectueux !
— Je vous tuerai , alors , car vous ne répéterez pas hors d'ici ce que vous oseriez me dire.
— C'est un coùpe-gorge que cette maison, hurla de Solignac, c'est une rage de tuer I Voici le louveteau qui montre aussi les dents.
— Ouï, monsieur, je vous tuerai ! » s*écria Louis, qui ne voulait pas le laisser parler.
Le pauvre garçon était fou. Il i)uvait ses larmes, crispait ses poings. De Solignac n'était pas lâche dans la signification vulgaire de ce mot ; mais que pouvait-il faire? Il songea à opérer sa retraite. Ouvrant donc la porte, et se tenant sur le seuil :
« Au revoir, messieurs , et bonne chance ! leur dit-iries dents serrées. J'irai demain au château, et Je vous y attendrai.
— Eh bien l nous pourrons prendre la comtesse pour arbitre, répliqua d'un air dégagé le vieux Céret, qui n'avait pas été ému par cette scène.
— Vous au château! s'écria Louis, qui reconnut, par le soulèvement de son âme , combien il chérissait Olympe d'une tendresse ardente et ignorée. Vous au château !
— Pourquoi pas ? Vous y allez bien ! Moi , du moins, j'irai les mains vides.
— Finissons-en , monsieur, reprit Louis , qui sufifoquait. C'est assez d'insultes ! et si vous n'êtes point un lâche, vous me rendrez raison.
— Avec des pilules, n'est-ce pas? Merci, jamais !
— Misérable!... »
Et Louis voulut s'élancer. La main sèche de son
père le retint par le bras, tandis que de Solignac
rejetait sur lui la porte qui vibra dans toute la
^maison. Louis était à bout de forces. Il se couvrit
le visage et cria tous les sanglots quile suffoquaient. Le médecin y accoudé à la cheminée, aussi impassible que devant la douleur physique d'un client, le regardait et attendait que la crise fût passée.
< Oh! mon père! mon père ! disait Louis, est-ce donc vous qu'on peut traiter ainsi?
— Hélas! oui, mon garçon, c'est moi; mais tu es trop prompt. De quoi te mêlais^u ? Ce Solignac est un fou : en l'empêchant de me frapper, tu le forces à chercher un autre moyen de se venger.... Il ne faut jamais obliger ses ennemis à trouver une idée. Bah ! on ne meurt pas d'un coup de poing ! Une autre fois, laisse-moi le soin de ma dignité,
— Quoi ! je vous verrais insulter !.,. et vous seriez résigné h de pareils outrages ! Vous ! vous! mon père! »
Une lueur fauve courut dans les yeux du docteur. Uu sourire d'une ironie formidable et funèbre compléta le sens de cet éclair. Louis eut peur de cette apparente lâcheté. Son père cachait le secret de ses représailles.
« Que veux-tu, mon garçon? reprit avec bonhomie le vieux Céret. Il était dans son droit, ce Solignac. Je l'ai attrapé. Seulement, j'aurais voulu lui laisser, ce soir, la satisfaction d'une petite vengeance. Cela lui eût suffi. Tu arrives toujours mal à propos.
— Oh 1 ma mère I ma mère I murmura Louis,
qui pensait aux leçons de respect filial qu*il avait reçues si souvent de sa mère dans son enfance.
— £h bien! où en es^tu, mon bel amoureux? C'est demain que finit la trêve. Tu Tas entendu. De Solignac nous attendra auch&teau. Faut-il que j'aille faire la demande ?
— Cet homme avait raison , mon père ; pourquoi suis-je allé au château? pourquoi Dieu ne Ta-t-il pas enlevée de ce monde; cette femme si noble, si pure, si belle? Il y a un mois , je vous ai dit que je Taimais ; eh bien 1 je mentais. C'est aujourd'hui seulement que je l'aime, et que je voudrais souffrir et mourir pour la sauver.
— Eh bien 1 alors, en avant les violons et le notaire ! Et la comtesse?
— Oh I c'est un ange de bonté, elle n'a pas eu horreur de moi , quand je me suis jeté à ses pieds ; elle ne m'a point chassé; elle a pleuré, mon père» elle a souri, elle a pardonné.... Si elle savait I...
— C'est précisément ce qu'ira lui dire de Solignac. Il faut le prévenir et être au château avant lui.
— De Solignac l... Mais elle me maudirait, mais elle croirait que j'ai été do cet abominable complot.
-— Enfant ! elle ne croira que toi , puisqu'elle n'aime que toil
— Elle m'aime 1 oh ! mon Dieu I c'est horrible !
— Ne déraisonnons pas , mon fils , et allons nous coucher! »
Louis, qu'une pensée prefonde occupait activement depuis quelques minutes, salua son père, alluma sa bougie, et monta automatiquement l'escalier de sa chambre; on eût dit un somnambule. Ses yeux regardaient avec fixité , sans voir, et ses pas mesurés contrastaient étrangement avec les émotions violentes qu'avait dû faire naître la scène que nous venons de raconter.
Le père Céret se recoucha en fredonnant, but sa potion et attendit le sommeil. Il entendit Louis marcher et se promener dans sa chambre. « Le pauvre enfant, se dit-il, que peut-il ruminer? Va! dors en paix, mon bonhomme, je te ferai riche et tu seras heureux. »
Louis, en effet, délibérait. L'heure était solennelle. Il s'agissait de sauver à la fois la comtesse des projets de Solignac et des visées de son père ; il fallait' la soustraire à ce double danger, sans réa- Hser ce marché qu'il avait jeté en prétexte, comme un appât à la cupidité paternelle. La méditation fut longue , poignante. Il en sortit avec une sérénité d'archange ; ses yeux seuls avaient des flammes.
