LETTRE XII
MB VALEXTn A ABHlNIft.
Je ]*ai dit et ne m*en dédis pas, je reste, et je me sens tout beureax. Tu es pourlant , mon cher Armand, un assoz habile lentateur; mais que veux-tuTle tiuageque j'ai consulté n'a pas voulu me répondre , et je suis curieux d'apprendre ce qu'il me dissimulait.
Je t'ai ébauché, non pas en romancier, mais en ami
discret, la maison de M. de Sainte-Aure. Je t*ai fait grâce
du nombre de fenêtres, de la structure des pièces, ainsi
que des plates-bandes du jardin ; aujourd'hui, permets-
* moi de t'envoyer les portraits.
M. de Sainte -Aure est un gentilhomme légèrement Mlpétré de bourgeoisie, qui se croit légitimiste parce
qu'il ainio les fleurs de lis, mais que la peur du progrès et de rincounu précipite aux genoux de tous les pouvoirs. C*est une nature naïve dont Tégoïsme qui s*ignore a quelque chose de touchant. Il appartient per-dessus tout, dit-il, à la coalition des honnêtes gens ; il fait ce que font les honnêtes gens; il vote, signe, adore, proscrit ce que votent, signent, adorent, proscrivent les honnêtes gens. Jamais conscience ne fut plus à Taise. Quand je compare mon père, si entier, si noble dans sa foi, à ce brave homme sans principes , je me sens bien lier de M. de Rianval.
M. de Sainte- Aure s'est battu autrefois en Vendée ; mais aujourd'hui qu'il s'est passionné pour le trictrac et qu'il adore sa fille , il ferait partie de la légion qui brûle des cierges, fait dire des prières et recueille pour la bonne cause des souscriptions trempées de larmes. Affable, souriant, ayant gardé, en dépit de ses collègues au conseil municipal, dans l'esprit, dans les manières, dans certains tours de phrases et certaines façons de saluer, quelque chose de ce parfum de bonne compagnie qui s'évapore et que nos mères distillaient dans le secret de leurs boudoirs, M. de Sainte-Aure est un commencement de vieillard agréable, sans maussaderie, sans politesse comme sans élan, sans susceptibilité comme sans esprit. Il rit de tout, admet tout, répond à tout, mais ne comprend rien. Ce n'est pas qu'il ne soit plein d'anecdotes sur les cours, de citations; il tortille entre ses lèvres un bon mot comme on suce un bon* bon ; il a des choses charmantes pour les dames et no
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reste jamais au dépourvu. C'est une pièce d'or qui n'a pas d'effigie» mais qui tinte cependant comme de l'or. Sur certains points, il reste inébranlable et cheraieresque. Il a subi tous les régimes , mais n'a jamais fait à aucun d'eux le sacrifice de sa tenue et de son costume. La coupe de son habit noir, ses escarpins, son gilet, sa cravate sont restés fidèles à la restauration. Il chasse, lit Ses journaux légitimistes, va rendre quotidiennement visite à quelques gentilshommes de sa trempe, leur communique à huis clos les nouvelles reçues de l'exil, trinque avec eux à certains anniversaires et accepte comme eux des fonctions de tous les pouvoirs. Sa fille est en réalité son seul parti, son seul drapeau, et encore se fait-il un singulier scrupule de laisser voir à ce sujet tout le fond de son cœur. Il l'aime avec réticence; il Tembrasse dignement au front , quand il lui prend dos tentations de l'étouffer de baisers, comme ferait un bourgeois. Pour Edmée il est légitimiste , parce que les lis font un cadre charmant à cette beauté angélique; mais sur un regard, un sourire de sa fiOe, il eiKlosserait la carmagnole et se coifferait du bonnet rouge. Au physique, M. de Sainte-Aure est petit, d'un visage placide, d'une physionomie d'abt)é. Il a quelque lointaine ressemblance avec Louis XYUI prodigieusement aoiaigri et béatifié. Au demeurant, c'est l'homme le plus commode, l'ami le moins embarrassant; ce serait le beau^père le plus facile; on l'aimerait tant, qu'on n'aurait pas besoin de 'estimer plus.
