‹ Les roués sans le savoir (volume 2)Chapitre 23 sur 53 · DE RICHARD, CURÉ DE MEURVILLE, A MADAME SUZANNE · texte numérisé non relu

DE RICHARD, CURÉ DE MEURVILLE, A MADAME SUZANNE

DUCHEMIN

Ma sœur, j'ai offert ce matin le saint sacrifice de la messe pour vous. Je vous ai recommandée à l'intercession de la Vierge. J'ai bu mes larmes dans le calice où j'ai bu le sang de mon Dieu. C'est là tout ce que je puis faire; et ne raillez pas; je crois que le recours sera efficace.

Votre mal s'appelle orgueil. Je vous estime trop pour imputer à des tentations grossières ces tortures inouïes ; mais vous cherchez au-dessus de Thumanilé je ne sais quel bonheur mystérieux dont vous ne pouvez définir les conditions. Humiliez-vous , Suzanne , réglez votre imagination. Ce sont là des douleurs factices. Les mauvaises lectures, les poésies extravagantes, les songeries

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crouses vous ont donné ces tentations. Ne lisez plus que des livres sévères, dignes de votre intelligence. Laissez: les poëtes à la jeunesse folle, et pensez à la vie réelle, à votre âge qui devrait vous préserver de ces illusions. Quand Tamour de la terre ne suffit plus et nous manque, il reste toujours, ma sœur, Tamour du ciel, Tamour de Dieu. Plongez-vous dans cela , et vous étancherez votre soif.

Vous avez une pensée turbulente ; ne Técoutez pas ;. étouffez-la. Saint Augustin a écrit : Celui qui hait son âme dans ce monde la gardera dans la vie étemelle.. Haïssez-vous donc de toutes vos forces, et vous vous détacherez de vous. Ce sont vos complaisances pour vousmême qui vous perdent.

Voilà, ma sœur, en deux mots, la réponse à votre lollre. Je paraphraserais ce texte que je n'ajouterais rien à ce qu*il a d'essentiel. Vos confidences m'ont attristé. J'ai vu qu'en effet un abîme nous sépare en ce monde.. Pourquoi donc me laissez-vous seul à ce reposoir que vous aimiez tant quand vous étiez ^cune fille? Recueillez dans la foi, dans la dévotion, ce trop plein d'ardeur qui vous déborde, et vous trouverez dans ces fiançailles avec Dieu ces joies, ces gages de bonheur que vous cherchez vainement sur la terre. Il n'y a pas de maladie de l'âme incurable. Le médecin physique désespère quelquefois,, le prêtre jamais. Je ne ressens donc aucune terreur. Le jour où vous voudrez vous guérir, sachez-le, ma sœur,, ee jour-là vous serez sauvée. Mais vous chérissez tropvos douleurs pour y renoncer»

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La solitude vous est funeste. Fuyez-la autant que possible. Vous n'aurez jamais de plus mauvaise compagnie que vous-même.

Ce que vous m^apprenez du mariage possible de M"* Ëdmée m'a causé une grande joie, et vous avez tort de ne pas envier la paix qui va présider à cette union. Si je puis , je répondrai à l'invitation qui me sera faite, et j'irai revoir Provins. Mais j'ai aussi mes tracas. J'ai enûn obtenu du conseil municipal qu'on voulût bien ajouter une chambre à mon presbytère. De cette façon vous aurez, ma sœur, votre petit nid, quand vous voudrez venir. Les ouvriers sont à l'œuvre, et je les surveille. Joignez à,ceia une méchante affaire avec l'instituteur, qui se refusait au service du lutrin et qui avait trouvé un dangereux auxiliaire dans l'adjoint de la commune, et vous saurez que toutes les existences ont leurs jours sombres.

Je ne sais si vous voulez railler en me parlant des provisions que vous me destinez; que Dieu vous pardonne cette moquerie ! En tout cas, pour vous punir, je vous envoie, par le prochain messager, une paire de bas comme modèle.

Travaillez des mains, vous travaillerez moins de l'esprit. Je joins à ce petit paquet un exemplaire de VlmUation. Les pages qui ont une marque sont celles que je vous recommande tout d'abord. Méditez-les.

Au revoir, ma sœur. Il se peut que je ne vous comprenne pas ; mais continuez cependant h m'écrire ; je continuerai à vous exhorter à l'humilité, à la pratique

minutieuse de vos devoirs de chrétienne; et si vos grandes ardeurs pour je ne sais quel astre invisible vous laissent un peu d'affection pour moi qui suis votre frère, vous obéirez à mes prescriptions, sans les discuter, par amour pour notre mère qui nous bénissait à son lit de mort, en nous disant: « Aimez-vous! protégez-vous ! » Suzanne, vous étiez alors raînée,la protectrice. C'était à vous surtout que ces paroles s'adressaient. Mais ma pauvre mère pouvait-elle prévoir qu'un jour vous deviendriez la plus jeune de nous deux î

Au revoir, tète folle et pauvre cœur, je vous plains et je vais prier spécialement pour vous dans toutes mes messes.

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