Écoutant si tout était tranquille dans la maison, si son père dormait, il quitta la chambre, descendit doucement l'escalier, sauta par une fenêtre du rezde-chaussée dans la cour, alla à l'écurie, fit sortir
la Yieille jument , et, après avoir ouvert lentement la grille qui grinçait un peu dans ses gonds, il partit au galop et prit la grande route qui conduisait à la ville voisine.
La mort.
* Le docteur commençait régulièrement chacune de ses journées par une visite à sa vieille jument. C'était la seule cliente qu'il eût du plaisir à soigner; et Dieu sait s^il la laissait jamais tomber malade. Il ne manqua donc pas le lendemain de cette journée orageuse d'entrer à l'écurie. Mais le licou pendait à la mangeoire; la selle et la bride avaient disparu.
« Oh! oh! que veut dire ceci? » murmura l'impassible philosophe qui ne croyait pas aux voleurs. Il se retourna et aperçut la fenêtre de la maison enlre-bâillée. « Louis est sorti de bon matin ; où est-il? au château? dans les champs? Cette promenade est singulière ! »
Et, pour la première fois, depuis le premier acte de ce drame, cet homme de bronze se sentit ému.
39a LES DEUX MÉDECINS.
Incapable de remords, il ne se dit pas que la maiu de Dieu avait peu à peu poussé Louis dans les rouages sinistres de cette aventure, et que le bonheur et la vie peut-être de cet enfant étaient la rançon exigée par l'éternelle justice trop longtemps bafouée. Non^ de. telles sentimentalités ne pouvaient atteindre cestoïque praticien. Il avait peur que Louis n'eût encore dérangé quelque chose à ses plans ; el puis il pensait vaguement àla possibilité d'un suicide. Deux heures s'écoulèrent ainsi dans l'impatience. Louis ne revenait pas. Où le chercher! A qui le demander î Enfin , n'y tenant plus , le père Céret prenait sa canne pour aller chez Mme de Fouchy, quand un hennissement qu'il reconnut Iç fit tressaillir. Sa jument arrivait au grand trot. * « Te voilà, coureur, somnambule! » s'écria-t-il du seuil de la maison en interpellant Louis, qui entrait dans la cour. Mais il ne put en dire davantage, tant la physionomie de son fils lui sembla mystérieuse. Pâle et cependant les yeux fiers et énergiques, les cheveux ruisselants et la lèvre résolument serrée, Louis était à la fois terrifié et content. On eût dit que l'épouvante avait hâté sa course, et cependant il trahissait une bonne nouvelle. Son père, qui vint l'aider silencieusement à descendre, remarqua que la jument était couverte d'écume, et^ pour la première fois, il poussa la pauvre béteà récurie sans songer à lui verser l'avoine.
LES DEUX MËDEGINS. 395
Quand le père et le fils furent entrés :
« Me diras-tu ce que cela signiâe ?«,• D'où viens*
tu ? demanda le vieux Céret,
^ — Mon père, répondit Louis avec tendrease et en
blêmissant encore, je vous rapporte Vhonneur et le
repos.
— Où les afhtu ramassés ?
— Un homme vous avait insulté ; je l'ai provoqué je me suis battu et je l'ai tué ! »
Et Louis regarda superbement son père, « Étourdi ! s'écria celui-ci , tu ne feras que des maladresses. Tu arrives toujours trop t6t.
— Si je ne l'avais pas tué, c'était moi que je punissais. •
Louis avait la gravité d'un juge en parlant ainsi, ç Ah l les enfants! les enfants I murmura le vieillard,
— AUonS) mon père , oublions tous les deux , vous, vos rêves orgueilleux et sinistres ; moi, cette vision de bonheur et d'amour dont je n'étais pas digne.
— Ainsi, tu nous as ruinés !
— N'ayez pas de regrets ! je vous ai sauvé I et si ce n'est pour vous, pour moi, du moins que vous aimez si fatalement, pour moi qui devais mourir, réjouissez^vous 1
-^ Mais comment de Solignac a-t^il eu la bêtise de se battre ?
— C4elte nuit, j'ai couru à la ville ; J'en ai ramené deux amis, deux camarades d*étude. Je leur ai expliqué , sans vous trahir, l'injure reçue, la réparation que je souhaitais , et ce matin , avec l'aube, nous frappions à la porte de M. de Solignac. Il a voulu recommencer ses insultes ; je lui ai imposé silence ; sa rage a débordé ; il s'est jeté sur lesépées que nous avions apportées, et, un quart d'heure après , deux habitants du village qui ont servi de témoins au vicomte, l'ont ramassé tout sanglant. Dieu avait mis sa foudre au bout de ma lame. Je ne sais pas comment j'ai fait, mais je l'ai frappé au cœur.
— Parbleu ! s'écria joyeusement le père Céret, il avait raison hier. Il devait mourir par le cœur. Toute réflexion faite, il vaut mieux que la chose se passe ainsi. Ce Solignac était gênant. Comme tu te débarrasses de tes rivaux I
— Oh I ne plaisantez pas, par pitié ! répondit Louis, qui tomba sur un siège; j'aurai longtemps devant moi cette figure pâle aux lèvres violettes, vomissant une écume sanglante.
— Est-ce que tu aurais peur des revenants ? Il ne manquerait plus que cela pour t'achever de peindre, médecin manqué I
— Je crois à Dieu, mon père, cela me suffit. Si vous voulez, nous quitterons ce pays, vous viendrez à Paris.... Là, à force de travail, de fatigue, j'ou-
blierai peut-être. Mais, en tout cas, je me mettrai à même de conquérir loyalement une position qui satisfasse votre ambition pour moi.
— Et la comtesse ?