M«* de Sâint-Aure est grande, sèche et laide* (Test
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le relief de sa fille, qui lui ressemble, quoique bien belle. Elle est tout le contraire de son époux. C'est une nature aigrie par la chute de la royauté, par la désertion de sa beauté. Elle en veut à son pays qui a laissé partir les rois; elle en veut à la province qui ne la comprend pas; elle en veut à son mari qui ne sait pas l'apprécier; elle en veut à la nature qui pouvait se disr>enser de la faire si longue, si sèche, si jaune ; et, bien qu'elle aime sa Glle, elle en veut à celle-ci de n'être pas un homme. Bile eût souhaité un fils dont elle eût fait un petit gentilhomme bien fier, bien insolent. Edmée fut une grande déception; aussi n*a-t-elle pour cette douce enfant ni caresse ni épanchement. Elle lui a inculqué les principes d'une dévotion stricte, minutieuse ; ce fut là sa tâche maternelle; pour le reste, elle l'abandonne à son père. W^^ de Sainte-Aure est un bas bleu inédit : elle n'a jamais écrit unelign(^; mais la façon dont elle lit les livres, du bout des doigts, du bout des yeux, dit assez qu'elle aurait voulu, qu'elle aurait pu en écrire de meilleurs. Si elle se résigne au silence, c'est par dédain de son siècle. On dirait qu'elle pQrte son écusson sur son mantelel et qu'elle a toujours un casque en tête, tant elle marche haute, droite, tant ses mouvements sont anguleux et compassés. Elle trône dans son petit salon ; elle a une majesté glaciale qui intimide beaucoup les Provinois. Elle reçoit des revues, plusieurs journaux qu'elle lit, sans en rien garder. En revanche, elle parle beaucoup de Voltaire qu'elle n'a probablement pas lu, mais qu'elle nomme M. de Voltaire. Elle croit faire acte
d'aristocratie en parlant du seigneur de Fernej. EUe oublie qu'il a été impie, pour nesesouYenirqae d'avoir entendu parler de lui par une aïeule, la marécliale de B'*% qni l'avait tieaucoup connu. U^ de Sainte-Aure n'est pas méchante; elle nest qu'ennuyeuse. Les gens qu'elle reçoit ne valent pas une épigramme de ses lèvres hautaines. On pourrait l'appeler madame de l'Étiquette, ainsi qu'on disait sous Louis XV de H"*^ de Noaillcs.
EUe m'accueille avec condescendance, parce que je suis d'assez bonne maison ; elle m'adopterait pour gendre, parce qu'elle sent bien que le fils d»5 son choix est introuvable , et ne m'aimerait ni ne me haïrait. Cest une femme qui a abdiqué la grâce, la naïveté, le jour où son miroir lui a dit la vérité. Ne pouvant se faire aimer, elle se fait considérer; et parce qu'on se tient à distance, elle prend pour des égards ce qui n'est que de la prudence. Sans amitié, sans illusion, sans but dans la vie, elle est comme un fantôme héraldique qui vient dire à Hamlet : a Souviens-toi! d Par malheur aucun Hamlet ne se présente, et la pauvre dame en est pour ses regards énergiques. Quand on parle devant elle des révolutions, elle se dresse tout à coup, comme pour aller porter sa tête au bourreau. Dame de charité, patroncssc de toutes les œuvres de bienfaisance, elle donnerait son bien aux pauvres^ sans sourire, sans une bonne parole, par le sentiment du devoir, et parco qu'elle se souvient que saint Louis lavait les pieds aux mendiants. Son confesseur vient la voir chaque semaine;
et quand le pauvre homme la quitte, il trahit naïvement le secret de la confession par ses petits bâillemenls. A-t-e)le été jeune? a-t-elle aimé M« de Saint-Aure ou quelque autre? c'est ce que nul ne saurait dire, pas nnôme elle, peut-être I
La vie matérielle et bourgeoise n'existe pas pour elle. Elle règne sur son ménage, mais ne le gouverne pas. M. de Sainte- Aure commande le dîner. Pourtant , par pitié pour sa fille, elle la pousse vers les sentiers qu'elle a dcsLTtés; elle lui prêche les vertus domestiques dont elle s'affranchit, semblant lui dire : « Vous êtes d'une race dégénérée, vous n'êtes pas digne de mon piédes • tal. Soyez de voire génération, travaillez, brodez, cuisinez, papillonnez, mais n'aspirez pas h fréquenter mes hauteurs ! » Que Dieu l'entende I
Veux-lu le portrait d'Edmée? Oui, sans doute; et tu m'attends à celui-là. Je serai sincère^ mon ami. Aujourd'hui, 10 août, je»m'interroge, je me demande si j'aime, si j'aimerai cette jeune fille ; et , bien que je me sente ému en sa présence , je puis me répondre encore : Je n'en sais rien I Sans doute, Edméo est belle. Je crois que jamais vierge ne fit monter vers le ciel des rêves plus purs, des prières plus candides. Aucun souffle n'a terni cette innocence. Elle serait l'idéal d'un poète; mais tant que je n'aurai pas senti palpiter l'âme cachée, je ne l'aimerai pas. Oui^ je suis ainsi fait, je l'admire, je me complais à la suivre dans la grâce de ses mouvements; mais demain je la quitterais sans murmure, si je la croyais comme les autres femmes. Comment l'intcrro-
ger? comment, sans trahir rhospitalité, sans forfaire à ma conscience, pénétrer dans ce sanctuaire et y chercher la vérité dont j'ai besoin? Je l'ignore, mon ami. Mais sans avoir d'impatience, je me borne à souhaiter que Dieu me la fasse trouver aussi digne de mon amour qu'elle est digne de mon respect.
