‹ Les roués sans le savoir (volume 2)Chapitre 20 sur 53 · LETTRE XI · texte numérisé non relu

LETTRE XI

d'armano â valentin.

Venise, aoù<.

Une dernière fois, Valentin, je t'en conjure, fuis ces braves gens si bons, celte maison si hospitalière, celle province si assoupissante ! Malheureux ! tu ne sens donc pas Tasphyxie? Tu prends pour le repos ce qui est la mort, et je no donne pas huit jours pour achever ton suicide; tu seras vaincu et marié 1 Cette madone, qui te rend timide, va l'ouvrir ces espaces dans lesquels tu veux t'élancer. On attelle en ce moment les tour* terelles à la conque de nacre; peut-être bien cette lellie aura-t-elle besoin d'un cerf-volant pour te rejoindre 1 ' Pauvre Icare I Pauvre fou! Quelle chute tu te prépares ! ! Viens me voir, viens me rejoindre! Venise est belle et suffit à toutes les amours : elle a le souriro et les

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larmes. Moi, je rirai, toi^ tu pleureras; moi, j*aurai les nuits joyeuses sur la place de Saint-Marc^ à Florian, avec le tabac^ les chanteurs, les glaces; toi^ tu pourras faire naviguer tes mélancolies dans les mystérieuses gondoles. Ah ! mon cher, oses-tu bien me parter de la botte à perruque dans laquelle tu fexténues à évoquer Rousseau, sans oser évoquer Faublas! Qu'est-ce donc que tout cela auprès de Venise! Et Saint>Marc! et les fresques! et Yéronèse! et Titien! et le soleil, ce grand artiste, qui fait étinceler les lagunes et vient redonner tous les matins les mêmes baisers à la reine de TAdriatique!

Il fait bon vivre ici. Le ciel est doux, les femmes sont belles; non pas les femmes décolletées et empanachées qui habitent les vieux palais délabrés, mais les femmes qui vont à pied, les femmes du peuple, vives, fraîches, souriantes* Elles ont des noms superbes, et je crois que plus d*une est fille d'un doge. Mais je sais bien que ce n'est pas là ce qui te tente, beau chevalier du brouillard I Eh bien ! au nom dé tes rêves, viens encore, viens surtout ! Venise a deux visages : l'un, celui auquel le bon Dieu met du vermillon tous les matins, est toujours riant; c'est le ciel, c'est la mer, ce sont les mille aspects que la lumière varie; l'autre, que lui a légué le temps, est grave et triste; .c'est le masque de pierre par où sulufe l'humidité des ruines, ce sont les vieux palais chancelants et regardant sous l'eau sombre du canal pour retrouver l'anneau perdu du doge; ce sont les gondoles drapées de noir comme des dominos corbillards

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qui glissent en silence et dans lesquels pourtant on rit et on aime I Viens continuer tes élégies à la lune sur ie grand canal ! Viens rendre visite à ces palais qu*on appelle Foscari, Balbi^ Barberigo, Moncenigo; viens frapper à ces hôtelleries illustres que Byron a visitées et qui sont près de tomber sur les passants^ tant l'eau les ronge aux pieds, tant les années les ébrècbent au front! Viens épeler ce missel éblouissant^ ces fresques confuses qui s'épanouissent dans Saint-Marc! viens saluer la place du portrait de Marino Faliero ! viens visi* ter le palais ducal, les plombs, le canal Orfano^ toutes ces choses lugubres qui me font sourire et qui te plairont à toi!

On ne pince plus de mandoline, on ne se suspend plus aux balcons descellés. Tu le regretteras ffeut-être, mon troubadour, toi qui rêves du comte Thibault le chansonnier ; mais tu auras bien d'autres compensations méUH dramatiques.

Àurai-je réussi à te faire venir, enfin? Je n'ose le croire, tant je le désire. Si tu tiens absolument aux niaiseries provinciales, tu auras le plaisir de retrouver M. Scribe au milieu des lagunes* Ce nom de vaudevilliste s'étale insolemment sur les palais des doges; on abuse de cet académicien illettré; on le rend parrain de toutes les œuvres venues de F/ance. Passe encore lorsque je lis, comme aujourd'hui» sur une affiche de théâtre : Il Povero Giacommo, del sign* Eug. Scrihe; mais il n'est pas jusqu'à Hemani qu'on n'ose lui attribuer.

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Viens rire de ces folies. Ne te laisse pas tomber dans une mare^ mon pauvre cygne! Tu as du vague, je le dis* siperai; mais si tu persistes, si tu me réponds comme tu Tas déjà fait, alors ne t'attends plus à un mot de moi. J'écrirai seulement, ou plutôt j'irai quand tu souffriras. En attendant, je t'embrasse, et je te dis comme le lion d0 Saint-Marc, en te tendant la patte :

Fax libi, erangelista meoi .

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