— Oh! ne me parlez pas d'elle!,., elle m'accusera. Mais c'est là le sacrifice que j'offre à Dieu. Je n'aurais pas été digne de sa bonté, si je n'avais pas eu l'holocauste d'une âme brisée à lui tendre.
— Mais tu ne l'aimes donc pas , cette chère petite femme? insinua doucereusement lé vieux Céret, qui ne voyait plus que cette corde à faire tressaillir. •
— Si je l'aime ! et Louis saisit les deux mains de son père pour mieux se faire regarder en face ; mais vous ne voyez donc rien? mais le visage humain n'est donc pour vous qu'un assemblage de muscles sans pensée ? Si je l'aime ! et mes larmes, et mes courses de cette nuit, et ce duel ! c'est parce que je l'aime, mon père, que je ne veux pas m'en faire aimer davantage. J'ai voulu vous tromper, et, ne devinant rien à mon cœur, j'ai cru d'abord jouer l'amour pour gagner du temps, pour la sauver ; le ciel m'a puni; ou plutôt, non, il m'a béni. En retour de ce mensonge dévoué, il m'a envoyé l'amour profond, immortel ; et non-seulement j'ai cette joie sublime de sentir en moi la sainte torture d'une passion vraie, mais j'ai été aimé ! Ah l que ce sou-
venir me suffise I Je serai digne d'elle, en lui épargnant la honte de m'appeier son mari, de vous appeler son père 1
— Ainsi, c'est moi qui t'embarrasse! Ëh bien! je te débarrasserai !
•—Vous ne m'avez pas compris. J'ai un autre devoir à remplir. Votre bonheur, permettez-moi d'ajouter votre repentir, voilà désormais ma t&cbe ; je m'y dévoue saBS arrière-pensée.
•-» Tu es trop bon. Le repentir me regarde, et je n'ai pas d'autre bonheur que le tien.
-^ Respectea-le donc alors, mon père, en ne me parlant plus d'un mariage impossible. Je §uis bien résolu à partir.
~ C'est ton dernier mot?
— Mon dernier I
— Va-t'ea alors, entêté. Mais si la comtesse meurt?
"^ La comtesse est sauvée maintenant. Si mon départ lui cause des regrets , cette douleur même sera un aliment actif dans sa vie. Les chagrins sans cause l'avaient affaiblie; la réalité ne peut que lui venir en aide.
— Peste! comme tu raisonnes! quel pédant amoureux tu fais !
— Mon père, je dois aller à la ville me constituer prisonnier. Le bruit de mon duel y sera bientôt parvenu ; peitnettez-moi de prendre la carriole pour
LKS DEUX MÉDECIirS. 399
me faire conduire. Mais auparavant j'ai quelques lettres à écrire. »
Et Louis, que la douleur, la honte, tous les débris de ses illusions, de ses affections, accablaient, alla s'enfermer dans sa chambre.
Le père Géret , resté seul, réfléchit quelques mi* nutes, prit son chapeau, qu'il brossa soigneusement, chercha des gants irréprochables, et^e mit en route pour le château. Une idée hardie lui avait traversé le cerveau. Il s'agissait de prouver son génie par un coQp d'audace, et d'atteindre au dénoûment, en dépit de la pruderie de son fils. Un quart d'heure après , il sonnait triomphalement h la grille.
Olympe était bien changée. Ce n'était plus le fan* tome, le soufflé que nous avons essayé de peindre. Ses cheveux d'un blond vif formaient , pour ainsi dire, un fond d'or à l'ovale régulier de sa flgure. Ses yeux avaient repris tout leur éclat. Ses lèvres, qui s'entr'ouvraient dans un perpétuel sourire, baisaient les mots au passage par de petites con« tractions d'un charme infini. La santé . la jeu* nesse l'avaient rendue digne de ce rayonnement suprême qui se dégage de l'amour. Tout en elle était joie, promesses, poésie ; et il ne lui restait, des torpeurs de sa longue maladie, qu'une sensibilité adorable et un» langueur qui eût été de la volupté, si elle n'avait pas été de la mélancolie chaste et de la prière poétique.
Elle accueillit le docteur avec effusion; mais celui-ci s*était arrangé en entrant une physionomie paternellement soucieuse , qui frappa la comtesse.
« Qu'avez-vous ? dît-elle en remarquant la contrainte du vieux médecin.
•— Hélas ! madame, c'est moi qui suis aujourd'hui le cœur malade, et qui viens vous demander conseil et guérison.
— Parlez, qu'y a-t-il? » reprit Olympe avec vivacité, en poussant le docteur vers un fauteuil.
Il se laissa tomber avec abandon , et hochant la tête :
< Ce qu'il y a? c'est que le jour où mon enfant est entré dans cette maison , a été un jour bien étrangement fatal ; et pourtant Dieu avait ses desseins en l'envoyant ici. »
Mme de Fouchy parut frappée de cette idée de Dieu qui se trouvait pour la première fois sur les lèvres du docteur, et qui flattait ses propres rêveries à elle.
« Écoutez-moi, madame, continua le vieux Céret. Nous nous croyons loin du monde et de la calomnie dans ce village ; nous agissons innocemment, selon notre conscience : eh bien î le monde nous épie, nous regarde, et il paraît qu'on jase beaucoup sur les visites fréquentes de Louis au château.
— Qu'importe î dit Olympe en rougissant ; ne suis-je pas Ubre du choix de mes amitiés ?
LES DEUX MÉDECINS. 40i
— Il paraît que ce n'était pas Tavîs d'un de vos parents, de M. de M. de Solignacl
— De quel droit M. de Solignac ose-t-il?...
— Il ne l'osera plus, madame.
— Que voulez-vous dire?