Edmée est grande et mince. Je ne te dirai pas que c'est un palmier, un roseau. Je ne lui donnerai ni cou de cygne, ni yeux en amande^ ni teint de neige. Toutes ces odieuses métaphores faneraient l'image simple et pieuse que je voudrais te transmettre. Elle a des cheveux blonds, qu'elle laisse tomber en longues boucles. Son expression est enjouée, et rien ne lui sied toutefois comme la prière. Je l'ai vue dimanche, à l'église ; un rayon de soleil traversant les vitraux peints se jouait sur son front, et semblait Tenvelopper d'un nimbe. Elle était profondément recueillie, et pendant une demiheure , j'ai attendu avec anxiété l'exlâse qui semblait devoir rayonner et resplendir à travers ses yeux et sur ses lèvres. Mais rien ne l'a distraite de son immobilité de statue. Soit que le monde invisible lui soit fermé, soit qu'au contraire elle sache si bien s'élever iiu-dessus des contemplations humaines qu'elle atteigne tout à coup , sans efforts, des sommets pleins de sérénité , elle est demeurée calme et muette; sa bouche n'a pas frémi , aucune larme n'a voilé ses yeux : en revenant, je lui ai parlé; elle m'a répondu comme d'habitude, avec un peu d'embarras, mais sa voix n'avait aucune émotion. Il faut qu'avant peu je sache à quoi
monde y parviennent comme un murmure, et quand le soleil se lève^ il s'arrête quelque temps à la baiser au front avarit de descendre dans la vallée. L'horloge de l*église fait vibrer la table; la cloche, celte langue des morts, en appelant les vivants à la prière, secoue sur le toit ses ondes religieuses. Non ; cette chambre est trop près du ciel, trop près de la vieille église, pour n'avoir pas été le sanctuaire où les âmes méconnues se sont élevées vers Dieul Siècle de Voltaire, racheté par Rousseau, n'est-ce pas que tu as eu aussi ta mélancolie? et ces bergères des tentures ont vu peut-être couler les larmes d'un aïeul de René...
J'ai interrompu ma lettre pour le déjeuner. On m'a appris que ma chambre faisait partie autrefois d'un grenier. C'est M. de Sainte-Aure qui l'a fait arranger, comme je la trouve, en utilisant les boiseries, les meubles et les tentures d'un boudoir, devenu inutile, dans un petit château qu'il possédait à quelques lieues de Provins. Cette maison est un ancien presbytère ; et j'en suis pour mes frais d'imagination. Que cet exemple te mette en garde contre la surprise de tes yeux, mon voyageur. Pour aujourd'hui, je me sens mortlGé, et je renvoie à ma prochaine tettre les portraits de mes hôtes.
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Une voisine, une amie, une veuve, M"^ Duchemia vient tous les soirs faire la partie de M. de Saint-Âure, donner la réplique à madame, examiner les travaux d'Ëdmée, distribuer à chacun une bonne et douce parole. Cette petite fée est le véritable lien de la famille. On Fattend avec impatience; rien de complet sans elle. Après le dîner, quand on passe au salon ou dans le jardin, M. de Sainte-Âure fait sa petite promenade en comptant ses pas. Quand cette gymnastique a duré le temps qui lui est régulièrement consacré, le brave gentilhomme tire sa montre ou regarde à la pendule et dit: « Elle ne vient pas! » W^^ de Sainte- Aure fait un geste qui semble ajouter: ((Elle est peut-être malade I » Quant à Edmée, elle l'attend toujours, lui prépare son fauteuil au salon, sa chaise dans le jardin. Quand la sonnette retentit, le silence qui pèse sqr celte maison est rompu ; le charme cesse. « La voilà ! » s'écrie le trio; et Edmée court lui ouvrir la porte, Tembrasser, la débarrasser de son chapeau, de son mantelet; M. de Sainl-Aure lui baise galamment la main; W^^ de Saint-Aure la traite presque en égale.