— Louis, avec cette ardeur chevaleresque que je ne pourrai jamais refroidir, a voulu imposer silence à ce malencontreux censeur. C'était difficile. M. de Solignac était un duelliste ; et mon pauvre garçon ne sait manier que la lancette.
. — Vous me faites peur, s'écria Olympe en pâlissant.
— Bassurez-vous. Louis , pour la première opération, a eu la main heureuse : M. de Solignac est mort.
— Et lui , est-il blessé ? reprit Mme de Fouchy, qui livrait peu à peu son cœur aux regards profonds du bonhomme Géret.
— Il est intact ; mais au moral il ne s'en porte pas mieux. Ne veut-il pas se livrer à la justice?
— Mon Dieu ! est-ce qu'on peut le juger? le condamner ? Il faut le cacher, docteur. Qu'il parte, qu'il fuie bien loin.
— Parbleu! fuir! nous quitter, ne^plus nous revoir jamais, c'est bien là son vœu le plus ardent, l'ingrat !
— Comment 1 balbutia Olympe ; je ne vous comprends pas.
402 Li;8 DEUX MEDECINS.
— G'estbien simple. Louis est un honnête homme. Il a puni M. de Solignac ; mais il veut se punir, lui aussi. Il ne songeait guère, en yous sauvant , en venant combattre une maladie dans laquelle , il faut Tavouer, je m'embrouillais un peu , qu*un jour on lui ferait un crime de son dévouement. Hais dame ! pourquoi aussi les clientes ont-elles de pareils yeux? Louis s'en va pour ne plus les regarder, ces yeux terribles qu'il a trop étudiés pour son malheur ! »
Olympe abaissa rapidement les paupières ; il y eut une minute de silence. Le vieux Géret, qui s'était grimé, par l'accent de ses paroles,'en père Gassandre sentimental , étudiait du coin de l'œil l'effet de ce petit manège.
c Mais , ne viendra-t-il pas au moins me dire adieu 7 » reprit avec effort et en hésitant Mme de Fouchy.
Le père Géret fit la grimace. Il trouvait que la comtesse s'accommodait trop facilement du départ de son fils.
« Frappons le grand coup, se dit-il , mettons le feu aux poudres, et faisons sauter ce cœur»ià.... Je ne crois pas, madame, reprit-il à haute voix que Louis remette jamais les pieds dans cette maison. Il a été échangé entre M. de Solignac et mon fils des paroles terribles. L'écho les a gardées et n'aurait qu'à les redire ici pour frapper de honte et de mort mon pauvre enfant si pur, si dévoué.
— Quelles paroles ? Expliqiiez-vous !
— Gela est bien difficile, madame. Ah! ce n'est pas pour moi que j'hésite ; près de voir s'éloigner pour toujours un fils si bon, si grand, si généreux ; UT) héros qui, chose rare, est aussi un savant; je n'ai plus qu'à courber la tète sous toutes les humiliations. Mais Louis m'en voudrait d'une confidence qui offenserait sa modestiCi en le révélant dans toute sa gran* deur !
— Docteur, je vous en conjure, dites-moi tout ce qui s'est passé ; vous me faites cruellement souffrir par vos réticences. Je serais une ingrate envers vous, envers votre.... famille, si je ne réclamais ma part de vos chagrins.
— Il est vrai que vous lui devez la vie I dit le père Céret avec une naïveté bien jouée.
— Oui, je lui dois les jours les plus heureux, les plus doux que Dieu m'ait encore accordés , répliqua Olympe avec un commencement d'exaltation. Au nom de cette dette que je ne payerai jamais assez, je vous conjure de me dire tout.
— La mèche brûle , pensa le docteur ; en avant le paquet de poudre ! »
Et prenant une attitude humble et cantrite : « Il parait que M. de Solignac ne s'est pas contenté de reprocher à Louis son intimité avec vous, madame. Nous sommes pauvres et vous êtes très-' riche. On me sait avare ; on a pensé que Louis pou-
404 LES DEUX IfiDECmS.
YaitTëtre aussi, et que de grandes ambitions étaient pour beaucoup dans son zèle ; qu'il ne prétendait à rien moins qu'à....
— Quoi ! c'est devant cette infamie que M. Louis a reculé 1 Mais, après tout, si je veux qu'on m'aime pour ma fortune, qui donc a le droit de le trouver mauvais ? >
El Olympe avait sur les lèvres le sourire le plus mutin, le plus débordant de jeunesse.
Ce cri pouvait n'être qu'une politesse évasive ; le vieux Céret reprit ;
c Louis ne pense pas ainsi, madame. Sa probité s'irrite de l'apparence d'un soupçon; et puis, le pauvre garçon a une plaie qui saigne davantage. Ce M. de Solignac, qui était capable de tout, n'a-t-il pas osé dire que j'avais promis autrefois de vous soigner au point de vue de ses intérêts et des miens réunis I... '
— Je ne comprends pas, fît Olympe qui regarda fixement le vieux médecin.
— C'est bien simple à comprendre, reprit tranquillement le docteur : l'intérêt de M. de Solignac, c'était le contraire de votre rétablissement ; il héritait alors, et pouvait être généreux envers le médecin....
— Quelle horreur ! s'écria Mme de Pouchy en se cachant la tête dans ses deux mains.
— N'est-ce pas ? c'était horrible à entendre. Eh
bien ! c'était plus horrible à croire , et Louis a cru cette accusation»
— Mais vous vous êtes défendu ?
— J'ai voulu me défendre.... il paraît que je me suis mal défendu. ...»
Ces mots furent dits avec lenteur. L'infernal diplomate voulait être compris. D fallait, à force d'aveux/ au risque de paraître exécrable, faire paraître Louis héroïque et intéressant. Mme de Fouchy osa contempler cet homme qui se révélait à elle pour la première fois. Mais le dégoût était moins fort que la pitié pleine de tendresse qui l'inonda tout à coup à la pensée de Louis. Elle entrevit le martyre dp son ami. Il avait vaincu pour elle plus que la mort. Elle n'osait interroger, mais elle attendait. Le père Céret comprit que l'opération la plus douloureuse était faite ; le bistouri était dans la plaie, il fallait l'en retirer.
« Vous savez tout, madame ; Louis a voulu à la fois sauver mon honneur, et vos jours qui lui étaient mille fois plus chers. C'est lui qui m'a forcé à lui céder la place ; c'est lui qui vous a défendue et délivrée ; mais c'est lui qui vous a aimée, et, son œuvre accomplie , il se retire victorieux et désespéré, après avoir joué sa vie, et n'ayant que des regrets amers et le spectre de ma faute devant les yeux. Ah! vous priez des saints qui ont moins souffert pour aller au ciel 1 »
venir me suffise ! Je serai digne d'elle, en lui épargnant la honte de m'appeler son mari, de tous appeler son père!
— Ainsi, c'est moi qui t'embarrasse 1 Ëh bien! je te débarrasserai !
•—Yous ne m'avez pas compris. J'ai un autre devoir à remplir. Votre bonbeur, permettez-moi d'ajouter votre repentir, voilà désormais ma tâche ; je m'y dévoue sans arrière-pensée.
*— Tu es trop bon. Le repentir me regarde, et je n'ai pas d'autre bonheur que le tien.
-•^ Respectez-le donc alors, mon père, en ne me parlant plus d'un mariage impossible. Je §uis bien résoin à partir.
— C'est ton dernier mot?
— Mon dernier I
— Va-'t'en alors, entêté. Mais si la comtesse meurt?
«- La comtesse est sauvée maintenant. Si mon départ lui cause des regrets , cette douleur môme sera un aliment actif dans sa vie. Les chagrins sans cause l'avaient affaiblie ; la réalité ne peut que lui venir en aide.
— Peste! comme tu raisonnes! quel pédant amoureux tu fais !
— Mon père, je dois aller à la ville me constituer prisonnier. Le bruit de mon duel y sera bientôt parvenu ; pefbiettez-moi de prendre la carriole pour
LES DEUX MfDEGIVS. 309
me faire conduire. Mais auparavant j'ai quelques lettres à écrire. >
Et Louis, que la douleur, la honte, tous les débris de ses illusions, de ses affections, accablaient, alla s'enfermer dans sa chambre.
Le père Géret , resté seul, réfléchit quelques minutes, prit son chapeau, qu'il brossa soigneusement, chercha des gants irréprochables, etise mit en route pour le château. Une idée hardie lui avait traversé le cerveau» Il s'agissait de prouver son génie par un coup d'audace, et d'atteindre au dénoûment, en dépit de la pruderie de son fils. Un quart d'heure après , il sonnait triomphalement à la grille.
Olympe était bien changée. Ce n'était plus le fantome, le soufflé que nous avons essayé de peindre. Ses cheveux d'un blond vif formaient, pour ainsi dire, un fond d'or à l'ovale régulier de sa figure. Ses yeux avaient repris tout leur éclat. Ses lèvres , qui s'entr'ouvraient dans un perpétuel sourire, baisaient les mots au passage par de petites con* tractions d'un charme infini. La santé, la jeunesse l'avaient rendue digne de ce rayonnement suprême qui se dégage de l'amour. Tout en elle était joie, promesses, poésie; et il ne lui restait, des tor-* peurs de sa longue maladie, qu'une sensibilité adorable et une langueur qui eût été de la volupté, si elle n'avait pas été de la mélancolie chaste et de la prière poétique.
Elle accueillit le docteur avec effusion; mais celui-ci s'était arrangé en entrant une physionomie paternellement soucieuse , qui frappa la comtesse.
« Qu'avez-vous ? dit-elle en remarquant la contrainte du vieux médecin.
— Hélas ! madame, c'est moi qui suis aujourd'hui le cœur malade, et qui viens vous demander conseil et guérison.
— Parlez, qu'y a-t-il? » reprit Olympe avec vivacité, en poussant le docteur vers un fauteuil.
Il se laissa tomber avec abandon , et hochant la
tète :
« Ce qu'il y a? c'est que le jour où mon enfant est entré dans cette maison , a été un jour bien étrangement fatal ; et pourtant Dieu avait ses desseins en l'envoyant ici. »
Mme de Pouchy parut frappée de cette idée de Dieu qui se trouvait pour la première fois sur les lèvres du docteur, et qui flattait ses propres rêveries à elle.
« Écoutez-moi, madame, continua le vieux Céret. Nous nous croyons loin du monde et de la calomnie dans ce village ; nous agissons innocemment, selon notre conscience : eh bien î le monde nous épie, nous regarde, et il paraît qu'on jase beaucoup sur les visites fréquentes de Louis au château.
— Qu'importe î dit Olympe en rougissant ; ne suis-je pas libre du choix de mes amitiés ?
LES DEUX MÉDECINS. 40i
— Il paraît que ce n'était pas l'avis d'un de vos parents, de M. de M. de Solignac!
— De quel droit M. de Solignac ose-t-il?...
— Il ne l'osera plus, madame.
— Que voulez-vous dire?
— Louis, avec cette ardeur chevaleresque que je ne pourrai jamais refroidir, a voulu imposer silence à ce malencontreux censeur. C'était difficUe. M. de Solignac était un duelliste ; et mon pauvre garçon ne sait manier que la lancette.
. — Vous me faites peur, s'écria Olympe en pâlissant.
— Bassurez-vous. Louis , pour la première opération, a eu la main heureuse : M. de Solignac est mort.