M">« Duchemin, que Ton appelle ici de son prénom, M"»« Suzanne, est veuve d'un artiste. C'est assez dire qu'elle n'est pas riche et qu'elle n'a pas été heureuse. Soit que la routine do la vie de province ait amorti ses douleurs, soit qu'elle ait puisé dans les pratiques religieuses des consolations efficaces, elle a cette douceur, cette égalité souriante et triste des âmes qui n'attendent plus rien de la terre et qui se résignent. Elle est petite;
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toujours vêtue de couleurs de deuil; sont front est pâle; ses cheveux noirs s'étalent en larges bandeaux sur ses joues; de grands yeux qui se meuvent lentement dans leurs orbites donnent un caractère tout particulier à sa figure. Elle est délicate, et souvent elle nous quitte» saisie tout à coup d*un accès de fièvre dont la nuit fait ordinairement justice. Sa voix a un timbre égal et cbar* mant; sa conversation, sans s'élever jamais au*dessus des banalités, a du tact et une certaine pénétration à laquelle chacun ici demande avis. C'est le confesseur do toute la famille.
M. de Saint-Aure l'appelle plaisamment sœur Sainte- Suzanne; M^^ d(; Sainte-Aurn la traite de ehére et de toute bonne; Edmée ne répète jamais tout haut les noms qu'elle lui donne tout bas^ mais semble l'aimer comme une mère intellectuelle. Ce n'est pas pourtant que je lui suppose une grande intelligence. La bonté est sa plus vive lumière. J'ai voulu m'en faire un auxiliaire ou un contradictcur, dans certaines conversations un peu sérieuses; mais après les premiers mots, elle écoule e( cosse de répondre. Quand je parle poésie, art où sentiment, elle sourit et semble me dire: Je ne conuais pas ces régions-là.
C'est elle sans doute qui a enseigné à Edmée à con* fjclionner la pâtisserie que nous croquons le soir. Son succès dans cet intérieur paisible tient précisément à cette humilité naïve d'une raison qui ne cherche pas à éblouir et qui fait ce qu'elle peut. C'est un esprit à mi-côte, suffisant pour plaire, insuffisant pour exciter Témulation,
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qui se laisse atteindre par l'esprit de tous, et n'a pas la prétention de s'isoler.
Dans les commencements, j'ai cru, par intervallesy qu'elle m'observait^ et, en surprenant son regard fixé sur moi, j'ai tressailli; mais c'était une hallucination. Ses grands et beaux yeux sont trompeurs. lis sont, au fond, moins inquisiteurs qu'ils ne le paraisssent; et, en cherchant les miens^ ils satisfont une curiosité de provinciale ; voilà tout. Quel âge a-t-elleî C'est ce que je ne saurais préciser. M. de Sainte-Âure dit quarante ans; M"* de Sainte-Aure hoche la tête et semble insinuer quelque chose de plus. Elle est, toutefois, dans ïàge crépusculaire^ entre le soleil qui fuit et la nuit qui vient. C'est une harmonie de l'automne, douce, pâle, sans grands éclairs; c'est une chrysanthème au faible ' parfum qui s'évanouit timidement entre le givre et la neige.
Tu connais maintenant, mon cher ami, tous mes hôtes aussi bien que moi. Voilà* le milieu dans lequel je vis. A coup sûr, cette maison n'a rien de romanesque. 11 n'y a pas là de prétexte au lyrisme; eh bien! une influence secrète que j'ignore encore fait que je m'y repose et que je m'y délasse de l'esprit, de la poésie, du luxe et d^s orgies de l'intelligence. Ne crois pas, toutefois, que je veuille prolonger indéfiniment mes études de trictrac. Quand j'aurai lu un jour, une heure, dans l'âme d'Edmée, si je ne dois pas y trouver le secret, la vérité, l'idéal, je dirai adieu à Provins, et j'irai porter ailleurs, peut-ôhre bien auprès de toi, les tristesses heu-
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reuses d'une âme à qui la terre ne tient Jamais parole» et qui a plus d'espérance et d'amour qu'elle ne rencontre jamais de déception et d'ingratitude.
Tu me pardonneras donc un jour^ mon cher Armand, d'avoir tardé à te rejoindre; mais, si tu m'aimes, aie soin de ne pas m'espérer.