— Et lui , est-il blessé ? reprit Mme de Fouchy, qui livrait peu à peu son cœur aux regards profonds du bonhomme Géret.
— Il est intact ; mais au moral il ne s'en porte pas mieux. Ne veut-il pas se livrer à la justice?
— Mon Dieu ! est-ce qu'on peut le juger? le condamner î Il faut le cacher, docteur. Qu'il parte, qu'il fuie bien loin.
— Parbleu! fuir! nous quitter, ne* plus nous revoir jamais, c'est bien là son vœu le plus ardent, l'ingrat !
— Comment ? balbutia Olympe ; je ne vous comprends pas.
— C'est bien simple. Louis est un honnèle homme. Il a puni M. de Solignac ; mais il veut se punir, lui aussi. II ne songeait guère, en vous sauvant , en venant combattre une maladie dans laquelle , il faut l'avouer, je m'embrouillais un peu , qu'un jour on lui ferait un crime de son dévouement. Mais dame 1 pourquoi aussi les clientes ont-elles de pareils yeux? Louis s'en va pour ne plus les regarder, ces yeux terribles qu'il a trop étudiés pour son malheur 1 »
Olympe abaissa rapidement les paupières ; il y eut une minute de silence. Le vieux Géret, qui s'était grimé, par l'accent de ses paroles,'en père Gassandre sentimental , étudiait du coin de l'œil l'effet de ce petit manège.
€ Mais , ne viendra-t-il pas au moins me dire adieu 7 » reprit avec effort et en hésitant Mme de Fouchy.
Le père Géret fit la grimace. Il trouvait que la comtesse s'accommodait trop facilement du départ de son fils.
« Frappons le grand coup, se dit*ii , mettons le feu aux poudres, et faisons sauter ce cœur-là... Je ne crois pas, madame, repril-il à haute voix que Louis remette jamais les pieds dans cettç maison. Il a été échangé entre M. de Solignac et mon fils des paroles terribles. L'écho les a gardées et n'aurait qu'à les redire ici pour frapper de honte et de mort mon pauvre enfant si pur, si dévoué.
LES DEUX MÉDECINS. (i03
— Quelles paroles î Expliqiiez-vous !
— Gela est bien difficile^ madame. Ah! ce n'est pas pour moi que j'hésite ; près de voir s'éloigner pour toujours un fils si bon, si grand, si généreux ; un héros qui, chose rare, est aussi un savant; je n'ai plus qu'à courber la tète sous toutes les humiliations. Mais Louis m'en voudrait d'une confidence qui offenserait sa modestie, en le révélant dans toute sa grandeur l
— Docteur, je vous en conjure, dites-moi tout ce qui s'est passé ; vous me faites cruellement souffrir par vos réticences. Je serais une ingrate envers vous, envers votre.... famille, si je ne réclamais ma part de vos chagrins.
— Il est vrai que vous lui devez la vie I dit le père Céret avec une naïveté bien jouée.
— Oui, je lui dois les jours les plus heureux, les plus doux que Dieu m'ait encore accordés , répliqua Olympe avec un commencement d'exaltation. Au nom de cette dette que je ne payerai jamais assez, je vous conjure de me dire tout.
— La mèche brûle , pensa le docteur ; en avant le paquet de poudre ! >
Et prenant une attitude humble et cantrite : « Il parait que M. de Solignac ne s'est pas contenté de reprocher à Louis son intimité avec vous, madame. Nous sommes pauvres et vous êtes très-* riche. On me sait avare ; on a pensé que Louis pou-
vaitTêtre aussi, et que de grandes ambitions étaient pour beaucoup dans son zèle ; qu'il ne prétendait à rien moins qu'à....
— Quoi ! c'est devant cette infamie que M. Louis a reculé 1 Mais, après tout, si je veux qu'on m'aime pour ma fortune, qui donc a le droit de le trouver mauvais ? »
Et Olympe avait sur les lèvres le sourire le plus mutin, le plus débordant de jeunesse.
Ce cri pouvait n'être qu'une politesse évasive; le vieux Céret reprit ;
c Louis ne pense pas ainsi, madame. Sa probité s'irrite de l'apparence d'un soupçon; et puis, le pauvre garçon a une plaie qui saigne davantage. Ce M. de Solignac, qui était capable de tout, n'a-t-il pas osé dire que' j'avais promis autrefois devons soigner au point de vue de ses intérêts et des miens réunis!...
— Je ne comprends pas, fit Olympe qui regarda fixement le vieux médecin.
— C'est bien simple à comprendre, reprit tranquillement le docteur: l'intérêt de M. de Solignac, c'était le contraire de votre rétablissement ; il héritait alors, et pouvait être généreux envers le médecin....
— Quelle horreur! s'écria Mme dePouchy en se Cachant la tête dans ses deux mains.
— N'estrce pas ? c'était horrible à entendre. Eh
bien! c'était plus horrible à croire, et Louis a cru cette accusation.
— Mais vous vous êtes défendu ?
— J'ai voulu me défendre.... il paraît que je me suis mal défendu.... »
Ces mots furent dits avec lenteur. L'infernal diplomate voulait être compris. Il fallait, à force d'aveux/ au risque de paraître exécrable, faire paraître Louis héroïque et intéressant. Mme de Fouchy osa contempler cet homme qui se révélait à elle pour la première fois. Mais le dégoût était moins fort que la pitié pleine de tendresse qui Tinonda tout à coup à la pensée de Louis. Elle entrevit le martyre dp son ami. Il avait vaincu pour elle plus que la mort. Elle n'osait interroger, mais elle attendait. Le père Céret comprit que l'opération la plus douloureuse était faite ; le bistouri était dans la plaie, il fallait l'en retirer.
« Vous savez tout, madame ; Louis a voulu à la fois sauver mon honneur, et vos jours qui lui étaient mille fois plus chers. C'est lui qui m'a forcé à lui céder la place ; c'est lui qui vous a défendue et délivrée ; mais c'est lui qui vous a aimée, et, son œuvre accomplie , il se retire victorieux et désespéré, après avoir joué sa vie, et n'ayant que des regrets amers et le spectre de ma faute devant les yeux. Âh! vous priez des saints qui ont moins souffert pour aller au ciel 1 »
404 LES DEUX MËDECINS.
vaitTètre aussi, et que de grandes ambitions étaient pour beaucoup dans son zèle ; qu'il ne prétendait à rien moins qu'à....
— Quoi l c'est devant cette infamie que M. Louis a reculé 1 Mais, après tout, si je veux qu'on m'aime pour ma fortune, qui donc a le droit de le trouver mauvais ?»
Et Olympe avait sur les lèvres le sourire le plus mutin, le plus débordant de jeunesse.
Ce cri pouvait n'être qu'une politesse évasive ; le vieux Céret reprit ;
c Louis ne pense pas ainsi, madame. Sa probité s'irrite de l'apparence d'un soupçon; et puis, le pauvre garçon a une plaie qui saigne davantage. Ce M. de Solignac, qui était capable de tout, n'a-t-il pas osé dire que' j'avais promis autrefois de vous soigner au point de vue de ses intérêts et des miens réunis I...
— Je ne comprends pas, fit Olympe qui regarda fixement le vieux médecin.
— C'est bien simple à comprendre, reprit tranquillement le docteur: l'intérêt de M. de Solignac, c'était le contraire de votre rétablissement ; il héritait alors, et pouvait être généreux envers le médecin....
— Quelle horreur! s'écria Mme dePouchy en se Cachant la tète dans ses deux mains.
— N'estrce pas ? c'était horrible à entendre. Eh
bien! c'était plus horrible à croire» et Louis a cru cette accusation.
— Mais vous vous êtes défendu ?
— J*ai voulu me défendre.... il parait que je me suis mal défendu. ...»
Ces mots furent dits avec lenteur. L'infernal diplomate voulait être compris. D fallait, à force d'aveux/ au risque de paraître exécrable, faire paraître Louis héroïque et intéressant- Mme de Pouchy osa contempler cet homme qui se révélait à elle pour la première fois. Mais le dégoût était moins fort que la pitié pleine de tendresse qui l'inonda tout à coup à la pensée de Louis. Elle entrevit le martyre dp son ami. Il avait vaincu pour elle plus que la mort. Elle n'osait interroger, mais elle attendait. Le père Géret comprit que l'opération la plus douloureuse était faite ; le bistouri était dans la plaie, il fallait l'en retirer.
« Vous savez tout, madame ; Louis a voulu à la fois sauver mon honneur, et vos jours qui lui étaient mille fois plus chers. C'est lui qui m'a forcé à lui céder la place ; c'est lui qui vous a défendue et délivrée ; mais c'est lui qui vous a aimée, et, son œuvre accomplie , il se retire victorieux et désespéré, après avoir joué sa vie, et n'ayant que des regrets amers et le spectre de ma faute devant les yeux. Ah! vous priez des saints qui ont moins souffert pour aller au ciel 1 »
406 LES DEUX MËOECINS.
Olympe s'était levée. Ses yeux élîncelaîent.
Le docteur, qui fut ébloui, voulut achever sa victoire :
« Quant à moi , madame, mon parti est pris. Je n'imposerai pas à mon fils une vie en commun qui lui serait odieuse- Je lui ai fait aujourd'hui des adieux éternels. Mieux vaut pour lui cette solitude absolue que ma présence ; s'il meurt, du moins , dans son abandon , il pourra de loin me pardonner. »
Olympe n'écoutait plus , son parti était pris ; elle avait sonné et se faisait apporter un châle, un chapeau, qu'elle mettait avec précipitation.
« Merci , merci , docteur, de ce que vous m'avez raconté, *» fit-elle d'un ton brusque et saccadé. * Et, laissant le père Céret debout au milieu du salon', elle sortit ; une minute après , on entendait la grille s'ouvrir et se refermer avec fracas.
« Ah ! enfin ! fit en aspirant l'air à pleins poumons le vieux médecin triomphant. Ce n'a pas été sans peine ! Comme elle l'aime ! Avec quelle vigueur elle tire les portes l Va ! tu seras bien malin si tu lui résistes , mon pauvre Louis. Maintenant , continua-t-îl en s'acheminant vers la porte, mon rôle est joué ; je puis m'en aller,... C'est égal, ajouta après une pause et avec mélancolie cet homme extraordinaire, j'aurais voulu voir mes petits-enfants ! Bah ! Louis sera riche et heureux.... Que voulais-je de plus î »
Et, aussi calme que d'habitude, le docteur s'en alla faire quelques visites dans le yoisinage.
Louis était dans sa chambre, ses petits préparatifs de départ étaient achevés. Il écrivait, et dans cette lettre qui ne devait pas être lue devant lui , il laissait, en s'efîorçant de le contenir, déborder un peu son cœur. Tout à coup, il entendit des pas dans Tescalier. Craignant que son père ne vint troubler la douce amertume de cette dernière heure passée au logis paternel, il se leva pour aller pousser le verrou; mais la porte s'ouvrit toute grande, et Olympe, rouge, haletante, épuisée de fatigue, d'émotion, d'ïimour, lui apparut sur le seuil.
« Vous ici ! s'écria Louis qui sentit ses genoux fléchir, et qui etit peur de devenir fou ou de mourir.
— Moi, qui viens vous dire que je pars avec vous, si vous partez, mais que vous ne pouvez pas m'abandonner ainsi !
— Mais qui a pu vous prévenir T
— Peu importe. Écoulez, Louis, ce n'est plus une, malade, c'est une amie, une sœur, c'est.... (oh ! ne me refusez pas ce nom!) c'est votre femme qui vous conjure de l'entendre et de rester.
— Qu'avez -vous dit? C'est impossible! reprit Louis en chancelant. Si vous saviez I
— Je §ais tout, mon ami.
— Oh! non, non, vous ne pouvez pas savoir!
— Je sais que vous avez vaincu mes ennemis, que vous êtes noble et que vous fuyez de peur d'avoir des droits à ma reconnaissance, à mon amour. Je sais que nous sommes deux orphelins, et que le deuil qui vous est resté de la mort de votre mère n'est pas le plus poignant de vos chagrins. Votre père sort de chez moi ; il m'a tout avoué. Je lui ai pardonné. A votre tour, mon ami, pardonnez-luî, en consentant à être heureux.
— Non ! non ! j'expierai ; je ne peux pas oublier, moi ; c^est impossible.
— Vous aimez donc mieux mon abandon , ma mort , que de lutter contre vos scrupules ! Ah ! pourquoi m'avez-vous sauvée ?
— Mais c'est le ciel que vous m'ouvrez ! mais c'est la joie que je n'osais rêver !
— Louis , au nom de votre mère, ne nous condamnez pas ; nous deux seuls sommes innocents ; pourquoi nous punir? Je vous tends la main, donnez-moi la vôtre.
— Ahl soyez bénie,» s'écria Louis, vaincu, et tombant aux pieds de la comtesse.
Une heure après , le jeune médecin et Mme de Pouchy rentraient au château en se tenant par la main. Ils portaient sur le front l'aveu des félicités graves et recueilUes qui embaumaient leur âme. Olympe avait peur de voir son ami s'échapper, et
se serrait un peu contre lui. Quant à Louis, il se laissait conduire, ne pensant pas, ne cherchant dans son cœur rien autre chose que son amour.
Le père Géret, qui n'avait pas quitté le village, les vit passer de loin ; il se cacha pour n*étre point aperçu.
c Allons, dit-il, je n'ai plus rien à faire ici ; ils se passeront bien de ma bénédiction I »
Et le docteur revint à la maison , préoccupé , assombri. Cet homme , qui croyait avoir triomphé, se sentait vaincu au dedans de lui. Il était arrivé à ses fins , mais à la condition d'un châtiment pour lui-même et du mépris de son fils ; il n'était pas éloigné de croire à ce que les autres hommes appelaient le remords. Une vague crainte sur l'éternité le faisait un peu trembler. Toutefois , son iqasque qui lui figeait le sang dans les veines , et qui ne tenait qu'à un fil, lui servit à mettre une apparence de calme et de stoïcisme dans ses derniers apprêts. Il attela la carriole, annonça qu'il partait pour une tournée, et fouetta en chantonnant la pauvre jument, à peine remise de la longue course de la nuit. Quand il arriva au haut de la côte qui domine le village de ***, le . père Géret retourna sa voiture , et contemplant quelques instants le château :
« J'aurais pourtant fait bonne figure dans ce domaine, murmura-t-il ; bah ! ce n'est pas trop pour Louis et ses enfants. Tiens ! qu'est-ce que c'est que
celaT ajouta-t-il en sentant une goutte qui roulait sur ses joues ; voilà que je pleure, à présent ! >
Et il regarda pendant une minute cette première larme. Eu fit-il offrande à Dieu ? C'est ce que nul ne saurait dire. Débouchant une fiole qu'il avait pris soin d'apporter, le docteur la vida d'un trait.
Quand Louis quitta le ch&teau, la nuit s'approchait ; il hésitait à rentrer, il allait se trouyer face à face avec son père. Que lui dire ? Ses hésitations, ses doutes le reprenaient. Il aperçut un rassemblement devant la porte.
« On vient pour m'arrèter, » pensa-t-il aussitôt, en se rappelant son duel qu'il avait oublié depuis le matin. Hais cet attroupement était motivé par la carriole du docteur, que la jument avait ramenée d'elle-même, et qui ne contenait qu'un cadavre. On courut au-devant de Louis pour le prévenir. Il devint livide et faillit s'évanouir. Le corps de son père avait été étendu sur un Ut. Louis voulut le saigner ; mais ce fut vainement, et, tombant à genoux avec des sanglots, il avoua ainsi l'impuissance de son art. Chacun respecta sa douleur et se retira en propageant la nouvelle que le docteur était mort d'un coup de sang. Louis l'avait dit : tout le monde le crut. Olympe elle- même ; Louis seul eut le secret de ce suicide, et le garda comme un pacte entre Dieu et lui.
Qu'avons-nous à ajouter T Les contes de fées ont
LES DEUX MËDEGINS. 411
des apothéoses pour les héros innocents et longtemps persécutés ; mais ceci est une histoire vraie. Louis et Olympe furent heureux , et leur bonheur, empreint, par intervalles, de tendresses mélancoliques, fut d'autant plus assuré contre les douleurs à venir, qu'il avait eu assez de larmes dans le passé, et que ce souvenir empêchait la conscience de s'enorgueillir dans sa joie et d'oublier Dieu.
Dira-t-on que ce dënoûment choque les règles de la morale usitée dans les livres et au théâtre, et que le vieux Géret avait triomphé , en définitive, puisqu'il avait fait son fils heureux et millionnaire ? Nous répondrons que Louis avait bien payé ce triomphe, et que la fin du drame, en ce qui concerne le docteur, nous reste inconnue, puisqu'elle s'est passée derrière le rideau, dans les coulisses étemelles ? Le succès d'un crime humain prévaut-il d'ailleurs contre les revanches de Dieu !